‹ Journal, lettres, poèmes et fragmentsChapitre 8 sur 43 · AU CHATEAU DU CAYLA, PAR GAILLAC (TARN · texte numérisé non relu

AU CHATEAU DU CAYLA, PAR GAILLAC (TARN

Paris, octobre 1828.

Ma chère Eugénie,

Certes, voilà bien du temps que je n'ai reçu de tes nouvelles et que tu n'as reçu des miennes; il faut avouer que je suis bien coupable et que c'est sur moi que retombe la faute de ce silence qui n'aurait jamais dû exister entre nous. Il est temps, enfin, de le rompre et de réparer nos oublis, ou plutôt les miens, par une correspondance assidue qui nous mette dans cette intimité qui doit toujours exister entre un frère et une sœur; qui nous rapproche, pour ainsi dire, malgré la distance des lieux qui nous sépare, et nous fasse jouir d'un entretien d'autant plus doux que l'éloignement jette un double intérêt sur ce qu'on reçoit d'un objet chéri.

Ma chère Eugénie, les lignes que je vais tracer vont t'étonner, sans doute; la conduite que j'ai tenue envers toi jusqu'à présent ne présageait rien de semblable à ce que tu vas lire, mais sois persuadée que je te parle sincèrement; ta surprise sera, je crois, agréable. Jusqu'ici je t'ai témoigné peu de confiance; mais pourquoi, diras-tu? La raison n'en est pas dans mon cœur: malheur à moi, s'il avait conçu le moindre éloignement pour toi! C'est la légèreté de l'âge, c'est cette distraction continuelle, partage de l'enfance, qui nous suit jusqu'à cet âge où la réflexion prend la place des jeux et jette ses premiers nuages sur des fronts où n'avaient brillé jusqu'alors que la candeur de l'innocence et l'expression du bonheur. Mais me voici arrivé à un âge où l'enfance n'est plus pour moi qu'un songe; toutes les illusions de la vie ont disparu, et de tristes réalités ont pris leur place. C'est alors qu'on ne se suffit plus à soimême; c'est alors que l'homme qui pâlit d'effroi et qui sent, pour ainsi dire, ses genoux se dérober sous lui à la vue de la carrière de la vie, de ce rude sentier où «l'on grimpe plutôt qu'on ne marche;» c'est alors, dis-je, que

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l'homme a besoin d'un appui, d'un bras secourable qui le soutienne dans les terribles épreuves qu'il va subir. Ce besoin s'est manifesté à moi aussitôt que, jetant un regard sur l'avenir, je me suis vu seul prêt à affronter tant de dangers. Alors mon cœur t'a nommée aussitôt; et peut-on, en effet, trouver un meilleur ami qu'une sœur telle que toi? Veuille donc bien désormais être ma confidente, et m'aider de tes conseils et de ton amitié.

Mais, me diras-tu, dois-tu avoir un autre confident qu'un père? n'est-ce pas lui qui devrait être le dépositaire de tous tes secrets? Tu penses bien que j'ai fait cette réflexion ; mais papa est si sensible, il s'affecte de si peu de chose, que je n'oserais jamais lui dire tout ce qui se passe en moi. Ensuite, tu es celle de toute la famille dont le caractère est le plus conforme au mien, autant que j'ai pu en juger par tes pièces de vers, tous empreints d'une douce rêverie, d'une sensibilité, d'une teinte de mélancolie enfin qui fait, je crois, le fond de mon caractère.

Ce mot, autant que je puis en juger, t'aura causé quelque surprise; mais voici ce que je veux dire: je n'avais que quatorze ans quand je t'ai quittée; à cet âge, on ne se connaît, pour ainsi dire, que de vue; ma raison n'était pas assez développée, ni capable d'un examen assez sérieux pour saisir les traits de ton caractère. Je ne crois pas non plus que 'tu puisses bien me connaître, parce que j'étais trop jeune pour avoir un caractère décidé; mais combien quatre ans ont apporté de changements! Que de révolutions dans ce pauvre cœur! On croit communément que je suis léger, espiègle, folâtre, ou du moins telle était l'opinion qu'on avait de moi quand j'ai quitté le pays; mais mon caractère a pris une tournure toute différente, je puis dire même qu'il est complètement changé et qu'il ne me reste rien de mon enfance.

Mais comme le développement d'un caractère demande des détails qui ne pourraient entrer dans cette lettre, j'en ferai l'objet de mes suivantes. Je te tracerai l'histoire de mon cœur depu's l'âge où Ton commence à réfléchir

126 Maurice de Guérin.

jusqu'à présent; je te ferai connaître mes sensations, mes réflexions, ce qui occupe habituellement mes pensées. J'ose croire que ces détails ne seront pas sans intérêt pour toi; je t'invite à me faire part aussi de ce qui se passe en toi, si cela ne t'ennuie pas. Pour moi, il me semble que nous ne saurions avoir de correspondance plus intéressante; car je pense que, pour s'aimer, il faut se connaître parfaitement, et je ne conçois pas de plus grand charme dans la vie que cette communication de deux coeurs qui versent mutuellement l'un dans l'autre tous leurs secrets, tous leurs sentiments.

Nous nous entretiendrons aussi de littérature, car c'est la seule chose, après l'amitié, qui puisse faire une agréable diversion aux tracas et aux ennuis de la vie; c'est la seule chose qui puisse nous consoler de nos malheurs et rendre la vigueur a notre âme abattue. Donnez-moi des livres et plongez-moi dans un cachot; pourvu que j'y puisse voir assez clair pour les lire, je saurai me consoler de la perte de ma liberté. Tu trouveras peut-être que c'est pousser la chose un peu trop loin; mais c'est pour te faire sentir que les livres peuvent tenir lieu de beaucoup de choses pour celui qui sait les aimer . . .

A LA MÊME

Paris. 7 janvier 1&29.

Ma chère Eugénie,

Tu finis ta lettre en me disant que tu voudrais avoir les bras assez longs pour m'embrasser partout où je suis; et moi je voudrais avoir quelque expression pour rendre tout le plaisir que m'ont fait tes vers et ta lettre. Oh! que tu en sais bien plus avec ce que t'inspirent la nature et ton génie heureux et facile, que moi avec tout mon grec et mon latin!

Mais si le ciel m'a refusé les talents dont il t'a comblée, je crois qu'il nous a donné deux âmes semblables. Je pense avoir deviné la tienne, et voici l'idée que je m'en fais;

Lettres et Fragments. 127

écoute: il est un sentiment qu'on a tourné en ridicule à cause de l'abus qu'on en a fait, et parce que beaucoup de personnes qui n'en étaient pas susceptibles ont voulu cependant en faire montre pour se mettre à la mode; ce qui est devenu par là minauderie et affectation. Ce sentiment, c'est la mélancolie. Mais il n'en est pas moins vrai que cette affection de l'âme, quand elle est naturelle, ennoblit le cœur et devient même sublime.

L'homme, dit Platon, plus rapproché de son créateur, guidait autrefois dans leurs cours les sphères célestes et repaissait son âme des concerts de leur harmonie divine; mais précipité sur la terre par la jalousie des génies, il n'a plus qu'un souvenir confus de sa grandeur et de son bonheur passés. En admettant cette création brillante de l'Homère des philosophes, qui dans cette fiction sublime approche tant de la vérité, ne dirait-on pas que certaines âmes conservent un souvenir plus vif de la grandeur dont elles sont déchues, et que ce souvenir apporte dans leur cœur une noble et douce tristesse nourrie par les regrets et par les misères présentes de la vie? A les voir lever les yeux au ciel et prêter une oreille attentive, ne dirait-on pas qu'elles cherchent à saisir quelques sons lointains de l'harmonie divine? Ces âmes ne voient pas le monde comme le vulgaire et puisent à une autre source de plaisirs. Elles n'aiment pas ces joies bruyantes où le corps a beaucoup plus de part que l'âme; il leur faut des jouissances toutes spirituelles mêlées d'un sentiment de tristesse, de même que les anciens rappelaient au milieu de leurs voluptés l'idée de la mort et de la brièveté de la vie. La solitude, le murmure des vents, la contemplation du ciel, voilà ce qui est pour elles une source de délices.

