‹ Journal, lettres et poèmes, publiésChapitre 39 sur 62 · PRÉFET DES ÉTUDES AU COLLÈGE STANISLAS · texte numérisé non relu

PRÉFET DES ÉTUDES AU COLLÈGE STANISLAS

[Paris, 1828.]

Monsieur,

Je vous dois toute ma confiance comme à mon meilleur ami, et c'est vers vous que ma pensée s'est tournée aussitôt que j'ai cherché dans mes peines celui qui pourrait les adoucir; mais une mauvaise honte m'a saisi. J'ai été peut-être vingt fois sur le point de me lever et d'aller vous exposer toutes mes misères , mais une réflexion soudaine m'arrêtait et me faisait dévorer mon mal en silence. Enfin j'ai ouvert la bouche, mais c'est tout ce que j'ai pu faire; quelques paroles confuses me sont échappées, ma langue est demeurée liée, et une timidité invincible

ou plutôt une espèce de confusion m'a empêché de m'expliquer davantage. Mais votre bonté m'encourage et me fait surmonter cette répugnance que j'avais à vous faire l'histoire de mes sentiments. Je vais donc la commencer, quoique, dans le moment même où j'écris, ma plume s'arrête quelquefois, et que je doute encore si je dois commencer mon récit.

Vous connaissez ma naissance : elle est honorable, et voilà tout; car la pauvreté et le malheur sont héréditaires dans ma famille, et la plupart de mes parents sont morts dans l'infortune. Je vous le dis, parce que je crois que cela peut avoir influé sur mon caractère. Pourquoi le sentiment du malheur ne se communiquerait-il pas avec le sang, puisqu'on voit des pères transmettre à leurs enfants des difformités naturelles? Mes premières années furent extrêmement tristes. A l'âge de six ans, je n'avais plus de mère. Témoin des longs regrets de mon père, souvent environné de scènes de deuil, je contractai peut-être alors l'habitude de la tristesse. Retiré à la campagne avec ma famille, mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces jeux ni cette joie bruyante qui accompagnent nos premières années. J'étais le seul enfant qu'il y eût dans la maison, et lorsque mon âme avait reçu quelque impression, je n'allais pas la perdre et l'effacer au milieu des jeux et des distractions que m'eût procurés la société d'un autre enfant de mon âge. Mais je la conservais tout entière; elle se

gravait profondément dans mon âme el avait !«• temps de produire son effet.

Mon père jetait en même temps dans mon cœur ces sentiments de religion qui n'en ont jamais été effai et les scènes' de la mort que j'aimais à aller contempler dans les chaumières à la suite du curé de la paroisse, qui était en même temps mon précepteur, m'instruisaient de la brièveté et de la fragilité de la vie à l'entrée même de la carrière. Ainsi, sans avoir vécu dans le monde, j'en étais déjà désabusé, tant par ce que j'entendais dire à mon père que par ma jeune expérience. J'abandonnai enfin ma solitude pour entrer dans les collèges; c'était passer d'un extrême à l'autre. Mais je n'oubliais pas dans la société d'une jeunesse turbulente les leçons de la solitude; je les avais emportées avec moi pour ne jamais les perdre. Dès lors commença pour moi cette vie pénible, difficile, pleine de tristesse et d'angoisse, dans laquelle je me trouve aujourd'hui engagé. Habitué à réfléchir, je ne regardais pas tout ce qui passait autour de moi avec l'insouciance de la jeunesse, indifférente à tout, excepté au plaisir1

J'avais apporté de ma solitude une timidité dont je n'ai jamais pu me débarrasser, et qui m'ôte, au

1. Nous n'avons pu retrouver l'original de cette lettre, que nous publions d'après la copie incomplète de Chopin. De là ces lacunes qui irriteront peut-être la curiosité du lecteur comme elles ont irrité la nôtre.

milieu de mes camarades, cette indépendance d'une âme qui se sent libre et qui parle fièrement sa pensée. Je contractai aussi une inquiétude minutieuse pour tous les devoirs que j'avais à remplir, c'est-à-dire que je tremblais dans la crainte qu'ils ne fussent pas assez bien ou assez tôt faits. Cette inquiétude, je la conserve encore; elle me poursuit partout, elle s'empare de toutes mes actions pour en considérer la nature et en prévoir l'issue, en sorte qu'il n'est presque pas de moment dans la journée qui ne m'apporte une souffrance produite par l'anxiété et le tremblement d'un esprit sans cesse alarmé. Envoyé enfin à Paris, un plus vaste champ s'ouvrit à ma pensée; à mesure que je fis plus de progrès clans le monde intellectuel et le monde idéal, je sentis croître mes tourments, parce que ma réflexion prit une nouvelle activité. Voilà comment j'ai été amené à l'époque actuelle de ma vie, et, si je me connais un peu, je crois que la cause de mes souffrances se trouve dans l'orgueil, dans un profond sentiment de ma misère, dans ma réflexion qui n'est jamais en repos, enfin dans mes passions et ma conscience.

Mon orgueil n'est pas cette fierté indomptable qui ne reconnaît pas de maître, et qui veut tout voir à ses pieds, sans plier jamais elle-même. Mon orgueil se repaît de louanges; il est même avide de célébrité, et plus sensible à un mépris qu'à toute autre injure. Mais, à côté de ce vice, la Providence a placé un sentiment aussi fort, aussi profond : c'est le sentiment

de nia misère et de mon néant. C'est du combat de ces deux éléments contraires que naît une partie de

mes douleurs. Lorsque je lis l'histoire ou les ouvrages d'un grand homme, mou imagination et mes désirs s'enflamment; mais une pensée survient qui me fait sentir amèrement le ridicule de mes folles rêveries : nul ne pense plus mal de moi que moimême

Une autre source de mes maux, c'est ma pensée; elle passe en revue ce qui est sous mes yeux et ce qui n'y est pas, et, emportant toujours avec elle l'image de la mort, elle jette sur le monde un voile funèbre et ne me présente jamais les objets par leur côté riant. Elle ne voit partout que misère et destruction, et, lorsque dans mon sommeil elle est livrée à ellemême, elle va errer parmi les tombeaux. Sans cesse l'idée de la fin des êtres m'est présente; les choses mêmes les plus propres à l'éloigner me la rappellent, et elle ne s'offre jamais à moi avec plus de force que dans les réjouissances d'une fête et dans les émotions d'une joie vive.

Enfin, ma conscience et mes passions, vous les connaissez

Voilà quelle est mon existence habituelle; voilà ce que je souffre, non pas d'intervalle en intervalle, mais presque à chaque moment de la journée. Enfin mon âme, travaillée par tous ces maux ensemble, ne trouvant plus rien dans le monde où elle puisse s'attacher, retombe sur elle-même, et, ne trouvant en-

corc en moi que misère et faiblesse , elle se sent saisie d'un affreux dégoût de toutes choses. Elle devient comme inanimée, et toutes ses capacités sont absorbées par la souffrance.

Me voilà tel que je suis Je me remets entre

vos mains, disposez de moi. Je ne me regarde pas encore comme perdu, puisque vous voulez bien vous intéresser à mes misères et écouter ce triste récit, et je sens renaître en moi l'espérance à mesure que je me confie d'avantage à votre bonté.

A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRIN,

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