‹ Journal, lettres et poèmes, publiésChapitre 35 sur 62 · DB MAURICE DH 01 BR · texte numérisé non relu

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illusion des yeux de l'âme? — La raison e1 la foil Quand ces deux mois n'en feronl plus qu'un, l'énigme du monde sera résolue. En attendant, que faire? \ l'heure où j'écris, le ciel es1 magnifique, la nature respire des brises fraîches et pleines dévie, le monde roule mélodieusement, et parmi toutes ces harmonies quelque chose de triste et d'alarmé circule : l'esprit de l'homme, qui s'inquiète de tout cet ordre qu'il ne comprend pas.

Le 21. — Après tout, de quoi s'agit-il ici-bas? De passer la vie utilement. Gela posé, qu'importe l'instrument que Dieu met aux mains d'un homme pour exploiter le temps, plume ou marteau? Accepter sans hésiter toute condition où les forces de mon âme ou de mes mains suffisent, telle est la résolution à laquelle mon âme se rattache, voyant que tout fuit et se dissipe autour d'elle, que le sol lui croule sous les pieds. Mais puis-je compter sur une résolution de mon âme? Qui m'assurera de sa constance, après mille variations, après mille projets pris, quittés, repris? Je m'échappe à moi-même; ma pesante et nonchalante volonté s'essouffle à la poursuite de mon âme qui prend les ailes des rêves les plus légers, des plus fuyantes illusions. Telle est ma vie : elle se compose de projets sérieux toujours changés, et de vains rêves permanents, de longs enivrements d'imagination et de scènes ridicules entre ma volonté et mon âme indépendante et légère à la fuite comme un

sauvage; et dans le plus vif et le plus intime de ma vie, toujours souffrance aiguë ou malaise sourd, selon que le désordre croît ou décroît.

Le 26. — J'accepte avec une passiveté assez résignée le coup des espérances lancées qui reviennent sur moi. Je commence à m'inquiéter assez peu de la marche extérieure de ma vie et du plus ou moins d'agrément que je rencontrerai dans mon chemin. Quand j'ai du pain selon ma faim et de l'eau à ma soif, je dois, plus que tout autre, me contenter et me taire. Oisif et tout à fait superflu dans la société, je n'ai droit, dans la distribution commune, qu'à la portion rigoureusement nécessaire au soutien de ma vie.

Le 28. — Tout se brouille au dedans et au dehors. Un immense chaos, la nature, les hommes, la science, l'universalité des choses roule ses flots contre un point isolé comme un écueil dans la mer, mon âme perdue dans l'écume et le bruit... Je soutiens l'assaut d'une onde infinie; combien de temps tiendrai-je ferme? Si je m'abîme dans votre sein, vagues mystérieuses, m' arrivera- t-il comme à ces chevaliers qui, entraînés au fond des lacs, y rencontraient de merveilleux palais, ou, comme ce pêcheur de la fable, en tombant dans la mer deviendrai-jeun dieu?

J'ai douté de moi-même, d'un point imperceptible. Le doute qui couvrait ce point imperceptible a rompu

DE MAURICE D B OU BRIN. loi

ses limites, il couvre le monde; un atome s'est dilaté sur l'univers entier. Je no souffrais qu'en moi-même, je souffre en toutes choses.

Le 29. — La graine qui germe pousse la vie on doux sens contraires; la plumule gagne en haut et la radicule on bas. Je voudrais être l'insecte qui se logo et vit dans la radicule. Je me placerais à la dernière pointe des racines et je contemplerais l'action puissante des pores qui aspirent la vie; je regarderais la vie passer du sein de la molécule féconde dans les porefe qui, comme autant de bouches, l'éveillent et l'attirent par des appels mélodieux. Je serais témoin de l'amour ineffable avec lequel elle se précipite vers l'être qui l'invoque, et de la joie de l'être. J'assisterais à leurs embrassements.

Le 22 octobre. — Depuis trois semaines, travail extérieur qui dévore toutes mes journées jusqu'aux miettes : révolution dans mes habitudes, transition brusque de la nonchalance des rêves à l'essoufflement de l'action. Tout ce tracas de vie affairée absorbe une certaine portion de ma pensée, mais c'est cette portion flottante que je laisse aller à tout vent comme les derniers plis 'd'un manteau. Je n'y ai aucun regret. Ce sont les vagues qui viennent sur la grève : le sable en boit, l'homme les écume, la mer en fait abandon à qui les veut. Ainsi ma pensée sur les bords est prise par les soins et les soucis de la vie active; mais, au

large, rien n'y touche, nul n'y puise, rien ne s'en va de ses flots que par l'évaporation continuelle de son onde aspirée par une puissance inconnue.

