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NOTICE

«Je dois tout à la poésie, puisqu'il n'y a pas d'autre mot pour exprimer Vensernble de mes pensées ... je lui dois tout ce que j'ai eu de consolations; je lui devrai peut-être mon avenir.» Cest ainsi que Maurice de Guérin a caractérisé sa courte et glorieuse mission terrestre, alors que la moitié céleste de son être, «inaccessible à toute souillure, haute et sereine, amassait goutte à goutte cette poésie qui» dit-il dans une heure de conjiance «jaillira, si Dieu me laisse le temps.» Elle a jailli, puissante et originale, en quelques œuvres et fragments, poèmes en prose, épîtres et méditations en vers, pages de journal intime, scènes de la nature dune beauté si frappante et si nouvelle que la publication du Centaure accompagné de fragments inédits a produit une explosion d'enthousiasme «peut-être sans analogue, par sa soudaineté, dans l'histoire des lettres françaises.1»

Georges- Pierre-Maurice de Guérin est né au Cayla,2 le 5 août 1810, dans le modeste château familial où son père menait une vie digne et simple de gentilhomme campagnard. Lamartine a décrit dans une page charmante de ses Entretiens familiers la maison hospitalière, largement ouverte à tout venant, qui a vu grandir l'enfant singulière-

1 Abel Lefranc: Maurice de Guérin 1910 p. 19. Voy. Paul Fiai, Le Centenaire de Maurice de Guérin. Revue Bleue, 30. juillet 1910.

2 Commune d' A.r.dillac (département du Tarn) Une terrasse qui s'avance — Se couronne de pots de fleurs — Au lieu de créneaux de défense (A mes deux Amis. Œuvres de Guérin, Paris V. Lecoffre 1906 p. 222). voy. une vue du Château dans l'ouvrage de M. A. Lefranc.

Bibl. rom 132 136. 1

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ment précoce et impressionnable. Ayant perdu sa mère à l'âge de six ans, Maurice eut une jeunesse triste malgré les soins maternels de sa sœur Eugénie,1 son aînée de cinq ans. A neuf ans Maurice se passionna pour l'histoire, «-il pleura de joie à la première leçon d'écriture», un de ses premiers maîtres le désigne d' «enfant transcendant».2 Déjà il se montre adorateur de la nature, rêvant devant les vastes horizons, sous les arbres, passant des heures sous un amandier, «courant les bois* avec sa sœur, discourant «sur les oiseaux, les nids, les fleurs, sur les glands. Nous trouvions tout joli, tout incompréhensible».3 Déjà il frémit aux «bruits de la nature» qu'il a notés et analysés en une page surprenante et révéla- : ice, que sa sœur nous a heureusement conservée: «Quand on me voit rêveur, c'est que je pense à ces harmonies. Je tends Voreille à leurs mille voix, je les suis le long des ruisseaux, y écoute dans le grand gosier des abîmes, je monte au sommet des arbres, les cimes des peupliers me balancent pardessus le nid des oiseaux. Oh! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs!» Il écrivait ces lignes vers douze ans, avant de quitter tristement le Cayla pour compléter ses études classiques au petit séminaire de Toulouse (janvier 1822 — 1824). De 1824 aux grandes vacances de 182c il est à Paris au collège Stanislas. L'enfant rêveur et sensible dut souffrir cruellement de ce long exil. Un voile de tristesse assombrit son âme, il se replie sur luimême; dans une lettre de 1828 à M. l'abbé Buquet, préfet des études au collège Stanislas, Maurice dévoile ses souffrances intimes, ses «misères», les tourments d'une enfance solitaire, l'une adolescence inquiète, recherchant en lui-même la source de ses maux, dans le «combat» d'un orgueil qui «se repaît de louanges, et du sentiment de sa misère et de son néant»: «nul ne pense plus mal de moi que moi même,»A reproche que lui adressera plus tard son ami Barbey d'Aurevilly

1 Eugénie est née le 29 janvier 1805.

2 Notes d'Eugénie de Guérin. v. Œuvres de M. de G. p. 421.

3 Eugénie de Guérin, A l'âme de son frère A. Lefranc l. c. p. 33. - Œuvres de M. de G. p. 129 — 134..

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avec lequel il se lie à Stanislas. Cette même note de tristesse incurable, jointe à un don d'analyse surprenant, se retrouve dans les lettres de Maurice à sa sœur; il se voit sans les illusions de l'enfance «alors que V homme qui pâlit d'effroi et qui sent, pour ainsi dire, ses genoux se dérober sous lui à la vue de la carrière de la vie, de ce rude sentier où l'on grimpe plutôt qu'on ne marche . . . a besoin d'un bras secourable qui le soutienne dans les terribles épreuves qu'il va subir»; déjà le rêve, la pensée qu'il venait de désigner comme «une source de ses maux» absorbent sa vie; «donnezmoi des livres et plongez-moi dans un cachot; pourvu que j'y puisse voir assez clair pour les lire, je saurai me consoler de la perte de ma liberté».1 Dans ces analyses singulièrement pénétrantes se révèle l'écrivain de race, le rêveur éperdument idéaliste, se reconnaissant lui et sa sœur dans ces âmes, dont parle Platon, «l'Homère des philosophes», et qui «conservent un souvenir plus vif de la grandeur dont elles sont déchues», ressentant «dans leur cœur une noble et douce tristesse nourrie par les regrets et par les misères présentes de la vie ...La solitude, le murmure des vents, la contemplation du ciel, voilà ce qui est pour elles une sou rce de délices.»2 Après un court séjour au Cayla, nous retrouvons Guérin étudiant en droit à Paris, gagnant péniblement sa vie en donnant des leçons, se livrant à de vastes lectures — Byron, «le bonhomme Walter Scott», le Paust de Goethe — , suivant le mouvement littéraire, politique et social de l'époque, au moment où éclate la Révolution de 1830. Le réveil religieux et social que dirige le génie inquiet de Lamennais3 le passionne. Il passe les mois d'avril à octobre 1832 au Cayla où il écrit les premières pages de son Journal, du fameux Cahier Vert; en décembre il s'installe à la Chênaie, en Bretagne, auprès de Lamennais. A la Chênaie Lamennais qui préparait alors ses fougueuses et retentissantes «Paroles

