‹ Journal; (volume 3)Chapitre 19 sur 20 · ANNEE ^7H · texte numérisé non relu

ANNEE ^7H

Jeudi i" janvier, à Versailles. — Le roi tint le chapitre des chevaliers de l'Ordre, dans lequel on reçut les preuves de MM. d'Albergotti et de Goësbriant; ensuite S. M. marcha en procession dans la chapelle en bas, et après la messe, où officia M. l'évêque de Metz, prélat de l'Ordre, le roi reçut M. le prince de Conty, qui fut présenté par Monseigneur et par monseigneur le duc de Bourgogne, et ensuite MM. de Médavy, du Bourg, d'Albergotti et de Goësbriant, qui furent présentés par le marquis de la Salle et le maréchal de Chamilly. L'après-dinée le roi et toute la famille royale entendirent vêpres et le salut, et après vêpres Monseigneur alla à Meudon, où il demeurera jusqu'au premier voyage de Marly, qui sera lundi prochain. — L'électeur de Cologne arriva hier à Paris; il verra le roi sans cérémonie avant qu'on aille à Marly. — Le duc de Louvigny vend le régiment qu'il avoitàM. de Bonnetot, 70,000 francs; ainsi il ne lui en coûtera que 5,000 francs pour avoircelui de Piémont, que leroi ataxé à 25,000 écus quand Fervaques a quitté le service.

Vendredi'^, à Versailles. — Le roi travailla le matin avec le P. le ïellier, dina de bonne heure et alla se promener à Marly. Le soir il y eut comédie et hier il y eut jeu chez madame la duchesse de Bourgogne. — Le roi donne 10,000 francs de pension à mademoiselle Voisin, qui épouse le fils de M. de Chàtillon. Le roi donnoit autrefois 200,000 francs aux filles des ministres quand elles se marioiont ; il a converti cela en pension depuis quelque temps. — Un de nos vaisseaux a rencontré auprès de l'ile

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de Seilly deux vaisseaux anglois, armés moitié guerre^ moitié marchandise . Une tempête qu'ils avoient essuyée les avoit obligés à jeter leur canon à la mer ; ils étoient percés pour soixante pièces de canon chacun. Le beau temps étant revenu, ils faisoient leur route vers les ports d'Angleterre quand notre armateur les joignit. Ils furent bientôt obligés de se rendre parce qu'ils n'avoient plus de canon. Ils sont tous deux richement chargés. — On chanta le Te Deum à Paris pour le gain de la bataille de Villaviciosa.

Samedis, à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances, alla tirer l'après-dlnée, et travailla le soir avec M. Voisin chez madame de Maintenon. Monseigneur le duc de Bourgogne, madame la duchesse de Bourgogne, monseigneur le duc de Berry et madame la duchesse de Berry allèrent dîner àMeudon avec Monseigneur, d'où ils ne revinrent que pour le souper du roi. — M. le maréchal de Villars partira pour la Flandre durant le voyage de Marly ; comme il doit commander cette année en ce pays-là, on est bien aise qu'il voie l'état des troupes, des places et des magasins, et il en viendra rendre compte au roi avgint la campagne. — On payera» cette année les rentes de la maison de ville dans leur entier, en retenant le dixième comme sur les autres biens du royaume. — L'évèque d'Anvers étant mort, Marlborougha nommé à cet évèché, au nom de la reine Anne, un chanoine de Liège, et a ordonné au chapitre de le recevoir. Les chanoines, de leur côté, ont prétendu que, le roi Philippe ne pouvant plus exercer son droit de nomination, qu'il leur étoit dévolu ; ils ont élu un chanoine de leur corps évèque. Marlborough les a menacés ; ils ont eu recours à la protection des Hollandois, qui ont approuvé leur conduite.

Dimanche 4, à Versailles. — Le roi tint le conseild'État ; l'après-dlnée il alla tirer, et le soir il travailla, chez madame de Mainlenon, avec M. Pelletier. — M. le cardinal de Bouillon, qui est à Anvers, avoit fait des démarches à Rome

pour avoir les bulles de l'abbaye de Saint- Amand ; mais sa demande a été mal reçue. On y a même été surpris qu'un cardinal doyen du Sacré Collège pût demander au pape les bulles d'un bénéfice que le pape a donné à un autre cardinal, il y a plus de six mois. Il y a présentement une grande aljbaye vacante à Anvers, et le cardinal de Bouillon espère pouvoir s'y faire nonmierpour abbé. — Le roi mènera demain pour danser à Marly de jeunes dames et déjeunes courtisans qui n'y avoient jamais été. Les dames sont la duchesse de Luynes etla marquise d'Ancenis, belle-fille du duc de Gharost. Les jeunes courtisans sont le duc de Brissac , le duc de Fronsac, fils du duc de Richelieu, et le marquis de Yillequier, fils du duc d'Aumont. Les bals commenceront mardi, et il y en aura deux ou trois fois la semaine. — Le roi, après la messe, donna audience sans cérémonie à l'électeur de Cologne, qui ensuite alla chez madame la duchesse de Bourgogne, où étoit monseigneur le duc de Bourgogne.

