‹ Journal, lettres et poèmes, publiésChapitre 41 sur 62 · L E T T R E S ET F R A G M E N T S · texte numérisé non relu

L E T T R E S ET F R A G M E N T S

Mon cousin a jugé mes pièces dignes de concourir; ainsi tu pourras les envoyer à Toulouse. Permitto divis caotcra.

J'attends ta réponse avec impatience. Il y a eu un temps où tu gourmandais ma paresse, mais je deviens pressant à mon tour, car il faut nous écrire un peu plus souvent que nous n'avons fait jusqu'ici. — Je suis vraiment ingrat; je ne pensais pas à vous remercier, toi etMimi, des manchettes que vous m'avez envoyées. Oh! que je reconnais bien là votre bon cœur! Il est une autre faute dont il faut que je me confesse. Mimi pourrait m' accuser d'une injuste préférence, je t'adresse toutes mes lettres; mais Dieu sait si je vous aime toutes deux d'un amour également vif et sincère. Je suis forcé de me rendre, il ne me reste plus un pouce de terrain. Je vous embrasse donc toutes les deux en vous renouvelant mes vœux.

A LA MEME

Paris, 18 mai 1829.

Ma chère Eugénie,

Plus avancée que moi dans la vie, tu as par conséquent plus d'expérience, et tu me dis que ce passage n'est pas si pénible qu'on le dit, et que chaque jour apporte sa douceur. Pour moi, qui jusqu'ici n'ai vu le monde que dans les livres, et la société que dans mon commerce avec mes camarades, je serais témé-

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ràire si j'osais porter un jugemenl ; mais ai je ne connais pas l'application de la vie, je connais la vie en

elle-même, je sais d'où je suis parti, je sais où je dois arriver et je ne suis plus à cet âge où l'on vit, pour ainsi dire, sans le savoir, et où Ton ne s'est encore demandé raison ni de soi-même ni de ce qui nous entoure. En effet, j'ai cherché à me connaître moimême et ce qui m'environne, et peut-être me suis-je fait trop tôt cette question, car j'estime les plus heureux ceux à qui le secret n'est révélé que le plus tard possible. Quoi qu'il en soit, j'ai obtenu la réponse, et chaque jour elle m'est répétée.

Je crois que tu as conçu une fausse idée de mon caractère lorsque tu as pensé que je m'égarais en de vagues rêveries et que je me laissais entraîner à une imagination romantique. Il est vrai que souvent j'aime à me laisser aller à de douces illusions, à nourrir ces délicieuses tristesses qui ont tant de charme pour le cœur. Mais si tu ne me connais que de ce côté-là, tu ne me connais pas tout entier. (Surtout ne va pas t' effrayer de ce que je vais te dire, et, si papa le lit, dissipe ses alarmes, s'il en conçoit.) Mon imagination n'a pas étendu sur le monde ce voile illusoire qui jette dans quelques erreurs aussi douces que passagères. La réflexion a prévenu mon imagination et s'est emparée pour ainsi dire de moimême et des êtres environnants, pour les étudier, les analyser, et connaître à fond tout le mode de leur existence et la destinée qui les attend. Or, il me

semble que quiconque a fait cet examen doit avoir du monde et de lui-même une idée bien triste.

Désormais quel éclat, quel prestige pourrait éblouir ses yeux? En vain l'homme étale sa grandeur factice et tâche de cacher son néant sous un pompeux appareil; en vain la gloire et le plaisir prodiguent leurs séductions, son œil percera le voile et ne verra dessous qu'un roseau pensant, jouet de tous les vents qui soufflent sur ce monde. Il lira sur son front cet arrêt de mort qu'il s'efforce en vain d'effacer, et le monde entier avec ses monuments, ses beautés, ses grandeurs, ne lui offre l'image que d'une grande et prochaine destruction. En effet, dans ce monde où tout passe et finit, l'idée d'existence rappelle nécessairement celle de mort, et je ne sais vraiment pas comment l'on peut penser à l'une sans penser à l'autre; et puis si l'on passe de la destinée et de la fragilité de l'homme à ses misères intérieures, au trouble éternel de son cœur, aux angoisses que lui causent ses passions, à ce mélange étonnant d'orgueil et de faiblesse, de grandeur et de bassesse, de plaintes et d'espérances, de fini et d'infini, de périssable et d'immortel, qui pourra dire, après avoir ainsi étudié et décomposé l'homme, qui pourra dire : Je suis heureux ici-bas?