1 Œuvres de M. de G. p. 135 — 138.

2 7 janvier 182g (Œuvres p. 139).

3 Voy. la curieuse lettre à Eugénie (20 mai 1831) avec l'apologie des doctrines de Lamennais (A. Lefranc p. 57 s.).

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d'un Croyant» avait réuni un petit groupe de jeunes gens et fondé un foyer d'étude, de vie religieuse intense; les exercices spirituels, les causeries sous les ombrages du parc, les lectures dirigées par M. Féli, nom familier que donnaient à Lamennais ses jeunes disciples, alternaient avec des promenades dans le jardin de la Chênaie, des excursions dans les bois et dans les landes bretonnes, des exercices de patinage sur V étang gelé. Le soir «après souper», c'étaient de longues causeries où Lamennais «jeté dans un immense sopha* se montrait étincelant d'esprit «avec ses yeux luisants comme des escarboucles» , une petite tête «pivotant sans cesse sur son cou», abordant tous les sujets, - sous les formes les plus originales, les plus vives, les plus saillantes, les plus incisivesr>, «quelquefois avec des paraboles admirables de sens et de poésies, car il est grandement poète». Un ami de Maurice, F. du Breil de Llarzan, nous a conservé un portrait vivant de Guérin; il a été frappé de «V attitude réservée et circonspecte d'un étranger de vingt-deux ans. au visage pâle, aux cheveux noirs déjà rares au-dessus du front, à l'œil méridional et vivant où brillait la lumière de Vidée, alliée cependant à cette expression particulière de tristesse douce qui trahit, avec la souffrance intérieure, la poésie, qui naturellement l'accompagne et la console. Il se tenait un peu à l'écart, tendant bien plutôt à s'effacer qu'à se faire remarquer, si ce n'est par son silence. Eh bien! tous les visages anciens et amis que je retrouvais dans cette réouverture du salon de la Chênaie m'occupèrent moins que la vue de cet inconnu, regardant, écoutant, observant et ne disant rien. x

Ce séjour sous «ce toit bienheureux» «dans la maison sainte» fut le moment lumineux de court bonheur intense dans la vie de Guérin; M. Féli le «jette dans les langues modernes, en commençant par l'italien, et en même temps dans la philosophie catholique et l'histoire de la philosophie».

i Impressions et souvenirs de M. F. du Breil de Marzan, Séjour de Maurice de Guérin en Bretagne (Œuvres de M. de G. Témoignages p. 42g s.) voy. l'unique portrait de Guérin, tête fine, méditative, dans le livre de M. Abel Lefranc.

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Pendant que Guérin subit l'influence de l'impérieux prophète, un travail sourd se fait en lui, le poète s'éveille. Les paysages tristes et grandioses de la Bretagne, si différents des souvenirs lumineux du Cayla, le travail pénible et mystérieux de la Nature qui lentement se réveille du sommeil de l'hiver, invitent à la rêverie, à l'observation minutieuse; Guérin sent sourdre en lui «cette immense circulation de vie qui s'opère dans l'ample sein de la Nature» et il participe à la lente élaboration des saisons, vit de la vie de la terre, engourdi pendant les longs mois d'hiver,1 se réveillant à la venue du printemps dont il observe avec délice les signes avant -coureurs: «Le réveil de la végétation est prodigieusement lent. J'ai presque de l'humeur contre la nature, qui semble prendre plaisir à nous faire perdre patience. Les mélèzes, les bouleaux, deux pieds de lilas que nous avons au jardin, les rosiers et les haies d'aubépine, portent à peine quelque verdure; tout dort sauf quelques hêtres qui, plus printaniers que leurs frères, commencent à se nuancer sur la masse noire de la plantation qui borde l'étang. Au reste, tous les oiseaux sont arrivés, les rossignols chantent nuit et jour, le soleil luit à merveille, les insectes ailés bourdonnent et tourbillonnent».2 Le 15 avril il voyait enfin la mer près de Saint-Malo, le «divin», le «bon», le «rêveur» Océan, dont «la grande voix monotone» l'enchante, il est «sous le charme de la grande merveille». Nous devons à ces mois de séjour les admirables rêveries du Journal, de la Correspondance, les méditations poétiques3 dont les rhythmes brisés et les

1 Les fentes des cloisons gémissent comme en janvier, et moi, dans ma pauvre enveloppe, je me resserre comme la Nature (journal S mars 1833).

