‹ Journal [par] Stendhal. Texte établi et annoté par Henry Debraye et Louis RoyerChapitre 44 sur 60 · PREMIERS ESSAIS DE PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

PREMIERS ESSAIS DE PSYCHOLOGIE

Henri Beyle et Louis Crozet mirent très souvent en commun leurs réflexions et leurs observations * nous le constaterons plusieurs fois au cours du Journal. Au début de 1805, ils avaient entrepris de noter en collaboration certaines particularités caractéristiques de divers personnages de leur connaissance. De cette collaboration sortent les notes que nous publions sous ce titre : « Premiers essais de psychologie ». Plusieurs de ces « portraits » sont consacrés à des fonctionnaires mêlés, de près ou de loin, à la construction de la route du Mont- Cenis : les ingénieurs Dausse et Derrien, le souspréfet de Suze Jacquet et sa femme ; d'autres sont des personnes en relations plus ou moins intimes avec les deux amis : Camille Basset, Alphonse Perler, deux jeunes gens désignés sous les noms de Goodman et Inchinevole, et un camarade de col-

îège qui se suicide pendant l'hiver de 1804-1805 *.

Nous avons réuni ici tous les portraits ainsi composés et qui, à notre connaissance, sont parvenus jusqu'à nous, soit dans les manuscrits de la bibliothèque de Grenoble, soit (caractère de M™^ Jgcquet) dans la belle collection de M. Chaper, d'Eybens (Isère), que son propriétaire a bien voulu nous autoriser à consulter.

Une grande partie du texte des Annexes qui suivent (les deux tiers environ) est de la main d'Henri Beyle ; cependant, la part de Louis Crozet doit être beaucoup plus considérable qu'il ne paraît à première vue. Crozet, ingénieur des ponts et chaussées, fut attaché aux travaux de la route du Mont-Cenis, et seul fut en relations avec Dausse, Derrien, Jacquet et sa femme. Si donc les parties écrites par lui (et qui figurent dans notre texte en caractères italiques) sont peu importantes, il est cependant probable que, dans le manuscrit autographe de Beyle, diverses parties ont été écrites sous la dictée de Louis Crozet. Il est difficile de déterminer exactement l'apport de chacun des deux amis ; pour notre part, nous pensons que, dans l'ensemble, les « portraits » portent plus souvent la marque de l'ingénieur que celle de Stendhal. Nous avons jugé pourtant nécessaire de publier ^es documents : tels qu'ils sont, ils marquent une étape de la formation si complexe de Stendhal psychologue et écrivain.

L INGENIEUR DAUSSE

Pe7

Perrino est né à Besançon, ou environs. Il se donne soixante ans. Il était élève des Ponts et Chaussées et fit une campagne au pont de Neuilly. Perronet s'attacha à lui. Lors du décintrement du pont de Neuilly, en présence de Louis XV et de toute sa cour, Perronet voulut faire connaître à Louis XV la machine à récéper les pieux sous l'eau, que Perrino avait fait exécuter en petit, et le pria de l'expliquer au roi. Mon Perrino, tout content, commence son discours avec beaucoup de chaleur ; mais tout à coup, apercevant M^^ Du Barry qui regardait la petite machine, il fut si fort ébloui de tous ses «harmes qu'il fut tout troublé et, après quelques moments de silence, finit son explication en balbutiant. Perrino luimême raconte ce fait avec beaucoup de plaisir et recherche toutes les occasions de se faire croire beaucoup de feu.

Quelque temps après, Perrino fut employé comme sous-ingénieur par Perronet à son pont de Sainte-Maxence, Perrino se distingua par son zèle et par quelques talents, si bien que Perronet lui donna, de son chef, une gratification de mille li\Tes

que Perrino refusa, disant qu'il voulait avoir une gratification du roi, et non pas de M. Perronet. Perronet, choqué, supprima tout, et quelque temps après l'expédia pour Saint-Domingue. Il y resta quatre ans et n'y fit rien, parce qu'il n'y avait rien à faire.

Perrino élève Perronet dans une partie pour le rabaisser dans une autre. Il vante beaucoup sa science pratique et rabaisse sa théorie, pour diminuer son mérite en faisant croire qu'il n'était qu'un maçon. Il attribue surtout la célébrité de Perronet à la manière dont il était avec le roi, au grand train de maison qu'il avait (sa place lui valait 80.000 livres), et au soin qu'il prenait de flatter les grands. Du reste, il ne parle guère de lui aux anciens du corps qui pourraient connaître les causes de sa haine, n'ajoute rien lorsque Prusias en parle.

Perrino a été nommé ingénieur ordinaire à Grenoble, M. Marmillod étant ingénieur en chef. L'intendant et le Parlement furent longtemps divisés sur des affaires des ponts et chaussées.