Tu ne connais pas, me diras-tu, le charme de la société et toutes les douceurs que présente la variété des plaisirs et des amusements du monde. Mais je te le demande, dans ces entretiens, dans ces voyages,

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dans ces fûtes, pourras-tu te dépouiller de toi-même, pourras-tu étouffer l'idée de tes misères présentes et

de ta destruction future? Non. La voix de la mort et de nos misères crie plus fort que toutes les voix des hommes et que les bruyants éclats d'une joie souvent fausse. Ce qui semble le plus propre à éloigner ces funestes images, c'est ce qui les rappelle le plus vivement, et ce sont les plaisirs et les voluptés qui réveillent le plus l'idée de la brièveté de la vie.

Mais malheur à l'homme qui; rebuté par tant de misères, n'aurait d'autre asile que le désespoir dans le néant! Il est un autre asile pour les âmes qui dans cet abîme de misères n'ont pas perdu de vue leur origine et leur destinée, et cet asile, c'est le sein même de la Divinité. Une seule chose peut adoucir l'exil de l'homme et lui rendre supportables ses maux présents, c'est la contemplation de Dieu, et voici ce que j'entends par ce mot contemplation. Il est peu d'individus qui ne connaissent pas les rapports qui les unissent à la Divinité, et il n'y a que la mauvaise foi ou une ignorance rare qui puisse les ignorer; mais il est peu d'hommes qui, sortant d'eux-mêmes, étudient la société, le monde moral et la législation divine qui les embrasse; il est peu d'hommes surtout qui s'étudient eux-mêmes, qui se demandent comment ils ont été jetés dans ce monde, quelle place ils occupent dans la chaîne des êtres et quelle est la cause finale de leur existence. Mais lorsque, dédaigneux du monde matériel, on cherche à se rendre rai-

son de son existence et à connaître les rapports qui nous lient avec nos semblables ou la société, et ceux qui unissent la société elle-même au suprême ordonnateur du monde, alors on cherche, on découvre, on contemple la vérité ; et contempler la vérité, n'est-ce pas contempler Dieu, source de toute vérité, qui se manifeste à nous par Tordre moral et physique de ce monde, qui n'est qu'une réunion de vérités? Voilà, ce me semble, la plus digne occupation d'un être intelligent. Nous sommes en voyage pour l'éternité où nous verrons enfin la vérité face à face : qu'avons-nous à faire de mieux dans notre course qu'à nous occuper du bonheur qui nous attend et à chercher à en saisir comme une espèce d'avant-goût?

A LA MEME

Paris, 24 mai 1830.

Chaque minute du temps qui s'écoule doit me rendre plus coupable à tes yeux, chère Eugénie : aussi, sans perdre un moment en cherchant à me justifier, je vais t'écrire tout bonnement comme à l'ordinaire. — Je suis charmé de ton voyage à Toulouse et de la description que tu m'en donnes. Comme je savais à peu près l'époque où tu devais le faire, mon imagi-

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nation t|6 suivait dans tes courses, iHe t'accompagnait partout pour te servir de cicérone el jouir de ton étonnement et de ton admiration. Toulouse n pas une ville indifférente; elle ne vous laisse jamais partir sans quelque souvenir, soit de poésie, soit d'histoire.

Au xii° siècle, les comtes de Toulouse jetèrent un grand éclat : il y eut parmi eux des saints, des héros, des hérétiques; tu n'as pas sans doute oublié le vieux Raymond immortalisé par le Tasse. Quant aux souvenirs poétiques, Toulouse fut le foyer de la poésie du moyen âge ; ce fut dans cette ville que fut établie la première cour d'amour, institution dont l'Académie des Jeux Floraux a tiré son origine.

