DE MAI RICK DE G
astre éteint; il m'a laissé comme il m'a trouvé, froid, glacé, insensible à toute impression extérieure, et souffrant dans, le peu de moi qui vit encore i épreuves stériles e1 misérables. Ma vie intérieure dépérit chaque jour, je m'enfonce je ne sais dans quel abîme et je dois être arrivé déjà à une grande profondeur, car la lumière ne m' arrive presque plus et je sens le froid qui me gagne. Oh ! je sais bien ce qui m'entraîne, je l'ai toujours dit et le dirai aujourd'hui plus fort que jamais en tombant : c'est la désolante conviction de mon impuissance, c'est cette impuissance fatale, vérité dont j'ai apporté ici le germe et qui a tellement grossi durant ces huit mois qu'elle a fini par m' accabler, me renverser et me précipiter dans une chute dont je ne connais pas les bornes. Oui, je tombe, c'est bien sûr, car je ne vois plus ce que je voyais, je n'éprouve plus ce que j'éprouvais.
Le 1er août. — Depuis quelque temps, comme un pécheur converti , je m'efforce d'aimer ce que je haïssais et de haïr ce que j'aimais. J'ai fait abjuration solennelle de poésie, de contemplation, de toute ma vie idéale. Je me suis promis de vivre bien paisiblement dans un petit monde de ma façon d'où j'ai banni tous les beaux fantômes qui faisaient foule dans celui que j'habitais auparavant. J'ai pensé qu'une existence circonscrite dans un cercle bien étroit de réalité, confinée comme la fourmi dans un petit trou
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creusé dans le sable, me vaudrait mieux que ces courses aventureuses et stériles de ma pensée dans un monde dont je suis décidément repoussé. Mais bêlas! il est écrit que ma pauvre imagination n'aura pas où se reposer ici-bas. Ce petit coin que je lui avais cboisi dans les réalités, afin quelle pût s'y endormir, la rejette comme a fait la sphère idéale. Que devenir dans cet état de suspension entre deux sphères, dans cette région où la pensée ne se soutient que parce qu'elle est également repoussée par toutes les deux?
Le 12. — Je ne reviens plus ici qu'à de longs intervalles, parce que les heures douces et expansives ne me reviennent plus que de loin en loin. Un tel froid a saisi mon âme que tout ce qui y tombe s'y engourdit aussitôt. Je ne sais quelle paralysie m'a frappé; je ne sais quelle insouciance, plus pénible cent fois que la sensibilité la plus nerveuse, me fait passer des semaines entières sans prendre garde à rien.
Le là. — Après une longue série de jours éclatants, j'aime assez à trouver un beau matin le ciel tendu de gris et toute la nature se reposant en quelque sorte de ses jours de fête dans un calme mélancolique. C'est bien cela aujourd'hui. Un voile immense, immobile, sans le moindre pli, couvre toute la face du ciel; l'horizon porte une couronne de vapeurs
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bleuâtres; pas un souffle dans l'air. Tous les bruits qui s'élèvent dans le lointain de la campagne arrivent à l'oreille à la faveur de ce silence : ce seul des chants de laboureur, des voix d'enfants, des piaulements et des refrains d'animaux, et de temps à autre un chien qui aboie je ne sais où et des coqs qui se répondent comme des sentinelles. Au dedans de moi, tout aussi est calme et reposé. Un voile gris et un peu triste s'est étendu sur mon âme, comme ont fait les nuages paisibles sur la nature. Un grand silence s'est établi, et j'entends comme les voix de mille souvenirs doux et touchants, qui s'élèvent dans le lointain du passé et viennent bruire à mon oreille.
Le 25. — 11 y aura demain un an que je partis pour R..., avec Eugénie. Doux anniversaire. Demain sera aussi pour moi un jour de voyage. Je vais à La Brousse passer quelques jours d'amitié et de consolation chez mon cher François.
Le Ier septembre. — Mon Dieu, voilà clone comment finissent toutes choses : des regrets, des larmes! Voici une heure que je suis de retour d'un petit voyage charmant, et je pleure comme un enfant, et je me consume à regretter un bonheur que j'aurais dû prendre sans m'y attacher, sachant qu'il devait être fort court; mais c'est toujours ainsi. Toutes les fois que je rencontre quelque petit bonheur,
c'est une désolation quand il faut nous séparer, parce que je sais que je vais retomber dans moi-même et reprendre ma routine douloureuse.
Le 3. — Me voilà aux prises avec une position terrible, moi, le plus débile de tous les caractères, la plus timide de toutes les volontés.
Le 26. — Les souvenirs qui se rattachent aux choses de la nature
Ploërmel, 1er octobre.
