DE MAURICE DE OU BRI I
multitude de mes pensées, foule agile et tumultuei sans bruit, comme les ombres, s'emporte sans repos vers un signe fatal, une forme ondoyante et lumineuse, d\un irrésistible attrait, (jui fuil avec la vite des apparences incréées. Guide menteur, sans doute, car sa fuite est trop séduisante pour ne pas attirer mon âme dans quelque piège cruel; mais, quoi qu'il en arrive, je cède au leurre, domine un enfant en voyage, mou esprit sourit sans cesse à de belles régions qu'il voit en lui-même et qu'il ne verra jamais ailleurs. J'habite avec les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et le courant des fleuves jusqu'au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ses divines demeures, au point de départ de la vie universelle; là, je surprends la cause du mouvement et j'entends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur. Qui ne s'est pas surpris à regarder courir sur la campagne l'ombre des nuages d'été? Je ne fais pas autre chose en écrivant ceci. Je regarde courir sur ce papier l'ombre de mes imaginations, flocons épars sans cesse balayés par le vent. Telle est la nature de mes pensées et de tous mes biens intellectuels, un peu de vapeur flottante et qui va se dissoudre. Mais de même que l'air se plaît à condenser les émanations des eaux et à se peupler de beaux nuages, mon imagination s'empare des évaporations de mon âme, les amasse, les forme à son gré, et les laisse dériver au courant du souffle secret qui passe
à travers toute intelligence. C'est là mon bonheur d'instinct, bonheur fluide et -mobile qui souvent se fond sous mes baisers et se dissipe dans mes embrassements. Aussi ni mes sérénités, ni mes tourmentes ne sont de durée, hélas ! ni mes résolutions de permanence. Ce qu'il y a de philosophie et de raison pratique dans mon âme gémit et souiïre. Comme un bâtiment qui a mis dehors trop de voiles, je tiens une course folle et aveugle à travers la vie, essuyant à toute heure les avaries les plus cruelles.
On aime, on admire dans un tableau les traits d'un homme inconnu, d'un pâtre quelquefois, rêvant sur la montagne, représentant l'intelligence au milieu de la création, l'écho sonore et profond au centre des mélodies, le miroir divin sur la route des images innombrables de l' incréé que Dieu a mises en voyage, flottant appareil de symboles qu'on appelle l'univers. Les personnages réels, le pâtre et moi, sont de pauvres créatures qui regardent voguer les nuages et écoutent siffler le vent instinctivement et par passetemps de solitude.
Le 26 janvier 1835. — J'ai mené mon petit drame sous vos yeux ; vous en avez suivi les mouvements et écouté le bruit avec un tendre intérêt qui a fait tout mon courage. Et cependant que regardiez-vous? Ce qu'on suit de l'œil, les soirs d'été : un insecte ailé qui tournoie et circule dans l'air avec un léger bourdonnement de ses ailes. Comme lui, ma pensée exécute
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follement un vol capricieux qui ne va nulle part. J'ai acquis assez de philosophie pour marcher déterminément dans la vie pratique et m'élever au-dessus <l<i certaines atteintes qui m'eussent autrefois renversé. Mais le gouvernement de ma pensée ne m'appartient pas. Elle n'a d'autre guide qu'un infatigable instinct de fuite loin de la demeure commune, comme si la liberté était dans l'évasion et la vérité au bout d'un voyage infini. Aussi, malgré raplanissement de mes voies intérieures, je ne ressens guère moins de fatigue à vivre; car l'inquiétude de l'intelligence vaut bien, comme mal, l'incertitude du lendemain. La poésie n'est plus présente à mon âme, je ne jouis plus de ses entretiens familiers; à l'absence d'un doux fardeau, au refroidissement de mes habitudes d'imagination, je reconnais qu'elle s'est retirée, et d'ailleurs j'entends sa voix au loin, bien haut, déjà faible et presque éteinte dans l'éloignement. Tantôt je crois qu'elle m'appelle, ayant trouvé mieux qu'ici par delà l'obscurité, car aujourd'hui j'espère tout du côté impénétrable, et tantôt il me semble qu'elle me dit ses adieux. Au reste, qu'importe que ce que nous appelons imagination, poésie, me quitte ou me prenne? Cela ne peut arrêter ni hâter le cours de ma destinée; et que j'aie prévu ou non d'ici-bas, je n'en contemplerai pas moins un jour ce qui m'est -réservé. Ne devrais-je pas plutôt, négligeant toutes ces inquiétudes, m'appliquer à étendre mes connaissances positives, et préférer le moindre filet lumineux de
vérité certaine aux vagues lueurs où je me noie? L'homme qui se rend compte d'une vérité mathématique quelconque est plus avancé dans la compréhension du vrai que la plus belle imagination. Il a acquis une possession inviolable dans le domaine de l'intelligence, il peut s'y loger pour l'éternité. Le poëte est chassé d'exil en exil et n'aura jamais de demeure assurée.