A propos des Jeux Floraux, j'espère que le désir de faire éprouver à papa le bonheur qu'a dû goûter ce père dont tu me parles réveillera ta pensée qui dort depuis bien longtemps. Je ne te pardonne pas cette indifférence que tu affectes mal à propos. Dis-moi, quand tu as fait des vers pour la première fois, étaitce parce qu'on t'en demandait? Non : c'était une inspiration secrète, un besoin que tu ressentais. A l'âge où tu as commencé à écrire, il y a de ces pensées qu'on ne peut garder pour soi : il faut les confier à un ami ou les écrire, souvent l'un et l'autre. Voilà pourquoi tout ce que Ton écrit à cet âge est empreint de cette verve de jeunesse, de cette surabondance de vie qui vous accable quelquefois et qu'il faut épancher au dehors. Tu appelleras cela visions, extravagances

de jeune tête, 'comme tu voudras, mais ce n'en est pas moins vrai, et. si tu es sincère, tu m'avoueras que l'expérience t'a prouvé que ce ne sont pas phrases creuses que je te dis. Or, tu n'es pas encore arrivée à cet âge qu'on appelle mûr, mais qui doit être, selon moi, le plus sot et le plus insipide de notre insipide vie, cet âge où le peu de joie que nous avons au fond du cœur se dessèche, où ces rêves tant soit peu riants qui nous amusaient de temps à autre s'évanouissent comme fumée, où cette heureuse insouciance pour ce qu'on appelle affaires de la vie est chassée de notre cœur et de notre front par une anxiété et une préoccupation qui dévorent. Pourquoi donc laisser passer une saison qui n'est pas encore finie pour toi, sans en jouir, sans en garder du moins quelque souvenir? Je suis sûr que tu te contrains pour ne point faire de vers, et que je ne sais quel préjugé te fait étouffer, non sans violence, tout ce qui s'élève en toi de pensées qui voudraient jaillir au dehors, c'est-àdire tout mouvement poétique ; car la poésie n'est autre chose que l'âme qui se révèle et se répand. Allons donc! loin, bien loin de toi ces petites pensées qui rétrécissent. Je ne te dirai pas de marcher, non, laissetoi seulement entraîner. Oh ! si j'étais toi ! Tout moi que je suis, j'ose quelquefois donner carrière à ma pensée, je la laisse courir çà et là sous la forme qui lui plaît; Dieu sait où elle vaparfois et sous quel accoutrement; mais peu importe, je serai content, pourvu que je puisse ainsi t' attirer dans la carrière. Je t'envoie donc

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ici une do ces provocations. Je jette le gant, j'espère

([lie tu le relèveras.

Depuis bien longtemps tu me demandes des détails sur mes lectures. Byron et le bonhomme Walter Scott m'ont occupé principalement; je ne te dis rien de ces deux hommes, leur nom dit tout. Je lis maintenant Faust) de Goethe ; Mme de Staël a dû te donner une idée de cet ouvrage. Dieu! si tu le lisais! On dirait qu'il a été écrit par un ange sous la dictée du diable. Je ne te parlerai pas de nouvelles littéraires : Hernani n'en est plus une ; son nom et celui de son auteur sont sans doute parvenus jusqu'à toi. Pour moi, j'ai lu, j'ai vu, j'ai ri de l'ouvrage et non de l'auteur, car c'est un homme de génie. Ici, royalistes, libéraux, romantiques, classiques, tout se mêle, s'entre-choque, se combat et donne au monde le spectacle le plus curieux et quelquefois le plus burlesque.

Leurs Majestés Siciliennes sont à Paris depuis quinze jours; on a joué dernièrement Athalie devant elles; j'ai assisté à cette brillante représentation où j'ai pu les voira loisir. Dieu! que Racine est donc beau! Tu ne pourrais te douter de l'effet que produit sur le théâtre la scène entre Athalie et le petit Joas; un enfant et une femme ! et cela vous écrase d'admiration.

Adieu, chère Eugénie, embrasse pour moi papa, Érembert, Mimin, et ne doute plus de l'attachement d'un frère... je ne sais comment l'appeler, mais dont le cœur ne changera jamais.

A LA MÊME

Paris, 10 décembre 1830.

Je pense, ma chère Eugénie, que tu es de retour d'Alby et que tu vas m' écrire, si tu ne Tas déjà fait; pour moi, je prends l'initiative et je commence une lettre qui rivalisera, je crois, de longueur avec les tiennes. Que d'événements passés sur la scène de ce monde depuis que j'ai quitté le Cayla ! C'est que nous allons vite, nous allons vite! Avant-hier j'apprends la mort du pape, hier celle de Benjamin Constant, et aujourd'hui la translation des ministres au Luxembourg, et la révolution de Pologne ; mais je ne viens pas commencer par faire de la politique, autrement je t'enverrais un journal. Laissons donc là un moment les affaires de l'État pour nous entretenir des nôtres.