Je ne sais ce qui m'arrêta tout court au beau milieu de ma phrase ; mais je voulais exprimer ce qui me venait à l'âme, à l'aspect d'un brouillard épais qui pesait sur la campagne. Quand le soleil fut monté un peu haut sur l'horizon, je vis toute cette brume s'éclaircir insensiblement, se pénétrer de lumière et commencer son mouvement d'ascension vers le ciel où elle finit bientôt par s'évanouir. fl ne se passa pas un quart d'heure avant que la plus belle sérénité ne se fît ; mais quelque temps après que le centre de l'horizon fut débarrassé, je voyais encore quelques traînées de brume courir sur les crêtes lointaines comme les derniers fuyards d'une armée en déroute, et c'était à cela que se rattachaient mon souvenir et ma phrase inachevée. L'an-
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née dernière, à pareille époque, je regardais au i les brouillards s'élever dans le ciel el décoiffer les montagnes, et ce spectacle prenait dans ces régions majestueuses un caractère de grandeur infinie. On
eût cru voir s'envoler les ténèbres antiques, Dieu enlever de sa main, comme un statuaire, la toile qui voilait son œuvre, et la terre exposée dans toute la pureté de ses formes premières aux rayons du premier soleil. Mais ce n'est pas encore là le fin mot de mon souvenir. Souvent, au moment où le brouillard commençait à se détacher de la terre et à devenir diaphane, et que moi, le front collé sur mes vitres, je regardais faire le brouillard, une robe bleue... — Mon Dieu, que le ciel est beau ce soir ! Tout en écrivant j'ai tourné la tête vers la fenêtre et mon regard a été inondé de teintes si douces, si molles, si veloutées; j'ai vu tant de choses merveilleuses à l'horizon, que je n'ai pu m'empêcher de jeter ici cette exclamation de ravissement. C'est le crépuscule d'automne dans toute sa mélancolie. Les touffes lointaines des bois limitent merveilleusement, par leur panache majestueux et leurs ondulations capricieuses, la portée de la vue. Les arbres qui s'isolent, soit par leur position, soit par la grandeur de leur taille, présentent des physionomies, des caractères, je dirais presque des visages qui semblent exprimer comme les passions muettes et les choses inconnues qui se passent peut-être sous l'écorce de ces êtres immobiles. Ils semblent, avec leurs attitudes et leurs airs de tète,
jouer je ne sais quelle scène mystérieuse aux lueurs du soir. Chaque jour, depuis que je suis ici, le crépuscule me donne de ces représentations magnifiques.
— Une robe bleue, dis-je, passait rapidement dans la brume et disparaissait dans ces ténèbres blanches, comme l'oiseau azuré qui file si vite le long des étangs et des ruisseaux. Quelquefois cette apparition fuyait en chantant et laissait derrière elle comme une traînée de notes argentines qui se déroulaient avec une rapidité et une mélodie ineffables. Un quart d'heure après, quand l'atmosphère était nettoyée et que la queue traînante du brouillard rampait encore sur les cimes des montagnes les plus reculées, je voyais rentrer L... d'un pas lent et l'air sérieux comme un philosophe qui revient de la méditation.
— J'ai pleuré pour des départs l'année dernière et cette année -ci, presque date pour date. Il ne faut point comparer ces regrets, ils sont de nature trop diverse : ils ne se ressemblent que par la profondeur. Tous deux sont inexprimables. Si je voulais à toute force les mettre en parallèle, je dirais que l'an passé, au mois de septembre, à deux heures de l'après-midi, par un beau soleil, j'ai dit adieu à ce bonheur qui se rencontre à un certain passage du chemin de la vie, vous mène quelques lieues vous entretenant de choses ravissantes avec des paroles d'ange, et puis tout d'un coup, vienne un carrefour, prend la gauche s'il vous faut prendre la droite,
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disant avec une douceur railleuse : « \o\ ageurl adieu.
voyageur, fais bonne route. » Et j'ajouterais que c< année, au mois de septembre, à quatre heures du soir, par un temps gris et brumeux, j'ai embra pour le quitter un homme que j'aime de cette affection ardente et qui ne ressemble à nulle autre, allumée au fond de l'âme je no sais par quelle étrange puissance réservée aux hommes de génie. M. Féli m'a mené clans la vie neuf mois durant, au bout desquels le fatal carrefour s'est rencontré. — L'habitude de vivre avec lui faisait que je ne prenais pas garde à ce qui se passait dans mon âme ; mais depuis que je ne le vois plus, j'y ai trouvé comme un grand déchirement qui s'est fait au moment de la séparation.