2 Journal 23 Avril 1S33 (Œuvres p. 32).

3 // échange des vers avec son ami Du Breil de Marzan et traduit des passages du Prométhée enchaîné d'Eschyle, de ÏAntigone de Sophocle (dans lesquels les deux amis se plaisent à découvrir des symboles de «la souffrance divine», de la virginité, prélude de celle de la Vierge Marie) «un plat de grenouilles» tiré d'Aristophane Qui a un succès de rire auprè. de Lamennais (v. Impressions et Souvenirs de Du Breil de Marzan Œuvres de M. de G. p. 438).

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négligences voulues — Guérin espérait contribuer «à l'émancipation du Parnasse français» — ont pu choquer le goût sévère de Sainte-Beuve, mais dont V oreille moderne goûte les molles cadences, la forme souvent imprécise, la langue délicatement nuancée, les hardiesses verbales.1 Déjà la Nature, que bientôt Guérin va diviniser et peupler de puissantes créations symboliques, s'anime et les images originales et frappantes naissent spontanément sous sa plume: «Pauvre Bretagne, tu as bien besoin d'un peu de verdure pour réjouir ta sombre physionomie. Oh! jette donc vite ta cape d'hiver et prends moi la mantille printanière, tissue de feuilles et de fleurs. Quand verrai-je flotter les pans de ta robe au gré des vents/» La Chênaie lui fait d'effet d'une vieille bien ridée et bien chenue redevenue par la baguette des fées jeune fille de seize ans et des plus gracieuses. Elle a toute la fraîcheur, tout l'éclat, tout le charme mystérieux de la virginité»; les primevères sous leur fardeau de neige «semblaient un groupe de jeunes filles surprises par une ondée et se mettant à l'abri sous un tablier blanc». Et déjà le «naturisme» puissant l'envahit, source de joies ineffables et de souffrances, le désir troublant de s'unir aux choses, de sortir de lui-même, de s'absorber dans «cette vie qui sourd d'une fontaine invisible et gonfle les veines de cet univers». «Si l'on pouvait, écrit-il dans son Journal, s'identifier au printemps, forcer cette pensée au point de croire aspirer en soi toute la vie, tout l'amour qui fermentent dans la nature, se sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, volupté, sérénité! Que serait-ce de moi? Il y a des moments où, à force de se concentrer dans cette idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme cela.»2 Il a pu dire, se sentant impropre aux spéculations abstraites et percevant clairement ses dons de poète: «J'ai besoin de grand air, j'aime

i Voy. pour la réforme tentée par Guérin, son mépris de la «pleine rime» les remarques de F. du Brc'l de Marzan (Œuvres de M. de G. p. 437)- 2 Journal 24 avril 1833 Œuvres p. 34-

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à voir le soleil et les fleurs. Aussi ferai- je comme le plongeur qui pêche les perles: je remonterai emportant mon trésor, et V imagination en fera son profit».

Le 7 septembre 1833 M. Féli dut congédier la colonie studieuse de la Chênaie, cédant à l'opposition de l'êvêque de Rennes. Guérin quitta la Chênaie, qui lui sembla un Paradis à jamais perdu. // chercha d'abord un asile auprès du frère de M. Féli, Jean de Lamennais, qui dirigeait à Ploërmel la congrégation des frères de V Instruction chrétienne, dans laquelle Maurice devait s'enrôler. Il y renonça n'y trouvant pas l'alliance de liberté et d'ordre qu'il rêvait et aimant mieux «courir les chances d'une vie aventureuse que de se laisser garrotter ainsi par un règlement».1 Il passe la fin de l'année 1833 auprès de son ami Hippolyte de la Morvonnais, poète lui-même,2 au Val de l'Arguenon, jouissant des charmes de la vie de famille et des splendeurs de l'automme, décrivant dans son Journal les «physionomies», les «caractères* «je dirais presque les visages* des arbres «qui semblent exprimer comme les passions muettes et les choses inconnues qui se passent peut-être sous l'êcorce de ces êtres immobiles» qui ont l'air de » jouer je ne sais quelle scène mystérieuse aux lueurs du soir». Et de nouveau la mer aperçue du haut de la falaise lui inspire des desc iptions d'une poésie farouche et grandiose.

A la fin de janvier 1834 Maurice est de retour à Paris Il rentrait dans le monde l'âme et l'esprit injinimeni enrichis, mais peu préparé à la lutte avec les réalités de l'existence.'6 L'espoir de se faire une situation dans le monde des lettres s'svanouit après une courte collaboration à la Revue européenne», à la «France catholique».* Un moment encore la

1 Lettre du 2 oct. 1833 (Œuvres p. 217).

2 Ami de Wordsworth et des lakistes. Ses vers «La Thébàïde des Grèves» parurent sans nom d'auteur en 1838 puis en 1864 (v. A. Lefranc, Revue Bleue 1908J.

3 J'entre dans le monde avec une secrète horreur (Journal 20 janv. 1834).

* Voy. deux articles de Guérin parus dans V Université catholique 1834 et réédités par A. Lefranc p. 223—232.

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carrière ecclésiastique Vattire, enfin il trouve une situation modeste au collège Stanislas, prépare V agrégation1 et donne des leçons en dehors de ses occupations à Stanislas. Un voyage à pied sur les bords de la Loire et en Bretagne au mois de septembre 1835 interrompt heureusement cette vie fatigante et monotone.