Que je te parle de quelques visites que je fis en arrivant à Paris. Tu dois savoir que j'étais chargé d'un petit paquet de Mme Lacombe pour remettre à Mme de Lamarlière ; je redoutais beaucoup cette visite : moi, timide et gauche, devant une grande comtesse à étiquette, à grandes paroles, ou une vieille toute ridée, toute rechignée, toussant, crachant : que saisje, moi? Je ne connaissais pas le personnage, et tout ce qu'on dit des vieilles comtesses me revenait à la pensée. Je me résolus cependant à m' acquitter de la

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commission. J'entre : une dame en coiffe et jupon noir, portant l'empreinte dos années, mais vive et leste, vient au-devant de moi. Je dis mon nom, mon pays; la conversation s'engage, et des paroles, des paroles : c'est incroyable! des souvenirs de la cour de Louis XVI, du bon vieux temps. Cette bonne dame est tout entière dans le passé, comme tous les vieillards; nous jeunes, nous vivons dans l'avenir, mais quel avenir! Quoi qu'il en soit, après avoir dûment jasé et caqueté , elle me demanda mon adresse et me pria d'aller la voir quelquefois.

Quelques jours après, j'allai voir M. d'Aragon avec Auguste. Nous parlâmes politique. M. d'Aragon est un de ces hommes de l'ancienne opposition qui auraient voulu que la révolution s'arrêtât là où ils lui auraient dit de s'arrêter, et qui, se voyant maintenant débordés de toute part, se mordent les pouces, comme on dit. Il nous apprit que beaucoup de personnes de sa connaissance regrettaient le duc de Bordeaux, et jusqu'à l'abbé de Pradt lui-même. L'expulsion de cet enfant a été en effet la plus grande faute que pussent commettre les libéraux. S'ils l'avaient conservé, maîtres du pouvoir, ils auraient imposé toutes leurs volontés au parti vaincu au nom de la légitimité. Mais ils ont voulu faire table rase : la charte, qu'ils auraient dû laisser intacte, parce que l'épreuve d'une révolution l'aurait singulièrement fortifiée, ils la mutilent, la défigurent; enfin, après quarante ans de révolutions, ils nous ramènent à 89,

c'est-à-dire que tout est à recommencer, parce que tout est remis en cloute...

Vous avez dû, comme nous, être ravis d'admiration pour cet admirable comte de Kergorlay! Qu'il était beau lorsqu'il jugeait ses juges et leur faisait baisser la tête! Tout l'auditoire a frémi de son intrépidité, et une rumeur sourde a couru parmi les pairs et dans les tribunes quand il a prononcé ces mémorables paroles : « Y a-t-il quelqu'un ici qui puisse dire qu'il ignore sur qui le choix du peuple serait tombé, si on lui eût donné à choisir entre Henri Dieudonné et le fils du Régicide? » Si le gouvernement gagne encore trois ou quatre procès comme celui-là, il est perdu. Quelle prodigieuse imprudence d'aller mettre en discussion devant les tribunaux son origine et ses droits, et de s'en prendre à des hommes tels que M. de Kergorlay et M. de Lamennais, qui va comparaître bientôt sur les banquettes de la cour d'assises! Le procès de M. de Kergorlay a été celui des royalistes : celui de M. de Lamennais sera le procès des catholiques. Tu dois savoir que V Avenir a ouvert une souscription pour subvenir aux frais du procès; nous nous sommes empressés, Auguste et moi, de payer un tribut que doit tout bon catholique. Espérons que ce procès sera aussi un triomphe pour la cause catholique et que le beau talent de M. de Lamennais et de son coaccusé, l'abbé Lacordaire, aidé de tout ce que la vérité et la foi donnent de force et d'élan, humiliera et écrasera

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cv* parleurs hypocrites d'humanité et de tolérance. Comptez sur ma prudence pendant ces jours critiques. 11 y a ou dos troubles à l'Ecole de droit, mais les cours que je suis ont été complètement étrangers

à ces désordres; je ne les ai appris que par les journaux. Il me semble que j'aurais encore mille choses à te dire, mille réflexions à faire sur les événements politiques, mais je crains de tf ennuyer; je ne t'ai presque parlé que de cela.

