X.Wiii NOTICE
je respire sans cesse. Tous ces meoufl détails de La vie intime dont l'enchaînement constitue la journée Bont pour moi autant de nuances d'un charme continu qui va se développant d'un bout à l'autre du jour.
« Le salut du matin qui renouvelle en quelque sorte le plaisir de la première arrivée, car la formule avec laquelle on s'aborde est à peu près la même, et d'ailleurs la séparation de la nuit imite assez bien les séparations plus longues, comme elles étant pleine de dangers et d'incertitudes; le déjeuner, repas dans lequel on fête immédiatement le bonheur de s'être retrouvés; la promenade qui suit, sorte de salut et d'adoration que nous allons rendre à la nature; notre rentrée el notre clôture dans une chambre toute lambrissée à l'antique, donnant sur la mer, inaccessible au bruit du ménage, en un mot, vrai sanctuaire de travail; le dîner qui nous est annoncé, non par le son de la cloche qui rappelle trop le collège ou la grande maison, mais par une voix douce; la gaieté, les vives plaisanteries, les causeries ondoyantes qui flottent sans cesse durant le repas; le feu pétillant de branches sèches autour duquel nous pressons nos chaises immédiatement après; les douces choses qui se disent à la chaleur de la flamme qui bruit tandis que nous causons, et, s'il fait soleil, la promenade au bord de la mer qui voit venir à elle une mère, son enfant dans les bras, le père de cet enfant et un étranger, ces deux-ci un bâton à la main; les lèvres roses de la petite fille qui parlent en même temps que les flots, quelquefois les larmes qu'elle verse, et les cris de la douleur enfantine sur le rivage de la mer; nos pensées à nous, en considérant la mère et l'enfant qui se sourient, ou l'enfant qui pleure et la mère qui tâche de l'apaiser avec la douceur de ses caresses et de sa voix; l'Océan qui va toujours roulant son train de vagues et de bruits ; les branches mortes que nous coupons en nous en allant çà et là dans le taillis, pour allumer au retour un feu prompt et vif; ce petit travail de bûcheron qui nous rapproche de la nature et nous rappelle l'ardeur singulière de M. Féli pour le même libeur; les heures d'étude et d'épanchement poétique, qui nous mènent jusqu'au souper; ce repas qui nous appelle avec la même douce voix et se passe dans les mêmes joies que le dîner, mais moins éclatantes, parce que le -soir voile tout, tempère tout : la soirée qui s'ouvre par l'éclat d'un feu joyeux, et, de lecture en lecture, de causeries en causeries, va expirer dans le sommeil ; à tous les charmes d'une telle journée ajoutez je ne sais quel rayonnement angélique, quel prestige de paix, de fraîcheur et d'innocence, que répandent la tête blonde, les yeux bleus, la voix argentine, les ris, les petites moues pleines d'intelligence d'un enfant qui, j'en suis sûr, fait envie
: i R M \i ftlCH DE G I i. R
à plui d'un ange, qui vous enchante, luit, von fait raffoler
avec nu léger mouvement de mi lèvres, tant il jri de pu] dans la faiblesse! à tout cela ajoutes enfin lesrèvei de l'imagination, et vous serez loin encore d'avoir atteint la mesure de te féli-
cités Intimes. »
Cependant ces joies de la famille, trop senties par un cœur à qui il n'était point donné de les goûter pour son propre compte, l'attendrissaient trop; il en était venu, il nous ledit, à pleurer pour un rien, i comme il arrive aux petits enfanta et aux vieillards. » Ce calme continuel , cette douce monotonie de lu vie familière, en se prolongeant comme une note suave, mais toujours l;i même, avaient fini par l'énerver, par l'exalter et le jeter hors de lui ou le noyer trop avant au- dedans de lui ; le trop de paix lui elai! une nouvelle espèce d'orage ; son âme était en proie, et il y avait danger, de ce coté, à je ne sais quelle Ivresse de langueur, s'il n'eût trouvé un contre-poids, une puissante diversion dans la contemplation de la nature, de même qu'à d'autres moments il y avait eu danger que l'attraction souveraine, la puissante voix de cette nature ne l'absorbât et ne le dominât uniquement. Car Guérin était une âme merveilleuse, la plus sensible, la plus impressible, mais sans garantie contre elle-même et sans défense. Cette fois, il sut se détourner à temps et alterner dans le mode de sa sensibilité :
« Je me mis à la considérer (la nature) encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la fermentation s'adoucit; car il sortait des champs, des flots, des bois, une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. Cette fusion des impressions calmes de la nature avec les rêveries orageuses du cœur engendra une disposition d'âme que je voudrais retenir longtemps, car elle est des plus désirables pour un rêveur inquiet comme moi. C'est comme une extase tempérée et tranquille qui ravit l'âme hors d'elle-même sans lui ôter la conscience d'une tristesse permanente et un peu orageuse. Il arrive aussi que Pâme est pénétrée insensiblement d'une langueur qui assoupit toute la vivacité des facultés intellectuelles et l'endort dans un demi-som-
