‹ Journal, lettres, poèmes et fragmentsChapitre 35 sur 43 · MA SŒUR EUGÉNIE · texte numérisé non relu

MA SŒUR EUGÉNIE

En l'âge d'enfance, J'aimais à m'asseoir

Pour voir Dans le ciel immense L'oiseau voyager

Léger.

Quand le ciel couronne Les horizons bleus

De feux, Plus d'un soir d'automne Aux bois m'a surpris

Assis, Écoutant les ailes Qui rasaient les toits

Des bois,

Poèmes. 369

Bruissant entre elles Comme les flots clairs Des mers.

Et ces mélodies Pénétraient mon cœur

Rêveur, Et mes rêveries Faisaient mieux qu'un roi

De moi.

Ma sœur Eugénie Au front pâle et doux,

Chez vous, Bois pleins d'harmonie, Aux soupirs du vent

Souvent Mêlait sa romance Qui faisait pleuvoir

Le soir La douce abondance Des pleurs qu'au désert

On perd.

Elle aimait mes rêves Et j'aimais les siens

Divins; Et nos heures brèves Passaient sans témoin

Au soin De faire l'échange De biens entre nous

Si doux;

370 Maurice de Guérin.

Mille rêves d'ange Allaient de son sein

Au mien.

Quand la feuille grise Sous le vent follet

Roulait:

«Vois comme la brise Fait de ces débris

Des bruits, ■ Disait Eugénie; Et toutes les fois

Qu'au bois La feuille flétrie Au vent qui passait

Tombait, Elle, sans parole, Mais levant tout droit

Son doigt, Montrait ce symbole Qui dans l'air muet

Tournait.

A travers les branches Et parmi le noir

Du soir, Si des ailes blanches Reluisaient soudain,

Mon sein De mille pensées Soulevant le poids,

Ma voix Disait: «Nos années Sont ces passagers

Légers. >

Poèmes. 37 1

Sur nos têtes frêles, Poussés par les vents,

Douze ans Ont battu des ailes Depuis les accords

D'alors; Mais leurs ailes lourdes Dans l'ombre des soirs

Trop noirs Passent toutes sourdes Sans bourdonnements

Charmants.

Voici qu'une année Du mont éternel

Du ciel Vers nous inclinée, Sur nous va passer,

Glisser.

Vous qui, par les plaines, Écoutez les chants

Errants Des choses lointaines, Quel est aujourd'hui

Celui De l'an qui s'avance?

Est-ce un oiseau doux

Vers nous Portant l'espérance Et le rameau frais

De paix?

372 Maurice de Guérin.

Quel bruit font ses ailes Je voudrais avoir

Ce soir De sûres nouvelles De ce nouvel an

Venant:

Aura-t-il les charmes, Ma sœur, de ces jours

Si courts Où toutes nos larmes Venaient du bonheur

Du cœur?

Mordreux, 31 décembre 1833.

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