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JUILLET 1832 — OCTOBRE

Au Cayla. 10 juillet 1832.

Voici bientôt trois mois et demi que je suis à la campagne, sous le toit paternel, at home (délicieuse expression anglaise qui résume tout le chez soi), au centre d'un horizon chéri. J'ai vu le printemps, et le printemps au large, libre, dégagé de toute contrainte, jetant fleurs et verdure à son caprice, courant comme un enfant folâtre par nos vallons et nos collines, étalant conceptions sublimes et fantaisies gracieuses, rapprochant les genres, harmonisant les contrastes à la manière ou plutôt pour l'exemple des grands artistes. Je me suis assis au fond des bois, au bord des ruisseaux, sur la croupe des collines; j'ai remis ie pied partout où je l'avais posé, enfant, rapidement et avec toute l'insouciance de cet âge. Aujourd'hui, je l'y ai appuyé fortement; j'ai insisté sur mes traces primitives; j'ai recommencé mon pèlerinage avec recueillement et dévotion, avec le recueillement des souvenirs et la dévotion de l'âme à ses premières impressions de paysage.

Le 30 (juillet). — Il y a des livres qu'il ne faut plus lire. J'ai choisi pour relire René un jour des plus désenchantés de ma vie, où mon cœur me semblait mort, un jour de la plus aride sécheresse, pour essayer tout le pouvoir de ce livre sur une âme, et j'ai connu qu'il était grand. Cette lecture a détrempé mon âme comme une pluie d'orage.

Je prends un charme infini à revenir sur mes premières lectures, mes lectures passionnées de seize à dix-neuf ans. J'aime à puiser des larmes aux sources presque taries de ma jeunesse.

28 Maurice de Guérin.

Le 4 août. — Aujourd'hui j'achève ma vingt- deuxième année. J'ai vu souvent, à Paris, des enfants s'en aller en terre dans de tout petits cercueils, et traverser ainsi la grande foule. Oh! que n'ai- je traversé le monde comme eux, enseveli dans l'innocence de mon cercueil et dans l'oubli d'une vie d"un jour. Ces petits anges ne savent rien de la terre; ils naissent dans le ciel. Mon père m'a dit que, dans mon enfance, il a vu souvent mon âme sur mes lèvres, prête à s'envoler. Dieu et l'amour paternel la retinrent dans l'épreuve de la vie. Reconnaissance et amour à tous deux! Mais je ne puis m'empêcher de regretter le ciel où je serais, et que je ne puis atteindre que par la ligne oblique de la carrière humaine.

Le 13 (août). — Je suis faible, bien faible! Combien de fois, même depuis que la grâce marche avec moi, ne suis-je pas tombé comme un enfant sans lisières! Mon âme est frêle au delà de tout ce qu'on peut imaginer. C'est le sentiment de ma faiblesse qui me fait chercher un abri et qui me donne la force de briser avec le monde pour rester plus sûrement avec Dieu. Deux jours au grand air, à Paris, mettraient à bout toutes mes résolutions. Il me faut donc les cacher, les enfouir, les mettre à l'ombre de la retraite. Or, parmi les asiles ouverts aux âmes qui ont besoin de fuir, nul ne m'est plus favorable que la maison de M. de Lamennais, pleine de science et de piété.

Quand j'y réfléchis, je rougis de ma vie dont j'ai tant abusé. J'ai flétri mon humanité. Heureusement j'avais deux parts dans mon âme; je n'ai plongé qu'à demi dans le mal. Tandis qu'une moitié de moi-même rampait à terre, l'autre, inaccessible à toute souillure, haute et sereine, amassait goutte à goutte cette poésie qui jaillira, si Dieu me laisse le temps. Tout est là pour moi. Je dois tout à la poésie, puisqu'il n'y a pas d'autre mot pour exprimer l'ensemble de mes pensées; je lui dois tout ce que j'ai encore de pur, d'élevé, de solide dans mon âme; je lui dois tout ce que j'ai eu de consolations; je lui devrai peut-être mon avenir.

Journal 1832. 29

Je sens que mon amitié pour L... est forte aujourd'hui, après avoir passé par les extravagances de collège et le délire de notre première sortie dans le monde. Elle se fait sérieuse comme le temps et douce comme un fruit qui atteint sa maturité.

A La Chênaie, 6 février 1833.

J'achève de lire le premier volume des Mémoires de Gœthe. Ce livre m'a laissé des impressions diverses. Mon imagination est tout émue de Marguerite, de Lucinde, de Frédérica. Klopstock, Herder, Wieland, Gellert, Gleim, Burger, cet élan de la poésie allemande qui se lève si belle, si nationale, vers le milieu du XVIIIe siècle, toute cette fermentation de la pensée dans les têtes germaniques intéresse profondément, surtout en face de l'époque actuelle, si féconde et si glorieuse pour l'Allemagne. Mais une pensée amère survient en suivant les détails d'éducation et la marche du développement intellectuel des jeunes gens, tel qu'on l'entend dans ce pays; et l'amertume naît de la comparaison avec l'éducation française. J'ai consumé dix ans dans les collèges, et j'en suis sorti emportant, avec quelques bribes de latin et de grec, une masse énorme d'ennui. Voilà à peu près le résultat de toute éducation de collège en France. On met aux mains des jeunes gens les auteurs de l'antiquité; c'est bien. Mais leur apprend-on à connaître, à apprécier l'antiquité? Leur a-t-on jamais développé les rapports de ces magnifiques littératures avec la nature, avec les dogmes religieux, les systèmes philosophiques, les beaux-arts, la civilisation des peuples anciens? A-t-on jamais mené leur intelligence par ce bel enchaînement qui lie toutes les pièces de la civilisation d'un peuple, et en fait un superbe ensemble dont tous les détails se touchent, se reflètent, s'expliquent mutuellement? Quel professeur, lisant à ses élèves Homère ou Virgile, a développé la poésie de Y Iliade ou de l' Enéide par la poésie de la nature sous le ciel de la Grèce ou de l'Italie?

30 Maurice de Guérin.

Qui a songé à commenter réciproquement les poètes par les philosophes, les philosophes par les poètes, ceux-ci par les artistes, Platon par Homère, Homère par Phidias? On isole ces grands génies, on disloque une littérature et l'on vous jette ses membres épars, sans prendre la peine de vous dire quelle place ils occupaient, quelles relations ils entretenaient dans la grande organisation d'où on les a détachés. Les enfants ont un goût particulier pour découper les gravures qui tombent entre leurs mains: ils détachent avec beaucoup d'adresse les personnages les uns des autres; leurs ciseaux en suivent exactement tous les contours, et le groupe ainsi divisé est réparti entre la petite troupe, parce que chacun veut avoir une image. Le travail de nos professeurs ne ressemble pas mal à celui des enfants; et un auteur, ainsi séparé de son entourage, est aussi difficile à comprendre que le personnage découpé par les enfants et détaché de l'ensemble et des ombres du tableau. Après cela, faut-il s'étonner que les études soient si vides, si insuffisantes? Que peut-il rester d'un long acharnement à la lettre morte et quasi dénuée de sens, sinon le dégoût et presque la haine de l'étude? En Allemagne, au contraire, une large philosophie préside aux études littéraires et verse sur les premiers travaux de la jeunesse cette onction si suave qui entretient et développe l'amour de la science.

Allons, du courage! Je suis si accoutumé aux adieux, aux séparations! Oh! pourtant, celle-là, c'est trop fort. Non, ce n'est pas trop fort, puisqu'il n'est pas de mal, quelque grand qu'il soit, qui ne développe dans l'âme une égale faculté de souffrance. Je souffrirai, mais je tiendrai parole.

Le 3 mars. — J'ai commencé à écrire sur ce cahier le 10 juillet 1832, et je n'y suis revenu qu'à longs intervalles. Ces huit mois se sont passés dans les plus rudes souffrances (de l'âme). J'ai peu écrit, parce que mes forces étaient à peu près anéanties. Si le mal eût laissé un peu de liberté à mon intelligence, j'aurais recueilli des observations très-

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curieuses sur les souffrances morales: mais j'étais étourdi par la douleur. Je crois que le printemps me fera grand bien. A mesure que le soleil monte et que la chaleur vitale se répand dans la nature, l'étreinte de la douleur perd de son énergie; je sens ses nœuds qui se relâchent et mon âme. iongtemps serrée et presque étouffée, qui s'élargit et s'ouvre à proportion pour respirer.

La journée d'aujourd'hui m'a enchanté. Le soleil s'est montré pour la première fois depuis bien longtemps dans toute sa beauté. Il a développé les boutons des feuilles et des fleurs, et réveillé dans mon sein mille douces pensées.

Les nuages reprennent leurs formes légères et gracieuses, et dessinent sur l'azur de charmants caprices. Les bois n'ont pas encore de feuilles, mais ils prennent je ne sais quel air viv?nt et gai qui leur donne une physionomie toute nouvelle. Tout se prépare pour la grande fête de la nature.

Le 4 (mars). — Je vois des ouvriers qui bêchent dans le jardin. Ces pauvres gens s'épuisent ainsi toute leur vie pour gagner de quoi manger leur pain de chaque jour, leur pain sec et noir. Quel mystère que celui de toutes ces existences si rudes et si humbles! et c'est la presque totalité du gerire humain. Un jour viendra où tous ces hommes de peine de la société lui montreront leurs mains noircies et calleuses, crevassées par les manches de leurs outils, et lui diront: ««Seigneur, qui avez dit: Heureux les pauvres e': les humbles, nous voici!»»

To you, good God, we make our last appeal.

Le 6 (mars). — Elie et moi avons eu long entretien. Toujours pleins d'enthousiasme pour les voyages, nous avons fait une excursion en Amérique; nous avons remonté les grands fleuves, navigué sur les lacs, erré dans les forêts à la suite de Natty Bumppo et des autres héros de Cooper. Délicieuses réminiscences. Retour en Europe. Prodigieuse fermentation de la société. Infinité des pensées

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qui traversent l'intelligence humaine, toutes les intelligences, à partir des plus hautes puissances angéliques jusqu'à nous, et peut-être au-dessous... qui sait? Océan de pensées qui ondule devant Dieu. Qu'est-ce qu'une intelligence humaine prise à part de cette immensité, et cette immensité elle-même devant la pensée éternelle, Dieu? Anéantissement. Il est un homme qui a médité toutes ces choses, qui a précipité son génie dans des abîmes d'humilité, et dont l'âme est si forte qu'il écrit, non pour la gloire du monde, mais pour le bien du monde, sans plier ni faiblir. Luttes mystérieuses du génie, mission, martyre. Dieu lui a, en quelque sorte, révélé les dernières profondeurs de la société et tous les secrets du mal qui la dévore. Il a vu tout cela, et il a été quelque temps sans savoir par quel bout prendre cette société malade, et il a été en proie à de grandes tristesses, à une sorte d'agonie. Enfin il a rencontré ce qu'il cherchait, et la joie lui est revenue. Il accomplit sa grande mission. Oh! qui connaîtrait les rudes combats de son âme n'aurait pas assez d'admiration pour un tel dévouement, car les puissances intérieures de cet homme sont sans cesse aux prises avec des pensées qui écraseraient d'autres forces que les siennes; mais il a reçu l'apostolat comme saint Paul et il évangélise.

«Nam si evangelizavero, non est mihi gloria: nécessitas enim mihi incumbit; vas enim mihi est, si non evangelizavero. » — Saint Paul.

Nous en avons conclu la nécessité, l'indispensable loi qui pèse sur chacun de remplir sa mission sociale, quelque étroite, quelque imperceptible qu'elle soit. Nous devons tous au bien général, non-seulement le sacrifice de nos passions, mais aussi le sacrifice de nos goûts innocents, de nos projets de bonheur individuel, si ce bonheur doit être oisif et inutile à nos semblables. Nous avons jeté un regard sur l'existence si douce, si paisible, qui se cache dans le giron de la famille; mais c'a été un regard de sacrifice, résolus que nous sommes à choisir notre place là où nous pourrons faire le plus de bien.

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Cet entretien a relevé mes forces si faibles, si chancelantes. Mon coeur s'est rempli d'une douceur inconnue, et mon âme est rentrée dans elle-même, comme un malade qui, après avoir bu une potion bienfaisante, se renfonce dans son lit en témoignant son contentement, qui n'est, à la vérité, que l'expression de l'espérance.

Le 8 (mars). — Jour de neige. Un vent de sud-est la roule en tourbillons, en grandes trombes d'une éblouissante blancheur. Elle se fond en tombant. Nous voilà reportés comme au cœur de l'hiver, après quelques sourires du printemps. Le vent est assez froid; les petits oiseaux chanteurs nouveaux venus grelottent, et les fleurs aussi. Les fentes des cloisons et des croisées gémissent comme en janvier, et moi, dans ma pauvre enveloppe, je me resserre comme la nature.

Le 9 (mars). — Encore de la neige, giboulées, coups de vent, froidure. Pauvre Bretagne, tu as bien besoin d'un peu de verdure pour réjouir ta sombre physionomie. Oh! jette donc vite ta cape d'hiver et prends-moi ta mantille printanière, tissue de feuilles et de fleurs. Quand verrai-je flotter les pans de ta robe au gré des vents? — Lu Homère et les exploits des héros normands en Italie et en Sicile. Achille, Diomède, Ulysse, Robert Guiscard, Roger, se sont rencontrés et salués.

Le 10 (mars).

Tovro vv xal yégaç olov oïÇvqoÏoi /IootoToiv, KeÎQaofiai' rs x6fxt]v, fialèeiv t' àzio ôâxov nageitôv.

ODYSS., IV (v. 197s.).

Le 11 (mars). — Il a neigé toute la nuit. Mes volets mal fermés m'ont laissé entrevoir, dès mon lever, cette grande nappe blanche qui s'est étendue en silence sur la campagne. Les troncs noirs des arbres s'élèvent comme des colonnes d'ébène sur un parvis d'ivoire; cette opposition dure et tranchée et l'attitude morne des bois attristent éminemment. On n'entend rien: pas un être vivant, sauf quelques

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moineaux qui vont se réfugier en piaulant dans les sapins, qui étendent leurs longs bras chargés de neige. L'intérieur de ces arbres touffus est impénétrable aux frimas; c'est un asile préparé par la Providence: les petits oiseaux le savent bien.

J'ai visité nos primevères: chacune portait son petit fardeau de neige et pliait la tête sous le poids. Ces jolies fleurs si richement colorées faisaient un effet charmant sous leurs chaperons blancs. J'en ai vu des touffes entières recouvertes d'un seul bloc de neige: toutes ces fleurs riantes ainsi voilées et se penchant les unes sur les autres semblaient un groupe de jeunes filles surprises par une ondée et se mettant à l'abri sous un tablier blanc.

J'attendais une lettre ce soir; je n'en ai point reçu, mais un ami m'est arrivé. Il serait très-curieux d'observer si, dans les moindres chagrins de la vie, la Providence ne nous ménage pas des compensations que notre mauvaise humeur et notre injustice nous empêchent d'apprécier.

Le 12 (mars). — «Gustans gustavi in summitate virgae, quas erat in manu mea, paululum mellis, et ecce morior. » {Lib. Reg., cap. XIV.)

Le 15 (mars). — Nous vivons trop peu en dedans, nous n'y vivons presque pas. Qu'est devenu cet œil intérieur que Dieu nous a donné pour veiller sans cesse sur notre âme, pour être le témoin des jeux mystérieux de la pensée, du mouvement ineffable de la vie dans le tabernacle de l'humanité? Il est fermé, il dort; et nous ouvrons largement nos yeux terrestres, et nous ne comprenons rien à la nature, ne nous servant pas du sens qui nous la révélerait, réfléchie dans le miroir divin de l'âme. Il n'y a pas de contact entre la nature et nous: nous n'avons l'intelligence que des formes extérieures, et point du sens, du langage intime, de la beauté en tant qu'éternelle et participant à Dieu, toutes choses qui seraient limpidement retracées et mirées dans l'âme, douée d'une merveilleuse faculté spéculaire. Ohl ce contact de la nature

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et de l'âme engendrerait une ineffable volupté, un amour prodigieux du ciel et de Dieu.

Descendre dans l'âme des hommes et faire descendre la nature dans son âme.

Le 16 (mars). — Je lis dans /' Europe littéraire quelques pensées remarquables. Il y est dit que les zones intellectuelles s'effacent chaque jour, que les hautes intelligences éparses sur tout le globe commencent à se comprendre les unes les autres, que tout s'achemine vers une vaste république de la pensée humaine. Et plus bas: que les anciens ont admirablement saisi les traits généraux de l'âme humaine et de la nature, qu'ils en ont fait une poésie extérieure, plastique, visible; mais que l'âge est venu de la poésie intime, profonde, analytique... Ces pensées ne sont pas tout à fait neuves et courent le monde depuis quelque temps; mais il est bon de se rendre présent le plus possible le grand mouvement qui s'opère, de le formuler.

Le 19 (mars). — Promenade dans la forêt de Coëtquen. Rencontre d'un site assez remarquable pour sa sauvagerie: le chemin descend par une pente subite dans un petit ravin où coule un petit ruisseau sur un fond d'ardoise, qui donne à ses eaux une couleur noirâtre, désagréable d'abord, mais qui cesse de l'être quand on a observé son harmonie avec les troncs noirs des vieux* chênes, la sombre verdure des lierres, et son contraste avec les jambes blanches et lisses des bouleaux. Un grand vent [du] nord roulait sur la forêt et lui faisait pousser de profonds mugissements. Les arbres se débattaient sous les bouffées de vent comme des furieux. Nous voyions à travers les branches les nuages qui volaient rapidement par masses noires et bizarres, et semblaient effleurer la cime des arbres. Ce grand voile sombre et flottant laissait parfois des défauts par où se glissait un rayon de soleil qui descendait comme un éclair dans le sein de la forêt. Ces passages subits de lumière donnaient à ces profondeurs si majestueuses dans l'ombre quelque

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chose de hagard et d'étrange, comme un rire sur les lèvres d'un mort.

Le 20 (mars). — L'hiver s'en va en souriant; il nous fait ses adieux par un beau soleil resplendissant dans un ciel pur et uni comme une glace de Venise. Encore un pas du temps qui s'achève. Oh! que ne peut-il, comme les coursiers des immortels, atteindre en quatre bonds les limites de sa durée!

Achevé de lire le premier volume de Y Histoire des Républiques italiennes. C'est un beau spectacle que de voir la liberté sortant des décombres de l'empire romain et s'asseyant, une croix à la main, sur les grèves des mers, à Venise, à Gênes, à Pise. Elle s'était d'abord montrée à Amalfi, à Naples, à Gaëte; mais les rois la chassèrent. Alors elle dit un long adieu à l'Italie méridionale, et, côtoyant toujours la mer, elle s'arrêta au nord. M. Sismonde Sismondi a manqué ce beau drame de la liberté italienne; il n'a pas compris le caractère du plus haut personnage, du véritable héros de cette grande scène, le Pape. Il jette presque parmi les comparses les acteurs à qui appartient le premier rôle. Il représente les souverains pontifes comme des ambitieux vulgaires, des barons querelleurs, la tiare sur la tête et la crosse en main. C'est dans son œuvre un vide immense qui se fait sentir à chaque page. — Il paye aussi fort mal la comtesse Mathilde de son beau dévouement à la cause des papes, et conséquemment à la liberté italienne.

Le 21 (mars). — Plaisir épuisé. J'ai lu la dernière page des Etudes de la Nature. C'est un de ces livres dont on voudrait qu'ils ne finissent pas. Il y a peu à gagner pour la science, mais beaucoup pour la poésie, pour l'élévation de l'âme et la contemplation de la nature. Ce livre dégage et illumine un sens que nous avons tous, mais voilé, vague, e privé presque de toute activité, le sens qui recueille les beautés physiques et les livre à l'âme, qui les spiritualise,

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les harmonie, les combine avec les beautés idéales, et agrandit ainsi sa sphère d'amour et d'adoration.

Mon Dieu, que nous plaignons-nous de notre isolement? J'ai été longtemps possédé de cette folie. C'est qu'alors je vivais mal; j'avais établi de faux rapports entre les créatures et mon âme, et je souffrais beaucoup, car la création me refusait ses trésors de jouissances et me repoussait de son intimité à raison de ces faux rapports. Je me désolais dans une solitude profonde, la terre me semblait pire qu'une île déserte et toute nue au sein d'un océan sauvage. C'était un silence à faire peur. Folie, pure folie! Il n'y a pas d'isolement pour qui sait prendre sa place dans l'harmonie universelle et ouvrir son âme à toutes les impressions de cette harmonie. Alors on va jusqu'à sentir presque physiquement que l'on vit de Dieu et en Dieu: l'âme s'abreuve, à perdre haleine, de cette vie universelle: elle y nage comme le poisson dans l'eau.

Abjurons le culte des idoles, tournons le dos à tous les dieux de l'art, chargés de carmin et de fausses parures, à tous ces simulacres qui ont des bouches et ne parlent pas. Adorons la nature franche, naïve et point du tout exclusive. Mon Dieu, peut-on faire des poétiques en face de l'ample poésie de l'univers? Le Seigneur vous l'a faite, votre poétique! C'est la création. Comptez-vous en savoir plus long que lui?

Le 22 (mars). — Journée stérile; la lettre qui m'est arrivée hier au soir m'a complètement paralysé. Elle est un peu sévère, mais pleine de bons conseils. Par malheur, je suis ainsi fait, que les meilleurs remèdes manquent leur effet sur moi, et, ce qui est bien plus étrange, empirent quelquefois ma situation. Ainsi cette lettre, en touchant à mes plaies les plus vives pour les guérir, a réveillé en moi une vibration de toutes mes souffrances passées. Tous mes souvenirs amers se sont réveillés en sursaut; j'ai résumé en quelques heures mes misères de dix ans, résumé non en esprit, mais en sensation réelle et profonde. Tant que Bibl. rom. 132/136. 3

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ces tristes choses resteront empreintes dans ma mémoire, ma nouvelle vie sera pauvre et traînante. Un rien me fait retomber dans ces souvenirs et provoque des crises qui nr épuisent et me mettent sur les dents. Il est vrai que ce passé dont je parle est encore si près qu'il projette sur moi toute la longueur de son ombre. J'espère qu'à mesure que je m'en éloignerai, sa présente puissance s'affaiblira et que je me trouverai enfin libre de ses impressions. Néanmoins je persiste à croire qu'il y a en moi un tel vice organique et un tel délabrement que je ne me réparerai jamais complètement. Mon élément craintif, inquiet, analytique, est trop vivace pour me laisser jamais en repos. Peutê:re à force d'amour de Dieu parviendrai-je à lui ôter un peu de sa force. Si j'en souffrais tout seul, passe; mais ceux que j'aime et qui sont assez bons pour m'aimer en souffrent aussi. Je les afflige, et c'est mon plus grand malheur.

