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AU CHATEAU DU CAYLA, PAR GAILLAC (TARN

Paris, octobre 1828.

Ma chère Eugénie,

Certes, voilà bien du temps que je n'ai reçu de tes nouvelles et que tu n'as reçu des miennes; il faut avouer que je suis bien coupable et que c'est sur moi que retombe la faute de ce silence qui n'aurait jamais dû exister entre nous. Il est temps, enfin, de le rompre et de réparer nos oublis, ou plutôt les miens, par une correspondance assidue qui nous mette clans cette intimité qui doit toujours exister entre un frère et une sœur; qui nous rapproche, pour ainsi dire, malgré la distance des lieux qui nous sépare, et nous

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fasse jouir d'un entretien d'autant plus Houx que l'éloignement jette un double intérêt sur ce qu'on reçoit d'un objet chéri.

Ma chère Eugénie, les lignes que je vais tracer vont t'étonner, sans doute; la conduite que j'ai tenue envers toi jusqu'à présent ne présageait rien de semblable h ce que tu vas lire, mais sois persuadée que je te parle sincèrement; ta surprise sera, je crois, agréable. Jusqu'icije t'ai témoigné peu de confiance; mais" pourquoi, diras-tu? La raison n'en est pas dans mon cœur : malheur à moi, s'il avait conçu le moindre éloignement pour toi ! C'est la légèreté de l'âge, c'est cette distraction continuelle, partage de l'enfance, qui nous suit jusqu'à cet âge où la réflexion prend la place des jeux et jette ses premiers nuages sur des fronts où n'avaient brillé jusqu'alors que la candeur de l'innocence et l'expression du bonheur. Mais me voici arrivé à un âge où l'enfance n'est plus pour moi qu'un songe; toutes les illusions de la vie ont disparu, et de tristes réalités ont pris leur place. C'est alors qu'on ne se suffit plus à soi-même; c'est alors que l'homme qui pâlit d'effroi et qui sent, pour ainsi dire, ses genoux se dérober sous lui à la vue de la carrière de la vie, de ce rude sentier où « l'on grimpe plutôt qu'on ne marche; » c'est alors, clis-je, que l'homme a besoin d'un appui, d'un bras secourable qui le soutienne dans les terribles épreuves qu'il va subir. Ce besoin s'est manifesté à moi aussitôt que, jetant un regard sur l'avenir, je me suis vu

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seul prêt à affronter tant de dangers. Alors mon cœur fa nommée aussitôt; et peut-on, en effet, trouver un meilleur ami qu'une sœur telle que toi? Veuille donc bien désormais être ma confidente, et m' aider de tes conseils et de ton amitié.

Mais, me diras-tu, dois-tu avoir un autre confident qu'un père? n'est-ce pas lui qui devrait être le dépositaire de tous tes secrets? Tu penses bien que j'ai fait cette réflexion; mais papa est si sensible, il s'affecte de si peu de chose, que je n'oserais jamais lui dire tout ce qui se passe en moi. Ensuite, tu es celle de toute la famille dont le caractère est le plus conforme au mien, autant que j'ai pu en juger par tes pièces de vers, tous empreints d'une douce rêverie, d'une sensibilité, d'une teinte de mélancolie enfin qui fait, je crois, le fond de mon caractère.

Ce mot, autant que je puis en juger, t'aura causé quelque surprise; mais voici ce que je veux dire : je n'avais que quatorze ans quand je t'ai quittée; à cet âge, on ne se connaît, pour ainsi dire, que de vue ; ma raison n'était pas assez développée, ni capable d'un examen assez sérieux pour saisir les traits de ton caractère. Je ne crois pas non plus que tu puisses bien me connaître, parce que j'étais trop jeune pour avoir un caractère décidé ; mais combien quatre ans ont apporté de changements ! Que de révolutions dans ce pauvre cœur ! On croit communément que je suis léger, espiègle, folâtre, ou du moins telle était l'opinion qu'on avait de moi quand j'ai quitté le pays;

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mais mon caractère a pris une tournure toute diJférente, je puis dire même qu'il est complètement changé et qu'il ne me reste rien de mon enfance.

Mais comme le développement d'un caractère demande des détails quine pourraient entrer dans cette lettre, j'en ferai l'objet de mes suivantes. Je te tracerai l'histoire de mon cœur depuis l'âge où l'on commence à réfléchir jusqu'à présent; je te ferai connaître mes sensations, mes réflexions, ce qui occupe habituellement mes pensées. J'ose croire que ces détails ne seront pas sans intérêt pour toi; je t'invite à me faire part aussi de ce qui se passe en toi, si cela ne t'ennuie pas. Pour moi, il me semble que nous ne saurions avoir de correspondance plus intéressante; car je pense que, pour s'aimer, il faut se connaître parfaitement, et je ne conçois pas de plus grand charme dans la vie que cette communication de deux cœurs qui versent mutuellement l'un dans l'autre tous leurs secrets, tous leurs sentiments.

Nous nous entretiendrons aussi de littérature, car c'est la seule chose, après l'amitié, qui puisse faire une agréable diversion aux tracas et aux ennuis de la vie; c'est la seule chose qui puisse nous consoler de nos malheurs et rendre la vigueur à notre âme abattue. Donnez-moi des livres et plongez-moi dans un cachot; pourvu que j'y puisse voir assez clair pour les lire, je saurai me consoler de la perte de ma liberté. Tu trouveras peut-être que c'est pousser la chose un peu trop loin; mais c'est pour te faire sen-

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tir que les livres peuvent tenir lieu de beaucoup de choses pour celui qui sait les aimer...

A LA M BM K.

Paris, 7 janvier 1829.

