‹ Journal [par] Stendhal. Texte établi et annoté par Henry Debraye et Louis RoyerChapitre 45 sur 60 · L INGENIEUR DERRIEN · texte numérisé non relu

L INGENIEUR DERRIEN

Romain *

Romain, né à Quimper-Corentin, a environ vingt-quatre ans. A passé trois ans à l'Ecole polytechnique et quatre à celle des Ponts et Chaussées. Je l'ai connu ingénieur en l'an XII au Mont- Cenis.

Je ne l'ai connu comme citoyen que dans l'affaire de Perrino. Il a pris parti contre lui, plutôt parce que Perrino vexait les ingénieurs individuellement que par amour de la vertu. Je lui ai entendu dire souvent : « Qu'il fasse tout ce qu'il voudra, qu'il vole, mais qu'il ne nous vexe pas. »

Je crois qu'il s'est fait le système de s'amuser indépendamment de toutes les circonstances politiques ou particulières à son état. Il met tous ses soins à fuir le souci.

Cela passé, je ne l'ai connu que comme homme aimable dans la société.

Il est toujours gai dans la société, faisant peu de compliments, ne cherchant à faire rire les autres que pour rire lui-même. Il dit un bon mot, il voit rire les autres, et alors il rit lui-même à gorge déployée. Alors, au moment où les rires vont s'éteindre, il repique d'un autre.

Il est même très rare que lorsqu'il a fait un calembour et qu'on répond, il ne fasse sur la réponse même un nouveau calembour.

Cherchant à rire de tout, riant même des gens devant eux, dès qu'il en trouve l'occasion, même en faisant un compliment il a l'air de se moquer des gens.

Il préfère la bonne chère à tout ; c'est là un de ses grands moyens de gaieté.

Il a beaucoup de vanité ; il est charmé d'être roi sur sa route ; il commande à ses gens avec un air tufiere (sic) comme le diable. La vanité est le grand trait de son caractère. En matière de goûts quelconques, il n'y a que lui. Il ne peut pas souffrir la contradiction sur aucun art ; non qu'il connaisse ces arts, mais parce qu'il croit avoir du goût, et que le goût juge de tout. Il a effectivement assez de goût pour le dessin et l'architecture. Quant à la musique, il n'en sait pas un mot, mais il jouit beaucoup en en entendant. Il a de grands accès de correspondance avec son frère, qui habite Quimper-Corentin, sur la musique ; ils s'écrivent trois ou quatre lettres de dix ou douze pages, où

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ils se disputent sur la musique. Cela leur prend tous les trois ou quatre mois.

Son tailleur et son bottier sont les premiers hommes du monde. Il est dans une sainte admiration devant une belle botte ou un bel habit.

Le garçon de Thélinges lui portait un jour une paire de bottes. Romain se plaignit de la cherté ; le garçon de Thélinges ramassa une botte par terre et, la regardant avec un attendrissement qui vint jusqu'aux larmes, il dit : « Ah ! Monsieur ! Il faut avouer aussi que c'est un bien beau talent que celui de travailler le cuir comme cela ! »

Ce sont les propres mots du garçon.

Il a même cette singulière manie de ne pas reconnaître la supériorité de Léger sur Launay pour le talent, mais même il conteste au premier sa supériorité de vogue.

Il m'a contesté la supériorité d'Astley sur Thélinges, et il a été jusqu'à nier qu'Astley fût plus cher que Thélinges.

Toutes ces vanités viennent de l'opinion qu'il a de sa figure. Il est petit, court de jambes, et c'est ce qui le chicane ! Sa figure est jolie, ses dents sont superbes, et il les nettoie deux fois par jour et les regarde toutes les fois qu'il y pense. Il ne voulait pas croire à la supériorité de la figure de Vincelles sur la sienne, et Vincelles le vexait beaucoup lorsqu'il lui disait qu'il était plus joli garçon-

que lui. Il a une figure à la bourgeoise, avec un teint et des couleurs magnifiques ; yeux de diamant et cheveux châtains, comme Bourgoin.

La première femme dont il ait été amoureux, à ma connaissance, est une fille du Palais-Royal. Pendant qu'il était à l'Ecole polytechnique il allait tous les soirs, avec plusieurs Bretons, au bal du Plaisir. Pendant un an et demi, il n'eut de société que celle des filles. Ce fut à ce bal qu'il devint amoureux d'une d'elles, au point d'y rêver toute la nuit et de se lever avec des transports dans sa chambre. Un jour qu'il avait la fiè\Te et le délire, il la demandait à grands cris ; il échappa à Coïc de lui dire : « Laisse-là ta salope. « Romain se leva

et voulait le tuer. Cependant, il ne l'a jamais

Il valsait avec elle tous les soirs, lui payait des

rafraîchissements, l'embrassait, mais ne 1'

point.