J'avance bien lentement du côté de l'intelligence. J'ai le pressentiment de mille choses, mais c'est plutôt un tourment qu'un progrès. Je lis avec lenteur et jamais libre de préoccupations inquiètes; même la contemplation de la ravissante nature ne peut endormir ces pensées qui bourdonnent sans cesse autour de mon âme comme des moustiques. Je me traîne sur l'étude des langues dont je suis pourtant avide. Je suis tardif en tout, et cependant je sens quelque chose qui m'aiguillonne vivement.

Le 24 (mars). — E . . . m'est arrivé tout ému, la larme à l'œil. — Qu'avez-vous? — M. Féli m'a effrayé. — Comment? — Il était assis derrière la chapelle, sous les deux pins d'Ecosse; il a pris son bâton, a dessiné une tombe sur le gazon et m'a dit: «C'est là que je veux reposer; mais point de pierre tumulaire, un simple banc de gazon. Oh! que je serai bien là!» J'ai cru qu'il se sentait malade, qu'il prévoyait sa fin prochaine. Au reste, ce n'est pas la première fois qu'il est agité de pressentiments; il nous dit en partant pour Rome: «Je ne compte pas vous re-

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voir, faites le bien que je n'ai pu faire.» Il est impatient de mourir. Ce monde est si misérable pour toute âme chrétienne, et surtout pour une âme chrétienne comme celle-là!

Le 26 (mars). — Un jeune Dauphinois, nommé Henri Guillermard, m'adresse des vers au sujet de quelques stances sur la Pologne, insérées dans l'Avenir, il y a dix-huit mois. C'est une assez drôle d'aventure de voir son amourpropre relancé après si longtemps et pour si peu de chose.

Le 27 (mars). — Je chemine assez bien dans ma nouvelle voie. J'éprouve bien parfois des lassitudes; mais Dieu me rend vite le courage, sans doute parce que j'ai pris plus de confiance en sa toute-bonté. Mon travail devient plus sûr et plus calme; les connaissances entrent dans ma tête sans confusion ni cohue, mais paisiblement et en belle ordonnance.

J'éprouve une grande délectation à combiner et mélanger l'étude de l'art antique et du moderne. Ces deux études conjointes et se donnant la main se prêtent des charmes merveilleux. Ceci me rappelle une gravure où l'on voit Homère abandonnant sa main à un bel enfant qui le conduit.

Le 28 (mars). — Toutes les fois que nous nous laissons pénétrer à la nature, notre âme s'ouvre aux impressions les plus touchantes. Il y a quelque chose dans la nature, soit qu'elle rie et se pare dans les beaux jours, soit qu'elle devienne pâle, grise, froide, pluvieuse, en automne et en hiver, qui émeut non-seulement la surface de l'âme, mais même ses plus intimes secrets, et donne l'éveil à mille souvenirs qui n'ont, en apparence, aucune liaison au spectacle extérieur, mais qui sans doute entretiennent une correspondance avec l'âme de la nature par des sympathies qui nous sont inconnues. J'ai ressenti aujourd'hui cette puissance étonnante en respirant, couché dans un bois de hêtres, l'air chaud du printemps.

Le 29 (mars). — Hier, nous avons mené notre promenade plus loin que d'habitude. M. Gerbet, Mermet et moi,

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avons poussé une reconnaissance vers le nord, jusque sur la hauteur de Saint-Hélen. C'est une espèce de belvédère d'où la vue s'étend sur un vaste horizon, sombre et monotone au midi et à l'est. Au nord, s'élèvent les côtes de l'Océan, décrivant une longue ligne droite et bleue. Un peu au nord-est, grâce à l'interruption des hauteurs, nous avons entrevu la baie de Cancale. Les eaux, frappées par le soleil, resplendissaient vivement et décrivaient une barre lumineuse, qui nous les faisait distinguer de la côte bleuâtre de Normandie. A l'ouest, nous voyions Dinan là-bas avec ses hautes flèches, à demi voilées de ces vapeurs qui flottent sur les villes, dans le lointain des plaines. Dans la même direction, des maisons de campagne toutes blanches se détachaient sur un fond sombre, invariablement accompagnées d'une touffe de sapins, qui apparaissent comme un énorme géant noir faisant sentinelle pour la garde du foyer. Tout autour de l'horizon perçaient des clochers aigus s'élevant de distance en distance, comme les tours de cet immense rempart. Je suis enchanté de cette course pour m'avoir ouvert ce grand panorama, mais surtout pour m'avoir fait entrevoir l'Océan.

Le 30 (mars). — Oh! c'est un beau spectacle à ravir la pensée, que cette immense circulation dévie qui s'opère dans l'ample sein de la nature; de cette vie qui sourd d'une fontaine invisible et gonfle les veines de cet univers. Obéissant à son mouvement d'ascension, elle monte de règne en règne toujours s'épurant et s'ennoblissant, pour faire battre enfin le cœur de l'homme qui est le centre où ses mille courants viennent aboutir de toutes parts. Là elle est mise en contact avec la Divinité; là, comme sur l'autel où l'on brûle l'encens, elle s'évapore, par un sacrifice ineffable, dans le sein de Dieu. Il me semble qu'il y aurait des choses profondes et merveilleuses à dire sur le sacrifice de la nature dans le coeur de l'homme et l'immolation eucharistique dans ce même coeur. La simultanéité de ces deux sacrifices et l'absorption de l'un dans l'autre sur le

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même autel, ce rendez-vous de Dieu et de toute la création dans l'humanité ouvrirait, ce me semble, de grandes vues en hauteur et en profondeur. Sublimitas et profundum.

Le 31 (mars). — L'amour qui parle, chante, gémit dans une partie de la création, se révèle dans l'autre moitié sous la forme des fleurs. Toute cette floraison si riche de formes, de couleurs, de parfums, qui resplendit dans la campagne, c'est l'expression de l'amour, c'est l'amour lui-même qui célèbre ses doux mystères dans le sein de chaque fleur. La branche fleurie, l'oiseau qui vient s'y percher pour chanter ou y bâtir son nid, l'homme qui regarde la branche et l'oiseau, sont mus par le même principe à divers degrés de perfection. Je lisais dans Herder que les fleurs périssent aussitôt après la fécondation, que les oiseaux perdent leur chant, leur gaieté, quelques-uns les vives couleurs de leur plumage après la saison des nids, que l'homme décline rapidement vers la vieillesse après l'âge des passions. Il y a beaucoup à méditer sur cette loi de dépérissement intimement liée à la loi de l'amour et de la reproduction.

Le 2 avril. ■ — Les nuages nous ont jeté de la pluie, tout le long du jour. Elle est tombée tantôt par ondées violentes, tantôt par rosées fines bruissant légèrement. Les merles, les fauvettes, tous les oiseaux chanteurs sifflent, gazouillent, rossignolent nonobstant. Les nuages laissent parfois de grandes clairières dans le ciel, par où le soleil précipite des torrents de lumière. Alors les nuages qui font la lisière s'illuminent, leurs files successives et fuyant au loin se retirent de proche en proche, mais par nuances affaibLes et dégradées en raison de leur éloignement, jusqu'à ce qu'enfin les rayons vont mourir sur une masse énorme qui se tient immobile aux confins de l'horizon sud-est, blanchissant ses saillies et laissant dans l'ombre les parties rentrantes de ses anfractuosités.

Le 4 (avril). — Matinée toute pluvieuse. Le printemps prend une mauvaise tournure. Vers une heure, le ciel s'est déridé et nous avons eu quelques moments de sérénité et

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de chaleur pénétrante. Maintenant les nuages recommencent à envahir. J'ai vu leurs têtes grises se lever sur l'horizon; en moins de rien, nous aurons perdu l'azur. Ils sont en fuite vers l'orient. J'aime assez cette attitude fuyarde des nuages: il y en a qui semblent se regarder comme pour se porter un défi de vitesse.

Le 5 (avril). — Journée belle à souhait. Des nuages, mais seulement autant qu'il en faut pour faire paysage au ciel. Ils affectent de plus en plus leurs formes d'été. Leurs groupes divers se tiennent immobiles sous le soleil comme les troupeaux de moutons dans les pâturages, quand il fait grand chaud. J'ai vu une hirondelle et j'ai entendu bourdonner les abeilles sur les fleurs. En m'asseyant au soleil pour me pénétrer jusqu'à la moelle du divin printemps, j'ai ressenti quelques-unes de mes impressions d'enfance: un moment, j'ai considéré le ciel avec ses nuages, la terre avec ses bois, ses chants, ses bourdonnements, comme je faisais alors. Ce renouvellement du premier aspect des choses, de la physionomie qu'on leur a trouvée avec les premiers regards, est. à mon avis, une des plus douces réactions de l'enfance sur le courant de la vie.

Mon Dieu, que fait donc mon âme d'aller se prendre ainsi à des douceurs si fugitives, le vendredi saint, en ce jour tout plein de votre mort et de notre rédemption! Il y a en moi je ne sais quel damnable esprit qui me suscite de grands dégoûts et me pousse, pour ainsi dire, à la révolte contre les saints exercices et le recueillement de l'âme qui doivent nous préparer aux grandes solennités de la foi. Nous sommes en retraite depuis deux jours, et je ne fais que m'ennuyer, me ronger avec je ne sais quelles pensées et m'aigrir même contre les pratiques de la retraite. Oh! je reconnais bien là le vieux ferment dont je n'ai pas encore bien nettoyé mon âme!

Le 10 (avril). — La grande fête est de trois jours derrière nous. Un anniversaire de moins à la mort et à la résurrection du Sauveur. Chaque année emporte ses solennités:

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quand donc viendra la fête éternelle? — J'ai été témoin de quelque chose de bien touchant; François nous a amené un de ses amis qu'il a gagné à la foi. Ce néophyte a suivi les exercices de notre retraite, et, le jour de Pâques, il a communié avec nous. François était aux anges. C'est un grand mérite qu'il s'est fait là. François est tout jeune, il a à peine vingt ans. M. de La M. . . en a trente et est marié. Il y a quelque chose de très- touchant et comme de naïf de la part de M. de La M. . . à se laisser ainsi mener à Dieu par un tout jeune homme; et cette amitié si jeune qui se fait apôtre chez François n'est pas moins belle et touchante. Ils sont voisins de campagne, travaillent souvent ensemble et s'adressent des vers charmants sur leurs événements de famille ou d'amitié.

J'ai lu avec la plus vive délectation Lucrèce Borgia. Tout ce qui part de Hugo, il va sans dire que c'est remarquable et portant quelque forte empreinte. Il y a dans la trempe de son génie quelque chose de si surprenant, si éclatant, si étourdissant, qu'après la lecture de son œuvre, drame, ode ou roman, on demeure tout ébahi, l'âme profondément remuée et la tête grandement échauffée, du moins. Toutes ses compositions ébranlent quelques fibres des plus intimes de l'humanité ou s'enfoncent dans quelque profondeur. Lucrèce Borgia est allée bien avant. Il a raison, Hugo, quand il dit dans l'avertissement que ce drame sera sa principale date littéraire. En effet, il me semble que son génie s'est comme incarné dans cette œuvre. J'y trouve au plus haut degré d'exaltation les deux génies qui sont en possession de son âme: l'un fougueux, bondissant, excessif dans ses impétuosités, se plaisant aux choses étranges, effrayantes, courant les aventures périlleuses et fantastiques où il y aura du sang répandu et des rencontres à faire dresser les cheveux, fataliste parce que ses écarts l'emportent trop haut dans l'idéal de l'humanité sans l'approcher assez de Dieu; l'autre, calme, suave, plein de tendresse quoique peu plaintif, saisissant dans l'homme ce qu'il y a de plus pur, de plus élevé, de plus fécond en

vertu et en douceur. Les Odes et Ballades, Notre-Dame de Paris, Hernani, H an d' Islande, les Feuilles d'Automne, sont tous frappés à cette double empreinte. Ces contrastes de son âme tendent à se dégager de plus en plus, à se mettre en relief plus évidemment. Il les a formulés dans l'avertissement de son nouveau drame et les a jetés en création sublime dans le drame même. Il nous fera des choses magnifiques avec ce dualisme; mais il fera grand mal s'il veut les faire passer en usage pour d'autres que pour lui.

Le 15 (avril).1 — Enfin j'ai vu l'Océan. C. . .2et moi nous sommes mis en route, jeudi, à une heure, par un beau temps et un vent frais. Nous avions sept lieues à faire; mais nous étions tellement ravis de nous voir en marche vers la mer que nous avions peu de souci de la longueur du chemin. C. . ., lui, a poussé un cri de joie: cette course à pied lui rappelait son voyage dans le midi de l'Allemagne et la Suisse, qu'il a fait pédestrement. Il goûte beaucoup cette façon d'aller: «Dans cet humble équipage, me disait-il, le voyageur se mêle au peuple: il entre dans les hôtelleries pour se rafraîchir ou se délasser, il couche dans les chaumières, il accoste les voyageurs comme lui, et ces rencontres fortuites sur la poudre d'un grand chemin, ces hommes qui s'en vont chacun où Dieu le mène, entraînent quelquefois des confidences touchantes.» Puis il me parlait avec ravissement des beaux lacs et des grandes montagnes. A Châteauneuf, charmant petit village, une belle vue se déploya: d'un côté, au nord-ouest, c'étaient des étages de collines chargées de bois et portant chacune sa maison blanche, et, aux défauts des collines, la Rance, qui s'épanchait largement, éblouissante comme une glace au soleil: de l'autre, à l'est, une plaine bien cultivée et assez découverte allait se perdre à l'horizon. Quelques points de verdure précoce reluisaient par-ci par-là, et, à la couleur rouge

1 Ce voyage est raconté brièvement dans la lettre à Eugénie de Guérin (La Chênaie 29 Avril 1833) voy. A. Lefranc p. 240s.

2 M. Edmond de Cazalès, fils du célèbre orateur de l'Assemblée constituante. (Note de l'édition Trebutien.)

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et animée des bois, on reconnaissait que la vie et la chaleur montaient au front de la nature, et qu'elle était toute prête à s'épanouir. Ce grand spectacle, embelli de tous les prestiges du soleil, amena notre conversation sur l'étude et l'adoration de la nature. Je fus ravi d'entendre C... exprimer précisément ce que j'ai au fond de l'âme sur ce sujet. Il ajouta: «Ce grand mystère de la bonté de Dieu qui se manifeste à tous, bons et méchants, par ce déploiement des beautés et des richesses naturelles, est, à mon avis, un grand motif d'espérance pour la destinée des hommes dans l'autre vie.» La pensée de la mort qui nous apparut à travers ces réflexions nous sembla si douce et si consolante, que nous nous prîmes à désirer de mourir. Nous avions ôté à la mort ce masque hideux que la peur des mauvaises consciences lui a plaqué sur le visage, et elle nous souriait. N'en serait-il pas de même pour tous, si l'on était ému d'un brin d'amour pour les choses célestes ou même seulement d'un peu de curiosité? Il me disait encore: «J'ai été comblé des plus grandes grâces, j'en ai abusé prodigieusement, et j'ai cependant une telle confiance en Dieu que je me tiens sûr de mon salut.» Nous poussâmes notre conversation bien avant dans ce champ. Puis nous vînmes à nous conter notre vie intérieure, nos luttes, notre manière de prendre la vie, etc. Peu à peu la causerie s'en alla vers les poètes et l'amour. C... sait bien des choses sur Lamartine, il a le bonheur d'être son ami; il en sait long sur l'amour, il a longtemps et beaucoup aimé, et il aime encore, mais avec un commencement de désenchantement. Lamartine, Hugo, Nodier et le reste nous menèrent aux portes de Saint-Malo, endormant à moitié la cruelle souffrance de mes pieds pressurés et déchirés dans des bottes trop étroites. Un peu après le coucher du soleil nous nous trouvâmes en face de la ville. Elle nous apparut tout à coup au détour d'une rue de Saint-Servan. Ce qui me frappa d'abord, ce fut une rangée de vaisseaux dont les corps énormes présentaient un front noir et des formes à peine saisissables dans l'ombre, mais dont la

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mâture et les cordages s'élevant dans le ciel dessinaient comme des broderies dans la lumière vespérale. Derrière ces vaisseaux nous apercevions une masse noire cerclée de remparts. C'était Saint-Malo, vrai nid d'oiseaux de mer; et plus loin, sans que nous pussions rien découvrir, une grande voix monotone: c'était l'Océan. Nous arrivâmes à la ville par la plage, à la faveur de la marée basse; nous prîmes notre logement à l'hôtel de France, d'où l'on a vue sur la mer, et, pour la première fois de ma vie, je m'endormis ayant l'Océan à deux cents pas de mon lit et sous le charme de la grande merveille. Le lendemain, vite à la mer. La marée commençait à monter, nous eûmes cependant le temps de faire à pied le tour de la roche qui porte Saint-Malo. Ce que j'éprouvai, en plongeant mes regards dans cet infini, serait assez difficile à formuler. L'âme ne suffit pas à ce spectale, elle s'effare à cette grande apparition et ne sait plus où elle va. Je me souviens pourtant que j'ai pensé d'abord à Dieu, puis au déluge, à Colomb, aux continents par delà l'abîme, aux naufrages, aux combats de mer, à Byron. à René, qui s'embarqua à Saint- Malo et qui, emporté sur ces mêmes flots que je contemplais, attachoit ses regards à la lucarne grillée où luisait la lampe de la religieuse. Au reste, cette première visite a été si courte et l'impression si fougueuse, si désordonnée, qu'il ne m'en est resté rien de bien sûr et de bien reposé dans l'âme. Après trois heures qui s'en allèrent comme un instant, nous partîmes par une petite embarcation qui remontait la Rance jusqu'à Dinan, et achevâmes d'arriver à pied, le corps un peu souffrant, mais l'âme heureuse.

Le 22 (avril). — J'ai trébuché rudement et j'ai grand'peine à me remettre de mon trouble. Tout travail est impossible avec ces sortes d'agitations. Tout devient amer, tant on a le goût du fiel à la bouche. Est-ce ma faute? Un peu, peut-être. Je ne devrais point prendre ces choses si vivement; mais il faut avouer aussi qu'à moins d'avoir complètement anéanti son âme, de l'avoir pressée, serrée,

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tordue de façon à ne pas y laisser une goutte d'amour de l'indépendance, il est difficile d'étouffer ce cri de la liberté ou de l'orgueil, comme on voudra. Cette petite aventure est d'un très-mauvais augure pour ma nouvelle vie; si une épreuve si légère a mis à bout ma patience et toutes mes bonnes résolutions, je n'ai pas grand' chose à espérer de ma résignation à venir. Le désenchantement m'a saisi de nouveau: tout ce qui me riait hier me fait aujourd'hui la grimace; tout ce qui était blanc est noir, ce qui était limpide est trouble; mon âme

N'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté.

C'est un malheur d'être ainsi fait. Il faut que mon bonheur soit pur et accompli de tout point; la moindre tache me le défigure, un nuage noir sur le ciel me gâte tout le firmament. C'est une folie, car il n'y a pas de ces bonheurslà dans ce monde, et la plus malavisée de toutes les folies; mais il paraît que c'est ma condition d'être aussi mal partagé en illusions qu'en réalités. Fiat! fiât!

Le 23 (avril). —Le réveil de la végétation est prodigieusement lent. J'ai presque de l'humeur contre la nature, qui semble prendre plaisir à nous faire perdre patience. Les mélèzes, les bouleaux, deux pieds de lilas que nous avons au jardin, les rosiers et les haies d'aubépine, portent à peine quelque verdure; tout le reste est sombre et dort presque comme en hiver, sauf quelques hêtres qui, plus printaniers que leurs frères, commencent à se nuancer sur la masse noire de la plantation qui borde l'étang. Au reste, tous les oiseaux sont arrivés, les rossignols chantent nuit et jour, le soleil luit à merveille, les insectes ailés bourdonnent et tourbillonnent; c'est partout de la vie et de la joie, excepté chez moi. Je ne sais par quel bizarre contraste j'ai plus de mal à vivre depuis quelques jours que dans les jours d'hiver où cependant je n'étais pas peu en peine. Je me fais l'effet d'un arbre mort au milieu d'un bois tout verdoyant.

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Le 24 (avril). — Achevé de lire la Physiologie végétale, par Candolle, 3 vol. in-8 . Le premier traite de la nutrition, le deuxième de la reproduction, le troisième de l'influence des agents extérieurs. Malgré la chimie, qui est pour beaucoup dans cet ouvrage, surtout dans le premier volume. et dont je n'entends pas un mot, j'ai pris un vif plaisir à cette lecture. Un monde tout nouveau s'est ouvert devant moi, un peu vague, il est vrai, et sans que j'y aie fait plus d'un demi-pas; mais quoi qu'il en soit, ce n'est pas un petit bonheur que de s'ouvrir une nouvelle perspective dans la contemplation de ce monde et de soupçonner quelque chose de la vie et de la beauté de la nature. Un nombre infini de détails m'ont échappé, mais l'impression qui me reste est précieuse. Elle a redoublé mon attrait pour l'observation des choses naturelles et m'a fait pencher vers une source inépuisable de consolations et de poésie. Oh! quel bonheur ce doit être dans le ciel, puisque la plus petite vue de l'ordre et de l'énergie vitale de notre globe si menu nous délecte si profondément. D'un autre côté, la peine et l'angoisse augmentent: on se heurte tous les jours la tête contre des phénomènes qu'on ne comprend pas, des phénomènes vulgaires, et c'est d'autant plus cruel. Mais il faut prendre patience en vue de l'avenir et accoutumer son âme à savoir vivre de peu.