X\\ NOTICB
nicil vide de toute pensée, dans Lequel néanmoins elle se sent la puissance de rêver les plus belles choses
« Rien ne peut figurer plus fidèlement cet état de l'âme que le soir qui tombe en ce moment. Des nuages pris, mais légèrement argentés par les bords, sont répandus également sur toute La face du ciel. Le soleil, qui s'est retiré il y a peu d'instants, a laissé derrière lui assez de lumière pour tempérer quelque temps les noires ombres et adoucir en quelque sorte la chute de la nuit. Les vents se taisent, et l'Océan paisible ne m'envoie, quand je vais l'écouter sur le seuil de la porte, qu'un murmure mélodieux qui s'épanche dans l'âme comme une belle vague sur la grève. Les oiseaux, gagnés les premiers par L'influence nocturne, se dirigent vers les bois et font siffler leurs ailes dans les nuages. Le taillis qui couvre toute la pente de la côte du Val, retentissant tout le jour du ramage du roitelet, du sifflement gai du pivert et des cris divers d'une multitude d'oiseaux, n'a plus aucun bruit dans ses sentiers ni sous ses fourrés, si ce n'est le piaulement aigu jeté par les merles qui jouent entre eux et se poursuivent, tandis que les autres oiseaux ont déjà le cou sous l'aile. Le bruit des hommes, qui se taisent toujours les derniers, va s'effaeant sur la face des champs. La rumeur générale s'éteint, et l'on n'entend guère venir de clameurs que des bourgs et des hameaux, où il y a, jusque bien avant dans les nuits, des enfants qui crient et des chiens qui aboient. Le silence m'enveloppe; tout aspire au repos, excepté ma plume, qui trouble peut-être le sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et alors qu'elle cesse; car ce que j'écris, ce que j'ai écrit et ce que j'écrirai ne vaudra jamais le sommeil d'un atome. »
Certes, cela est beau comme de beaux vers. On parle des Lakistes et de leur poésie, et La Morvonnais, vers ce temps même, en était fort préoccupé, au point d'aller visiter Wordsworth à sa résidence de Rydal-Mount , près des lacs du Westmoreland, et de rester en correspondance avec ce grand et pacifique esprit, avec ce patriarche de la muse intime. Guérin, sans tant y songer, ressemblait mieux aux Lakistes en ne visant nullement à les imiter : il n'est point chez eux de sonnet pastoral plus limpide, il n'est point dans les poétiques promenades de Cowper de plus transparent tableau, que la page qu'on vient
de lire, dans sa peinture si réelle à la fois el si tendre tincte et si émue. L'humble sentiment qui termine, el qui tienl compte du moindre atome vivant, est à faire envie à un doux poëte de l'Inde.
.Mais Guérin dul s'arracher a cette solitude, où 11 allai! s'ou blier el trop savoifrer, s'il n\ prenait garde, le i Vu i t du lotos. Dans une dernière promenade, par une riante après-midi d'hiver, sur ces falaises, le long de ce sentier qui tanl de fois l'\ avait conduit à travers les huis el les coudriers, il exhale ses adieux el emporte toul ce qu'il peul de l'âme des choses. Le lendemain il est à Caen; quelques jours après, a Paris. Sa nature timide, aussi tremblante el frissonnante que celle d'un daim effarouché, y éprouve, en arrivant, une secrète horreur. Il se méfie de lui, il a peur des hommes :
« Paris, 1er février 1834. — Mon Dieu, formez mes yeux; gardezmoi de voir toute cette multitude dont la vue soulève en moi des pensées si amères, si décourageantes. Faites qu'on la traversant je sois sourd au bruit, inaccessible à ces impressions qui m'accablent quand je passe parmi la foule; et pour cela mettez devant mes yeux une image, une vision des choses que j'aime, un champ, un vallon, une lande, le Cayla, le Val, quelque chose de la nature. Je marcherai le regard attaché sur ces douces formes, et je passerai sans ressentir aucun froissement. »
lei il nous faut bien entrer un peu dans le secret de cette nature de Guérin. Il y avait une véritable contradiction en lui : par tout un côté de lui-même, il sentait la nature extérieure passionnément, éperdument; il était capable de s'y plonger avec hardiesse, avec une frénésie superbe, d'y réaliser par l'imagination l'existence fabuleuse des antiques demi-dieux; par tout un autre côté, il se repliait sur lui, il s'analysait, il se rapetissait et se diminuait à plaisir; il se dérobait avec une humilité désespérante; il était de ces âmes, pour ainsi dire nées chrétiennes, qui ont besoin de s'accuser, de se repentir, de trouver hors d'elles un amour de pitié, de compassion; qui se sont