Pendant les dernières années de sa vie Guérin n 'abandonne pas la poésie, mais le découragement dont il dévoilait tout jeune les causes cachées et dont la plainte désolée traverse les pages du Journal et la Correspondance, la défiance de lui-même que combattait l'espoir de se survivre dans ses œuvres, ces sentiments contradictoires entravèrent et paralysèrent l'essor de lapens ée. Seuls deux fruits magnifiques, Le Centaure et La Bacchante, ont mûri sur V arbre déjà frappé au cœur par la maladie. Au printemps de 1837, Eugénie écrit: «La grippe et l'excès de travail nous ont donné des alarmes pour sa poitrine». Il se rend convalescent au Cayla dans les derniers mois de 1837 et reprend lentement le chemin delà vie». Il reste au Cayla jusqu'au 2$ janvier 1838. Maurice venait de traverser une crise douloureuse, il était encore tout meurtri d'un grand amour malheureux, dont le mystère nous est en partie dévoilé par le dernier biographe du poète.2 Quelques lettres nous peignent la profondeur de cette passion; nous y retrouvons le désir insatiable de perfection et d'absolu qui tourmente le ,, pauvre docteur en larmes», «le plus tourmenté et bientôt le plus triste des docteurs», «le disciple en tendresse», son humeur inquiète, les alternatives d'exaltation sentimentale, d'abattement et d'humilité, son amour lui paraissant tantôt «un trésor», tantôt «une sorte de tiédeur comparé avec ce que tu mérites», écrit-il tristement à son amie. Afin de le détacher par le mariage de cet amour violent et douloureux, Eugénie avait rapproché son frère d'une jeune fille de dix-huit ans, née à

1 Voy. les lettres intéressantes qu'il écrit à ce moment à sa famille, son père. (A. Lefranc p. 127 et suiv.)

2 Voy. A. Lefranc p. 166 — 178.

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Batavia. Caroline de Geruain vient avec sa tante et son frère séjourner au Cayla en septembre et octobre 1837 et Maurice se fiance à «la céleste Indienne».1 Il la rejoint à Paris où le mariage a lieu le 15 novembre 1838. Mais le mal inexorable reprend bientôt le pauvre poète qui se rend, déjà gravement atteint, avec sa jeune femme dans le Midi. Il s'éteint au Cayla entouré des siens, le vendredi iç juillet 183g. Moins de dix ans après Eugénie de Guérin mourait au Cayla, le 31 mai 1848.2 Elle n'a guère quitté le petit château du Cayla où volontiers elle ferait «vœu de clôture»; elle aimait cette vie de province calme et recueillie qui engourdit les âmes médiocres, mais favorise chez les natures fortes et profondes V épanouissement de la vie intérieure. Comme son frère, Eugénie a senti le besoin de tenir un compte exact de ses actions et de ses pensées et malgré les scrupules d'une conscience timorée, cédant à une vocation littéraire irrésistible, elle a rédigé «pour un», pour son frère, un journal intime qu'elle tenait jalousement caché aux yeux de ses plus proches. Après la mort de Maurice elle devait aimer ces cahiers qui gardaient un «parlant souvenir» de F «ami tant aimé», «comme on aime une boîte funèbre, un reliquaire où se trouve un cœur mort, tout embaumé de sainteté et d'amour». Ces pages infiniment précieuses et touchantes, auxquelles s'ajoutent la correspondance d'Eugénie de Guérin et d'exquises méditations en vers, nous font vivre avec cette âme d'élite qui découvre des trésors de beauté et de poésie dans les plus humbles travaux du ménage, dans une visite de pauvre ou de malade, dans une fête patronale, dans une promenade à la campagne; «vous me voyez bien appuyée sur ma fenêtre, contemplant tout ce vallon de verdure où chante le rossignol; puis je vais soigner mes poules, coudre, filer, broder dans la grande salle avec Marie. Ainsi d'une chose à l'autre, le jour passe, et nous arrivons au soir sans en-

1 Voy. Marc Gillet, Quelques lettres inédites de Maurice de Guérin (Lyon, E. Vitte 1900 38 p.) et A. Lefranc p. 183 — 189. 204 — 9.

