XXII NOTICE
lune de ses pieuses amies en Italie : « Vous allez entrer dans le printemps, plus hâtif qu'en France dans le pays que vous habitez; j'espère qu'il aura sur votre santé une influence heureuse. Abandonnez-vous à ce qu'a de si doux cette saison de renaissance; faites-vous fleur avec les fleurs. Nous perdons par notre faute une partie, et la plus grande, des bienfaits du Créateur; il nous environne de ses dons, et nous refusons d'en jouir par je ne sais quelle triste obstination à nous tourmenter nousmêmes. Au milieu de l'atmosphère de parfums qui émane de lui , nous nous en faisons une composée de toutes les vapeurs mortelles qui s'exhalent de nos soucis, de nos inquiétudes et de nos chagrins, — fatale cloche de plongeur qui nous isole dans le sein de l'Océan immense. » — Et qui donc s'était placé sous cette cloche et se plaisait à y rester plus que lui ?
J'ai encore quelque chose à dire sur cette station de Guérin à la Chênaie et en Bretagne , sur cette époque nourricière de son talent.
Puisque j'ai parlé de La Mennais à cette date de 1833, et tel qu'il paraissait encore aux yeux de ce cercle fidèle, comment ne pas indiquer le portrait de lui que Guérin a tracé dans une lettre du 4 6 mai à M. de Bayne de Rayssac, l'un de ses amis du Midi? C'est bien la plus vive, la plus parlante image de cette moitié de La Mennais à laquelle on a peine à croire quand on n'a fait que le lire, moitié d'une âme qui semblait en conversant se livrer tout entière, tant elle était gaie et charmante, et qui s'éclipsait si vite alors que son front se plissait et que sa physionomie noircissait tout à coup. Guérin nous le montre comme il le voyait, sous son plus beau jour, et quelquefois dans sa fierté, mais sans la noirceur. Les lettres de Guérin à ses amis servent à compléter les impressions notées dans son Journal durant ce temps, et quelques-unes des pages de ce Journal ne sont elles-mêmes que des passages de ses lettres qui lui semblaient mériter d'être transcrits avant de s'échapper. L'artiste, en effet, le peintre qui préparait à tout hasard ses cartons,
su R m \i R [OH DH Q i i: R xxiii
s'essayait en Lui. Une de ses fêtes les plus désirées, el qu il se promettait (1rs sou arrivée en Bretagne, fui un petil voyage au* côtes de l'Océan. Une première fois, le 38 mars, dans une pro menade poussée plus Loin que d'habitude avec l'abbé Gerbet el un autre compagnon, il avait entrevu au nord, de dessus une hauteur, la baie de Cancaîe et les eaux au loin resplendissantes qui décrivaient à l'horizon une barre lumineuse Mais le vrai voyage, et qui lui permit do s'écrier: Enfin j'ai vu l'Océan; ne se lit que le 41 avril. Ce jour-là, le jeudi d'après Pâques, il se mit on route, à une heure de l'après-midi, par un beau temps et un vent frais, à pied, en compagnie d'Edmond de Cazalès, qui n'était pas encore dans les Ordres. 11 n'y avait pas moins de six ou sept lieues à faire; mais aller vers un grand but et y aller par un long chemin avec un ami, c'est double bonheur. Guérin sentait l'un et l'autre, et il nous l'a dit : « C'est une félicité non pareille de faire route, d'aller voir la meravec un compagnon de voyage ainsi fait. Notre conversation alla, pour ainsi dire, tout d'un trait de la Chênaie à Saint -Malo, et, nos six lieues faites, j'aurais voulu voir encore devant nous une longue ligne de chemin, car vraiment la causerie est une de ces douces choses qu'on voudrait allonger toujours. » Il nous donne ifne idée de ces entretiens qui embrassaient le monde du cœur et celui de la nature, et qui couraient à travers la poésie, les tendres souvenirs, les espérances et toutes les aimables curiosités de la jeunesse. Je m'imagine que ces doux propos ressemblaient par l'esprit à ce qu'avaient dû être les entretiens de Basile et de Grégoire au rivage d'Athènes, à ceux d'Augustin et de ses amis au rivage d'Ostie. Les descriptions pittoresques, les marines qui viennent ensuite , y gagnent en beauté ; ces conversations élevées en font le ciel.
Les derniers jours que passa Guérin à la Chênaie eurent de la douceur, mais une douceur souvent troublée; il sentait, en effet, que cette vie de retraite allait cesser, et que l'époque des \acances amènerait pour lui la nécessité d'un parti à prendre.
XXI Y so ne B
II jouissait d'autanl plus, quand son imagination le lui permettait, du calme uni et profond riv> dernières heures.
