DU FOYER DE RAYSSAC
Septembre 1832.
Si, commme à toi, douce fortune M'avait donné, petit Grillon, Un petit nid dans ta maison,
1 Lettre à sa sœur Eugénie (24' mai 1830), imprimée d'abord (ans A. Lefranc, M. de Guerin (H. Champion 1910) p. 53.
Point ne suivrais l'erreur commune Qui prend et consume nos jours A poursuivre richesse altière, Contentement et joie entière, Loin du pays de nos amours.
Enveloppé dans ma retraite, Assis à l'ombre du bonheur, Je voilerais mon humble tête Et je dévoilerais mon cœur.
Inspiré par un doux sourire, Les soirs d'hiver, je chanterais Et doux maintien et doux attraits, Ou regarderais sans rien dire.
Il ne me faudrait, comme à toi.
Qu'un peu de chaleur à la flamme, Et puis un regard pour mon âme, Qui ne veut pas transir en moi.
O bonheur caché sous la cendre, La pâle cendre du foyer, Beau rêve si doux à rêver, A mon chevet viens te suspendre!
Et toi, fortuné possesseur Du simple asile que j'envie, Toi qui vis où vivrait ma vie, Deviens à ton tour voyageur; Voyage par la terre immense:
Tu trouveras fleurs et gazon, Et lègue-moi, durant l'absence, Ton petit nid à la maison.
[Automne de 1832.] Les siècles ont creusé dans la roche vieillie Des creux où vont dormir des gouttes d'eau de pluie; Et l'oiseau voyageur qui s'y pose le soir Plonge son bec avide en ce pur réservoir. Ici je viens pleurer sur la roche d'Onelle
336 Maurice de Guérin.
De mon premier amour l'illusion cruelle; Ici mon cœur souffrant en pleurs vient s'épancher Mes pleurs vont s'amasser dans le creux du rocher Si vous passez ici, colombes passagères, Gardez-vous de ces eaux: les larmes sont amères.
[Automne de 1832?]
Vous m'avez invité
A passer sous ce toit des semaines d'été;
Et moi, pâle jeune homme accablé de la ville,
Qui me chargeait de mal. j'ai dans ce coin tranquille
Apporté, comme un pauvre, au rendez-vous du soir,
Mon bâton, ma fatigue et mon faix de pain noir.
Car aujourd'hui, sur tous les chemins de la France,
Se rencontrent beaucoup de passants en souffrance,
De jeunes voyageurs qui vont de tout côté
Quêtant de porte en por:e un peu de vérité:
Car beaucoup d'entre nous ont reçu des messages
Qui les ont fait lever comme les anciens Mages,
Si bien que chacun d'eux, chantant et souriant,
A quitté sa demeure et son vieil Orient.
Nous cheminons depuis, levant toujours la tête:
Mais nous ne voyons point que l'étoile s'arrête.
Mon Dieu, par quels chemins ta lueur nous conduit!
Nous y foulons toujours la ronce et le granit;
Pas un sentier joyeux, pas une pauvre place,
Où pour un peu de temps notre âme se délasse;
Pas un homme, le soir, qui, de quelque haut lieu,
Se dise: Voici donc les voyageurs de Dieu!
Descendons dans la plaine et vers notre cabane
Guidons pieusement la jeune caravane.
A peine quelques-uns. nous secouant lii main,
Nous ont, comme en passant, souhaité bon chemin.
Oh! qu'il est douloureux de traverser la terre Et de la voir partout comme un désert austère,
Poèmes. 337
Où le pied large et fort des hommes généreux Ne fait que soulever un nuage poudreux! Douleur d'user sa force et le pms beau de l'âge A traîner rudement ses pas de plage en plage, Pour voir si cette mer qu'on nomme humanité N'a pas sur quelque bord roulé la vérité!