‹ Journal, lettres et poèmes, publiésChapitre 15 sur 62 · Élie de Kertanguy, mort en · texte numérisé non relu

Élie de Kertanguy, mort en

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()h! (|ui connaîtrait les rudes combats de son âme n'aurait pas assez d'admiration pour un !<•! dévouement, car les puissances intérieures de cet homme sont sans cesse aux prises avec des pensées qui écraseraient d'autres forces que les siennes; mais il a reçu l'apostolat comme saint Paul et il évangélise.

« Nain si evangelizavero, non est mihi gloria : nécessitas enim mihi incumbit; vae enim mihi est, si non evangelizavero. » — Saint Paul.

Nous en avons conclu la nécessité, l'indispensable loi qui pèse sur chacun de remplir sa mission sociale, quelque étroite, quelque imperceptible qu'elle soit. Nous devons tous au bien général, non-seulement le sacrifice de nos passions, mais aussi le sacrifice de nos goûts innocents, de nos projets de bonheur individuel, si ce bonheur doit être oisif et inutile à nos semblables. Nous avons jeté un regard sur l'existence si douce, si paisible, qui se cache dans le giron de la famille; mais c'a été un regard de sacrifice, résolus que nous sommes à choisir notre place là où nous pourrons faire le plus de bien.

Cet entretien a relevé mes forces si faibles, si chancelantes. Mon cœur s'est rempli d'une douceur inconnue, et mon âme est rentrée dans elle-même, comme un malade qui, après avoir bu une potion bienfaisante, se renfonce dans son lit en témoignant son contentement, qui n'est, à la vérité, que l'expression de l'espérance.

Le S. — Jour de neige, l n vont de sud-est la roule en tourbillons, en grandes trombes d'une éblouissante blancheur. Elle se fond en tombant. Nous voilà reportés comme au cœur de l'hiver, après quelques sourires du printemps. Le vent est assez froid; les petits oiseaux chanteurs nouveaux venus grelottent, et les fleurs aussi. Les fentes des cloisons et des croisées gémissent comme en janvier, et moi, dans ma pauvre enveloppe, je me resserre comme la nature.

Le 9. — Encore de la neige, giboulées, coups de vent, froidure. Pauvre Bretagne, tu as bien besoin d'un peu de verdure pour réjouir ta sombre physionomie. Oh ! jette donc vite ta cape d'hiver et prendsmoi ta mantille printanière, tissue de feuilles et de fleurs. Quand verrai-je flotter les pans de ta robe au gré des vents? — Lu Homère et les exploits des héros normands en Italie et en Sicile. Achille, Diomède, Ulysse, Robert Guiscard, Roger, se sont rencontrés et salués.

Le 10. Touto vu xat "yspaç gigv ôïaupotai Ppc-Totat,

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Odyss., iv.

Le 11. — 11 a neigé toute la nuit. Mes volets mal fermés m'ont laissé entrevoir, dès mon lever, cette grande nappe blanche qui s'est étendue en silence sur

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La campagne. Les troncs noirs des arbres s'élèvent comme des colonnes d'ébène sur un parvis d'ivoire : cette opposition dure el tranchée el l'attitude morne des bois attristent éminemment. On n'entend rien : pas un être vivant, sauf quelques moineaux qui vont se réfugier en piaulant dans les sapins, qui étendent leurs longs bras chargés de neige. L'intérieur de ces arbres touffus est impénétrable aux frimas; c'est un asile préparé par la Providence : les petits oiseaux le savent bien.

J'ai visité nos primevères : chacune portait son petit fardeau de neige et pliait la tête sous le poids. Ces jolies fleurs si richement colorées faisaient un effet charmant sous leurs chaperons blancs. J'en ai vu des touffes entières recouvertes d'un seul bloc de neige : toutes ces fleurs riantes ainsi voilées et se penchant les unes sur les autres semblaient un groupe déjeunes fdles surprises par une ondée et se mettant à l'abri sous un tablier blanc.

J'attendais une lettre ce soir; je n'en ai point reçu, mais un ami m'est arrivé. Il serait très-curieux d'observer si, dans les moindres chagrins de la vie, la Providence ne nous ménage pas des compensations que notre mauvaise humeur et notre injustice nous empêchent d'apprécier.

Le 12. — a Gustans gustavi in summitate virgae, quae erat in manu mea, paululum mellis, et ecce morior. )> — {Lib. Reg. , cap. xiv.)

