I.HipilS
un château que tiennent les Impériaux qui s'appelle Scharnitz sur l'Iser, mais il ne le veut prendre qu'au retour de son expédition, parce qu'il ne l'embarrassera point dans sa marche à Inspruck.
Lundi 2 , à Marly. — Le roi tint conseil le matin à son ordinaire et il courut le daim l'après-dinée dans son parc, avec les chiens de M, le comte de Toulouse. Ce prince partira lundi prochain pour aller faire sa charge d'amiral, et commander l'armée navale que nous avons dans la Méditerranée, qui sera composée de vingt gros vaisseaux de guerre. Au retour de la chasse, il donna audience, dans son cabinet, au maréchal de Vauban, et le soir, chez madame de Maintenon, il travailla avec M. Pelletier aux fortifications de ses places comme il fait tous les lundis. — Il arriva un courrier de monseigneur le duc de Bourgogne parti du camp de Schleidal; le bruit de cette armée est que nous en décamperons bientôt; il y vient beaucoup de déserteurs et surtout de hussards. — Sur l'avis qu'avoit eu M. le Duc à Dijon , par M. de Vauvré, intendant de la marine à Toulon, que quatre officiers hoUandois pris au combat de M. de Coëtlogon, et qu'on renvoyoit en Hollande sans payer de rançon, usage établi entre les François et les HoUandois pour les troupes de la marine; sur cet avis, dis-je, qui portoit que ces ofliciers avoient pris beaucoup de pierreries qui étoient sur le vaisseau du commandant que nous fîmes ijrùler et que ces officiers retournant en Hollande passoient par la Bourgogne, M. le Duc a donné de si bons ordres qu'on les a arrêtés. On leur a trouvé effectivement quelques pierreries et on les a conduits tous quatre à Paris à la Bastille, où on tâchera de leur faire avouer ce que peut être devenu le reste des pierreries , et l'argent quiétoit sur ces vaisseaux où l'on en a point trouvé, ({uoi qu'on eût eu avis qu'il y en avoit assez considéra- Jjlement; ces avis étoient venus de Lisbonne.
Mardi 3, à Marly. — Le roi tint conseil de finance.
230 JOURNAL DK DA^GKAl!.
comme il l<' lient tous les mardis. L'après-dinée , le roi coiinit le cerf dans son parc; Monseigneur et monseigneur le duc de Berry étoient à la chasse. Au retoui*, M. de Chamillart vint deux fois chez le roi, et après souper arriva le capitaine des gardes de M de Boutilers, i)arti du lundi à cinq heures du soir et qui apportai la nouvelle d'un grand combat que ce maréchal el M. le manpiis de Bedmar ont donné contre M. d'Opdam qui avoit vingtcinq bataillons et vingt^neuf escadrons. Le combat a été fort rude, fort long, et les ennemis y ont été bien battus, et sans la nuit, qui en a sauvé une partie, ils auroient été entièrement défaits. Ce combat se donna samedi dernier à trois heures après midi , et voici en gros ce que nous en avons appris au coucher du roi. S. M. eut la bonté de lire tout haut, dans son cabinet où étoient beaucoup de dames et quelques courtisans, la relation de M. de Bouftlersqui est fort longue et fort pleine de louanges pour les officiers qui étoient à cette action. Les ennemis y ont eu plus de quatre mille hommes tués; nous avons huit cents prisonniers ; nous leur avons pris quatre cents chariots, cinquante charrettes d'artillerie , presque tous leurs canons, quatre gros mortiers et quarante petits. La comtesse deTilly, qui est sœur du comte de Recheim et femme d'un des généraux hollandois, qui ('toit venue diner avec son mari, a été prise aussi. On conqjtc que uous avons eu à cette action du moins quinze cents hommes tués ou blessés. Séguiran, colonel du régiment de Marine, y a été tué. Courville, (pii étoit colonel réformé dans ce régiment, y a été bless«* de cinq coups, et on n'a point retrouvé son corps. Le comte de Brias, neveu du feu archevêque de Cambra y, et colonel d'un régiment \\allon. a été tué; le Irère tlu prince de Cbimay blessé ; trois ofiicicrs des grenadiers des gardes y ont êK' blessés; le chevalier de Sourclies, fils du grand prévôt, est un de ces t rois-là. Parmi les officiers qui se sont le plus distingués, on nomme les ducs de Villtiov el de (iuiihe , !«• prince d'K-
