DE MAURICE DE 01 BRIN. I I
on voudrait qu'ils ne finissent pas. Il y a peu à gagner pour la science, niais beaucoup pour la poésie, pour l'élévation de l'âme et la contemplation de la nature. Ce livre dégage et illumine un sons que nous avons tous, mais voilé, vague, et privé presque de toute activité, le sens qui recueille les beautés physiques et les livre à l'âme, qui les spiritualise, les harmonie, les combine avec les beautés idéales, et agrandit ainsi sa sphère d'amour et d'adoration.
Mon Dieu, que nous plaignons-nous de notre isolement? J'ai été longtemps possédé de cette folie. C'est qu'alors je vivais mal; j'avais établi de faux rapports entre les créatures et mon âme, et je souffrais beaucoup, car la création me refusait ses trésors de jouissantes et me repoussait de son intimité à raison de ces faux rapports. Je me désolais dans une solitude profonde, la terre me semblait pire qu'une île déserte et toute nue au sein d'un océan sauvage. C'était un silence à faire peur. Folie, pure folie! 11 n'y a pas d'isolement pour qui sait prendre sa place dans l'harmonie universelle et ouvrir son âme à toutes les impressions de cette harmonie. Alors on va jusqu'à sentir presque physiquement que l'on vit de Dieu et en Dieu : l'âme s'abreuve, à perdre haleine, de cette vie universelle ; elle y nage comme le poisson dans l'eau.
Abjurons le culte des idoles, tournons le dos à tous les dieux de l'art, chargés de carmin et de fausses parures, à tous ces simulacres qui ont des bouches
ix JOURNAL
et ne parlent pas. Adorons la nature franche, naïve et point du tout exclusive. Mon Dieu, peut-on faire des poétiques en face de l'ample poésie de l'univers? Le Seigneur vous l'a faite, votre poétique! C'est la création. Comptez-vous en savoir plus long que lui?
Le 22. — Journée stérile ; la lettre qui m'est arrivée hier au soir m'a complètement paralysé. Elle est un peu sévère, mais pleine de bons conseils. Par malheur, je suis ainsi fait, que les meilleurs remèdes manquent leur effet sur moi, et, ce qui est bien plus étrange, empirent quelquefois ma situation. Ainsi cette lettre, en touchant à mes plaies les plus vives pour les guérir, a réveillé en moi une vibration de toutes mes souffrances passées. Tous mes souvenirs amers se sont réveillés en sursaut; j'ai résumé en quelques heures mes misères de dix ans, résumé non en esprit, mais en sensation réelle et profonde. Tant que ces tristes choses resteront empreintes dans ma mémoire, ma nouvelle vie sera pauvre et traînante. Un rien me fait retomber dans ces souvenirs et provoque des crises qui m' épuisent et me mettent sur les dents. Il est vrai que ce passé dont je parle est encore si près qu'il projette sur moi toute la longueur de son ombre. J'espère qu'à mesure que je m'en éloignerai, sa présente puissance s'affaiblira et que je me trouverai enfin libre de ses impressions. Néanmoins je persiste à croire qu'il y a en moi un tel vice organique et un (el délabrement que je ne me réparerai jamais com-
DE m \ i R [CB DB '.i 1:1: I 19
plétement. Mon élément craintif, inquiet, analytique, est trop vivace pour me laisser jamais en repos, Peutêtreàforce d'amour de Dieu parviendrai-] e à lui ôter un peu de sa force. Si j'en souffrais tout seul, pas mais ceux (\\w j'aime et qui sont assez bons pour m'aimer en souffrent aussi. Je les afllige, et c'est mon plus grand malheur.
J'avance bien lentement du côté de l'intelligence. J'ai le pressentiment de mille choses, mais c'est plutôt un tourment qu'un progrès. Je lis avec lenteur et jamais libre de préoccupations inquiètes; même la contemplation de la ravissante nature ne peut endormir ces pensées qui bourdonnent sans cesse autour de mon âme comme des moustiques. Je me traîne sur l'étude des langues dont je suis pourtant avide. Je suis tardif en tout, et cependant je sens quelque chose qui m'aiguillonne vivement.
Le 24. — E... m'est arrivé tout ému, la larme à l'œil. — Qu'avez- vous? — M. Féli1 m'a effrayé. — Comment? — Il était assis derrière la chapelle, sous les deux pins d'Ecosse; il a pris son bâton, a dessiné une tombe sur le gazon et m'a dit : « C'est là que je veux reposer; mais point de pierre tumulaire, un simple banc de gazon. Oh! que je serai bien là! » J'ai cru qu'il se sentait malade, qu'il prévoyait sa fin prochaine. Au reste, ce n'est pas la première fois qu'il