Le 15. — Nous vivons trop pou en dedans, nous n'y vivons presque pas. Qu'est devenu cet œil intérieur que Dieu nous a donné pour veiller sans cesse sur notre âme, pour être le témoin des jeux mystérieux de la pensée, du mouvement ineffable de la vie dans le tabernacle de l'humanité? 11 est fermé, il dort; et nous ouvrons largement nos yeux terrestres, et nous ne comprenons rien à la nature, ne nous servant pas du sens qui nous la révélerait, réfléchie dans le miroir divin de l'âme. Il n'y a pas de contact entre la nature et nous : nous n'avons l'intelligence que des formes extérieures, et point du sens , du langage intime, de la beauté en tant qu'éternelle et participant à Dieu, toutes choses qui seraient limpidement retracées et mirées dans l'âme, douée d'une merveilleuse faculté spéculaire. Oh! ce contact de la nature et de l'âme engendrerait une ineffable volupté, un amour prodigieux du ciel et de Dieu.

Descendre dans l'âme des hommes et faire descendre la nature dans son âme.

Le 16. — Je lis dans l'Europe littéraire quelques pensées remarquables. Il y est dit que les zones intellectuelles s'effacent chaque jour, que les hautes intelligences éparses sur tout le globe commencent à se comprendre les unes les autres, que tout s'achemine vers une vaste république de la pensée humaine. Et plus bas : que les anciens ont admirablement saisi les traits généraux de l'âme humaine et de la nature,

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qu'ils en ont fait une poésie extérieure, plastique, visible; mais que l'âge esl venu de la poésie intime, profonde analytique... Ces pensées ne sonl pas tout à fait neuves et courent le monde depuis quelque temps; mais il est bon de se rendre1 présent le plus possible le grand mouvement qui s'opère, de le formuler.

Le 19. — Promenade dans la forêt de Coëtquen.

Rencontre d'un site assez remarquable pour sa sauvagerie : le chemin descend par une pente subite dans un petit ravin où coule un petit ruisseau sur un fond d'ardoise, qui donne à ses eaux une couleur noirâtre, désagréable d'abord, mais qui cesse de l'être quand on a observé son harmonie avec les troncs noirs des vieux chênes, la sombre verdure des lierres, et son contraste avec les jambes blanches et lisses des bouleaux. Un grand vent [du] nord roulait sur la forêt et lui faisait pousser de profonds mugissements. Les arbres se débattaient sous les bouffées de vent comme des furieux. Nous voyions à travers les branches les nuages qui volaient rapidement par masses noires et bizarres, et semblaient effleurer la cime des arbres. Ce grand voile sombre et flottant laissait parfois des défauts par où se glissait un rayon de soleil qui descendait comme un éclair dans le sein de la forêt. Ces passages subits de lumière donnaient à ces profondeurs si majestueuses dans l'ombre quelque chose de hagard et d'étrange, comme un rire sur les lèvres d'un mort.

Mi JOURNAL

Le 20. — L'hiver s'en va en souriant; il nous fait ses adieux par un beau soleil resplendissant dans un ciel pur et uni comme une glace de Venise. Encore un pas du temps qui s'achève. Oh ! que ne peut-il, comme les coursiers des immortels, atteindre en quatre bonds les limites de sa durée!

Achevé de lire le premier volume de Y Histoire des Républiques italiennes. C'est un beau spectacle que de voir la liberté sortant des décombres de l'empire romain et s' asseyant, une croix à la main, sur les grèves des mers, à Venise, à Gènes, à Pise. Elle s'était d'abord montrée à Amalfi, à Naples, à Gaëte ; mais les rois la chassèrent. Alors elle dit un long adieu à l'Italie méridionale, et, côtoyant toujours la mer, elle s'arrêta au nord. M. Sismonde Sismondi a manqué ce beau drame de la liberté italienne; il n'a pas compris le caractère du plus haut personnage, du véritable héros de cette grande scène, le Pape. Il jette presque parmi les comparses les acteurs à qui appartient le premier rôle. Il représente les souverains pontifes comme des ambitieux vulgaires, des barons querelleurs, la tiare sur la tête et la crosse en main. C'est dans son œuvre un vide immense qui se fait sentir à chaque page. — Il paye aussi fort mal la comtesse Mathilde de son beau dévouement à la cause des papes, et conséquemment à la liberté italienne.

Le 21 . — Plaisir épuisé. J'ai lu la dernière page des Études de la Nature. C'est un de ces livres dont

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