Le 25 (avril). — Il vient de pleuvoir. La nature est fraîche, rayonnante; la terre semble savourer avec volupté l'eau qui lui apporte la vie. On dirait que le gosier des oiseaux s'est aussi rafraîchi à cette pluie: leur chant est plus pur, plus vif, plus éclatant, et vibre à merveille dans l'air devenu extrêmement sonore et retentissant. Les rossignols, les bouvreuils, les merles, les grives, les loriots, les pinsons, les roitelets, tout cela chante et se réjouit. Une oie, qui crie comme une trompette, ajoute au charme par le contraste. Les arbres immobiles semblent écouter tous ces bruits. D'innombrables pommiers fleuris paraissent au loin comme des boules de neige; les cerisiers aussi tout

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blancs se dressent en pyramides ou s'étalent en éventails de fleurs.

Les oiseaux semblent viser parfois à ces effets d'orchestre où tous les instruments se confondent en une masse d'harmonie.

Si l'on pouvait s'identifier au printemps, forcer cette pensée au point de croire aspirer en soi toute la vie, tout l'amour qui fermentent dans la nature, se sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, volupté, sérénité! Que serait-ce de moi? Il y a des moments où, à force de se concentrer dans cette idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme cela.

Le 1 mai. — Dieu, que c'est triste! du vent, de la pluie et du froid. Ce 1er mai me fait l'effet d'un jour de noces devenu jour de convoi. Hier au soir c'était la lune, les étoiles, un azur, une limpidité, une clarté à vous mettre aux anges. Aujourd'hui je n'ai vu autre chose que les ondées courant dans l'air les unes sur les autres par grandes colonnes qu'un vent fou chasse à outrance devant lui. Je n'ai entendu autre chose que ce même vent gémissant tout autour de moi avec ces gémissements lamentables et sinistres qu'il prend ou apprend je ne sais où: on dirait d'un souffle de malheur, de calamité, de toutes les afflictions que je suppose flotter dans notre atmosphère, ébranlant nos demeures et venant chanter à toutes nos fenêtres ses lugubres prophéties. Ce vent, quel qu'il soit, en même temps qu'il agitait si tristement mon âme par sa puissance mystérieuse, ébranlait au dehors la nature par son action matérielle, et peut-être aussi par quelque chose de plus: car qui sait si nous savons toute l'étendue des rapports et des entretiens des éléments entre eux? J'aivucevent, à travers mes vitres, faisant rage contre les arbres, les désespérant. Il s'abattait parfois sur la forêt avec une telle impétuosité qu'il la bouleversait comme une mer, et que je croyais voir la forêt tout entière pivoter et tournoyer sur ses racines comme un

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immense tourbillon. Les quatre grands sapins, derrière la maison, recevaient de temps à autre de si rudes coups qu'ils semblaient prendre l'épouvante etpoussaient comme des hourras de terreur à faire trembler. Les oiseaux qui s'aventuraient à voler étaient emportés comme des pailles; je les voyais, marquant à peine leur faible lutte contre le courant et pouvant tout au plus tenir leurs ailes étendues, s'en aller à la dérive la plus rapide. Ceux qui restent cachés donnent à peine quelques signes de vie en commençant leur chant qu'ils n'achèvent pas. Les fleurs sont ternies et comme chiffonnées, tout est affligé. Je suis plus triste qu'en hiver. Par ces jours-là, il se révèle au fond de mon âme, dans la partie la plus intime, la plus profonde de sa substance, une sorte de désespoir tout à fait étrange; c'est comme le délaissement et les ténèbres hors de Dieu. Mon Dieu, comment se fait-il que mon repos soit altéré par ce qui se passe dans l'air, et que la paix de mon âme soit ainsi livrée au caprice des vents? Oh! c'est que je ne sais pas me gouverner, c'est que ma volonté n'est pas unie à la vôtre et, comme il n'y a pas autre chose où elle puisse se prendre, je suis devenu le jouet de tout ce qui souffle sur la terre.

Le 3 (mai). — Jour réjouissant, plein de soleil, brise tiède, parfums dans l'air; dans l'âme, félicité. La verdure gagne à vue d'œil; elle s'est élancée du jardin dans les bosquets, elle domine tout le long de l'étang; elle saute, pour ainsi dire, d'arbre en arbre, de hallier en hallier, dans les champs et sur les coteaux, et je la vois qui a déjà atteint la forêt et commence à s'épancher sur son large dos. Bientôt elle aura débordé aussi loin que l'œil peut aller, et tous ces grands espaces clos par l'horizon seront ondoyant et mugissants comme une vaste mer, une mer d'émeraude. Encore quelques jours et nous aurons toute la pompe, tout le déploiement du règne végétal.

Le 7 (mai). — Je reçois à l'instant une lettre et des vers de mon cher François, en réponse à la pièce que je lui avais

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adressée. C'est une amitié bien douce que j'ai faite là. François est une des âmes les plus fraîches, les plus limpides, les plus consolantes que j'aie jamais connues. De plus, il est poète, et ce n'est pas possible autrement; et poète, non par effort et travail de l'esprit, comme il y en a tant, mais par expansion et parole naturelle. Cela s'en va de chez lui comme l'eau de la fontaine. Son amitié m'est d'autant plus chère et je comprends d'autant plus son talent que je suis loin de mériter l'une et d'approcher de l'autre. Je lui ressemble si peu! mais je trouve ma consolation à penser que l'amitié naît des contrastes.

Le 9 (mai). — Cinq ou six jours de soleil sans l'ombre d'un nuage. Le développement de la verdure est presque achevé. La nature a mis dehors toutes ses parures. Elle en est à ce point unique de fraîcheur, de pureté, de grâce, qu'il faut se hâter de saisir, car il passe vite. Les feuilles ouvertes d'hier sont tendres comme la rosée et d'une verdure transparente: j'ose à peine y toucher de peur de les flétrir. Cependant avant-hier j'en ai arraché quelques-unes avec Élie, des feuilles de hêtre, pour en faire un plat, à l'exemple des Bernardins. Ce n'est pas mauvais, il y a quelque saveur, mais c'est un peu dur. J'avais vraiment des remords d'arracher ces pauvres feuilles à peine nées. Elles auraient vécu leur vie, se seraient réjouies au soleil et balancées au vent. Je pensais à tout cela tandis que je les coupais, et cependant ma main n'en allait pas moins ravageant les rameaux. Au reste, tout en commettant cette petite cruauté, j'avais avec Élie un de ces entretiens qui reviennent de temps à autre, toujours avec charme et allégement de Tâme. En nous en allant, notre panier plein, nous nous promettions de cueillir des feuilles de temps en temps, faisant allusion à notre causerie.

La Chênaie me fait l'effet d'une vieille bien ridée et bien chenue, redevenue par la baguette des fées jeune fille de seize ans et des plus gracieuses. Elle a toute la fraîcheur, tout l'éclat, tout le charme mystérieux de la virginité. Mais,

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mon Dieu, que cela durera peu! M. Féli nous montrait hier des feuilles déjà percées et échancrées par les insectes.

Il a plu toute la nuit. Surcroît de verdure et de vie. Je me suis promené vers les 7 heures le long de l'étang. Les arbres penchés sur l'eau s'égouttaient lentement et chaque goutte tombait sur la surface unie avec un petit retentissement qui avait quelque chose de plaintif. On eût dit que les arbres ayant pleuré toute la nuit laissaient tomber leurs dernières larmes.

«Savez-vous, nous disait M. Féli dans la soirée d' avanthier, pourquoi l'homme est la plus souffrante des créatures? C'est qu'il a un pied dans le fini et l'autre dans l'infini, et qu'il est écartelé, non pas à quatre chevaux, comme dans des temps horribles, mais à deux mondes.»

Il nous disait encore en entendant sonner la pendule: «Si on disait à cette pendule qu'elle aura la tête coupée dans un instant, elle n'en sonnerait pas moins son heure jusqu'à ce que l'instant fût venu. Mes enfants, soyez comme la pendule: quoi qu'il doive arriver, sonnez toujours votre heure. »

Le 22 (mai). — Il n'y a plus de fleurs aux arbres. Leur mission d'amour accomplie, elles sont mortes, comme une mère qui périt en donnant la vie. Les fruits ont noué, ils aspirent l'énergie vitale et reproductrice qui doit mettre sur pied de nouveaux individus. Une génération innombrable est actuellement suspendue aux branches de tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées, comme des enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur nombre et leur diversité, sont là suspendus entre le ciel et la terre dans leur berceau et livrés au vent qui a la charge de bercer ces créatures. Les forêts futures se balancent imperceptibles aux forêts vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense maternité.

Le 23 (mai). —Nous sommes parvenus à lancer sur l'étang une vieille chaloupe que nous avons retirée de la vase où

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elle était ensevelie depuis plus d'un an. Elle nous a bien coûté à réparer, mais nous sommes bien payés de nos peines par le plaisir que nous prenons à nos petites navigations. Cette chaloupe a appartenu à un bâtiment suédois. Qui sait les mers qu'elle a courues? Eût-elle fait le tour du monde, elle n'en pourrira pas moins sur une petite flaque d'eau.

Le 12 (juin). — Ces vingt jours se sont passés misérablement, et si misérablement que je n'ai pas eu le courage d'écrire un mot ici ni ailleurs. Le mal m'a ressaisi avec une extrême violence et m'a comme réduit à l'extrémité. C'est comparable à ce que j'ai souffert de plus rude par le passé. Une lettre d'Eugénie, qui m'est arrivée dans le plus fort de l'accès m'a fait grand bien, mais il fallait que la crise eût son cours... Mon Dieu et mon bon ange, ayez pitié de moi, préservez-moi de pareilles souffrances!

Le 13 (juin). —Sans la verdure, on se croirait en décembre. La belle saison s'en est allée je ne sais où. Le soleil y perdra son nom, il fait froid à grelotter. Ce maudit vent d'ouest a envahi le ciel avec ses innombrables troupeaux de nuages et nous inonde de pluie. On croirait voir passer l'hiver là-haut, avec son triste cortège. Rien de plus affligeant que ce contraste de la terre verdoyante, de ce tapis si riche, si merveilleusement diapré que le printemps a tendu sur la surface de la terre pour y poser ses beaux pieds, avec la voûte céleste toute noircie par des nuages pluvieux. Je me figure un mariage célébré dans une église tendue de noir. Oh! d'ailleurs, même dans les plus beaux jours, quelle différence du ciel breton à celui de notre Midi! Ici l'été dans ses jours de solennité a toujours quelque chose de triste, de voilé, de borné. C'est comme un avare qui se met en frais, il y a de la ladrerie dans sa magnificence. Vive notre ciel du Languedoc, si libéral en lumière, si bleu, si largement arqué!

Le 15 (juin). — Strange dream\ J'ai rêvé que je me trouvais seul dans une vaste cathédrale. J'étais là sous l'im- Bibl. rom. 132/136. 4

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pression de la présence de Dieu et dans cet état de l'âme où l'on n'a plus conscience que de Dieu et de soi-même, lorsqu'une voix s'est élevée. Cette voix était infiniment douce, une voix de femme et qui pourtant remplissait toute l'église comme eût pu faire un grand concert. Je l'ai reconnue aussitôt, c'était la voix de I , silver-sweet sounding.

Le 19 (juin). — Trois nuits de suite la même figure m'est apparue. Que faut-il penser de cela?

Le 23 (juin). — «Je sens bien que je suis une pauvre créature qui ai peu d'esprit.» Oh! que c'est bien dit, mon cher Eernardin! Comme tu as bien rendu le sentiment d'une âme qu'on s'efforce d'élever au-dessus de sa sphère et qui, pénétrée de son impuissance, s'écrie: Je sens bien que je suis une pauvre créature, comme tu fais dire à Virginie. Il y a bien longtemps que je me répète ces paroles; c'est le résumé de tous mes travaux, de toute ma vie. Oh! si je n'étais pauvre que de ce côté, encore passe; mais c'est que ma pauvreté est presque universelle, oui universelle, et que je ne tirerai jamais grand'chose de bon de ma tête, non pas pour moi, mais pour ceux qui ont droit d'attendre quelque chose de moi. C'est là ce qui me désole. Je me suis trompé de chemin. J'aurais pu faire quelque chose d'utile en prenant une direction tout opposée. Impossible de pousser les expériences plus loin que je ne l'ai fait. Celle que je suis en train de parfaire sera sans réplique. Après cela, qui pourrait dire ce qu'il adviendra de moi? Le fil invisible de la Providence me tirera toujours du meilleur côté.

Le 28 (juin). — J'ai bien des choses à dire, allons au plus pressé. J'ai là une irritation qui veut parler et se faire jour à travers tout le reste. J'ai tant pâti dans mon âme que je devrais être à l'épreuve des piqûres d'épingle, s'il en allait de l'âme comme du corps qui s'endurcit aux coups comme le fer sous le marteau. Mais pour elle, c'est tout au rebours. Je désirerais vivement1...

i La fin de la phrase est effacée dans le manuscrit original.

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Le 4 juillet. — J'ai reçu le coup de grâce. Me voilà bien et dûment atteint et convaincu de la plus lourde maladresse qui se puisse imaginer. Je regarde cette histoire-là comme un jugement sans appel, et tant mieux d'un côté: cela m'apprendra à me priser enfin ce que je vaux. Le taux de mon évaluation est désormais fixé, et par experts. Voilà ce que c'est que d'écouter les vaines pensées: je me disais bien que tôt ou tard mal m'en prendrait, je me suis moqué de moi-même, j'ai fait le fanfaron et aujourd'hui me voilà repoussé honteusement dans mes lignes. Oh! je jure bien par ce que j'ai souffert et par le respect que je dois à mon âme, que c'est là ma dernière sortie. Je veux me barricader chez moi, m'y murer pour m'ôter toute tentation, ne bougeant pas plus qu'un terme, dussé-je sécher sur pied. J'ai lu quelque part que des milliers d'animalcules nagent à l'aise dans une goutte d'eau; la circonférence de mon domaine intellectuel est à peu près égale, je crois, à celle de la goutte, et j'y suis seul: n'ai-je pas sujet d'être heureux sans inquiéter davantage mon repos par des rêves d'ambition? Oh! oui, mon petit monde, ma petite gouttelette imperceptible, tu es à moi seul et désormais à toi seule je serai. S'il se rencontre quelque vivant aussi menu que moi qui me prie de lui donner entrée, j'exercerai volontiers l'hospitalité, je le recevrai cordialement, plein de reconnaissance pour la sympathie qui l'aura fait frapper à ma porte; je le promènerai par toute ma demeure, livrant tous les détails à sa curiosité, comme on le ferait d'un palais; nous causerons avec charme de mille petites, petites choses, qui seront grandes affaires pour nous: bonheurs, peines, travaux, découvertes, philosophie, poésie, tout cela passera dans nos entretiens, mais dans des proportions convenables à l'étendue infiniment bornée de nos conceptions et à l'exiguïté de nos âmes. Après nous être donné à cœur-joie de causeries et d'amitiés, je reconduirai mon hôte jusqu'à la porte et, lui laissant un baiser et un adieu (deux choses touchantes qui vont de compagnie), je pousserai les verroux et me tiendrai coi dans mon univers

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microscopique, jusqu'à ce que le marteau m'avertisse encore qu'il y a au dehors une pensée qui pense à moi.

Le 17 (juillet). — Hier, j'ai vu les hirondelles voler dans les nues, présage de sérénité qui ne m'a pas trompé. J'écris sur le déclin d'une belle journée, bien éclatante, bien chaude, après un mois et demi de nuages et de froidure; mais ce beau soleil, qui me fait ordinairement tant de bien, a passé sur moi comme un astre éteint; il m'a laissé comme il m'a trouvé, froid, glacé, insensible à toute impression extérieure, et souffrant dans le peu de moi qui vit encore des épreuves stériles et misérables. Ma vie intérieure dépérit chaque jour, je m'enfonce je ne sais dans quel abîme et je dois être arrivé déjà à une grande profondeur, car la lumière ne nr arrive presque plus et je sens le froid qui me gagne. Oh! je sais bien ce qui m'entraîne, je l'ai toujours dit et le dirai aujourd'hui plus fort que jamais en tombant: c'est la désolante conviction de mon impuissance, c'est cette impuissance fatale, vérité dont j'ai apporté ici le germe et qui a tellement grossi durant ces huit mois qu'elle a fini par m'accabler, me renverser et me précipiter dans une chute dont je ne connais pas les bornes. Oui, je tombe, c'est bien sûr, car je ne vois plus ce que je voyais, je n'éprouve plus ce que j'éprouvais.

Le 1er août. — Depuis quelque temps, comme un pécheur converti, je m'efforce d'aimer ce que je haïssais et de haïr ce que j'aimais. J'ai fait abjuration solennelle de poésie, de contemplation, de toute ma vie idéale. Je me suis promis de vivre bien paisiblement dans un petit monde de ma façon d'où j'ai banni tous les beaux fantômes qui faisaient foule dans celui que j'habitais auparavant. J'ai pensé qu'une existence circonscrite dans un cercle bien étroit de réalité, confinée comme la fourmi dans un petit trou creusé dans le sable, me vaudrait mieux que ces courses aventureuses et stériles de ma pensée dans un monde dont je suis décidément repoussé. Mais hélas! il est écrit que ma pauvre imagination n'aura pas où se reposer ici-bas-

Journal 1833. 5?

Ce petit coin que je lui avais choisi dans les réalités, afin qu'elle pût s'y endormir, la rejette comme a fait la sphère idéale. Que devenir dans cet état de suspension entre deux sphères, dans cette région où la pensée ne se soutient que parce qu'elle est également repoussée par toutes les deux?

Le 12 (août). — Je ne reviens plus ici qu'à de longs intervalles, parce que les heures douces et expansives ne me reviennent plus que de loin en loin. Un tel froid a saisi mon âme que tout ce qui y tombe s'y engourdit aussitôt. Je ne sais quelle paralysie m'a frappé; je ne sais quelle insouciance, plus pénible cent fois que la sensibilité la plus nerveuse, me fait passer des semaines entières sans prendre garde à rien.

Le 14 (août). — Après une longue série de jours éclatants, j'aime assez à trouver un beau matin le ciel tendu de gris et toute la nature se reposant en quelque sorte de ses jours de fête dans un calme mélancolique. C'est bien cela aujourd'hui. Un voile immense, immobile, sans le moindre pli, couvre toute la face du ciel; l'horizon porte une couronne de vapeurs bleuâtres; pas un souffle dans l'air. Tous les bruits qui s'élèvent dans le lointain de la campagne arrivent à l'oreille à la faveur de ce silence: ce sont des chants de laboureur, des voix d'enfants, des piaulements et des refrains d'animaux, et de temps à autre un chien qui aboie je ne sais où et des coqs qui se répondent comme des sentinelles. Au dedans de moi, tout aussi est calme et reposé. Un voile gris et un peu triste s'est étendu sur mon âme, comme ont fait les nuages paisibles sur la nature. Un grand silence s'est établi, et j'entends comme les voix de mille souvenirs doux et touchants, qui s'élèvent dans le lointain du passé et viennent bruire à mon oreille.

Le 25 (août). — Il y aura demain un an que je partis pour R. . . , avec Eugénie. Doux anniversaire. Demain sera aussi pour moi un jour de voyage. Je vais à La Brousse passer quelques jours d'amitié et de consolation chez mon cher François.

58 Maurice de Guérin.

Le 1er septembre. — Mon Dieu, voilà donc comment finissent toutes choses: des regrets, des larmes! Voici une heure que je suis de retour d'un petit voyage charmant, et je pleure comme un enfant, et je me consume à regretter un bonheur que j'aurais dû prendre sans m'y attacher, sachant qu'il devait être fort court; mais c'est toujours ainsi. Toutes les fois que je rencontre quelque petit bonheur, c'est une désolation quand il faut nous séparer, parce que je sais que je vais retomber dans moi-même et reprendre ma routine douloureuse.

Le 3 (septembre). — Me voilà aux prises avec une position terrible, moi, le plus débile de tous les caractères, la plus timide de toutes les volontés.

Le 26 (septembre). — Les souvenirs qui se rattachent aux choses de la nature

Ploërmel, 1er octobtre.

Je ne sais ce qui m'arrêta tout court au beau milieu de ma phrase; mais je voulais exprimer ce qui me venait à l'âme, à l'aspect d'un brouillard épais qui pesait sur la campagne. Quand le soleil fut monté un peu haut sur l'horizon, je vis toute cette brume s'éclaircir insensiblement, se pénétrer de lumière et commencer son mouvement d'ascension vers le ciel où elle finit bientôt par s'évanouir. Il ne se passa pas un quart d'heure avant que la plus belle sérénité ne se fît; mais quelque temps après que le centre de l'horizon fut débarrassé, je voyais encore quelques traînées de brume courir sur les crêtes lointaines comme les derniers fuyards d'une armée en déroute, et c'était à cela que se rattachaient mon souvenir et ma phrase inachevée. L'année dernière, à pareille époque, je regardais aussi les brouillards s'élever dans le ciel et décoiffer les montagnes, et ce spectacle prenait dans ces régions majestueuses un 'caractère de grandeur infinie. On eût cru voir s'envoler les ténèbres antiques, Dieu enlever de sa main,

Journal 1833. 59

comme un statuaire, la toile qui voilait son œuvre, et la terre exposée dans toute la pureté de ses formes premières aux rayons du premier soleil. Mais ce n'est pas encore là le fin mot de mon souvenir. Souvent, au moment où le brouillard commençait à se détacher de la terre et à devenir diaphane, et que moi, le front collé sur mes vitres, je regardais faire le brouillard, une robe bleue ... — Mon Dieu, que le ciel est beau ce soir! Tout en écrivant j'ai tourné la tête vers la fenêtre et mon regard a été inondé de teintes si douces, si molles, si veloutées; j'ai vu tant de choses merveilleuses à l'horizon, que je n'ai pu m'empêcher de jeter ici cette exclamation de ravissement. C'est le crépuscule d'automne dans toute sa mélancolie. Les touffes lointaines des bois limitent merveilleusement, par leur panache majestueux et leurs ondulations capricieuses, la portée de la vue. Les arbres qui s'isolent, soit par leur position, soit par la grandeur de leur taille, présentent des physionomies, des caractères, je dirais presque des visages qui semblent exprimer comme les passions muettes et les choses inconnues qui se passent peut-être sous l'écorce de ces êtres immobiles Ils semblent, avec leurs attitudes et leurs airs de tête, jouer je ne sais quelle scène mystérieuse aux lueurs du soir. Chaque jour, depuis que je suis ici, le crépuscule me donne de ces représentations magnifiques.