Or, s'il est vrai qu'on se peint ordinairement dans ses écrits, tel est le caractère que j'ai cru remarquer dans tes lettres et tes poésies, et tels sont les sentiments dont je m'entretiens habituellement. S'il en est ainsi, quelle source de bonheur et de jouissances pour nous deuxl Que de choses n'aurons-nous pas à nous direl Oh! qu'ils seront

128 Maurice d? Guérir.

doux ces épanchements de nos cœurs qui se déchargeront l'un dans l'autre des ennuis, des réflexions, des tristesses qui naissent et meurent avec chaque jour! Ainsi, dis-moi quel est l'état habituel de ton âme, c'est-à-dire quel est l'objet ordinaire de tes méditations. Que penses-tu de la vie? Où places-tu tes plaisirs et tes jouissances? Enfin, si je mérite ta confiance, peins-moi ton cœur tel qu'il est. 11 me semble que, pour peu qu'on ait l'âme rêveuse et sensible, on ne doit pas passer un jour sans faire une infinité de réflexions qui naissent même à la vue de certains objets que le vulgaire regarde d'un œil indifférent, mais devant lesquels la méditation s'arrête et où elle sait trouver un côté intéressant.

Toi surtout qui habites la solitude, quel vaste champ s'offre à ta pensée dans la contemplation de la nature!

Pour moi. je trouve plus de charme à errer dans un bois qu'à parcourir les rues tumultueuses de Paris, et un sentiment bien plus doux, bien plus sublime s'empare de moi à la vue des pompes de la nature, et même de sa majestueuse simplicité, que lorsque je mesure des yeux ces trophées de l'ambition ou de la vanité, qui ne m'apprennent autre chose que les efforts qu'ont faits les hommes pour élever leur pauvre gloire un peu au-dessus de la terre. Enfant de la nature, je suis étranger dans ce séjour où tout est le produit de l'art, même les sentiments, car on dirait que la perfection de la société est la perfection de l'art de se tromper. Mais bientôt je reverrai ma solitude chérie et ce sera, je l'espère, pour ne plus la quitter. Papa doit t' avoir communiqué ses [projets] sur moi. Oh! qu'il s'est bien rencontré avec mon cœur! 0 quel bonheur pour moi, ou plutôt pour nous, de travailler tous pour soulager un si bon père et de goûter en même temps la douceur d'une réunion si désirée après une si longue absence! Alors ce ne sera plus ce papier trop étroit qui sera le messager de nos cœurs; nous pourrons enfin nous voir, nous entendre et nous communiquer sans obstacle tous nos sentiments.

Lettres et Fragments. 12Ç

Tu me demandes l'épître que j'avais commencée; mais permets que je t'envoie à la place une autre pièce qui t'est également dédiée, et qui, je crois, est meilleure. Elle ne tardera pas à arriver. Je ne t'envoie pas cette fois-ci les notes sur la pièce de l' Absence, et d'ailleurs mon cœur s'oppose à cette critique. Cette pièce est si pleine de sentiment et de beautés de toute espèce qu'il ne vaut pas la peine de s'arrêter à quelques petites taches qui sont échappées à la célérité du travail. Je suis arrivé jusqu'au bout de la lettre sans t'avoir parlé de la nouvelle année; tu penses bien que si je ne t'ai pas encore adressé mes vœux, ils n'en sont pas moins au fond de mon cœur; reçois donc ces vœux mal exprimés et fais en part à Marie et à Erembert.

Mon cousin a jugé mes pièces dignes de concourir; ainsi tu pourras les envoyer à Toulouse.

Permitto divis caetera.

J'attends ta réponse avec impatience. Il y a eu un temps où tu gourmandais ma paresse, mais je deviens pressant à mon tour, car il faut nous écrire un peu plus souvent que nous n'avons fait jusqu'ici. — Je suis vraiment ingrat; je ne pensais pas à vous remercier, toi et Mimi, des manchettes que vous m'avez envoyées. Oh! que je reconnais bien là votre bon cœur! Il est une autre faute dont il faut que je me confesse. Mimi pourrait m'accuser d'une injuste préférence, je t'adresse toutes mes lettres; mais Dieu sait si je vous aime toutes deux d'un amour également vif et sincère. Je suis forcé de me rendre, il ne me reste plus un pouce de terrain. Je vous embrasse donc toutes les deux en vous renouvelant mes vœux.

A LA MÊME

Paris, 18 mai 1829.

Ma chère Eugénie, Plus avancée que moi dans la vie, tu as par conséquent plus d'expérience, et tu me dis que ce passage n'est par

130 Maurice de Guérin.

si pénible qu'on le dit, et que chaque jour apporte sa douceur. Pour moi, qui jusqu'ici n'ai vu le monde que dans les livres, et la société que dans mon commerce avec mes camarades, je serais téméraire si j'osais porter un jugement; mais si je ne connais pas l'application de la vie, je connais la vie en elle-même, je sais d'où je suis parti, je sais où je dois arriver et je ne suis plus à cet âge où l'on vit, pour ainsi dire, sans le savoir, et où l'on ne s'est encore demandé raison ni de soi-même ni de ce qui nous entoure. En effet, j'ai cherché à me connaître moi-même et ce qui m'environne, et peut-être me suis-je fait trop tôt cette question, car j'estime les plus heureux ceux à qui le secret n'est révélé que le plus tard possible. Quoi qu'il en soit, j'ai obtenu la réponse, et chaque jour elle m'est répétée.

Je crois que tu as conçu une fausse idée de mon caractère lorsque tu as pensé que je m'égarais en de vagues rêveries et que je me laissais entraîner à une imagination romantique. Il est vrai que souvent j'aime à me laisser aller à de douces illusions, à nourrir ces délicieuses tristesses qui ont tant de charme pour le cœur. Mais si tu ne me connais que de ce côté-là, tu ne me connais pas tout entier. (Surtout ne va pas t' effrayer de ce que je vais te dire, et, si papa le lit, dissipe ses alarmes, s'il en conçoit.) Mon imagination n'a pas étendu sur le monde ce voile illusoire qui jette dans quelques erreurs aussi douces que passagères. La réflexion a prévenu mon imagination et s'est emparée pour ainsi dire de moi-même et des êtres environnants, pour les étudier, les analyser, et connaître à fond tout le mode de leur existence et la destinée qui les attend. Or, il me semble que quiconque a fait cet examen doit avoir du monde et de lui-même une idée bien triste.

Désormais quel éclat, quel prestige pourrait éblouir ses yeux? En vain l'homme étale sa grandeur factice et tâche de cacher son néant sous un pompeux appareil; en vain la gloire et le plaisir prodiguent leurs séductions, son œil percera le voile et ne verra dessous qu'un roseau pensant, jouet de tous les vents qui soufflent sur ce monde.