pinoy, Guiscard qui commandoit la droite , Thouy , maréchal de camp ; et celui des troupes d'Espagne qu'on loue le plus , est Griraaldi, maréchal de camp. M. le marquis de Bedmar n'a point quitté M. le maréchal de Boutfiers^ qui en parle fort dignement : ils demeurèrent toute la nuit du samedi au dimanche à Eckeren, et n'en partirent que le dimanche à cinq heures du soir pour revenir à Deuren. Pendant le temps qu'ils ont demeuré à Eckeren, ils apprenoient toujours quelque cliose qui leur faisoit connoitre que la défaite des ennemis avoit été encore plus grande qu'ils ne l'avoient cru le samedi au soir. M. de Boufflers mande à S. M. qu'il lui enverra incessamment un officier pour lui porter les étendards et les drapeaux qu'on a pris. M; de Mortemart, qui a très-bien fait dans cette action, y a été blessé d'un coup de pique.
Mercredi 4, à Marly. — Le roi tint conseil tous le matin à son ordinaire , et travailla longtemps l'après-dlnée avec M. de Chamillart. — Plus on interroge Prévost, capitaine des gardes de M. de Boufflers, et plus on trouve l'action du marécl^al belle. Le projet en a été Ijeau ; on en loue fort le maréchal de Villeroy, et M. de Boufflers l'a exécuté fort audacieusement , et sans perdre un moment de temps. Il fit attaquer les ennemis par sa cavalerie pour leur ôter le moyen de se retirer et les poussa, quoique son infanterie n'arrivât que deux heures après. Le régiment des dragons du roi y a fait merveille , et ils y ont eu six capitaines tués ou blessés. Le régiment du Maine y a plus perdu qu'aucun autre régiment. M. de Boufflers devoit , Je lendemain, aller rejoindre M. le maréchal de Villeroy. On dit que ce qui est resté des ennepfiis s'embarque à Lillo, et que M. d'Opdam, avec quelques officiers hollandois, prirent des cocardes blanches, passèrent au travers d'un régiment des troupes de M- l'électeur de Cologne, ([iii les prirent pour des François, et se retirèrent fort diligemment, prenant le chemin de Bréda. — Un vaisseau angiois , arrivé depuis quelque temps à Lisbonne , as-
sure qu'il y sera bientôt suivi de cinquante vaisseaux anglois ou hollandois. Toutes les gazettes étrangères portent (|ue les ennemis ont conclu un traité avec cette couronne ; cependant les lettres qu'on reçoit d'Espagne assurent qu'il n'y a rien ;\ craindre de ce cùté-là.
Jeudi ô, à Marhj. — Le roi ne put quasi se promener de foute la journée à cause du vilain temps. Madame de Maintenon, qui avoit encore eu la lièvre toute la nuit, recommença à prendre du quinquina; il y a quatorze mois que cette lièvre lui dure, et elle est quelquefois quinze jours ou trois semaines sans l'avoir. — 11 arriva un courrier du maréchal de Villeroy qui est à Liere , où il a marché , voyant M. de Marlborougli marcher à Herental où il étoit campé quand ce courrier est parti. On a ])ris un courrier que M, d'Opdam envoyoità ce milord, et le maréchal de Villeroy envoie sa lettre au roi. 11 écrit de Bréda où il mande qu'il s'est retiré avec grande peine, et ne s'étant .sauvé que par avoir pris une cocarde blanche; il dit qu'il s'en va à la Haye pour rench^e compte à MM. les États-Généraux de son malheur, et n'ayant plus d'armée. Il se plaint fort de M. de Cohorn , (pi'il ne nomme point, mais qu'il désigne fort clairement : il dit qu'il a été la victime de l'ambition et de l'intérêl de cet homme-là, qu'il étoit venu trente mille hommes joindre M. de Bedmav. Sa lettre nous fait voir notre victoire encore plus complète, et l'épouvante des ennemis encore plus grande; il met dans un postscriptum qu'au lieu de songer ;V prendre Anvers , cet homme devoit penser :Y sauver Herg-op-Zoom. Je crois (pi'on fera imprimer cette lettre que le roi a pris plaisir à nous faire lire (1).