— Une robe bleue, dis-je, passait rapidement dans la brume et disparaissait dans ces ténèbres blanches, comme l'oiseau azuré qui file si vite le long des étangs et des ruisseaux. Quelquefois cette apparition fuyait en chantant et laissait derrière elle comme une traînée de notes argentines qui se déroulaient avec une rapidité et une mélodie ineffables. Un quart d'heure après, quand l'atmosphère était nettoyée et que la queue traînante du brouillard rampait encore sur les cimes des montagnes les plus reculées, je voyais rentrer I d'un pas lent et l'air sérieux

comme un philosophe qui revient de la méditation.

— J'ai pleuré pour des départs l'année dernière et cette année-ci, presque date pour date. Il ne faut point com-

60 Maurice de Guérin.

parer ces regrets, ils sont de nature trop diverse: ils ne se ressemblent que par la profondeur. Tous deux sont inexprimables. Si je voulais à toute force les mettre en parallèle, je dirais que l'an passé, au mois de septembre, à deux heures de l'après-midi, par un beau soleil, j'ai dit adieu à ce bonheur qui se rencontre à un certain passage du chemin de la vie, vous mène quelques lieues vous entretenant de choses ravissantes avec des paroles d'ange, et puis tout d'un coup, vienne un carrefour, prend la gauche s'il vous faut prendre la droite, disant avec une douceur railleuse: «Voyageur! adieu, voyageur, fais bonne route.» Et j'ajouterais que cette année, au mois de septembre, à quatre heures du soir, par un temps gris et brumeux, j'ai embrassé pour le quitter un homme que j'aime de cette affection ardente et qui ne ressemble à nulle autre, allumée au fond de l'âme je ne sais par quelle étrange puissance réservée aux hommes de génie. M. Féli m'a mené dans la vie neuf mois durant, au bout desquels le fatal carrefour s'est rencontré. — L'habitude de vivre avec lui faisait que je ne prenais pas garde à ce qui se passait dans mon âme; mais depuis que je ne le vois plus, j'y ai trouvé comme un grand déchirement qui s'est fait au moment de la séparation.

Le 2 (octobre). — Six heures du soir. C'est le moment où les souvenirs me reviennent par milliers, comme les oiseaux qui, à la même heure, accourent en foule au rendez-vous qu'ils se sont donné sur un grand peuplier où ils ramagent confusément jusqu'à ce que la nuit les endorme. Le coucher du soleil est ravissant. Les nuages, qui l'ont escorté vers l'occident, s'ouvrent à l'horizon comme un groupe de courtisans qui voient venir le roi, et puis se referment sur son passage. Le soleil couché, quelques-uns de ces nuages s'en reviennent et remontent dans le ciel, emportant les plus belles couleurs. Les plus lourds restent là aux portes du palais, comme une compagnie de gardes aux cuirasses dorées. Ces nuages ne touchent pas tout à fait à l'horizon: une bande lumineuse qui va s'effilant par les extrémités

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court entre eux et la ligne bleue de la terre. Quelques peupliers grêles et lointains, qui semblent sortir de cette ligne bleue et dont la taille élancée se détache parfaitement sur la pureté de la bande lumineuse, figurent les mâts de navires à l'ancre sur l'horizon de la mer.

Le 4 (octobre). — Si je savais un peu de dessin, j'aurais emporté quelque chose de notre course d'hier à Josselin. J'ai enfin contemplé un vieux château de baron. Des tours énormes, des remparts cyclopéens enserrent dans leur ceinture massive l'architecture la plus gracieuse, la plus déliée, la plus frêle en apparence, un de ces rêves du moyen âge brodés en l'air sur la pierre avec la délicatesse de l'aiguille des fées. Quand il y a du crépuscule, prenez une feuille dont les insectes ont dévoré le parenchyme, et considérez à la lumière mourante ce réseau de fibres et de nervures délicates, vous aurez comme une miniature des délicieuses fantaisies de l'art gothique.

Le 5 (octobre). — Les plus belles journées, les plus douces études ne peuvent assoupir en moi cette pensée inquiète et geigneuse qui fait le fond de l'humanité.

Le 14 (octobre.) — Tandis que je vais poursuivant un essaim de vaines pensées comme un homme qui n'a pas à s'inquiéter de plus, tout mon avenir se renverse. On m'a dit qu'il fallait m'en retourner au monde. Chose bizarre! je me suis surpris cent fois à regretter la vie étrange qu'on y mène, et aujourd'hui que la solitude et la retraite m'ont donné congé, le monde me fait horreur. Oh! c'est que ma place était bien ici, et, malgré mes caprices et mes boutades mondaines, j'y tenais par le fond de l'âme. Je commençais à voir clair dans ma destinée, et voilà que je recommence à n'y plus rien comprendre. Mon Dieu! pourtant, c'est bien cruel. Que voulez-vous donc faire de moi parmi les hommes? Que deviendrai-je dans ce tourbillon, moi, la plus faible des créatures? Oh! je reconnais bien

52 Maurice de Guérir»

là mon épreuve. Je croyais être assez convaincu de mon impuissance, de ma débilité, de la constitution maladive et incomplète de mon organisation morale; hélasl il paraît que je ne suis pas assez persuadé, puisque je suis renvoyé au grand destructeur de toute joie intérieure, de toute noble énergie, de toute naïve espérance, le monde.

Le 24 (octobre). — Certes, c'est une vive jouissance qu'une course parmi les champs, Quel bonheur de jeter bas cette lourde chaîne de la vie habituelle et de s'échapper dans la campagne où l'on respire à l'aise, où l'on savoure la noble volupté d'une indépendance de quelques heures, où le cœur s'élève et les pensées tournent à la contemplation, où l'on est tout ravi de se trouver, soi, homme, seul à seul avec la nature. Nous avons fait le tour d'un étang qui a bien deux lieues de circuit: de longtemps je n'avais pris tant de plaisir à une course. La vue des eaux me charme toujours infiniment, et aujourd'hui tout était à souhait pour m'enchanter. Cet étang, d'une belle étendue,, s'épanche entre deux bois dont les lisières décrivent des lignes irrégulières, mais d'autant plus gracieuses. Au déclin du jour, c'était quelque chose d'infiniment mélancolique que cette nappe d!eau verte et vague, et la couleur pâle des bois qui commencent à se dépouiller, et la teinte grise du ciel où passaient silencieusement des bandes de corbeaux et de canards sauvages. Mille pensées d'une tristesse douce me sont venues: je me suis souvenu que dans mon enfance j'aimais à m'asseoir à la même heure sur le parapet de la terrasse du Cayla et à regarder passer les oiseaux qui s'en allaient chercher un gîte pour la nuit.

Le Val, 7 décembre.

Après un an de calme parfait, sauf les tempêtes intérieures, dont il ne faut pas accuser la solitude, car elle m'a enveloppé de tant de paix et de silence qu'une âme moins inquiète que la mienne se serait délicieusement endormie; après un an, dis-je, de ce calme accompli, ma fortune,

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qui m'avait laissé entrer dans la maison sainte pour y prendre un peu de repos, a frappé à la porte pour me rappeler; car elle n'avait pas poursuivi son chemin, mais s'était assise sur le seuil, attendant que j'eusse repris assez de forces pour me remettre en voyage. «Ta halte est assez longue, m'a-t-elle dit, allons, en route!» Et elle m'a pris par la main, et la voilà de nouveau en marche comme ces pauvres femmes qu'on rencontre sur les chemins, menant un enfant qui les suit d'un air désolé. Mais quelle est ma folie de me plaindre, et n'y a-t-il pas au monde d'autres souffrances que les miennes à arroser de mes larmes? Je dirai désormais aux sources de mes pleurs: «Fermez-vous;» et au Seigneur: «Seigneur, n'écoutez pas mes plaintes,» toutes les fois que je serai tenté d'invoquer le Seigneur et mes larmes pour moi-même; car il est bon que je souffre, moi qui ne puis rien acheter dans le ciel par le mérite de mes actions, et qui n'y gagnerai quelque chose que par la vertu des souffrances, comme toutes les âmes taibles. Ces âmes n'ont pas d'ailes pour s'élever au ciel, et le Seigneur qui veut cependant qu'elles y viennent leur envoie du secours: il les place sur un bûcher d'épines et fait descendre le feu de la douleur; le bois consumé, il s'élance vers le ciel comme une vapeur blanche, semblable à ces colombes qui prenaient leur vol parmi les flammes mourantes du bûcher des martyrs. C'est l'âme qui a consommé son sacrifice, et que le feu des tribulations a rendue assez légère pour qu'elle puisse s'élever au ciel, comme une fumée. Le bois est lourd et immobile; mettez-y le feu, une partie de lui-même s'élèvera jusqu'aux nues.

Je suis de ces âmes, Seigneur; je ne dois donc pas verser des larmes pour éteindre mon bûcher. Mais je répandrai des pleurs à grands flots pour ceux qui souffrent et qui ne devraient pas souffrir. J'en répandrai surtout pour Celui qui est aujourd'hui en proie aux plus profondes amertumes et qui a fait tant de bien qu'il semblait déjà surabonder de mérites sans qu'il eût besoin d'en gagner de nouveaux par la voie des souffrances. Je pleurerai sur lui

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et sur ceux qui lui font du mal, et qui m'en ont fait aussi par contre-coup. Jésus-Christ ayant répandu la vertu inappréciable de son sang sur ses bourreaux, c'est bien la moindre chose que ies hommes laissent tomber leurs larmes sur leurs ennemis.

Je consacrerai ces larmes et les trésors de souvenirs que j'emporte de ce toit bienheureux de La Chênaie, qui a protégé durant un an ma vie, cachée dans le sein d'un prêtre que les hommes comptent parmi leurs gloires sur la terre, et que les saints réclament comme un des leurs dans le ciel. Quoique ma douleur soit bien amère, je ne suspendrai pas ma harpe aux saules des fleuves, parce que le chrétien, au contraire de l'Israélite, doit chanter le cantique du Seigneur et de l'homme du Seigneur, dans la terre étrangère.

Et voyez combien la Providence est pleine de bonté pour moi! De peur que le passage subit de l'air doux et tempéré de la vie religieuse à la zone torride du monde n'éprouvât trop mon âme, elle m'a amené, au sortir du saint asile, dans une maison élevée sur les confins des deux régions, où, sans être de la solitude, on n'appartient pas encore au monde: une maison dont les croisées s'ouvrent, d'un côté, sur la plaine où s'agite le tumulte des hommes, et de l'autre sur le désert où chantent les serviteurs de Dieu. Je veux coucher ici l'histoire du séjour que j'y ferai, car les jours qui passent sous ce toit sont pleins de bonheur, et je sais que dans l'avenir je me retournerai fréquemment pour relire les félicités passées. — Un homme pieux et poète, une femme dont l'âme va si bien à la sienne qu'on dirait d'une seule mais dédoublée; une enfant qui s'appelle Marie, comme sa mère, et qui laisse, comme une étoile, percer les premiers rayons de son amour et de son intelligence à travers le nuage blanc de l'enfance; une vie simple, dans une maison antique; l'Océan qui vient le matin et le soir nous apporter ses accords; enfin un voyageur qui descend du Carmel pour se rendre à Babylone et qui a posé à la porte son bâton et ses sandales, pour s'asseoir à la table hospitalière: voilà de quoi

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composer un poème biblique, si j'étais bon à décrire les choses comme à les sentir.

Le 8 (décembre). — Hier, le vent d'ouest soufflait avec furie. J'ai vu TOcéan agité, mais ce désordre, quelque sublime qu'il soit, est loin de valoir, à mon avis, le spectacle de la mer sereine et bleue. Mais pourquoi avancer que l'un ne vaut pas l'autre? Qui pourrai mesurer ces deux sublimités et dire: «La seconde dépasse la première?» Disons seulement: «Mon âme se complaît mieux dans la sérénité que dans l'orage.»

Hier, c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la baie est comme barrée par une chaîne d'îlots de granit: il fallait voir les lames courir à l'assaut et se lancer follement contre ces masses avec d'effroyables clameurs; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une blancheur éblouissante, et se retiraient avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur.

Nous étions témoins de ces luttes étranges, du haut d'une falaise où nous avions peine à tenir contre les secousses du vent. Le tumulte immense de la mer, la course bruyante des vagues, celle non moins rapide, mais silencieuse, des nuages, les oiseaux de marine qui flottaient dans le ciel, balançant leur corps grêle entre deux ailes arquées et d'une envergure démesurée, tout cet ensemble d'harmonies sauvages et retentissantes qui venaient converger à l'âme de deux êtres hauts de cinq pieds, plantés sur la crête d'une falaise, secoués comme deux feuilles par l'énergie du vent, et, dans cette immensité, pas plus apparents que deux oiseaux perchés sur une motte de terre. Oh!

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c'était quelque chose d'étrange et d'admirable, un de ces moments d'agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble, où l'âme et la nature se dressent de toute leur hauteur Tune en face de l'autre.

De la hauteur, nous descendîmes dans une gorge qui ouvre une retraite marine, comme savaient en décrire les anciens, à quelques flots paisibles qui viennent s'y endormir en murmurant, tandis que leurs frères insensés battent les écueils et luttent entre eux. Des quartiers énormes de granit gris, bariolés de mousses blanches, sont répandus en désordre sur le penchant de la colline qui a ouvert cette anse en se creusant. On dirait, tant étrangement ils sont posés et tant ils inclinent vers la chute, qu'un géant s'est amusé un jour à les précipiter du haut de la côte et qu'ils se sont arrêtés là où un obstacle s'est rencontré, les uns à quelques pas du point de départ, les autres à mi-côte; mais encore semblent-ils plutôt suspendus qu'arrêtés, pu plutôt ils paraissent rouler toujours. Le bruit des vents et des flots, qui s'engouffre dans cet enfoncement sonore, y rend les plus belles harmonies. Nous y fîmes une halte assez longue, appuyés sur nos bâtons et tout émerveillés.

Le 9 (décembre). — La lune luisait encore avec quelques étoiles quand la cloche nous a appelés à la messe. J'aime particulièrement cette messe matinale qui se dit entre les dernières lueurs des étoiles et les premiers rayons du soleil.

Le soir, Hippolyte et moi avons pris le long des côtes. Nous voulions voir quel est l'Océan sur la fin d'un jour de décembre gris et calme. La brume nous voilait le lointain des eaux, mais donnait assez d'espace à la vue pour laisser soupçonner l'infini. Nous étions postés sur une pointe qui porte une hutte de douanier, et nous nous tenions adossés à la hutte. A droite, un bois répandu sur le penchant de la côte étalait dans une lueur pâle ses rameaux rtus et effilés qui sifflaient légèrement. A gauche, bien loin, la tour des Ébihens tantôt disparaissait à moitié comme noyée dans les ombres, tantôt reparaissait avec une faible lueur au

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front, quand un rayon furtif du crépuscule parvenait à tromper les nuages. Le bruit de la mer était calme et rêveur comme aux plus beaux jours; seulement il avait quelque chose de plus plaintif. Notre oreille suivait ce bruit qui se développait sur toute la longueur de la côte, et nous ne reprenions haleine qu'après que la lame qui l'avait épanché s'était retirée pour faire place à celle qui suivait. C'est, je crois, de la voix grave et profonde que roule la lame qui déferle et du bruit grêle et pierreux de la lame qui s'en va en froissant légèrement le sable et les coquillages, que naît ce timbre extraordinaire du chant de la mer. Mais pourquoi décomposer cette musique? Je ne dirai jamais rien qui vaille là-dessus, car je n'entends rien à l'analyse ; revenons donc au sentiment.

L'ombre s'épaississait autour de nous et nous ne songions pas à partir, car l'harmonie de la mer allait s'agrandissant à mesure que tout se taisait sur la terre et que la nuit déployait ses mystères. Semblables à ces statues que les anciens plaçaient sur les promontoires, nous demeurions immobiles, comme fascinés et liés par le charme de l'Océan et de la nuit. Nous ne donnions d'autre signe de vie que de lever la tête lorsque nous entendions passer l'aile sifflante des canards sauvages.

La suite de mes errantes fortunes m'a amené sur un cap solitaire de Bretagne pour y rêver tout un soir d'automne. Là se sont tus durant quelques heures tous ces bruits intérieurs qui ne se sont jamais bien calmés depuis que la première tempête s'est élevée dans mon sein. Là, toutes les mélancolies douces et célestes sont entrées en troupe dans mon âme avec les accords de l'Océan, et mon âme a erré comme dans un paradis de rêveries. Oh! quand j'aurai quitté le Val et versé mes larmes d'adieu dans le sein de votre amitié, quand je serai à Paris, où il n'y a ni val ni Océan, ni âmes comme vous, quand j'irai seul avec mes tristesses et mon âme encline à se désespérer, ohl combien je verserai de pleurs au souvenir de nos soirées, car le bonheur, c'est la pluie fine et douce qui pénètre l'âme, mais qui en jaillit après en sources de larmes.

68 Maurice de Guérin.

Le 20 (décembre). — Je n'ai jamais goûté avec autant d'intimité et de recueillement le bonheur de la vie de famille. Jamais ce parfum qui circule dans tous les appartements d'une maison pieuse et heureuse ne m'a si bien enveloppé. C'est comme un nuage d'encens invisible que je respire sans cesse. Tous ces menus détails de la vie intime dont l'enchaînement constitue la journée sont pour moi autant de nuances d'un charme continu qui va se développant d'un bout à l'autre du jcur.

Le salut du matin qui renouvelle en quelque sorte le plaisir de la première arrivée, car la formule avec laquelle on s*aborde est à peu près la même, et d'ailleurs la séparation de la nuit imite assez bien les séparations plus longues, comme elles étant pleine de dangers et d'incertitudes; le déjeuner, repas dans lequel on fête immédiatement le bonheur de s'être retrouvé; la promenade qui suit, sorte de salut et d"adoration que nous allons rendre à la nature;1 notre rentrée et notre clôture dans une chambre toute lambrissée à l'antique, donnant sur la mer, inaccessible au bruit du ménage, en un mot, vrai sanctuaire de travail; le dîner qui nous est annoncé, non par le son de la cloche qui rappelle trop le collège ou la grande maison, mais par une voix douce: la gaieté, les vives plaisanteries, les causeries ondoyantes qui flottent sans cesse durant le repas; le feu pétillant de branches sèches autour duquel nous pressons nos chaises immédiatement après; les douces choses qui se disent à la chaleur de la flamme qui bruit tandis que nous causons, et, s'il fait soleil, la promenade au bord de la mer qui voit venir à elle une mère, son enfant dans les bras, le père de cet enfant et un étranger, ces deux-ci un bâton à la main; les lèvres roses de la petite fille qui parlent en

i éd. 1862 (Reiiquiae): à la nature; car, à mon avis, après avoir adoré Dieu dans la prière du matin, il est bon (Guérin a d'abcrd écrit: il est vraiment juste et salutaire) d'aller plier un genou devant cette puissance mystérieuse qu*il a livrée aux adorations secrètes de quelques hommes (Guérin a ajouté puis raturé: au même degré que les saints sont présentés par l'Eglise aux hommages des fidè'.es) voy. A. Lefranc, Maurice Guérin p. 103 s.

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même temps que les flots, quelquefois les larmes qu'elle verse, et les cris de la douleur enfantine sur le rivage de la mer; nos pensées à nous, en considérant la mère et l'enfant qui se sourient, ou l'enfant qui pleure et la mère qui tâche de l'apaiser avec la douceur de ses caresses et de sa voix ; l'Océan qui va toujours roulant son train de vagues et d3 bruits; les branches mortes que nous coupons en nous en allant çà et là dans le taillis, pour allumer au retour un feu prompt et vif; ce petit travail de bûcheron qui nous rapproche de la nature et nous rappelle l'ardeur singulière de M. Félipour le même labeur; les heures d'étude etd'épanchement poétique, qui nous mènent jusqu'au souper; ce repas qui nous appelle avec la même douce voix et se passe dans les mêmes joies que le dîner, mais moins éclatantes, parce que le soir voile tout, tempère tout; la soirée qui s'ouvre par l'éclat d'un feu joyeux, et, de lecture en lecture, de causeries en causeries, va expirer dans le sommeil; à tous les charmes d'une telle journée ajoutez je ne sais quel rayonnement angélique, quel prestige de paix, de fraîcheur et d'innocence, que répandent la tête blonde, les yeux bleus, la voix argentine, les ris, les petites moues pleines d'intelligence d'un enfant qui, j'en suis sûr, fait envie à plus d'un ange, qui vous enchante, vous séduit, vous fait raffoler avec un léger mouvement de ses lèvres, tant il y a de puissance dans la faiblesse! à tout cela ajoutez enfin les rêves de l'imagination, et vous serez loin encore d'avoir atteint la mesure de toutes ces félicités intimes.

Le 21 (décembre). — Depuis quelques jours le temps est au pire. La pluie tombe et le vent souffle par rafales, mais avec une telle furie qu'il semble que tout va s'en aller en proie à ces giboulées redoutables. Voilà trois nuits de suite que je suis réveillé en sursaut par un de ces grains qui passent régulièrement vers l'heure de minuit. Ils livrent à la maison un si furieux assaut que tout est mis en tremblement et frissonne dans l'intérieur. Je me dresse à moitié sur mon lit et j'écoute passer l'ouragan, et mille Bibl. rom 132/136. 5

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pensées qui dormaient, les unes à la surface, les autres au plus profond de mon âme, s'agitent et se lèvent.