2 Voy. les poésies d'Eugénie consacrées au souvenir de Maurice A. Lefranc, Appendice IV.

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nui». La pose d'un nouvel âtre devient un acte solennel dont Eugénie exprime la beauté et le sens profond. Elle aime la nature d'un amour profond, sans l'ardeur farouche de Maurice, dont le paganisme l'effraye et l'attriste. Mais elle aussi sent que son être «s 'harmonise avec les fleurs, les oiseaux, les bois, l'air, le ciel, tout ce qui vit dehors, grandes et gracieuses œuvres de Dieu» (Journal 4 juin 1838). La foi naïve, fraîche et sincère l'empêche de succomber comme son frère sous le poids de la rêverie et de la mélancolie; elle sait allier d'une façon charmante la joie du travail sain et la méditation et rentre heureuse au crépuscule après avoir lavé sa robe «au ruisseau», «il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau». Pour décrire la vie campagnarde du Cayla, ses occupations de fermière, les nobles travaux des champs, elle trouve des accents d'une fraîcheur, dune précision, d'un pittoresque exquis: « Un agneau naît, on fait la lessive, c'est le temps de cueillir les noix, les troupeaux vont et viennent»; ailleurs elle note les bruits de la fête votive mêlés au chant des oiseaux: «flageolet, hautbois, grosse caisse, rossignols, tourterelles, loriots, merles, pinsons, belle et grotesque symphonie du moment, » ou contemple dans la campagne «ces épis coulant l'un sur l'autre» qui «font de loin l'effet des vagues.» Lorsque l'heure funèbre de la maladie et de la mort du frère vint à sonner, elle trouva pour exprimer sa douleur et son amour pour celui dont elle put dire «il était la gloire et la joie de mon cœur», des accents d'une sincérité poignante, elle ne vivait plus que du souvenir de «Lui», de «Maurice mort», de «Maurice au Ciel». Comme elle sentait que «la mort ne sépare que les corps», ainsi leurs œuvres dont l'inspiration poétique jaillit d'une même source, plus tumultueuse chez le frère, plus calme et plus limpide chez la sœur, sont désormais inséparablement unies dans le souvenir et l'admiration fervente des hommes. Elle a pu dire avec raison: «Lui et moi, c'étaient les deux yeux d'un même front!»1

1 Voy. Barbey d'Aurevilly. Les bas-bleus p. 119.

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Les Mémoranda de 1836 à 183g où Barbey d'Aurevilly notait pour son ami avec une fidélité touchante les détails de ses rapports avec Guérin, quelques lettres poignantes de Guérin à Barbey * nous permettent d'entrebâiller au moins les portes de la tour d'ivoire dans laquelle Maurice cachait jalousement le mystère de sa vie intime, de ses rêveries, ses inquiétudes, les souffrances d'une âme fière et assoiffée d'idéal.

Mort dans la fleur de l'âge, Guérin n'a pu donner la mesure de son génie. Les analyses d'âme si pénétrantes, les portraits saisissants de vie que nous trouvons dans le Journal, dans les lettres, certaines touches d'un réalisme vigoureux allant jusqu'à la caricature2 nous montrent Vétendue des dons littéraires de Guérin. Dans ses poésies il nous apparaît comme un des maîtres de la poésie intime, familière, plus simple, plus sincère et aussi plus délicat et plus sain que Sainte-Beuve, dont il évite les trivialités voulues. Promenades sur la grève, rêveries provoquées par les <<hymnes doux et fiers» de la mer et des bois, «des promontoires bleus le spectacle divin», par la vue de la «sauvage et sainte nudité* des rochers ou par la mélancolie automnale «du ciel en bandeaux blancs Bien ondoyants», causeries entre amis «à la lueur d'une simple chandelle, Côte à côte, le coude appuyé sur le bois», la mélancolie d'une veillée avant la dispersion de la colonie de la Chênaie, avant de quitter les chers amis du Val d' Ar guenon, les désirs du voyageur traînant «rudement ses pas de plage en plage Pour voir si cette mer qu'on nomme humanité N'a pas sur quelque bord roulé la vérité», méditation mystique au pied d'une image de Sainte Thérèse, dialogue entre l'Ame et les Souvenirs qui la bercent doucement, plainte résignée et touchante *sur un premier amour» évanoui après trois ans d'espérance

1 Du 31 déc. 1836 — 27 mai 183g.

2 Une vieille bonne femme sèche, ridée, chassieuse, ouvrant deux grands yeux enchâssés dans deux bandes rouges qui leur servaient de paupières (à son père 16 juillet 1830).

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— «Et vous pleurez, ô mes yeux désolés!» — tels sont les sujets de ces poèmes, débris d'une riche floraison poétique éclose pendant le séjour de Maurice en Bretagne. Ces vers si simples, profondément vécus, dont l'allure et les tours de phrases font songer quelquefois au ton naïf de la complainte populaire, n'ont rien du lyrisme passionné, éloquent, tumultueux des poètes romantiques. Il se représente sa Muse allant «d'un pied blanc, Faisant avec deux doigts dans son blanc tablier Un grand pli, recueillir parmi les fleurs écloses La fleur d'entre les lis, la fleur d'entre les roses», puis essayant d'«un grand coup d'aile» de «dérober quelques fleurs au beau jardin des deux».1 Bien qu'ayant souffert tous les tourments du «mal de René»,2 Guérin n'a jamais été le héros fatal et byronien cher aux Romantiques: loin de pousser vers le Ciel des plaintes désolées ou des cris de révolte, il accepte stoïquement son mal, s'exagérant son indignité, se torturant de scrupules, et confie ses peines aux pages de son Cahier Vert. Il a trouvé un soutien et un réconfort dans l'attachement fidèle de ses amis de la Chênaie et du Val d'Arguenon, de Barbey d'Aurevilly qui aimait Guérin «autant qu'âme d'homme puisse aimer âme d'homme», du savant bibliophile Trébutien, et surtout de sa sœur Eugénie qui reporte sur son frère la passion contenue de son âme ardente et pieuse et trouve en cette amitié le «céleste bonheur Qu'en extase goûta le bien-aimé disciple Sur le sein du Seigneur».3 Mais son plus sûr asile est dans le sein de la Nature: il la contemple d'abord en poète sensible aux beautés des formes^ et aux harmonies des «bruits de la nature»,

1 Les bords de l'Arguenon. A. Lefranc p. 275.

2 Après une lecture de René faite «un four des plus désenchantés de sa vie» il écrit: «Cette lecture a détrempé mon âme comme une pluie d'orage* (Journal p. 4).