Vendredi 6, à Marly. — Le roi courut le cerf Taprèsdlnée et le manqua, chose qui n'arrive presque jamais
(1) Cette lettre est en effet imprimée iIhhs In Gazette de 170.1, i)age3i.'J.
clans ce parc ici. Monseigneur et monseigneur le duc de Berry étoient à la chasse. — Le roi , en travaillant hier au soir avec M. de Pontchartrain , fit une promotion de trente officiers de la marine ; il fit deux capitaines de vaisseaux qui sont du Parc , et le chevalier de Saint-Olère qui étoit un des trois majors de la marine qui ont commission de capitaine de vaisseau. On le fait opter ; il a mieux aimé servir de capitaine, et on a donné sa piajorité au marquis de Tierceville. — M. de Torcy apporta au roi des lettres de Genève qui assurent que M. l'électeur de Bavière s'est rendu maitre d'Inspruck; cette nouvelle est si apparente qu'on n'a point de peine à la croire. — J'appris par le baron Simeoni que le comte de Monasterol, qui étoit encore ici cet hiver envoyé de M. l'électeur de Bavière, et présentement lieutenant général dans les troupes de son maître, ayant été détaché avec cinq mille Bavarois pour soutenir le château de Bottemberg dans le haut Palatinat , en avoit fait lever le siég-e aux troupes de Franconie qui l'attaquoient depuis près de deux mois. — Après le coucher du roi , on a su que le départ de i>I. le comte de Toulouse est différé, on n'en dit point les raisons. — Le roi a réglé son départ pour Fontainebleau au 20 septembre ; il ira coucher à Sceaux, et le lendemain à Villeroy, ainsi il n'arrivera que le 22.
Samedil, à Vermilles. — Le roi ne revint de Marly qu'à la nuit, il se promena à Marly jusqu'à sept heures; il y change quelque chose aux deux sixièmes pavillons ; il en perd les logements pour y placer les deux globes du père Coronelli que le cardinal d'Estrées adonnés à S. M. (11. Monseigneur alla l'après-dînée à Meudon où il demeurera quelques jours. Madame la duchesse de Bourgogne partit de Marly en sortant de son diner et alla à Saint- Germain voir la reine d'Angleterre, et fut enfermé plus
(I) Ces globes sont aiijourd'lmi à la Bibliothèque impériale.
:'M JOUUNAL DK DAJNGEAU.
(I une lieure avec elle; ensuite elle repassa par Marly croyant y trouver encore madame de Maintenon ; mais apprenant (jtrelle on ('toit partie , elle ne descendit point de carrosse et revint ici tout droit. Madame de Maintenon, qui avoit eu la lièvre tout le matin à Marly, se trouva assez bien laprès-dinée pour revenir ici , et le carrosse ne rinconimodu point. — Il arriva ici le soir un courrier de M. de Vendôme c^ui avoit reçu des lettres du 25, de Ricousse, notre envoyé auprès de M. de Bavière; il lui mande que cet électeur a pris le château de Rottember^ sur, I Inn au-dessus de Kut'stein , et que les matiislrats d'inspruck étoient venus lui apporter les clefs de leur A'ille et lui jurer serment de fidélité. On ne dit point ce que va faire M. de Vendôme , mais un quart-d'heure après l'arrivée de son courrier, on lui en a dépêché un autre (jui apparemment lui apporte les ordres de ce qu'il a à faire présentement , et ce courrier a promis de faire grande diliiience.