Tous les bruits de la nature: les vents, ces haleines formidables d'une bouche inconnue, qui mettent en jeu les innombrables instruments disposés dans les plaines, sur les montagnes, dans le creux des vallées ou réunis en masse dans les forêts; les eaux, qui possèdent une échelle de voix d'une étendue si démesurée, à partir du bruissement d'une fontaine dans la mousse jusqu'aux immenses harmonies de l'Océan; le tonnerre, voix de cette mer qui flotte sur nos têtes; le frôlement des feuilles sèches, s'il vient à passer un homme ou un vent follet; enfin, car il faut bien s'arrêter dans cette énumération qui serait infinie, cette émission continuelle de bruits, cette rumeur des éléments toujours flottante, dilatent ma pensée en d'étranges rêveries et me jettent en des étonnements dont je ne puis revenir. La voix de la nature a pris un tel empire sur moi que je parviens rarement à me dégager de la préoccupation habituelle qu'elle m'impose, et que j'essaye en vain de faire le sourd. Mais s'éveiller à minuit, aux cris de la tempête, être assailli dans les ténèbres par une harmonie sauvage et furieuse qui bouleverse le paisible empire de la nuit, c'est quelque chose d'incomparable en fait d'impressions étranges; c'est la volupté dans la terreur.

Mordreux, 2 janvier 1834.

Je terminais ainsi avant-hier au soir une lettre à Frédéric: «Je vous écris dans les dernières heures de 1833. Il y a je ne sais quelle tristesse solennelle dans cette agonie de l'année. J'ai le cœur plein de pensées étranges et lamentables, car la tempête rugit au dehors, et l'année expire dans les convulsions d'une nuit sombre et orageuse.»

J'ai souffert étrangement tout le long de cette soirée. L'incroyable rapidité de la fuite de la vie, le mystère de nos destinées, les terribles questions que le doute adresse parfois aux hommes les mieux affermis dans leur croyance, enfin cet état qui revient pour moi assez souvent, dans

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lequel l'âme, comme Lénore, se sent emportée bride abattue vers je ne sais quelles régions lugubres, tout cela s'était emparé de moi. Dans la même soirée j'ai reçu la confirmation d'une nouvelle qui bruissait autour de nous depuis quelques jours: la défaite d'un grand homme qui a rendu sa plume comme les braves rendent leur épée, l'indignation dans le coeur et les larmes aux yeux. Pauvre M. Féli! vous m'avez souvent pressé contre votre sein, j'ai respiré votre âme, et mon regard timide et indigne a plongé jusqu'au fond de votre cœur; car il y avait des jours où vous deveniez si transparent, si limpide, qu'on voyait jusqu'au fond de vous, comme dans la plus claire fontaine. Oh! quelle douleur s'empare de moi quand je vous vois si méconnu, et souffrant tant de mal pour tout le bien que vous avez voulu faire! Quel homme mieux que vous a pu dire au Seigneur: «Le zèle de votre maison me dévore?» et vous avez été réputé parmi ceux que Satan envoie pour jeter l'alarme dans la maison du Seigneur!1

Au Val, 20 janvier.

J'ai passé trois semaines à Mordreux, au sein d'une famille, la plus paisible, la plus unie, la plus bénie du ciel, qui se puisse imaginer. Et cependant, dans ce calme, dans cette douce monotonie de la vie familière, mes jours étaient animés intérieurement, si bien que je ne crois pas avoir jamais éprouvé une pareille inquiétude de cœur et de tête. Je ne sais quel étrange attendrissement s'était emparé de tout mon être et me tirait les larmes des yeux pour un rien, comme il arrive aux petits enfants et aux vieillards. Mon sein se gonflait à tout moment, et mon âme s'épanchait en elle-même en élans intimes, en effusions de larmes et de paroles intérieures. Je ressentais comme une molle

1 La fin de la page est effacée dans le manuscrit original, et les deux feuillets suivants ont été enlevés sans doute par Guérin lui-même. (Note de Trébutien.)

72 Maurice de Guérin.

fatigue qui appesantissait mes yeux et liait parfois tous mes membres. Je ne mangeais plus qu'à contre-cœur, bien que l'appétit me pressât; car je suivais des pensées qui m"enivraient d'une telle douceur, et le bonheur de mon âme communiquait à mon corps je ne sais quelle aise si sensible, qu'il répugnait à un acte qui le dégradait d'une si noble volupté. Je m'efforçais bien de résister à cette exaltation dangereuse, à cette impétuosité de sentiment dont je sentais le péril; mais j'étais trop en proie pour me sauver, et, selon toutes les apparences, c'en était fait de moi, si je n'eusse trouvé une puissante diversion dans la contemplation de la nature. Je me mis à la considérer encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la fermentation s'adoucit, car il sortait des champs, des flots, des bois une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. Cette fusion des impressions calmes de la nature avec les rêveries orageuses du cœur, engendra une disposition d'âme que je voudrais retenir longtemps, car elle est des plus désirables pour un rêveur inquiet comme moi. C'est comme une extase tempérée et tranquille qui ravit l'âme hors d'elle-même sans lui ôter la conscience d'une tristesse permanente et un peu orageuse. Il arrive aussi que l'âme est pénétrée insensiblement d'une langueur qui assoupit toute la vivacité des facultés intellectuelles et l'endort dans un demi-sommeil vide de toute pensée, dans lequel néanmoins elle se sent la puissance de rêver les plus belles choses. D'autres fois, c'est comme un nuage aux teintes molles qui se répand sur l'âme et y jette cette ombre douce qui invite au recueillement et au repos. Aussi les inquiétudes, les ardeurs, toute la foule turbulente qui bruit dans la cité intérieure fait-elle silence, quelquefois se prend à prier et finit toujours par s'arranger pour le repos. Rien ne peut figurer plus fidèlement cet état de l'âme, que le soir qui tombe en ce moment. Des nuages gris, mais légèrement argentés par les bords, sont répandus également sur toute la face du ciel. Le soleil, qui s'est retiré il y a peu d'instants,

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a laissé derrière lui assez de lumière pour tempérer quelque temps les noires ombres et adoucir en quelque sorte la chute de la nuit. Les vents se taisent, et l'Océan paisible ne m'envoie, quand je vais l'écouter sur le seuil de la porte, qu'un murmure mélodieux qui s'épanche dans l'âme comme une belle vague sur la grève. Les oiseaux, gagnés les premiers par l'influence nocturne, se dirigent vers les bois et font siffler leurs ailes dans les nuages. Le taillis qui couvre toute la pente de la côte du Val, retentissant tout le jour du ramage du roitelet, du sifflement gai du pivert et des cris divers d'une multitude d'oiseaux, n'a plus aucun bruit dans ses sentiers ni sous ses fourrées, si ce n'est le piaulement aigu jeté par les merles qui jouent entre eux et se poursuivent, tandis que les autres oiseaux ont déjà le cou sous l'aile. Le bruit des hommes, qui se taisent toujours les derniers, va s'effaçant sur la face des champs. La rumeur générale s'éteint, et l'on n'entend guère venir de clameurs que des bourgs et des hameaux, où il y a, jusque bien avant dans la nuit, des enfants qui crient et des chiens qui aboient. Le silence m'enveloppe, tout aspire au repos, excepté ma plume qui trouble peut-être le sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et alors, qu'elle cesse: car ce que j'écris, ce que j'ai écrit et ce que j'écrirai ne vaudra jamais le sommeil d'un atome.

10 heures du soir. — Dernière promenade, dernière visite à la mer, aux côtes, à tout ce magnifique paysage qui m'enchante depuis deux mois. L'hiver nous sourit avec toute la grâce du printemps, et nous donne des jours qui font chanter les oiseaux et pousser la verdure aux rosiers dans les jardins, aux églantiers dans les bois et aux chèvrefeuilles le long des murs et des rochers où ils grimpent. Sur les deux heures, nous avons pris ce sentier qui circule avec tant de grâce parmi les ajoncs fleuris et les rudes gazons des falaises, longe les champs de blé, s'incline vers les

74 Maurice de Guérin.

ravines, s'insinue entre les haies et s'élance hardiment vers les roches les plus hautaines. Le but de la promenade était un promontoire qui domine la baie de Quatre- Vaux. La mer brillait de tout son éclat et brisait à cent pieds au-dessous de nous avec des bruits qui passaient par nos âmes en montant vers le ciel. Vers l'horizon, des barques de pêcheurs épanouissaient sur l'azur leurs voiles d'une blancheur éclatante, et nos regards allaient alternativement de cette petite flotte à une autre plus nombreuse qui se balançait avec des chants, plus près de nous; c'était une foule innombrable d'oiseaux de marine qui faisaient gaiement leur pêche et nous réjouissaient la vue par l'éclat de leur plumage et l'élégance de leur port sur les flots. Ces oiseaux, ces voiles, la beauté du jour, la sérénité universelle, donnaient un air de fête à l'Océan et remplissaient mon âme d'un enthousiasme joyeux, malgré le fonds d'idées tristes que j'avais apporté sur notre promontoire. Cependant je me livrais de toute la force de mon regard à la contemplation des caps, des rochers, des îles, m'efforçant d'en lever comme une empreinte et de la transporter dans mon âme. Au retour, j'ai foulé religieusement, et avec un regret à chaque pas, ce sentier qui m'a mené si souvent à de si belles contemplations et en si douce compagnie. Il est si plein de charmes ce sentier quand il arrive dans le taillis et qu'il s'avance entre des coudriers qui le dominent et une haie de buis qui croît librement en broussailles! Là, la joie que m'avait communiquée la nature a expiré et j'ai été pris de la mélancolie du départ. Demain fera pour moi de cette mer, de ces côtes, de ces bois, de tant de charmes que j'y ai goûtés, un songe, une pensée flottante que je contemplerai avec une autre pensée. Et pour prendre de ces doux lieux autant que je pouvais et comme s'il eût été en leur pouvoir de se donner à moi, je les suppliais intérieurement de se graver en mon âme, d'envoyer en moi quelque chose d'eux-mêmes qui ne passât point. En même temps j'écartais les branches des buis, des buissons, des fourrés épais, et j'enfonçais ma tête dans l'intérieur

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pour respirer les sauvages parfums qu'ils recèlent, pénétrer dans leur intimité et, pour ainsi dire, leur parler dans le coeur.

La soirée s'est passée comme d'habitude en causeries, en lectures. Nous sommes revenus sur le bonheur des jours passés. J'en ai tracé une faible image dans ce cahier, nous l'avons contemplée mélancoliquement comme celle d'un trépassé des plus chers, des plus doux.

Hippolyte est couché. J'écris ceci dans la solitude et le silence de la nuit, à côté d'un feu qui s'éteint. J'ai été prêter l'oreille sur la porte aux bruits du dehors. Il y en a peu: l'Océan s'est retiré au loin, il est calme, il dort, on ne l'entend pas. L'Arguenon circule librement dans les grèves, la lune se promène dans son courant, et ses gués, où les eaux bouillonnent, nous envoient un léger murmure. La brise soupire à peine dans le bois et tout le reste est tranquille.

Adieu, adieu, séjour bien-aimé! Si tu m'aimes et que tu doutes de ma constance, écoute ceci qui te rassurera: je perds la moitié de mon âme en perdant la solitude. J'entre dans le monde avec une secrète horreur.

Caen, 24 janvier.

Je viens de parcourir quelques rues de cette ville à la lueur de quelques pâles réverbères. Qu'ai-je vu? Les noirs fantômes des églises et de leurs clochers dont je n'ai pu saisir que les masses; mais le mystère de la nuit qui les enveloppe et n'arrête pas leurs dimensions comme ferait l'éclat du jour, ajoute à leur religion et m'a pénétré d'un sentiment qui vaut mieux, je crois, que celui des formes. Ma pensée s'est élevée indéfiniment vers le ciel avec ces flèches qui semblaient ne point prendre fin, et elle a rôdé avec terreur tout autour de ces nefs mornes comme des tombeaux. Voilà tout. Il y avait foule dans les rues, mais qu'est-ce que la foule dans la nuit, et même le jour? Dans la nuit, j'aime mieux le bruit des vents, et durant le jour, ces grandes assemblées tantôt silencieuses et tantôt

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mugissantes, qu*on appelle forêts. D'ailleurs j'ai rencontré de ces hommes qui me font toujours fuir et rentrer au plus vite, des étudiants qui s'en allaient portant fièrement leurs habits, et respiraient dans tous leurs traits je ne sais quelle expression qui m'intimide et me met en déroute. 0 mon cahier! mon doux ami, combien j'ai senti que je t'aimais en me dégageant de cette multitude. Aussi me voici maintenant à toi quoique la nuit soit bien avancée et que je sois tout brisé de fatigue; tout à toi pour te conter mes peines et t'entretenir paisiblement dans le secret. Pourrais-je assez revenir sur des souvenirs encore tout trempés de mes larmes et qui demeureront toujours incorruptibles dans mon âme? Ce bon Hippolyte et son adorable Marie! Je lui avais dit adieu; elle m'avait répondu avec quelques paroles de la plus touchante bonté; j'avais balbutié encore quelques mots et m'étais mis à descendre rapidement l'escalier, croyant qu'elle n'avait pas passé le seuil de la porte et que tout était fini, lorsque j'entendis un nouvel adieu qui me venait d'en haut; je levai la tête et je la vis penchée sur le balustre. Je répondis faiblement, bien faiblement, car sa voix avait achevé ce qui me restait de forces pour retenir mes larmes...

Paris, 1er février.

Mon Dieu, fermez mes yeux, gardez-moi de voir toute cette multitude dont la vue soulève en moi des pensées si amères, si décourageantes. Faites qu'en la traversant je sois sourd au bruit, inaccessible à ces impressions qui m'accablent quand je passe parmi la foule; et pour cela mettez devant mes yeux une image, une vision des choses que j'aime, un champ, un vallon, une lande, le Cayla, le Val, quelque chose de la nature. Je marcherai le regard attaché sur ces douces formes, et je passerai sans ressentir aucun froissement.

Le 17 (février). — 0 pureté des champs! J'allais sans cesse montant de la nature à Dieu, et redescendant de Dieu à la nature. C'était là ma vie intérieure mêlée de quelques

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mélancolies, de quelques tressaillements du cœur, mais qui ne faisaient qu'adoucir ou presser le cours de mes pensées sans les altérer. Rien de souillé n'entrait dans mon âme et je sentais s'accroître les forces de mon intelligence; car lorsque l'homme intérieur est pur, sa pensée s'élève sans obstacle et va toujours s'approchant de la source de toute force intellectuelle. Je commençais à dominer mes découragements et à prendre cette belle et noble confiance d'un cœur qui se sent l'ami de Dieu et qui ne saurait s'abattre tant qu'il s'appuie sur ce sentiment.

Le 16 mars. — Il se passe maintenant en moi quelque chose de bien étrange. Il ne m'est peut-être jamais arrivé de recevoir de plus fortes preuves de mon impuissance intellectuelle que dans ces dernières semaines et je vais mon train comme si rien n'était; j'écris intrépidement quantité d'articles qui sont reçus, j'ignore par quel miracle, dans un petit journal. Je ne sais en vérité ce qu'il faut le plus admirer de l'excès de bonté des hommes qui accueillent de si pauvres essais, ou de mon incroyable assurance à lancer de pareilles sottises dans le monde. D'où me vient donc cet extrême courage? Oh! je puis m'avouer le sentiment qui me l'inspire; il est pur, il est louable celui-là, et il arrive si rarement que je puisse contempler face à face une de mes pensées sans avoir à baisser les yeux, que je dois enregistrer ici celle qui me donne une énergie si inusitée. Je travaille uniquement pour mon père et pour mes amis, toute ma force est en eux. et ce n'est pas moi qui travaille, mais eux qui travaillent en moi. Il est vrai que, trois ans durant, ils ont perdu leur peine à me pousser, à m'aiguilionner, et qu'il y avait là de quoi mourir de honte et de remords, si mon âme pouvait élever un sentiment, celui du repentir, par exemple, à quelque degré d'énergie.

Le 23 (mars). — Oh! que je me hâte donc de retenir ici autant qu'il est possible les ravissements de cette journée, que je me hâte d'écrire qu'en ce jour j'ai été heureux du

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plus sublime bonheur, celui d'un homme qui entrevoit quelque chose des voluptés du ciel, que je me suis senti puissant pour le bien et plein de l'amour de Dieu et des hommes. Oui, il faut se hâter de l'écrire, car ces nobles exaltations durent peu dans mon âme, car demain.1 . .

Il me semble insupportable de paraître devant les hommes autre que Ton est devant Dieu. Mon plus rude supplice en ce moment est l'estim que les belles âmes font de moi. On dit qu'au jugement dernier le secret des consciences sera révélé à tout l'univers: je voudrais qu'il en fût ainsi de moi dès aujourd'hui et que la vue de mon âme fût ouverte à tous venants.

Le 20 avril. — 0 mon cahier, tu n'es pas pour moi un amas de papier, quelque chose d'insensible, d'inanimé; non, tu es vivant, tu as une âme, une intelligence, de l'amour, de la bonté, de la compassion, de la patience, de la charité, de la sympathie pure et inaltérable. Tu es pour moi ce que je n'ai pas trouvé parmi les hommes, cet être tendre et dévoué qui s'attache à une âme faible et maladive, qui l'enveloppe de son affection, qui seul comprend son langage, devine son cœur, compatit à ses tristesses, s'enivre de ses joies, la fait reposer sur son sein ou s'incline par moments sur elle pour se reposer à son tour ; car c'est donner une grande consolation à celui que l'on aime que de s'appuyer sur lui pour prendre du sommeil ou du repos. Il me faut, à moi, un amour comme celui-là. un amour de compassion. Je n'ai rien qui puisse m'en susciter un comme on en voit tant dans le monde, un amour d'égal à égal, un amour d'âmes pareilles, d'âmes qui vont l'une vers l'autre, parce qu'elles se sont vues réciproquement grandes et belles, comme deux étoiles qui, s'étant aperçues des deux bouts du ciel, iraient se rejoindre à travers l'espace. Pour être

1 II y a une lacune dans le manuscrit: un feuillet manque. (Note de Tribut ien.)

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aimé, tel que je suis, il faudrait qu'il se rencontrât une âme qui voulût bien s'incliner vers son inférieure, une âme forte qui pliât le genou devant la plus faible, non pour l'adorer, mais pour la servir, la consoler, la garder, comme on fait pour un malade; une âme enfin douée d'une sensibilité humble autant que profonde, qui se dépouillât assez de l'orgueil si naturel même à l'amour, pour ensevelir son cœur dans une affection obscure, à laquelle le monde ne comprendrait rien, pour consacrer sa vie à un être débile, languissant et tout intérieur, pour se résoudre à concentrer tous ses rayons sur une fleur sans éclat, chétive et toujours tremblante, qui lui rendrait bien de ces parfums dont la douceur charme et pénètre, mais jamais de ceux qui enivrent et exaltent jusqu'à l'heureuse folie du ravissement.

Le 1 er mai. — Toujours à charge, toujours contraint d'emprunter mon existence. Les lèvres de l'enfant qui vient de naître ont assez d'énergie pour sucer la mamelle, et moi, au plus fort de la jeunesse, je n'ai pas assez de vigueur pour gagner ma subsistance, pour pomper un peu de vie.

Le 7 (mai). — Pluie douce. — Il n'y avait pas un souffle dans l'air. La pluie tombait paisiblement avec une monotonie qui ne manquait pas de charme. La feuillée s'inclinait sous l'eau du ciel, et chaque goutte, en frappant les feuilles, leur imprimait une petite oscillation qui recommençait sans cesse. C'était comme un frémissement général qui avait saisi les massifs de verdure, un tressaillement de joie et de volupté. L'air, imprégné d'une humidité chaude et chargé de tous les parfums de mai, portait à la langueur et blasait presque à force de mollesse et de senteurs tièdes.

Maintenant tous mes entretiens avec la nature, cette autre consolatrice des affligés, se passent dans un petit jardin de la rue d'Anjou-Saint-Konoré, tout proche de la rue de la Pépinière. Avant-hier au soir, j'avais passé mon bras autour d'un tronc de lilas, et je chantais à demi-voix:

80 Maurice de Guérin.

Que le jour me dure, de J. J. Cet air touchant et mélancolique, mon attitude, le calme de la soirée, et, plus que tout cela, cette habitude qu'a mon âme de résumer le soir toutes ses tristesses, de s'entourer de nuages pâles vers la fin des journées, me jetèrent dans le sentiment profond, intime, immense de ma misère, de mon indigence intérieure. Je me voyais pauvre, bien pauvre, pitoyable et entièrement incapable d'avenir. Il me semblait en même temps entendre bruire au-dessus de ma tête, bien haut, bien loin, ce monde de pensée et de poésie vers lequel je m'élance si souvent sans pouvoir l'atteindre jamais. Je songeais à ceux de mon âge qui ont assez d'ailes pour y arriver, mais sans jalousie et comme nous regardons d'ici-bas les élus et leur félicité. Cependant mon âme brûlait, haletait, se débattait contre son impuissance. Il y avait quelque chose en elle du désespoir et des élancements stériles de la passion chez ces infortunés qui ne peuvent que rêver l'amour et dans leurs songes pressent avec délire contre leur sein un fantôme brûlant. La tige du lilas que j'étreignais s'agitait sous mon bras; je croyais la sentir se remuer spontanément, et toutes ses feuilles, qui frissonnaient, rendaient un bruit doux qui me paraissait comme un langage, comme un murmure de lèvres qui balbutient des mots de consolation. 0 mon lilas, je te pressais dans ce moment comme le seul être en ce monde contre qui je pusse appuyer ma chancelante nature, comme le seul capable de souffrir un embrassement de moi, et assez compatissant pour se faire le support de ma misère! De quoi t'ai-je payé? De quelques larmes qui sont tombées sur ta racine.

Le 18 (mai). — Ma misère intérieure gagne, je n'ose plus regarder au dedans de moi.

