SUR MAURICE DR
plaire à de nobles cœurs, a des imaginations généreuses si religieuses. A.verti qu'il se trompait et qu'il n'était pas avoué, il s'arrôtail devant l'obstacle, il s'inclinait devant l'arrêt rendu : il souffrait, il se taisait, il priait. Quand on le voyait de près
par moments, on aurai! du qu'il était en danger de mourir, in jour (le i\ mars 1833 , étant assis derrière la chapelle sous les deux pins d'Ecosse qui s'élevaient à cet endroit, il avait prison bâton et dessiné une tombe sur le gazon, en disant à l'un de ses disciples qui était près de lui : « C'est là que je veux reposer; niais point <lo pierre tumulaire, un simple banc de gazon. Oh ! que je serai bien là! » S'il était mort, en effet, à cette heure ou dans les mois qui suivirent, s'il s'était brisé dans sa lutte intérieure, quelle belle et intacte mémoire il eût laissée! Quelle renommée de fidèle, de héros et presque de martyr! Quel mystérieux sujet de méditation et de rêverie pour ceux qui aiment à se prendre aux grandes destinées interrompues !
Mais il ne s'agit ici de lui qu'en ce qui touche Maurice de Guérin. Celui-ci, tout admirateur et prosélyte qu'il était alors, ne devait subir qu'en la traversant cette influence de La Mennais; un an ou deux après, il en était totalement affranchi et délivré; s'il s'émancipa par degrés de la foi, s'il se laissa bientôt gagner à l'esprit du siècle, ce ne fut pas à la suite du grand déserteur, mais à sa propre manière, et il erra dans sa propre voie; en 1835, il n'était plus le disciple de personne ni d'aucun système. Après trois années d'une vie indépendante et toute parisienne, aux approches de la mort, les siens eurent la consolation de le voir redevenir chrétien.
Mais s'il devait s'affranchir par l'intelligence, il appartenait bien radicalement à ce monde de la Chênaie par la sensibilité, par les impressions profondes, par les premiers et sincères témoignages du talent : tellement que, dans la perspective littéraire du passé, il s'y vient placer comme une figure dans son cadre, en s'en détachant; il en est et en demeurera dans l'ave-
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uir le paysagiste, le peintre, le véritable poète. A côté de ces noms éclatants de Montalembert, deLacordaire, qui résonnaient comme des trompettes au dehors, il y avait là, qui l'aurait cru ? dans cette maison de silence et de paix, un jeune homme obscur, timide, que La Mennais, distrait par ses visions sociales apocalyptiques, ne distingua jamais des autres, à qui il ne supposait que des facultés très-ordinaires, et qui, dans ce même temps où le maître forgeait sur son enclume ces foudres qu'on appelle les Paroles d'un Croyant, écrivait, — lui, — des pages intimes beaucoup plus naturelles, plus fraîches, — tranchons le mot, plus belles, — et faites pour toucher à jamais les âmes éprises de cette vie universelle qui s'exhale et se respire au sein des bois, au bord des mers.
Guérin est arrivé à la Chênaie en hiver, au cœur de la saison morte, et quand tout est dépouillé, quand les forêts sont couleur de rouille > sous ce ciel de Bretagne toujours nuageux « et si bas qu'il semble vouloir vous écraser; » mais vienne le printemps, le ciel se hausse, les bois reprennent vie, et tout redevient riant. L'hiver, cependant, est lent à partir : le jeune et amoureux observateur en note dans son Journal la fuite tardive, les retours fréquents :
« Le 3 mars. — La journée d'aujourd'hui m'a enchanté. Le soleil s'est montré radieux pour la première fois depuis bien longtemps dans toute sa beauté. Il a développé les boutons des feuilles et des fleurs, et réveillé dans mon sein mille douces pensées.
« Les nuages reprennent leurs formes légères et gracieuses, et dessinent sur l'azur de charmants caprices. Les bois n'ont pas encore de feuilles; mais ils prennent je ne sais quel air vivant et gai qui leur donne une physionomie toute nouvelle. Tout se prépare pour la grande fête de la nature. »
Cette fête entrevue et tant désirée retarde; bien des jours orageux en séparent encore. Tout cela est noté, et peint, et surtout senti : ce jeune enfant du Midi puise dans je ne sais quelle tristesse originelle un instinct particulier pour comprendre et
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aimer «lu premier jour cette nature «lu Nord, voisine des tempêtes :
« Le 8 (mars . - - Jour de neige, l n vent de sud-esi La roule en tourbillons, en grandes trombes d'une éblouissante blancheur. Elle ,e fond en tombant. Nous voilà reportés comme au cœur de l'hiver, après quelques sourires du printemps. Lèvent est assez froid : petits oiseaux chanteurs nouveau-venus grelottent, el les (leurs aui i. Les fentes des cloisons et des croisées gémissenl comme en Janvier, el moi, dans ma. pauvre enveloppe, je me resserre comme la nature,
« Le 0. — Encore de la neige, giboulées, coups de vent, froidure. Pauvre Bretagne, tu as bien besoin d'un peu de verdure pour réjouir ta sombre physionomie. Oh! jette donc vite ta cape d'hiver ot prendsmoi ta mantille printanière, tissue de feuilles et de fleurs. Quand verrai-je flotter les pans de ta robe au gré des vents!
« Le 11. — Il a neigé toute la nuit. Mes volets mal fermés m'ont laissé entrevoir, dès mon lever, cette grande nappe blanche qui s'est étendue en silence sur la campagne. Les troncs noirs des arbres s'élèvent comme des colonnes d'ébènc sur un parvis d'ivoire; cette opposition dure et tranchée et l'attitude morne des bois attristent éminemment. On n'entend rien : pas un être vivant, sauf quelques moineaux qui vont se réfugier en piaulant dans les sapins, qui étendent leurs longs bras chargés de neige. L'intérieur de ces arbres touffus est impénétrable aux frimas ; c'est un asile préparé par la Providence, les petits oiseaux le savent bien.
« J'ai visité nos primevères : chacune portait son petit fardeau de neige, et pliait la tête sous le poids. Ces jolies fleurs, si richement colorées, faisaient un effet charmant sous leurs chaperons blancs. J'en ai vu des touffes entières recouvertes d'un seul bloc de neige : toutes ces fleurs riantes, ainsi voilées et se penchant les unes sur les autres, semblaient un groupe de jeunes filles surprises par une ondée et se mettant à l'abri sous un tablier blanc. »
Ceci rappelle Bernardin de Saint-Pierre. Guérin, sans aucun système et par libre choix, par affinité de talent, est de son école. En ce moment môme il achève de lire ses Éludes de la Nature et d'en savourer le charme : « C'est un de ces livres, dit-il, dont on voudrait qu'ils ne finissent pas. Il y a peu à gagner pour la science, mais beaucoup pour la poésie, pour