Dimanche 8, à Versailles. — Le roi travailla l'aprèsdinée avec M. de Chamillart , et puis alla tirer. Monseigneur vint ici le matin pour le conseil , et retourna dîner àMeudon d'où il ne reviendra que vendredi. — M.'le maréchal de Villeroy côtoie toujours les ennemis qui sont présentement à Westmael, tirant leurs vivres de Bréda. M. de Villeroy est à Santhoven; il n'y a rien qui le sépare des ennemis. Il s'est mis en bataille devant eux sur la bruyère, mais ils n'ont osé venir l'attaquer, quoique supérieurs en nombre; ils craiivnent notre cavalerie , et ne veulent que des combats de postes. — Le roi donna 100,000 écus de brevet de retenue à M. de Chamillart , sur la charge de secrétaire d'État; il en avoit déjà autant sur cette charge qui étoit la somme qu'il avoit donnée à la famille de M. de Barbezieux ; ainsi il a présenteuHMit 100,000 écus de retenue depbis(pie laelmruf ik- hiia eoùl»'. — Le roi;! donn»' des brevets de mestre de eanii»;» lr<;nUM»ti (juaiante officiers;
il y en a sept dans les gardes du corps qui sont : le fils de Dru\\, Saint-Hilaire , le chevalier de Villeron, la Billarderie, l'aîné des deux qui sont dans ce corps, Danjoni et Dumont ; ces six là sont exempts ; le septième est Lacroix, aide-major de la compagnie de Villeroy. Il y en a aussi dans la gendarmerie dont je n'en sais encore que deux qui sont le chevalier de Janson et le marquis d'Harcourt, mais à condition qu'il ne quittera pas ce corps-là.
Lundi 9, à Versailles. — Le roi, après avoir travaillé l'après-dînée avec M. Pelletier, alla tirer dans son parc , et essuya un assez grand orage. Madame la duchesse de Bourgogne se baigna pour la dernière fois, et sur les six heures alla faire collation à la Ménagerie où l'orage l'empêcha de se promener. — Il arriva le soir, à M. de Torcy, un courrier d'Espagne; il en vint porter les nouvelles au roi au retour de sa chasse. Ces nouvelles sont très-mauvaises, car c'est la certitude que le roi de Portugal a signé le traité avec l'empereur, T Angleterre et la Hollande. Le duc de Cadaval, premier ministre de cette cour, le plus grand seigneur de ce royaume, a fait vainement tout ce qu'il a pu pour empêcher le roi son maître de signer un pareil traité, lui représentant qu'il se déshonoroit en manquant à la France à qui il doit son affermissement sur le trône et que, d'ailleurs il mettoit son État en grand danger, en l'exposant au juste ressentiment des rois de France et d'Espagne ; il n'a point voulu même assister aux derniers conseils. — Il revint un courrier de M. de Chamillart des trois qu'il a envoyés à M. de Vendôme ; il a laissé ce prince le 2 de ce mois à Nogara; il se préparoit à marcher le ï pour aller camper à Due Castelli qui approche bien plus du chemin de Trente que de celui de de San-Benedetto. On ne doute plus ici ni dans cette armée d'un détachement considérable pour joindre M. de Bavière ; (cependant il ti'y a rien encore de déclaré làdessus.
23(i .I0I1R^'AL DK DANGKAU.
Mardi 10, à Versai lles^. — Le roi travailla l'après-dinée avec M. de Pontchartrain, et puis alla tirer. Madame la duchesse de Bouri:o,L''ne , monseif^neiir le duc d<; Berry, iMadame et madame la princesse de Conty allèrent dîner à Meudon avec Monseigneur, et sur les quatre heures il les mena à Paris à la comédie , où l'on joua Psyché (1). Après la comédie , Monsei,s:neur retourna coucher à Meudon, et ils revinrent ici souper avec le roi. — Madame la duchesse de Brancas * fut déclarée dame d'honneur de Madame, en la place de madame la duchesse de Ventadour, qui quitta cette place il y a deux mois. — M. le duc de Gesvres a signé un acte dans lequel il abandonne tous ses biens au marquis de Gesvres, son fils, qui se charge de payer toutes ses dettes et le laisse jouir de sa maison et de ses meubles dans Paris, qui de droit sont au marquis de Gesvres , parce que cela vient de la feue duchesse sa mère; outre cela, le marquis accorde de petites grâces à la duchesse de Gesvres sa Ijelle-mère. La Vienne a donné au roi une lettre du duc de Gesvres qui prie S, M, de trouver bon qu'il cède son duché à son fils ; le roi y a consenti et a même dit à la Vienne qu'il étoit fort aise du parti (pie prenoit le duc de Gesvres, — Le condc tle Walstein a été amené de Toulon à Vincennes et mis dans le donjon , mais il a la li])erté de se promener dans le château; il a envoyé au roi toutes ses pierreries qui ne sont pas considérables, et S. M. les lui a renvoyées, et n'a pas voulu qu'on en l'etlnt la moindre chose.