Lundi 5, à Marhj. — Le roi partit de Versailles aussitôt après son dîner pour venir ici. Il se promena jus- (pi'à la nuit dans ses jardins, et le soir, chez madame de Maintenon, il travailla avec M. de Pontchartrain. Monseigneur partit presque aussitôt que le roi ; monseigneur le duc de Bourgogne ne partit qu'après le salut. Madame la duchesse de Bourgogne partit de Versailles à trois heures et demie et alla à Saint -Germain voir la cour d'Angleterre, et puis vint ici. — Le roi apprit le matin à Versailles, paiun courrier de M. des Alleurs, son ambassadeur à l;i Porte, que la guerre avoit été déclarée à Constantinople le 22 de novemljre. Le Grand Seigneur prétend marcher en personne à la tète de son armée, qui sera de trois cent mille hommes, Turcs, Tartares ou Cosaques, Il veut chasser les Moscovites de Pologne, y établir le roi Stanislas et ramener le roi de Suède dans ses États d'Allemagne, et lui faire rendre par le czar les pays et les places dont il s'est rendu maître.

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Mardi 6, à Marly. — Le roi ne sortit point de tout le jour parce qu'il plut toujours. Il envoya quérir le matin M. Desmaretz, avec qui il travailla, et l'après-dinée il travailla encore avec luietM. Voisin ensemble. Le soir, après souper, le bal commença. Le roi y demeura jusqu'après une heure, et dit qu'il avoit trouvé le bal fort joli et que les dames y dansoientfort bien. 11 n'y avoit que neuf danseuses , savoir : madame la duchesse de Bourgogne, mademoiselle de Bourbon, mademoiselle de Charolois, la duchesse de Luynes, mesdames de Courcillon , de la Vrillière, de Polignac, de Seignelay et d'x\ncenis. Les danseurs étoient: monseigneur le duc de Berry, M. le Duc, les ducs de Mortemart, de Brissac et de Fronsac, MM. de Villequier, de Seignelay et deLivry, le prince Charles et le prince de Lambesc. — Madame de Sérignan est morte dans sa terre de Villebon, près d'ici. Ils étoient brouillés, son mari et elle ; mais , par leur contrat de mariage , le dernier vivant devoit jouir du bien de l'autre ; ainsi ses héritiers , qui sont Harteloire, lieutenant général de la marine, et madame de Gyé, n'auront rien qu'après la mort de Sérignan .

Mercredi 7, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État et se promena beaucoup l'après-dinée dans ses jardins. — On eut des lettres d'Espagne par l'ordinaire de Bayonne. La reine est partie de Yittoria et va en Aragon; elle étoit à Noguera le 26. Le roi, son mari, étoit encore le 24 à Siguença, où il avoit laissé reposer son infanterie quelques jours, La plus grande partie de sa cavalerie, en différents corps, suit M. de Staremberg, qu'on croit arrivé à Saragosse et qui ne s'y tiendra pas longtemps, selon les apparences. Le roi d'Espagne devoit marcher dans peu de jours et va droit à Saragosse. La reine mène toujours avec elle le prince des Asturies, et la plupart des conseils sont retournés à Madrid. — On a nouvelle de Hollande que Marlborough s'est embarqué du 3 pour repasser en Angleterre, qu'on a donné à M. Hill l'emploi qu'avoit milordTownsend

H la Haye et celui qu'avoit Cadogan à Bruxelles, par rapport aux affaires du gouvernement. On a cassé en Angleterre plusieurs officiers généraux, mais on a permis à ceux qui avoient des régiments de les vendre.

