XIV NOTICE
l'élévation de l'âme et la contemplation de la nature. Ce livre dégage et illumine un sens que nous avons tous, mais voilé, vague et privé presque de toute activité, le sons qui recueille les beautés physiques et les livre à l'âme. » El il insiste sur ce second travail de réflexion qui spiritualise, qui fond et harmonise dans un ensemble et sous un même sentiment les traits réels une fois recueillis. Ce sera bien sa manière, à lui; dans les images fidèles qu'il nous offre de la nature, l'homme, l'âme est toujours en présence; c'est la vie réfléchie et rendue par la > ie. Ses moindres croquis ont ainsi leur sens et leur charme :
« Le 19 (mars). — Promenade clans la forêt de Coëtquen. Rencontre d'un site assez remarquable par sa sauvagerie : le chemin descend par une pente subite dans un petit ravin où coule un petit ruisseau sur un fond d'ardoise, qui donne à ses eaux une couleur noirâtre, désagréable d'abord, mais qui cesse de l'être quand on a observé son harmonie avec les troncs noirs des vieux chênes, la sombre verdure des lierres, et son contraste avec les jambes blanches et lisses des bouleaux. Un grand vent du nord roulait sur la forêt et lui faisait pousser de profonds gémissements. Les arbres se débattaient sous les bouffées de vent comme des furieux. Nous voyions à travers les branches les nuages qui volaient rapidement par masses noires et bizarres, et semblaient effleurer la cime des arbres. Ce grand voile sombre et flottant laissait parfois des défauts par où se glissait un rayon de soleil qui descendait comme un éclair dans le sein de la forêt. Ces passages subits de lumière donnaient à ces profondeurs si majestueuses dans l'ombre quelque chose de hagard et d'étrange, comme un rire sur les lèvres d'un mort.
« Le 20. — L'hiver s'en va en souriant; il nous fait ses adieux par un beau soleil resplendissant dans un ciel pur et uni comme une glace de Venise. Encore un pas du Temps qui s'achève. Oh ! que ne peut-il, comme les coursiers des Immortels, atteindre en quatre bonds les limites de sa durée ! »
Il est plus d'une manière de voir et de peindre la nature, et je les admets toutes, pourvu qu'elles aient de la vérité. Mais voilà bien, en effet, des coins de paysage comme je les préfère : c'est délicat, c'est senti, et c'est peint en même temps; c'est
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peint d<> près, >u\- place, d'après nature, mais sans crudité. Rien n'y senl la palette. Les couleurs ont toute leur fraîcheur, leur vérité, ol aussi une certaine tendresse. Elles onl passé au miroir intérieur el sonl vues par réflexion. On y saisi! avanl tout la physionomie, on \ respire l'âme des choses.
« Le '28 (mars). — Toutes les fois que nous nous laissons pénétrer :i la nature, notre àme s'ouvre aux impressions les plus touchantes. 11 y ii quelque chose dans La nature, soit qu'elle devienne pâle, grise, froide, pluvieuse, en automne et en hiver, qui émeut non -seulement la surface de l'àme, mais même ses pins intimes secrets, et donne l'éveil à mille souvenirs qui n'ont, en apparence, aucune liaison au spectacle extérieur, mais qui sans doute entretiennent une correspondance avec l'àme de la nature par des sympathies qui nous sont inconnues. J'ai ressenti aujourd'hui cette puissance étonnante, en respirant,, couché dans un bois de hêtres, l'air chaud du printemps. »
« Le 5 avril. — Journée belle à souhait : des nuages, mais seulement autant qu'il en faut pour faire paysage au ciel. Ils affectent de plus en plus leurs formes d'été. Leurs groupes divers se tiennent immobiles sous le soleil comme les troupeaux de moutons dans les pâturages, quand il fait grand chaud. J'ai vu une hirondelle, et j'ai entendu bourdonner les abeilles sur les fleurs. En m'asseyant au soleil pour me pénétrer jusqu'à la moelle du divin printemps, j'ai ressenti quelques-unes de mes impressions d'enfance : un moment, j'ai considéré le ciel avec ses nuages, la terre avec ses bois, ses chants, ses bourdonnements, comme je faisais alors. Ce renouvellement du premier aspect des choses, de la physionomie qu'on leur a trouvée avec les premiers regards, est, à mon avis, une des plus douces réactions de l'enfance sur le courant de la vie. »
Mais bientôt il y a lutte en lui, il y a scrupule. Guérin, à cette date, est encore rigoureusement chrétien. Il s'en prend à son âme de ressentir avec tant de vivacité les insinuations et les voluptés de la nature, un jour de divine componction et de deuil , car ce 5 avril était un Vendredi-Saint. La retraite pénilerite où il est confiné en cette semaine de la Passion lui donne rie l'ennui, et il se le reproche. La règle est aux prises chez lui avec le rêve. Lui, dont l'instinct est daller, d'errer, de pour-