*La diicliosse de Brancas étoit sœur do la princesse d'Harcoiirt et complètement différentes l'une de l'autre. Wles étoient filles de ce Brancas , chevalier dlionneur de la reine, si connu par ses étranges distractions, et que la Bruyère a si agréablenient racontées dans ses Caractères de Théophraste. il avoit épousé une (iarnier, lille de rieu, mais tres-riche, dont il eut ces deux sœurs. L'ainée mariée, il voulut prendre le duc de Brancas pour l'autre qui avoit peu , et lui pas beau-
(1) l»ar Mnliric et Pinn- Corneille.
JUILLET i705. 1^37
coup, qui étoit son pupille, tout jeuue, et beaucoup plus que sa lille. Le petit garçon n'en vouloit point. Il lui fit parler par le roi et le pacqueta. Cela fit un mariage ti'ès-nialheureus. Le mari très-débauché et peu tourné aux femmes , traita la sienne au plus mal, quoiqu'il en eut plusieurs enfants , mangea beaucoup et poussa souvent à bout sa vertu et sa constance. Elle n'avoit le plus souvent d'habits et de chemises que ce que la maréchale de Chaniilly son amie intime lui en donnoit , qui souvent aussi l'emmenoit chez elle après des scènes ou les coups de poing et de pied n'étoient pas épargnés. Tant fut procédé, que le duc de Brancas consentit à la battre devant le monde pour causer une séparation dans les formes , et cela fut exécuté ; mais le vivre de la pauvre femme fut réglé si court, parce qu'il n'y avoit plus d'étoffe, qu'elle mouroit de faim, et voila ce qui la mit en servage.
Mercredi 11^ à Versailles. — Le roi travailla l'aprèsdinée avec M. de Cliamillart, et puis s'alla promener à Trianon. — On eut des lettres de M. le maréchal de Villeroy, par un courrier qui en partit hier matin. Ce maréchal s'est avancé à Santhoven , et les ennemis sont à deux lieues de lui sur le chemin de Bréda; on croit qu'ils veulent s'approcher de la mer du côté de Berg-op-Zoom et faire embarquer la plus grande partie de leur infanterie^ et faire quelque entreprise sur les places maritimes de la Flandre. — M. le duc de Gesvres vint ici parler au roi qui le louoit sur ce qu'il avoit fait pour son tils; mais S. M. fut bien surprise quand ce duc lui dit que son intention n'étoit pas de céder la duché, et qu'il vouloit se réserver le droit d'entrer au parlement. Le roi lui demanda combien il y avoit qu'il n'y avoit été; il répondit qu'il y avoit plus de trente ans , mais que l'envie lui pren droit peut-être d'y aller, et qu'il ne voidoit point renoncer à ce droit-là. Le roi lui dit qu'il n'y avoit point d'exemple de ce qu'il demandoit, et il sortit du cabinet du roi sans rien dire; ce qu'il y a d'heureux pour le marquis de Gesvres , c'est qu'il a signé l'acte pour l'a- Ijandonnement de son bien. — Le roi eut des nouvelles de M, de Villars qui a avancé sa droite jusqu'à Dilinghen ; sa gauche est à Laugingen , le Danulje derrière lui
23« JOUKNAt. DF, DANGKAU.