Lettres et Fragments. 131

Il lira sur son front cet arrêt de mort qu'il s'efforce en vain d'effacer, et le monde entier avec ses monuments, ses beautés, ses grandeurs, ne lui offre l'image que d'une grande et prochaine destruction. En effet, dans ce monde où tout passe et finit, l'idée d'existence rappelle nécessairement celle de mort, et je ne sais vraiment pas comment l'on peut penser à l'une sans penser à l'autre; et puis si l'on passe de la destinée et de la fragilité de l'homme à ses misères intérieures, au trouble éternel de son cœur, aux angoisses que lui causent ses passions, à ce mélange étonnant d'orgueil et de faiblesse, de grandeur et de bassesse, de plaintes et d'espérances, de fini et d'infini, de périssable et d'immortel, qui pourra dire, après avoir ainsi étudié et décomposé l'homme, qui pourra dire: Je suis heureux ici-bas?

Tu ne connais pas, me diras-tu, le charme de la société et toutes les douceurs que présente la variété des plaisirs et des amusements du monde. Mais je te le demande, dans ces entretiens, dans ces voyages, dans ces fêtes, pourras-tu te dépouiller de toi-même, pourras-tu étouffer l'idée de tes misères présentes et de ta destruction future? Non. La voix de la mort et de nos misères crie plus fort que toutes les voix des hommes et que les bruyants éclats d'une joie souvent fausse. Ce qui semble le plus propre à éloigner ces funestes images, c'est ce qui les rappelle le plus vivement, et ce sont les plaisirs et les voluptés qui réveillent le plus l'idée de la brièveté de la vie.

Mais malheur à l'homme qui, rebuté par tant de misères, n'aurait d'autre asile que le désespoir dans le néant! Il est un autre asile pour les âmes qui dans cet abîme de misères n'ont pas perdu de vue leur origine et leur destinée, et cet asile, c'est le sein même de la Divinité. Une seule chose peut adoucir l'exil de l'homme et lui rendre supportables ses maux présents, c'est la contemplation de Dieu, et voici ce que j'entends par ce mot contemplation. Il est peu d'individus qui ne connaissent pas les rapports qui les unissent à la Divinité, et il n'y a que la mauvaise foi ou une ignorance rare qui puisse les ignorer;

!32 Ma'rice de Guérin.

mais il est peu d'hommes qui, sortant d'eux-mêmes, étudient la société, le monde moral et la législation divine qui les embrasse: il est peu d'hommes surtout qui s'étudient eux-mêmes, qui se demandent comment ils ont été jetés dans ce monde, quelle place ils occupent dans la chaîne des êtres et quelle est la cause finale de leur existence. Mais lorsque, dédaigneux du monde matériel, on cherche à se rendre raison de son existence et à connaître les rapports qui nous lient avec nos semblables ou la société, et ceux qui unissent la société elle-même au suprême ordonnateur du monde, alors on cherche, on découvre, on contemple la vérité; et contempler la vérité, n'est-ce pas contempler Dieu, source de toute vérité, qui se manifeste à nous par Tordre moral et physique de ce monde, qui n'est qu'une réunion de vérités? Voilà, ce me semble, la plus digne occupation d'un être intelligent. Nous sommes en voyage pour l'éternité où nous verrons enfin la vérité face à face: qu'avons-nous à faire de mieux dans notre course qu'à nous occuper du bonheur qui nous attend et à chercher à en saisir comme une espèce d'avant-goût?

A LA MÊME

Paris, 24 mai 1830.

Chaque minute du temps qui s'écoule doit me rendre plus coupable à tes yeux, chère Eugénie: aussi, sans perdre un moment en cherchant à me justifier, je vais récrire tout bonnement comme à l'ordinaire. — Je suis charmé de ton voyage à Touiouse et de la description que tu m'en donnes. Comme je savais à peu près l'époque où tu devais le faire, mon imagination te suivait dans tes courses, elle t'accompagnait partout pour te servir de cicérone et jouir de ton étonnement et de ton admiration. Toulouse n'est pas une ville indifférente; elle ne vous laisse jamais partir sans quelque souvenir, soit de poésie, soit d'histoire.

Lettres et Fragments. 133

Au XIIe siècle, les comtes de Toulouse jetèrent un grand éclat: il y eut parmi eux des saints, des héros, des hérétiques; tu n'as pas sans doute oublié le vieux Raymond immortalisé par le Tasse. Quant aux souvenirs poétiques, Toulouse fut le foyer de la poésie du moyen âge; ce fut dans cette ville que fut établie la première cour d'amour, institution dont l'Académie des Jeux Floraux a tiré son origine.

A propos des Jeux Floraux, j'espère que le désir de faire éprouver à papa le bonheur qu'a dû goûter ce père dont tu me parles réveillera ta pensée qui dort depuis bien longtemps. Je ne te pardonne pas cette indifférence que tu affectes mal à propos. Dis-moi, quand tu as fait des vers pour la première fois, était-ce parce qu'on t'en demandait? Non: c'était une inspiration secrète, un besoin que tu ressentais. A l'âge où tu as commencé à écrire, il y a de ces pensées qu'on ne peut garder pour soi: il faut les confier à un ami ou les écrire, souvent l'un et l'autre. Voilà pourquoi tout ce que l'on écrit à cet âge est empreint de cette verve de jeunesse, de cette surabondance de vie qui vous accable quelquefois et qu'il faut épancher au dehors. Tu appelleras cela visions, extravagances de jeune tête, comme tu voudras, mais ce n'en est pas moins vrai, et, si tu es sincère, tu m'avoueras que l'expérience t'a prouvé que ce ne sont pas phrases creuses que je te dis. Or, tu n'es pas encore arrivée à cet âge qu'on appelle mûr, mais qui doit être, selon moi, le plus sot et le plus insipide de notre insipide vie, cet âge où le peu de joie que nous avons au fond du cœur se dessèche, où ces rêves tant soit peu riants qui nous amusaient de temps à autre s'évanouissent comme fumée, où cette heureuse insouciance pour ce qu'on appelle affaires de la vie est chassée de notre cœur et de notre front par une anxiété et une préoccupation qui dévorent. Pourquoi donc laisser passer une saison qui n'est pas encore finie pour toi, sans en jouir, sans en garder du moins quelque souvenir? Je suis sûr que tu te contrains pour ne point faire de vers, et que je ne sais quel préjugé te fait étouffer, non sans violence, tout ce qui s'élève en toi de pensées qui Bibl. rom. 132/136. 9

134 Maurice de Guérin.

voudraient jaillir au dehors, c'est-à-dire tout mouvement poétique: car la poésie n'est autre chose que l'âme qui se révèle et se répand. Allons doncl loin, bien loin de toi ces petites pensées qui rétrécissent. Je ne te dirai pas de marcher, non, laisse-toi seulement entraîner. Ohl si j'étais toil Tout moi que je suis, j'ose quelquefois donner carrière à ma pensée, je la laisse courir çà et là sous la forme qui lui plaît; Dieu sait où elle va parfois et sous quel accoutrement; mais peu importe, je serai content, pourvu que je puisse ainsi t'attirer dans la carrière. Je t'envoie donc ici une de ces provocations. Je jette le gant, j'espère que tu le relèveras.

Depuis bien longtemps tu me demandes des détails sur mes lectures. Byron et le bonhomme Walter Scott m'ont occupé principalement; je ne te dis rien de ces deux hommes, leur nom dit tout. Je lis maintenant Faust, de Goethe; Mme de Staël a dû te donner une idée de cet ouvrage. Dieul si tu le lisais! On dirait qu'il a été écrit par un ange sous la dictée du diable. Je ne te parlerai pas de nouvelles littéraires: Hernani n'en est plus une; son nom et celui de son auteur sont sans doute parvenus jusqu'à toi. Pour moi, j'ai lu, j'ai vu, j'ai ri de l'ouvrage et non de l'auteur, car c'est un homme de génie. Ici, royalistes, libéraux, romantiques, classiques, tout se mêle, s'entre-choque, se combat et donne au monde le spectacle le plus curieux et quelquefois le plus burlesque.