Le 7 septembre, à quatre heures du soir, il monta dans ta chambre de M. Féli, et lui fit ses adieux. Après neuf mois de séjour, « les portes du petit paradis de la Chênaie se fermèrent
derrière lui. » Les rapports ambigus et pénibles de H. de
La Mennais avec l'autorité diocésaine avaient empiré dans les derniers temps, et il devenait convenable que la petite école se dispersât. Guérin ne quitta pourtant pas encore la Bretagne, et il y resta jusqu'à la fin de janvier \ 834, tantôt à la Brousse, dans la famille de M. de Marzan ; tantôt au Val de l'Arguenon, dans l'ermitage de son ami Hippolyte de La Morvonnais ; tantôt à Mordreux, chez le beau-père de ce dernier. Il y eut là une nouvelle et importante station dans sa vie. Il avait apporté à la Chênaie une peine secrète de cœur, je ne dis pas une passion, mais un sentiment. Ce sentiment se réveillait à la vue de certains hêtres qu'il voyait de sa fenêtre , du côté de l'étang, et qui lui rappelaient de chers et troublants souvenirs. Il y avait des nuits où il rêvait; écoutons un de ses rêves. « 15 juin. — Strange dream ! J'ai rêvé que je me trouvais seul dans une vaéte cathédrale. J'étais là sous l'impression de la présence de Dieu et dans cet état de l'âme où l'on n'a plus conscience que de Dieu et de soi-même, lorsqu'une voix s'est élevée. Cette voix était infiniment douce, une voix de femme , et qui pourtant remplissait toute l'église comme eût pu faire un grand concert. Je l'ai reconnue aussitôt; c'était la voix de Louise, silversweet sounding (la douce voix d'argent). » De tels songes, qui rappellent ceux de Dante, adolescent, et de la Vita nuova, ne se passaient que dans la partie élevée de l'esprit, et il y avait moyen d'en guérir. Et pour dire ici tout ce que nous pensons, Guérin n'était pas fait pour les grandes et violentes passions de l'amour. Un jour, quelques années après, lisant les Lettres de Mlle de Lespinasse et y découvrant des flammes à lui inconnues, il s'en émouvait, et il s'étonnait de s'en émouvoir : « En vérité,
disait-il, je ne me savais pas une imagination si tendre el qui pût à ce point agiter mon cœur. Es) ce que je ne connais pas la mesure de mon cœur? il n'es! pas fail pour ces passions où l'on dit : Vous aimer, vous voir ou cesser d'exister I - Aucune circonstance dosa vie, pas même l'inclination qui détermina son mariage, n'est venue démentir ce jugement qu'il portait sur lui-même; il n'aima jamais qu'à la surface et, pour ainsi «lin*. devant le premier rideau de son âme ; le fond restai! mystérieux el réservé. Je croirais que lui, l'amant de la Nature, il sentait trop l'universalité des choses pour aimer uniquement quelqu'un. Quoi qu'il en soit, il avait une peine alors, et en se trouvant transporté, au sortir de la solitaire Chênaie, dans l'intimité tendre d'Hippolyte de La Morvonnais et de sa jeune femme, cette peine se guérit. 11 était de ceux qu'une sympathique amitié déjeune femme apaise au lieu de les enflammer. La pure amitié de la chaste épouse et le bonheur dont il était témoin, sans effacer ni abolir l'autre image, la firent passer à l'état d'ombre légère. Tout rentra dans l'ordre , et Guérin , à la veille de se trouver lancé dans la mêlée du monde, goûta quelques mois de parfaite harmonie.
