DB MAURICE DB OUI
sur ces hauteurs sereines qui ne se gagnent guère d'un pied déjà infirme. D'une faiblesse invétérée tout perclus d'habitudes funestes, je me traîne e! une marche souffrante. Mais je comprends, mais je vois, et si de mes jours je n'atteins la beauté morale, je mourrai du moins les yeux attachés sur elle. 11 y a cependant en moi un signe bien fâcheux : c'est que le lendemain je ne me trouve guère au-dessus des actions de la veille, et que mon âme me semble rester au niveau des mêmes actes, d'actes déjà bien reculés dans les jours. Mon esprit, au contraire, voit vieillir vite tout ce qu'il fait. Quel bonheur de dominer son passé, et quil y a de joie à pouvoir se dédaigner soi-même de jour en jour dans ses actions! — Quelle destinée si je demeurais coéternel avec moi-même dans l'état moral que j'occupe en ce moment !
Le 5. — Mon Dieu, que je souffre de la vie! non dans ses accidents, un peu de philosophie y suffit; mais dans elle-même, dans sa substance, à part tout phénomène. J'avance dans l'âge, mon esprit laisse tomber mille dépouilles sur ses chemins, des liens se rompent, des préjugés font leur chute, je commence à montrer ma tête au-dessus des flots; mais l'existence même demeure engagée : toujours le même point douloureux marquant le centre de la circonférence. Y a-t-il une philosophie et des règles qui s'appliquent à ce mal? J'ignore de plus en plus ce fond
de la vie et ce qu'il faut y faire. 0 Portique institué pour combattre la douleur par la force et la constance d'âme ! tu n'as su combattre la vie que par la mort, et nous ne sommes pas plus avancés que toi!
Le 12. — Je ne commets pas mes actions mauvaises impétueusement. 11 y a au fond de moi je ne sais quelles eaux mortes et mortelles comme cet étang profond où périt Sténio le poëte.
Le 22. — Ce qui me fait, dans des moments, désespérer de moi, c'est l'intensité de mes souffrances pour de petits sujets, et l'emploi toujours malentendu et aveugle de mes forces morales. J'use quelquefois à rouler des grains de sable une énergie propre à pousser un rocher jusqu'au sommet des montagnes. Je supporterais mieux des fardeaux énormes que cette poussière légère et presque impalpable qui s'attache à moi. Je péris chaque jour, secrètement; ma vie s'échappe par des piqûres invisibles. On me disait, il n'y a pas longtemps, que le mépris des hommes me conduirait loin; oui, et surtout si l'aigreur s'y mêle. Ce qui m'entoure me fatigue; je ne sais où je voudrais vivre, ni dans quelle profession; mais je déteste la mienne qui me gâte et me rend misérable. Elle me fait rompre à tout moment avec le peu de philosophie que je gagne dans les heures libres et graves ; elle m'irrite contre les hommes encore enfants. Que je me hais dans ces misères, et
DH m \ i i: ICH !>!•: 01 â RIN.
qu'il méprend de violentes envies de sauter sur un rivage libre, en repoussant du pied l'odieuse barque qui me charrie !
Le 11 juillet. — Quel est le vrai Dieu? Le Dieu des cités ou celui des déserts? Auquel aller? Les goûts longtemps nourris, les impulsions du cœur, les accidents de la vie décident le choix. Nous portons en nous-mêmes mille fatalités. Que savons-nous de ce qui nous entraîne, et quel est le mieux dans tout cela ? L'homme des cités se rit en lui-même des rêves écartés des solitaires ; ceux-ci s'applaudissent de leur séparation et de se trouver, comme les îles du grand Océan, loin des continents et baignés par des flots inconnus. Les plus à plaindre sont ceux qui, jetés entre ces deux contradictions, tendent les bras de part et d'autre.
Le 13 octobre. — J'ai voyagé. Je ne sais quel mouvement de mon destin m'a porté sur les rives d'un fleuve jusqu'à la mer. J'ai vu le long de ce fleuve des plaines où la nature est puissante et gaie, de royales et antiques demeures marquées de souvenirs qui tiennent leur place dans la triste légende de l'humanité, des cités nombreuses et l'Océan grondant au bout. De là je suis rentré dans l'intérieur des terres, au pays des grands bois où les bruits d'une vaste étendue et continus abondent aussi. J'ai pris des fatigues que je regretterai longtemps et vivement, à tra-
JOURNAL DM MAURICE DE GUKRIN.
verser les grandes campagnes, à monter d'horizon en horizon, jouissant de l'espace et gagnant plusieurs fois le jour ces impressions qui s'élèvent de tous les points des étendues de pays nouvelles et s'abattent par volées sur le voyageur. Le courant des voyages est bien doux... Oh! qui m'exposera sur ce Nil?...