DE GÉRARD
THÉRÈSE de Jésus, ô ma sainte adorée!
Amante du Seigneur, colombe consacrée,
J'ai votre image enfin! Du jour où je connus
Votre vie admirable, et du jour où je lus
Ces ouvrages de vous où votre amour suprême
A fait naïvement un céleste poëme,
Je résolus d'avoir en ma possession,
Vieil ou neuf, un portrait qui portât votre nom.
Le ciel enfin m'a fait trouver une gravure
Comme je la voulais, d'une empreinte fort pure,
Et donnant un dessin assez digne de vous.
Fût-il plus imparfait, je l'aimerais sur tous:
Votre nom fait peinture assez. Or donc, ma sainte,
En ce portrait voici comment vous êtes peinte.
La scène est une église, et c'est fort bien choisi,
Car c'était là vraiment votre asile chéri.
Vous pliez seulement un genou sur la dure,
L'autre à demi s'incline, et la robe de bure
Qui se déroule et dont nul pli n'est retenu,
Laisse divinement échapper un pied nu.
Et ce pied gracieux qui porte une sandale.
Pur et blanc comme neige, est posé sur la dalle.
Vous vous penchez un peu comme quand on est las.
Au pied d'une colonne, et sur la base un bras
S' accoudant; vos deux mains, l'une à l'autre enlacées,
338 Maurice de Guérin.
Comme deux blanches sœurs se tiennent embrassées.
De votre front serein comme le plus beau jour
Une toile en bandeau suit le charmant contour,
Et sur ce front si pur reluit et se détache
Comme un nuage blanc sur l'aurore sans tache,
Au cou, la mentonnière, autre bandeau de sœur,
Dérobe à nos regards blancheur par la blanc"
Un mantelet de lin, qui tombe jusqu'à terre,
Roule en plis gracieux son étoffe légère,
Et sur la tête, un voile, en arrière jeté,
Fait l'effet du feuillage à nos roses, l'été.
Puis en l'air, assez près de la simple coiffure,
Brille un cercle argenté d'une lumière pure,
Couronne aérienne en un trait des plus fins,
Dont on voit surmonté le chef de tous les saints.
Est-ce tout? J'oubliais la croix de la prière,
Qui pend à la ceinture au bout du grand rosaire,
Et je dois dire ici, tout en parlant de croix,
Que dans l'église c'est la seule que je vois.
Pas un autel non plus. Votre sainte figure
Est vivante de grâce et d'expression pure;
Elle est belle à passer devant vous tout un jour
Sans bouger; elle est belle à donner de l'amour;
Mais l'artiste, manquant de foi, n'a pas pris garde
Que vous y regardez celui qui vous regarde,
Que les chrétiens priant tiennent leurs yeux baissés
Et que des yeux ouvert ne priaient pas assez.
En la chambre où je vis, cellule toute nue, Thérèse, vous voilà compagne devenue D'un chrétien mal dépris de ce monde mortel Et qui traîne du pied en marchant vers le ciel. Vous voilà suspendue, ô ma chère peinture 1 En un cadre où reluit encor quelque dorure, A la cloison de bois qui protège mon lit, O ma sainte, le jour! ô mon rêve, la nuitl Plus bas un bénitier dans sa coquille ronde
Poèmes. 339
Garde un peu de cette eau que fuit l'esprit immonde, Et j'y viens, chaque soir, tremper le bout du doigt. Dirai-je mieux, disant que la prière y boit Au moment de partir pour la divine plage, Comme je l'ai vu faire aux oiseaux de voyage? N'importe. Mais je sens, quand le front lourd et chaud A porté, dans le jour, quelque rêve trop haut, Que j'ai laissé sur lui se poser d'aventure. De ces pensers au front laissant une brûlure, Je sens, dis-je, le soir, qu'en y portant la main Empreinte de cette eau, le mal se tourne en bien.
Thérèse, mon amour, reine de ma cellule,
Vous voyez bien souvent combien le front me brûle,
Et, pécheur que je suis, qu'il m'arrive, le soir,
De baisser devant vous mes yeux, de peur de voir
Vos angéliques traits qui font rougir ma face.