Le 23 novembre. — Voilà deux mois d'action, de participation à la fatigue humaine. Mais en m'inclinant sur mon labeur, en creusant le sillon où je viens de semer mes premières sueurs, je n'ai ressenti que des lassitudes physiques. Mon âme revient de ses journées avec la fraîcheur du réveil. Il n'y a pas bien longtemps qu'elle frissonnait et -défaillait quand la pensée d'un acte extérieur à accomplir passait devant elle. Si au moment où la nécessité m'a poussé dans la mêlée des actifs en me flagellant, comme ces soldats orientaux qu'on chassait au combat à coups de fouet, si, dis-je, en ce moment mon âme se fût trouvée assez penchée pour être voisine de l'action, elle fut tombée à la renverse. Heureusement, un peu avant cette époque, elle avait commencé un mouvement qui l'emporte bien loin des champs de bataille de l'action. Ce départ n'a pas été brusque ni imprévu ; des souffles qui la gonflaient de fois à autre, semblables aux premières fraîcheurs d'une brise, le lui avaient présagé. Elle est partie à point, la voilà hors de danger. Joyeuse comme ces captifs qui s'éloignent à force de rames d'une côte barbare, elle s'enfonce avec volupté dans sa fuite, elle se retire vers des lieux ignorés de tous et d'elle-même, mais elle est sure d'y toucher parce qu'ils attirent, et ua in-

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faillible pressentiment i\r* merveilles qu'ils lui i vent l'entretientfen allant.

Le 10 décembre. — De quelle nature suis-je donc qu'il me survienne toujours de ces étals nouveaux contre lesquels je ne puis rien préparer, qu'il se découvre à chaque moment quelque autre infirmité par quelque côté où je n'avais pas d'inquiétude? Aujourd'hui cette pauvre imagination par qui je vis d'habitude, d'où découle tout ce qui circule en moi de joies ignorées et de ces transports occultes dont rien ne va se perdre au dehors, cette pauvre imagination a tari. 11 y aura tantôt huit jours que ma vie intérieure a commencé de diminuer, que le fleuve a baissé, se réduisant par un décroissement si sensible qu'après quelques tours de soleil il n'était plus qu'un filet d'eau. Aujourd'hui j'ai vu passer sa dernière goutte.

J'étends au large le sens du mot imagination : c'est pour moi le nom de la vie intérieure, l'appellation collective des plus belles facultés de l'âme, de celles qui revêtent les idées de la parure des images, comme de celles qui, tournées vers l'infini, méditent perpétuellement l'invisible et l'imaginent avec des images d'origine inconnue et de forme ineffable. Ceci est peu philosophique et s'écarte étrangement des psychologies connues; mais, à cet égard, je m'inquiète peu des hommes et des arrangements qu'ils ont faits de nos facultés; je brise leurs systèmes qui m'entravent, et je m'en vais, libre, le plus loin d'eux qu'il

est possible, reconstruire une âme et un monde selon mon gré.

Je ne puis croire assurément que nos plus vives facultés meurent comme un flambeau vacillant, et que toutes les sources intérieures se ferment soudain comme frappées de malédiction. Mais il est irrécusable que la vie s'interrompt, que le fleuve des joies secrètes suspend sa course pour livrer passage à des tribus d'amertumes et de désolations inconnues. Je souffre cette invasion terrible. Je prête l'oreille en moi-même et je n'entends plus rien de ce qui me charmait. Bruissements subtils et mêlés, chœurs ondoyants de voix reculées, répercussions des chants intimes de la nature, tout ce beau torrent de rumeurs a cessé. Comme un homme qui marche dans la nuit muni d'un flambeau, à mesure que j'avançais, les objets semblaient se revêtir d'un éclat vif et doux tout ensemble, et, sous cette lumière, la forme adoucie et vivifiée paraissait se complaire comme dans son fluide, et goûter je ne sais quelles voluptés qui animaient sa physionomie et lui donnaient des beautés qu'on n'a pas vues. Aujourd'hui je ne projette que de l'ombre, toute forme est opaque et frappée de mort. Gomme dans une marche nocturne, je m'avance avec le sentiment isolé de mon existence, parmi les fantômes inertes de toutes choses.

Ma vie intérieure ressemble assez à ce cercle de l'enfer du Dante, où une foule d'Ames se précipitent à la suite d'un étendard emporté rapidement. La

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