Le 25 (mai). — On me blâmera sans doute; mais est-il en mon pouvoir d'exprimer autre chose que ce que j'éprouve? Les expériences s'accumulent, il n'y a plus moyen de douter. Je n'ai plus de refuge que dans la résignation. Je prévoyais bien, quand je mis le pied sur

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le premier degré de mes tentatives et de mes essais, que je m'estimerais heureux de rencontrer, après avoir tout parcouru, non pas un emplacement de médiocre étendue pour asseoir ma vie et respirer à mon aise, mais un petit trou pour m'y blottir et m'y tenir coi jusqu'à la fin. Ma prévision s'est ponctuellement réalisée: je n'ai plus d'autre asile que la résignation, et je m'y sauve en grande hâte, tout tremblant et éperdu. La résignation, c'est le terrier creusé sous les racines d'un vieux chêne ou dans le défaut de quelque roche, qui met à l'abri la proie fuyante et longtemps poursuivie. Elle enfile rapidement son ouverture étroite et ténébreuse, se tapit au fin fond, et là, tout accroupie et ramassée sur elle-même, la coeur lui battant à coups redoublés, elle écoute les aboiements lointains de la meute et les cris des chasseurs. Me voilà dans mon terrier. Mais, le danger passé, la proie regagne les champs, va revoir le soleil et la liberté; elle retourne toute joyeuse à son tapis de serpolet et d'herbes savoureuses, qu'elle a laissé à demi brouté, elle reprend les habitudes de sa vie errante et sauvage. Les blés, les vignes, les taillis, les bu:ssons, les fleurs, sa litière dans une touffe d'herbe ou dans la mousse sous un hallier, ses sommes, ses songes, sa vague et douce existence, tout est à elle de nouveau; et moi pour longtemps effarouché, je ne sortirai plus, je demeurerai à tout jamais confiné dans ma souterraine demeure. Faut-il m'en plaindre? Pourquoi le ferais-je? Je trouve au fond de ma cache la sûreté, un certain calme et autant de place qu'il en faut à mon âme pour ses petites évolutions. Un rayon de lumière doux et subtil se glisse chez moi et y entretient à peu près autant de jour que dans la cellule d'une abeille. Pour peu que le vent m'apporte de fois à autre quelques bouffées de parfums sauvages, et que mon oreille saisisse quelques accents éloignés des mélodies de la nature, qu'aurai-je à regretter? L'araignée qui se balance, le soir, sur son fil, entre deux feuilles, s'embarrasse-t-elle du vol de l'aigle et des ailes de tous les oiseaux? Et l'imagination de l'oiseau qui couve sa nitée sous ur

82 Maurice de Guérinî

buisson, bien à couvert, a-t-elle regret aux caprices de sa liberté et aux molles ondulations de son vol dans le haut des airs? Je n'ai jamais eu la liberté de l'oiseau, ni ma pensée n'a été aussi heureuse que ses ailes: endormonsnous dans la résignation comme l'oiseau sur son nid.

Le 26 (mai). — Pourquoi m'inquiéter en me demandant sans cesse: que ferai-je de ma vie? Je l'ai appliquée à bien des choses, et elle n'a eu de prise sur aucune; avec une apparence d'aptitude, je demeure inutile et je souffre dans une position presque sans ressource. Mais qui sait si, tout superflu que je semble dans la société, Dieu ne soutire pas de moi quelque bien que j'ignore, s'il ne m'a pas donné à l'insu de moi-même quelque vertu, quelque influence secrète pour le bien ces hommes? Toutes les fois que je serai poursuivi par cette fatale pensée de mon inutilité et de mon impuissance, je me réfugierai dans celle-ci: que la Providence tire de moi quelque profit et me fait servir à un usage caché, n'exigeant de moi que mon consentement et ma foi à cette mission qu'elle n'a pas voulu me révéler. Par cet acquiescement de ma volonté, je féconde le bien imperceptible que j'accomplis, j'y sème des mérites qui germeront secrètement et fleuriront en récompenses célestes dans les champs d'un monde meilleur. Les voies qui mènent les créatures de la terre au ciel ne se ressemblent pas: quelques-unes paraissent s'écarter étrangement, qui néanmoins aboutissent au centre commun; chacune a ses détours, ses coudes, ses dédales mystérieux. Peut-être parmi tous les chemins que1 suivent les hommes, y en a-t-il un plus grand nombre qu'on n'a coutume de le croire, qui débouchent dans le ciel, mais je suis persuadé que tous sont difficiles. Quoi qu'il en soit, j'avance dans le mien, qui est fort ténébreux, avec pleine confiance. — Cette pensée constante que j'ignore l'œuvre de bien à iaquelle le Seigneur m'applique me disposera à respecter

1 édit. qui

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toutes les créatures, à m'incliner devant tous les êtres, à me conduire sur la terre comme dans un temple où toutes choses remplissent un ministère sacré, où les atomes de poussière sont autant de lévites dont les légions innombrables se prosternent et prient dans les fentes du pavé.

Le 10 juin. — Quand j'entame un sujet, mon amourpropre s'imagine que je fais merveille, et quand j'ai fini je n'aperçois qu'un mauvais pastiche composé avec des restes de couleur, raclés sur la palette des autres et grossièrement amalgamés sur la mienne. Mais, au fait, pourquoi me tracasser sans fin avec cette pensée? Je fais de mon mieux, je vais jusqu'où je puis, et au diable le qu'en dira-t-on. Cette philosophie est de date récente. Depuis tantôt huit jours, j'ai fait de grands progrès dans l'abnégation, la résignation, le dépouillement de toute haute pensée. Je suis rentré dans ma pauvre petite coque et tâche à m'y arranger de mon mieux, dans la résolution de n'en plus sortir. Je nargue mon imagination qui a voulu voyager par les airs comme la tortue; j'insulte à plaisir mes prétentions, bien que timides, qui crèvent de dépit; je raille avec volupté le moi superbe qui regimbe vainement contre l'aiguillon du sarcasme intérieur; je me mords comme le scorpion dans le brasier pour en finir plus vite.

Le 13 (juin). — Et je ne suis pas une dérision, un hochet, quelque chose que les petits enfants poursuivent de leurs moqueries, un être devant qui les plus faibles se redressent, que le pied d'un garçon de dix ans écrase sans que je puisse même me tordre comme le ver sous la roue? Tous les enfants que je rencontre ont comme un instinct avec lequel ils devinent l'imbécillité de mon caractère, et tout aussitôt ils en usent avec moi comme le maître avec l'esclave; leur première idée, dès qu'ils m'aperçoivent, est de me prendre en jouet, de m'agacer avec la mordante naïveté de leur âge. Je ne leur en veux pas: il est dans leur nature de faire servir à leur divertissement tout ce qui est plus faible que leurs faibles mains.

84 Maurice ce Guérir.

Au Parc (Eure-et-Loir), 25 juin.

Comment1 exprimer ce que j'ai éprouvé en m'enfonçant encore une fois dans la solitude, et dans une solitude qui me rappelle le pays de mes plus doux songes, la Bre- :agr.e? car ce pays-ci décline beaucoup vers l'ouest et l'on y respire comme des émanations de la bonne contrée. L'aspect des champs est à peu près le même: il y a des chemins creux et couverts de verdure, des sentiers le long des blés, des échaliers, des clôtures d'ajonc, de genêts et de chênes rabougris: on y pétrit d'excellent beurre, et le cidre y coule assez abondamment. Je jouis de cette ressemblance, je m'appnque à l'étudier, je ravive une multitude de charmants souvenirs, ce qui, à mon gré, est un des plus doux passe-temps de l'âme. Cependant la pensée inquiète ne s'endort pas; elle m'aiguillonne et me tient sans cesse en haleine, mais ses tracasseries sont moins vives et moins tourmentantes. Allégé d'un fardeau d'inquiétudes matérielles qui m'étouffait, je m'élève plus librement dans mes imaginations; mais qu'importe? Ce sont toujours des soucis, des doutes, des perplexités; seulement je vais les chercher plus haut et dans un ordre plus vague et moins essentiel. Ce sont des chimères d'avenir qui paraissent et s'évanouissent, des recherches sur ma destinée, de beaux espoirs et des défaillances, un enchaînement étrange de toutes les pensées qui peuvent éclore dans une tête peu féconde, mais toujours en remuement, dans une imagination qui croit et ne croit pas en elle-même, qui se bat et se caresse. qu: accueille tous les rêves, toutes les impressions sans s'attacher à rien, et va toujours demandant du nouveau. Quand est-ce donc que je la subjuguerai et que je viendrai à la bonne et simple raison? Si je pouvais me rendre aux sages conseils qui me viennent de tous côtés, je plierais tout ce bagage de folles pensées, et je me mettrais, dépouillé de rêves, mais tranquille, à la suite des autres hommes.

1 voy. A. Lefranc p. 245 s Ce passage est reproduit à psu près textuellement dans une lettre à M. de Breil de Marzan.

Journal 1834. 85

Le 26 (juin). — La plus douce hospitalité, l'intimité de la nature que je fréquente librement, l'absence de toute gêne, de tout assujettissement; la réalisation de ce bonheur moitié sauvage, moitié social, que je rêvais avec tant d'ardeur à Paris, dans ma chambre étouffée et obscure, je possède tous ces biens et je ne puis m'abandonner tout entier à leur jouissance. Je me figurais qu'aussitôt ici je m'endormirais de ce demi-sommeil d'une vie égale, libre et naturelle; mais que je me connais mal, si j'espère goûter quelque part un plein repos et m'assoupir au doux bruit de l'harmonie qu'on écoute en soi-même lorsque toutes les parties de l'âme se sont mises en accord! Mes facultés, tant intellectuelles que morales, ont trop d'inégalités pour parvenir jamais à l'équilibre. Je suis ici à l'abri de tout choc extérieur. Dégagé du tumulte social, hors de la portée de ces coups qui me meurtrissent, m'irritent ou m'abattent entièrement, quand je vis au plus épais du monde, le bon ordre se rétablirait en moi, si mon mal me venait tout entier du côté de la société. Elle y est pour beaucoup, je le reconnais au grand sentiment de délivrance que j'éprouve toutes les fois que je m'en écarte; mais la nature de mon âme y entre aussi pour une grande part, la solitude me le prouve aussitôt que je reviens à elle. Alors certaines facultés inquiètes et remuantes se réveillent et relèvent, pour me tourmenter, la faculté de souffrance amère, les aigreurs, les dépits concentrés, les colères sourdes qui tombent et s'endorment sous le charme puissant de la campagne. Les sensations caressantes qui viennent en foule dans l'isolement, les vives et pénétrantes influences de la nature, flattent et chatouillent la surface de mon âme; mais, en pénétrant à l'intérieur, elles deviennent des irritants qui accroissent la puissance des facultés rêveuses et inquiètes.

Le 16 juillet. — Je commence à remarquer au dedans de

moi une chose qui adoucit un peu mes misères intimes

et qui finira peut-être par me relever à mes propres yeux,

c'est le progrès de mon âme dans l'amour et l'intelligence

Bibl. rom. 132/136. 6

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de la liberté. C'est en 1831 que mon cœur a tressailli pour la première fois à ce nom. Jusqu'à cette époque, le tempérament de mon âme, débile et tardif, m'avait laissé dans l'insensibilité et l'ignorance des voluptés de la liberté. Sa puberté s'est enfin déclarée, et les premiers élans de cette vive et puissante faculté se sont portés vers cette vierge; elle a ému mon âme à vingt et un ans, comme une jeune fille inquiétait mon cœur à quatorze, avec des sensations toutes neuves, confuses et d'un trouble délicieux. J'ai passé deux ans et demi borné aux rêveries timides et vagues d'un premier amour qui s'ignore lui-même et se nourrit de peu. Mais depuis quelques mois, j'éprouve des mouvements d'âme violents et, de temps à autre, il me vient comme des bouffées d'une chaleur puissante et enivrante qui se répandent dans mon sein. Les rêves nonchalants et indécis prennent de la consistance et deviennent actifs: ils se transforment insensiblement en pensées fortes et pleines. Autant j'avais de désirs flottants et tièdes, autant je compte de soifs ardentes. L'instinct est devenu passion.

J'arrive à une époque critique de ma vie intérieure. A un remuement étrange dans mes idées, à la croissance presque subite de plusieurs de mes facultés, à l'accélération de mon mouvement de vie intérieure, je reconnais l'approche d'une révolution que j'appelle depuis bien longtemps. Jusqu'ici j'ai laissé faire à mon caprice et au hasard pour la conduite de mes facultés; je les voyais si débiles et de si peu d'espérance que je ne les jugeais pas dignes d'avoir d'autres maîtres, mais elles m'ont détrompé. Ces enfants pâles et chétifs ont pris de la vigueur et du teint, leur constitution indécise et timide s'est enhardie et s'est tirée par un élan vif et soudain des langueurs de sa longue enfance. Je dois songer à leur destinée: la révolution interne est nécessaire, je vais embrasser la vie active et dire adieu à mes nonchalances bien-aimées, douces compagnes de mon enfance et de ma jeunesse; hélas! ce ne sera pas sans avoir la larme à l'œil. Je vais donc enfin exercer

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sérieusement mes facultés, et ce sera sous l'inspiration et le feu de la pensée brûlante comme une passion qui remplit mon âme, la pensée de la liberté, c'est-à-dire du plus grand bonheur et du plus grand progrès de l'humanité. Je ne serai qu'une fourmi portant un fétu à la construction de l'avenir; mais si petites que soient mes forces, elles n'en seront pas moins animées par une large et sainte pensée qui ne laisse jamais fléchir l'âme qu'elle habite, qui l'épure, l'étend et suffit à son bonheur: une pensée qui est à tous et dont chacun est fier ; la pensée qui pousse le siècle devant elle, la plus belle et la plus puissante après celle de Dieu, la pensée de la liberté.

Quand je sors pour la promenade, bien disposé et débarrassé de tout souci, je sens poindre au fond de mon âme, dès les premiers pas, une joie d'un ordre inaccoutumé et d'une vivacité singulière. A mesure que je gagne dans la campagne, elle monte et s'étend, tantôt avec un progrès très-rapide, tantôt lentement, suivant les accidents de la course et le temps qu'il me faut pour arriver au plus beau de ma promenade. Aussitôt que j'y suis parvenu, que je me suis posté à ma fantaisie et toujours de manière à recevoir au vif et de toutes parts les impressions de l'horizon qui m'entoure, ce sentiment progressif d'une indéfinissable volupté acquiert sa plénitude, se répand dans tout mon être et le comble.

Le 4 août. — Paris va me ressaisir, mais plus fort, plus courageux, plus en état de toutes manières d'y soutenir l'oppression de la vie. Durant six semaines que j'ai passées ici, sans étude, sans efforts, laissant aller mon âme à son gré, vivant en paresseux, mais en paresseux contemplatif et ouvert à toutes les impressions, j'ai acquis de grands accroissements. Que faut-il à mon intelligence pour s'enrichir et gagner en étendue? Des livres? un labeur opiniâtre? des fouilles profondes dans la science? Non. Une vie libre, une campagne qui m'enveloppe de verdure et de chaudes émanations, des promenades, tantôt ardentes et

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pressées, tantôt molles et traînantes, et tout ce qui roule de lumière, de nuages, de bruits ravissants, de volupté universelle autour d'un homme qui passe des journées entières adossé à un arbre, et uniquement occupé à regarder vivre la nature. Mon intelligence s'est trouvée placée dans ces conditions, et sa seule sève naturelle, échauffée par la puissante atmosphère qui l'entourait, a poussé un grand jet.

J'ai vu se détacher bien des nuages de la masse de ténèbres qui pèse sur mon âme. et qui ne s'est ébranlée que depuis peu sous le souffle tardif de mon intelligence. Je m'allège chaque jour de quelque préjugé. L'amour de la liberté envahit mon caractère et commence à y fonder une indépendance solide et raisonnée qui me raffermit sur moi-même et me prépare des forces de résistance aux rudes chocs de ce combat merveilleusement réglé et ordonné qu'on appelle la société. Je vais m'enfoncer dans la mêlée, je ne sais contre qui je vais me heurt,er; mais je suis bien sûr que les meurtrissures et les blessures pleuvront sur moi. Qu'importe? On me déconcerte avec un rien, on me culbute d'un souffle, un enfant gouverne ma timidité; qu'arrivera-t-il donc quand mon existence se trouvera liée à des hommes tout hérissés de préjugés, fiers et absolus dans leurs opinions serviles, gourmés, ampoulés, et les mains toujours prêtes à garrotter les faibles? Il arrivera qu'ils troubleront ma nature timide, qu'ils me feront horriblement souffrir dans les parties faibles et désarmées de mon âme; mais leur dard ne mordra pas ailleurs. Tandis que, sur les apparences, ils me réputeront vaincu, mon âme pressera contre elle-même avec amour, dans le temple intérieur de l'indépendance, ses opinions libres et généreuses, sa foi affranchie de toutes les menues chaînes dont la chargent grand nombre d'esprits, en me disant: «Plante là ces hommes et leurs dires, et retrempe-toi au souvenir des jours d'indépendance, quand tu courais à ton gré par la campagne, le cœur gonflé de volupté, et chantant à pleine tête des hymnes à la liberté, ou que tu savourais un jour

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paresseux d'un bout à l'autre, depuis les brises gaies du matin jusqu'aux tièdes parfums du soir, couché sous un poirier, nonchalant de toutes choses et narguant, dans ton oisiveté railleuse, les tyrans de toute espèce attachés comme des vautours aux flancs du genre humain. »

Paris, le 20 août.

Quitter la solitude pour la foule, les chemins verts et déserts pour les rues encombrées et criardes où circule pour toute brise un courant d'haleine humaine chaude et empestée; passer du quiétisme à la vie turbulente, et des vagues mystères de la nature à l'âpre réalité sociale, a toujours été pour moi un échange terrible, un retour vers le mal et le malheur. A mesure que je vais et que j'avance dans le discernement du vrai et du faux dans la société, mon inclination à vivre, non pas en sauvage ni en misanthrope, mais en homme de solitude sur les limites de la société, sur les lisières du monde, s'est renforcée et étendue. Les oiseaux voltigent, picorent, établissent leurs nids autour de nos habitations, ils sont comme concitoyens des fermes et des hameaux; mais ils volent dans le ciel qui est immense; mais la main de Dieu seule leur distribue et leur mesure le grain de la journée; mais ils bâtissent leurs nids au coeur des buissons ou les suspendent à la cime des arbres. Ainsi je voudrais vivre, rôdant autour de la société et toujours ayant derrière moi un champ de liberté vaste comme le ciel. Si mes facultés ne sont pas encore nouées, s'il est vrai qu'elles n'ont pas atteint toute leur croissance, elles ne feront leur développement qu'en plein vent et dans une exposition un peu sauvage. Mon dernier séjour à la campagne a redoublé ma conviction sur ce point.

J'ai chômé dans l'inaction la plus complète mes six semaines de vacances. A peine, pour rompre l'uniformité du far m'ente, faisais-je quelque lecture nonchalante, étendu sous un arbre, et encore plus de la moitié de mon attention était-elle emportée par une brise ou un oiseau filant à

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travers les bois, par le chant d'un merle ou d'une alouette, que sais-je? par tout ce qui passe dans les airs de vague et de ravissant pour un homme couché sur l'herbe fraîche, sous le couvert d'un arbre, au milieu d'une campagne enivrée de vie et de soleil. Mais ce repos, cette accalmie n'avait pas éteint le jeu de mes facultés ni arrêté la circulation mystérieuse de la pensée dans les parties les plus vives de mon âme. J'étais comme un homme lié par le sommeil magnétique: ses yeux sont clos, ses membres détendus, tous les sens sont fermés, mais sous ce voile qui couvre presque tous les phénomènes de la vie physique, son âme est bien plus vive qu'à l'état de veille et d'activité naturelle: elle perce d'épaisses ténèbres au delà desquelles elle voit à nu certains mystères ou jouit des visions les plus douces; elle s'entretient avec des apparitions, elle se fait ouvrir les portes d'un monde merveilleux. Je goûtais simultanément deux voluptés dont une seule eût suffi pour remplir tout mon être et au delà, et néanmoins toutes deux y trouvaient place et s'y étendaient librement sans se combattre ni se confondre. Je jouissais de toutes deux à la fois et de chacune aussi distinctement que si je n'en eusse possédé qu'une seule; nulle confusion, nul mélange, nulle altération de la vivacité de l'une par l'activité de l'autre. La première consistait dans l'indicible sentiment d'un repos accompli, continu et approchant du sommeil; la seconde me venait du mouvement progressif, harmonique, lentement cadencé des plus intimes facultés de mon âme, qui se dilataient dans un monde de rêves et de pensées, qui, je crois, était une sorte de vision en ombres vagues et fuyantes des beautés les plus secrètes de la nature et de ses forces divines. Quand l'heure du départ a rompu le charme, et que j'ai ressaisi le sentiment habituel de mon être, je me suis retrouvé pauvre et déplorable comme devant; mais à la marche plus vive de mes pensées, à une délicatesse plus subtile de sensations, à un accroissement marqué de mes forces morales et intellectuelles, j'ai reconnu que mes six semaines d'oisiveté n'étaient pas perdues, que le flot

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de rêves étranges qui avait inondé mon âme l'avait soulevée et portée plus haut. Je suis rentré dans la société avec cette joie, mais amplement compensée et presque amortie par la tristesse de mon cœur qui s'en est allé atteint de regrets et de langueur. Je me suis séparé de la campagne comme d'une amante, et j'avoue que je ne puis m'expliquer l'étonnante ressemblance des tristesses qu'elle m'a laissées, avec celles de l'amour.

Le 22 (août). — J'ai reçu une lettre d'Qnésime; en l'ouvrant un parfum de fleurs et de campagne s'est exhalé de tous ses plis. J'ai cru d'abord qu'il y avait enfermé une de ces brises qui voltigent toute la journée dans les prés et les jardins; mais je me suis ravisé bientôt quand, en tournant la page, j'ai répandu sur le parquet des pétales bleus et jaunes, des feuilles de rosier et des brins de gazon. Il y avait du monde dans le salon, j'ai rougi, je suis demeuré tout interdit; j'ai cru qu'on allait me questionner, railler peut-être ce qui me faisait tant de plaisir. Je n'aurais su que répondre, j'aurais balbutié, je serais tombé dans mes embarras de parole. Et puis d'ailleurs, comment faire comprendre à des natures étrangères le prix d'un brin d'herbe dans une lettre, le charme de ces touchants enfantillages, de ces exquises simplicités? Heureusement, personne n'y a pris garde; on causait, j'ai laissé faire et rne suis hâté de ramasser mon trésor furtivement et comme un voleur. La société, telle qu'elle est faite, a tellement altéré les hommes et détruit en eux les instincts naïfs de l'âme, que ceux qui ont échappé à la contagion générale et conservé dans sa virginité la simplicité des goûts primitifs, sont contraints de se cacher, de se dérober, de s'envelopper dans une sorte de pudeur.