Leurs Majestés Siciliennes sont à Paris depuis quinze jours; on a joué dernièrement Athalie devant elles; j'ai assisté à cette brillante représentation où j'ai pu les voir à loisir. Dieu! que Racine est donc beau! Tu ne pourrais te douter de l'effet que produit sur le théâtre la scène entre Athalie et le petit Joas; un enfant et une femme! et cela vous écrase d'admiration.

Adieu, chère Eugénie, embrasse pour moi papa, Ërembert, Mimin, et ne doute plus de l'attachement d'un frère ... je ne sais comment l'appeler, mais dont le cœur ne changera jamais.

Lettres et Fragments. 135

A LA MÊME

Paris, 10 décembre 1830.

Je pense, ma chère Eugénie, que tu es de retour d'Alby et que tu vas m'écrire, si tu ne Tas déjà fait; pour moi, je prends l'initiative et je commence une lettre qui rivalisera, je crois, de longueur avec les tiennes. Que d'événements passés sur la scène de ce monde depuis que j'ai quitté le Caylal C'est que nous allons vite, nous allons vite! Avant-hier j'apprends la mort du pape, hier celle de Benjamin Constant, et aujourd'hui la translation des ministres au Luxembourg, et la révolution de Pologne; mais je ne viens pas commencer par faire de la politique, autrement je t'enverrais un journal. Laissons donc là un moment les affaires de l'État pour nous entretenir des nôtres.

Que je te parle de quelques visites que je fis en arrivant à Paris. Tu dois savoir que j'étais chargé d'un petit paquet de Mme Lacombe pour remettre à Mme de Lamarlière; je redoutais beaucoup cette visite: moi, timide et gauche, devant une grande comtesse à étiquette, à grandes paroles, ou une vieille toute ridée, toute rechignée, toussant, crachant: que sais-je, moi? Je ne connaissais pas le personnage, et tout ce qu'on dit des vieilles comtesses me revenait à la pensée. Je me résolus cependant à m'acquitter de la commission. J'entre: une dame en coiffe et jupon noir, portant l'empreinte des années, mais vive et leste, vient au-devant de moi. Je dis mon nom, mon pays; la conversation s'engage, et des paroles, des paroles: c'est incroyable! des souvenirs de la cour de Louis XVI, du bon vieux temps. Cette bonne dame est tout entière dans le passé, comme tous les vieillards; nous jeunes, nous vivons dans l'avenir, mais quel avenirl Quoi qu'il en soit, après avoir dûment jasé et caqueté, elle me demanda mon adresse et me pria d'aller la voir quelquefois.

Quelques jours après, j'allai voir M. d'Aragon avec Auguste. Nous parlâmes politique. M. d'Aragon est un de

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ces hommes de l'ancienne opposition qui auraient voulu que la révolution s'arrêtât là où ils lui auraient dit de s'arrêter, et qui. se voyant maintenant débordés de toute part, se mordent les pouces, comme on dit. Il nous apprit que beaucoup de personnes de sa connaissance regrettaient le duc de Bordeaux, et jusqu'à l'abbé de Pradt lui-même. L'expulsion de cet enfant a été en effet la plus grande faute que pussent commettre les libéraux. S'ils l'avaient conservé, maîtres du pouvoir, ils auraient imposé toutes leurs volontés au parti vaincu au nom de la légitimité. Mais ils ont voulu faire table rase: la charte, qu'ils auraient dû laisser intacte, parce que l'épreuve d'une révolution l'aurait singulièrement fortifiée, ils la mutilent, la défigurent; enfin, après quarante ans de révolutions, ils nous ramènent à 89, c'est-à-dire que tout est à recommencer, parce que tout est remis en doute . . .

Vous avez dû, comme nous, être ravis d'admiration pour cet admirable comte de Kergorlay! Qu'il était beau lorsqu'il jugeait ses juges et leur faisait baisser la tête! Tout l'auditoire a frémi de son intrépidité, et une rumeur sourde a couru parmi les pairs et dans les tribunes quand il a prononcé ces mémorables paroles: «Y a-t-il quelqu'un ici qui puisse dire qu'il ignore sur qui le choix du peuple serait tombé, si on lui eût donné à choisir entre Henri Dieudonné et le fils du Régicide?» Si le gouvernement gagne encore trois ou quatre procès comme celui-là, il est perdu. Quelle prodigieuse imprudence d'aller mettre en discussion devant les tribunaux son origine et ses droits, et de s'en prendre à des hommes tels que M. de Kergorlay et M. de Lamennais, qui va comparaître bientôt sur les banquettes de la cour d'assises! Le procès de M. de Kergorlay a été celui des royalistes: celui de M. de Lamennais sera le procès des catholiques. Tu dois savoir que l'Avenir a ouvert une souscription pour subvenir aux frais du procès; nous nous sommes empressés, Auguste et moi, de payer un tribut que doit tout bon catholique. Espérons que ce procès sera aussi un triomphe pour la cause catholique et que le

Lettres et Fragments. 137

beau talent de M. de Lamennais et de son coaccusé, l'abbé Lacordaire, aidé de tout ce que la vérité et la foi donnent de force et d'élan, humiliera et écrasera ces parleurs hypocrites d'humanité et de tolérance.

Comptez sur ma prudence pendant ces jours critiques. Il y a eu des troubles à l'École de droit, mais les cours que je suis ont été complètement étrangers à ces désordres; je ne les ai appris que par les journaux. Il me semble que j'aurais encore mille choses à te dire, mille réflexions à faire sur les événements politiques, mais je crains de t'ennuyer; je ne t'ai presque parlé que de cela.

Quelle est la politique de Cahusac, de Gaillac, d'Alby, puisque tu en viens? Comment y as-tu passé ton temps? Je passe le mien à aiguiser ma plume pour me jeter ensuite dans l'arène de la polémique.

Ma chère Mimi, pourquoi ne pas laisser remplir les lettres à papa et m'en écrire une entière? Je veux me venger en ne te réservant que ce bout de papier. Écrivez-moi tous tant que vous êtes. On a besoin plus que jamais de s'aimer et de se le dire, et puis il peut arriver tant de choses! Paris est devenu bien triste: plus de bals! plus de soirées! plus de ces équipages brillants qui roulaient sur les boulevards! On est dans la stupeur et l'attente.

Ëtes-vous contents de l'administration du nouveau maire? Comment se porte M. F... et compagnie? C'est lui sans doute qui aura inauguré l'arbre de liberté d'Andillac; raconte-moi cette farce. Je plains bien M. le curé; j'espère que ni lui ni papa n'auront eu à souffrir de la réjouissance républicaine.

Et la république du Cayla dont toi, /' Illustre, formes le sénat, et dont le père est le dictateur, comment va-t-elle? Gilles, Jeannot, Trilby, tout cela ... il n'y a pas révolution là. Pauvre Illustre! que nous serions heureux, si nous pouvions nous isoler entièrement de ce monde tumultueux et vivre dans la paix et le bonheur des affections domestiques! . . .

138 Maurice de Guérin.

AU CAYLA

Paris, 4 juillet 1831.

