A SON PÈRE
Paris, janvier 1828.
. . . Sept ans se sont écoulés depuis que je suis sorti de la maison paternelle et que je n'ai eu le bonheur de vous embrasser au premier jour de l'an; quel changement, quelle révolution dans les idées et dans la raison opèrent ces années qui sont comme le passage de l'enfance à l'adolescence! C'est alors qu'on commence à regretter ce premier âge de la vie, où par une heureuse imprévoyance l'enfant renfermé dans le moment présent ne va pas réveiller dans le passé des souvenirs cruels ou se créer des maux dans l'avenir; il n'y a pas encore franchi l'horizon qui borne sa vue, une inquiète curiosité ne le porte pas à s'informer de ce qu'il y a au delà, et il est heureux parce qu'il ne connaît que ceux qu'il aime et dont il est aimé. Mais, étrange bizarrerie de l'homme ! ou plutôt fatale destinée qui l'a condamné au malheur! quand il est heureux, il ignore son bonheur, et ce n'est que lorsque les premières atteintes de la douleur l'avertissent qu'il s'est enfui, qu'il l'aperçoit, mais déjà loin de lui, et qu'il fait des efforts pour ressaisir ce qui lui a échappé pour toujours. Telle est, mon cher papa, la situation de l'homme lorsqu'aux premières lueurs de la raison naissante, il commence à voir les choses sous leur véritable jour; peu à peu l'illusion de l'enfance se dissipe, les décorations changent, les personnages ne sont plus les mêmes, et il se trouve transporté comme par enchantement dans un pays in-
Lettres et Fragments. 123
connu et sur un nouveau théâtre où il faut qu'il fasse un nouvel apprentissage de la vie. Voilà, mon cher papa, ce que j'ai à peu près éprouvé depuis que je vous ai quitté; telle est l'histoire de mes sentiments qui ont dû être aussi les vôtres quand vous étiez à l'âge où je suis. Dans ce moment critique, votre sagesse ne vous a pas abandonné, elle vous a soutenu dans ce nouveau chemin de la vie où l'on grimpe plutôt qu'on ne marche;1 puisse-t-elle aussi m'accompagner dans ce pénible voyage. Puissé-je dans la recherche du bonheur, comme Télémaque cherchant Ulysse, être accompagné de Minerve, et soutenir dignement comme lui le nom et les vertus de mon père; puissé-je aussi après avoir erré sur la terre et sur la mer, après avoir visité les cours des rois, après avoir admiré les merveilles des pays étrangers, et avoir échappé aux périls de l'île de Calypso comme aux dangers de la guerre, puissé-je regagner mon humble Ithaque, revoir les poiriers de Laërte et reconnaître mon père chez le fidèle Eumée! Voilà, j'espère, mon cher papa, assez de raisonnements et de philosophie; il est temps d'en venir au fait; car je crois que pour vous dire que je vous aime, j'ai fait comme Petit- Jean qui pour en venir au chapon commençait par dire:
Quand je vois le soleil et quand je vois la lune . . .
Et il me semble vous entendre dire: Quand aura-t-il tout vu? Voyons maintenant ce qui est important et nécessaire. Je n'entrerai pas dans de grands détails sur ma santé, je vous dirai en un mot qu'elle est toujours florissante. Quant à la classe, je suis, vous savez, en rhétorique, j'y tiens le même rang que dans les précédentes, c'est-à-dire dans les six premiers2 . . .
i voy. la lettre suivante p. 124.
2 Fragment publié par M A. Lefranc. Maurice de Guérir (Champion 1910) p. 235 s.
124 Maurice de Guérin.