Le 2 février. — Nous avons perdu Marie le 22 janvier, à neuf heures du soir.
Après le bonheur de mourir avant ceux que l'on aime, je ne connais rien qui marque plus la faveur du ciel que d'être admis au chevet d'un ami mourant, de le suivre jusqu'où Ton peut aller avec lui dans l'ombre de la mort, de s'initier à moitié au mystère profond dans lequel il disparaît, de lever sur son visage des empreintes fidèles et incorruptibles, de se former enfin un trésor de douleurs et de pensées secrètes, qui puisse fournir à l'étendue de la plus longue vie.
Je n'ai rien vu que dans la représentation que l'âme se fait comme elle peut de ce qui se passe loin de nous. Pauvre Marie ! je me suis formé au dedans de moi le spectacle de votre fin, j'ai contemplé avidement, à travers les ombres de ce songe terrible, ce qui s'est agité entre vous et la mort; j'ai vu vos traits calmes et reposés, votre douceur et la beauté de votre âme paraissant encore sur vos lèvres que
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;onie n'avait pas éteintes. Cette vision se trouble et disparaît quelquefois, mais elle su rétablit bientôt, car je la rappelle avec une puissance fatale. Dans
pins longues absences, elle fait place à une au! plus dégagée des ténèbres de la mort : Marie m9 apparaît sous des traits vagues et indécis, se cl i i devant mon imagination et, sans toucher le sol, me guide aux lieux qu'elle aimait et que nous avons tant de fois parcourus ensemble.
Elle s'est évanouie de ce monde visible; elle appartient aux régions de la pensée ; elle n'est plus accessible qu'à cette puissante faculté qui s'élève de notre âme vers les demeures spirituelles, y gravit secrètement dans l'ombre et en redescend accompagnée d'un doux fantôme. Combien de fois nos rêves sont montés de concert vers ces demeures confuses et enveloppées qui nous attiraient par leur mystère! Combien de fois sont-ils allés frapper légèrement aux portes de ce monde d'intelligences et de purs esprits! Et maintenant tu es mêlée, absorbée dans cet océan de substance spirituelle ! Ma pensée te forme dans son sein par la même opération et de la même essence que ces rêves si doux qui rejoignaient les tiens et se dirigeaient vers le même point céleste.
Je m'efforce de comprendre cela, de concilier la pensée qui la cherche sur la terre avec celle qui ne l'y cherche plus. Je réforme douloureusement les habitudes de mon imagination qui se portait avec tant de charme vers le désert chéri ; il faut que je la dé-
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tourne à tout moment de son chemin, pour la mettre sur la nouvelle direction qu'elle doit prendre désormais ; confusion étrange et araère de deux mondes, déplacement terrible de l'âme à la suite de celle qui a changé de séjour! Mais non; je suis heureux de regarder du côté où elle s'est évanouie, de porter tous mes entretiens, toutes mes aspirations vers l'invisible qui nous l'a dérobée. — Qui me fera participer aux trésors recueillis dans les heures suprêmes ? Qui m'initiera à ces mystères dans lesquels je voudrais m'envelopper pour toujours? Je suis avide de douleur et de funeste savoir \
Le 9. — Le travail est achevé, le doute ne remue plus, je suis convaincu. J'ai recouvert de deuil la scène charmante de mes souvenirs. Le doux visage dont les contours tremblaient légèrement dans ma mémoire, car le temps et l'absence étendent sur les traits les plus chers comme une vapeur qui les noie un peu et les confond, le doux visage s'est rétabli devant mes yeux; mais mon imagination a fait comme la mort, elle Ta couvert de pâleur, elle a frappé ses lèvres d'une teinte rose expirante et fermé ses yeux pour jamais. J'ai rompu l'idée de son existence terrestre, je l'ai effacée du monde extérieur..
1. Après ce fragment, un feuillet a été détaché du manuscrit original, et plusieurs lignes sont effacées au haut de la page suivante.
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Tout est substitué ; tout un ensemble de \i«i actuelle st retiré de mon âme et j'ai vu venir à la place images et les formes incorruptibles du monde inconnu qui nous avoisine. le presse avec amour dans mon sein et je considère attentivement ces nouvelles apparences qui portent des traits chéris. J'invoque pour attirer en moi le plus que je pourrai de ces hôtes secrets autour desquels la douleur s'empresse et qui la confirment dans son espérance. Cependant le ressentiment du coup terrible ne s'aflaiblit pas ; l'âme a beau vouloir se retirer dans ses ombres pour gémir à l'écart sans aucune marque au dehors, la nécessité des larmes l'opprime. Alors si mes yeux résistent, je dis comme Hippolyte : Tu ne pleures donc paSy tu ne te souviens donc plus des bons jours d'il y a un an avec Marie ?