Perrino prit le parti de l'intendant, et M. Marmillod celui du Parlement. A force d'opiniâtreté, Perrino parvint à l'emporter sur M. Marmillod : il est très remarquable qu'un ingénieur ordinaire l'emporte sur un ingénieur en chef.

Perrino, ingénieur en chef, fut nommé membre du jury de l'école centrale de Grenoble en l'an V. Il était parvenu à se faire une réputation extrême

de délicatesse en justice. Durand dit à Percevant : « Le petit Perrino a remporté le premier prix de langues anciennes, et ne croyez pas que ce soit à cause de son père, car il n'est pas même venu à son examen. C'est un homme rigoureusement juste, un ancien. » Perrino avait donc conquis entièrement l'estime du père Durand.

Il a la réputation d'un homme juste jusqu'à la dureté ; il n'a pas peu contribué à se l'établir par la sévérité avec laquelle il a tenu la main à ce que M. Gagnon, qu'il avait orgonifié, exécutât les ordonnances sur le reculement de sa maison.

Le bonhomme Perrino est très flatteur. Il reste dans l'antichambre du général Menou ( à Turin) des matinées entières, malgré son grand amour pour le travail. Il est parvenu de cette manière à être le seul reçu chez le général Menou en l'an XII, non seulement comme autorité, mais même comme visite.

Pour se mettre bien avec Ricard, préfet de l'Isère, et pour fortifier sa réputation de désintéressement dans la ville, comme celui-ci lui fit allouer cinq cents francs pour un travail qu'il avait fait, il les refusa d'abord, disant que toutes les fois qu'il s'agirait d'un travail pour le département, il ne prendrait rien (la loi lui accorde le vingtième des fonds employés). Le préfet revint à la charge plusieurs fois, il le refusa toujours. Enfin, le préfet dit :

« Mais les fonds sont ordonnancés, je ne sais qu en faire,

— Hé ! bien, citoyen préfet, il y a une bonne chose à faire : il manque des li%Tes de mathématiques à la bibliothèque, je vais vous les indiquer, et on emploiera ces fonds à les acheter. »

Le voilà flatteur et voulant toujours soutenir sa réputation de justice,

Perrino n'a pas de religion, mais veut que sa femme et ses enfants en aient. Voici comment je le sus : en messidor an XII, nous l'avons eni^Té à Césanne, au pied du mont Genèvre. Dans cet état il nous dit que le seul système raisonnable était celui de Lucrèce, qu'il aimait beaucoup ses enfants, mais qu'il voulait en être craint et qu'il ne leur permettait jamais de rire devant lui. Voilà la substance d'un long bavardage. Quinze jours après, au Mont-Cenis, à l'hospice, Perrino, couchant dans la même chambre que moi, se mit à genoux pendant environ cinq minutes, remua les lè\Tes comme pour faire sa prière. Il faisait même très froid dans cette chambre.

Il est flatteur et faux dévot pour acquérir de l'argent, de la considération et du pouvoir.

Il est faux juste, car : 1° il est d'accord avec les entrepreneurs du Mont-Cenis ; — 2° il nuit à ceux du Mont-Genèvre, parce qu'ils sont pauvres et qu'ils n'ont pas eu l'adresse de s'entendre avec lui ; — 3° il a fait renvoyer du Mont-Cenis un ingénieur

(M. Latombe) pour sa probité ; — 4'' il a fait renvoyer de Grenoble Janson, très probablement à cause de sa franchise ; — 5*^ il a fait renvoyer de Grenoble l'ingénieur Pâturai, je ne sais par quel motif de service, mais très sûrement par motif de vengeance, parce qu'il l'a fait renvoyer dans le moment où lui, Perrino, quittait Grenoble, parce que Pâturai, ayant été envoyé à Genève, fut renvoyé de suite par l'ingénieur en chef de Genève (M. Céard), qui probablement avait reçu des lettres de Perrino contre Pâturai attendu que Perrino en avait reçu lui-même de Céard contre Latombe, lettres que j'ai vues. Pâturai fut renvoyé de Genève à Rochefort où il est mort (fin de l'an XII).

Perrino nous apprit la mort de Pâturai avec joie ; il nous la répéta quatre ou cinq fois à chacun. Il nous avait dit souvent que Pâturai ne savait pas faire un nivellement, et après sa mort il le traita encore très grossièrement. La manière dont il nous annonça cette mort est plaisante :

« Savez-vous que Latombe est bien heureux de ne pas être allé à Rochefort ?

— Pourquoi donc ?

— C'est que M. Pâturai, qui y est allé, y est mort. ))

Prusias lui dit franchement :

« Ah ! C'est là qu'on envoie tous ceux dont on veut se défaire. »

A quoi Perrino ne témoigna rien.