Quelle est la politique de Cahusac, de Gaillac, d'Alby, puisque tu en viens? Gomment y as-tu passé ton temps? Je passe le mien à aiguiser ma plume pour me jeter ensuite dans l'arène de la polémique.

Ma chère Mimi, pourquoi ne pas laisser remplir les lettres à papa et m'en écrire une entière? Je veux me venger en ne te réservant que ce bout de papier. Écrivez-moi tous tant que vous êtes. On a besoin plus que jamais de s'aimer et de se le dire, et puis il peut arriver tant de choses ! Paris est devenu bien triste : plus de bals ! plus de soirées! plus de ces équipages brillants qui roulaient sur les boulevards! On est dans la stupeur et l'attente.

Êtes-vous contents de l'administration du nouveau maire? Gomment se porte M. F... et compagnie? C'est lui sans doute qui aura inauguré l'arbre de liberté d'Andillac; raconte-moi cette farce. Je plains bien M. le curé; j'espère que ni lui ni papa n'auront eu à souffrir de la réjouissance républicaine.

Et la république du Cayla dont toi, l'Illustre,

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formes le sénat, et dont le père est le dictateur, comment va-t-elle ? Gilles, Jeannot, Trilby, tout cela. . . il n'y a pas de révolution là. Pauvre Illustre! que nous serions heureux, si nous pouvions nous isoler entièrement de ce monde tumultueux et vivre dans la paix et le bonheur des affections domestiques!...

A M. DE GUÉRIN

AU CAYLA

Paris, 4 juillet 1831.

Quand ce petit billet vous arrivera, je ne serai pas loin de vous; je pars demain 5 juillet à six heures du soir. Je passe par Bordeaux : par conséquent j'arrive à Toulouse dimanche, et lundi à Gaillac. Ce ne sont que des à peu près : ainsi ne le prenez pas à la lettre. Si je ne trouve pas de cheval à Gaillac, je ferai aisément le trajet à pied : je n'aurai fait de ma vie plus douce promenade. Serai-je à temps pour voir la moisson et manger des cerises ? Voilà dix ans que je n'ai grimpé sur un cerisier. J'aurai grand plaisir à m' élancer dessus, lesté d'un gros morceau de pain. Ça me ferait oublier que je vais avoir vingt et un ans. Diable ! vingt et un ans ! je ne puis me faire à cette idée-là, je me sens si enfant!

Dites à M. Bories, à M. le curé el à ions nos bons voisins, combien il me tarde de les embrasser, el aux perdrix, s'il y en a, de se préparer à partir à tired'aile, parce que je leur forai une guerre à outrance. Gomment diable! vous êtes clone suspects? Il faut un firman du pacha pour avoir de la poudre? Vivent la liberté, pardieu! M. le préfet et le juste-milieu! Cela ne m'empêchera pas de brider une amorce en leur honneur...

A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRIN,

AU CAYLA

Paris, C janvier 1832.

Pourquoi ce silence, toi qui devais me parler si souvent? quelque sinistre nouvelle se cache-t-elle derrière? qu'est-ce enfin? Bonheur ou malheur, disle-moi : le pire est de ne rien savoir. Voilà un bon mois et demi que je suis ici, et je n'ai reçu qu'une lettre : vous n'avez pourtant pas d'émeute là-bas, on ne ferme pas les barrières, on laisse passer les courriers : écrivez donc tant et plus, lancez lettre sur lettre. Vous êtes quatre et je suis seul, vous pouvez sans beaucoup d'effort me tenir en haleine.