Jeudi 8, àMarly. — Le roi, après la messe, alla courre lecerf et en prit deux avant dîner; Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse. Madame la duchesse de Bourgogne et madame la duchesse de Berry étoient à cheval. L'après-dinée le roi se promena dans les jardins jusqu'àla nuit, et dit à sa promenade qu'il étoit étonné de n'avoir point de nouvelle ni de M. de Vendôme, ni du duc de Noailles, qui doit avoir commencé le siège de Girone. Par les lettres de Bayonne, de hier, on apprend que le roi d'Espagne a défendu à ses sujets tout commerce avec les Hollandois, mais il ne parle point des Anglois. — Les troupes angloises emharquées à Portsmouth pour passer en Portugal n'ont pas encore mis à la voile, — Il paroît par les nouvelles qu'on a de Hongrie que les affaires des mécontents n'y vont pas bien ; on assure même que les généraux de l'empereur ont pris Tokay, Bagotzki a besoin que le Turc entre promptement en Pologne et qu'on lui envoie quelque détachement. — M, de la Trémoille fut reçu au parlement pour son duché et pairie deThouars. Vendredi 9, à Marly. — Le roi se promena le matin et l'après-dînée dans ses jarchns. Monseigneur et monseigneur le duc de Berry coururent le loup. Madame la duchesse de Bourgogne joue toutes les aprés-dînées dans le salon , et plus gros jeu qu'on n'avoit joué depuis longtemps ; mais Monseigneur ne joue qu'au papillon et un jeu fort médiocre, comme il a fait depuis quelques années, — On eut par l'ordinaire des lettres du duc de Noailles, du2G et du 27, Il attaque Girone par le fort Rouge, Il a déjà du canon en batterie qui fait beaucoup d'effet. Le fort Bouge conmiande absolumentla ville de Girone, et quand il sera pris on ne croit pas que la ville se puisse défen(b'e. Les assiégés comptent d'en retirer leurs troupes et de l'iiban-

donner à la défense des habitants, et de mettre toute leur garnison dans le fort des Capucins et dans celui du Connétable, où ils ont fort travaillé depuis quelques années et où ils espèrent pouvoir tenir encore quelque temps quand la ville sera prise. M. de Noailles mande au roi que, selon toutes les apparences, il sera maître de la ville de Girone avant les Rois, et les ingénieurs le m andent aussi à M. Pelletier.

Samedi 10, àMarly. — Le roi travailla le soir de bonne heure avec M, Voisin, M. de Torcy vint chez madame de Main tenon porter au roi les lettres du roi d'Espagne . arrivées par un courrier de retour. Le roi, la reine et la princesse d'Angleterre arrivèrent sur les six heures, et le bal commença sur les sept heures dans le salon. Le roi d'Angleterre et la princesse sa sœur commencèrent le premier menuet. Le bal dura jusqu'à près de dix heures et fut fort joli; il n'y eut que la duchesse de Berwick de dames angioises qui dansèrent. Le roi vit danser jusqu'à huit heures etdemie,puis en sortitavec la reine d'Angleterre, et entrèrent chez madame de Maintenon. Après le souper, la cour d'Angleterre retourna à Saint-Germain . — Les lettres de M. de Vendôme sont de Daroca, du 31 ; il mande qu'on a pris encore quinze cents hommes à M. de Staremberg en plusieurs endroits différents. Ce général a passé à Saragosse et a fait jeter dans l'Èbre beaucoup de munitions qui étoient dans le réduit de l'inquisition, où ils avoient quelques troupes ; mais il y a laissé dix pièces de canon et n'a pas eu le loisir de rompre le pont, sur lequel Bracamonte et Vallejo ont passé avec leurs détachements de cavalerie et de dragons, et suivent toujours M. deStareral)erg, qui a rassemblé les troupes qu'il avoit laissées en différents lieux d'Aragon, et qui a encore un corps de quatre mille hommes avec lui. Il marche apparemment à Balaguer pour y passer la Sègre. Nos troupes, qui le suivent, pourront la passer à Lérida, et nous avons encore dans cette place et dans Tortose quelques troupes qui

pourront incommoder M. de Staremberg dans sa retraite, qui est fort longue encore. On attendoit le roi d'Espagne à Saragosse le 3 ou le 4. Le courrier qui est arrivé a trouvé la reine d'Espagne à Nogera, qui continue son chemin vers l'Aragon. Outre les quinze cents prisonniers qu'on a faits à M. de Staremberg, on lui a pris le lieutenant général Villaroel, Espagnol qui avoit pris le parti de l'archiduc. Dimanche 11, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, alla tirer l'après-dinée et travaillale soir avec M. Pelletier.