1° Il est d'accord avec les entrepreneurs du Mont- Cents. Les deux frères Perrin, de La Mure, avaient été conducteurs de Perrino à Grenoble. L'aîné avait toujours eu sa confiance, et il considérait le cadet comme un garçon de talent. Lorsque Perrino traça la route du Mont-Cenis, les deux Perrin l'accompagnèrent et l'aidèrent beaucoup. Perrino, nommé dans le même temps (germinal an XI) directeur du Piémont en résidence à Turin, fit faire des soumissions pour l'adjudication de la route par les Perrin à la sous-préfecture de Suze, et non à la préfecture de Turin. Mais ils ne furent pas les seuls soumissionnaires à cette même sous-préfecture : le sous-préfet Jacquet présentait de son côté un homme de Turin, homme incapable, ainsi que les Perrin, de donner aucun cautionnement et qui avait été plusieurs fois mis sur la liste des gens à ramasser ^. Cet homme se nomme Gastaldi.

Les Perrin et Gastaldi se présentèrent donc à la sous-préfecture le jour indiqué pour l'adjudication, croyant chacun de son côté l'emporter, et en conséquence ils ne s'étaient ni vus ni concertés. Perrino, présent à l'adjudication, soutint vivement les Perrin, et Jacquet soutint Gastaldi et Colombino, que Gastaldi avait amené comme son associé,

i. On appelle ramasser, en Piémont, l'action d'une compagnie de gendarmes qui saisit tous les trois mois, je crois, tous les gens désignaspar les maires des communes et sous-préfets comme sans aveu, pillants et dangereux. On les mène en galère sans jugement. Ceux-iJ^ n'ayant point d'état, ne sachant que faire, on leur en donne un.

de sorte qu'à la première séance il ne se fit rien. On se sépara à dix heures du soir.

Le lendemain, à huit heures du matin, ces quatre soumissionnaires, qui ne s'étaient jamais ni vus, ni connus, furent tous associés, et l'adjudication leur fut passée chez le sous-préfet. Cependant, M. La\alle, préfet, ou plutôt secrétaire général, cassa les adjudications et fit faire de nouvelles affiches. Alors, un nommé Rossazza fit une soumission très avantageuse à l'Etat pour toute la route (cette affaire pouvait être de deux millions à passer par les mains de Rossazza), et un autre entrepreneur, nommé... *, de Chambéry, fit une soumission pour la moitié de la route, dans le genre de celle des Perrin. Sur ces entrefaites Prusias * arriva. Perrino lui fit entendre que les soumissions de Perrin et C'^ étaient les plus avantageuses, ce qui lui fut facile, puisque Prusias n'avait point vu la route et que la réputation de Perrino lui donnait une extrême confiance en lui. Perrino s'appuya surtout sur ce que les Perrin se soumettaient à faire pour deux francs le mètre cube, ce que lui-même avait estimé quatre francs, cachant à Prusias que ces parties-là étaient très peu considérables, de sorte que ce qui était en majorité était payé cher, chose que nous avons vue dans le cours de la campagne, Prusias donna donc son avis pour les Perrin sans avoir vu par lui-même. Cependant, des conseillers de préfecture qui appuyaient Rossazza

et qui demandaient toujours si sa soumission n'était pas la plus avantageuse, déterminèrent Prusias à l'examiner, et après quatre ou cinq séances on partagea la route en six adjudications. Les Perrin en eurent une, la meilleure ; Gastaldi, deux ; Colombino, une ; Rossazza. une, et celui de Chambéry, une.

Maintenant, nous allons voir la manière dont Perrino s'est conduit avec tous ces entrepreneurs.

Perrin, Gastaldi et Colombino s'associèrent. Celui de Chambéry, ... *, demanda en vain qu'on lui accordât des fonds pour son adjudication, qui était la plus mauvaise, et Perrino fit tant qu'il y renonça. Rossazza la prit, sur le refus des Perrin. Les Perrin ont obtenu des fonds tant qu'ils ont voulu, et Rossazza était toujours mal reçu lorsqu'il en allait demander. Rossazza était toujours pressé de mettre force ouvriers sur ses ateliers, et les Perrin, dans le temps de la récolte, c'est-à-dire dans le temps où les ouvriers sont le plus cher, n'en ont point eu, même dans les endroits les plus pressés et où l'on ne peut travailler que trois mois de l'année. Une condition du devis porte que lorsque les entrepreneurs ne mettront pas sur la route le nombre d'ouvriers exigé par les ingénieurs, ceux-ci en feront mettre à leurs frais. Prusias écrivit à Perrino pour le prévenir qu'il prendrait cette mesure. Vu sa faiblesse, c'était une autorisation qu'il demandait plutôt qu'un avis qu'il don-

nait. Perrino ne lui répondit pas, et écrivit à Perrin l'aîné, qui était alors à Grenoble, pour l'avertir secrètement de faire mettre des ouvriers. Perrin et Perrino nous l'ont dit tous les deux, dans deux moments de bêtise.

