‹ Journal, lettres et poèmes, publiésChapitre 26 sur 62 · DE M · texte numérisé non relu

DE M

de repo9, a frappé à la porte pour me rappel car elle n'avait pas poursuivi son chemin, n s'était assise sur le seuil, attendant que j'eusse repris assez de forces pour me remettre en voya « Ta halte est assez longue, m'a-t-elle dit, allons, en route! » Et elle m'a pris par la main, et la voilà de nouveau en marche comme ces pauvres femn qu'on rencontre sur les chemins, menant un enfant qui les suit d'un air désolé. Mais quelle est ma folie de me plaindre, et n'y a-t-il pas au monde d'autres souffrances que les miennes à arroser de mes larmes ? Je dirai désormais aux sources de mes pleurs : « Fermez-vous; » et au Seigneur: « Seigneur, n'écoutez pas mes plaintes, » toutes les fois que je serai tenté d'invoquer le Seigneur et mes larmes pour moimême ; car il est bon que je souffre, moi qui ne puis rien acheter dans le ciel par le mérite de mes actions, et qui n'y gagnerai quelque chose que par la vertu des souffrances, comme toutes les âmes faibles. Ces âmes n'ont pas d'ailes pour s'élever au ciel, et le Seigneur qui veut cependant qu'elles y viennent leur envoie du secours : il les place sur un bûcher d'épines et fait descendre le feu de la douleur ; le bois consumé, il s'élance vers le ciel comme une vapeur blanche, semblable à ces colombes qui prenaient leur vol parmi les flammes mourantes du bûcher des martyrs. C'est l'âme qui a consommé son sacrifice, et que le feu des tribulations a rendue assez légère pour quelle puisse s'élever au ciel, comme une fu-

JOUB NA r.

mée. Le bois est lourd et immobile; mettez-y le feu, une partie de lui-même s'élèvera jusqu'aux nues.

Je suis de ces âmes, Seigneur; je ne dois donc pas verser des larmes pour éteindre mon bûcher. Mais je répandrai des pleurs à grands flots pour ceux qui souffrent et qui ne devraient pas souffrir. J'en répandrai surtout pour Celui qui est aujourd'hui en proie aux plus profondes amertumes et qui a fait tant de bien qu'il semblait déjà surabonder de mérites sans qu'il eût besoin d'en gagner de nouveaux par la voie des souffrances. Je pleurerai sur lui et sur ceux qui lui font du mal, et qui m'en ont fait aussi par contre-coup. Jésus-Christ ayant répandu la vertu inappréciable de son sang sur ses bourreaux, c'est bien la moindre chose que les hommes laissent tomber leurs larmes sur leurs ennemis.

Je consacrerai ces larmes et les trésors de souvenirs que j'emporte de ce toit bienheureux de La Chênaie, qui a protégé durant un an ma vie, cachée dans le sein d'un prêtre que les hommes comptent parmi leurs gloires sur la terre, et que les saints réclament comme un des leurs dans le ciel. Quoique ma douleur soit bien amère, je ne suspendrai pas ma harpe aux saules des fleuves, parce que le chrétien, au contraire de l'Israélite, doit chanter le cantique du Seigneur et de l'homme du Seigneur, dans la terre étrangère.

Et voyez combien1 la Providence est pleine de

1. On peut chercher dans notre première édition, t. I, p. 83-97,

DE MAI RICB i) i: 01 I

bonté pour moi! De peur que le passage subit de l'air doux et tempéré de ta vie religieuse à ta z torride du monde n'éprouvât trop mon âme, elle m'a amené, au sortir du saint asile, dans une maison élevée sur les confins des deux régions, où, sans être de la solitude, on n'appartient pas encore au monde; une maison dont les croisées s'ouvrent, d'un coté, sur la plaine où s'agite le tumulte des hommes, et de l'autre sur le désert où chantent les serviteurs de Dieu. Je veux coucher ici l'histoire du séjour que j'y ferai, car les jours qui passent sous ce toit sont pleins de bonheur, et je sais que dans l'avenir je me retournerai fréquemment pour relire les félicités passées. — Un homme pieux et poëte1, une femme dont l'âme va si bien à la sienne qu'on dirait d'une seule niais dédoublée; une enfant qui s'appelle Marie, comme sa mère, et qui laisse, comme une étoile, percer les premiers rayons de son amour et de son intelligence à travers le nuage blanc de l'enfance ; une vie simple, dans une maison antique; l'Océan qui vient le matin et le soir nous apporter ses accords ; enfin un voyageur qui descend du Garmel pour se rendre à Babylone et qui a posé à la porte son bâton et ses sandales, pour s'asseoir à la table

une variante de la fin de ce fragment et des quatre fragments qui suivent. INous substituons cette fois, au texte du Cahier Vert, une version que l'auteur avait écrite ensuite sur des feuilles volantes, et qu'il eût préférée lui-même sans aucun doute. 1. HippoJyte La Morvonnais, auteur de la Thébaïde des Grèves.

hospitalière : voilà de quoi composer un poêmè biblique, si j'étais bon à décrire les choses comme à les sentir.

Le 8. — Hier, le vent d'ouest souillait avec furie. J'ai vu l'Océan agité, mais ce désordre, quelque sublime qu'il soit, est loin de valoir, à mon avis, le spectacle de la mer sereine et bleue. Mais pourquoi avancer que l'un ne vaut pas l'autre? Qui pourrait mesurer ces deux sublimités et dire : « La seconde dépasse la première? » Disons seulement : «Mon âme se complaît mieux dans la sérénité que dans l'orage. »

Hier, c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tar tares qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la baie est comme barrée par une chaîne d'îlots de granit : il fallait voir les lames courir à l'assaut et se lancer follement contre ces masses avec d'effroyables clameurs; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une blancheur éblouissante, et se retiraient avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur.

Nous étions témoins de ces luttes étranges, du haut

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