— On reçut hier au soir des lettres de M. de Monaco, qui mande que nos armateurs avoient pris deux vaisseaux anglois sortant du Port-Mahon , étoient ensuite entrés dans ce port, où il ne restoit que deux ou trois vaisseaux, qu'ils s'étoient rendus maîtres de tous les forts et en avoient chassé les Anglois. M. de Fréjus mande la même nouvelle; mais le roi ne la veut point croire, parce qu'à une nouvelle d'une telle importance on ne manqueroit point d'envoyer des courriers du Port-Mahon même.

— Le roi donna hier permission à M. d'Antin de poursuivre au parlement de Paris sa réception en qualité de ducd'Épernon, pair de France. Voici sur quoi il fonde sa prétention. Le duc d'Epernon, favori de Henri III, avoit eu plusieurs enfants, et sa postérité tant masculine que féminine finit, au mois de juillet 16G1, par la mort de son fils, le duc d'Epernon, colonel général de l'infanterie françoise. Ce favori de Henri III avoit une sœur qui épousa [Jacques] Goth de Kouillac et en eut un fils et une fille. Le fils fut le marquis de PfOuillac, ambassadeur en Portugal, qui eut un fils, lequel, en 1661, après la mort du dernier duc d'Epernon , prétendit être duc d'Epernon , pair de France, et en prit le nom. Dans le public on Tappeloit le faux duc d'Epernon. En 1665 le roi empêcha qu'on ne jugeât cette prétention au parlement. La sœur du marquis de Rouillac , ambassadeur en Portugal, épousa le fils de Sébastien Zamet , fort connu par sa richesse , du temps de Henri IV. Ce Zamet eut ime

fille unique qui épousa le grand-père de M. d'Antin. Le faux duc d'Épernon n'avoit laissé qu'une fille, avec laquelle M. d'Antin traita ; elle renonça à la succession, et M. d'Antin eut la terre d'Épernon comme héritier. Voilà son droit. Il avoit demandé plusieurs fois au roi que son affaire fût jugée, et jusques ici le roi ne l'avoit point voulu; s'il réussit dans toutes ses prétentions, il sera un des plus anciens pairs du royaume.

* On a déjà dit que ces additions sont trop courtes pour comporter le récit des prétentions de ceux qui prétendent se faire ducs et pairs , ou qui l'étant prétendent des rangs d'anciennes pairies éteintes. Cellesci étoient si fort destituées de toutes apparences que le roi n'avoit jamais voulu y entrer ni permettre qu'elles fussent portées au parlement, et quand il céda aux importunités du cardinal d'Estrées eu faveur du maréchal d'aujourd'hui et de son mariage avec la fille unique de ^L de Rouillac, qu'on appeloit le faux Épernon , cela ne put avoir aucune suite. D'Antin savoit aussi bien que personne que cela ne pouvoit réussir, mais il crut cette permission très-importante pour lui faire un chausse-pied à se faire faire duc-pair, et dans cette vue il obtint de tous les enfants de sa mère de demander conjointement et tous ensemble cette permission au roi , comme une grâce qui les touchoit d'une manière très-sensible, et cela fut exécuté un soir après souper à IMarlv, dans le cabinet où ils étoient toujours tous à cette heure-là. M. le duc d'Orléans porta la parole ; il ne put le refuser à madame la duchesse d'Orléans après le mariage de leur fille, et d'Antin, avec sa souplesse, son art et son esprit , avoit eu le temps de passer assez l'éponge sur ce qui s'étoit passé à la mort de madame de Montespan pour obtenir d'eux une demande qui ne leur coùtoit guère et qui ue pouvoit que leur faire honneur. Les ducs, accoutumés a tout, furent d'abord tort étourdis ; ils crurent que le roi marquoit assez qu'il vouloit que d'Antin réussit, puisqu'il lui donnoit liberté d'entreprendre à la prière de ce qu'il aimoit le plus tendrement, et n'osoient se commettre avec ceux et celles qui avoient demaudé et obtenu cette grâce ; mais quelques-uns d'entre eux estimèrent que le pis qui pouvoit arriver etoit de succomber à l'autorité et au crédit, et qu'il etoit honteux de s'abandonner soi-même. Trois ou quatre se déclarèrent donc dès le lendemain ; quelques autres s'y joignirent après; enfin la plus saine partie s'unit et soutint l'affaire. On verra par la suite qu'ils firent très-bien , et que d'Antin aussi ne s'étoit pas trompé.