Je n'ai jamais pu tirer que ces faits à peu près, et actuellement, lorsqu'on lui en pai'le, il en rit en disant : « Laissez donc cette -là ! »

Elle ne le pas même. Voici comment

Coïc et moi nous expliquions cela : il voulait pouvoir la respecter et tâcher de se la figurer digne de son amour.

Cette passion lui a laissé un grand amour pour les filles. Il y va beaucoup, sans s'en dégoûter jamais. L'hiver (de l'an XII), il ne quittait pas le Palais-Royal, connaissait presque toutes les filles.

et a dépensé beaucoup avec une d'elles, nommée

Joséphine. Il a autant de plaisir à une

fille qu'une femme honnête qu'il n'aimerait pas.

Vers l'an X, il n'allait plus courir tous les jours les bastringues, il voyait la société honnête. Il allait souvent chez M. Isnard, tribun, chez qui logeait une de ses cousines. Resté seul un instant avec M}^^ Isnard l'aînée, qui touchait le piano, assise sur un sofa où il était aussi, saisi d'un transport

il voulut r Il ne lui avait jamais parlé

d'amour de sa vie.

Il se met donc en devoir de la trousser ; la demoiselle se défendait peu et surtout ne disait rien. Il la renversait sur le sofa, lorsque, par malheur, deux chaises et deux cannes, renversées par les pieds des combattants, tombèrent avec fracas, et les personnes de deux chambres voisines accoururent. La première de ces personnes était la cousine de Romain, qui ne fit pas de bruit, mais l'autre était le bâtard. Romain en le voyant saute par la fenêtre (Isnard était un Marseillais excessivement fort et violent) et oublie son chapeau. Il sauta, je crois, de cette terrasse qui est sur le quai Voltaire, à gauche du pont Royal. Mais le lendemain, il voulut avoir son chapeau, vu qu'il n'avait point d'argent pour en avoir un autre ; il l'envoya chercher, et on le lui rendit. Il ne retourna plus chez M. Isnard. Il a, depuis, rencontré la demoiselle en société ; il ne lui a plus reparlé de l'accident.

la demoiselle ne lui a pas fait mauvaise mine, et ils ont été ensemble comme auparavant.

M. Isnard fut renvoyé du Tribunat avec les républicains (Chénier, Daunou, en tout vingt-deux, an X, je crois). Il fut employé à Lyon comme ingénieur en chef ; depuis, il est mort, laissant ses deux filles dans la misère. L'aînée (celle de Romain) est très bonne musicienne et chante de manière à choquer la société par son âme. Romain m'a dit qu'il lui conseillerait de se faire actrice et qu'il ne désespérait pas de la voir un jour au théâtre. Elle est très jolie, et a vingt ans.

Le deuxième amour de Romain est pour mademoiselle Hortense Rhédon (l'aînée).

Romain, Coïc, Baduel, etc., allaient trois fois par semaine dans une maison où allaient aussi les trois demoiselles Rhédon (filles d'un conseiller d'Etat, section de la Marine). Romain devint amoureux d' Hortense au point de penser à l'épouser. Il le lui dit ; elle l'aimait assez, à ce qu'il paraît. Romain l'aurait épousée, si son amour pour le plaisir en général ne l'eût pas déterminé à un autre parti. Ses amis lui représentèrent que cette demoiselle n'était pas riche, qu'elle était accoutumée à mener un grand train, et qu'obligée de vi\Te avec lui en province, il n'en aurait, quelque temps après le mariage, que des reproches. Il éprouva aussi la crainte de Messire Cocuage. De sorte qu'ils continuèrent à aller dans la maison et ils se bornèrent

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à jouer à colin-maillard, faire des coqs-à-l'âne, etc. }^me Rhédon avait beaucoup de confiance en eux, et, lorsque le cercle se formait, les jeunes gens et les jeunes filles décampaient dans l'antichambre pour faire leurs jeux. Il s'ensuivit une grande intimité.

Ces demoiselles (Rhédon) autorisent beaucoup la familiarité. Coïc m'a dit souvent qu'on leur prenait les mains, voire même la gorge et le . . . , sans qu'elles s'en formalisassent. Coïc était charmé surtout de la seconde, Sophie, qui est borgne, qui a la gorge molle, disait-il (à dix-huit ans !), et qui a pour mains des manottes (grosses mains rondes). En faisant l'énumération de ses qualités, Coïc n'en était pas moins charmé. Nous avons disputé trois heures, à Bard, sur la supériorité de M^^^ Sophie sur les demoiselles de Grenoble ; nous ne connaissions ni l'un ni l'autre les parties adverses. Il me disait : « J'aimerais mieux coucher ce soir

avec cette -là qu'avec n'importe quelle

femme de Grenoble. »

Sophie est donc borgne ; elle parle beaucoup, mais, pour cela, il faut être du côté de son bon œil, sans cela elle ne vous parle pas. (Coïc et Romain ont été longtemps à s'apercevoir qu'elle était borgne, ce sont des demoiselles qui le leur ont fait remarquer). Un jour, elle racontait quelque chose à Romain, et Romain, occupé de ce seul objet, lui dit :

« Mais l'avez-vous vu, de vos deux yeux vu, ce qui s'appelle vu ?

