Journal;
Dimanche V octobre^ à Fontainebleau. — Le roi alla tirer Taprès-dînée. Monseigneur ne sortit point de tout le jour. Madame la duchesse de Bourgogne alla se promener autour du canal. — M. le cardinal de Coislin eut le matin audience du roi dans laquelle il lui demanda avec de grandes instances le gouvernement de Crécy pour le duc de Coislin, son neveu; le roi, qui n'est pas content de la conduite de ce duc , qui jusqu'ici n'a guère songé à faire sa cour, et qui, d'un autre côté, a grande envie de faire plaisir au cardinal de Coislin, lui a donné à lui ce gouvernement, qui vaut 6,500 livres de rente, et si dans la suite le duc de Coislin son neveu se remet dans le train que le roi souhaite , ce que ce duc promet fort de faire, le cardinal lui remettra le gouvernement, avec la permission du roi. — Le roi a fait six brigadiers en Italie : deux de dragons, qui sont MM. d'Estrades et de Senneterre ; dans la cavalerie le chevalier de Broglie ; et trois dans l'infanterie , parmi lesquels il y en a deux Irlandois, et l'autre est Tournemine, ancien officier lieutenant-colonel de la Marine et qui se distingua fort au comljat de Luzzara.
y JOURNAL l)h DANGKAU.
Lundi 2, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf l'apr«''s-dlnée ; Madame étoit avec lui dans sa calèche. Madame la duchesse de Bourjfogue ne va plus aux chasses depuis quelques joui's; elle ne se promène qu'auiour du canal. Nous souhaitons fort que cela dure longtenips. Monseigneur et nlesselgneurs ses enfants étoientà la chasse avec le roi. — Le chevalier de Montauban, à qui le roi vient de donner le régiment de cavalerie qu'avoit son frère, a prié S. M. de lui permettre de demeurer dans ses gardes, où il est assez ancien exempt, et de pouvoir vendre le régiment, ce que le roi lui a permis, et il aura la commission de mestre de camp. — M. de Pomereu, conseiller du conseil royal des finances, fut taillé avant-hier fort heureusement. — Madame la princesse d'IIarcourt n'a pas encore pu obtenir que le roi vit le prince irilarcourt^ son mari ; on croit qu'il a la pierre et quïl va aussi se faire tailler. — M. le chevalier de Lorraine , qui est à sa maison de Frémont, se trouva fort mal ces jours passés en revenant delà chasse. On crut d'abord que c'étoit une paralysie sur la langue; on assure présentement que son mal est peu considérable, cependant il n"a voulu voir [ïersonne, pas même M. de Marsan, sou frère.
Mardi 3, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. Monseigneur courut le loup, au retour de la chasse , mangea chez madame la princesse de Conty et y joua le soir. Madame la duchesse de Bourgogne se promena dans une des petites calèches du roi, qu'elle menoit ellemême; elle alla dans la forêt et autour du canal; les espérances (ju'on avoit ont cessé. — Il arriva à M. de Torcy un courrier de notre armée d'Italie parti du iS. L«; roi d'Espaent; devoit quitter rariin'o le lendemain pour aller à Milan, où il deiueurora (juelques jours, et ensuite ira s'erabanpier à Saint-Piei-re d'Arène sur les galères, viendra débarquer en Provence, trouvera ses carrosses et ses é<juipages à Aix. Il prie le roi (ju'on ne lui fasse aucuns honneui-s quand il passera dans le. royaume ,
OCTOBRE 1702. 5i
voulant épargner la dépense et l'embarras. — Quatre cents chevaux de l'armée du prince Eugène sont entrés dans l'Alexandrin; on a détaché six cents chevaux de notre armée pour tâcher à les joindre, et ce qui est bien extraordinaire, c'est que quarante maîtres des ennemis ont passé le Pô dans de petits bateaux, ont été dans Milan, et de plus ont repu au même cabaret. Les armées sont toujours dans leurs mêmes postes. — Il arriva le soir un courrier d'Espagne. L'amirante, qui devoit venir ici ambassadeur et qui est nommé il y a plus de six mois , après bien des retardements sur divers prétextes, étoit enfin parti de Madrid le 13 après avoir touché beaucoup d'argent pour son ambassade. Il a marché cinq jours lentement, mais du côté de France, et puis il a pris la poste et s'en est allé en Portugal , emportant avec lui toutes ses pierreries et tout l'argent qu'il a pu ramasser. On croit qu'il s'est senti coupable et cju'il n'a osé se venir mettre au pouvoir de deux rois qui doivent être également mal contents de sa conduite. On apprend par ce même courrier que la reine, ayant entendu la nuit quelque bruit à sa porte, à plusieurs fois différentes, s'en étoit alarmée avec raison, et avoit demandé à la junte qu'elle pût avoir des gardes la nuit dans le palais, ce qu'on lui a accordé après beaucoup de difficultés , parce que ce n'est pas la coutume. Madame la princesse des Ursins , dont la santé n'est pas trop bonne , demande la permission de se retirer en Italie. Les ennemis qui sont devant Cadix ne sont pas encore rembarques.
Mercredi k-, à Fontainebleau. — Le roi alla courre le cerf ; Madame étoit dans sa petite calèche avec lui ; elle ne monte plus du tout à cheval. Us partirent tard, parce que le conseil fut fort long. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse, et au retour Monseigneur joua chez madame la princesse de Conty, et monseigneur le duc de Bourgogne alla souper chez madame d'Heudicourt- Madame la duchesse de Bourgogne alla se
promener dans la lonH du côté de la chasse; elle rencontra le loi (jui en revenoit. — M. de Pontcliartrain, au retour de la chasse, vint dire au roi que la flotte^ qu'on appelle par abus les galions, étoit arrivée en (ialice au port de Viifo. Lavis en est venu par un courrier du capitaine général d'Eslraniadure; on n'en a point encore de nouvelles par le comte de Château-Renaud, dont on attend incessamment un courrier. — Mélac arriva et salua le roi, qui le reçut très-bien ; S. M. a remis à demain à l'entretenir, et ce sera le soir chez madame de Maintenon. Mélac, que les courtisans ont fort entretenu, assure que le fossé de Landau est bien plus aisé à passer qu'on ne l'avoit cru et que le courant d'eau qu'on regardoit comme une chose considérable pour la défense ne devoit être compté pour rien. 11 prétend même que les fortifications d«; cette place, et qui sont d'une manière nouvelle, ne sont pas bonnes.
Jeudi 5, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'aprèsdinée. Monseigneur alla se promener autour du canal avec madame la princesse de Conty. Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne dînèrent chez la duchesse du Lude et n'en sortirent point toute l'après-dinée. Le soir il y eut comédie (1). — M. Chamillart vint chez le roi le matin à son lever et lui appoitii d«'s lettres du marquis de Villars, arrivées la nuit ; le courrier qui les apporte partit d'Huningue lundi matin. Villars mande qu'il arriva le 30, qu'il lit d'abord travailler au pont qui va de Huningue à l'Ile; c'est là le grand bras du Rhin. Le pont fut achevé le dimanche à. midi, et aussitôt ou fit passer dessus quarante pièces de canon, et les régiments de Champagne et deBourbonnois, (pron plaça dans l'Ile. Ensuite il fit travailler au
(I) •• Lp,s coim'<lion.'. n'|»ics*'ntèrcnt la tia;;étlii' «le PlitMlrc «If M. Rac iiu' , et piisuili'la coiiit'<lic <lo Ceoryca /Jaudiii «le Molière. « {Mucurc tl'ottubrc, |»a(;e 20.». )
pont du petit bras du Rhin, et quand il fut achevé il fit passer des travailleurs soutenus par les grenadiers ; on lit au delà de ce second pont une ligne parallèle au Rhin. Les ennemis vinrent troubler le travail , mais le feu de notre canon et des quinze cents hommes que nous avions dans l'ile et de nos grenadiers que l'on avoit fait rentrer dans les bateaux obligèrent les ennemis à se retirer. Nous avons eu trente soldats et six officiers tués ou blessés à cette affaire, et on mande de Bàle que les ennemis y ont perdu assez de monde. Villars assure le roi dans sa lettre qu'il est maître de passer le Rhin avec ses troupes quand il voudra, mais qu'il ne veut point le passer qu'il n'ait eu des nouvelles de M. l'électeur de Bavière. Il a envoyé un plan des ponts qu'il a faits , de la redoute que les ennemis ont de l'autre côté et de leur camp qui est par delà leur redoute. Il croit qu'il seroit aisé ou de les en chasser ou de les battre, si M. l'électeur les faisoit attaquer en queue pendant qu'il les attaqueroit en tête. Il croit que les ennemis ont vingt-cinq mille hommes dans ce camp. — Le roi donna le soir une longue audience à Mélac , chez madame de Maintenon , et au sortir de là M. de Chamillart emmena Mélac chez lui et lui dit que S. M., contente de ses services et de la belle défense qu'il a faite à Landau, lui continuoit les appointements qu'il avoit pour ce gouvernement et lui donnoit 15,000 livres de pension d'augmentation; il en avoit déjà six, outre 600 écus pour avoir commandé dans Sleiden, si bien qu'il touchera 38,000 francs du roi , et S. M. le fait rembourser de tout l'argent qu'il a dépensé durant le siége^ et on fera payer sur-le-champ le mémoire qu'il en donnera (1).
(1)11 sembleroitqueM.de Mélac auroitdû être satisfait des marques débouté que le roi lui domia dans cette occasion. Il comptoit être fait maréchal de France, et fut dans le dernier désespoir de n'avoir pu obtenir cette récompense de ses services. Madame de Luynes ma dit a\oir vu chez M. le duc de Choiseul, son beau-père, M. de Mélac, à qui la tête avoit tourné, dire en arrivant dans la mai-
6 fOIIRINAI, HE DAlNGKAll.