Lundi 12, à Marly. — Le roi, après la messe, alla courre le cerf. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient

à la chasse; madame la duchesse de Bourgogne ni ma-, dame la duchesse de Berry n'y étoient point. Le soir, le roi travailla chez madame de Maintenon avec M. de Pontchartrain. Le soir, après souper, il y eut bal qui dura jusqu'à trois heures. Le roi n'y demeura pas si longtemps que la première fois, et Monseigneur en sortit à minuit parce qu'il vouloit se purger le lendemain. — La Haye, qui eut depuis peu la charge de premier chambellan et d'écuyer chez monseigneur le duc de Berry, a encore la charge de son premier veneur. Cette charge étoit taxée à 20,000 écus ; monseigneur le duc de Berry a fait donner les 20,000 écus pour lui. — J'ai appris que depuis quelques mois le cardinal Gualterio avoit eu la pension du clergé qu'ont les cardinaux françois, qui est de 2,000 écus. — Sur les nouvelles de la déclaration de la guerre des Turcs contre les Moscovites, l'empereur a ordonné de fortifier ses places frontières de la Turquie et d'en augmenter les garnisons.

Mardi 13, àMarly. — Le roi tint le conseil de finances et travailla ensuite longtemps avec M. Desmaretz. Il .dla tirer l'après-dinée, et le soir il travailla chez madame de Maintenon avec MM. Voisin et Desmaretz. — On mande de Boses, du 2 de ce mois, que le fort Bouge fut abandonné le 29, dans le temps qu'on se préparoit d'y donner l'assaut, que la ville voulut se rendre le 1"; mais, M. de Noailles n'ayant pas voulu leur accorder la capitulation qu'ils demandoient, on continua de la battre. On la croit rendue du 2, parce qu'il y avoit deux jours qu'on n'entendoit point tirer. — On mande de Londres que la comtesse Dabingdon a été faite dame d'honneur de la reine Anne, en la place de madame de Marlborough, qui ne l'exerçoit plus depuis quelques mois. — Le prince d'Anhalt-Dessau, qui commandoit les troupes de Brandebourg la dernière campagne, est mort des Jjlessures qu'il avoit reçues au siège d'Aire. — Monseigneur pril médecine par prée;uitioii.

Mercredi 14, à Marhj. — Le roi tint le conseil d'État , se promena Faprès-dinée dans ses jardins. Le soir, après souper, il y eut bal qui dura jusqu'à cinq heures du matin; le roi en sortit un peu après minuit. La princesse d'Angleterre vint de Saint-Germain après souper au liai ; elle amena avec elle la duchesse de Berwick et une hlle de milord Middleton, qui a épousé un fils du duc de Perlh, qui dansèrent. Le roi d'Angleterre ne vint point , parce qu'il fait des remèdes , sa santé n'étant pas encore parfaitement rétablie. — L'électeur de Trêves mourut dans son château d'Harmstein, vis-à-vis Coblentz, le 6 de ce mois. Les chanoines qui étoient auprès de lui firent partir le 8 un courrier, pour en aller donner part à la cour de Lorraine ouest M. l'évèque d'Osnabruck, leur coadjuteur. — Je me souviens que je n'ai pas marqué dans la fin de l'année passée que le grandmaitre de l'ordre Teutonique, frère de l'électeur palatin, avoit été élucoadjuteur de Mayence ; ainsi voilà les deux électorals, où ils ne vouloient que des gentilshommes, passés dans la maison des princes, chose fort opposée aux intérêts de la noblesse.

Jeudi 15, à Marhj. — Le roi, après la messe, alla courre le cerf. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse ; mesdames les duchesses de Bourgogne et de Berry n'y étoient point. Le roi se promena l'après-dinée dans ses jardins, où il s'amuse fort à faire planter. Il parla à sa promenade au petit duc de Fronsac, qui est fort à la mode ce voyage-ci et qui a beaucoup d'esprit (1). Il se marie dans peu de jours avec mademoiselle de Sansac , fille du premier lit de la duchesse de Richelieu et du marquis de Xoailles, et qui est une très-grande héritière. Ce mariage avoit été résolu dès le temps que le duc de Richelieu, père du duc de Fronsac, épousa la veuve de marquis de Noailles. — On a nouvelle que l'archiduc

(l) Dans sa lettre du 28 janvier la marquise d'Hiivelics dit .- «Il a été trouvi' foi t joli à la cour. »

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étoit arrivé à Barcelone le 15, et Tort peu aceompaiiné. Il y a fait chauler le Te Deum pour le gain de la bataille de Villaviciosa, et a envoyé des courriers en Italie pour le l'aire chanter à Milan et à Naples, et tâche par là d'amuser les peuples, et de cacher le misérable état où il est réduit.

