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AUX BORDS DE LA RANCE

Mordreux, 4 janvier 1834.

Un vent frais a chassé les nuages brumeux Qui rendaient le soleil malade et soucieux Et nous voilaient, la nuit, les célestes paupières D'où découlent, avec d'ineffables mystères, Ces regards complaisants dont la douce clarté Fait et fera toujours rêver l'humanité.

Le jour est pur et gai; bien que de la froidure L'haleine ait fait aux champs mourir toute verdure, Pourtant l'on voit encore au bord de l'horizon Flotter comme un sourire, et la triste saison N'a pas tant et si bien affligé notre terre, Qu'il ne lui reste encore, en son âme de mère, Assez de complaisance et de sérénité Pour montrer à son front un éclat de gaîté, Et, malgré les rigueurs que l'hiver nous apprête, Célébrer une douce et rayonnante fête.

Chaque fois que le ciel nous donne un jour serein,

C'est jour de pure joie et de fête en mon sein;

Car, né sur les coteaux, mon âme s'est liée

D'une douce amitié divinement nouée

Avec les champs, les bois, les ondes, le soleil,

Le ciel soit pâle ou gris, soit riant ou vermeil,

Les divers éléments et toute la nature;

Et de l'intimité de cette amitié pure,

Vient que mon âme suit les variations

Que les vents incertains impriment aux saisons,

Et qu'autant la nature en fête se déploie,

Autant mon âme chante et rayonne de joie.

C'était donc jour luisant qu'aujourd'hui, deux janvier, Le printemps à l'hiver aurait pu l'envier. Aussi dès le matin, le sourire à la bouche, Vous m'avez dit: «Ami, voyez l'hiver farouche; «Comme il est débonnaire et de quel doux regard ..Nous caresse ce rude et sévère vieillard! «A l'égal des zéphyrs, de légères haleines «Bruissent dans les bois, s'épandent dans les plaines;

Le long des chemins creux et des taillis touffus, <Le merle en se jouant pousse des cris aigus, «Et le fin roitelet a chanté dans les haies. «Les bois sont vaporeux, les collines sont gaies. «Nous irons, mon ami, vers le milieu du jour, «A pied sec, sur la digue, en suivant le contour «De la Rance, trouver les dunes qu'a couvertes «Le Temps, ce grand semeur, de belles mousses ver - «Là, debout, appuyés sur nos bâtons noueux, « Contemplant l'horizon qui charmera nos yeux, «Nous rêverons ensemble et sans bruit de paroles. «Selon notre coutume, afin que les symboles «De la sainte Nature en nous puissent venir «En paisible ordonnance et nous entretenir, Bibl. rom. 132/136. 24

374 Maurice de Guérin.

«Et ne point s'interrompre, et de leurs poésies «Faire bruire en nous les fraîches mélodies.»

Midi, donc, nous a mis nos bâtons à la main, Et nous avons marché prenant notre chemin Sur la digue, et traînant nos deux pâles images Dans les flots du courant, ainsi que deux nuages. A mesure qu'aux yeux le tour de l'horizon Allait s'agrandissant, la conversation Déployait son essor, nous disions: «La Nature «Nous sourit aujourd'hui comme la vierge pure «Qui, d'un simple rayon de ses yeux noirs et doux, «Soulève mille flots de poésie en nous.» Et nous allions notant toutes les ressemblances Découvertes par nous entre ces deux puissances, La vierge et la Nature; et, dans mille détours, Qu'en cheminant faisait notre grave discours, Nos âmes s'égaraient au gré des rêveries Qui les menaient si loin en ces routes fleuries Qu'il leur semblait parfois, en un charme éternel, Respirer l'air qui souffle aux approches du ciel.

Descendu par degrés de ces choses divines, Notre discours s'emplit des bois et des collines Qui se mirent en Rance, et du beau chêne vert Qui figure si bien sur le vieux mur désert. Baschamp, qui déroulait ses plaines de verdure Qui seront plaines d'or, les belles dentelures Des caps entre lesquels la Rance au flot serein Prenait si bien la fuite et gagnait le lointain; Et les hêtres qui font figure merveilleuse Aux pentes des coteaux; et la bise rêveuse Qui, dans le premier arbre aux rameaux allongés Siffle un air de tristesse; et les sables longés

Poèmes. 375

Par les courlieux; et puis, la traînante parure

Que des nuages blancs la troupe vague et pure

Promenait dans le ciel; enfin la volupté

Du désert: tout cela, dans nos discours jeté,

Charmait, le long des flots, notre errante manie.

Aux dunes arrivés, la douce rêverie

Nous posa son doigt blanc sur la bouche, et tous deux,

Comme deux vieux oiseaux, calmes, silencieux,

Nous portions l'œil au loin, et, dans leur sanctuaire,

Nos deux âmes après se mirent en prière.

Vous savez qu'au retour, au pied noir d'un rocher, Sur le sable argenté nous vîmes s'épancher Une source d'eau vive, et qu'ayant dans l'arène Planté là mon bâton, une belle fontaine, Avec son doux murmure et son limpide flot, De ce sable creusé prit naissance aussitôt.

Mon ami, si demain l'aimable poésie, Mon ange, mon amour, ma plus chère folie, Fait descente en mon sein et, tout en se jouant, Remue un peu le sable avec son doigt charmant, Mon âme répandra, source obscure et plaintive, Son onde abandonnée en votre âme naïve. Vous saurez, mon ami, ce qu'a prié mon cœur. Quelle plainte mon âme a livrée au Seigneur, A l'heure où, nous versant une douceur commune, Les rêves nous tenaient enchantés sur la dune!

. . . Les déclins, les retours, ce qui semble déchoir, L'esprit où l'ombre gagne et fait tomber le soir, Le dégoût du dehors, les fuites en soi-même, Les seuils qu'on a fermés, le sourire suprême,

376 Maurice de Guérir.

Les Océans en soi retirant leur orgueil,

La paupière étendant ses ténèbres sur l'œil,

Tout ce qui se retire en silence et dédaigne,

L'homme qui descendu sur l'horizon s'y baigne

Au sein des flots dormants, et dans leur profondeur

Comme un Dieu fugitif établit sa grandeur,

Environné des traits de quelque nuit tranquille:

Tous ces points me sont chers — s'il s'ouvrait un asile

Dans la mer idéale, en quelque réservoir

Calme comme un bassin des montagnes au soir,

Mon esprit y plongeant des tristes bords du monde

Y ferait à couvert sa demeure profonde,

Et des pensers nourris dans l'ombre de son sein,

Sous le calme de Dieu, poursuivrait son dessein.

Ma Délivrande est là. Dans ses heures secrètes Mon esprit va toujours creusant quelques retraites, Rêvant de longs sommeils, des calmes dans la nuit, Des cieux sans mouvement et des vagues sans bruit. Mais, comme vous, il va recherchant ses demeures Des côtés où l'on voit le dernier point des heures, Le soleil qui chancelle aux montagnes touchant: Tout ce que nous cherchons n'est-il pas un couchant?1

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