‹ Journal [par] Stendhal. Texte établi et annoté par Henry Debraye et Louis RoyerChapitre 51 sur 60 · CAMILLE BASSET · texte numérisé non relu

CAMILLE BASSET

Ouéhihé *

Ouéhihé, né à ... en 1781, Élevé dans la maison paternelle, n'y ayant appris qu'à lire et à écrire et un peu d'allemand, à cause du siège. Son père, qui était lieutenant général de police, fut guillotiné ce jour-là ; le petit, qui avait douze ans, alla lui porter à manger comme à l'ordinaire, lorsque le. geôlier lui dit avec un air riant : « Cours après ton père si tu peux, il est peut-être bien loin d'ici. » Là-dessus, le petit tomba à la renverse, évanoui.

Le père, avant de mourir, écrivit une courte

exhortation pour chacun de ses fils, en priant sa femme de la coller à une Imitation, pour chacun d'eux. Cette voix d'un père mourant a fait une très profonde impression sur eux, et pourrait bien faire qu'ils revinssent à la religion au moment de la mort. Ouéhihé me disait encore l'autre jour qu'il n'était pas sûr de lui sur ce chapitre. Leurs père et mère, qui avaient très peu de religion, y sont revenus à leurs yeux au moment de la mort. Ouéhihé ne croit pas, ne suit aucun des préceptes de la religion ; s'il y revient, ce sera par la considération qu'elle ne peut pas faire de mal, et que c'est toujours une consolation quand on est bien malade de débarrasser son âme d'incertitude.

Il vint à Paris en l'an VII, après avoir étudié déjà un peu les mathématiques à Lyon ; il se mit avec son frère chez Garnier. Ils y restèrent deux ans, et au bout de ces deux ans n'osèrent pas se faire examiner à Paris et allèrent à Rouen. Ils furent reçus. Là, Ouéhihé s'est montré constamment peu fort en raisonnement, ne s'est distingué dans aucune partie, point enthousiaste de la science. S'est lié la deuxième année avec un élève dont l'esprit était remarquablement bouché, qu'il a pris pour un génie jusqu'à ce qu'on lui ait montré le contraire. Ouéhihé a plus d'admiration, à proportion, pour un petit esprit que pour un grand. Il suppose qu'un homme qui écrit ne peut pas être sans esprit, et lui en suppose plus qu'à lui-même.

Si on parle de Vigée, il dira que c'est un homme d'un grand esprit et le vantera beaucoup ; si on parle devant lui de Corneille avec enthousiasme, il ne trouve pour le louer que les mêmes expressions dont il se servait pour Vigée. Ce n'est pas qu'il aime ou admire leurs ou\Tages, c'est par conscience d'impuissance, de manière que, ne s'étant jamais comparé à une tragédie et se comparant à un petit conte de Vigée, il ne sent bien la supériorité que de Vigée ; pour Corneille, il le vante parce que son voisin le vante.

Sans sa naissance et ses dix mille livres de rente, il n'oserait pas se comparer à Lemazurier, qu'il méprise dans les rapports de naissance et d'argent ; mais il sent dans lui-même que quand même il aurait une idée bête comme Lemazurier, il ne saurait pas même l'exprimer comme lui. Du reste, s'il était dans la position de celui-ci et qu'il y fût poussé, il tiendrait la même conduite.

Ne concevant nullement dans les autres les actes de courage qu'il ne se sent pas la force de faire. — Disant à Valey : « Pas clair ! » — Dispute sur le devoir d'un subordonné à l'égard d'un chef qui ne ferait pas le sien, où il prétendit que le premier devait se taire s'il n'était pas compromis : disant :

« Tu seras envoyé dans les plus mauvais endroits et tu ne feras jamais rien.

— J'en courrais des dangers.

— Pas clair ! »

Ayant exactement là-dessus le caractère du Philinte de d'Eglantine.

Le peu de force qu'il se sent et le peu d'instruction qu'il se voit font qu'il ne s'écarte jamais de l'avis du plus grand nombre, qu'il s'y soumet en toutes choses, et qu'il soutient qu'on doit s'y soumettre. Il est tellement parvenu à se convaincre de cette maxime que le mot qui lui est le plus familier en parlant à quelqu'un est celui d'exagéré. Anciennement, il écoutait encore une idée neuve et cherchait à raisonner, mais maintenant il croit avoir dans la tête des principes arrêtés de morale et de politique, ne veut plus y toucher, et se met à rire et à dire : exagéré, pour toute réponse.