Vendredi 16, à Marly. — Le roi travailla le matin avec le P. le Tellier, et se promena toute l'après-dinée. Monseigneur courut le loup. Le soir après souper, il y eut bal qui dura jusqu'à cinq heures du matin ; le roi en sortit un peu après minuit. — On eut par l'ordinaire des lettres du duc de Noailles du 3 au soir^ et du i au matin. Les assiégés abandonnèrent le fortRougele 29, comme on l'avoit mandé de Roses ; mais il n'étoit pas vrai que la ville eût demandé à capituler. M. de Noailles espère en être maître dans peu de jours, et il compte aussi que vers le 20 il sera maître des forts Saint-Anne , des Capucins et du Connétable, malgré la rigueur de la saison, — M. de Tavannes, sous-lieutenant de la gendarmerie, achète la compagnie que commandoit M. de Soudé, mécontent de ce qu'il n'avoit pas été avancé à la dernière promotion. Je crois que c'est la compag'nie des chevaulégers d'Anjou. M. le comte de la Mothe a vendu le régiment de qu'avoit son fils qui a été tué

à Aire, et que le roi avoit donné au père pour le vendre ; il en a eu 55,000 francs de M. de Varcnnes, qui avoit un autre petit régiment.

Samedi 17, à VermiUes. — Le roi revint ici à six heures de Marly, après s'y être promené toute la journée. Il travailla le soir avec M. Voisin chez madame de Main tenon. Il y eut comédie. — On eut par l'ordinaire des lettres du roi d'Espagne et de M. de Vendôme, qui entrèrent dans Saragosse le k. M. de Staremberg en étoit parti le l" du mois après avoir fait jeter dans la rivière beaucoup de munitions de guerre et de bouclie. Il n'en a point rompu le pont, et y a laissé dix pièces de gros canon. Ce g-énéral

continue sa retraite après avoir rassemlîlé les troupes qu'il avoit laissées en différents endroits dans FAragon ; on compte qu'il a avec lui environ quatre mille hommes de pied et mille chevaux. 11 avoit passé la Cinca, et on croyoit qu'il iroit passer la Sègre à Balaguer. Vallejo et Bracamonte ont passé à Caspé et espèrent que, quand il sortira de Balaguer pour aller à Barcelone , ils pourront encore l'incommoder dans sa marche. On lui a pris encore douze ou quinze cents hommes de traineurs, ou qui étoient en différents postes. On a envoyé quelque cavalerie à la reine, qui vient àSaragosse.

Dimanche 18, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État , alla tirer l'après-dinée, et travailla le soir chez madame de Maintenon avec M. Pelletier. 11 signa le matin le contrat de mariage de M. de Chàtillon avec mademoiselle Voisin. La noce se fera ici mercredi, et il y aura grand bal vendredi. — On mande de Hollande qu'on y a beaucoup de peine à trouver de l'argent pour les fonds de la campagne qui vient , et que les alliés veulent avoir une armée de vingt mille hommes pour conserver la neutralité dans la basse Allemagne. Les troupes de Saxe retournent trouver le roi Auguste, qui est revenu dans ses États, et on dit même que quelques troupes de Brandebourg retournent aussi dans leur pays, et ont déjà repassé le Rhin. La déclaration de guerre du Turc contre les Moscovites et contre le roi Auguste donne beaucoup d'inquiétude en Allemagne, et on mande qu'il y a déjà un assez gros corps de Tartares en Moldavie; mais les Turcs ne seront en état d'entrer en campagne i£u'à la fin d'avril au plus tôt. — Monseigneur et messeigneurs ses enfants , et aussi M. le Duc, allèrent l'aprèsdhiée à Rambouillet, d'où ils reviendront mercredi pour le conseil.

Lundi 19, à Versailles. — Le roi prit médecine , oomnie il la prend tous les mois, par pure précaution, il diiia à trois heures, et après son dhier il travailla chez

lui avec M. de Pontchartrain. Le soir il y eut comédie. — On a nouvelle d'Angleterre que Marlborough étoit arrivé à Londres, où il avoit été assez bien reçu de la reine Anne. Il est parti quelques vaisseaux de Hollande pour joindre ceux que les Anglois ont à l'ile de Wight, qui doivent transporter en Portugal les six bataillons qui y sontdepuis longtemps. — Milordd'Albemarlc, qui est gouverneur de Tournay, a mandé à M. de Surville, de la part des États généraux, de se rendre à Toiu'uay le 5 du mois prochain, quoique , depuis quinze jours , M. de Surville eût reçu une lettre du prince Eugène, qui lui permettoit de servir la campagne prochaine. M. de Ravignan, qui avoit eu la même permission de ce prince de servir dès la campagne passée, et Tolet, qui étoit lieutenant de roi de Tournay, ont eu le môme ordre que M. de Surville, et ils veulent qu'ils demeurent en otages jusqu'à ce que l'on doit dans ïournay soit payé.