Ven(lre^^i 1} . à Fonlnitichleau. — Le roi alla l'apriV dinf'e coiiiir le loup avec Monseigneiii'; madanir la duchesse de Bourp^o^ne étoit dans sa petite calèche avec lui •'t Madame seiih' dans mie autre potile calèche, — M. de l'onierou , (jui lut tadlé samedi, momnit à Paris. Il ètoit ancien conseiller d'État; il étoit à la tète de plusieurs Inireaux; il étoit un des deux conseillers du conseil royal des linances, et le roi l'avoit chargé des affaires de Madame sur tout ce (ju'elle pouvoit avoir à régler avec M. le duc d'Orléans, son tils. Il avoit acquis beaucoup de réputation dans ses différents emplois, et le roi a témoip-né riionorer de ses regrets. — Il arriva de Flandre un capitaine du régiment du roi en qui S. M. a beaucoup de confiance et qu'on a envoyé pour recevoir des ordres secrets. Les ennemis ont pris Stevenswert, et l'on ne doute pa.s qu'ils ne soi(;nt bientôt maîtres de liuremonde; ils font courre le bruit que dès que cette place sera rendue ils marcheront à Liège. — Le roi a donné à M. de Forbm , parent du cardinal de ce nom et capitaine dans le régiment colonel, l'agrément pour acheter le régiment de cavalerie (jue le roi a donné à vendre au chevalier de M<>ntaul)an. Il y avoit bien des gens qui avoient demandé ce même agrément.
Samedi 7, ù Fontainebleau. — Le roi alla courre le cerf Taprès-dinée ; madame la duchesse de Bourgogne é'toit dans sa «alècheet Madanu; seule dans une autre. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient X la chasse. Le soir il y «ul comédie (1). — Au retoui'de la chasse, après que le roi fut pj^ssé chez madame de Mai ntenon , il envoya
son <|irjl lalloit lui lain* smi piiurs, l't lui laiic coiiiiri' le cou, <|ira|)|iai<-inincntil .iNoil mal s(>r\i h» roi, se ((iiicliant par tfrrc, cl dans iin Haï si xioli-nl i\w M. le ilin ilr CliKisiMi! donna ordre (|n'on m* Ir (|ni<IAt |ioinl. M. de fAé\nv lonilia itiaiadf i-l nioinnl <ir dcsispoir. ^ .\<i(r tin duc de lAiyuvs.)
(l)" \jfs n)tn<*ditMis n'pri'srnti'rcnl la romt'di»' dn Genlirr de xoi-mèmv d»- M. rîn tVirncilIc liîjiMinf. > ( .»/*rcM/T d'oclobrc , page 208. )
quérir M. Pelletier et lui dit qu'il l'avoit choisi pour remplir la place de M. de Pomereu dans le conseil royal des finances ; cette place seule vaut 20,000 livres, sans compter les appointements de conseiller d'État et ce que l'on a pour des bureaux, qui vaut encore 2,000 écus. — Montplaisir, maître d'hôtel du roi , mourut ici subitement ; sa charge est une des quatre qui dépendent de M. le Prince comme grand maître de la maison, et M. le Prince en aura du moins 25,000 écus. — Le baron Simeoni, qui a été longtemps fort bien auprès de M. l'électeur de Bavière et qui s'y étoit brouillé pour un fort léger sujet, partit ces jours passés de Paris pour aller retrouver S. A. E., qui lui rend l'honneur de ses bonnes grâces. Il est arrivé à Huningue deux jours devant M. de Villars et ne se rendra auprès d§ son maître que quand nos troupes joindront. Monasterol, qui est ici depuis assez longtemps envoyé de cet électeur, n'attend que ses ordres pour l'aller rejoindre aussi.
Dimanche 8, à Fontainebleau. — Le roi aUa tirer. Monseigneur ne sortit point de tout le jour, et joua le soir chez madame la princesse de Conty. — M. de la Feuillade revint hier de l'armée d'Italie. — M. de Bagnols monte à la place de conseiller d'État ordinaire ; il étoit le plus ancien des semestres, mais le roi choisit quelquefois les moins anciens. Il a donné la place de semestre à M. Dubois , ancien prévôt des marchands de Paris ; le roi la lui avoit promise quand il sortit de sa charge ; le bonhomme Bontemps, de qui il étoit beaufrère, étoit encore en vie. — M. le maréchal de Villeroy écrit du 25 que, dès le 15, il avoit appris le cartel fait en Italie et que le 23 l'empereur lui avoit mandé qu'il étoit libre et qu'il lui enverroit incessamment un officier pour le conduire en France ou tout autre endroit où il voudroit aller. — M. Petit, premier médecin de Monseigneur, est mort. Le roi a donné la charge à Boudin, qui la faisoit il y a déjà longtemps, M. Petit étant trop vieux pour
8 JOURNAL J)K DANGKAll.
suivre Monseigneur; cette charge vaut 14 ou 15,000 livres de rente.
Lundi 9, à Fontainebleau. — Le roi courut le corf ; madame la duchesse de Bourgogne étoit dans sa calèche. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoicnt à la chasse. Le soir il y eut comédie (1). Madame la duchesse de Bourgogne n'y alla point ; elle fit un retour de chasse chez monseigneur le duc de Bourgogne, où ils se di vertiren t fort. — L'ambassadeur d'Espagne vint apporter au roi, au sortir de sa messe, les nouvelles qu'il reçut de Madrid par un courrier parti d'Espagne le 1"^ de ce mois. Les Anglois et les Hollandois qui avoienl fait la descente auprès de Cadix se rembarquèrent précipitamment le 27; on les a poursuivis fort vivement dans leur retraite. M. de Villa d'Arias, qui commande les trompes espagnoles, mande qu'il n'a jamais vu tant d'ardeur à aucunes troupes en poursuivant les ennemis, et qu'on leur a tué beaucoup de monde ; ce même courrier a apporté la confirmation de l'arrivée des galions, qui sont en sûreté dans le port de Vigo. Il y a trois ou quatre vaisseaux de la flotte qui sont arrivés à Santander. On ne doute pas que le marquis de Château-Renaud n'arrive incessamment pour apporter tous les détails de la navigation et de l'argent qui est sur la flotte.
Mardi 10, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'aprèsdhiée. Monseigneur joua le soir chez madame la princesse de Conty. Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry allèrent tirer des sangliers avec les chiens de M. le Duc. — Il arriva un courrier de M. de Villars parti le 7 de Huningue; il mande que les ennemis s'étoient mis trois ou quatre fois en état d'atlaqiuM' les ouvrages qu'il a il la tète de son pont; que leur tentative avoit toujours été inutile; que le prince de Bade et la plupart
(I) < Los cotn<''<li»*ns ropn'si'nt^ront l.i \rn\iM\ciV Anrfnwinqitr t\c.M. Racine, el le Médecin uialt/rc lui de Molière. • {Mcicitre d'oi tohre, paye 211.)
de leurs généraux étoient arrivés le 4 à Friedlingen et qu'ils se retranchent fort dans leur camp. M. de Villars n'a point de nouvelle de M. de Bavière. — Les nouvelles de notre armée d'Italie sont que M. de Vendôme a fait démolir Luzzara et a fait remonter son pont à Guastalla. Il a changé son camp ; sa gauche est à la hauteur de Guastalla et sa droite va quasi jusqu'à la Secchia. Le pont de Guastalla est entièrement fait, et le roi d'Espagne, qui a quitté l'armée, a passé dessus en allant à Milan . — M. de Monasterol, envoyé de l'électeur de Bavière, reçut un courrier de ce prince; mais les lettres ne sont que du 23 du mois passé , et elles n'apprennent rien d'important; cet électeur s'est encore emparé de la ville de Memmingen en Souabe , qui est une ville impériale et qui n'est point fortifiée et où il faut pourtant laisser garnison; toutes ces garnisons-là diminueront fort son armée.
Mercredi 11, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf Vaprès-dînée; madame la duchesse de Bourgogne étoit avec lui dans la petite calèche. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse ; Madame y étoit aussi dans une calèche. Monseigneur donna un retour de chasse à madame la duchesse de Bourgogne et à messeigneurs ses enfants, et il ne soupa avec le roi que Madame et madame la duchesse d'Orléans. — M. Orry, qui a déjà fait plusieurs voyages en Espagne par ordre du roi pour des affaires de finance, arriva hier ici de Madrid, d'où il étoit parti cinq jours après qu'on y avoit eu la nouvelle de l'arrivée de la flotte. Château-Renaud avoit écrit à la reine et lui mandoit qu'il n'enverroit point de courrier en France qu'il ne vit toute la flotte et les galions bien en sûreté. C'est le prince de Barbançon, qui commande en Galice, qui envoya la "première nouvelle à la reine. Orry est venu recevoir les ordres du roi sur ce que l'on fera des galions et s'en retournera incessamment en Espagne. — On eut nouvelle que M. de Tallard avoit passé le Rhin à Bonn , qu'il avoit marché droit à Mulheim , où
10 JOllRINAI. I)K DANCKAll.
il aiiioit iiu'^iiie surpris le pctil corps de tmiipcs (jiii y étoit sans une petite rivière qu'il l'alloit i)asser débordée, co (]ui l'oldiura de faire un [)()nt (jui le retarda douze heures. Les ennemis se retirèrent dans Cologne, et les magistrats de cette ville, épouvantés de voir une armée de France à leur porte, les en tirent sortir et promirent à M. (le Tallanl dVjbserver une exacte n<Mitralilé Taliaitl commence à tirer de grosses contributions ; il a déjà reçu l)eaucoup d'argent et desotages pour ceux qui ne peuvent pas payer comptant.
Jmdl 12, à Fontainebleau. — Le roi alla se promener à lentour du canal; madame la duchesse de Bourgogne étoit avec lui dans sa petite calèche. — On mande de notre armée d'Italie que le roi d'Espai^ne a donné la Toison à M. de VendAme en quittant l'armée; il a donné beaucoup d'argent aux soldatset a partagé ses plus beaux chevaux entre les principaux oCficiers de l'armée. — Le liruit commence à se répandre, et l'on n'en doute même plus ici , que l'abbé d'Estrées s'en va en Espagne en la jdace ducomtedeMarsin,et que M. le cardinal d'Estrées, qui doit être présentement A Milan avec le roi d'Espagne, suivra S. M. C. dans tout son voyage et demeurera à Madrid, où il dirigera les affaires, mais sans avoir aucune ,j,,;,lit('.. — On aj)piit (|ue Huremonde s'étoit rendu. Les eiiiiemis font timjours courre lebiuit iju'ils vont attaquer Liège; on a agité dans notre armée si l'on abandonnera cette place, (jui est difficile à garder, ou si l'on hasarderoit de la soutenir. On dit ici que le roi veut qu'on la soutienne; mais l'entreprise paroit diflicile et dangereuse •\ nos généraux. Nous avons des troupes dans la citadelle et dans la (>liartreuse. mais on ne peut pas en laisser dans la ville. — Le soir il y eut coiiu'die (1).
