‹ Journal, lettres, poèmes et fragmentsChapitre 30 sur 43 · UN AUTRE SOUVENIR · texte numérisé non relu

UN AUTRE SOUVENIR

Un jour, des planes campagnes.

Vers le sentier des montagnes, S'en allait un cavalier.

Bien que la chaleur fût dure, Il essoufflait sa monture En gravissant le sentier, Ce rapide cavalier.

Un jour, sur la haute cime D'une montagne sublime.

Deux causeurs étaient assis, Et les oiseaux au passage Prirent pour un doux ramage Les mots que disaient ravis Les deux qui s'étaient assis.

Un jour, l'écharpe éclatante, D'un ange en robe flottante, Aux épines du chemin Allait accrochant sa frange, Mais de l'écharpe de l'ange Un mortel tirait soudain Les épines du chemin.

Un jour, dans une vallée, Le long d'une onde voilée, Tous deux allaient chevauchant.

On voyait du plus timide

350 Maurice de Guérin.

L'autre gouverner la bride.

L'un vers l'autre se penchant, Ils s'en allaient chevauchant.

Un jour vint qu'à l'aventure, Pour adorer la nature, Ils allèrent. On eût dit Deux esprits de la montagne Qui s'en allaient en campagne A tire-d'aile et sans bruit.

Sans doute quelqu'un le dit . . .

Un soir, à l'heure sans voiles Qui voit poindre les étoiles.

Une voix claire chantait.

Près de là, silencieuse, En cette nuit bienheureuse, Une âme aux anges était Tandis que la voix chantait.

Connais-tu ces solitaires?

Oh ! tu sais bien les mystères De leur histoire d'amour.

Rêve à la douce compagne Qui t'aimait sur la montagne, Pauvre âme, fais un retour Sur cette histoire d'amour!

L'AME

0 bonheur de rêver à son premier amour!

Beaux souvenirs, ombres pieuses, Je passerais ma vie à vous ouïr chanter. Il est, il est si doux d'entendre remonter Du lointain de ses jours des voix voluptueuses

Qui reviennent vous enchanter!

Mais je perds à moitié votre belle harmonie,

Car du fond de mon cœur, parmi ces chants si douj

Poèmes. 351

Une voix va jetant sa longue monodie.

Oh! qui m'adoucira sa tristesse infinie I Sera-ce vous, sera-ce vous?

Pauvre, m'a-t-elle dit, pauvre âme faible et nue,

Des demeures du ciel ici-bas descendue,

Comme un petit oiseau qui tombe de son nid

Et, jusqu'à ce qu'il meure, au fond du bois gémit,

En un asile pur tu t'étais abritée,

D'où, comme un voyageur regarde choir l'ondée,

Sous un chêne à couvert, naïve, tu comptais

Voir, à l'abri du mal, tomber les jours mauvais.

Et remonter bientôt aux palais de lumière

Sans avoir trop souillé tes pieds nus sur la terre.

Que cette illusion déloge de ton sein:

Il faut marcher, allons I voilà le grand chemin,

Ce chemin où partout de leurs vieilles chaussures

Les générations ont laissé les souillures;

Où l'on verrait, je crois, les archanges légers

Ternir, en se tenant sur la pointe des pieds,

Le bord de leur tunique ou le bout de leurs ailes,

Pour deux pas qu'ils feraient dans ces routes mortelles.

0 toi, m'a-t-elle dit, âme de liaison.

Répandue en tendresse, allant à l'abandon

Avec les cœurs chéris, et faisant tes délices

Des eaux pures qu'on boit au fond de ces calices,

Pour ta félicité tu possédais ici

Deux célestes trésors en deux âmes d'ami.

Plus heureuse en cela que la Samaritaine,

Qui revenait toujours à la même fontaine,

Le ciel t'avait ouvert deux puits larges et frais;

Pour plus de volupté leurs ondes tu mêlais,

Et tu goûtais ainsi les flots les plus limpides

Que le ciel ait versés sur des lèvres arides.

Pauvre âme, il faut serrer la main à ces amis

Et loger en ton sein les regrets ennemis,

Et te prendre à pleurer sur le seuil de la porte.

352 Maurice de Guérin.

Mais en quelque pays que le souffle t'emporte, Si l'on vient à parler des célestes douceurs Que l'on tire ici-bas de l'union des cœurs, Si l'on cause, un beau soir, de sainte poésie Et des âmes qui font le charme de la vie, Aussitôt, parmi tous, lève bien haut la voix, Pour nommer et chanter Hippolyte et François.

0 La Brousse et Le Val, bienheureuses demeures! Là, le temps me paya le compte de mes heures En or pur; là, je fus divinement bercé Dans les bras blancs et doux de la sainte amitié. L'une a le col penché sur le miroir des ondes, L'autre a les yeux ouverts sur les forêts profondes, Ce sont comme deux sœurs; et moi qui les voyais Me sourire à la fois, j'allais et revenais De la rêveuse assise au sable fin des grèves A la rêveuse aux bois agitant ses longs rêves.

O mes doux souvenirs, qui des chants composez Avec tous les débris de mes bonheurs passés, Flottez, flottez longtemps sur Le Val et La Brousse: Vous y composerez des chansons la plus douce; Et si quelqu'un après peut endormir les coups De cette rude main qui me pousse et repousse, Ce sera vous, ce sera vousl

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