Quand ce petit billet vous arrivera, je ne serai pas loin de vous; je pars demain 5 juillet à six heures du soir. Je passe par Bordeaux: par conséquent j'arrive à Toulouse dimanche et lundi à Gaillac. Ce ne sont que des à peu près: ainsi ne le prenez pas à la lettre. Si je ne trouve pas de cheval à Gaillac, je ferai aisément le trajet à pied: je n'aurai fait de ma vie plus douce promenade. Serai-je à temps pour voir la moisson et manger des cerises? Voilà dix ans que je n'ai grimpé sur un cerisier. J'aurai grand plaisir à m'élancer dessus, lesté d'un gros morceau de pain. Ça me ferait oublier que je vais avoir vingt et un ans. Diable 1 vingt et un ansl je ne puis me faire à cette idée-là, je me sens si enfant!

Dites à M. Bories, à M. le curé et à tous nos bons voisins, combien il me tarde de les embrasser, et aux perdrix, s'il y en a, de se préparer à partir à tire-d'aile, parce que je leur ferai une guerre à outrance. Comment diable! vous êtes donc suspects? Il faut un firman du pacha pour avoir de la poudre? Vivent la liberté, pardieu! M. le préfet et le juste-milieu! Cela ne m'empêchera pas de brûler une amorce en leur honneur . . .

AU CAYLA

Paris, 6 janvier 1832.

Pourquoi ce silence, toi qui devais me parler si souvent?

quelque sinistre nouvelle se cache-t-elle derrière? qu'est-ce

enfin? Bonheur ou malheur, dis-le-moi: le pire est de ne

rien savoir. Voilà un bon mois et demi que je suis ici, et

Lettres et Fragments. 139

je n'ai reçu qu'une lettre: vous n'avez pourtant pas d'émeute là-bas, on ne ferme pas les barrières, on laisse passer les courriers: écrivez donc tant et plus, lancez lettre sur lettre. Vous êtes quatre et je suis seul, vous pouvez sans beaucoup d'effort me tenir en haleine.

Je gronde et je ne pense pas que l'année vient de commencer et que je ne dois avoir au bout de la plume que compliments et douces paroles. Ne trouves-tu pas étrange qu'on soit si gai à cette époque qui raccourcit toujours notre courte vie, et qu'on se dise en riant, sous la forme d'un souhait: Mon père, ma mère, mon frère, ma sœur, ma tante, mon oncle, monsieur, madame, réjouissez-vous, vous avez une année de moins à vivre. Autant vaudrait le lugubre mémento des frères de la Trappe: «Frère, il faut mourir!»

Mon invincible attrait pour le sermon me mènerait je ne sais où, si je ne m'arrêtais à temps. Pour ouvrir une autre période moins désespérante, il faut que je te parle de ma vie, que j'étale à tes yeux toute mon existence, que je te retrace trait pour trait cet étrange et bizarre arrangement de pensées, d'actions, d'événements qui font une vie d'homme. Oh! j'ai fait un grand progrès, cette année: je suis parvenu à dompter l'humeur vagabonde de ma pensée, assez pour l'astreindre à un travail à peu près régulier et resserrer dans un cadre mon existence qui se dissipait dans un champ sans limites. Aussi maintenant j'aborde intrépidement la journée qui autrefois me pesait par son vide. Mon travail est plus sérieux, plus profond, plus suivi; je vais plus vite parce que je marche d'un pas réglé. L'histoire, la philosophie religieuse, la Bible, et de la poésie pour résumer l'essence de tout cela, voilà mes études de prédilection. En dehors de cela, je fais de l'anglais que je commence à lire assez bien, et puis enfin du droit, le dernier et le plus lourd de mes travaux; j'ai repris le code par pudeur, pour qu'il ne fût pas dit que j'ai reculé devant un livre, et encore je ne sais pas si dans quelque moment de dépit je ne le repousserai pas, et pour toujours.

140 Maurice de Guérin.

De temps en temps le découragement, le redoutable découragement retombe sur mon âme comme un poids de glace et vient paralyser tout mon courage et toute mon ardeur de savoir; mais je lutte de toutes mes forces; j'appelle à mon secours tout ce que j'ai d'espérances et de chaleur, et le plus souvent je me relève. Ce sont, je t'assure, des combats terribles, des secousses profondes, que ces accès d'abattement, ces revirements de la pensée qui devient froide, terne, positive, désespérante. C'est une véritable maladie de l'âme; un travail de prédilection, un travail soutenu et plein d'onction peut seul la guérir.

Ma vie de ménage favorise merveilleusement ma vie intellectuelle. Tu sais que j'ai une chambre, une fort jolie chambre où j'ai mon lit, mon feu et mes livres; là je puis travailler à mon aise et longuement et silencieusement. Je m'enferme dans cette enceinte comme dans mon empire, et, en effet, une fois la porte fermée, le monde ne m'est plus rien, je suis tout à moi et à mes pensées, à ma poésie, à mes livres chéris, et nul ne vient troubler le secret de ce sanctuaire. A présent, par exemple, je suis dans un de mes plus doux moments: il est huit heures et demie du soir, il fait froid dehors et un bon feu brûle dans ma cheminée (la pensée des pauvres me gâte souvent ce plaisir), ma petite table est posée à côté, et je m'entretiens délicieusement avec toi.

Quand je ne passe pas ma soirée dans ma chambre, je la passe en famille avec Auguste et Félicité. Nous causons comme frères et sœur ou bien nous faisons quelque lecture en commun. Tu vois que ma vie ressemble assez à celle du Cayla, sauf vous tous de moins, et la campagne, et la physionomie si douce du pays, et l'horizon que .'aimais à contempler le soir, sur l'angle occidental de la terrasse. Il me tarde bien que le printemps revienne pour donner la vie à notre petit jardin; la promenade sera moins large que dans nos champs, mais j'aurai toujours la verdure et le petit sentier à travers les fleurs. Il y a au milieu un grand sapin qui se fait magnifique lorsqu'il est revêtu

Lettres et Fragments. 141

de givre ; on dirait, à voir ses branches pendantes et dentelées, de grandes draperies argentées.

Le cercle de mes connaissances s'est un peu élargi; je suis maintenant en rapport avec les rédacteurs de la Revue Européenne, et particulièrement avec M. de Cazalès. Ce jeune homme est le fils du fameux orateur de la Constituante, et il a hérité du talent de son père. Les autres sont MM. de Joanne, de Champagny, Gouraud, de Carné, Wilson. Nous dînons ensemble tous les quinze jours, et ces réunions sont pleines de charme par la fraternité qui y règne et la tournure de nos conversations. Dans la prochaine livraison de la Revue Européenne, qui paraîtra le 15, vous trouverez un article de moi intitulé: «Vie du bienheureux Nicolas de Fliie. » Cette fois-ci pour sûr. Tu diras à Louise que cet article est de moi, parce que j'ai trouvé moyen d'y glisser quelque chose en parlant des montagnes de la Suisse habitées par le bienheureux Nicolas. Malheureusement la rédaction de la Revue est gratuite, et point d'argent encore.

Et nostro Mimin, la Toulousaine, est-elle enfin rentrée dans la solitude, son exil est-il achevé? Au fait, il est dur de briser ses habitudes de famille, de désert, de piété, pour aller vivre d'une vie étrangère; et maintenant que je suis à deux cents lieues du foyer, je rends parfaitement justice à sa longue résistance. Pour qu'elle me pardonne mes persécutions, fais-lui deux longs et tendres baisers sur ses deux joues vermeilles, et deux autres pour le souvenir que je porte au doigt, et cent mille pour ma tendresse infinie.