Je gronde et je ne pense pas que l'année vient decom-

mencer et que je ne dois avoir au bout de la plume que compliments et douces paroles. Ne trouves-tu pas étrange qu'on soit si gai à cette époque qui raccourcit toujours notre courte vie, et qu'on se dise en riant, sous la forme d'un souhait : Mon père, ma mère, mon frère, ma sœur, ma tante, mon oncle, monsieur, madame, réjouissez-vous, vous avez une année de moins à vivre. Autant vaudrait le lugubre mémento des frères de la Trappe : « Frère, il faut mourir! » Mon invincible attrait pour le sermon me mènerait je ne sais où, si je ne m'arrêtais à temps. Pour ouvrir une autre période moins désespérante, il faut que je te parle de ma vie, que j'étale à tes yeux toute mon existence, que je te retrace trait pour trait cet étrange et bizarre arrangement de pensées, d'actions, d'événements qui font une vie d'homme. Oh! j'ai fait un grand progrès, cette année : je suis parvenu à dompter l'humeur vagabonde de ma pensée, assez pour l'astreindre à un travail à peu près régulier et resserrer dans un cadre mon existence qui se dissipait dans un champ sans limites. Aussi maintenant j'aborde intrépidement la journée qui autrefois me pesait par son vide. Mon travail est plus sérieux, plus profond, plus suivi; je vais plus vite parce que je marche d'un pas réglé. L'histoire, la philosophie religieuse, la Bible, et de la poésie pour résumer l'essence de tout cela, voilà mes études de prédilection. En dehors de cela, je fais de l'anglais que je commence à lire assez bien, et puis enfin du droit, le

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dernier et le plus lourd de thes^ travaux ; j'ai repris le code par pudeur, pour qu'il ne fût pas dit que j'ai reculé devant un livre, et encore je ne sais pas si dans quelque moment de dépit je ne le repousserai pas, et pour toujours.

De temps en temps le découragement, le redoutable découragement retombe sur mon âme comme un poids de glace et vient paralyser tout mon courage et toute mon ardeur de savoir; mais je lutte de toutes mes forces; j'appelle à mon secours tout ce que j'ai d'espérances et de chaleur, et le plus souvent je me relève. Ce sont, je t'assure, des combats terribles, des secousses profondes, que ces accès d'abattement, ces revirements de la pensée qui devient froide, terne, positive, désespérante. C'est une véritable maladie de l'âme; un travail de prédilection, un travail soutenu et plein d'onction peut seul la guérir.

Ma vie de ménage favorise merveilleusement ma vie intellectuelle. Tu sais que j'ai une chambre, une fort jolie chambre où j'ai mon lit, mon feu et mes livres; là je puis travailler à mon aise et longuement et silencieusement. Je m'enferme dans cette enceinte comme dans mon empire, et, en effet, une fois la porte fermée, le monde ne m'est plus rien, je suis tout à moi et à mes pensées, à ma poésie, à mes livres chéris, et nul ne vient troubler le secret de ce sanctuaire. A présent, par exemple, je suis dans un de mes plus doux moments : il est huit heures et

demie du soir, il fait froid dehors et un bon feu brûle dans ma cheminée (la pensée des pauvres me gâte souvent ce plaisir), ma petite table est posée à côté, et je m'entretiens délicieusement avec toi.

Quand je ne passe pas ma soirée dans ma chambre, je la passe en famille avec Auguste et Félicité. Nous causons comme frères et sœur ou bien nous faisons quelque lecture en commun. Tu vois que ma vie ressemble assez à celle du Gayla, sauf vous tous de moins, et la campagne, et la physionomie si douce du pays, et l'horizon que j'aimais à contempler le soir, sur l'angle occidental de la terrasse. 11 me tarde bien que le printemps revienne pour donner la vie à notre petit jardin; la promenade sera moins large que dans nos champs, mais j'aurai toujours la verdure et le petit sentier à travers les fleurs. Il y a au milieu un grand sapin qui se fait magnifique lorsqu'il est revêtu de givre; on dirait, à voir ses branches pendantes et dentelées, de grandes draperies argentées.

Le cercle de mes connaissances s'est un peu élargi; je suis maintenant en rapport avec les rédacteurs de la Revue Européenne, et particulièrement avec M. de Gazalès. Ce jeune homme est le fils du fameux orateur de la Constituante, et il a hérité du talent de son père. Les autres sont MM. de Joanne, deChampagny, Gouraud, de Carné, Wilson. Nous dînons ensemble tous les quinze jours, et ces réunions sont pleines de charme par la fraternité qui y règne et la tournure

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de nos conversations, Dans la prochaine livraison de la Revue Européenne, qui paraîtra le 15, vous tr< verez un article de moi intitule : « Vie du bienheureux Nicolas de Fluë. » Cette fois -ci pour sur. Tu diras à Louise que cet article est de moi, parce que j'ai trouvé moyen d'y glisser quelque chose en parlant des montagnes de la Suisse habitées par le bienheureux Nicolas. Malheureusement la rédaction de la Revue est gratuite, et point d'argent encore.