— Oui, monsieur », avec l'air piqué. El Romain de lui tourner le dos.

Dans un bal, Vincelles marcha sur le pied de Sophie ; il lui demanda pardon, et cette demoiselle en riant : « Ah ! pardon est excellent ! Oh ! je vous pardonne. Pardon est bon ! Oest bien, M. Vincelles. » Or, elle n'avait encore vu M. Vincelles que deux fois, et au bal. Elle le connaissait par Romain.

La troisième est maussade. Je ne sais rien de particulier sur elle.

Ces trois demoiselles font les yeux doux aux jeunes gens dans les bals et se moquent d^eux lorsquils se laissent surprendre. Elles engageaient souvent Romain à aller dire à un jeune homme : « Cette demoiselle trouve que vous dansez bien, elle voudrait danser avec vous. » Le jeune homme allait en prier une qui, pendant toute la contredanse, faisait des grimaces aux autres et les égayait aux dépens du pauvre diable. D'où nous concluons quelles sont très coquettes et que leurs maris (s'il en advient) seront très cocus.

Hortense déclame, elle aime au moins beaucoup la déclamation ; elle admire surtout le rôle d'Hippolyte et sait le rôle de Phèdre à cause de lui. Elle a Vair d'avoir du tempérament, a de grands yeux jioirs ; sa figure a quelque expression ; du reste, point jolie, et a vingt-trois ans.

Revenons à Romain.

Les jeux se continuaient donc, lorsque Hortense partit pour V Italie avec son père, chargé d'aller y acheter du chanvre pour la Marine (c était en Van XI, au printemps).

Romain, voyant cela, se fit nommer élève au Mont- Cenis, espérant de pouvoir aller à Milan. Il y fut en effet, et la vit huit ou dix jours. Elle y était avant lui. Il revint au Mont-Cenis et il ne la vit plus. Elle revint à Paris par le Simplon. Le seul fait que nous sachions, cest quil Va vue à Milan, mais ne Va pas

En Van XII, il passa Vhiver à Paris. La personne chez qui ils se réunissaient jadis ny était plus ; il neut pas de tout Vhiver Voccasion de lui parler. Il V aimait suivant le temps quil faisait. Il allait voir les filles et s^ estimait heureux lorsqu'il avait déjeuné chez Hardy, dîné chez les Trois frères provençaux, entendu les buffa et vu les filles. Il a dépensé ainsi 3.600 livres en trois mois. Lorsque Vincelles avait vu Hortense de loin, il était très content et le faisait causer. Il partit ainsi de Paris en qualité d'inspecteur au Mont-Cenis, sans V avoir vue.

Il y pense quelquefois, au Mont-Cenis, et avait même chargé Coïc, qui devait venir à Paris, de la voir et de lui rappeler son amour. Dans ses grands moments de sentiment, il pense encore à V épouser. Elle lui donne parfois le spleen pendant trois ou

quatre heures ; il noie ce spleen dans le vin. Un repas, quel qu^il soit, lui fait tout oublier.

A Suze, après souper chez M'"" Deschamps, il me dit :

« Allons voir cette bougresse-là !

— Oh ! bah ! à cette heure-ci, tout est couché. (Il était onze heures.)

— Nous enfoncerons les portes, si on ne nousr ouvre pas. «

Il était un peu ivre, échauffé seulement. Le mari était absent. La femme nous ouvre, presque en chemise, et nous allons nous asseoir près de son lit. Romain se mit auprès d'elle et lui parla beaucoup de sa fatigue : il était arrivé ce four-là de Lanslebourg avec Vabbé Gabet, qui Vavait mis en train par ses joyeux propos. Après avoir parlé toujours de sa fatigue, il dit :

« Je voudrais bien ne pas bouger d'ici de toute la nuit. » Et Af'"* Jacquet de nous offrir très civilement à chacun un lit.