Mardi 20, à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances, et travailla longtemps ensuite avecM. Desmaretz. Le soir il travailla chez madame de Maintenon avec MM. Voisin et Desmaretz. — Un armateur de Dunkerque, nommé Sauce, a attaqué la flotte de la Virginie, qui étoit escortée par deux vaisseaux de guerre anglois. Cet armateur montoit un des vaisseaux du roi nommé l' Auguste A\ avoit avec lui deux autres vaisseaux du roi et trois autres armateurs qui s'y étoient joints. Au premier signal d'abordage que fit Sauce, les vaisseaux de guerre anglois, qui étoient bons voiliers, prirent la fuite avec quatre autres bâtiments marchands, dont deux échouèrent à la côte d'Angleterre et s'y brûlèrent. Le reste de la flotte marchande a été pris, dont il a mené une partie à Calais et l'autre à Ambleteuse. Cette flotte est chargée de sucre et de tabac. — Girardin , lieutenant aux gardes, lils de Vauvré , maître d'hôtel ordinaire du roi , n'ayant pas eu l'agrément durégimentdc Bucil, dont le marché étoit fait à yi-jOOO livres, a acheté une compagnie aux gardes qui sont fixées à

80,000 francs. C'est Villepo, lieutenant de roi de Hesdin, qui la vend.

Mercredi 21 , à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État; Monseigneur et monseigneur le duc de Bourgogne revinrent de Rambouillet pour être au conseil. Le roi vouloit aller se promener l'après-dinée à Trianon, mais le vilain temps l'en empêcha. Le soir il y eut comédie. — M. de Châtillon épousa le soir mademoiselle Voisin dans la chapelle. Madame la duchesse de Bourgogne alla au coucher de la mariée et lui donna la chemise, et monseigneur le duc de Berry la donna au marié. — Le marché de M. de Pons est fait pour la charge de maitre de la garde-robe de monseigneur le duc de Berry. Il en donne 65,000 francs, et M. de Maillé la Tour-Landry achète celle de capitaine des Suisses , dont il donne 140,000 francs. Il ne reste plus de grandes charges à vendre dans cette maison. — M. de Zinzendorf présenta aux États généraux, le 28 du mois passé, un mémoire dont voici le commencement : « Nous n'avons plus lieu de douter de la malheureuse fatalité arrivée à l'armée du roi catholique sur la frontière de Gastille , non-seulement après tout ce que les ennemis en ont publié , mais encore après les avis que je viens de recevoir d'Italie et d'ailleurs; » et quelques lignes après , il dit : « Ce seroit perdre le temps que de l'employer en réflexions sur le passé, lorsqu'il ne s'agit que de mettre tout en usage pour réparer le mal, s'il est possible. »

Jeudi 22, à Versailles. — Le roi dina de bonne heure, et alla se promener à Marly, où il s'amusa à faire planter jusqu'à la nuit. Monseigneur alla àMeudon, où il demeurera huit jours ; madame la princesse de Conty est de ce voyage. Le soir il y eut grand jeu chez madame la duchesse de Bourgogne. — Il y a des lettres de Constantinople du 28novem])re, qui portent que le Grand Seigneur a envoyé beaucoup d'argent au roi de Suède, et qu'il fait marcher beaucoup de troupes de ce côté-là. Il y a d'autres lettres

de Pologne qui disent qu'il y a déjà eu un grand combat entre les Tartares et les Moscovites et que les Moscovites ont été battus. Toutes ces nouvelles donnent beaucoup d'inquiétude aux alliés. — On est persuadé présentement en Italie que l'empereur veut joindre le duché de Milan à l'empire, et le duché de Mantoue aux pays héréditaires de la maison d'Autriche. — Briçonnet, lieutenant de la colonelle du régiment desgardes, a vendu sa charge au fils de Rancy^ fermier général. Cette charge est du même prix que les compagnies du régiment, parce que ce lieutenant a le rang de capitaine.