Et nostro Mimin, la Toulousaine, est-elle enfin rentrée dans la solitude? son exil est-il achevé? Au fait, il est dur de briser ses habitudes de famille, de désert, de piété, pour aller vivre d'une vie étrangère ; et maintenant que je suis à deux cents lieues du foyer, je rends parfaitement justice à sa longue résistance. Pour qu'elle me pardonne mes persécutions, fais-lui deux longs et tendres baisers sur ses deux joues vermeilles, et deux autres pour le souvenir que je porte au doigt, et cent mille pour ma tendresse infinie.

As-tu reçu quelque lettre de Rayssac? Peux-tu me d.mner les éclaircissements que je t'ai demandés? Y a-t-il quelque autre phrase à commenter? est-ce plus clair? est-ce plus obscur? est-ce quelque chose? n'est-ce rien? Réponds à tout cela. Je voudrais savoir et j'ignore. J'ai reçu une lettre de M. de Bayne; le brave homme est désolé de la perte de V Avenir. 11 me dit que Charles est allé au Cayla; rends-moi compte de cette visite.

Comment va la persécution au diocèse? La chute de l'Avenir a-t-elle apaisé les haines gallicanes? Il paraît que ces messieurs redoutent beaucoup l'entrée de M. de Lamennais dans Rome. Ils ont crié alarme, comme si César passait le Rubicon. Us ont peur que le pape ne se laisse séduire, et il paraît qu'il y a une conspiration montée pour empêcher le pèlerin d'arriver jusqu'au saint->siége. Du reste, il s'avance fort lentement à cause de sa mauvaise santé. Ici nous avons des scandales à la Chambre, des quasi-émeutes dans la rue, et une émeute, dit-on, dans les tours de Notre-Dame. On prétend qu'on a sonné le tocsin, arboré le bonnet rouge sur l'une des tours et essayé de mettre le feu à l'église. C'est un bruit mystérieux, qu'on se redit sans pouvoir l'expliquer. Peut-être n'est-ce qu'une rumeur de police. As-tu lu le discours de Fitz-James? Cette grande voix sonnait bien au milieu de tant d'abaissement.

A LA MEME

Paris, le 29 février [1832].

C'est ij.n terrible lieu commun que la fuite du temps : que t'en semble? Voilà que nous avons franchi le plus lestement du monde tout un hiver, toute une saison de jours sombres et tristes. Qu'allons-

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nous faire du printemps? Mais peut-être, tandis que je jette un regard de regret à l'hiver qui s'en va, toi tu lui souhaites bon voyage et lent retour, parce qu'au Gayla il n'amène que le froid et n'apporte que l'ennui, au lieu qu'ici il se prosente avec un cortège de soirées et de fraîches guirlandes de dames. A Taris l'hiver est jeune homme; à la campagne, c'est un vieillard hargneux. Somme toute, je suis assez content de mon hiver : deux noces, plusieurs bals, une soirée musicale et dansante revenant tous les quinze jours, et quelques autres soirées et concerts semés par-ci par-là, c'est un cercle assez large pour moi qui occupe si peu de place. J'ai remporté une grande victoire sur ma timidité et ma gaucherie. Un beau soir, poussé par caprice, par jalousie, par regret de me voir faire le pied de grue au milieu du tourbillon, et puis aussi par je ne sais quel enthousiasme d'harmonie, je me suis pris à danser, et depuis je danse, je danse tout émerveillé du succès de ma hardiesse. Au fait, j'étais cruellement tourmenté de rester immobile lorsque je rencontrais quelque physionomie comme je les aime, j'étais, dis-je, cruellement tourmenté de rester immobile et de faire l'effet d'une statue. La danse est un moyen de rapprochement; on se dit un mot, deux mots bien indifférents, bien communs, on entame comme on peut une conversation qui doit finir avec la contredanse ; mais au moins on a entendu une voix de femme, on s'est regardé, on s'est parlé, et le moindre petit mot est si

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joli sur certaines lèvres, et puis il y a des froissements de robe qui font tressaillir, des airs qui vous font bondir... Voilà en abrégé les avantagés de la danse; ce qui ne m'empêche pas de penser à quelqu'une qui sauterait au plafond. Mais trêve de discours profanes.