Soudain, mon Derrien vous Vétreint, la serre et la tient ainsi huit ou dix minutes. Elle ne faisait quen rire, et lui disait à la fin :

« Allons, laissez donc, laissez-moi me coucher. »

Mais Derrien demandait un baiser pour s'en aller. Il V obtint, il en demanda un second, ce second il voulut le prendre de force : il étend ma femme sur son sofa, Vembrasse, la mord, lui prend les tétons ,-

et A/"'* Jacquet se plaignit qu il lui avait fait mal aux tétons. Ce sont ses propres mots.

Jusque-là, elle rrC avait dit en riant : « // est un peu saoul, n est-ce pas ? » Et moi, tranquillement assis sur un fauteuil, je répondais : « Eh ! Eh ! je ne dis pas. »

Mais le mal aux tétons lui fit prendre un air plus

sérieux, jusquà ce que Derrien . , lui

laissât un petit moment de repos. Je m'aperçus de ■sa faiblesse momentanée et crus quelle le calmerait ; ■mais il recommença de plus belle. Et, interpellé par M"'* Jacquet, je me mis tranquillement en devoir de le prendre aux cheveux et je parvins à la débarrasser. Elle fut pleurer dans un coin et nous dit :

(■- Polissons ! sortez d'ici, malhonnêtes que vous êtes ! »

Derrien, qui jusquici avait été furieux de ,

fut un peu troublé et dit avec un air embarrassé : « Eh ! bien, nous allons sortir. » Puis, se retournant : <( Mais, voyons : qu est-ce que vous avez ? qu avonsnous fait ? »

— Oest dans les quon se comporte comme

ça )), dit M"*- Jacquet.

« Oh ! vous ne savez pas comment on se comporte dans ces endroits-là », dit Derrien.

« Je le sais mieux que vous.

— Ah ! cest différent. Eh ! bien, pardon ! »

La bonne femme finit par rire et dit : « Oest pardonné. »

Derrien alors voulut Vembrasser et recommença. Elle se mit à pleurer. J^emmenai alors Derrien et demandai pardon pour lui à M"^^ Jacquet, rejetant tout sur son ivresse. Elle me dit que j'aurais dû V empêcher plus tôt.

Tout cela se passa dans une heure. Il y avait dans le fond de la chambre une petite femme de chambre qui ne dit pas un mot et ne bougea pas.

Le lendemain, je proposai à Derrien d'aller lui faire des excuses. Il ne voulut pas, et repartit le surlendemain pour Lanslebourg. Coïc le blâma beaucoup, et Derrien s'en moqua, disant qu'il lui faisait beaucoup d'honneur. Dès ce moment, M"'^ Jacquet voulut nous traiter froidement, et elle se donna les airs de ne pas nous recevoir un jour. Coïc lui fit dire que c'était tant pis pour elle.

Derrien revint de Suze sans aller la voir, et un jour que nous étions invités avec elle, l'immortel Ladoucette, M. Courant, inspecteur en chef des Hautes-Alpes, chez M. Lacroix, receveur de l'enregistrement de V arrondissement, ce receveur, qui savait l'histoire, dit :

« Messieurs, qui est-ce qui va chercher M""^ Jacquet .'^ AI. Derrien, je vous prie...

— Volontiers, et j'y cours. »

Il amène M""* Jacquet. Nous lui tombons tou&

sur le corps pour lui demander ce qui s^est passé entre eux deux.

« Rien, dit-il ; nous avons parlé comme à Vordinaire.

— Mais lui avez-vous fait des excuses ?

— Non, parbleu ! Il na pas été question de cela ; cependant, si elle se conduit bien, je lui en ferai. »

Le lendemain, nous fûmes tous chez elle comme à Vordinaire. Nous parlâmes de différentes choses. M"^"- Jacquet, suivant sa coutume, nous étala son amour pour O'Brien, parce que, disait-elle, il ne la faisait pas enrager.

« Mais moi, M""^ Jacquet, dit Derrien, je ne vous fais jamais enrager.

— Oh ! M. Crozet en est témoin, que vous me faites enrager. »

Derrien se mit à promener dans la chambre en riant. Le soir, je crois quil lui demanda un peu pardon, et je sais quelle répondit que ce n'était pas à lui, mais à moi, quelle en voulait.

La vie actuelle de Derrien est de bien manger, de faire son métier, et de causer et boire avec les moines.

Derrien aime beaucoup les gens d^esprit et les distingue assez bien.

Il aime beaucoup Chateaubriand, Atala surtout. Du reste, il rit assez de ses expressions.

Il a de V esprit lui-même. Son grand esprit consiste

à tourner en ridicule les choses sérieuses, et cest principalement par là quil plaît et fait rire. Il applique les grandes choses aux petites. Il a le grand défaut de répéter trop souvent et à tout propos toutes ces choses-là. Ainsi, il répète à propos de toutes les actions : « La i'ie est un woyage. »

// a établi trois grands principes, desquels il prétend déduire toutes les actions :

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