As-tu reçu quelque lettre de Rayssac? Peux-tu me donner les éclaircissements que je t'ai demandés? Y a-t-il quelque autre phrase à commenter? est-ce plus clair? estce plus obscur? est-ce quelque chose? n'est-ce rien? Réponds à tout cela. Je voudrais savoir et j'ignore. J'ai reçu une lettre de M. de Bayne; le brave homme est désolé de la perte de V Avenir. Il me dit que Charles est allé au Cayla; rends-moi compte de cette visite.

Comment va la persécution au diocèse? La chute de

142 Maurice de Guérin.

V Avenir a-t-elle apaisé les haines gallicanes? Il paraît que ces messieurs redoutent beaucoup l'entrée de M. de Lamennais dans Rome. Ils ont crié alarme, comme si César passait le Rubicon. Ils ont peur que le pape ne se laisse séduire, et il paraît qu'il y a une conspiration montée pour empêcher le pèlerin d'arriver jusqu'au saintsiège. Du reste, il s'avance fort lentement à cause de sa mauvaise santé. Ici nous avons des scandales à la Chambre, des quasi-émeutes dans la rue, et une émeute, dit-on, dans les tours de Notre-Dame. On prétend qu'on a sonné le tocsin, arboré le bonnet rouge sur l'une des tours et essayé de mettre le feu à l'église. C'est un bruit mystérieux, qu'on se redit sans pouvoir l'expliquer. Peut-être n'est-ce qu'une rumeur de police. As-tu lu le discours de Fitz-James? Cette grande voix sonnait bien au milieu de tant d'abaissement.

A LA MÊME

Paris, le 29 février [1832].

C'est un terrible lieu commun que la fuite du temps: que t'en semble? Voilà que nous avons franchi le plus lestement du monde tout un hiver, toute une saison de jours sombres et tristes. Qu'allons-nous faire du printemps? Mais peut-être, tandis que je jette un regard de regret à l'hiver qui s'en va, toi tu lui souhaites bon voyage et lent retour, parce qu'au Cayla il n'amène que le froid et n'apporte que l'ennui, au lieu qu'ici il se présente avec un cortège de soirées et de fraîches guirlandes de dames. A Paris l'hiver est jeune homme; à la campagne, c'est un vieillard hargneux. Somme toute, je suis assez content de mon hiver: deux noces, plusieurs bals, une soirée musicale et dansante revenant tous les quinze jours, et quelques autres soirées et concerts semés par-ci par-là, c'est un cercle assez large pour moi qui occupe si peu de place. J'ai remporté une grande victoire sur ma timidité et ma

gaucherie. Un beau soir, poussé par caprice, par jalousie, par regret de me voir faire le pied de grue au milieu du tourbillon, et puis aussi par je ne sais quel enthousiasme d'harmonie, je me suis pris à danser, et depuis je danse, je danse tout émerveillé du succès de ma hardiesse. Au fait, j'étais cruellement tourmenté de rester immobile lorsque je rencontrais quelque physionomie comme je les aime, j'étais, dis-je, cruellement tourmenté de rester immobile et de faire l'effet d'une statue. La danse est un moyen de rapprochement; on se dit un mot, deux mots bien indifférents, bien communs, on entame comme on peut une conversation qui doit finir avec la contredanse; mais au moins on a entendu une voix de femme, on s'est regardé, on s'est parlé, et le moindre petit mot est si joli sur certaines lèvres, et puis il y a des froissements de robe qui font tressaillir, des airs qui vous font bondir . . . Voilà en abrégé les avantages de la danse; ce qui ne m'empêche pas de penser à quelqu'une qui sauterait au plafond. Mais trêve de discours profanes.

Félicité t'a parlé, je crois, de quelque nouvelle espérance qui m'est advenue. Voici ce que c'est. Cazalès s'intéresse beaucoup à moi, sur la recommandation de Charles de Rivières. Or, un journal de Nancy, appelé Courrier lorrain, s'est adressé à Cazalès pour lui trouver un rédacteur qui, demeurant à Paris, donne au journal une couleur plus intéressante et plus vive. Cazalès a eu la bonté de penser à moi, j'ai envoyé quelques articles comme spécimen et j'ai été agréé. Un des rédacteurs doit venir incessamment à Paris pour régler l'affaire d'argent, ce qui fait que je ne puis te dire combien me vaudra mon griffonnage. Quoi qu'il en soit, ce sera toujours une prime sur l'avenir, quelque chose de palpable dans mes mains si longtemps vides. Le journal est entièrement dans le sens de l'Avenir. Et puis si, comme je l'espère, Auguste trouve assez d'enfants pour avoir besoin de moi, mon existence à Paris pour deux ans au moins sera assurée, et c'est tout ce que je demande.

144 Maurice de Guérin.

Je t'ai dit, je crois, qu'il y avait eu réconciliation entre le code et moi, mais il existait trop peu de sympathie entre nous pour que l'accord pût durer longtemps. Nous nous sommes brouillés de nouveau et, cette fois-ci, profitant de la loi du divorce, nous avons solennellement et à tout jamais divorcé. Je te prie cependant de tenir la chose secrète; lorsqu'on te demandera si je fais toujours du droit, réponds et répondez tous affirmativement. Je prends tous ces mensonges sur ma conscience. — Autre bonne nouvelle: la petite part que je prends à la rédaction de la Revue Européenne me vaut la réception gratuite. Écrismoi avant le 15 mars à quelle époque finit votre abonnement, parce que je commencerai à vous l'envoyer à partir de là. Quand il y aura quelque chose de moi, un trait de plume au commencement ou à la fin de l'article l'indiquera.

Nous n'avons pas de nouvelles intéressantes de Rome. Le pape, absorbé comme il l'est par les affaires politiques, placé entre les Autrichiens, les Français et ses sujets révoltés, ne peut guère donner son attention à une question importante, il est vrai, mais moins immédiate que celles qu'il a sur les bras, et qui demande d'ailleurs, à cause de son extrême délicatesse, les plus grands ménagements. Je crains bien que la reprise de V Avenir ne soit remise d'ici à longtemps. En attendant, les doctrines filtrent en secret, font moins de bruit, mais marchent tout aussi vite, parce qu'il y a certaines idées qui, jetées sur une certaine pente, ne s'arrêtent plus. J'écrirai un de ces jours à M. de Bayne pour lui parler de tout cela. Je veux insensiblement animer cette correspondance, parce qu'il y a bien des choses qu'on ne pourrait dire au commencement et qui se disent tout naturellement à la fin.

Il faut à toute force que je fasse de la politique, [avec] Mimin, elle m'entraîne toujours sur ce terrain, je l'y suivrai. Tu veux donc, chère Mimin, que je me déclare le champion du duc de Bordeaux. Certes, je garde à ce prince toute l'affection qu'on doit à la race qu'il repré-

Lettres et Fragments. 145

sente, car je ne suis pas de ceux qui voient dans les Bourbons le type de la tyrannie: je ne vois en eux, au contraire, que le type de la bonté, mais d'une bonté faible. Après cela, mes croyances politiques sont complètement indépendantes de cette affection, et j'ai la ferme foi que nos destinées sociales, loin de reposer sur la tête d'un enfant, n'ont pas le moins du monde besoin de lui, parce que la grande et profonde révolution qui s'accomplit se fait par les peuples et pour les peuples, et il faut bien se persuader que, si un avenir nous est réservé, il ne ressemblera que par la foi aux temps qui l'auront précédé, parce que toutes les formes sociales auront changé. C'est là, je crois, une croyance fort catholique qu'on peut soutenir en toute conscience. J'espère que tu ne m'en voudras pas pour cette profession de foi peu carliste, et que tu n'exigeras pas de moi des paroles qui mentent à ma conviction.

AU CAYLA

[Paris] mercredi 5 décembre [1832].

