XXXVI NOTICE SUR MAURICE DE OUÉRIN
tomber dès les premiers pas. Heureux d'un mariage tout récent avec une jeune et jolie créole, assuré désormais du foyer et du loisir, il fut pris d'un mal réel qui n'éclaira que trop les sources de ses habituelles faiblesses. On comprit alors cette plainte obstinée d'une si riche nature ; les germes d'extinction et de mort précoce qui étaient déposés au fond de ses organes, dans les racines de la vie, se traduisaient fréquemment au moral par ce sentiment inexprimable de découragement et de défaillance. Ce beau jeune homme, emporté mourant dans le Midi , expira dans l'été de 1839, au moment où il revoyait le ciel natal, et où il y retrouvait toute la fraîcheur des tendresses et des piétépremières. Les Anges de la famille veillaient en prière à son chevet, et ils consolèrent son dernier regard. Il n'avait que vingt-neuf ans. Ces deux volumes qu'on donne aujourd'hui le feront vivre; et par une juste compensation d'une destinée si cruellement tranchée, ce qui est épars, ce qui n'était écrit et noté que pour lui seul, ce qu'il n'a pas eu le temps de tresser et de transformer selon l'art, devient sa plus belle couronne, et qui ne se flétrira point, si je ne m'abuse.
Sainte-Beuve,
de l'Académie Française.
DE
MAURICE DE GUÉRIN
( Juillet 1832 - Octobre 1835 )
DE
MAURICE DE GUÉRIN
| inilU'i 1832 - Ootobre L835 I
Au Cayla, 10 juillet 1832.
Voici bientôt trois mois et demi que je suis à la campagne, sous le toit paternel, at home (délicieuse expression anglaise qui résume tout le chez soi), au centre d'un horizon chéri. J'ai vu le printemps, et le printemps au large, libre, dégagé de toute contrainte, jetant fleurs et verdure à son caprice, courant comme un enfant folâtre par nos vallons et nos collines, étalant conceptions sublimes et fantaisies gracieuses, rapprochant les genres, harmonisant les contrastes à la manière ou plutôt pour l'exemple des grands artistes. Je me suis assis au fond des bois, au bord des ruisseaux, sur la croupe des collines; j'ai remis le pied partout où je l'avais posé, enfant, rapidement
JOU RNAL
et avec toute l'insouciance de cet âge. Aujourd'hui, je l'y ai appuyé fortement; j'ai insisté sur mes traces primitives; j'ai recommencé mon pèlerinage avec recueillement et dévotion, avec le recueillement des souvenirs et la dévotion de l'âme à ses premières impressions de paysage.
Le 30. — H y a des livres qu'il ne faut plus lire. J'ai choisi pour relire René un jour des plus désenchantés de ma vie, où mon cœur me semblait mort, un jour de la plus aride sécheresse, pour essayer tout le pouvoir de ce livre sur une âme, et j'ai connu qu'il était grand. Cette lecture a détrempé mon âme comme une pluie d'orage.
Je prends un charme infini à revenir sur mes premières lectures, mes lectures passionnées de seize à dix-neuf ans. J'aime à puiser des larmes aux sources presque taries de ma jeunesse.
Le k août. — Aujourd'hui j'achève ma vingtdeuxième année. J'ai vu souvent, à Paris, des enfants s'en aller en terre dans de tout petits cercueils, et traverser ainsi la grande foule. Oh! que n'ai-je traversé le monde comme eux, enseveli dans l'innocence de mon cercueil et dans l'oubli d'une vie d'un jour! Ces petits anges ne savent rien de la terre; ils naissent dans le ciel. Mon père m'a dit que, dans mon enfance, il a vu souvent mon âme sur mes lèvres, prête à s'envoler. Dieu et l'amour paternel la re-
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tinrent dans l'épreuve de la vie. Reconnaissance e1 amour à tous deux ! Mais je ne puis m' empocher de regretter le ciel où je serais, el que je ne puisai teindre que par la ligne oblique de la carrière humaine.
Le 18. — Je suis faible, bien faible! Combien de fois, même depuis que la grâce marche avec moi, ne suis-je pas tombé comme un enfant sans lisières! Mon âme est frêle au delà de tout ce qu'on peut imaginer. C'est le sentiment de ma faiblesse qui me fait chercher un abri et qui me donne la force de briser avec le monde pour rester plus sûrement avec Dieu. Deux jours au grand air, à Paris, mettraient à bout toutes mes résolutions. 11 me faut donc les cacher, les enfouir, les mettre à l'ombre de la retraite. Or, parmi les asiles ouverts aux âmes qui ont besoin de fuir, nul ne m'est plus favorable que la maison de M. de Lamennais, pleine de science et de piété.
Quand j'y réfléchis, je rougis de ma vie dont j'ai tant abusé. J'ai flétri mon humanité. Heureusement j'avais deux parts dans mon âme ; je n'ai plongé qu'à demi dans le mal. Tandis qu'une moitié de moimême rampait à terre, l'autre, inaccessible à toute souillure, haute et sereine, amassait goutte à goutte cette poésie qui jaillira, si Dieu me laisse le temps. Tout est là pour moi. Je dois tout à la poésie, puisqu'il n'y a pas d'autre mot pour exprimer l'ensemble de mes pensées; je lui dois tout ce que j'ai encore