Les peintures qu'il a retracées de ces jours d'automne et d'hiver passés au bord de l'Océan^ dans la maison de l'hospitalité, dans cette Thëbaïde des Grèves, comme l'appelait un peu ambitieusement La Morvonnais, sont de belles pages qui se placent d'elles-mêmes à côté des meilleures en ce genre que nous connaissions. Le contraste saisissant de cette paix du foyer et de ces tempêtes presque continuelles de l'Océan, quelquefois cet autre contraste non moins frappant entre la mer paisible, le sommeil des champs et le cœur orageux du contemplateur, donnent aux divers tableaux toute leur vie et leur variété :
« Et voyez combien la Providence est pleine de bonté pour moi. De crainte que le passage subit de l'air doux et tempéré de la vie religieuse et solitaire à la zone torride du monde n'éprouvât trop mon àme, elle m'a amené, au sortir du saint asile, dans une maison éle-
XXVI NOTKM
vée sur les contins des deux régions, où, sans être de la solitude, on n'appartient pas encore au monde; une maison dont les croisées s'ouvrent d'un côté sur la plaine où s'agite le tumulte des hommes, et de l'autre sur le désert où chantent les serviteurs de Dieu ; d'un côté sur l'Océan, et de l'autre sur les bois; et cette figure est une réalité, car elle est bâtie sur le bord de la mer. Je veux coucher ici l'histoire du séjour que j'y ferai, car les jours qui se passent ici sont pleins de bonheur, et je sais que, dans l'avenir, je me retournerai bien des fois pour relire le bonheur passé. Un homme pieux et poëte, une femme dont l'âme va si bien à la sienne qu'on dirait d'une seule àme, mais dédoublée; une enfant qui s'appelle Marie, comme sa mère, et qui laisse, comme une étoile, percer les premiers rayons de son amour et de son intelligence à travers le nuage blanc de l'enfance; une vie simple, dans une maison antique; l'Océan, qui vient le matin et le soir nous apporter ses accords; enfin un voyageur qui descend du Carmel pour aller à Babylone et qui a posé à la porte son bâton et ses sandales pour s'asseoir à la porte hospitalière : voilà de quoi faire un poème biblique, si je savais écrire les choses comme je sais les éprouver. »
Je n'ai point de regret à ce poëme biblique ; il va nous en dire assez, tout en disant qu'il ne saurait le faire. Nous en aurons tout à l'heure la plus belle page ; mais, auparavant , donnonsnous avec lui le spectacle d'une mer agitée et, en môme temps, de l'àme humaine qui la contemple :
« Hier, le vent d'ouest soufflait avec furie. J'ai vu l'Océan agité, mais ce désordre, quelque sublime qu'il soit, est loin de valoir, à mon gré, le spectacle de la mer sereine et bleue. Mais pourquoi dire que l'un ne vaut pas l'autre? Qui pourrait mesurer ces deux sublimités et dire : la seconde dépasse la première? Il faut dire seulement : mon âme se complaît mieux dans la sérénité que dans l'orage. Hier, c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la baie est comme défendue par une chaîne d'îlots de granit : il fallait voir les lames courir à l'assaut et se lancer follement contre ces masses avec des clameurs effroyables ; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre côté en pous-
si R M \i R tCB DE G i i. H vu
sauf un grand cri; les autres, plus lourdes ou plus maladroite brisaient contre le rue en Jetant des écumes d'une éblouissante blancheur, et se retiraient avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur. Nous étions témoins de ces luttes étranges, du haut d'une falaise <>ù nous avions peine à
tenir contre les furies du \ent. Nous «'tiens là, le corps incliné et les
jambes érartées pour élargir notre base et résister avec plus d'avantage, et les doux mains cramponnées a nos chapeaux pour les assurer
sur nos tètes. Le tumulte immense de la mer, la course bruyante dés vagues, colle non moins rapide mais silencieuse des uuages, les oiseaux de marine qui flottaient dans le ciel et balançaient leur corps grêle (mtre deux ailes arquées et d'une envergure démesurée, tout cet ensemble d'harmonies sauvages et retentissantes qui venaient toutes converger à l'àme de deux êtres de cinq pieds de hauteur, plantés sur la crête d'une falaise, secoués comme des feuilles par l'énergie du vent, et qui n'étaient guère plus apparents dans cette immensité que deux oiseaux perchés sur une motte de terre : oh ! c'était quelque chose d'étrange et d'admirable, un de ces moments d'agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble, où l'âme et la nature se dressent de toute leur hauteur l'une en face de l'autre.
« A quelques pas de nous, il y avait un groupe d'enfants abrités contre un rocher, et paissant un troupeau répandu sur l'escarpement de la côte.
« Jetez un vaisseau en péril sur cette scène de la mer, tout change : on ne voit plus que le vaisseau. Heureux qui peut contempler la nature déserte et solitaire! Heureux qui peut la voir se livrant à ses jeux terribles sans danger pour aucun être vivant! Heureux qui regarde, du haut de la montagne, le lion bondir et rugir dans la plaine, sans qu'il vienne à passer un voyageur ou une gazelle ! Hippolyte, nous eûmes ce bonheur hier, nous devons en remercier le ciel. »
Les poètes anglais du foyer, Cowper, Wordsworth, ont-ils jamais rendu plus délicieusement les joies d'un intérieur pur, la félicité domestique, ce ressouvenir de l'Éden, que le voyageur qui, s'asseyant un moment sous un toit béni, a su dire :
« Le 20. — Je n'ai jamais goûté avec autant d'intimité et de recueillement le bonheur de la vie de famille. Jamais ce parfum qui circule dans tous les appartements d'une maison pieuse et heureuse ne m'a si bien enveloppé. C'est comme un nuage d'encens invisible que