‹ Journal, lettres et poèmes, publiésChapitre 19 sur 62 · DE M \ I RICH DE 01 I · texte numérisé non relu

DE M \ I RICH DE 01 I

jour de noces devenu jour de convoi, Hier au soir c'était la lune les étoiles, un azur, une limpidité, une clarté à vous mettre aux anges, aujourd'hui je n'ai vu autre chose que les ondées courant dans l'air les unes sur les autres par grandes colonnes qu'un vent fou chasse à outrance devant lui. Je n'ai entendu autre chose que ce môme vont gémissant tout autour de moi avec ces gémissements lamentables et sinistres qu'il prend ou apprend je ne sais où : on dirait d'un souille de malheur, de calamité, de toutes les afflictions que je suppose (lotter dans notre atmosphère, ébranlant nos demeures et venant chanter à toutes nos fenêtres ses lugubres prophéties. Ce vent, quel qu'il soit, en même temps qu'il agitait si tristement mon âme par sa puissance mystérieuse, ébranlait au dehors la nature par son action matérielle, et peut-être aussi par quelque chose de plus : car qui sait si nous savons toute l'étendue des rapports et des entretiens des éléments entre eux ? J'ai vu ce vent, à travers mes vitres, faisant rage contre les arbres, les désespérant. Il s'abattait parfois sur la forêt avec une telle impétuosité qu'il la bouleversait comme une mer, et que je croyais voir la forêt tout entière pivoter et tournoyer sur ses racines comme un immense tourbillon. Les quatre grands sapins, derrière la maison, recevaient de temps à autre de si rudes coups qu'ils semblaient prendre l'épouvante et poussaient comme des hourras de terreur à faire trembler. Les oiseaux qui s'aventuraient à voler

étaient emportés comme des pailles; je les voyais, marquant à peine leur faible lutte contre le courant et pouvant tout au plus tenir leur ailes étendues, s'en aller à la dérive la plus rapide. Ceux qui restent cachés donnent à peine quelques signes de vie en commençant leur chant qu'ils n'achèvent pas. Les fleurs sont ternies et comme chiffonnées, tout est affligé. Je suis plus triste qu'en hiver. Par ces jourslà, il se révèle au fond de mon âme, dans la partie la plus intime, la plus profonde de sa substance, une sorte de désespoir tout à fait étrange; c'est comme le délaissement et les ténèbres hors de Dieu. Mon Dieu , comment se fait-il que mon repos soit altéré par ce qui se passe dans l'air, et que la paix de mon âme soit ainsi livrée au caprice des vents? Oh! c'est que je ne sais pas me gouverner, c'est que ma volonté n'est pas unie à la vôtre et, comme il n'y a pas autre chose où elle puisse se prendre, je suis devenu le jouet de tout ce qui souffle sur la terre.

Le 3. — Jour réjouissant, plein de soleil, brise tiède, parfums dans l'air; dans l'âme, félicité. La verdure gagne à vue d'œil ; elle s'est élaïicée du jardin dans les bosquets, elle domine tout le long de l'étang; elle saute, pour ainsi dire, d'arbre en arbre, de hallier en bailler, dans les champs et sur les coteaux, et je la vois qui a déjà atteint la forêt et commence à s'épancher sur son large dos. Bientôt elle aura débordé aussi loin que l'œil peut aller, et tous

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ces grands espaces clos par l'horizon seront ondoj ants et mugissants comme une vaste mer, une mer d'émeraude. Encore quelques jours et nous aurons toute la pompe, tout le déploiement du règne végétal.

Le 7. — Je reçois à l'instant une lettre et des vers de mon cher François1, en réponse à la pièce que je lui avais adressée. C'est une amitié bien douce que j'ai faite là. François est une des âmes les plus fraîches, les plus limpides, les plus consolantes que j'aie jamais connues. De plus, il est poëte, et ce n'est pas possible autrement; et poëte, non par effort et travail de l'esprit, comme il y en a tant, mais par expansion et parole naturelle. Cela s'en va de chez lui comme l'eau de la fontaine. Son amitié m'est d'autant plus chère et je comprends d'autant plus son talent que je suis loin de mériter Tune et d'approcher de l'autre. Je lui ressemble si peu! mais je trouve ma consolation à penser que l'amitié naît des contrastes.

Le 9. — Cinq ou six jours de soleil sans l'ombre d'un nuage. Le développement de la verdure est presque achevé. La nature a mis dehors toutes ses parures. Elle en est à ce point unique de fraîcheur, de pureté, de grâce, qu'il faut se hâter de

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