Il était de l'intérêt de Perrino que la route se finît le plus tôt possible ; la partie de Rossazza est beaucoup plus avancée que l'autre.

Il y a au bout de la plaine Saint-Nicolas une partie très difficile à exploiter (un rocher à couper, <iu granit), que les Perrin s'étaient soumis à faire à quarante sous le mètre cube, et c'est sur quoi Perrino avait appuyé pour leur faire donner l'adjudication. Prusias m'a toujours dit que, sans cela que Rossazza ne voulait pas faire à si bas prix, ce dernier l'aurait emporté. Un an après les adjudications, Perrino, qui avait mal jugé de ce rocher, vit bien qu'il faudrait le percer en galerie. Alors les Perrin pensèrent qu'ils pourraient faire des réclamations, et que, l'ouvrage n'étant plus le même, ils pourraient en faire augmenter le prix. Prusias l'estima neuf francs le mètre cube, et Perrino lui écrivit qu'il l'autorisait à s'arranger avec les Perrin et lui dit d'augmenter, s'il le fallait, pour l'accélération des travaux. Les Perrin eurent l'impudence de demander dix-huit francs. Prusias fit faire des affiches dans Suze et passa le marché, chez Jacquet, à deux chefs ou\Tiers ; il l'envoya par eux au préfet. En même temps,

Gastaldi partit pour Turin, fut trouver Perrino^ à l'instigation de Jacquet, qui répétait partout que le marché ne valait rien, parce que les deux chefs ouvriers n'avaient pas de caution. Gastaldi et Perrino, sûrs de leur fait d'après cette raison, intriguèrent doucement dans les bureaux sans parler au préfet ni au secrétaire général. Les chefs ouvriers revinrent sans avoir pu voir ni l'un ni l'autre, des secrétaires obscurs leur avaient dit que, n'ayant pas de caution, ils ne pouvaient espérer de faire approuver leur marché. Ils revinrent à Suze et dirent à Prusias qu'ils avaient une caution toute prête ; sur ce, Prusias les fit repartir de suite pour Turin, où ils restèrent cinq jours sans pouvoir faire accepter leur caution, les mêmes commis les renvoyant toujours sous prétexte que ce n'était pas le jour, — que le préfet ne pouvait pas leur donner audience. Ces hommes voyaient toujours Gastaldi à tous les coins de rue, dans Turin, qui les suivait, et, découragés, ils revinrent à Suze. Pendant ce temps, Perrino engagea un autre chef ouvrier, favori des Perrin, à s'associer avec les deux premiers, parce qu'alors cet homme, qui avait plus d'intelligence que les deux autres et qui les aurait menés au moyen d'un petit bénéfice, aurait toujours laissé distribuer les fonds sous le nom de Gastaldi, de manière qu'on aurait pu se dispenser d'instruire Crétet de ce que Perrin et Gastaldi quittaient la partie la plus essentielle

de la route. Prusias y consentit, mais cet homme, découragé quelques jours après, déclara à Perrino, qui se trouva à Suze, qu'il ne voulait plus être associé. Perrino le dit à Prusias, en ajoutant que l'affaire de la galerie était moins avancée que jamais, puisque cet homme refusait, Prusias dit qu'il ne connaissait pas cet homme, et que le marché n'avait point été passé à lui. Sur quoi, vive dispute entre eux deux. Perrino, alléguant toujours que les deux chefs ou^Tle^s n'avaient pas de caution, dit qu'il ferait casser le marché par le préfet. Prusias partit la nuit même pour Turin, fut trouver le préfet et le secrétaire général, fit accepter la caution et approuver le marché, dont ils n'avaient point entendu parler.

Il est donc clairement prouvé par cela que Perrino a été jusqu'à compromettre sa réputation d'intégrité, jusqu'à arrêter ses travaux, jusqu'à vouloir faire faire par les Perrin à dix-huit francs ce que les autres faisaient à huit francs dix sous, pour soutenir les Perrin.

Actuellement, pour quelle cause peut-on faire tout cela ? Prusias, Derrien, Coïc, Latombe et Percevant pensent qu'il a une portion du bénéfice.

Plusieurs articles du bordereau des prix sont portés à un taux excessif. Ce bordereau a été fait par Perrino. Je vais prouver clairement que cela n'a pu être fait que par un homme d'accord avec les Perrin, ou par un imbécile. Dans ce bordereau

il y a des articles de maçonnerie portés à trente-six francs qui n'en valent que neuf. Il y a un pont de trois mètres d'ouverture qui a coûté 20.000 francs...

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