et un ^rand marais ;1 s.» tt'^tc Le prince Louis de Bade est sur la petite rivière de Br<;ntz ; il a tent»^ de passer le Danul)e i\ Guntzbouri: , (jui est la capitale du Biirqauet où nous avons notre liù[)ital, mais leur tentative n'a pas réussi ; ilsy ont même perdu troisouquatre cents hommes, Jeufli 12, à Versailles. — Le roi alla Taprès-dint^e se promener à Marly. Monseig-neur alla de Meudon coucher à Villeneuve-Sainl-Georges pour y courre le loup le lendemain, et ensuite revenir à Versailles. Madame la duchesse de Bourgogne alla faire collation à la Ménagerie, et ne revint ici que pour le souper du roi. — U y a des conditions dans le traité du Portugal avec les ennemis (jui paroissent difficiles à exécuter; ils s'engagent iV entretenir à S. M. Portugaise quarante mille hommes; à lui donner douze mille hommes dont il y en aura huit mille catholiques ; à tenir toujours quinze vaisseaux dans la rivi«'*re de Lisbonne ou dans les ports de Portugal; que l'archiduc épousera l'aînée des infantes, et que l'exécution de ce traité ne conmiencera que quand l'archiduc sera arrivé en Portugal. Le roi de Portugal s'engage à le reconnoltre pour roi d'Espagne, et ils promettent les uns et les autres de ne point faire la paix séparément. — Le vieux Castelraore , gouverneur de N.ivarreins, est enfin mort; il avoit près de cent dix ans. Le roi a donné ce gouvernement à Blécourt, comme il lui avoit promis il y a déjà longtemps, quand on avoit cru ce gouverneur mort. Ce gouvernement vaut 8,000 livres de rente ; le roi y ajoute 1,000 écus, mais il n'aura plus la pension de 0,000 francs que le roi lui donnoit pendant qu'il étoit en Espagne; il a outre cela une pension de 2,000 éciis du roi d'Espagne , mais dont il ne compte pas d'étr»; trop bien payé. — M. b; comte de Toulouse doit partir de lundi en huit jours ; il a prié le roi de trouver bon qu'il parllt, dut-il (leineunT dans un port sans rien faire; il dil (jiril n(! peut pas se n'-soudre à dcuu iirer ici pendant qiif loiil !<■ monde esta l'armée.
JUILLET I70r, 339
Vendredi 13, à Versailles. — Le roi alla tirer et trouva dans son parc moins de g-ibier que jamais; la pluie en a noyé beaucoup et la grêle en a tué beaucoup aussi. Monseigneur revint de Villeneuve Saint-Georges après avoir couru le loup dans la forêt de Sénart. — Le matin , au lever du roi, on apporta à S. M. la démission que le duc de Gesvres fait de son duché en faveur de son fils ; il prendra le nom de duc de Tresmes ; le père conserve tous les honneurs du Louvre ; la duchesse de Gesvres a fort contribué à déterminer le duc son mari. — Il arriva le soir un capitaine de brûlot, parti de Dunkerque le 11, où il avoit amené le 8 une frégate hoUandoise de vingt-deux pièces de canon, que Saint-Pol-Hécourt lui avait donnée à commander; il Favoit chargé de ses paquets pour le roi. Il rend compte à S. M. d'une heureuse et grande affaire qui s'est passée le 22, le 28 et le 20 juin. Voici le fait en gros : Saint-Pol avoit avec lui quatre vaisseaux dont le plus gros étoit de cinquante pièces de canon. N'ayant pu exécuter une entreprise qu'il avoit sur la flotte marchande qui revenoit de la mer Baltique, il prit le parti d'aller au nord d'Ecosse pour prendre les vaisseaux qui y vont tous les ans à la fin de juin pour la pèche du hareng. 11 les trouva, le 22, à File d'Hithland, qu'on appelle autrement Shetland; ils étoient escortés par quatre vaisseaux de guerre hollandois à peu près de la force des nôtres. Dès qu'il fut à portée d'eux, il fit le signal d'abordage qui fut exécuté avec beaucoup de valeur; il aborda celui du commandant, qui se défendit jusqu'à son second pont, et s'en rendit maitre enfin , après un long combat. Le chevalier de Sève, qui commandoit V Adroil, aborda le second vaisseau des ennemis qui sauta en l'air bientôt après l'abordage ; cela fit ouvrir la mer et i Adroit fut englouti. On en a sauvé cinquante-sept hommes dans les chaloupes qu'on leur envoya ; le capitaine, le lieutenant, et cent cinquante hommes de l'équipage y ont péri; on prit encore un autre vaisseau qui est celui que notre ca-