Vendredi i'A, à Fontainebleau. — Le r</i alla couire le
(1)" l,i"< (iiiiifitii'ii^ ic|irt'M-iilcit'nl l;( «oinrdir île (' Avnrc «le Miilifrc , cl le» Allanlh liivnl «•nsuitc <!<• It-iii iniciiv. •■ ' Mnrurr H'odobre, p.ige 21.').)
OCTOBRE 1702. Il
loup avec Monseigneur; madame la duchesse de Bourgogne étoit dans la petite calèche avec le roi. Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry étoient à la chasse. Le soir Monseigneur joua chez madame la princesse de Conty. Madame de Maintenon se porte considérablement mieux et se promène tous les jours en carrosse. — S M. a résolu de partir d'ici le 26 et d'aller ce jour-là coucher à Villeroy; madame la duchesse de Bourgogne, Madame, madame de Maintenon et toutes les dames du palais y viendront. Monseigneur ira à Meudon avec madame la princesse de Conty. Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry iront droit à Versailles , Madame la duchesse d'Orléans à Paris, madame la Duchesse à Saint-Maur et madame du Maine Sceaux. — Le chevalier de Montendre, lieutenant des galères, arriva de Cadix, d'où il étoit parti le V de ce mois après avoir vu la flotte ennemie disparoitre. Elle avoit mis à la voile dès le 27 ; mais, le vent ayant été contraire, elle n 'avoit pu partir que le 1*"^ de ce mois. Il leur a déserté quinze cents Irlandois des troupes qu'ils avoient débarquées , et ces Irlandois viennent en France pour prendre parti. Us ont eu plus de deux mille hommes tués. Ils avoient beaucoup de malades, qu'ils ont rembarques. Ils ont été trente-huit jours devant Cadix et auroient sans doute pris cette place sans nos vaisseaux et nos galères, dont les troupes ont servi à merveille. Nous leur avons fourni des canons, des munitions et des soldats; ils manquoient de tout; il n'y avoit pas même de vivres dans Cadix pour huit jours. Les peuples d'Espagne donnent de grandes bénédictions aux François. Dufei, lieutenant de vaisseau et frère de celui qui est dans le régiment des gardes, est arrivé avec le chevalier de Montendre ; ils se sont joints à Madrid. Il vient de Vigo, où il a laissé toutes choses en bon état ; il a vu entrer dans ce port jusqu'au dernier de nos bâtiments. Il a toujours été avec le comte de Château-Renaud. Il se loue fort de
l'évoque (Ir Mexique, qui commande en ce pays-là jiar intérim. Montézuma, qui en étoit vice-roi, est revenu sur les vaisseaux (1<î M. dcChiVteau-Renand. Dufei assure ([u'il y a prés de cent vinp^t millions sur la Hotte. Le neveu de ChMeau-Kenaud devoit partir quelques jours après lui, mais il vient par mer jusqu'à Rayonne.
Samedi iï, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf dans sa petite calèche avec madame la duchesse de Bourf^^og-ne ; Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. Le soir il y eut comédie (1). — 11 arriva un courrier de M. de Vendôme, qui a ordre du roi d'envoyer un courrier extraordinaire tous les huit jours quand même il n'y auroit rien de nouveau à mander. Il paroit par sa lettre que les urandes chaleurs sont passées et que nos malades reviennent de tous côtés à l'armée ; il en est mort fort peu. Le prince Eugène , à ce qu'on croit, veut abandonner Borco-Forte et s'aller établir àOstiglia,oii il a déjà son pont; il a fait endjarquer son gros canon, et ses gros bagages marchent de ce côté-là. — 11 arriva un courrier de M. de Villars, qui devoit être joint le 13 par M. de Guiscard, qui lui mène dix bataillons et vingt escadrons. — Avant-hier à la comédie il y eut un démêlé entre un chevau-léger et un brigadier des gardes. Barsum, qui commandoit, mit le chevau-léger aux arrêts; M. de Poulpry, qui commande les chevau-légers qui sont en quartier, voulut soutenir le chevau-léger; l'affaire fut portée au roi, qui a fait casser le chevau-léger et a interdit de l'oulpry, avec ordre de s'aller rendre en prison, où il est depuis hier matin.
Dimanche 15, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'après-dlniW' malgré la phiie. Monseigneur, nn^sseigneurs ses enfants et madame la duchesse de Bourgogne
(1) « Lc« comédiens re|in!RcnU.^rcnt la IraRi-dic iVAIcibiadc <lc M. «le Canipistron , et la comé<lie «1rs Plaideurs <!»: M. Racine. « (Mercure lioclolm', pagi- 217.)
avec plusieurs dames dînèrent chez madame la princesse de Conty, où chacun portoit son plat. — Le roi fit sortir le matin de prison M. de Poulpry ; il leva l'interdiction, lui ordonnant d'être plus modéré une autre fois. — Il arriva un courrier de M. de Villars parti de Huningue le 13 au matin. Villars mande que Laubanie^, avec un détachement de la garnison de Neuf-Brisach, avoit passé le Rhin en de petits bateaux et s'étoit rendu maître de la petite ville de Neubourg, où M. de Villars va tâcher de faire un pont. Il mande au roi que S. M. peut compter que la nuit du 14 au 15, qui étoit la nuit dernière, il passera le Rhin avec toutes ses troupes soit à Huningue, soit à Neubourg. Il a reçu des lettres de M. l'électeur de Bavière du 7 ; cet électeur est en marche. Le chemin par où il vient est en chiffre, et nous ne le savons point encore. On croit ici qu'il pourroit bien se passer demain quelque grande action ou peut-être dès aujourd'hui. Lundi 16, à Fontainebleau. — Le roi prit médecine et tint conseil l'après-dînée comme il fait toujours les jours de médecine. Le soir il y eut comédie (1). — M. l'électeur de Bavière doit s'être mis en marche le 9. Il part de Memmingen sur l'Iller; il passera à Stokach, qui est à la tête du lac de Constance , puis à Stilingen , ensuite à la hauteur de Schafssen ; de là il passera devant les Forestières et compte de se joindre à M. de Villars vis-à-vis de Loffenbourg. M. de Villars, après avoir passé le Rhin, marchera à Schopfen sur la rivière de Wies et de là en deux marches pourra joindre M, de Bavière. — Le roi a donné à M. de Relingue le cordon rouge qu'avoit M. de Nesmond et à Pointis la pension de 2,000 livres qu'avoit de Relingue , et à Montaulieu, qui commandoit nos ga-
(1) « Les comédiens représentèrent la coméilie du Tartuffe de Molière, et les AUards donnèrent ensuite un nouveau divertissement. » ( Mercure d'octobre, i)age 219.) — Voir la note du 27 septembre 1700, tome VII, page 382.
Il JOURNAL l)K DANGKAU.
li'PHS à Ciidix, l»i [UMisioii de 500 écus qu'avoit Pointis. Le eordon roime (ju'iivoit Nesmondue valoil ([ue 1 ,000 écus; il avoit encore le petit yoiiverneinent de Uedoii ei) Breta^Mie, que le roi donna, dès qu'il apprit sa mort, au nianjuis de Château-Renaud, qui, je crois, ne le 8ait pas encore, parce qu'il «'toit avec le comte de CliAteau- Kcïiand, son oncle. — Lebret, intendant de la marine à Duiikenjuc, est moit depuis un mois; le roi a donné cette intendance à Kobert, qui étoit intendant aux lies de rAint''ri([uc, et a nommé à l'intendance de ces lies le commissaire ({ui est avec M. de CliAtcau-Kenaud.
Mardi 17, à Foniainebleau. — Le roi courut le cerf l'après-dlnée ; madame la duchesse de Bourgogne étoit avec lui dans sa calèche. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à lâchasse. — M. le comte de Choiseul arriva le matin, «jui apporta la nouvelle que le prince Louis de Bade, sachant que nous nous étions rendus maîtres de Neul)oui'g et que M. de Guiscard y étoil avec vingt escadrons et dix bataillons, a cru que nous y passerions h' Uhin,et, dans cette pensée là, il quitta le i\ au matin son camp retranché à Friedlingen et se mit en marche pour aller à Neubourg s'opposer à notre passage. M. de Villars, (jui étoità lluningue, averti àsept heures du matin ([ue les ennemis étoient en marche, tit passer en diligence toute sa cavalerie dans l'ile. et l'infanterie suivit de près. On reconnut qu'effectivement lès ennemis avoi»;iit al)aii(l()nné h'ur camp; il tit passer la cavalerie à gué le petit bras du Khin qui est par delà lile, et Tinfanterie passa sur le second pont qui va de l'ilo à Friedlingen. Le prince Louis, (jui étoit en marche , fît retourner d'abord t^jutes ses troupes. Il avoit quaraule-dcux escadrons, dont cinq tirent le tour d'une petite montigne pour se saisir de la hauteur. Les trente-sept autres escadrons étoi<'iit sur deux lignes et vinrent nous attaquer; maisdès lapiemièi«'i;hargtMls prirent la fuite. Nous n'avions là que trente (juatre esc^idrons, parce que M. de
Villars enavoit détaché six pour aller joindre M. de Guiscard à Neubourg. Notre infanterie chargea trois fois celle des ennemis et la poussa toutes les trois fois, et sans qu'il se trouva par delà le bois où nous les avions poussés six bataillons frais qui n'avoient point combattu, leur infanterie n'auroit pas mieux fait que leur cavalerie. Les cuirassiers de l'empereur n'ont pas soutenu leur réputation. La victoire est complète pour nous. Nous avons des prisonniers en grand nombre ; nous avons pris bien des étendards , des drapeaux, des tiuibales et quelques pièces de canon. Nous n'avons perdu que peu de monde à cette grande occasion. Des Bordes, lieutenant général, Cliavannes, brigadier d'infanterie, et le chevalier de Sève, mestre de camp de cavalerie, y ont été tués. Le duc d'Estrées,Chamarande le père, le fils de du Bourg, M. de Polignac et M. de Coëtquen y ont été blessés légèrement. Nous sommes maîtres du camp des ennemis, qui se retirent en diligence vers Fribourg. M. de Guiscard devoit joindre M. de Villars le soir, et rien ne peut plus empêcher la jonction de M. de Villars à M. l'électeur de Bavière*. — Il arriva l'après-dinée un courrier de M. de Boufflers, qui mande que M. de Marlborough a investi Liège, qui n'est pas en état de se défendre longtemps. La ville n'est pas une place de guerre; il n'y a que la citadelle et le poste de la Chartreuse qui puissent se soutenir quelques jours.