Idée fausse du mot grand homme. Appelant César un grand homme, quoiqu'il convienne encore que César était un criminel dans son pays. Convenant des crimes longtemps réfléchis de Milan, mais s'écriant : exagéré, dès qu'on veut le comparer à Néron.

Quand Yictorin fut arrêté, disant une heure après qu'il ne doutait pas qu'il fût coupable, quoiqu'il n'en eût aucune preuve. Par suite de cette faiblesse d'âme, qui est le trait marquant de son caractère, il ne concevait pas qu'on pût vouloir faire périr un homme innocent, disant que la police * a vu quelque chose, qu'il faut bien qu'il y ait quelque chose. Tout son embarras

était de voir comment on dessillerait les yeux à une populace exagérée en faveur de Victorin. Son grand déchargement d'embarras, lors de l'arrestation de Batavo, ce qui lui semblait un moyen de détromper le peuple. Fâché pourtant que l'Etat perdît Victorin, cela encore par faiblesse, comme perdant un appui.

Avec moins de force de caractère et de tête que Philinte, c'est exactement lui.

Ami de Milan l'année dernière ; sur ce qu'il a vu que tout le monde désapprouvait sa conduite, il n'est plus son ami sans être son ennemi, serait fâché qu'il décampât, à cause de la tranquillité troublée. Imiterait Jafïier.

La vanité est la source de tous ses plaisirs et de tous ses spleens.

N'ayant jamais senti, et ne devant pas probablement sentir amore et virtù. Peu amant de la science ; il eut dans le commencement de pluviôse an XIII un spleen de deux jours, parce qu'il ne savait pas le latin ; et sa grande raison était celle-ci : c'est qu'on ne dira jamais en société qu'il est instruit, s'il ne sait pas le latin.

Si après ce spleen il s'en va au bal, et qu'il y soit admiré, le spleen cesse. Disant qu'il aimerait mieux avoir 30.000 livres de rente que d'être Lagrange.

Il est petit, assez jolie figure, sans aucune expression de grandeur. Il danse très bien ; c'est la seule

chose qui lui procure du plaisir et la seule qu'il cherche à perfectionner. Dans le monde a de l'usage, de la politesse, mais rien de marquant en amabilité.

En total, est un homme sans grande passion, force de tête très médiocre, n'ayant pour tout mobile que la vanité.

Il est incapable de rédiger la moindre chose. Il n'est jamais ni bien gai, ni bien triste, ordinairement riant. Incapable d'aimer et de haïr fortement, assez reconnaissant. Incapable de rien de grand en fait de talent, ni d'âme.

Dans son grand spleen, se consolant de ne pas savoir le latin ni autre chose en disant qu'à Lyon, dans la société où il vivait, on n'était pas bien grec, qu'il en saurait bien autant et plus que les autres. La lecture de l'histoire lui plaît peu, en général ne lisant pas. Il connaît tout au plus trente volumes in-octavo.

Faits (ïOuéhihé.

Ce matin, M. Vincent, jeune homme de Lyon jouissant de cent mille li\Tes de rente, est venu voir Ouéhihé. Il parlait avec dédain de la fortune de celui-ci, qui aime assez, ordinairement, à se trouver avec lui ; mais aujourd'hui ses plaisanteries sur son bien, en ma présence, lui ont fort déplu. Il lui a fait un très mauvais accueil et ce soir,

en me parlant de lui, il m'a dit à la suite de plusieurs choses sur Vincent : « Il est très gai, et même trop gai. »

Il a fait des billets de visite ; il a mis sur les uns C. de B. et sur les autres tout uniment C. B., ce qui fait croire qu'il n'est pas véritablement noble» et cependant il dit qu'il l'est.

Ouéhihé fréquente avec grand plaisir Vincelles et le mène volontiers au bal. Il a soin de faire remarquer après que Vincelles est froid, ne danse pas bien et a l'air bête, et alors il convient avec tout le monde que Vincelles a une très belle figure. Il est tout content de mener Vincelles parce que celui-ci n'a pas plus d'esprit que lui et ne l'humilie pas, et alors, malgré la supériorité de sa figure, comme Vincelles danse mal, il n'est pas tant remarqué qu'Ouéhihé. Nous voyons donc dans la nature la médiocrité servant à l'avancement.