Je vous écris à la hâte et un peu courtement, mon cher papa, parce que le court séjour que je fais à Paris et les commissions dont j'étais chargé me laissent à peine un moment de répit. J'ai fait mon voyage à bon port, mais avec accompagnement de pluie et d'ennui. Je suis enfin arrivé dimanche au soir et suis descendu chez Bore, qui m'a reçu comme un frère, avec tendresse et effusion. Nous n'avons qu'une table et qu'un lit. Nous avons beaucoup causé de la Chênaie. J'y serai reçu absolument gratis, je n'aurai pas même à payer le blanchissage. Les premiers vœux ne se prononcent1 qu'après un an. Ainsi

1 Ces mots sont raturés dans l'original; mais nous ne voyons pas d'inconvénient à les rétablir. (Note de Trébutien.)

146 Maurice de Guérin.

vous voyez que la marge est large autant que possible. Je me trouverai là avec MM. Féli, Gerbet, Lacordaire et un jeune homme appelé Elie. La compagnie n'est pas aussi nombreuse que je le croyais, mais elle est choisie. Je pars aujourd'hui mercredi à quatre heures. J'arriverai vendredi matin à Rennes; j'y coucherai, et samedi prochain, vers les deux heures de l'après-midi, je prendrai terre à la Chênaie. — Auguste et Félicité vont tous deux parfaitement et leurs affaires sont aussi prospères que leur santé. Les confitures ont été trouvées excellentes. — J'ai vu hier Cazalès, à Chaillot, dans une maison de santé; il a encore un mois à faire. Je ne lui ai pas parlé de la Revue. Bore m'a conseillé de consulter plutôt M. de Serre, Il ne savait pas mon cousin Philibert en France. Il a été très-agréablement surpris. Je lui ai annoncé sa venue à Paris. — Je me suis acquitté de la commission de M. le curé. Le libraire accepte les conditions énoncées. L'envoi est déjà fait; les livres arriveront au premier jour.

Pardon si je passe rapidement sur tout ce qui vous intéresse le plus. Ceci n'est qu'un signe de vie. Présentez mes souvenirs affectueux à mon cousin Philibert. Mille baisers à vous et à tous.

AU MÊME

La Chênaie, ce 14 décembre 1832.

Je suis parti de Paris, comme je vous le disais, le mercredi, à quatre heures du soir. J'y avais trouvé M. Jean de L., frère de M. Féli, et comptais faire le voyage avec lui; mais il me conseilla de partir seul, ses affaires le retenant indéfiniment à Paris. Cette seconde moitié du voyage a été aussi heureuse que la première, avec un attrait de plus, celui de la nouveauté. Je suis arrivé à Rennes le vendredi soir et j'ai reçu l'hospitalité dans

Lettres et Fragments. 147

une maison de missionnaires fondée par M. Jean: le lendemain la voiture de Brest m'a porté jusqu'à Dinan, à deux lieues de la Chênaie. A Dinan, j'ai eu le bonheur de rencontrer un de mes nouveaux condisciples et j'ai achevé avec lui mon long voyage.

M. Féli m'a reçu comme un bon père qu'il est, et moi je l'ai embrassé avec l'affection d'un enfant et une émotion dont vous devinez la cause. MM. Gerbet et Lacordaire m'ont également témoigné beaucoup d'amitié. Le lendemain j'ai commencé une petite retraite de trois jours que j'achève aujourd'hui. J'avais bien besoin de cette eau lustrale. Notre train de vie est fort doux. Le lever est à cinq heures (je suis sûr qu'ici il sera fait des réflexions sur ma paresse et qu'on rira d'aise la voyant en si fâcheuse situation); la prière avec une méditation ou lecture; diner à midi; souper à huit heures; à neuf et demie ou dix, nous sommes au lit. Voilà l'esquisse de notre journée. Nos récréations se passent en promenades dans le jardin ou dans les bois, un bâton à la main et devisant gaiement. Il y a ici un nouveau venu comme moi et nous en attendons un autre du côté de Besançon. Nous serons en tout quatre élèves; c'est à peu près tous ceux que la maison peut contenir.

Nous sommes entourés, cernés, pressés et comme étouffés par les bois ; les mouvements du terrain sont si légers que c'est presque une plaine, en sorte qu'il est rare de trouver un horizon un peu large, et, quand on le trouve, c'est l'immense uniformité que présente la surface des forêts ; les arbres gris se perdent dans un ciel gris. A l'occident de la maison est un étang encaissé comme une rivière entre deux bois qui le dominent ; il a la largeur du Tarn et s'allonge à peu près dans l'espace de la croix au moulin. On me dit que c'est un enchantement pendant la belle saison, tant il y vient d'oiseaux à cause de la fraîcheur et de l'ombre épaisse de ses rives. La maison est coiffée d'un toit aigu à mansardes. Elle est blanche comme Rayssac, on l'aperçoit

148 Maurice de Guérin.

de même à travers les bois, et les grands arbres qui l'entourent doublent encore la ressemblance. La chapelle est située vis-à-vis la maison, au fond du jardin ; elle est toute petite et toute simple et sied bien à la solitude. La paroisse étant trop éloignée, nous célébrons là une messe basse, les dimanches et fêtes. Le jardin est vaste, bien cultivé et percé de larges allées bien sablées; quelques-unes sont plantées d'arbres verts. Une moitié du jardin déborde la maison à gauche et se trouve séparée de l'autre par une large terrasse plantée de tilleuls à jambe haute et nue et à tête ronde. Au nord, correspond à ce jardin une vaste cour formée par des bâtiments de ferme très-réguliers, et où chantent des coqs et nasillent des canards qui de temps en temps comparaissent par-devant nous. Je vous fais toute cette topographie afin que par la suite vous compreniez mieux quelques détails qui pourront se rencontrer.

Je ne sais pas encore quelles seront mes études ; M. Féli a remis de me parler de cela après ma retraite qui expire aujourd'hui. J'avais oublié de vous dire que c'est lui qui es; mon père débrouilleur, mon arracheur et mon père à secrets, mon Amalric. — Je suis à peine arrivé, mes détails ne peuvent qu'être extérieurs et généraux; à mesure que nous avancerons ils deviendront plus intimes, plus profonds, plus intéressants. Mes entrevues avec M. Féli ont été fort courtes à cause du recueillement de ma retraite. Demain nous entamerons le [sérieux]. Savez-vous quel fut le sujet de notre première conversation? — Quel temps fait-il habituellement chez vous? fut la première question: et puis mes compagnons de voyage, mon âge, les hautes marées à Saint-Malo, Calderon, la manière de pêcher les huîtres, la poésie catholique, Hugo, les poissons les plus remarquables de de la côte de Bretagne ... Le grand homme est petit, grêle, pâle, yeux gris, tête oblongue, gros nez et long, le front profondément sillonné de rides qui descendent entre les deux sourcils jusqu'à l'origine du nez; tout

Lettres et Fragments. 149

habillé de gros drap gris, des pieds à la tête; courant dans sa chambre à fatiguer mes jeunes jambes, et quand nous sortons pour la promenade, marchant toujours en tête, coiffé d'un mauvais chapeau de paille aussi vieux et aussi usé que celui de Charles de Bayne.

A la prochaine lettre, qui ne se fera pas attendre, nouveaux détails sur ma nouvelle vie. Pour du neuf que je vous donne, je vous demande de l'ancien. Vous savez tout ce qui m'intéresse, tenez-moi au courant. Rappelez-moi au souvenir de Philibert, s'il est encore dans le pays.

Adieu, adieu tous, embrassade générale.