* M. de Villars crut si bien la bataille perdue que Magnac , lieutenant général, le trouva sous un arbre s'arrachant les cheveux, qui lui apprit qu'elle étoit gagnée. Il eut peine a le croire, et poussa plus d'une demi-lieue, et trouva qu'il étoit vrai. On trouva fort ridicule l'envoi du comte d'Ayen pour apporter les drapeaux pris, et qu'il en eût accepté la commission, ne s'étant pas trouvé du tout a la bataille.
Mercredi 18, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'après-dinée. Monseigneur courut le loup; messeigneurs les
ducs de Bourgogne et de Berry allèrent tirer des sangliers. Madame la duchesse de Bourgogne déjeuna chez madame de Daiigeau et puis monta en calèche et alla jointU'e Monseigneur à la chasse. — M. le comte d'Aven arriva pendant que le roi étoit à la messe. M. de Villars l'a envoyé porter les étendards et les drapeaux pris i\ Friedlingen. Un dit aussi qu'il vient pour recevoir des ordres du roi sur ce que M. de Villars aura à faire présentement. L'avantage que nous avons remporté sur le prince de Bade est encore plus grand qu'on ne l'avoit dit à M. de Clioiseul, et le roi a été si content de la relation qu'il lui lit hier qu'il en a parlé plusieurs fois en le louant. Il n'étoit que capitaine de cavalerie, et le roi vient de lui donner le régiment qu'avoit le chevalier de Sève et lui a permis de vendre sa compagnie; outre cela S. M. lui fait donner 1,000 pistoles pour son voyage.
Voici la copie de la lettre que M. de Villars écrit au
roi (1) :
« J'ai eu riionnem' de rendre compte à Votre Majesté, par uiu' assez longue dépêche, de tout ce qui regardoit la prise de Neubourg, qui a coûté le sieur de la Petitière , capitaine des grenadiers de Crussol , à la valeur
(1) n Cette lettre est reproduite avec quelques variantes dans li' Merciirt' •roclobn', |>at5<'s MA à37i. Il existe au\ Archives <lii Dt'pot île la (iueiit' nue dutre lettre de Villars au rui qui précédait sans doute la relation détaillée. Celiillet, que M. l'urpin a bien \oulu nous cunununiquer est écrit sur un \eritable cbilTua de papier.
Uu camp de Friedlingen, ce ^^ oct. à 5 lieuresdu soir. Sire, Vustre Majesté >ient de •, gagner une l>ataille. Nous a^(ln^ Ixraucoup de drapeaux, destendarts , de tindtidies. Vostre cavallerie a fait des merveilles. Nous .ivons este Miaisires de tout le canon d<-s ennemis , mais la teste de \olre infanterie,. qiirs axoir battu trois l'ois celle des ennemis, s'est renvei'sée cl m'a enqjesclié de dcstrniie toutes leurs troiqies. Non»; a>ons |M'rdu des cteiidatts, des dra|)eaux. Ce pauxre M. «le ISonles est fort blesse, M. de l'Iiamarant a lail des nH;r>eilles. Je .souhaite (|ue Vostre Majesté dai;;ne aMiir pour
duquel et à celle du sieur Jorau, lieutenant-colonel de Béarn , est dû l'heureux succès de cette prise. M. le marquis de Biroii y a fait à son ordinaire; j'y avois envoyé M. le marquis du Bourg pour donner tous les ordres nécessaires , ce qui lui a causé le malheur de ne pouvoir se trouver à la bataille, dont M. de Choiseul aura l'honneur de donner la première nouvelle à V. M. Je fus informé que l'armée de l'empereur, commandée par M. le prince de Bade, se mettoit en marche le li etquittoit ses retranchements, dès le 13. L'infanterie de Votre Majesté avoit passé le Rhin avec la brigade de Vivans ; sur ce que la prise de Neubourg nous faisoit voir un mouvement fort vif dans le camp des ennemis , l'on crut qu'il étoit bon de se mettre en disposition ou d'empêcher leur armée de troubler notre établissement dans notre nouveau poste ou de l'attaquer si l'on en détachoit quelque corps d'infanterie pour aller vers Neubourg. V. M. comprendra que son armée ayant été placée au delà du Rhin dès le 13, par les raisons que j'ai eu l'honneur de lui en dire, fut promptement en bataille dans le retranchement des ennemis. Le matin du 14 MM. des Bordes et de Chamarande s'étoient mis à la tète de l'infanterie, laquelle marcha trèsdiligemment pour gagner la crête d'une montagne assez élevée. La cavalerie des Impériaux , plus forte de deux mille chevaux que la vôtre^ étoit en bataille dans la plaine et celle de V. M. fut placée sa gauche au fort de Friedlingen, malgré un assez gros feu de l'artillerie de ce fort, et sa droite appuyée à cette montagne que l'infanterie avoit .occupée.
agréable nostre zèle pour le service aussi bien que le profouJ respect et la profonde vénération avec laquelle j'ai l'honneur d'estre
Sire, de Vostre Majesté, le tiès-l»urnbU',tiès-obéissant et très-ddèle sujet et serviteur.
Vru.M'.s.
P. S. Je dois rendre justice aussiJiM. de Magnac. T. i\. '2
IH JOimiN\L l)K DANGKAU.
«( On apci'cut clause»; nioniniit ({lie l'infanterie des ennemis faisoit tous ses efforts pour .^ag^ner la crête de la iiauleur, avec cette circonstanc*' «juelley inontoit en bataille et que celle de V. M. traversoit les vif,nies et des hauteurs escarpées qui en ralentissoient l'ardeur.
« Je dois faire observer à V. M. que l'on avoit envoyé A Neubourp deux mille hommes de son infanterie parmi les(|uels étoient plusieurs compagnies des grenadiei-s et les deux rég^inients de dragons de la Heine et de Gévaudan; cependant MM. des Bordes et de Chamarande, dont la valeur pressoit les mouvements de l'infanterie, le premier peut-être avec trop d'ardeur, marchoient aux ennemis avec les brifiades de Cham])a,ii^ne , Bourbonnois, Poitou et la Keine. Us les trouvèrent postés dans un bois assez épais. Les ennemis avoient leur canon, et malgré une très-vigoureuse résistance ils furent renversés et leur cancm pris. Pendant ce temps-là M. de Magnac, <[ui étoit dans la plaine à la tète de la cavalerie, vit celle des ennemis s'ébranler pour venir à la charge ; celle de V. M. étoit dans tout l'ordre convenable. On avoit dès le matin recommandé aux cavaliers de ne point se servir d'armes à feu et de ne point mettre 1 épée à la main quà cent pas des ennemis, et à la vérité ils n'ont pas tiré un seul coup. L<3s Impériaux ont fait les trois (piarts du chemin. M. de Magnac, suivi tle M. de Saint-Maurice, <|ui commandoit la seconde ligne, s'est conduit en bon et ancien oflicier et s'est ébraidi' de deux ceutspas. La charge n'a été que trop rude par la perte de très-braves ofliciers dont j'aurai l'honneur d'i^nvoyer une liste ;l V. M. par le pren^ier f)rdinaire. La cavalerie impériale a été entièrement renversi'îcsanscpie lescscadronsde eellede V. M. se s<)i«Mit <lémentis, et Ton a mené les ennemis jus({u'à un d<lilé (jui les a fait perdre de vue sans qu'ils se soient écartés pour le pillage ni [)our faire des prisi)nniers.
« Les nouveaux régiments n ont pas cédé aux anciens, et pour nommerceuJt qui se sont distingués, il n'y a qu'à
voir l'ordre de bataille; M. de Vivans, command.int de la cavalerie; M. Doriac;M. de Massembac, colonel réformé, commandoit par son ancienneté la brieade de Condé [et] a fait des merveilles ; M. le marquis du Bourg , colonel du Royal ; M. le princede Tarente, capitaine dans ce régimentlà ; MM. de Saint-Pouanges, Fourquevaux, qui a sept étendards des ennemis dans son nouveau régiment ; M. de Conflans, brigadier. En un mot J'ose dire à V. M. qu'elle peut compter que cette cavalerie s'est surpassée. Jugez de la perte des ennemis par leur avoir pris trente étendards, trois paires de timbales, et nous voyons par des ordres de bataille pris aux ennemis qu'ils avoient cinquante-six escadrons, etjV, M. trente-quatre, les six de la Reine et de Gévaudan ayant été envoyés la veille pour marcher vers Neulîourg. Notre infanterie avoit défait par trois charges différentes celle desennemis et pris leur canon; maislatrop grande ardeur j ointe à la mort de M . des Bordes et de M . Chavannes , brigadier, la porta à sortir dans la plaine après avoir chassé les ennemis du bois et à perdre ainsi son avantage. M. de Chamarande, qui dans le cours de cette action, s'est parfaitement bien distingué, MM.de Schelberg et du Tôt ne purent empêcher qu'elle revint; cependant on peut juger de l'avantage qu'elle a eu sur les ennemis par avoir gagné plusieurs de leurs drapeaux sans en avoir perdu un seul. Tous les jeunes colonels y ont montré une valeur infinie, M. de Seignelay , M. de Nangis, M. de Coëtquen, M. de Chamarande fils, le comte de Choiseul, M. de Ravetot ont été dans les plus grands périls et le plus grand feu. Les ennemis ont eu plus de trois mille hommes tués sur le champ de bataille. Ils n'ont pas de nos prisonniers. Nous savons que le général Stoffemberg y a été tué ; on dit aussi le comte de Furstemberg Stiling; le comte de Hohenlohe, Konigseck et deux autres colonels sont prisonniers avec vingt-cinq autres officiers.