Il a vu ces jours-ci des demoiselles au bal, il dit qu'il n'a jamais rien vu de si beau, il en est enchanté, il pouvait être présenté chez elles le lendemain, il ne l'a pas voulu, de peur de se laisser entraîner à les épouser. Il fuit donc les émotions et cherche à rester dans sa tranquillité. Il a dit que, quand même elles seraient aussi riches que lui, il n'épouserait pas ces filles qui lui plaisent si fort, parce

qu'elles étaient trop jolies, qu'il avait peur d'être cocu.

Il ne conçoit pas qu'il puisse épouser une demoiselle moins riche que lui. « Ces demoiselles sont très jolies, je suis sûr que tu n'as jamais rien vu de si joli, elles sont nobles, elles auront cinq ou six mille livres de rente, mais ce qui m'empêcherait encore de les épouser, c'est qu'elles ne sont pas aussi riches que moi. »

En parlant de la beauté de ces demoiselles, il ne m'a jamais parlé que de regorger de santé, que de graisse, que de fraîcheur. J'ai attendu pendant trois jours un mot sur l'expression de la figure, mais, hélas ! le tout en vain, mon homme ! De manière qu'il est très possible que ces personnes si jolies soient de grands corps bien faits, à figure de cire, sans expression.

Récapitulation.

Homme faible, vaniteux jusqu'à être capable de tout sacrifier aux jouissances de vanité, susceptible d'être mené par sa faiblesse à toutes les petites choses, mais à aucune grande ; extrêmement médiocre en tout.

^ oilà le caractère le plus commun dans le monde. Nous le nommerons Philinte.

Journal de Stendhal. 24.

Ouéhihé *

Tencin ayant mis en gage (le 26 germinal XIII) sa montre, son pardessus et sa lunette pour environ 5 louis qu'il perdit tout de suite, avait le plus extrême besoin de ravoir ses effets pour n'être pas peut-être enfermé par son père. Il vint trouver Ouéhihé qui les lui prêta.

Ce matin, 27, Ouéhihé dans son lit disait à M. Guillet, son cousin (c'est un grand sot) : « Il est très malheureux d'être lié avec ces gens-là parce que... hé ! hé !... dans ces circonstances-là, ils manquent quelquefois de délicatesse... oui... ils e» manquent. II faut se sacrifier pour eux, leur donner de l'argent. »

Nota que Tencin est un de ses meilleurs amis. Toujours de plus en plus le Philinte de d'Eglantine.

Ouéhihé (suite) *

... oubliant très vite. N'ayant pas de femmes par crainte du danger, par paresse et par peu de besoins.

Sort futur :

Quittera le Corps * dans deux ans avec le titre d'ingénieur. Fera un mariage de convenance

à Lyon : il ne veut pas épouser une femme dont il soit amoureux, parce qu'il a ouï dire que les grandes passions s'usaient et qu'on ne se haïssait jamais lorsqu'on ne s'était pas aimé. Traînera avec sa femme dans la société de Lyon, sera tout le jour dans le monde. Enfin, lorsqu'il ne pourra plus danser, se concentrera dans toutes les petitesses.

S'il a des enfants, les mettra dans un pensionnat, où il leur donnera force maîtres.

Sera à cinquante ans une grande bête. Dans son état actuel, ayant 10.000 li\Tes de rente, ne désire rien. Il estime beaucoup la noblesse, se donnant pour l'être un peu, ne cachant pas le désir qu'il aurait de l'être davantage.

N'ayant pour morale publique que le désir que les ennemis de la France soient vaincus, pour morale particulière que des restes de celle de la religion joints à celle qu'on professe dans la société.

Tencin en jouant est toujours sur le qui-vive, par peur d'être friponne. Jouant avec Basset, celui-ci répondit à sa défiance : « Tu crois que je veux te prendre ton sou », avec les lè\Tes pincées et faisant sentir qu'il avait dix mille li\Tes de rente. L'année dernière, avant d'hériter, il aurait fait voir l'impossibilité de la chose.

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