3 Eugénie de Guérin: «A Sainte-Beuve, qui m'a singulièrement touchée par ses Larmes de Racine et encore plus par la publication du Centaure» (A. Lefranc p. 307 Mai 1840).

^Son âme «liée D'une douce amitié divinement nouée Avec les champs, les bois, les ondes, le soleil, Le ciel soit pâle ou gris, soit riant ou vermeil Les divers éléments et toute la nature» (Promenade aux bords de la riance 4 janv. 1834). voy. Journal 20 janvier 1S34.

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décrit le réveil de la nature, peint avec amour les délicieux paysages du printemps à la Chênaie, les effets de neige ou d'automne, les tragiques marines avec le tumulte du vent et la chevauchée des vagues. Bientôt il ne s'arrête plus aux aspects extérieurs des choses, mais découvre sous l'enveloppe la Vie, la Force créatrice et inépuisable. Le poème «Promenade à travers la lande* (avec l'épigraphe shakespearienne: Thou, Nature, art my Goddess) décrit l'heure solennelle de P Initiation au culte de la Nature: le «vain contemplateur de la forme idéale» «pourchassant partout la beauté sans égale», méprisant «du haut de son rêve pompeux» les humbles paysages bretons, apprend à comprendre V «expression étrangeou «la grâce en perspective» du moindre «arbre chétif», d'un «pauvre genêt», «l'abondance et d'admirables traits — De la Nature, belle et puissante à jamais»; dans une magnifique vision le poète voit «cette belle parure — D'arbres majestueux et de fraîche verdure», soulevée, entraînée par un coup de vent et l'œil de /' Initié contemple l'œuvre même de la Nature, voit la Vie s'agiter féconde, les germes s'élaborer, «la grande ouvrière ardente, infatigable» créant les êtres. Le mystère de la Vie lui est révélé et depuis le désir de s'unir à cette vie universelle, de la pénétrer, de lire l'énigme de la Création le tourmente d'un tourment divin, semblable à «ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et porté à leurs lèvres quelques fragments du chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès lors ces mortels, ayant respiré dans ces débris du Dieu un esprit sauvage ou peut-être gagné quelque fureur secrète, entrent dans les déserts, se plongent aux forêts, côtoient les eaux, se mêlent aux montagnes, inquiets et portés d'un dessein inconnu».1 Des passages significatifs du Journal et de la Correspondance nous font voir le tumulte de son âme qu'il compare «à ce cercle de l Enfer du Dante où une foule d'âmes se précipitent à la suite d'un étendard emporté rapidement»; «j'habite avec les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et

1 Le Centaure

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le courant des fleuves jusqu'au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ses divines demeures, au point de départ de la vie universelle; là, je surprends la cause du mouvement, et j'entends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur. Qui ne s'est pas surpris à regarder courir sur la campagne l'ombre des nuages d'été? Je ne fais pas autre chose en écrivant ceci».1 Un jour il croit sentir le tronc et les feuilles d'un lilas auquel il s'appuie dans une heure d'angoisse frémir et frissonner et lui balbutier «des mots de consolation» Barbey d'Aurevilly a décrit dans son roman Amaïdée, avec sa fougue et la magnificence habituelle de son style, le désir fou que ressent Somegod (= quelque Dieu, Maurice de Guérin) de «posséder la Nature». «.Posséder! . . . Mais comment posséder la Nature? A-t-elle des flancs pour qu'on la saississe? Dans les choses, y a-t-il un cœur qui réponde au cœur que dessus l'on pourrait briser? . . . deux étoiles, torrents, orages, cimes des monts, éblouissantes et mystérieuses, n'ai-je pas tenté cent fois de m'unir à vous? N'aije pas désiré à mourir me fondre en vous, comme vous vous fondez dans l'Immense dont vous semblez vous détacher? . . . Souvent je me plongeais dans la mer avec furie, cherchant sous les eaux cette Nature, ce Tout adoré. Je mordais le sable des grèves, comme pavais mordu le flot des mers. La terre ne se révoltait pas plus de ma fureur que n'avait fait l'Océan. Autour de moi tout était beau, serein, splendide, immuable/ tout ce que f aimais, tout ce qui ne serait jamais à moi».2 Guérin retournait ainsi aux sources de toute poésie, aux spéculations mystiques de la Muse orphique. Pour exprimer l'horreur «panique» qu'il ressentait, les images de la mythologie grecque se présentèrent à lui? Dans le merveilleux fragment Glaucus, /'/ représente le berger amoureux de Thétys, quittant son troupeau et cédant «aux perfides attraits

1 io déc. 1834 «Sur sa vie intérieure» (A. Lefranc p. 126).

2 A. Lefranc p. J65 s.

3 J'éprouve une grande délectation à combiner et mélanger l'étude de l'art antique et du moderne, écrit-il le 27 mars 1833.

