‹ Journal [par] Stendhal. Texte établi et annoté par Henry Debraye et Louis RoyerChapitre 37 sur 60 · HENRI BEYLE ET LA DUCHESNOIS · texte numérisé non relu

HENRI BEYLE ET LA DUCHESNOIS

Catherine- Joséphine RafTin, dite M^^^ Duchesnois, née à Saint-Saulve, près Valenciennes, en 1777, était entrée au Théâtre-Français en 1802, presque en même temps que M^^^ George, alors âgée de 15 ans. Toutes deux devinrent sociétaires en 1804. Leur rivahté agita bien des fois le parterre, et l'une des annexes qu'on lira plus loin (portrait d'Inchinei>ole) montre bien le caractère de ces luttes passionnées.

Beyle fut présenté à Duchesnois par son ami Louis Crozet le 24 avril 1804. Tous deux étaient d'ardents défenseurs de la tragédienne ; le futur Stendhal combattit même par la plume le plus illustre des partisans de M^^^ George, Geoffroy. Celui-ci d'ailleurs ne connut jamais les réponses de son jeune confrère, car elles ne virent pas le jour de son vivant.

Les papiers stendhaliens de Grenoble renferment un article complet, signé Junius, du 18 avril 1804 : « Réception de Mesdemoiselles Duchesnois et George » (R 302, dossier n° 1), et un article incomplet, écrit vraisemblablement le 4 mai 1804 (R 5.896, vol, VII, fol. 208). Le premier est inédit, le second a été publié par Casimir Stryienski, Journal de Stendhal, page 458.

Nous y ajoutons une note inédite, résumant ce qu'Henri Beyle savait de la Duchesnois en a^^"il ou mai 1804 (R 302, dossier n» 1).

Réception de Mesdemoiselles Duchesnois ET George.

Chose étrange ! le public a mille fois décidé entre mesdemoiselles Duchesnois et George ; il se dispute les places quand la première joue, il les remplit à peine quand c'est la seconde. Et l'on veut accabler mademoiselle Duchesnois d'une injustice que l'on ne ferait pas à la plus mince confidente. Elle a débuté la première, on veut la recevoir la seconde. Sa vieille ennemie, M^^^ Raucourt, est allée réveiller M. Geoffroy, et ce grand prêcheur

de raison et de vertu veut, à force de mensonges, faire triompher sa protégée. Il ne ménage plus rien, il sait que depuis longtemps les gens d'un certain ton méprisent sa feuille ; mais il endoctrine encore le peuple de la littérature. Cet homme si fin est, cette fois-ci, sans adresse et, l'on pourrait dire, sans esprit. 11 accumule les faussetés les plus palpables.

M^^'^ George a débuté dans un emploi différent de celui de M^'* Duchesnois. — Cela est faux. M}^^ Duchesnois a joué Phèdre, Sémiramis, et Hermione. M^^^ George a joué Clytemnestre et tout de suite après Aménaïde. On voit qu'elles ont débuté toutes les deux dans les reines et dans les grandes princesses. Le public rac... * la manière dont M^^^ Duchesnois exprimait l'amour et, sentant bien qu'il fallait être née pour ces rôles-là, tandis qu'avec de l'étude on jouait passablement les reines, lui a demandé Phèdre, Hermione, Roxane, etc. Elle a joué ces rôles, dont on ne se lassait point. Comment a-t-elle pu perdre ses droits en excitant sans cesse davantage l'admiration ?

On veut violer pour elle les lois du théâtre, celles même de la justice. De tout temps, on a reçu les acteurs dans l'ordre de leurs débuts, quels qu'aient été leurs emplois.

Cette loi est juste ; aujourd'hui, on veut la rompre à l'égard de mesdemoiselles George et Duchesnois, mais de cette façon que l'on fait

descendre M^^^ Duchesnois pour donner sa place à M'^^ George.

On craint au théâtre une doublure comme M'^^ Duchesnois, on sent bien que si elle jouait jamais Emilie, Pauline. Cornélie. et tous ces rôles où le grand Corneille a peint la vertu d'une manière si touchante, le public y reverrait peut-être avec moins de plaisir les autres actrices.

M. Geoffroy nous parle des indispositions de APl^ George, dont la constitution nest pas encore formée, pour nous faire apercevoir qu'elle ne paraît plus depuis quelque temps et pour attirer un peu plus de monde que de coutume lorsqu'elle jouera Cornélie dans Pompée, lundi. Cette ruse est permise à AP^^ Raucourt. elle fait valoir son élève ; mais doit-elle y joindre la calomnie ?

Elle dit que M^^^ George a succombé accablée par les intrigues que la jalousie et la haine ont ourdies. — Le contraire serait bien plus ^Tai. M^^^ Raucourt sait bien que si M^^^ Duchesnois, avec son talent, avait employé le quart des intrigues qu'on a trouvées contre elle, il y a longtemps qu'elle serait hors des atteintes de la jalousie. Mais cette jeune et intéressante actrice ne veut point souiller le pureté de sa conduite, elle sent profondément les injures de toute espèce qu'on lui prodigue, mais ne veut point y répondre. Si on la force à quitter le théâtre, le sort qu'on lui offre en province et en Russie est assez beau pour

la consoler. Mais c'était de gloire qu'elle était avide, et non point d'argent.

J'écarte ce qui s'offre à moi de toutes parts, je veux finir. Je ne relèverai point le pompeux galimatias de M. Geoffroy et ses lourdes plaisanteries ; je ne chercherai point à comprendre comment la justice, qui place M^^^ Duchesnois avant M^^^ George, est le plus sanglant affront pour un cœur généreux. Je me bornerai à remarquer l'adresse vraiment jésuitique avec laquelle il suppose qu'un certain arrangement, qu'il n'éclaircit point, a été conclu. Cela est faux. La cause du talent et de la modestie contre l'intrigue et les cabales n'est point encore jugée.

JuNius.

Mercredi.

On a honte de transcrire les bassesses auxquelles se li\Te M. Geoffroy. Il rapporte que mademoiselle Raucourt a été sifïlée le 11 floréal dans le rôle de Clytemnestre, et il ajoute :

« L'actrice qui jouait Eriphile (mademoiselle Duchesnois), quoique assez médiocre dans ce rôle, n'a éprouvé aucun désagrément de cette espèce... Cependant, quand il y a des sifflets à vendre, tout

le monde peut en acheter ; mais ces moyens ne sont pas à l'usage de tout le monde ^ »

Il faut que M. Geoffroy compte bien sur la bonté de mademoiselle Duchesnois et sur le silence de ceux qui se trouvaient dans les coulisses ce même jour 11 floréal, à la représentation de Clytemnestre. S'ils voulaient parler, ils raconteraient la scène scandaleuse que mademoiselle Raucourt fit à mademoiselle Duchesnois ; ils diraient que cette reine qui pourrait donner des leçons de tenue " sur la scène n'était plus qu'une harengère dans la coulisse et vomissait des propos dignes de son état. Mais il est des choses qu'on ne peut rapporter sans en partager l'infamie.

Si les habitués du parterre étaient admis à parler, ils diraient que depuis longtemps on ne souffre plus mademoiselle Raucourt qu'en considération de son ancienneté au théâtre et que ce sentiment de bienveillance est bien diminué depuis qu'on sait ses menées contre mademoiselle Duchesnois. Ils diraient que, le jour de Clytemnestre, tout le monde s'étonnait de ses cris, encore plus forts qu'à l'ordinaire, et que le parterre fut sur le point de siffler en corps.

M. Geoffroy se plaint des cabales de mademoiselle Duchesnois. Le contraire, etc.

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