pitaine de brûlot a amené à Dunkerqiie. Le quairième vaisseau ennemi se sauva paire que Marillac, (jui connnandoit le quatrième des nôtres et qui 1 attaquoit, alla pour tàclier à sauver l'équipaj^e de l Adroit en ayant reçu Tordre par Saint-Pol, qui lui en lit le signal. Pendant ce combat, la flotte des pêcheurs, qu'on appelle la ilotfe des bûches, se sauva sur les côtes d Hithland. Saint-Pol n\itant pas encore assez content de ce qu'il avoit lait, mais ne sachant où les trouver, la brune les ayant dérobées à sa vue, croisa jusqu au '21 entre les Orcades etlHithland, et en croisant, il prit un petit bâtiment écossois , et promit au commandant sa liberté et de lui rendre son vaisseau , s'il lui vouloit apprendre où les bûches s'éloient retirées. L'Écossois accepta le parti et mena Saint-Pol dans les ports d'Hithland où elles s'étoient retirées, et en brûla cent soixante. Les matelots et les pécheurs avoient mis pied à terre dans l'Ile qui est presque inhabitée , et ils sont en grand danger de mourir de faim ; il y avoit treize hommes sur chacun de ces petits bàtiments-là. Depuis cette action, Saint-Pol a été obligé de coulera fond le vaisseau commandant qu'il avoit pris, ainsi il ne lui en reste que trois avec lesquels il a pris la route de xNorwége.
Samedi iï, à Versailles. — Le roi alla tirer laprèsdlnée. Monseigneur se promena le soir dans les jardins avec madame la princesse de Conty. Madame la duchesse de Bourgogne lit le tour du canal en calèche. — Le roi a donné à M. de la Rochefoucauld* un brevet de retenue de 100,000 écus sur ses charges, et M, le duc de la Roclie- (iuyon y a consenti quoiqu'il en eut la survivance. M. de la Kochefoucauld, qui est très-honnéte homme, éloit toujours dans l'inquiétude s'il venoit à mourir que ses créanciers ne perdissent (pielque chose; \r. roi y est entré avec ses bontés ordinaires et M. de la Uoche-Guyon a été bien aise de mettre l'esprit de M. son père en r<q)os. — Il arriva un \alrl ^]^> cliaiiibi*- (!<■ .M. de (^hamillart <|ui
revient de l'armée de monseigneur le duc de Bouigogne ; les lettres de ce prince sont du 9 et datées du fort Louis. Il devoit le lendemain à l'armée faire chanter le Te Deum pour le gain du combat d'Eckeren ; on le chanta hier à Paris, on le chanta ici lundi. — Il y a des lettres d'Allemagne qui portent que le prince de Bade a envoyé le comte Palfipour commander les troupes de Franconie, qui sont au nombre de huit mille hommes du côté de Nuremberg, avec ordre de recommencer le siège du château de Rottembourg dans le haut Palatinat. L'empereur a donné la charge de président du conseil de guerre au prince Eugène de Savoie, et a relégué le comte de Mansfeld**, qui l'avoit, et le comte Bucellini, chancelier d'Autriche (1).
(I) Les deux lettres suivantes, écrites à Dangeau le niêine jour par deux maréchaux de France, se tiiou valent dans le manuscrit original à l'époque oii a été faite la copie qui ai)partient à la bibliothèque del'Arsenal. Nous les reproduisons à cette date du 1 i juillet et à titrede renseignement. Elles nous apprennent qu'alors le fils de Dangeau servait lians l'armée de Flamlre, et que Dangean envoyait au maréchal de Chamilly des nouvelles, extraites sans doute <le son journal.
Au camp de Saint- Job. ce U juillet 1703.