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dans la mer enfermés», se livrant «aux Dieux que je ne connais pas».1 Deux ou trois visites au Musée des Antiques du Louvre faites dans V automne 1835 ou I^3^ avec Trébutien, l'ami de Barbey, lui firent concevoir les puissantes figures du Centaure et de la Bacchante. Comme V. Hugo dans le Satyre, le génie de Maurice de Guérin a retrouvé le sens primitif des créations mythologiques et d'un coup d'aile il est remonté aux origines des religions. La svelte figure antique contemplée au Louvre devient le sauvage et puissant Centaure qui, chargé d'ans et d'expérience, se plaît à évoquer les souvenirs de sa vie passée. Né dans les entrailles de la terre, tout près des sources mêmes de la création, la vie n'est pas pour lui un fardeau; lorsqu'il lui apparaît pour la première fois, l'homme qui mesure «l'espace avec tristesse» et semble «un centaure renversé par les Dieux et qu'ils ont réduit à se traîner ainsi», lui paraît méprisable. Pour lui, vivre c'est jouir de la plénitude de ses forces, se mêler à ta nature, sentir dans son être entier les poussées puissantes de la croissance, goûter «la vie toute pure et telle qu'elle lui venait sortant du sein des dieux», connaître «le charme secret du sentiment de la vie». Au sortir du «calme et des ombres», des cavernes qui l'ont vu grandir, il chancelle et la lumière l'enivre comme «une liqueur funeste soudainement versée dans son sein»; il croit sentir son être «se disperser dans les vents»; «Respirant sans cesse Cybèle, soit dans le lit des vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une vie aveugle et déchaînée» Après s'être mêlé à la vie universelle, dans la nuit «remplie du calme des dieux», le Centaure «couché sur le seuil de sa retraite, les flancs cachés dans l'antre et la tête sous le ciel» suit «le spectacle des ombres» et sent «la vie étrangère» qui l'avait pénétré dans ses courses à travers les eaux et sur les cimes se détacher «goutte à goutte, retournant au sein paisible de Cybèle»; il est «rendu à l'existence distincte et pleine» et contemple le merveilleux paysage lunaire:

1 Œuvres p. 387 — ci.

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«Là survivaient, dans les clartés pâles, des sommets nus et purs. Là je voyais descendre tantôt le dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le chœur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes enivrée par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient le haut du ciel et s'' évanouissaient dans les constellations reculées ou sous les bois inspirés. L'esprit des dieux, venant à s'agiter, troublait soudainement le calme des vieux chênes». En vain il croit «surprendre les rêves de Cybèle endormie», il n'entend que «des sons qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit ou des mots inarticulés comme le bouillonnement des fleuves». Peut-être le sage Chiron dont tous les soins consistent à recueillir les simples a-t-il raison lorsqu'il enseigne au Centaure la résignation: «les mortels qui touchèrent les dieux par leur vertu ont reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des semences nouvelles pour les enrichir, ■mais rien de leur bouche inexorable», et «tout ce qui se meut hors d'eux-mêmes, n'est (peut-être) qu'un larcin qu'on leur a fait, qu'un léger débris de leur nature emporté au loin, comme la semence qui vole». Et le Centaure vieillit occupé lui aussi à déraciner des plantes de la pointe de sa flèche; bientôt il ira se «mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre».

Guêrin a su élever à la vie supérieure de l'art la figure du Centaure, symbole d'une humanité primitive encore à demi engagée dans les liens de l'animalité, s' éveillant à la pensée et au tourment divin du rêveur qui cherche à épeler les mystères de Cybèle; symbole aussi de cette communion intime avec la nature à laquelle Guêrin aspirait en vain. La Bacchante, le second poème en prose de Guêrin, n'est qu'une magnifique ébauche: Sauvage et superbe la Bacchante, longtemps «suspendue sur les mystères» vient de prendre part pour la première fois aux solennités des dieux. Toute jeune, un jour «vers le lever du soleil, dans le temps où les rayons de ce dieu (Bacchus) comblent la maturité des jruits et ajoutent la dernière vertu aux ouvrages de la terre», elle a senti «un trouble qui pressait ses pas et agitait ses pensées comme des flots

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rendus insensés par les vents»; c'était Bacchus qui se «précipitait» dans le sein de la vierge élue. «Puis Aèllo survint», la bacchante experte dans les mystères du dieu: elle chante le pouvoir souverain de Bacchus qui «fait reconnaître V enivrement de son haleine à tout ce qui respire et même à la famille inébranlable des dieux». La «grande bacchante» instruit sa jeune amie «par le récit de ses destinées et V entraîne» «vers les mystères les moins fréquentés». Lorsque l'heure solennelle a sonné, la jeune bacchante erre «en désordre dans les campagnes, emportant dans sa fuite un serpent qui ne pouvait être reconnu de la main», mais dont elle se sent «parcourue tout entière ; blessée au sein d'une «longue morsure», «le calme et une sorte de langueur» l'envahit «comme si le serpent eût trempé son dard dans la coupe de Cybèle», dans son esprit s'élève «une flamme aussi tranquille que les lueurs nourries durant la nuit sur un autel sauvage érigé aux divinités des montagnes», et dans un calme extatique la Bacchante s'engage à la suite d'Aëllo dans la voie des mystères. Ici s'arrête ce merveilleux fragment: le poète décrit dans une langue superbe d'audace la fureur dionysiaque qui vivifie l'univers et qui «passe à travers le sein même des dieux couverts de l'égide ou revêtus de tuniques impénétrables». Pour exprimer ces symboles grandioses, Guérin s'est créé une langue tout imprégnée de visions mythologiques, renouvelant les métaphores usées, leur rendant leur vigueur primitive, en inventant d'autres qui prêtent à chaque mouvement sa signification profonde et le spiritualisent: le sein de la bacchante «par la persuasion de la nuit se rangeait au calme universel», elle obtient «les dons de la nuit, le calme et le sommeil qui réduisent les agitations même soulevées parles dieux», une océanide qui s'abandonne aux vagues de la mer «a résigné la conduite de son voyage à l inconstance des flots», des «sommets nus et purs» survivent «dans les clartés pâles», les pas «s'éteignent . . . dans une entière immobilité», la bacchante exalte, sa - course ferme et légère». Des comparaisons homériques tantôt ramassées en une vision saisissante, tantôt largement développées contribuent à donner Bibl rom. 132/136. 2