Car dans l*àme souvent telle chose se passe
Qui fait que Ton n'a pas assez de ses deux mains
Pour cacher son visage, et que des yeux sereins,
Le ciel pur, la beauté de toute la nature,
Une simple colombe à la blanche parure,
Tout cela nous tourmente, et qu'on semble avoir peur
De la douce innocence et de toute blancheur.
Quand j'aurai peur de vous, ma vierge, oh! je vous prie
Détournez vos regards de mon âme flétrie;
Ne nous regardons plus l'un l'autre, seulement
Ménageons entre nous un accommodement.
Point de regards, c'est dit. En pareille occurence
Vous m'aurez en pitié; moi, j'aurai confiance,
Et le bénitier blanc qui pend auprès de vous
Nous fera seul alors correspondre entre nous.
Vous y déposerez, en manière d'aumône,
Un peu d'eau pour mon mal, de cette eau qui se donne
Aux âmes en faiblesse, et moi, nécessiteux,
Défaillant, je prendrai l'aumône dans ce creux.
340 Maurice de Guérin.
LE BENARRY.
A TOI.i
Il est un chant mélancolique, Un murmure sur nos coteaux, Une simple et douce musique, Voix d'innocence et de repos.
A l'heure où sur notre paupière Le jour épuisé vient mourir, Cette voix commence à gémir Ces longs adieux à la lumière.
Tant que survit une rougeur On Tentend soupirer encore:
Elle s'éteint et s'évapore Avec la dernière lueur.
Bien jeune, du jour qui décline Je poursuivais l'éclat mourant; J"aimais à voir l'astre géant Mourir derrière une colline.
Et sur quelque sommet assis, Heureux de ma jeune existence, J'avais des rêves d'innocence Que mon âme a pleures depuis.
Des accords que le soir réveille Et qui montent du fond des bois Nul, à Tégal de cette voix, Ne savait charmer mon oreille.
Parce que des sons qu'inspirait Ou la douleur ou la tendresse, Aucun n'avait tant de tristesse Que cette voix qui gémissait.
i A Eugénie de Guérir.; vers inédits publiés d'abord par M. A. L-franc, M. de Guérin (Paris Champion 1910) p. 262—284.
Poèmes. 341
Chant que j'aimais, la longue absence De mon cœur l'avait effacé' Hélas! tant de bruits ont passé Sur les accords de mon enfance!
Quand mon cœur en la bénissant Salua ma terre chérie, Quand je respirai palpitant L'air embaumé de la patrie,
Et que mon œil suivait aux Cieux Du soleil la dernière flamme, Un son réveilla dans mon âme Un souvenir mélodieux.
A ces accents si pleins de charmes Ma lèvre un instant a souri, Mes yeux se sont remplis de larmes:
J'ai salué le Benarry.
Petit oiseau, tes chants à peine Sur nos coteaux sont entendus.
Et peut-être sont-ils perdus Pour une âme autre que la mienne.
Comme un instrument égaré, Ta voix harmonieuse et pure Dans le concert de la nature Élève son hymne ignoré.
Comme toi, quand le jour expire, Quand tout semble se recueillir, Mes doigts demandent à la lyre Quelque mélodieux soupir.
Comme toi, des chants de tristesse J'aime ia plaintive douceur, Car j'ai dans l'âme moins d'ivresse Que de soupirs et de douleur; Bibl. rom. 132/136. 22
342 Maurice de Guérin.
Et modeste comme la tienne, Parmi les voix de l'univers, Ma voix s'exhale dans les airs Sans qu'aucune âme la comprenne.
Mais peut-être il s'éveillera, L'écho de ma lyre plaintive, Peut-être à l'oreille attentive Mon hymne se réveillera.
Peut-être une âme que je rêve Un jour répétera mon nom, Pleine des hymnes que j'achève Dans la retraite du vallon.
Adieu Rayssac, adieu, montagnes!
Adieu vallons où j'ai chanté, Beaux lieux où de douces compagnes Me versaient la félicité.
Adieu! du départ sonne l'heure, Mais, près de partir sans retour, Mon cœur attristé qui vous pleure, Me dit: Restons encore un jour!1