‹ Journal [par] Stendhal. Texte établi et annoté par Henry Debraye et Louis RoyerChapitre 53 sur 60 · DEUX INCONNUS · texte numérisé non relu

DEUX INCONNUS

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G., élevé au collège de Grenoble. Ensuite musicant et étudiant en mathématiques. Admis à l'Ecole polytechnique, où il s'appliquait surtout à la physique et à la chimie. Allait voir les filles, se faisait conter leur histoire, et, quand elles lui semblaient malheureuses, leur donnait de l'argent. Il était entré à l'Ecole polytechnique pour s'instruire et un peu pour se sauver de la conscription; en sortit pour revenir à Grenoble mener à peu près le même genre de vie.

Aujourd'hui (prairial XIII), il n'a plus depuis longtemps ni père ni mère, il n'a qu'un oncle dont il est l'unique héritier et qui est à son aise. Il a trois mille livres de rente, et il se fait 6.000 francs par an par son travail au cadastre. De temps en temps, il va lever le plan d'une commune. Quand il est à Grenoble, il travaille ... heures par jour. Ses plaisirs sont : le billard, la promenade, et, de temps en temps, les filles. En général, sauvage et n'ayant guère de société que celle de ses camarades, mais sans intimité absolue. Probablement obligeant avec le plus grand plaisir.

Le trait principal de son caractère est la bonhomie.

Inchinevole *

Inchinevole est né à Gisors, sept villes ne se disputent point l'honneur de sa naissance. Je ne connais de lui que quelques traits. Il peut avoir de 28 à 30 ans. Je le connus au parterre en l'an XI.

Il a fait dans les journaux des vers et des articles à la louange de M^^^ Duchesnois. Ça le mena à la connaître. Depuis, il en a reçu des billets gratis, constamment ; il gagnait ses billets en articlant, applaudissant et étant toujours à la demander après la représentation. Chez M^^^ Duchesnois il nous regardait tous (Crozet, Basset, Naudet) avec mépris dans les commencements, parce que, comme il faisait des vers à M^^^ Duchesnois, nous le regardions comme un grand soutien de M^^^ Duchesnois, et par conséquent comme ayant sur elle plus de crédit que tous nous autres. Mais un jour (nivôse an XII), à la troisième répétition de Polyxène (tragédie en trois actes, d'Aignan), Tencin, Ouéhihé et moi nous nous battîmes pour faire nommer l'auteur. Nous fûmes attaqués par ceux du parti contraire, que l'insolence d' Inchinevole avait révoltés ; il disait, comme on criait Silence : « Ah ! je voudrais bien voir qu'on m'empêchât

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de parler ! M. Ouéhihé, laissez-moi passer de leur côté, et le premier qui criera Silence aura affaire à moi. )) Ce mot nous fit regarder, et un moment après, ' ayant recommencé à demander l'auteur, nous fûmes assaillis, Tencin et Ouéhihé furent roulés sous les bancs, Crozet en avait quatre sur lui, et Inchinevole se retira dans un coin, loin de la mêlée, et regardait. Elle dura deux minutes. Nous sortîmes sur-le-champ, et Inchinevole se mit à déclamer contre les assaillants. Il ne resta qu'un instant avec nous dans la loge de Duchesnois, il s'échappa de peur de reproche probablement. Aucun de nous n'osa parler de lui à ^P^^ Duchesnois.

Depuis ce jour-là nous le regardâmes avec mépris, et lui a commencé à nous faire un très grand accueil. Il nous en a fait un plus gi-and surtout depuis le jour où, ayant déjeuné ensemble chez le Lovelace de Montmartre, je lui dis, étant ivre, que j'avais cinq châteaux aux environs de Grenoble, que quand il viendrait dans ce pays, je le priais de venir loger chez moi, qu'il n'avait qu'à me demander, que j'étais connu.

Il est parvenu par le moyen de M^^^ Duchesnois à faire connaissance intime avec M. Ricci, dentiste, qui le considère « comme un de ces jeunes gens à grands talents à qui il ne manque que de la fortune pour faire leur chemin ». Et M™^ Ricci a trouvé un moyen honnête de le soulager en l'invitant

souvent à dîner (deux fois par semaine). Il fait des vers à M^^^ Ricci, Quand il est au parterre et que M. Ricci est au parquet, il cherche ses regards avec un air de bassesse remarquable.

Il se vante de s'être battu pour M^^^ Duchesnois. J'ignore si cela est vrai. Je l'ai vu deux fois chercher des disputes au parterre, elles n'ont pas eu de suite, attendu que les antagonistes lui riaient au nez. Il se refuse toujours à parler politique.

Récapitulation.

Mauvais petit versificatereau, pédant, ton littéraire dans la conversation, lâche, bas, vaniteux. Je tiens de Duchesnois qu'il n'a rien ; comme il passe sa vie au café et au spectacle, j'ignore quels autres moyens bas il peut employer pour vi\Te. Il dit souvent : « J'ai une chanson de commande pour aujourd'hui », cela quand il ne dit pas : « enfant de commande ».

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