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à ces poèmes une beauté grave, vraiment religieuse: Aello laisse «son discours suspendu» dans l'esprit de la bacchante «comme les nymphes qui ayant attaché leurs vêtements humides à une branche inclinée, rentrent dans le secret de leurs demeures», la bacchante gravit lentement les sommets comme les astres «gravissent dans le ciel», A'éllo s'arrête dans sa course semblable à «.ces mortels réduits sous Vécorce et arrêtés dans le sein puissant de la terre», dont la métamorphose est l'objet d'une longue et belle description.

Guérin rêvait d'ajouter à ses magnifiques visions panthéistes un «Bacchus dans l'Inde-, un «Hermaphrodite». Le courage lui a manqué, la mort a arrêté brutalement le torrent de l'inspiration de celui dont Barbey d'Aurevilly rêvait d'écrire la «vie de plongeur sous la cloche de cristal . . . sublime pêcheur des plus belles perles qui aient jamais été tirées du jond des mers». En 1840 G. Sand, poussée par le jidèle Barbey d'Aurevilly, fit paraître dans le numéro du 15 mai de la Revue des Deux Mondes l'étude mémorable sur Guérin qui révéla au public la vie et l'œuvre du poète, le Centaure et quelques fragments inédits. Tandisque Barbey rassemblait avec un soin pieux et touchant les matériaux «d'un livre immortel»,1 d'une édition complète des œuvres de l'ami défunt, Sainte-Beuve publiait dans V Athenaeum de 1856 un article important sur Guérin. Une brouille étant survenue entre Barbey et Trébutien, ce dernier fit paraître en 1861 l'édition princeps des Reliquiae de Guérin précédée d'une notice de Sainte-Beuve; l'édition de 1862 ajoutait sous le titre de Journal, lettres et poèmes des textes inédits, en particulier la Bacchante.2 Les Reliquiae d'Eugénie (1855 éd. Barbey et Trébutien Caen chez Hardel), son Journal (1862),3 ses Lettres (1S66) qui eurent un succès

3 «Bonheur aussi grand pour la littérature française que la publication des œuvres inédites d' André Chénier»( Lettre de Barbey à Trébutien 8 juin 1841J.

2 Nous citons d'après la 24e édition de 1906 (Paris V. Lecoffre).

3 Des fragments choisis ont été publiés par Edm. Pilon (Petite Collection «Scripta brevia» Paris. E. Sansot 1903J. voy. Comte deColleville, Un cahier inédit du Journal d'Eugénie de Guérin (Mercure de France 16 f^ri^r 1911).

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très grand en France, en Allemagne et dans les pays anglosaxons, nous font connaître Vâme exquise et aimante de la sœur de Maurice. Les Lettres de Maurice à Barbey d'Aurevilly (publiées en 1894 dans la Quinzaine et rééditées dans la collection Scripta brevia Paris E. Sansot et Cie. 1908 avec une notice de Barbey d'Aurevilly), pleines cf 'admirables et poignantes confessions, les lettres si curieuses de Barbey d'Aurevilly à Trébutien (1908) complètent la série des documents originaux que nous possédons sur Guérin. On lira avec fruit les belles études de Sainte-Beuve (Lundis XII, XV, Nouv. Lundis III, IX, XII), de Barbey d'Aurevilly (Le Pays 1 février 1861, reproduite dans l'édition des lettres de Guérin à Barbey), 'es pages dont Lamartine accompagne de copieux extraits des œuvres d'Eugénie de Guérin dans ses Entretiens familiers, les œuvres choisies de Maurice de Guérin publiées par Remy de Gourmont (Collection des «plus belles pages» au Mercure de France 1910) et surtout le précieux ouvrage de M. Abel Lefranc, Maurice de Guérin d'après des documents inédits (Paris Honoré Champion 1910) où l'on trouve outre de nombreux et importants textes inédits, des fac-simili de l'écriture de Maurice et d'Eugénie de Guérin, une vue du château du Cayla, de nombreuses indications bibliographiques (surtout p. 22 — 30). voy. Eug. de G. Tagebuch und Fragmente, ùbers. von 0. H. Halle 1883. The Journal of M. de G. with an essay by Matthew Arnold. . . translated by F. Fisher New-York 1867. The Centaur, the Bacchant translated by T. S. Moore London 1899, Journal transi, by J. P. Frothingham London 1891.

M. M. Abel Lefranc et Honoré Champion ont bien voulu nous permettre de puiser dans «.Maurice de Guérin d'après des documents inédits* quelques lettres et fragments qui complètent heureusement l'ensemble des œuvres de Guérin publiées par Trébutien. Nous leur en exprimons nos bien sincères remerciements.

F. ED. SCHNEEGANS.

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