Le 2. — Six heures du soir. C'est le moment où les souvenirs me reviennent par milliers, comme les oiseaux qui, à la même heure, accourent en foule au rendez-vous qu'ils se sont donné sur un grand peuplier où ils ramagent confusément jusqu'à ce que la nuit les endorme. Le coucher du soleil est ravissant. Les nuages, qui l'ont escorté vers l'occident, s'ouvrent à l'horizon comme un groupe de courtisans qui voient venir le roi, et puis se referment sur son passage. Le soleil couché, quelques-uns de ces nuages s'en reviennent et remontent dans le ciel, emportant les plus belles couleurs. Les plus lourds restent là aux portes du palais, comme une compagnie de gardes
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aux cuirasses dorées. Ces nuages ne touchent pas tout à fait à l'horizon : une bande lumineuse qui va s'effilant par les extrémités court entre eux et la ligne bleue de la terre. Quelques peupliers grêles et lointains, qui semblent sortir de cette ligne bleue et dont la taille élancée se détache parfaitement sur la pureté de la bande lumineuse, figurent les mâts de navires à l'ancre sur l'horizon de la mer.
Le 4. — Si je savais un peu de dessin, j'aurais emporté quelque chose de notre course d'hier à Josselin. J'ai enfin contemplé un vieux château de baron. Des tours énormes, des remparts cyclopéens enserrent dans leur ceinture massive l'architecture la plus gracieuse, la plus déliée, la plus frêle en apparence, un de ces rêves du moyen âge brodés en l'air sur la pierre avec la délicatesse cle l'aiguille des fées. Quand il y a du crépuscule, prenez une feuille dont les insectes ont dévoré le parenchyme, et considérez à la lumière mourante ce réseau de fibres et de nervures délicates, vous aurez comme une miniature des délicieuses fantaisies de l'art gothique.
Le 5. — Les plus belles journées, les plus douces études ne peuvent assoupir en moi cette pensée inquiète et geigneuse qui fait le fond de l'humanité.
Le 14. — Tandis que je vais poursuivant un essaim de vaines pensées comme un homme qui n'a
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pas à s'inquiéter de plus, tout mon avenir se renverse. On m'a dit qu'il fallait m'en retourner au monde. Chose bizarrel je me suis surpris cent fois à regretter la vie étrange qu'on y mène, et aujourd'hui que la solitude et la retraite m'ont donné congé, le monde me fait horreur. Oh ! c'est que ma place était bien ici, et, malgré mes caprices et mes boutades mondaines, j'y tenais par le fond de l'âme. Je commençais à voir clair dans ma destinée, et voilà que je recommence à n'y plus rien comprendre. Mon Dieu ! pourtant, c'est bien cruel. Que voulez-vous donc faire de moi parmi les hommes? Que deviendrai-] e dans ce tourbillon, moi, la plus faible des créatures? Oh ! je reconnais bien là mon épreuve. Je croyais être assez convaincu de mon impuissance, de ma débilité, de la constitution maladive et incomplète de mon organisation morale; hélas! il paraît que je ne suis pas assez persuadé, puisque je suis renvoyé au grand destructeur de toute joie intérieure, de toute noble énergie, de toute naïve espérance, le monde.
Le 24. — Certes, c'est une vive jouissance qu'une course parmi les champs. Quel bonheur de jeter bas cette lourde chaîne de la vie habituelle et de s'échapper dans la campagne où l'on respire à l'aise, où l'on savoure la noble volupté d'une indépendance de quelques heures,- où le cœur s'élève et les pensées tournent à la contemplation, où l'on est tout
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ravi de se trouver, soi, homme, seul à seul avec la nature. Nous avons fait le tour d'un étang qui a bien deux lieues de circuit : de longtemps je n'avais pris tant de plaisir à une course. La vue des eaux me charme toujours infiniment, et aujourd'hui tout était à souhait pour m'enchanter. Cet étang, d'une belle étendue, s'épanche entre deux bois dont les lisières décrivent des lignes irrégulières, mais d'autant plus gracieuses. Au déclin du jour, c'était quelque chose d'infiniment mélancolique que cette nappe d'eau verte et vague, et la couleur pâle des bois qui commencent à se dépouiller, et la teinte grise du ciel où passaient silencieusement des bandes de corbeaux et de canards sauvages. Mille pensées d'une tristesse douce me sont venues : je me suis souvenu que dans mon enfance j'aimais à m'asseoir à la même heure sur le parapet de la terrasse du Cayla et à regarder passer les oiseaux qui s'en allaient chercher un gîte pour la nuit.
Le Val, 7 décembre.
Après un an de calme parfait, sauf les tempêtes intérieures, dont il ne faut pas accuser la solitude, car elle m'a enveloppé de tant de paix et de silence qu'une âme moins inquiète que la mienne se serait délicieusement endormie; après un an, dis-je, de ce calme accompli, ma fortune, qui m'avait laissé entrer dans la maison sainte pour y prendre un peu