« Le comte de Hohenlohe demande pour aller ;"l Bàle sur sa parole. Nous avons été aujourd'hui sur le champ
de l)ataille, et les endroits où les ennemis ont été défaits sont marqués par quantité d'armes abandonnées. Cependant le temps (ju'ii a fallu pour remettre (pielque ordre dans notre infanterie a sauvé celle des ennemis; le chevalier de Tressemanes , major général , y a parfaitement bien servi aussi bien que le sieur de Beaujeu , maréchal des logis de la cavalerie. L'on a poussé les ennemis une lieue au delà du champ de bataille, dans lequel l'armée de V. M. a campé. L'on croyoit quatre petites pièces de canon égarées, lesquelles ont été retrouvées ce matin. Jusqu'à présent on n'en a que deux de celles des ennemis, mais j'en ai vu sept ou huit bien loin derrière notre infanterie. Il est rare et heureu.x que dans une affaire aussi rude et aussi disputée l'armée de V. M. n'ait perdu ni drapeaux , ni étendards , ni timbales, et que l'on en ait plus de trente-quatre de ceux des ennemis. Voilà, Sire, le compte que je dois avoir l'honneur de rendre à V. M, (fun avantage à ses armes toujours victorieuses. Nous apprenons dans ce moment que le comte de Furstemberg est mort de ses blessures. Ce seroit une grande perte pour l'empereur et pourle princede Bade, dont il étoit l'homme de confiance. »
M. le marquis de Villars ajoute par un billet particulier qu'aussitôt après le combat tini il a envoyé sommer le fort de Friedlingen, dans lequel les ennemis avoient quatre cents hommes, mais qu'on a été obligé d'y mener du canon, après quoi ils se sont rendus. La garnison en est sortie, leâ officiers avec leurs armes et les soldats désarmés. On a trouvé dans ce fort quantité de toutes sortes de nmnitions de guerre et de bouche.
Jeudi il), à Fonlainehleau. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. Monseigneur, messeigneurs les ducs de Bourgogne (!l de Berry, madame la duchesse de Bourgogne, madame la [)rincesse de Conty et plusieurs dames dînèrent chez la duchesse du Lude , rt après diuer ils passèrcnl chez la maréchale de liochefort , où ils joiièiciit juscprà cinq
heures. Le soir il y eut comédie (1) , où messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry ne vinrent point; ils font scrupule d'y aller les jours de fête. — M. le maréchal de Villeroy est libre et est parti de Gratz le 1" de ce mois avec un officier de l'empereur qui le conduit; S. M. Impériale veut qu'il passe en Italie dans l'armée du prince Eugène, à qui il donne la rançon du maréchal. On compte que, par le circuit qu'on lui fait faire, il ne pourra être ici que dans le 8 ou 10 du mois qui vient. — M. de Zurlauben, qui commandoit dans Mantoue, est à l'extrémité; c'est ce qui a obligé M. de Vendôme de renvoyer dans cette place M. de Tessé, qui y a déjà commandé si longtemps et qui y est fort aimé des habitants et des troupes. — M. le comte de Tallard a repassé le Rhin à Bonn; M. .l'électeur de Cologne vient avec lui. On a laissé M. le marquis d'Alègre pour y commander, et il y a huit bataillons françois. — M. le marquis de Château- Renaud arriva hier ; il étoit venu de la Corogna au Passage dans une felouque ; il a pensé être pris plusieurs fois et a essuyé de forts mauvais temps. Il croit la flotte en toute sûreté à Vigo et dit qu'il y a beaucoup de lingots d'or dessus. — M. le maréchal de Lorges fut taillé, à Paris , par frère Jacques , et souffrit une opération fort rude dont on craint fort les suites.
Vendredi 20 , à Fontainebleau . — Le roi alla courre le cerf Paprès-dinée ; Madame étoit à la chasse avec lui. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. Madame la duchesse de Bourgogne alla se promener dans la forêt en calèche découverte. — Il arriva le matin trois courriers, l'un de M. de Vendôme, un de M. le maréchal de Boufflers et un de M. de Villars; M. de Chamillart en alla rendre compte au roi, qui étoit chez
(l) « Les comédiens représentèrent la tragédie de Rodogune de M. de Corneille l'aîné, et r Après souper des Auberges <\a sieur Poisson. » (3/erc«j'e d'octobre, page 223.)
22 JOIIRNAI, l)K DANGKAU.
niiulame de Maintenon. M. de Villars mande cpic la délaite des «'iineinis est «'ncore bien plus grande qnon ne l'avoit cru <l aliord. Tous les villajie*ides environs du lieu où le combat s'est donné sont pleins de leurs blessés. Nous avons encoi'«i trouvé sept pièces de leur canon qu'ils n'ont pas pu emmener. Le prince d'Anspach , deux princes de Saxe et le lils de l'administrateur de Wurtemberg; sont blessés et pris, et leur armée est si dispersée (\u\\ n'y a pas mill<- bomines ensemble. .Villars a détacbé M. de- Hiron avec trois mille cbevaux pour aller au-devant de M. de Bavière. Nous faisons travailler à rétablir la redoute de lluninf^ue, <pie nous avions rasée après la paix de Kys\\ yck, et nous taisons encore accommoder celle de Friedlin^en , qui est déjà fort bonne. Nous allons faire travailler aussi à Neubourg pour avoir des j)ostes au delà du Khin. On ne nous a pas dit f^raud'cliose des autres courriers; nous savons seulement que Bonn n'est point assiégé, comme on l'avoit dit.
Samedi 21 , à l'onlaineblean. — Le roi alla tirer. Madanu^ Ici ducbesse de Bourjiogne se promena en calècbe à l'entour du canal. Le soir il y eut comédie (1). — M. le comte de Clioiseul partit le matin et porte à M. de Villars, son beau-frère, un paquet de M. de Chamillart. 11 y a sinqilement sur l'enveloppe : A monsieur le marquis de Villars, et dedans il y a une lettre de la propre main du roi et au-dessus : A mon cousin (c maréchal de Vi/lars. On a conli»'; le secret à M. de (>hoiseul avec ordre de ne le dire à personne. On veut (pie M. de Villars ne le puisse ai>pi('ndr(' qut; par la lettre du roi. S. iM. déclara à son tUiier riionneur qu'il lui avoit fait de le faire maréclud de France, et il est seul de «i promotion. — On eut nouvelle ces jours passés cjue M. le comte de Toulouse étoit arrivé .1 Toulon le 1 1 de ce mois. On v travaille ;l un
(I) " Les winiîdicns rp|ii<st'iilèrciil /'Aco/c des /cw»H»c4 de Molière. » (Mernirr dorliilMc, 1 1, !}>••;', 'i I. )
grand armement et on croit que cela retardera son retour ici de quelques jours. — Le roi a envoyé ordre en Flandre à M. du Maine de revenir, et on l'attend ici incessamment. — Il est arrivé à Brest un vaisseau de l'escadre de M. de Château-Renaud parti de Vigo le 6 de ce mois. L'estacade qu'on fait faire à l'embouchure de la rivière est déjà fort avancée, et il y a déjà deux batteries achevées ; ainsi il n'y a rien du tout à craindre. On y a fait marcher encore les troupes qui étoient à Cadix.
Dimanche 22, à Fontainebleau. — Le roi, Monseigneur ni messeigneurs ses enfants ne sortirent point de tout le jour à cause de la pluie. Le soir il y eut chez Monseigneur une musique où l'on chanta un opéra [i ) de Matho, et les vers ei; sont de Morel. — Le roi, au retour de la messe, apprit la mort du maréchal de Lorges, qui avoit été taillé jeudi dernier. Il étoit capitaine des gardes du corps et avoit un brevet de retenue de 500,000 li^Tes; on croit que le roi nommera incessamment celui qui la doit remplir. — M. de Vendôme est toujours dans le même camp; il achève de mettre Guastalla en état de défense. Le prince Eugène n'a point abandonné Borgo- Forte, comme on l'a voit dit. — On mande que M, de Marlborough, qui assiège Liège et qui est maître de la ville, qui est toute ouverte, a fait une convention avec Violaine, qui commande dans la citadelle, qu'on ne l'attaqueroit point du côté de la ville, pourvu c£u'il ne tirât point dessus. La citadelle est très-mauvaise et surtout du côté de la campagne, dont le glacis n'^est pas achevé. — Il arriva hier un courrier de Cadix qui est l'oncle de Louville. Il est lieutenant de vaisseau en France ; les Espagnols lui ont donné le titre d' amirauté, qui est à peu près comme colonel en France. Il avoit rassemblé ce qu'il y avoit de François à Cadix et les commandoit durant le siège. Les ennemis, depuis avoir mis à la voile, s' étoient avancés vers
(1) Coronis.
24 JOURNAI- DK I)\1NGKAU.
le d(^troit, comme s'ils ciissrnt Noiihi rnircr dans laMrditerranée, ce qui auroit paru une folie n'y ayant aucune retraite ; mais ils n'avoient fait cette manœuvre que pour rejoindre cinq ou six de leurs vaisseaux qui croisoient de ce cAté-là. On ne doute plus qu'ils ne retournent en leur pays, et ils ont déjà doublé le cap S<iint-Vincent. — Le matin à la messe le roi fit chanter le Te Deum pour le î,^ain de la bataille de Friedling-en, et l'ordre est donné pour le chanter jeudi à Paris.