Le 12. — Quel monde rêverions-nous? Quelles secrètes beautés de la nature pourraient attirer et retenir nos esprits avec plus de puissance que les côtes où Marie s'est évanouie? Je sais qu'elle est là, que les obscurités du monde des esprits nous la cachent. Combien ces obscurités deviennent attrayantes et quel charme pour moi à hasarder les approches de ce monde inconnu! Je vois, j'imagine comme je peux, les demeures de l'esprit pur; je tâche à me représenter une âme rendue à son élément, les secrets de sa vie nouvelle et tous les points de sa condition impérissable. L'imagination apportant dans ses rêves ses
habitudes terrestres, enveloppe de formes l'âme chérie, et je vois Marie avec ses traits d'ici-bas renouvelés dans le ciel. Mais souvent, de la formation même de ces doux fantômes, la douleur, un moment écartée, renaît; elle se précipite sur moi du milieu des plus calmantes visions. — Elle n'est donc plus qu'une pensée, me dis-je; elle n'est donc plus accessible qu'aux rêves de mon âme ! Je me soustrais difficilement à la tristesse pesante et humaine de cette idée. Quelquefois j'y échappe en recommençant le pèlerinage des souvenirs. Les pas légers et silencieux de mon imagination reprennent les sentiers aimés. Comme Paul errant dans son île, je reviens, conduit par un attrait inévitable, au lieu du naufrage. — 11 y a quelques jours, j'ai rencontré dans une bibliothèque où j'étais seul un livre dont nous faisions des lectures dans nos soirées intimes et prolongées. Je l'ai ouvert... Comment rendre ce qui s'en est élevé, et la vivacité des souvenirs qui dormaient dans ces lignes comme dans autant de sillons? Combien j'ai versé de larmes sur ce bon Collin d'Harleville si gai, si charmant! Ainsi tout devient deuil. — Revenez tous, souvenirs, douces émanations du passé, ombres de ce qui s'est évanoui, rentrez dans mon âme, comme, à la tombée de la nuit, les petits oiseaux et les abeilles qui s'étaient écartés dans la campagne revolent vers leurs retraites et s'y ramassent. Revenez tous, la nuit est tombée. — Ainsi je donne le change aux regrets extrêmes dont aucune
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consolation n'ose s'approcher. le les entoure <l<i cette multitude murmurante de souvenirs. Ils écoutent leurs voix mêlées et considèrent leurs traits marqués
de mille nuances; le cours précipité des pens< douloureuses se ralentit par degrés et s'adoucit, pour un temps, jusqu'à marcher comme un fleuve traînant et mélancolique.
Le 2i mars. — Autrefois mes douleurs étaient comme trempées; elles sont devenues arides. Les amertumes contenaient quelques gouttes d'un baume en solution dans leurs flots; aujourd'hui la liqueur toute pure ne dépose plus rien de doux à goûter secrètement et longuement.
J'imaginais les lueurs molles et tendres des crépuscules comme des particules douces et bienfaisantes déposées par le fleuve brûlant de lumière qui venait de traverser le ciel. Et je considérais avec un charme profond le ciel se pénétrant avec une mélancolique volupté de ce limon aérien qui le calmait. Je suivais au couchant ce qui se passait en moi dans la même heure, et le soir et moi nous nous assoupissions dans le même apaisement de douleur.
Douceur calmante de ces lents spectacles, conformités de mon âme avec l'esprit des scènes naturelles, qu'êtes- vous devenues? Je suis seul. Je ne ressens, je n'éprouve plus rien que ma vie. L'aigreur d'une existence profondément altérée par mille poisons intérieurs : telle est l'unique saveur de mes jours.
Le 27. — Je sais bien qu'avec de la résolution et de l'effort je parviendrais à former mon intelligence à la logique austère, à un certain maniement régulier de mes facultés, à l'entretien suivi des vérités utiles. Mais j'ai reçu si peu de puissance de déduction, si peu de méthode et de circonspection logique, que ce ne serait jamais qu'un travail faible et malade.
Le calme dans les pensées marque la force de l'intelligence. Or, tous mes essais ne sont que créations sans suite, convulsives, s'interrompant brusquement à toute minute, comme le discours d'un insensé. Je m'échappe à moi-même; un trouble funeste bouleverse ma tête; la vivacité de certaines idées l'enivre, elle bat la campagne à travers je ne sais quelles imaginations. Mais que sert de se plaindre? Si j'étais laboureur, peut-être accuser ais-je la faiblesse de mes bras et le prompt épuisement de mon haleine. Je n'ai de ma vie remué une glèbe, et je suis tranquille de ce côté. Si, bornant le travail de mon intelligence à ce qu'exige ma condition, je n'eusse pas mis sa force à des épreuves entières, je serais tranquille aussi de ce côté. Mais c'est fait; s'en consoler est le plus court. Pourquoi pas aussi remonter le courant de l'habitude et rentrer ainsi dans le calme primitif? Que je ferme pour jamais l'ouverture follement pratiquée aux flots secrets contenus dans mon âme! Qu'ils y dorment! Ces flots, ce sont quelques gouttes; je n'aurai pas, sans doute, à redouter leurs tempêtes.
Si j'ai encore quelques pas à faire ici-bas, je vou-