Félicité t'a parlé, je crois, de quelque nouvelle espérance qui m'est advenue. Voici ce que c'est. Cazalès s'intéresse beaucoup à moi, sur la recommandation de Charles de Rivières. Or, un journal de Nancy, appelé Courrier lorrain, s'est adressé à Cazalès pour lui trouver un rédacteur qui, demeurant à Paris, donne au journal une couleur plus intéressante et plus vive. Cazalès a eu la bonté de penser à moi, j'ai envoyé quelques articles comme spécimen et j'ai été agréé. Un des rédacteurs doit venir incessamment à Paris pour régler l'affaire d'argent, ce qui fait que je ne puis te dire combien me vaudra mon griffonnage. Quoi qu'il en soit, ce sera toujours une prime sur l'avenir, quelque chose de palpable dans mes mains si longtemps vides. Le journal est entièrement dans le sens de V Avenir. Et puis si, comme je l'espère, Auguste trouve assez d'enfants pour avoir besoin de moi, mon existence à Paris pour deux ans au moins sera assurée, et c'est tout ce que je demande.

Je t'ai dit, je crois, qu'il y avait eu réconciliation entre le code et moi, mais il existait trop peu de sympathie entre nous pour que l'accord put durer long-

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temps. Nous nous sommes brouillés de nouveau et,

cette fois-ci, profitant de la toi du divorce, nous

avons solennellemenl et à tout jamais divorcé. .!<• te prie cependant de tenir la chose secrète; lorsqu'on te demandera si je fais toujours du droit, réponds et répondez tous affirmativement. Je prends tous ces

mensonges sur ma conscience. — Autre bonne nouvelle : la petite part que je prends à la rédaction de la Revue Européenne me vaut la réception gratuite. Écris-moi avant le 15 mars à quelle époque finit votre abonnement, parce que je commencerai à vous l'envoyer à partir de là. Quand il y aura quelque chose de moi, un trait de plume au commencement ou à la fin de l'article l'indiquera.

Nous n'avons pas de nouvelles intéressantes de Rome. Le pape, absorbé comme il l'est par les affaires politiques, placé entre les Autrichiens, les Français et ses sujets révoltés, ne peut guère donner son attention à une question importante, il est vrai, mais moins immédiate que celles qu'il a sur les bras, et qui demande d'ailleurs, à cause de son extrême délicatesse, les plus grands ménagements. Je crains bien que la reprise de V Avenir ne soit remise d'ici à longtemps. En attendant, les doctrines filtrent en secret , font moins de bruit, mais marchent tout aussi vite, parce qu'il y a certaines idées qui, jetées sur une certaine pente, ne s'arrêtent plus. J'écrirai un de ces jours à M. de Bayne pour lui parler de tout cela. Je veux insensiblement animer cette correspondance, parce

qu'il y a bien des choses qu'on ne pourrait dire au commencement et qui se disent tout naturellement à la fin.

Il faut à toute force que je fasse de la politique, [avec] Mimin, elle m'entraîne toujours sur ce terrain, je l'y suivrai. Tu veux donc, chère Mimin, que je me déclare le champion du duc de Bordeaux. Certes, je garde à ce prince toute l'affection qu'on doit à la race qu'il représente, car je ne suis pas de ceux qui voient dans les Bourbons le type de la tyrannie : je ne vois en eux, au contraire, que le type de la bonté, mais d'une bonté faible. Après cela, mes croyances politiques sont complètement indépendantes de cette affection, et j'ai la ferme foi que nos destinées sociales, loin de reposer sur la tête d'un enfant, n'ont pas le moins du monde besoin de lui, parce que la grande et profonde révolution qui s'accomplit se fait par les peuples et pour les peuples, et il faut bien se persuader que, si un avenir nous est réservé, il ne ressemblera que par la foi aux temps qui l'auront précédé, parce que toutes les formes sociales auront changé. C'est là, je crois, une croyance fort catholique qu'on peut soutenir en toute conscience. J'espère que tu ne m'en voudras pas pour cette profession de foi peu carliste, et que tu n'exigeras pas de moi des paroles qui mentent à ma conviction.

i. B i tu BS B r P R \<. u BNTS. 161

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