Lundi îl'i y à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf; madame la duchesse de BourgOf;ne étoit dans sa petite calèche; Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. Le soir il y eut comédie (1). Madame de Maintenon, qu'on croyoit entièrement guérie, eut encore un peu de iièvrc la nuit. — 11 arriva un courrier de M. de Villars, qui mande que des blessés, que les ennemis avoient laissés dans les villages circonvoisins il en a fait porter plus de cinq cents dans Huningue. On a su par eux que le prince Louis, dans cette occasion-là, avoit été blessé au bras. Ce prince fait venir toutes les troupes qu'il avoit laissées à Beisch^^^ler et dans la basse Alsace ; il veut tAcher de rassembler une armée considérable. Ce courrier partit samedi au soir 21 . On n'avoit encore aucunes nouvelles de la marche des troupes de M. de Bavière ; mais on sait par des lettres venues de Munich que cet électeur étoit encore le 12 à Memmingen. Biron, qui étoit fallé au-devant de lui avec trois mille chevaux, étoit rentré dans notre camp dès le vendredi, après avoir établi beaucoup de contributions et ramené beaucoup d'otages. — M. de Pontchartrain vintdire au roi, le soir, chez madame de Maintenon, que la grande flotte ennemie nonseulement avoit doublé le cap de Saint-Vincent, mais
M)" Les coiiu-iliens reprt'scnlt'nMit la Irant'vlic «les fforacrs Ai' M. «1<> Cornrillr VMm ri la petitt' (nim-dif de /n l'arisiciine «lu sifiir DaucDurl. » {Mer-
avoit passé à la hauteur de la rivière de Lisbonne. Sur cette nouvelle, on a envoyé ordre à Toulon de ne point continuer l'armement à quoi on travailloit, et M. le comte de Toulouse en partira pour revenir ici dès que le courrier du roi sera arrivé.
Mardi 24-, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer. Monseigneur courut le loup ; messeigneurs ses enfants étoient à la chasse avec lui. — M. de Locmaria a mis des troupes dans Trêves, où il attend M. de Tallard, qui y devoit arriver le 21. M. de Tallard doit faire le siège de Traerbach, où il y a un assez bon château où les ennemis ont laissé cinq cents hommes. — il arriva un courrier de M. de Vendôme, qui mande que le prince Eugène avoit fait une entreprise sur Mantoue dont nous avions été avertis par un sergent qui avoit été son prisonnier, qu'il croyoit avoir gagné par les grandes promesses qu'il lui avoit faites de la part de l'empereur. Ce sergent rendit compte de tout àM. de Vendôme, qui résolut de se prévaloir de cela pour faire tomber le prince Eugène dans le piège qu'il nous tendoit. Le sergent avoit promis de li\Ter la porte de Pradela , et le prince Eugène marchoit pour s'en saisir avec douze cents chevaux et deux mille hommes de pied. M. de Vendôme, avec quatre ou cinq mille grenadiers ou dragons et quelque cavalerie choisie, avoit passé le pont de Torre d'Oglio , étoit entré par Curtatone la nuit et s'étoit bien embusqué , ne doutant point de prendre le prince Eugène ; mais un dragon de Lautrec déserta la nuit et alla avertir le prince Eugène ; ainsi les entreprises de part et d'autre ont manqué. — M. de la Rochefoucauld, au coucher du roi , lui apprit la mort de la duchesse de Gesvres*. Le marquis de Gesvres, qui étoit ici, s'en alla en grande diligence à Paris ; on craint que cette mort ne lui donne encore de nouvelles affaires avec son père.
* La duchesse de Ges^Tes étoit peu de chose , et riche héritière . Son père s'appeloit Fouteuay-IMareuil , qui pourtant étoit ambassadeur de France à Rome, dans le temps de l'entreprise de M. de Guise sur
2fi JOURNAL 1>K DANGEAll.
INaplos, du temps du cardinal Mazarin , ot qui servit diç^ipniont dans celle ambassade. I^i ducliesse de Gesvres étoit lrès-e\traordiiiaire, lirnuillée et aveciMi»;i<ii. rr sc|Kiri'<' de son mari, verfiiciKc •■{ de lir.nicoup d'esprit.
Mercredi 25, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf ra]»irs-(lln«''(! ay;int in;Klaiiio la duchesse de BourfiOf^nc dans sa cidèche; Moiiseiyneur et nîesseii;neurs seseidants étoient à La chasse. — Ou eut le matin des lettres de llani- ])Ourg par où on apprend que le roi de Suède, faisant faire le manège à son cheval, avoit fait une cruelle chute. 11 va des lettres (|uiport(;nt qu'il a la cuisse cassée; il y en a d'autres qui font la hlessure moins grande et qui portent nirine que deu.\ jours après sa chute il s'étoit eml)arqué sur la Vistule et marchoit à Varsovie pour en cluisser le roi de Pologne ; que l'armée de Suède marchoit sur les hords de cette rivière et que le bateau où étoit le roi s'arrètoit proche des lieu.\ oùrarniéo campoit. — M. le chevalier de Pezeu.\ arriva il y a quelques jours de Strasbourg , où est en garnison le régiment d'infanterie qu'il leva l'hiver passé; il a permission de vendre ce régiment, qui est en très-bon état, et en va lever un de dragons à ses dépens. — Le chevalier de Montendre, qui avoit apporté la nouvelle de la retraite des ennemis de devant Cadix , quitte le service des galères , et le roi, qui est content de lui, lui a promis un des premiers régiments d'infanterie qui vaqueroit. Il est frère de Montendre qui a été tué à la jjatailh; de Luzzara, colonel du régiment des Vaisseau.x, et ils sont de la maison de laliochefoucauld.
Jeudi ûVi , à Villcrny. — Le roi dîna à onze heures à Fontainebleau et puis monta en carrosse pour venir ici; il avoit avec lui dans son carrosse madame la duchesse de Bourgogne , Madame et mesdames du Lude , de Venl.idour et de Mailly. Monseigneur «'toit parti avant huit lieniTs de Fonlaiiirbicau avec madame la prineess»' de <>)nty pour all<r dîner à Meudon. Messeigneurs les ducs
de Bourgog-ne et de Berry allèrent droit à Versailles , et avoient mandé à madame la maréchale de la Mothe de les attendre à souper. Le roi, en arrivant ici, s'alla promener à pied dans le parterre et en calèche dans le parc malgré la pluie. — M. de Pontchartrain envoya le soir un courrier au roi de M. de Pointis, qui commande à Dunkerque une escadre qui s'est considérablement fortifiée, que jusques ici les vents contraires l'avoient empêché d'exécuter son entreprise ; \sic\ on ne dit point encore ce que c'est. — On a des nouvelles sûres que M. le maréchal de Villeroy est parti de Gratz. Le roi témoigne beaucoup d'envie de le revoir et a donné beaucoup de conseils pour les embellissements de cette maison en parlant trèsobligeamment du maitre. — Le prince d'Harcourt s'est fait sonder depuis quelques jours ; on lui a trouvé la pierre. On nous a dit que M. le duc de Lorraine lui donnoit les 9,000 francs de pension qu'il avoit toujours donnésau prince de Commercy depuis qu'il est en Allemagne. Vendredi 27, à Versailles. — Le roi dina à Villeroy avant que de partir ; il avoit à sa table , comme le soir auparavant, toutes les dames de madame la duchesse de Bourgogne et de Madame. S. M. arriva ici de bonne heure; 31. leducduiMaine, qui arriva avant-hier à Sceaux, fut assez longtemps enfermé avec le roi. — On apprit en arrivant que le petit comte cie Noailles étoit mort à Strasbourg, au bout de quarante -trois jours , de sa blessure. Il avoit une des deux lieutenances générales de Guyenne, et M. le maréchal son père étoit son survivancier. — M. le maréchal de Catinat a son congé depuis quelques jours , aussi bien que tous les officiers de son armée qu'on avoit laissés à Strasbourg. — On apprit le soir que la citadelle de Liège avoit été prise d'assaut ; le gouverneur et quelques officiers ont été pris sur la brèche. Le reste de la ; garnison n'a pas fait ce qu'on de voit attendre des troupes du roi. Presque tous les soldats ont abandonné les officiers sans songer à se défendre. Les ennemis ne
songcoient qu'à prendre la contrescarpe , mais Tépoiivante de nos iroupes leur a fait tout entreprendre. Leur artillerie avoit battu les bastions de la place jusque dans le pied, et il y avoit plusieurs yrandes brèches. Nous y avions sept bataillons et deux compagnies du régiment Royal-arlillerie.
Samedi "28, à Versailles. — Le roi, à son ordinaire, tint conseil le matin et alla tirer l'aprôs-dlnée. — Notre armée de Flandre, qui n'est pas en état de tenir la campagne contre celle des ennemis, qui est fort supérieure , se retire derrière nos lignes, et milord Marlborough va faire attaquer le poste de la Chartreuse de Liège, où nous avons cinq bataillons. Il compte d'aller ensuite assiéger Huy pour nettoyer la Meuse jusqu^i Namur. Le prince de Nassau, à qui les Hollandois ven oient de donner le gouvernement de la Gueldre , est mort de maladie ; il étoit feldmaréchal. Il étoit mon beau-frère et avoit épousé, depuis mon mariage ,'une sœur de madame de Dangeau, dont il n'a point laissé d'enfants. — On a des lettres de M. de Villars du 23 ; il ne savoit pas encore qu'il fût maréchal de France. M. le prince Louis, qui a fait revenir toutes les troupes qu'il avoit en deçà du Rhin, rassemble une grosse armée ; on croit qu'il aura plus de quarante mille hommes, et M. de Villars en a beaucoup moins. Il sera malaisé que nous demeurions longtemps au delà du Rhin si M. de Ravière ne nous joint pas, et il y a des nouvelles qui portent que cet électeur s'est retiré à Munich. — Monseigneur le duc de Rerry donna il y a quelques jours àTontaincbleau, dans sa chambre, l'ordre de la Toison au comte d'Ayen, ayant les pouvoirs nécessaires du roi d'Espagne pour cela. S. M. C. a donné cet ordre il y a un mois au manpiis <le vSesannc , frère du duc d'Harcourt.