Le 26 (août). — Mon âme se contracte et se roule sur ellemême comme une feuille que le froid a touchée; elle se retire sur son propre centre, elle a abandonné toutes les positions d'où elle contemplait. Après quelques jours de lutte contre la réalité sociale, il a fallu se replier et rentrer.

92 Maurice de Guérin.

Me voilà circonscrit et bloqué jusqu'à ce que ma pensée, gonflée par une nouvelle inondation, surmonte la digue et s'étende librement sur toutes ses rives. Je connais peu d'accidents intérieurs aussi redoutables pour moi que ce resserrement subit de l'être après une extrême dilatation. Dans cette condensation, les facultés les plus vives, les éléments les plus inquiets, les plus remuants, se trouvent pris et condamnés à l'inaction, mais sans paralysie, sans diminution de vie: toute leur fougue est renfermée et contrainte avec eux. Pressés et entassés, ils luttent entre eux, et tous ensemble contre la limite. Alors tout le sentiment que j'ai de la vie se réduit à une irritation sourde et profonde mêlée de secousses: c'est la fermentation de tant d'éléments divers qui s'échauffent et s'aigrissent dans leur contact forcé, et répètent des tentatives d'éruption. Toutes les facultés qui me mettaient en communication avec le dehors, le lointain, ces brillants et fidèles messagers de l'âme qui vont et viennent continuellement de l'âme à la nature et de la nature à l'âme, se trouvant retenus au dedans, je demeure isolé, retranché de toute participation à la vie universelle. Je deviens comme un homme infirme et perclus de tous ses sens, solitaire et excommunié de la nature.

Le 7 septembre. — Je me perds dans les conversations, Je n'en retire le plus souvent que de l'abattement et de l'amertume. J'y compromets ma vie intérieure, ce qu'il y a de meilleur en moi. Pour nourrir le discours, j'y jette mes pensées favorites, celles que j'aime le plus secrètement et avec le plus de sollicitude. Ma parole timide et embarrassée les défigure, les mutile, les jette au grand jour, désordonnées, confuses, demi-nues. Quand je m'en vais, je recueille et je serre mon trésor répandu, mais je ne remets en moi que des rêves meurtris comme des fruits tombés de l'arbre sur des pierres.

Le 9 (septembre). — En ce moment, il y a mélange dans mon âme, mélange d'amertume et de douceur, confusion

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de miel et de fiel, pêle-mêle étrange. Depuis quelques jours, mon esprit, déjà si peu réglé, est saisi d'une inquiète et ardente mobilité qui le fait aller et venir de l'un à l'autre pôle, qui ne le laisse plus se poser et s'asseoir au centre d'un ordre d'idées ou de croyances, mais l'emporte rapidement de région en région et L'incline en passant sur tous les abîmes. Je goûte une étrange volupté à sentir mon âme enlevée comme ce prophète qu'un ange emporta par les cheveux, et traversant d'une effroyable vitesse d'immenses étendues. Mais que me revient-il de ces voyages effrénés? Lassitude, éblouissement, surcroît de vertige, et pourtant, au fond de tout cela, un bien-aise secret de l'amour-propre qui s'applaudit du brûlant voyage et irrite sourdement la passion naissante de mon âme pour ces périlleuses aventures. A la campagne, durant les molles journées, le ravisseur venait aussi prendre mon âme; ils s'en allaient bien loin tous les deux, mais d'un vol plus tempéré et par des contrées plus sereines, bien qu'aussi vagues et ondoyantes. Comme aujourd'hui, mon âme, de retour, ne savait plus que croire de toutes choses, mais il y avait dans son embarras moins de trouble et de préoccupation inquiète.

Le 19 (septembre). — 0 vérité! ne m'apparais-tu pas quelquefois comme un fantôme lumineux derrière un nuage? ivlais le premier vent te dissipe. Ne serais-tu qu'une illusion des yeux de l'âme? — La raison et la foi! Quand ces deux mots n'en feront plus qu'un, l'énigme du monde sera résolue. En attendant, que faire? A l'heure où j'écris, le ciel est magnifique, la nature respire des brises fraîches et pleines de vie, le monde roule mélodieusement, et parmi toutes ces harmonies quelque chose de triste et d'alarmé circule: l'esprit de l'homme, qui s'inquiète de tout cet ordre qu'il ne comprend pas.

Le 21 (septembre). — Après tout, de quoi s'agit-il ici-bas? De passer la vie utilement. Cela posé, qu'importe l'instrument que Dieu met aux mains d'un homme pour exploiter

94 Maurice de Guéri*-.

ie temps, plume ou marteau? Accepter sans hésiter toute condition où les forces de mon âme ou de mes mains suffisent, telle est la résolution à laquelle mon âme se rattache, voyant que tout fuit et se dissipe autour d'elle. que le sol lui croule sous les pieds. Mais puis-je compter sur une résolution de mon âme? Qui m'assurera de sa constance, après mille variations, après mille projets pris, quittés, repris? Je m'échappe à moi-même; ma pesante et nonchalante volonté s'essouffle à la poursuite de mon âme qui prend les ailes des rêves les plus légers, des plus fuyantes illusions. Telle est ma vie: elle se compose de projets sérieux toujours changés, et de vains rêves permanents, de longs enivrements d'imagination et de scènes ridicules entre ma volonté et mon âme indépendante et légère à la fuite comme un sauvage; et dans le plus vif et le plus intime de ma vie, toujours souffrance aiguë ou malaise sourd, selon que le désordre croît ou décroît.

Le 26 (septembre). — J'accepte avec une passiveté assez résignée le coup des espérances lancées qui reviennent sur moi. Je commence à m'inquiéter assez peu de la marche extérieure de ma vie et du plus ou moins d'agrément que je rencontrerai dans mon chemin. Quand j'ai du pain selon ma faim et de l'eau à ma soif, je dois, plus que tout autre, me contenter et me taire. Oisif et tout à fait superflu dans la société, je n'ai droit, dans la distribution commune, qu'à la portion rigoureusement nécessaire au soutien de ma vie.

Le 28 (septembre). — Tout se brouille au dedans et au dehors. Un immense chaos, la nature, les hommes, la science, l'universalité des choses roule ses flots contre un point isoié comme un écueil dans la mer, mon âme perdue dans l'écume et le bruit... Je soutiens l'assaut d'une onde infinie; combien de temps tiendrai-je ferme? Si je m'abîme dans votre sein, vagues mystérieuses, m'arrivera-t-il comme à ces chevalier! qui. entraînés au fond des lacs, y

Journal 1834. 95

rencontraient de merveilleux palais, ou, comme ce pêcheur de la fable, en tombant dans la mer deviendrai-je un dieu? J'ai douté demoi-même, d'un point imperceptible. Le doute qui couvrait ce point imperceptible a rompu ses limites, il couvre le monde; un atome s'est dilaté sur l'univers entier Je ne souffrais qu'en moi-même, je souffre en toutes choses.

Le 29 (septembre). ■ — La graine qui germe pousse la vie en deux sens contraires; la plumule gagne en haut et la radicule en bas. Je voudrais être l'insecte qui se loge et vit dans la radicule. Je me placerais à la dernière pointe des racines et je contemplerais l'action puissante des pores qui aspirent la vie; je regarderais la vie passer du sein de la molécule féconde dans les pores qui, comme autant de bouches, l'éveillent et l'attirent par des appels mélodieux. Je serais témoin de l'amour ineffable avec lequel elle se précipite vers l'être qui l'invoque, et de la joie de l'être. J'assisterais à leurs embrassernents.

22 octobre. — Depuis trois semaines, travail extérieur qui dévore toutes mes journées jusqu'aux miettes: révolution dans mes habitudes, transition brusque de la nonchalance des rêves à l'essoufflement de l'action. Tout1 ce tracas de vie affairée absorbe une certaine portion de ma pensée, mais c'est cette portion flottante que je laisse aller à tout vent comme les derniers plis d'un manteau. Je n'y ai aucun regret. Ce sont les vagues qui viennent sur la grève: le sable en boit, l'homme les écume, la mer en fait abandon à qui les veut. Ainsi ma pensée sur les bords est prise par les soins et les soucis de la vie active; mais, au large, rien n'y touche, nul n'y puise, rien ne s'en va de ses flots que par l'évaporation continuelle de son onde aspirée par une puissance inconnue.

Le 23 novembre. — Voilà deux mois d'action, de participation à la fatigue humaine. Mais en m'inclinant sur mon labeur, en creusant le sillon où je viens de semer mes

1 voy. lettre du 19. octobre 1834.

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premières sueurs, je n'ai ressenti que des lassitudes physiques. Mon âme revient de ses journées avec la fraîcheur du réveil. Il n'y a pas bien longtemps qu'elle frissonnait et défaillait quand la pensée d'un acte extérieur à accomplir passait devant elle. Si au moment où la nécessité m'a poussé dans la mêlée des actifs en me flagellant, comme ces soldats orientaux qu'on chassait au combat à coups de fouet, si, dis-je, en ce moment mon âme se fût trouvée assez penchée pour être voisine de l'action, elle fût tombée à la renverse. Heureusement, un peu avant cette époque, elle avait commencé un mouvement qui l'emporte bien loin des champs de bataille de l'action. Ce départ n'a pas été brusque ni imprévu; des souffles qui la gonflaient de fois à autre, semblables aux premières fraîcheurs d'une brise, le lui avaient présagé. Elle est partie à point, la voilà hors de danger. Joyeuse comme ces captifs qui s'éloignent à force de rames d'une côte barbare, elle s'enfonce avec volupté dans sa fuite, elle se retire vers des lieux ignorés de tous et d'elle-même, mais elle est sûre d'y toucher parce qu'ils attirent, et un infaillible pressentiment des merveilles qu'ils lui réservent l'entretient en allant.

Le 10 décembre. — De quelle nature suis-je donc qu'il me survienne toujours de ces états nouveaux contre lesquels je ne puis rien préparer, qu'il se découvre à chaque moment quelque autre infirmité par quelque côté où je n'avais pas d'inquiétude? Aujourd'hui cette pauvre imagination par qui je vis d'habitude, d'où découle tout ce qui circule en moi de joies ignorées et de ces transports occultes dont rien ne va se perdre au dehors, cette pauvre imagination a tari. Il y aura tantôt huit jours que ma vie intérieure a commencé de diminuer, que le fleuve a baissé. se réduisant par un décroissement si sensible qu'après quelques tours de soleil il n'était plus qu'un filet d'eau. Aujourd'hui j'ai vu passer sa dernière goutte.

J'étends au large le sens du mot imagination: c'est pour moi le nom de la vie intérieure, l'appellation collective des

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plus belles facultés de l'âme, de celles qui revêtent ies idées de la parure des images, comme de celles qui, tournées vers l'infini, méditent perpétuellement l'invisible et l'imaginent avec des images d'origine inconnue et de forme ineffable. Ceci est peu philosophique et s'écarte étrangement des psychologies connues; mais, à cet égard, je m'inquiète peu des hommes et des arrangements qu'ils ont faits de nos facultés; je brise leurs systèmes qui m'entravent, et je m'en vais, libre, le plus loin d'eux qu'il est possible, reconstruire une âme et un monde selon mon gré.

Je ne puis croire assurément que nos plus vives facultés meurent comme un flambeau vacillant, et que toutes les sources intérieures se ferment soudain comme frappées de malédiction. Mais il est irrécusable que la vie s'interrompt, que le fleuve des joies secrètes suspend sa course pour livrer passage à des tribus d'amertumes et de désolations inconnues. Je souffre cette invasion terrible. Je prête l'oreille en moi-même et je n'entends plus rien de ce qui me charmait. Bruissements subtils et mêlés, chœurs ondoyants de voix reculées, répercussions des chants intimes de la nature, tout ce beau torrent de rumeurs a cessé. Comme un homme qui marche dans la nuit muni d'un flambeau, à mesure que j'avançais, les objets semblaient se revêtir d'un éclat vif et doux tout ensemble, et, sous cette lumière, la forme adoucie et vivifiée paraissait se complaire comme dans son fluide, et goûter je ne sais quelles voluptés qui animaient sa physionomie et lui donnaient des beautés qu'on n'a pas vues. Aujourd'hui je ne projette que de Tombre, toute forme est opaque et frappée de mort. Comme dans une marche nocturne, je m'avance avec le sentiment isolé de mon existence, parmi les fantômes inertes de toutes choses.

Ma vie intérieure ressemble assez à ce cercle de l'enfer du Dante, où une foule d'âmes se précipitent à la suite d'un étendard emporté rapidement. La multitude de mes pensées, foule agile et tumultueuse sans bruit, comme les ombres, s'emporte sans repos vers un signe fatal, une forme

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ondoyante et lumineuse, d'un irrésistible attrait, qui fuit avec la vitesse des apparences incréées. Guide menteur, sans doute, car sa fuite est trop séduisante pour ne pas attirer mon âme dans quelque piège cruel; mais, quoi qu'il en arrive, je cède au leurre. Comme un enfant en voyage, mon esprit sourit sans cesse à de belles régions qu'il voit en lui-même et qu'il ne verra jamais ailleurs. J'habite avec les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et le courant des fleuves jusqu'au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ses divines demeures, au point de départ de la vie universelle; là, je surprends la cause du mouvement et j'entends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur. Qui ne s'est pas surpris à regarder courir sur la campagne l'ombre des nuages d'été? Je ne fais pas autre chose en écrivant ceci. Je regarde courir sur ce papier l'ombre de mes imaginations, flocons épars sans cesse balayés par le vent. Telle est la nature de mes pensées et de tous mes biens intellectuels, un peu de vapeur flottante et qui va se dissoudre. Mais de même que l'air se plaît à condenser les émanations des eaux et à se peupler de beaux nuages, mon imagination s'empare des évaporations de mon âme, les amasse, les forme à son gré, et les laisse dériver au courant du souffle secret qui passe à travers toute intelligence. C'est là mon bonheur d'instinct, bonheur fluide et mobile qui souvent se fond sous mes baisers et se dissipe dans mes embrassements. Aussi ni mes sérénités, ni mes tourmentes ne sont de durée, hélas! ni mes résolutions de permanence. Ce qu'il y a de philosophie et de raison pratique dans mon âme gémit et souffre. Comme un bâtiment qui a mis dehors trop de voiles, je tiens une course folle et aveugle à travers la vie, essuyant à toute heure les avaries les plus cruelles.

On aime, on admire dans un tableau les traits d'un homme inconnu, d*un pâtre quelquefois, rêvant sur la montagne, représentant l'intelligence au milieu de la création, l'écho sonore et profond au centre des mélodies, le

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miroir divin sur la route des images innombrables de l'incréé que Dieu a mises en voyage, flottant appareil de symboles qu'on appelle l'univers. Les personnages réels, le pâtre et moi, sont de pauvres créatures qui regardent voguer les nuages et écoutent siffler le vent instinctivement et par passe-temps de solitude.

Le 26 janvier 1835. — J'ai mené mon petit drame sous vos yeux; vous en avez suivi les mouvements et écouté le bruit avec un tendre intérêt qui a fait tout mon courage. Et cependant que regardiez-vous? Ce qu'on suit de l'œil, les soirs d'été: un insecte ailé qui tournoie et circule dans l'air avec un léger bourdonnement de ses ailes. Comme lui, ma pensée exécute follement un vol capricieux qui ne va nulle part. J'ai acquis assez de philosophie pour marcher déterminément dans la vie pratique et m'élever au-dessus de certaines atteintes qui m'eussent autrefois renversé. Mais le gouvernement de ma pensée ne m'appartient pas. Elle n'a d'autre guide qu'un infatigable instinct de fuite loin de la demeure commune, comme si la liberté était dans l'évasion et la vérité au bout d'un voyage infini. Aussi, malgré l'aplanissement de mes voies intérieures, je ne ressens guère moins de fatigue à vivre; car l'inquiétude de l'intelligence vaut bien, comme mal, l'incertitude du lendemain. La poésie n'est plus présente à mon âme, je ne jouis plus de ses entretiens familiers; à l'absence d'un doux fardeau, au refroidissement de mes habitudes d'imagination, je reconnais qu'elle s'est retirée, et d'ailleurs j'entends sa voix au loin, bien haut, déjà faible et presque éteinte dans l'éloignement. Tantôt je crois qu'elle m'appelle, ayant trouvé mieux qu'ici par delà l'obscurité, car aujourd'hui j'espère tout du côté impénétrable, et tantôt il me semble qu'elle me dit ses adieux. Au reste, qu'importe que ce que nous appelons imagination, poésie, me quitte ou me prenne? Cela ne peut arrêter ni hâter le cours de ma destinée; et que j:aie prévu ou non d'ici-bas, je n'en contemplerai pas moins

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un jour ce qui m'est réservé. Ne devrais-je pas plutôt, négligeant toutes ces inquiétudes, m'appliquer à étendre mes connaissances positives, et préférer le moindre filet lumineux de vérité certaine aux vagues lueurs où je me noie? L'homme qui se rend compte d'une vérité mathématique quelconque est plus avancé dans la compréhension du vrai que la plus belle imagination. Il a acquis une possession inviolable dans le domaine de l'intelligence, il peut s'y loger pour l'éternité. Le poète est chassé d'exil en exil et n'aura jamais de demeure assurée.

Le 2 février. — Nous avons perdu Marie le 22 janvier, à neuf heures du soir.

Après le bonheur de mourir avant ceux que l'on aime, je ne connais rien qui marque plus la faveur du ciel que d'être admis au chevet d'un ami mourant, de le suivre jusqu'où l'on peut aller avec lui dans l'ombre de la mort, de s'initier à moitié au mystère profond dans lequel il disparaît, de lever sur son visage des empreintes fidèles et incorruptibles, de se former enfin un trésor de douleurs et de pensées secrètes, qui puisse fournir à l'étendue de la plus longue vie.

Je n'ai rien vu que dans la représentation que l'âme se fait comme elle peut de ce qui se passe loin de nous. Pauvre Marie! je me suis formé au dedans de moi le spectacle de votre fin, j'ai contemplé avidement, à travers les ombres de ce songe terrible, ce qui s'est agité entre vous et la mort; j'ai vu vos traits calmes et reposés, votre douceur et la beauté de votre âme paraissant encore sur vos lèvres que l'agonie n'avait pas éteintes. Cette vision se trouble et disparaît quelquefois, mais elle se rétablit bientôt, car je la rappelle avec une puissance fatale. Dans ses plus longues absences, elle fait place à une autre vue plus dégagée des ténèbres de la mort: Marie m'apparaît sous des traits vagues et indécis, se dirige devan tmon imagination et, sans toucher le sol, me guide aux lieux qu'elle aimait et que nous avons tant de fois parcourus ensemble.

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Elle s'est évanouie de ce monde visible; elle appartient aux régions de la pensée; elle n'est plus accessible qu'à cette puissante faculté qui s'élève de notre âme vers les demeures spirituelles, y gravit secrètement dans l'ombre et en redescend accompagnée d'un doux fantôme. Combien de fois nos rêves sont montés de concert vers ces demeures confuses et enveloppées qui nous attiraient par leur mystère! Combien de fois sont-ils allés frapper légèrement aux portes de ce monde d'intelligences et de purs esprits! Et maintenant tu es mêlée, absorbée dans cet océan de substance spirituelle! Ma pensée te forme dans son sein par la même opération et de la même essence que ces rêves si doux qui rejoignaient les tiens et se dirigeaient vers le même point céleste.

Je m'efforce de comprendre cela, de concilier la pensée qui la cherche sur la terre avec celle qui ne l'y cherche plus. Je réforme douloureusement les habitudes de mon imagination qui se portait avec tant de charme vers le désert chéri; il faut que je la détourne à tout moment de son chemin, pour la mettre sur la nouvelle direction qu'elle doit prendre désormais; confusion étrange et amère de deux mondes, déplacement terrible de l'âme à la suite de celle qui a changé de séjour! Mais non; je suis heureux de regarder du côté où elle s'est évanouie, de porter tous mes entretiens, toutes mes aspirations vers l'invisible qui nous l'a dérobée. — Qui me fera participer aux trésors recueillis dans les heures suprêmes? Qui m'initiera à ces mystères dans lesquels je voudrais m'envelopper pour toujours? Je suis avide de douleur et de funeste savoir.1

Le 9 (février). — Le travail est achevé, le doute ne remue plus, je suis convaincu. J'ai recouvert de deuil la scène charmante de mes souvenirs. Le doux visage dont

1 Après ce fragment, un feuillet a été détaché du manuscrit original, et plusieurs lignes sont effacées au haut de la page suivante. Bibl. rom. 132/136. 7

1Q2 Maurice de Guérin.

les contours tremblaient légèrement dans ma mémoire, car le temps et l'absence étendent sur les traits les plus chers comme une vapeur qui les noie un peu et les confond, le doux visage s'est rétabli devant mes yeux; mais mon imagination a fait comme la mort, elle Ta couvert de pâleur, elle a frappé ses lèvres d'une teinte rose expirante et fermé ses yeux pour jamais. J'ai rompu l'idée de son existence terrestre, je l'ai effacée du monde extérieur. Tout est substitué; tout un ensemble de vie actuelle s'est retiré de mon âme et j'ai vu venir à la place les images et les formes incorruptibles du monde inconnu qui nous avoisine. Je presse avec amour dans mon sein et je considère attentivement ces nouvelles apparences qui portent des traits chéris. J'invoque pour attirer en moi le plus que je pourrai de ces hôtes secrets autour desquels la douleur s'empresse et qui la confirment dans son espérance. Cependant le ressentiment du coup terrible ne s'affaiblit pas; l'âme a beau vouloir se retirer dans ses ombres pour gémir à l'écart sans aucune marque au dehors, la nécessité des larmes l'opprime. Alors si mes yeux résistent, je dis comme Hippoiyte: Tu ne pleures donc pas, tu ne te souviens donc plus des bons jours d'il y a un an avec Marie?