Ma chère Eugénie,

Tu finis ta lettre en me disant que tu voudrais avoir les. bras assez longs pour m' embrasser partout où je suis ; et moi je voudrais avoir quelque expression pour rendre tout le plaisir que m'ont fait tes vers et ta lettre. Oh! que tu en sais bien plus avec ce que t'inspirent la nature et ton génie heureux et facile , que moi avec tout mon grec et mon latin !

Mais si le ciel m'a refusé les talents dont il t'a comblée, je crois qu'il nous a donné deux âmes semblables. Je pense avoir deviné la tienne, et voici l'idée que je m'en fais ; écoute : il est un sentiment qu'on a tourné en ridicule à cause de l'abus qu'on en a fait, et parce que beaucoup de personnes qui n'en étaient pas susceptibles ont voulu cependant en faire montre pour se mettre à la mode ; ce qui est devenu par là minauderie et affectation. Ce sentiment, c'est la mélancolie. Mais il n'en est pas moins vrai que cette affection de l'âme, quand elle est naturelle, ennoblit le cœur et devient même sublime.

L'homme, dit Platon, plus rapproché de son créateur, guidait autrefois dans leurs cours les sphères ce-

lestes et repaissait son âme des concerts de leui h monie divine; mais précipité sur la terre par la jalousie des génies, il n'a plus qu'un souvenir confus de sa grandeur el de son bonheur passés. En admettant cette création brillante de l'Homère des philosophes, qui dans celle fiction sublime approche tant de

ta vérité, ne dirait-on pas que certaines âipes conservent un souvenir plus vif de la grandeur dont elles sont déchues, et que ce souvenir apporte dans leur cœur une noble et douce tristesse nourrie par les regrets et par les misères présentes de la vie? À les voir lever les yeux au ciel et prêter une oreille attentive, ne dirait-on pas qu'elles cherchent à saisir quelques sons lointains de l'harmonie divine? Ces âmes ne voient pas le monde comme le vulgaire et puisent à une autre source de plaisirs. Elles n'aiment pas ces joies bruyantes où le corps a beaucoup plus de part que l'âme; il leur faut des jouissances toutes spirituelles mêlées d'un sentiment de tristesse, de même que les anciens rappelaient au milieu de leurs voluptés l'idée de la mort et de la brièveté de la vie. La solitude, le murmure des vents, la contemplation du ciel, voilà ce qui est pour elles une source de délices.

Or, s'il est vrai qu'on se peint ordinairement dans ses écrits, tel est le caractère que j'ai cru remarquer dans tes lettres et tes poésies, et tels sont les sentiments dont je m'entretiens habituellement. S'il en est ainsi, quelle source de bonheur et de jouissances

pour nous deux! Que de choses n'aurons-nous pas à nous dire! Oh ! qu'ils seront doux ces épanchements de nos cœurs qui se déchargeront l'un dans l'autre des ennuis, des réflexions, des tristesses qui naissent et meurent avec chaque jour ! Ainsi, dis-moi quel est l'état habituel de ton âme, c'est-à-dire quel est l'objet ordinaire de tes méditations. Que penses-tu de la vie? Où. places-tu tes plaisirs et tes jouissances? Enfin, si je mérite ta confiance, peins-moi ton cœur tel qu'il est. Il me semble que, pour peu qu'on ait l'âme rêveuse et sensible, on ne doit pas passer un jour sans faire une infinité de réflexions qui naissent même à la vue de certains objets que le vulgaire regarde d'un œil indifférent, mais devant lesquels la méditation s'arrête et où elle sait trouver un côté intéressant.

Toi surtout qui habites la solitude, quel vaste champ s'offre à ta pensée dans la contemplation de la nature !

Pour moi, je trouve plus de charme à errer dans un bois qu'à parcourir les rues tumultueuses de Paris, et un sentiment bien plus doux,, bien plus sublime s'empare de moi à la vue des pompes de la nature, et même de sa majestueuse simplicité, que lorsque je mesure des yeux ces trophées de l'ambition ou de la vanité, qui ne m'apprennent autre chose que les efforts qu'ont faits les hommes pour élever leur pauvre gloire un peu au-dessus de la terre. Enfant de la nature, je suis étranger dans ce séjour où tout est le

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produitde l'art, môme les sentiments, car on dirait que la perfection de La société est la perfection de l'art de se tromper. Mais bientôt je reverrai ma solitude chérie

et ce sera, je l'espère, pour ne plus la quitter. Papa doit t'avoir communiqué ses [projets] sur moi. Oh ! qu'il s'est bien rencontré avec mon cœur! 0 quel bonheur pour moi, ou plutôt pour nous, de travailler tous pour soulager un si bon père et de goûter en même temps la douceur d'une réunion si désirée après une si longue absence ! Alors ce ne sera plus ce papier trop étroit qui sera le messager de nos cœurs ; nous pourrons enfin nous voir, nous entendre et nous communiquer sans obstacle tous nos sentiments.

Tu me demandes l'épître que j'avais commencée; mais permets que je t'envoie à la place une autre pièce qui t'est également dédiée, et qui, je crois, est meilleure. Elle ne tardera pas à arriver. Je ne t'envoie pas cette fois-ci les notes sur la pièce de Y Absence, et d'ailleurs mon cœur s'oppose à cette critique. Cette pièce est si pleine de sentiment et de beautés de toute espèce qu'il ne vaut pas la peine de s'arrêter à quelques petites taches qui sont échappées à la célérité du travail. Je suis arrivé jusqu'au bout de la lettre sans t'avoir parlé de la nouvelle année; tu penses bien que si je ne t'ai pas encore adressé mes vœux, ils n'en sont pas moins au fond de mon cœur; reçois donc ces vœux mal exprimés et fais-en part à Marie et à Érembert.

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