Dimanche 20, à Versailles. — Le roi alla tirer l'aprèsdînée. Madame la duchesse de Rourgogne alla dîner avec Monseigneur à Meudon et revint ici pour h; souper du roi. Le roi et la reine d'Angleterre vinrent hier au soir
OCTOBRE ITOa. 29
ici voir le roi et s'en retournèrent à leur ordinaire à Saint- Germain. — On reçut des lettres de M. de Villars du 26; il savoit la dignité dont le roi l'a honoré. Il étoit encore campé à Friedlingen. On ne doute point que M. l'électeur de Bavière ne soit retourné dans ses États. M. le prince Louis, avec quarante mille hommes dont son armée est composée présentement, s'approche de Neubourg. M. de Villars a fait repasser le Rhin à ses gros bagages. — Le roi envoie pour commander sur la haute Meuse et pour empêcher que les ennemis ne fassent contribuer en deçà de cette rivière, la Devèze , qui a été longtemps colonel d'infanterie et qui n'avoit pas été fait brigadier à la dernière promotion ; il y a six mois qu'il vendit son régiment. — L'abbé de Maulevrier, nommé par la province de Tours à cette agence qui ne finira que dans deux ans, a eu permission du roi d'accepter l'agence du clergé de la province de Sens, qui commencera quand l'autre finira. Il y a bien longtemps qu'il n'y a point eu d'exemple qu'un agent ait été continué. L'agence vaut 80 ou 100,000 livres. Lundi 30, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Marly. Monseigneur revint de Meudon. — On eut nouvelle que le maréchal de Villeroy avoit couché le 20 à Milan ; le cardinal d'Estrées y est avec le roi d'Espagne. On mande de l'armée de M. de Vendôme que le prince Eugène est toujours dans le même camp ; qu'il n'abandonne point encore Borgo-Forte ; que sa cavalerie est en très-mauvais état et que lesprisonniers et les rendus assurent que l'on souffre fort dans son camp, ce qui est très-aisé à croire. — On apprend d'Espagne que l'on transporte tout Tor et l'argent qui est sur les vaisseaux à Lugo, qui est à quinze ou vingt lieues de Vigo et plus avant dans les terres. On délibère présentement sur la manière dont on disposera des effets de cette flotte. On veut empêcher les fraudes que l'on a accoutumé de faire au roi d'Espagne en pareille occasion et tâcher à découvrir les effets qui appartiennent aux ennemis des deux
30 JOURNAL UK UANGEAU.
couronnes, ut cela deiiiandu une grande discusuion. Oii assure toujours qu'il y a plus de six-vingts millions en or et «Ml Hrucnt sans ronipti'i- les marchandises. — Le duc de Cuislin lut clu l«»ut tlunc voix à l'Académie pour remplir la place du feu duc de Coislin, son père, et le roi a approuvé le choix.
Mardi 31, à Versailles. — Le roi , Monseigneur et toute la maison royale entendirent vêpres en bas dans la chapelle; il descend toujours en bas quand il y a un évêque «jui officie. A[»rès vêpres, le roi s'enferma avec le P. de la Chaise pour se confesser, comme il fait toujours la veille des jours qu'il communie ; au sortir de chez le roi, le P. de la Chaise alla chez Monseigneur, qui en use comme le roi son père. Madame la duchesse de Bourgogne lit le matin ses dévotions dans la chapelle en haut des Kécollets. — Le marquis de Léganès eut une longue audience du roi hi^r; il s'est justifié sur beaucoup de choses (ju'on lui imputoil depuis la mort du roi d'Espagne Charles 11. On l'accusoit d'avoir conservé un grand attachement pour la maison d'Autriche ; il a très-bien parlé sur tout cela. Le roi est content de lui, et il est charme des bontés du roi. — M. de Marsin, qui étoit notre ambassadeur auprès du roi d'Espagne, demeurera à servir de lieutenant général dans nos armées; il mande au roi que S. M. G, l'a voulu faire grand du premier rang et lui donner la Toison; qu'il avoit refusé ces honneurs de peuf que cela ne tirât à cons('M[uenee pour les ambassadeurs qui viendroicnt après lui ; qu'outre cela il n'avoit ni femme ni enfants et qu'il ne vouloit de grâces que celles que le roi lui voudroit bien faire dans la suite, s'il étoit assez heureux pour s'en rendre digne.
Mercredi i" novembre^ jour de la To assaini, à Vernailles. — Le roi et Monseigneur tirent leurs dévotions et assistèr«;nl avec toute la maison royale à toutes les dévolions de la journée. Dom Jérôme, fouillant , prêcha et prêcha fort bien. Après les vêpres, le roi lit la distri-
bution des bénéfices. Il donna l'abbaye de Monastier à l'abbé de Castries par la démission pure et simple du cardinal de Bonzi, qui ne retient point les fruits; cette abbaye vaut li,000 livres de rente, toutes charges faites, et a de très-belles collations; l'abbaye de l'Étoile, diocèse de Bàois, à l'abbé Perrot, grand vicaire de M. de Chartres; l'abbaye de Liques, diocèse de la Rochelle , cà l'abbé Reverzeaux, aumônier de Saint-Roch; l'abbaye de Fourquevaux, diocèse d'Arles, à l'abbé de la Petitière, qui avoit deux frères capitaines de grenadiers qui ont été tués cette année ; l'alDl^aye d'Aubeterre à l'abbé de la Vergue. — M. le prince d'Harcourt salua hier au soir le roi ; il y avoit dix-sept ans qu'il n' avoit paru à la cour, et depuis deux mois il sollicitoit pour que le roi lui permît d'y reparoitre. S. M. lui dit en l'embrassant : a Ouljlions le passé. » Le prince d'Harcourt lui demanda pardon de sa conduite passée, et ;le roi l'assura fort qu'il ne s'en souviendroit plus. -r~ La mauvaise santé du prince de Léon l'a obligé à quitter le service ; il y étoit peu avancé, car il n'étoit que capitaine de cavalerie.
Jeudi 2, à Marly. — Le roi, en sortant de table à Versailles, vint ici ; il ne s'y arrêta qu'un quart d'heure et puis alla à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre et revint ici sur les cinq heures. Monseigneur partit le matin de Versailles, alla courre le loup et revipt dîner ici. Madame la duchesse de Bourgogne alla à Saint-Germain voir LL. MM. BB. et puis revint ici un peu après le roi ; monseigneur le (lue de Berry est de ce voyage et en sera toujours à l'avenir. — - On eut nouvelle que la garnison que nous avions dans la Chartreuse de Liège avoit capitulé le 29 ; Milon , brigadier d'infanterie, qui y commandoit , n'a point voulu exposer les troupes à être prisonniers de guerre et on a approuvé ici sa conduite. — On a nouvelle que la blessure que le roi de Suède s' étoit faite quand son cheval se cabra sous lui étoit fort peu considérable, et que cela ne l'empôchoit
point d'agir. Le roi de Pologne fait marcher toutes ses troupes saxones vers la Prusse royale et tilche, par fouies sortes de promesses avantageuses, d'engager l'éleeteur de Brandebourg dans ses intérêts. — De Cray , lieutenant général et qui commandcit notre artillerie en Italie, y est mort de maladie. M. de Vei|dAme demande qu'on envoie en sa place d'Andigné, qui commundoit Tartillerie sous lui au siège de Barcelone. — Le roi a fait garder ici des logements pour M. le comte de Toulouse et pour le maréchal de Villeroy, qui y doivent arriver. On y a amené madame de Vassé pour la première fois.
Vendredis , à Marly. — Le roi partit d'ici à dix heures et demie pour aller courre le cerf dans son parc; madame la duchesse de Bourgogne étoit avec lui dans sa calèche, Madame seule dans une autre calèche. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. Le roi d'Angleterre y vint de Saint-Germain ; le roi lavoit convié de venir faire la Saint-Hubert avec lui. Au retour di; la chasse, le roi vint dîner ici, et le roi d'Angleterre retourna à Saint-Germain. — 11 arriva un courrier de M. de Cliamillart qui revient d'Italie. Les armées y sont toujours dans les mêmes camps, et quoique celle des ennemis y souffre beaucoup, le prince Eugène ne songe qu'à s" y étai)lir davantage et y fait bîUir des baraques. M. le maréchal de Villeroy étoit arrivé à Milan ; il n'a passé ni dans l'armée du prince Eugène ni à Vienne ; il doit être reparti de Milan lilndi dernier, et le roi d'Espagne devoit en partir hier. 11 emmène avec lui le cardinal d'Estrées. — Il arriva un courrier de M. de Villars, qui mande (pie. le prince de Bade avoit marché de Fril)ourg M'is Niîubourg comme s'il l'avoit voulu attacpier, mais il l'a laissé derrière lui et marche en descendant le Hhin. M. de Villars, ^\u\ <!■( rit de Eriedlingen, se prépare à marcher ilu cùté de iNeubourg et suivra le prince de Bade. On ne compte plus (pie la jonction avec M de Bavière se
puisse faire cet hiver; mais il y a lieu de croire que ce prince n'abandonne point nos intérêts, comme des gens malintentionnés en avoient répandu le bruit.
Samedi 4 , à Marly. — Le roi se promena tout le jour dans ses jardins; Monseigneur, messeigneurs ses enfants et madame la duchesse de Bourgogne se promenèrent avec lui l'après-dînée. — On lève cinquante-six compagnies de cavalerie pour mettre quatorze des plus anciens régiments à douze compagnies comme les royaux ; ainsi ces quatorze régiments, quin'étoient qu'à huit compagnies, feront trois escadrons présentement. On lève aussi quatre régiments de dragons ; les conmiissions en sont déjà données il y a quelque temps, et je ne sais que le iiomd'un des colonels, qui estM.de Saint-Sernin. — Il y a quelques religionnaires qui se sont attroupés dans les Cévennes, où ils font assez de désordre. — Ptiffer, capitaine dans les gardes suisses , lève en son pays un régiment pour le service du roi. — Le marquis du Bordage, mestre de camp de cavalerie, dont la santé n'est pas trop Ijonne, a demandé permission de se défaire de son régiment, et le roi a donaé l'agrément pour l'acheter au chevalier de Bouzoles, mestre de camp réformé. — Les HoUandois bombardent Rhinberg et ont promis à l'électeur de Brandebourg de lui remettre cette place entre les mains quand ils l'auront prise.