P. -S. Papa, avez-vous laissé l'asthme à Toulouse? Voici l'adresse: A Dinan, chez le frère Paul. (Côtesdu-Nord.) C'est là que nous envoyons prendre les lettres.

A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRIN,

AU CAYLA

La Chênaie, 18 décembre 1832.

Me voici acclimaté au désert, ma chère Eugénie. Mes habitudes se sont pliées à ma nouvelle vie et mes yeux se sont familiarisés avec les landes épineuses et les forêts couleur de rouille. Il doit y avoir une forte dose de sympathie chez moi pour m'être si vite lié d'amitié avec des steppes incultes et la sombre ceinture de bois qui nous environne. La Chênaie est vraiment une solitude parmi les solitudes, et l'on peut dire à la lettre, sans faire de phrases, qu'on n'y entend que le sifflement du vent à travers les bois et qu'on n'y voit passer que les nuages. Souvent, malgré l'habitude, nous nous étonnons tous de notre profonde retraite, et nous ne comprenons pas qu'on puisse trouver tant de silence. Aussi le travail y est-il un besoin, une nécessité indispensable. La pensée Bibl. rom. 132 136. 10

150 Maurice de Guérin.

ne trouve guère à s'ébattre dans ces âpres campagnes, elle rentre forcément chez elle et se jette dans l'intellectuel, ne pouvant toucher au réel sans se piquer.

Tout cela veut dire que je me suis mis au travail et que le travail est ici sérieux et sans distractions. M. Féli m'a jeté dans les langues modernes, en commençant par l'italien, et en même temps dans la philosophie catholique et l'histoire de la philosophie. Je suis enchanté d'apprendre les langues modernes; elles sont un puissant instrument de science, et puis cette étude ouvre des littératures dont la connnaissance décuple les forces et le plaisir de la pensée. Parmi les langues mortes, je n'apprends que le grec ; j'en ai une simple teinture qui m'aidera beaucoup à dévorer les premières difficultés. Me voilà en présence d'un grand travail, aux premiers abords de la science qu'il faut emporter comme les travaux avancés de la citadelle d' Anvers; mais nous avons un si grand général à notre tête que je me sens plein de confiance, et je suis comme sûr de la victoire.

Nous sommes maintenant quatre jeunes gens. Chacun a sa chambre à coucher; mais comme toutes n'ont pas de cheminée, nous nous réunissons pour travailler dans une chambre commune, autour d'un bon feu. Je me suis remis sans trop de peine au lever de cinq heures; je trouve même que je dors d'un sommeil plus prompt et plus sûr que par le passé. J'aime bien notre petite chapelle au fond du jardin, où nous allons chaque matin entendre ou servir la messe en sortant du lit. C'est s'éveiller dans le Seigneur. Puis vient le déjeuner avec du beurre et du pain que nous faisons griller pour le rendre plus appétissant; le beurre joue un grand rôle dans nos repas. Le dîner, très-confortable, avec café et liqueurs quand il y a des étrangers, est assaisonné d'un feu roulant de plaisanteries et de malices, qui partent la plupart de M. Féli. Il a des mots charmants; les saillies les plus vives, les plus perçantes, les plus étincelantes, s'échappent de lui sans nombre. Son génie s'en

Lettres et Fragments. 151

va comme ça quand il ne travaille pas; de sublime il devient charmant. M. Gerbet s'entend aussi passablement à maligner, mais il est en général plus sérieux que M. Féli.

M. Lacordaire nous a quittés deux jours après mon arrivée; des affaires pressantes l'ont appelé à Paris. M. Rohrbacher est un homme à larges épaules, à grosse tête, à gros traits, comme un bon Lorrain qu'il est; mais cette enveloppe cache une grande science et même sssez d'amabilité. Il écrit une histoire de l'Église. M. Féli est en train d'écrire un ouvrage où il résume toute sa philosophie, en lui donnant des dévelo pements nouveaux. Il concentre là tous les rayons de sa science et de son génie: il n'a rien fait jusqu'ici de comparable a cela. Attendez-vous à un grand étonnement et à une grande admiration dans le monde quand cet ouvrage paraîtra. M. Gerbet en fait l'introduction. Jugez ce qui doit sortir de l'association de ces deux têtes.

J'ai vu M. Féli au petit parloir. Ce petit parloir est comme celui de M. Ecries: une chaise et une commode. M. Féli vous laisse défiler votre chapelet sans mot dire; puis quand on a dit: C'est tout, il prend la parole, une parole grave, profonde, lumineuse, pleine d'onction. Sa morale, comme ses livres de piété, est pleine d'Écriture sainte, merveilleusement fondue dans son discours. Elle lui donne une grande douceur. Il nous aime comme un père, nous appelant toujours mon fils. Hier, quand le dernier venu d'entre nous arriva, il était dans la joie de son âme. «Notre petite famille augmente,- me ditil, et il m'embrassa de tendresse et de joie. On apprend plus dans sa conversation que dans les livres. En quelques mots il vous ouvre des points de vue immenses dans la science. Ses paroles élèvent et échauffent l'âme- on sent la présence du génie.

Ce pays-ci justifie tout ce que j'en avais entendu dire: c'est un peuple à part, une civilisation sévère et religieuse qui marche en dehors de nos idées modernes.

152 Maurice de Guérin.

Les plus pauvres exercent l'hospitalité avec la générosité la plus touchante. En arrivant de Dinan à la Chênaie, nous nous égarâmes, mon compagnon et moi, à la nuit tombante. Après avoir erré quelque temps dans les landes sans pouvoir nous orienter, nous allâmes frapper à la porte d'une ferme. J'entre le premier, ■ — tout le monde se lève et me souhaite la bienvenue. La famille était nombreuse et assise sur deux énormes poutres gisant de chaque côté perpendiculairement au foyer. Grands et petits avaient Fécuelle aux dents au moment de notre arrivée, et la mère de famille pétrissait sur la table une galette de blé noir. Nous demandons le chemin, on nous l'enseigne; mais on ne veut pas nous laisser sortir sans nous faire goûter à la galette et boire du cidre. La propreté n'est pas la vertu dominante chez ces bonnes gens; nous refusâmes obstinément, à leur grand regret. Ils nous donnèrent un petit gars pour nous guider, et nous arrivâmes deux minutes après. La Chênaie n'est qu'à deux portées de fusil de cette ferme, mais le pays est si couvert qu'on n'aperçoit pas une maison à cent pas de distance. Telle a été ma première aventure en Bretagne. J'aurais bien d'autres petites histoires à te conter si j'avais plus de place. Je crois que j'aurai plus de choses à te dire dans mon désert que dans le tourbillon parisien. Ici. on ne perd pas une pensée; là-bas, tout se perdait en évaporations. — J'ai fait faire une redingote à la propriétaire et un gilet de même étoffe, le tout pour cinquante francs, tout payé. La vieille tire sur sa fin, et je la trouve d'ailleurs un peu légère. Ai-je bien fait?

Adieu, ma chère amie, adieu Mimin, adieu tous, je vous embrassse.

P. -S. M. le curé a-t-il reçu ses livres? Je crois m'être bien acquitté de sa commission. Rappelle-moi à son souvenir. — M. Féli n'est pas assez d'accord avec la Revue européenne pour que je puisse y écrire. Nous ne la recevons pas ici; je suis bien fâché de cela pour vous. Demandez-la à Charles.

Lettres et Fragments. 153

N'oubliez pas que Wolff est mon bon ami. Laissezlui sa place au coin du feu et de temps en temps quelque morceau de pain en mon souvenir.

A M. DE BAYNE,

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