Vous savez. Monsieur, quelle est ma reconnoissance des marques essentielles que j'ai reçues de tout temps de l'iionneiu' de votre amitié, et vou.^ supplie très- humblement , Monsieur, de croire qu'elle n'est pas moindre des nouvelles marques que vous avez la bonté de m'en donner à l'occasion de l'action qui s'est passée à l'avantage des armes du roi le .JO juin. Vous ne pouvez honorer personne de vos bontés qui y soit iHus sensible que moi ni qui ait plus de désir d'en mériter la continuation ; c'est ce que je ra'clïorcerai toute ma vie de vous faire connoitre , pt qu'il ne se peut rien ajouter à la passion et à rattachement avec lequel je suis et serai toujours. Monsieur, votre trèshumble et très-obéissant seivitour.
Si^né : LK MARÉCHAL DUC DE BOUFPLKHS.
Je m'estimerois bien heureux, Monsieur, si je pouvois, en la personne de M. votre (ils, vous donner (luelques marques de ma recormoi.«.sance ; j'en lechercherai avec soin le> occasions, et je n'en perdrai aucunes.
A lu llochelic. ce H juillet \7(C>.
Ne me laites jamais. Monsieur, de remercinients since (jui vous regarde; il
v a troj) longtemps <|ue nous sommes amis pour en être à cela près. .le ne vous
reluse point, sur rottre(|ue vous me faites, de me doimer quelipierois de vo».
nuu\ elles et de ce qui lurivera. Voici une année bien ciiriease: nous crevons
T. TX. 16
Î42 JOURNAL DE D A INGEAI I.
* M. de la Rochefoucauld donuoit tout à ses valets et ne se soucioit |K>iut de ses enfants , (iii'il Iraitnit avec une dureté et une hauteur étrange. Le roi lui avoit paye déjà deux fois ses dettes, et eu cliar^es et eu diverses sommes d'argent comptant lui avoit en outre donné des biens immenses ; mais e'étoit un gouffre : st-s enfants, aux dépens desquels étoit ee brevet de retenue, en gémirent avec leurs anus. Leur père étoit trop fort contre eux pour oser souffler devant lui , et aussi peu aller au roi , cpii avoit un foible extrême pour le |)ère et tuie aversion pour eux, que rien n'avoit pu effacer depuis l'histoire des lettres à !M . le prince de Conty en Hongrie dont ils furent si longtemps exilés.
** Cecomtede Mansfeld est le même qui, étant anihassadeur de l'empereur en Espagne, y empoisonna la reine, lille de Monsieur, à l'aide de la comtesse de Soissous, qui s'enfuit aussitôt après, uière du prince Eugène, qui succède ici à la présidence du conseil de guerre de l'empereur à ce même Mansfeld, qu'il avoit eue eu récompense à son retour d'Espagne.
Dimanche 15, à Vcrmillea. — Le roi travailla toute l'après-dinée avec M. de Chamillart. — il arriva hier au soir tort tard un courrier de M. de Vendôme, parti mardi matin, qui étoit le 10, de San-Benedetto, où ce prince étoit venu conférer avec M. de Vaudemont sur les partis qu'ils pouvoienl prendre cette campagne, et ce courrier leur rapportera les derniers ordres de ht cour. M. de Vendôme a laissé son armée à Due-Casielli, qui est fort près de Mantoue. On croit toujours, en ce pays-là comme ici, qu'il y aura un détachement pour joindre M. de lîavière, et que ce détacliement sera de vingt-cinq l)al aillons et de vingt escadrons au moins, commandés par le chevalier de Bezons; cependant il n'y a rien encore de sûr là-dessus, et il paroit que M. de .Vendôme n'en est
les (lottes cnnuiiiics ciicure dans la Maiiclir ; il si'iiilijc (|iic tout coiic^jnrit' a reiitlre Icius jinijcts iiiulilo. Mailaino la inarfclialc Miiis reiiu'ivie <lt' riioinii'ur «It! voln; souvi'uir.
Ji^ suis, Muiisii'ur, plus *|U lioniiiK' <iu iiioiiilc. Mitre troo-liuiiibic et trcsuU;issaul serviteur.