Dimanche 5, à Marly. — Outre le conseil que le roi tint le matin à son ordinaire , il travailla encore longtemps l'après-dlnée avec M. de Chamillart. Monseigneur, en sortant de diner, alla à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre. — Il arriva un courrier de M. de Villars, qui mande que M. le prince Louis de Bade descendoit le Rhin et avoit fait faire une marche forcée à ses troupes, qui avoient fait sept lieues en un jour. On ne doute pas qu'il ne veuille rentrer en Alsace, soit à Drusenheim , où il a toujours gardé une redoute sous laquelle il a fait replier son pont, soit à Rheinau, pour se
84 JOUnNAl, l)K DANGKAU.
mettre entre Tlll et le Khiii , ee (]iii nous einl)arrasseroit encore ilaNîUitiige. — Le roi d'Espat;ne uenvoyé ici, de Milan, Franchine, qui étoit lieulenanl de vaisseau en France et à qui il a doun»'^ la (jualité d amirauté, qui est un titre au-dessus de cai)itaine de vaisseau et qui donne sur terre le rani: de colonel. S. M. C. doit être partie de Milan le 2 ; il compte d'arriver le 7 àGônes, d'où il ne repartira que le 15. Il espère arriver aux côtes de Provence le 18 et se rendre à Ai.x le 23 ou le 2V , oiî il trouvera ses équipajj^es.
Lumii 6 , à Marhj. — Le roi tint conseil le matin et travailla l'après-dînée avec M. Pelletier. Monseigneur courut le loup; monseigneur le duc de Berry étoit à la chasse avec lui. — On a nouvelle que le 25 du mois passé il y avoii un détachement considérahle des troupes de M. de Bavière à Stokach, qui est à la tête du lac de Constance. Il paroit que cet électeur demeure ferme dans nos intérêts malgré toutes les propositions avantageuses que lui fait faire l'empereur ; mais en même temps il paroit aussi qu'il ne songe point à venir joindre le maréchal deVillars, et ce maréchal v* être obligé de repasser le Rhin, ne doutant [)oint que le prince Louis, <]ui a deux jours d'avance sur lui, ne songe à repasser le Khin pour entrer en Alsace. — M. de Tallard devoit être devant ïracrhach le 1" de ce mois; on compte ({ue ce siège pourra durer trois jours. Il a laissé M. l'électeur de Cologne dans Luxendiourg ; ce prince témoigne avoir ensic de venir à Dinan. — Séguiran, colonel d'infanterie dont l«; l'cgiment est à Hhinherg, est arrivé ici. Le niar- «juis de (iramonl. tpii commande dans la place, l'a envoyé pour rendre compte de l'état malheureux où la hond^ar- «hîrie. des «-nnemis a réduit cette place ; on croit (pi'on pourroit bien eu retirer la garnison, (pion ne sauroit secourir.
Mardi 7, à Marhj. — Le i-oi , au sortir de la messe, uionlii d.iiissa pt-lilt- calèclir a\ec Madame; ils coururent
iNOVEMBRE 1702 35
le cerf et revinrent diner ici. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. — M. le comte de Toulouse arriva hier après midi ; le roi l'a fort entretenu sur tout ce qu'il a vu cette campagne. Le grand maître de Malte lui envoya un ambassadeur pendant qu'il étoit à Messine ; il y avoit un exemple qu'un grand maître avoit envoyé une pareille ambassade à don Juan d'Autriche pendant qu'il étoit en Sicile. M. le comte de Toulouse a demeuré six semaines devant Messine; il alloit tous les jours se promener dans la ville , mais il revenoit tous les soirs coucher sur son vaisseau . — Il y a déj à d es officiers généraux de l'armée de M. de Catinat qui sont revenus, et on a envoyé le congé à tous ceux de Flandre qui ne doivent point servir cet hiver sur la frontière. — Le petit prince d'Anspach^ que nous avons vu ici , est mort des blessures qu'il avoit reçues à la bataille de Friedlingen. — Quelques banquiers de Paris ont des nouvelles que la flotte ennemie avoit forcé l'estacade que nous avions faite à l'entrée de la rivière de Vigo et que M. de Château-Renaud avoit mieux aimé brûler nos vaisseaux et les vaisseaux espagnols que de les laisser prendre aux ennemis. '
Mercredi 8, àMarly. — Le roi tint conseil le matin à son ordinaire et se promena toute l'après-dlnée. — La reine d'Espagne envoya ici un courrier, et M. de Torcy porta ses lettres au roi. Elle mande que le 23 (iu mois passé la flotte ennemie avoit débarqué beaucoup de troupes près de Vigo qui étoient venues attaquer les batteries que nous avions faites pour empêcher l'entrée de la rivière. Ces troupes, après un assez grand combat, se sont rendues maîtres de nos batteries et ont ensuite rompu l'estacade et la chaîne que nous avions à l'entrée de la rivière, après quoi ils y ont fait entrer leurs vaisseaux. M. de Château-Renaud, voyant qu'on ne les pouvoit plus défendre et qu'il falloit céder au grand nombre, a mis le feu et brûlé nos vaisseaux de peur qu'ils ne tombassent entre les mains des ennemis. Nous avions là quinze vais-
86 JOURINAL DK DANGEAU.
seaux de piierre, et les Espaj;nols y avoienl tons ceux qui ont apporta l'argent du Mexique; ils sont brûlés aussi. L'argent avoit été, quelques jours auparavant, transporté à Lugo, qui est dans les terres à plus de trente lieues de Vigo ; on croit qu'il y avoit bien pour huit millions de marchandises qui étoient demeurées sur les vaisseaux d'Espagne. La reine d'Espagne mande peu de particularités de cette affaire, qu'elle a apprise par une lettre du prince de Barbançon, capitaine général de galères, qui est à Vigo.
Jeudi 0 , à Marly. — Le roi se promena l'après-dinée avec Monseigneur, messeigneurs ses enfants et madame la duchesse de Bourgogne. Le roi et la reine d'Angleterre vinrent sur les six heures ; la reine fut plus d'une heure enfermée avec le roi chez madame de Maintenon, et le roi d'Angleterre, pendant ce temps-là, joua au brelan avec messeigneurs les ducs de Bourgogne etdeBerry, madame la duchesse du Maine et madame d'Elbeuf. — 11 arriva le^matin un courrier de M. de Villars, qui mande que le prince Louis est à Capell , au delà du Rhin , vis-à-vis de Rheinau. Il se répandit même un bruit qu'il avoit fait des ponts et qu'il étoit entre l'ill et le Rhin ; mais ce bruit n'est point fondé. Le maréchal de Villars a repassé sur le pont de Neubourg; il y a laissé quatre mille hommes et a mis la place en état de défense. Il est venu camper à Benfeld, où il lui sera aisé de s'opposer aux ennemis en cas qu'ils voulussent passer le Rhin, ce qu'on ne croit pas possible présentement; voilà la campagne bien avancée de ce côté-là. Il y a des lettres qui portent que le prince Louis sépare déjà ses troupes; ainsi voilà l'Alsace en toute sûreté pour cette année. On ne dit rien de M. l'électeur de |{;ivière, et l'on ne sait point qu'il fasse faire aucun mouNCmont à SCS troupes.
Vendredi 1 0, à Mar/ij . — Le roi après la messe alla courre le cerf; Monseigneur et nuîsseigneurs ses enfants étoient à la chasse; ils revinrent dîner ici. M. de Rasilly, (jui sui-
voit monseigneur le duc de Berry, fut renversé par une Jjiche et se démit l'épaule. — Il arriva un courrier de M. de Château-Renaud , parti le 30 de Saint-Jacques de Compostelle (1) , où il a rassemblé trois cents soldats, plusieurs matelots et trente ou quarante officiers. Il lui en arrive atout moment, et il se prépare à marcher avec cette petite troupe à un défilé où il faudroit que les ennemis passassent s'ils vouloient aller de Vigo à Lugo. On ne sait point encore le détail de ce que nous avons perdu d'officiers ni si Vigo s'est rendu. Le courrier dit qu'il y a cinq mille bœufs et grand nombre de mulets qui vont à Vigo pour en transporter l'argent à Madrid et que cet argent est en sûreté. — La marche de M. le prince Louis de Bade est mieux éclaircie qu'elle ne l'étoit hier ; il n'a point passé le Rhin et étoit à Capell quand M. de Villars a écrit. — Il arriva le soir un courrier de M. de Boufflers, qui mande une chose assez extraordinaire, qui est que milord Marlborough, s'en retournant en Hollande, avoit été , pris par un parti espagnol de la garnison de Gueldre. Ce maréchal mande au roi qu'il a eu plusieurs avis de cela, mais on ne lui en a rien mandé de Gueldre.
Samedi 11, à Versailles. — Le roi partit à cinq heures de Marly ; Monseigneur en étoit revenu à trois avec madame la princesse de Conty , et madame la duchesse de Bourgogne, qui avoit joué toute l'après-dinée dans le
(1) c'est la suite de la malheureuse affaire de Vigo, arrivée le 12 octobre. M. de Château-Renaud , Yice-amiral , fit entrer la flotte d'argent de la Nouvelle-Espagne dans le port de Vigo. Il n'avoit osé l'amener à la Corogne, l'y croyant moins en sûreté, et le plus sûr auroit été de la conduire en France ; mais on appréhendoit les soupçons des Espagnols, qui se plaignoient déjà que le roi de France prît tant d'autorité sur leur gouvernement. M. de Château- Renaud avoit fortifié le port de Vigo, mais le duc d'Ormond ne laissa j)as d'y entrer. Quoique M. de Château-Renaud eût déjà fait transporter beaucoup d'argent dans les terres , les ennemis ne laissèrent pas de prendre neuf galions encore chargés et de nous brûler six vaisseaux. M. de Château-Renaud, de son côlé, en avoit fait brûler sept et fait échouer plusieurs autres. Cette époque fut fatale à la France. {Noie du duc de Luynes. )