Le 12 (février).1 — Quel monde rêverions-nous? Quelles secrètes beautés de la nature pourraient attirer et retenir nos esprits avec plus de puissance que les côtes où Marie s'est évanouie? Je sais2 qu'elle est là, que les obscurités du monde des esprits nous la cachent. Combien ces obscurités deviennent attrayantes et quel charme pour moi3 à hasarder les approches de ce monde inconnu! Je vais, j'imagine comme je peux les demeures de l'esprit pur; je tâche à me représenter une âme rendue à son élément,

i Ce fragment est repris dans une lettre du 18 février 1835 à H. de la Morvor.r.ais (A. Lefranc p. 250-252). Variantes de la lettre:

2 Nous savons — que le monde des esprits tout enveloppé d'obscurités la possède et nous la cache.

3 nous

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les secrets de sa1 vie nouvelle et tous les points de sa2 condition impérissable. L'imagination apportant dans ses3 rêves ses habitudes terrestres, enveloppe de formes l'âme chérie, et je vois Marie avec ses traits d'ici-bas renouvelés dans le ciel. Mais souvent, de la formation même de ces doux fantômes, la douleur, un moment écartée, renaît elle se précipite sur moi du milieu des plus calmantes4 vi sions. — Elle n'est donc plus qu'une pensée, me dis-je elle n'est donc plus accessible qu'aux rêves de mon âme Je me soustrais difficilement à la tristesse pesante et hu maine de cette idée. Quelquefois j'y5 échappe en recom mençant le pèlerinage des souvenirs. Les pas légers et silencieux de mon imagination reprennent les sentiers aimés. Comme Paul errant dans son île, je reviens, conduit par un attrait inévitable, au lieu du naufrage. — Il y a quelques jours, j'ai rencontré dans une bibliothèque où j'étais seul un livre dont nous faisions des lectures dans nos soirées intimes et prolongées. Je l'ai ouvert... Comment6 rendre ce qui s'en est élevé, et la vivacité des souvenirs qui dormaient dans ces lignes comme dans autant de sillons? Combien j'ai versé de larmes sur ce bon Collin d'Harleville si gai, si charmant! Ainsi tout devient deuil. — Revenez tous, souvenirs, douces émanations du passé, ombres de ce qui s'est évanoui, rentrez dans mon âme, comme, à la tombée de la nuit, les petits oiseaux et les abeilles qui s'étaient écartés dans la campagne revolent vers leurs retraites et s'y ramassent. Revenez tous, la nuit est tombée. — Ainsi7 je donne le change aux regrets extrêmes8 dont aucuneconsolation n'oses' approcher. Je les entoure de cette multitude murmurante de souvenirs. Ils écoutent leurs voix mêlées et considèrent leurs traits marqués de mille nuances; le cours précipité des pensées douloureuses se

1 la vie 2 la 3 ces * consolantes 5 je lui échappe et recommençant . . . souvenirs, les pas . . . sentiers que nous avons parcourus 6 Vous rendrai-je, mon ami, ce 7 C'est ainsi, mon ami> que 8 extrêmes et dont

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ralentit par degrés et s'adoucit, pour un temps, jusqu'à marcher comme un fleuve traînant et mélancolique.

Le 24 mars. — Autrefois mes douleurs étaient comme trempées; elles sont devenues arides. Les amertumes contenaient quelques gouttes d'un baume en solution dans leurs flots; aujourd'hui la liqueur toute pure ne dépose plus rien de doux à goûter secrètement et longuement.

J'imaginais les lueurs molles et tendres des crépuscules comme des particules douces et bienfaisantes déposées par le fleuve brûlant de lumière qui venait de traverser le ciel. Et je considérais avec un charme profond le ciel se pénétrant avec une mélancolique volupté de ce limon aérien qui le calmait. Je suivais au couchant ce qui se passait en moi dans la même heure, et le soir et moi nous nous assoupissions dans le même apaisement de douleur.

Douceur calmante de ces lents spectacles, conformités de mon âme avec l'esprit des scènes naturelles, qu'êtesvous devenues? Je suis seul. Je ne ressens, je n'éprouve plus rien que ma vie. L'aigreur d'une existence profondément altérée par mille poisons intérieurs: telle est l'unique saveur de mes jours.

Le 27 (mars). — Je sais bien qu'avec de la résolution et de l'effort je parviendrais à former mon intelligence à la logique austère, à un certain maniement régulier de mes facultés, à l'entretien suivi des vérités utiles. Mais j'ai reçu si peu de puissance de déduction, si peu de méthode et de circonspection logique, que ce ne serait jamais qu'un travail faible et malade.

Le calme dans les pensées marque la force de l'intelligence. Or, tous mes essais ne sont que créations sans suite, convulsives, s'interrompant brusquement à toute minute, comme le discours d'un insensé. Je m'échappe à moi-même; un trouble funeste bouleverse ma tête; la vivacité de certaines idées l'enivre, elle bat la campagne à travers je ne sais quelles imaginations. Mais que sert de se plaindre? Si j'étais laboureur, peut-être accuserais-je la

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faiblesse de mes bras et le prompt épuisement de mon haleine. Je n'ai de ma vie remué une glèbe, et je suis tranquille de ce côté. Si, bornant le travail de mon intelligence à ce qu'exige ma condition, je n'eusse pas mis sa force à des épreuves entières, je serais tranquille aussi de ce côté. Mais c'est fait; s'en consoler est le plus court. Pourquoi pas aussi remonter le courant de l'habitude et rentrer ainsi dans le calme primitif? Que je ferme pour jamais l'ouverture follement pratiquée aux flots secrets contenus dans mon âme! Qu'ils y dorment! Ces flots, ce sont quelques gouttes; je n'aurai pas, sans doute, à redouter leurs tempêtes.

Si j'ai encore quelques pas à faire ici-bas, je voudrais que ce fût avec calme. Je ne sais d'où je suis ni où je vais. Il faut du moins marcher tranquillement dans la paix d'une ignorance qui ne tardera pas à être éclairée. La vraie sagesse, c'est la patience pour qui ne dure pas.

Il y a plus de force et de beauté dans le secret bien gardé de soi et de ses pensées, que dans le déploiement d'un ciel entier qu'on aurait en soi. Ainsi faisait Marie: les richesses et la douceur de son âme ne se révélaient pas autrement que par le charme de sa parole et l'enchantement paisible que son existence répandait tout autour d'elle. Ce n'est pas du découragement que je fais là. Bien que je sois encore sujet à certains retours de cette vieille infirmité, je l'ai réduite assez pour qu'elle n'empêche plus la marche positive de ma vie. La nature de mon intelligence avide et inquiète, et nullement douée pour les opérations fortes et sévères du raisonnement, m'interdit tout espoir de progrès convenable dans la philosophie de ce monde. Or, cet ordre de recherches ôté, je ne vois rien qui vaille un effort de la pensée. Conséquemment, quand j'aurai acquis assez de science vulgaire pour en distribuer, ma vie durant, aux petits garçons, je devrai me contenter. Je tiendrai ma part de savoir. C'est une ambition fort resserrée et petite. Mais pour un homme comme moi qui n'ai pas dans le cœur assez d'énergie pour produire un simple feu follet de passion,

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et qui, dans l'intelligence, en ai juste assez pour être tourmenté stérilement, le peu n'est-il pas le mieux? Le peu qu'il faut pour tirer d'affaire sa vie matérielle, et, du reste, se mettre à traverser les hommes et les choses lentement, paisiblement, avec la conscience d'une profonde ignorance de l'impénétrabilité du destin qui nous pousse, avec un peu de rêverie, si l'on veut.

Le 3 avril. — L'étendue morale qu'embrasse ma vie est comme une solitude couverte d'un ciel pâle, immobile, sans saisons. La température y est assez animée pour avoir excité une certaine fermentation dans la fécondité du sol; mais, comme elle garde éternellement le même degré, la sève intérieure, soulevée et échauffée jusqu'au point correspondant, ne peut monter au delà, et se trouve condamnée à fermenter d'une manière égale, sans repos et stérilement, comme l'eau qui frémit sans s'interrompre, sans hausser ni baisser son murmure, à la chaleur constante d'un petit feu. Il en résulte pour moi une souffrance continue, subtile et opiniâtre. Avide, inquiet, entrevoyant, mon esprit est atteint de tous les maux qu'engendrerait sûrement une puberté qui ne s'achèverait pas. Je vieillis et je m'épuise dans des emportements d'esprit si médiocres, dans des passions d'intelligence si chétives, tout ce qui se meut en moi avance si peu, et ce qui ne peut remuer découvre de si loin, qu'il vaudrait cent fois mieux avoir reçu un esprit aveugle et paralytique. Le mal-être, d'abord assez resserré, a gagné rapidement. Comme une maladie qui se répand dans le sang, il se montre partout aujourd'hui, et sous les développements les plus étranges. Ma tête se dessèche. Comme un arbre qui se couronne, je sens, lorsque le vent souffle, qu'il passe dans mon faîte à travers bien des branches dépéries. Le travail m'est insupportable ou plutôt impossible. L'application n'engendre pas en moi le sommeil, mais un dégoût âpre et nerveux qui m'emporte je ne sais où, dans les rues et sur les places publiques. Le printemps, dont les bontés venaient tous les

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ans me charmer dans mes réduits avec précaution et secrètement, m'écrase, cette année, sous une masse de chaleur subite. La vie ne descend pas du ciel dans la fraîcheur des nuits, ni répartie dans les gouttes des ondées, ni fondue et dissoute dans l'étendue entière de l'air; elle tombe d'en haut comme un poids.

Je voudrais qu'un événement m'ôtât de la position que j'ai. Si j'étais libre, je m'embarquerais pour quelque pays où je dusse me faire des habitudes nouvelles.

Le 8 (avril). — Ma tête est sèche. J'y souffre une douleur moitié morale, moitié physique. J'y sens à de certains jours comme un peloton de nerfs qui s'y forme par des contractions sourdes et tyranniques. L'excès du froid ou de la chaleur, l'ennui, certains mouvements de tête, des irritations internes contribuent à cela. Je n'imagine plus rien alors. Une étrange stupeur me saisit, je demeure immobile, ne sentant rien que la fixité lourde, accablante de la vie, qui paraît s'arrêter dans un état de mal-être incompréhensible, et le battement d'une artère qui s'agite en cet endroit de la tête.

Le 30 (avril). — Quand1 la souffrance s'est éloignée et que la vie vous reste pâle, affaiblie, mais confiante et goûtant une volupté calme aux derniers ressentiments du mal qui s'éteignent, l'âme la plus contenue a du penchant aux discours prolongés, un peu incertains, mélangés de souvenirs douloureux et de mille projets qui sourient. Les premières lueurs de bien-être qui rentrent dans l'existence y pénètrent chargées de rêves languissants et d'images douces et confuses, comme d'autant d'atomes qui nagent dans leur sein. Cet état est plus cher à l'âme que la santé. C'est dans ces moments que de divers côtés de mon être, comme d'une campagne calme sous un ciel grisâtre et sans mouvement de nuages, s'élèvent des rumeurs modérées.

1 Ce passage se retrouve dans une lettre à François B. de Marzan (3 avril 1835) voy. A. Lefranc p. 252—255.

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marques d'une vie qui revient de loin. Ces rumeurs sont produites par mes pensées qui, sortant de leur engourdissement douloureux, font une légère agitation de joie timide et commencent des entretiens pleins de souvenirs ou d"espoirs. D'autres fois, plus lentes à se réveiller, je n'entends au dedans de moi, durant ces heures de calme, que des froissements légers et rares, comme dans un bois où des oiseaux dorment sur les hautes branches. Aujourd'hui, délivrées de leur appesantissement, elles parlent avec suite et tranquillité des douleurs essuyées. Elles attendent la vie, l'avenir, l'arrivée des mystères successifs de l'existence, en se fortifiant l'une l'autre par l'éloquence des exhortations intimes, ou se taisant par intervalles pour écouter les bouillonnements du torrent secret de philosophie qui coule sous quelques existences, comme ces torrents qui traversaient les cloîtres.

La plupart des facultés qui constituent la puissance de l'esprit manquent en moi ou n'y sont qu'indiquées, comme le sont aux arbres, par des boutons morts ou stériles, les branches qui devaient naître. Ranger, comparer, déduire, sont pour moi des opérations si considérables et qui consument si vite les forces de mon intelligence que, si toute action forte de l'esprit ne m'est pas interdite, le pouvoir qui m'en est laissé est, peu s'en faut, inutile. Quand je veux suspendre une vérité à une autre vérité, je suis semblable à un homme qui, de son bras demi-paralysé, s'efforce d'arrêter l'un à l'autre deux objets: ce bras s'élève à grand'peine, hésite, grelotte et manque toujours son coup. Nombre de causes, dans ma nature intérieure et extérieure, m'ont de bonne heure incliné sur moi-même. Mon âme fut mon premier horizon. Voilà bien longtemps que j'y contemple. Je regarde monter du fond de mon être des vapeurs qui s'en élèvent, comme d'une vallée profonde, et qui ne contractent de forme qu'au souffle du hasard; fantômes indescriptibles qui font leur ascension lentement et sans interruption. La fascination puissante qu'exerce sur l'âme, comme sur

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les organes, le passage monotone et continu de quelque chose errante que ce soit, me possède et ne laisse pas mes yeux se détourner un moment de leur spectacle.1

Je me procure la vie à l'aide du peu de latin que le collège a mis dans ma tête et qui n'y a pas péri, je ne sais comment. La longueur des courses, la diversité des tâches me prennent la meilleure partie des journées. Je souffre de grands dommages dans les soins matériels; mon fleuve se perd dans les sables. Je n'ai presque pas de réserves dans cette immense usurpation de la subsistance journalière sur le temps de la pensée, et je prévois que dans ma vie il me faudra toujours jeter de cette divine proie à la cruelle nécessité. Je me dis bien que le moment viendra où nous commencerons à penser éternellement dans un calme assuré; mais d'ici là, peiner, se consumer en soins au profit d'une dépouille future, ôter beaucoup à l'esprit pour en acheter une place parmi des hommes, hélas! bien ménagés si je les dis mes étrangers, d'une certaine activité insupportable et d'un niveau désolant; tout cela, c'est une bien grande agonie de l'âme et qui renverse étrangement le sens de ce mot de vie.2

Le 7 mai. — Vous souffrez aujourd'hui de la poésie sans issue qui remplit votre être. Cette douleur est terrible, mais si belle! Consolez-vous dans la noble et rare nature de vos tourments: il y a tant d'hommes qui souffrent autant que vous pour des misères! Vous avez un privilège dans la douleur; que voulez-vous de plus ici-bas?

Ce que tout homme d'une certaine nature plutôt écartée que supérieure garde avec le plus de vigilance, c'est le secret de son âme et des habitudes intimes de ses pensées. J'aime ce dieu Harpocrate, son index sur sa bouche.

Le (14 mai). — Qui peut se dire dansunasiles'iln'estsur quelque hauteur et la plus absolue qu'il ait pu gravir? Je

1 voy. la suite dans la lettre à François B. de Marzan (A. Lefranc p. 25J). 2 reprise de la lettre.

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regarde depuis quelque temps vers ces temples de la sagesse sereine que la philosophie antique a dressés sur des cimes fort élevées et qu'un petit nombre surmontèrent. Si j'emportais ces hauteursl Quand serai-je dans le calme? Autrefois, les dieux, voulant récompenser la vertu de quelques mortels, firent monter autour d'eux une nature végétale qui absorbait dans son étreinte, à mesure qu'elle s'élevait, leur corps vieilli, et substituait à leur vie, tout usée par l'âge extrême, la vie forte et muette qui règne sous l'écorce des chênes. Ces mortels, devenus immobiles, ne s'agitaient plus que dans l'extrémité de îeurs branchages émus par les vents. N'est-ce pas le sage et son calme? Ne se revêt-il pas longuement de cette métamorphose du peu d'hommes qui furent aimés des dieux? S'entretenir d'une sève choisie par soi dans les éléments, s'envelopper, paraître aux hommes puissant par les racines et d'une grave indifférence comme certains grands pieds d'arbres qu'on admire dans les forêts, ne rendre à l'aventure que des sons vagues mais profonds, tels que ceux de quelques cimes touffues qui imitent les murmures de la mer, c'est un état de vie qui me semble digne d'efforts et bien propre pour être opposé aux hommes et à la fortune du jour.

Le 4 juin. — Pourquoi suis-je à tel point attristé par la vue des productions médiocres? Il ne m'arrive jamais d'ouvrir un livre de la famille de celui que nous avons parcouru hier, sans m'en ôter l'esprit souffrant et l'imagination abattue. Est-ce pitié douloureuse pour ce spectacle, l'un des plus tristes que je sache, de la vanité impuissante? ou bien est-ce conscience et retour sur moi-même? Quoi qu'il en soit, qu'importe? La beauté de l'homme n'est pas là. Il y aurait grande médiocrité d'âme à ne pouvoir supporter celle de son esprit. Je comprends tout cela et je languis dans les faiblesses. Mon Dieu, quelles éducations morales donne-t-on aujourd'hui? J'ai vingt-cinq ans, dont dix passés dans les écoles, et je n'ai pas encore ouvert les rudiments de la force intérieure et de la con-

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duite du sens moral! Jamais un mot ne m'a été communiqué des grandeurs de l'âme. Ce n'est que d'hier que. vieil enfant, je commence d'entrevoir l'homme, mais à une forte distance et sur ces hauteurs sereines qui ne se gagnent guère d'un pied déjà infirme. D'une faiblesse invétérée et tout perclus d'habitudes funestes, je me traîne et fais une marche souffrante. Mais je comprends, mais je vois, et si de mes jours je n'atteins la beauté morale, je mourrai du moins les yeux attachés sur elle. Il y a cependant en moi un signe bien fâcheux: c'est que le lendemain je ne me trouve guère au-dessus des actions de la veille, et que mon âme me semble rester au niveau des mêmes actes, d'actes déjà bien reculés dans les jours. Mon esprit, au contraire, voit vieillir vite tout ce qu'il fait. Quel bonheur de dominer son passé, et qu'il y a de joie à pouvoir se dédaigner soi-même de jour en jour dans ses actions! — Quelle destinée si je demeurais coéternel avec moi-même dans l'état moral que j'occupe en ce moment!

Le 5 (juin). — Mon Dieu, que je souffre de la vie! non dans ses accidents, un peu de philosophie y suffit; mais dans elle-même, dans sa substance, à part tout phénomène. J'avance dans l'âge, mon esprit laisse tomber mille dépouilles sur ses chemins, des liens se rompent, des préjugés font leur chute, je commence à montrer ma tête audessus des flots; mais l'existence même demeure engagée: toujours le même point douloureux marquant le centre de la circonférence. Y a-t-il une philosophie et des règles qui s'appliquent à ce mal? J'ignore de plus en plus ce fond de la vie et ce qu'il faut y faire. 0 Portique institué pour combattre la douleur par la force et la constance d'âme, tu n'as su combattre la vie que par la mort, et nous ne sommes pas plus avancés que toi!

Le 12 (juin). — Je ne commets pas mes actions mauvaises impétueusement. Il y a au fond de moi je ne sais quelles eaux mortes et mortelles comme cet étang profond où périt Sténio le poète.

112 Maurice de Guérin.

Le 22 (juin). — Ce qui me fait, dans des moments, désespérer de moi, c'est l'intensité de mes souffrances pour de petits sujets, et l'emploi toujours malentendu et aveugle de mes forces morales. J'use quelquefois à rouler des grains de sable une énergie propre à pousser un rocher jusqu'au sommet des montagnes. Je supporterais mieux des fardeaux énormes que cette poussière légère et presque impalpable qui s'attache à moi. Je péris chaque jour secrètement; ma vie s'échappe par des piqûres invisibles. On me disait, il n'y a pas longtemps, que le mépris des hommes me conduirait loin; oui, et surtout si l'aigreur s'y mêle. Ce qui m'entoure me fatigue ; je ne sais où je voudrais vivre, ni dans quelle profession; mais je déteste la mienne qui me gâte et me rend misérable. Elle me fait rompre à tout moment avec le peu de philosophie que je gagne dans les heures libres et graves; elle m'irrite contre les hommes encore enfants. Que je me hais dans ces misères, et qu'il me prend de violentes envies de sauter sur un rivage libre, en repoussant du pied l'odieuse barque qui me charriel

Le 1 1 juillet. — Quel est le vrai Dieu? Le Dieu des cités ou celui des déserts? Auquel aller? Les goûts longtemps nourris, les impulsions du cœur, les accidents de la vie décident le choix. Nous portons en nous-mêmes mille fatalités. Que savons-nous de ce qui nous entraîne et quel est le mieux dans tout cela? L'homme des cités se rit en lui-même des rêves écartés des solitaires; ceux-ci s'applaudissent de leur séparation et de se trouver, comme les îles du grand Océan, loin des continents et baignés par des flots inconnus. Les plus à plaindre sont ceux qui, jetés entre ces deux contradictions, tendent les bras de part et d'autre.

Le 13 octobre. — J'ai voyagé.1 Je ne sais quel mouvement de mon destin m'a porté2 sur les rives d'un fleuve

i voy. la lettre datée de Paris octobre 1835 (vers le 15). Variantes: 2 entraîné . . . rives de la Loire . . . mer. Je ne prévoyais pas cette excursion la veille de mon départ. J'ai vu ... du fleuve.

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jusqu'à la mer. J'ai vu le long de ce fleuve des plaines où la nature est puissante et gaie, de royales et antiques demeures1 marquées de souvenirs qui tiennent leur place dans la triste légende de l'humanité, des cités nombreuses et l'Océan grondant au bout. De là je suis rentré dans l'intérieur des terres,2 au pays des grands bois où les bruits d'une vaste étendue et continus abondent aussi.3 J'ai pris des fatigues que je regretterai longtemps et vivement, à traverser4 les grandes campagnes, à monter d'horizon en horizon, jouissant de l'espace et gagnant5 plusieurs fois le jour ces impressions qui s'élèvent de6 tous les points des étendues de pays nouvelles et s'abattent par volées sur le voyageur. Le courant des7 voyages est bien doux ... Oh 1 qui m'exposera sur ce Nil? . . .

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