Vendredi ^3 , à Versailles. — Le roi travailla après la messe avec le P. leTellier, dîna ensuite de bonne heure, et puis alla se promener à Marly. 11 y eut après souper grand bal chez madame Voisin , où madame la duchesse de Bourgogne alla après minuit ; elle n'en sortit qu'un peu avant six heures. La fête fut fort magnifique et fort bien ordonnée. Il y vint assez de masques de Paris, et il y eut une dame en masque, qui dit assez d'insolences à une dame de la cour. Madame la duchesse de Boursroiine alla entendre la messe avant que de se coucher. — Il n'est point venu de courrier de M. deNoailles, mais on apprend par Perpignan que les pluies continuelles empêchent la communication avec Girone , que les rivières sont débordées et le pays inondé, qu'un courrier que M. Voisin avoit envoyé avoit été contraint de demeurer trois jours à Perpignan sans en pouvoir sortir, et le quatrième jour, en étant sorti pour aller à (iirone, avoit été obligé de revenir à Perpignan. Ainsi on craint avec raison que cela n'apporte de grands eml)arras et des retardements à la prise de Girone.

Samedi 24, à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances, et travailla ensuite avec M. Desmaretz. quoique d'ordinaire il n'y travaille que les mardis. L'après-dinée il alla à Trianon, et le soir il travailla chez jnadame de Maintenon avec M. Voisin. Le soir il y eut comédie; les

328 JOURNAL DE DAINGEAU.

autres années il n'y en avoit point quand Monseigneur n'y étoit pas. — On eut par l'ordinaire des nouvelles d'Espagne. On attendoit lareine àSaragosse, où le roi son mari estdemeuré. M. de Staremberg apassé la Sègre. Il a laissé deux cents hommes dans Balaguer pour en faire sauter les fortifications, à ce qu'on prétend. On lui a pris encore quatre cents hommes, et il est venu deux cents déserteurs à Lérida. Le peu qu'il lui reste de troupes , il les jette dans Barcelone etdansTarragone. M. de Vendôme, qui est entre la Cincaet la Sègre, marche toujours en avant, et veut établir son quartier général à Cervera. Il mettra ses troupes en des quartiers séparés depuis la Sègre jusqu'au Lobrégat.

J)imanche'2ô, à Versailles. — Le roi tintleconseil d'État; Monseigneur y vint de Meudon, et s'y en retourna dîner. Le roi alla tirer l'après-dinée, et le soir, chez madame de Maintenon , il travailla avec M. Pelletier. — On eut des lettres du duc de Noailles du 15, avec un postscript du 16 et du 17. Il y a eu des pluies épouvantables qui ont duré quatre jours et quatre nuits sans discontinuer et qui ont causé un débordement affreux de toutes les rivières et ruisseaux , de sorte que nous n'avions plus de communication avec notre cavalerie , ni avec nos vivres; mais enfin le temps se remit au beau le 13. Les eaux se sont écoulées; toutes nos communications sont libres présentement. On en est quitte pour quelques chevaux morts de l'artillerie et des vivresqui seront difficiles à remplacer. On travaille, depuis que le beau temps est revenu, à de nouvelles batteries qui commencèrent à tirer le 14, et il y a déjà brèche. Les ennemis paroissent vouloir défendre leur ville, et se retranchent fort. Les bourgeois , flattés d'un secours, sont plus animés que la garnison; mais on doute, quand les brèches seront plus grandes , qu'ils veuillent s'exposer à un assaut et à être pillés, comme ils le seroient presque infailliblement.

Lundi 26, à Versailles. — Le roi devoit tenir le matin

JA.WIIÎR 1711. 829

cojisel de dépèches , mais il le remit au lendemain après diner. Il dina de fort bonne heure, alla se promener à Marly, et au retour il travailla chez madame de Maintenon avec M. de Ponchartrain. — Le roi fit entrer le matin M. de Nangis dans son cabinet, et lui dit qu'il l'avoit choisi pour le faire colonel de son régiment, et qu'il espéroit qu'il le mettroit en meilleur état qu'il n'a voit été les dernières campagnes, et qu'il falloit qu'ils'y en allât incessamment , ce que Nangis va faire. Le roi donne à du Barrail, qui en étoit colonel, le gouvernement de Landrecies. 11 le fait maréchal de camp ; il lui laisse les 2,000 écus de pension qu'ont toujours eu les colonels du régiment du roi . Il avoit, outre cela, une pension de 500 écus qu'il conserve aussi. — Monseigneur le duc de Bourgogne, madame la duchesse de Bourgogne, monseigneur le duc de Bcrry, madame la duchesse de Berry, allèrent diner à Meudon avec Monseigneur, où ils menèrent beaucoup de dames, et revinrent ici souper avec le roi.

Mardi "21, à Versailles. — Le roi tint le matin conseil de finances, travailla ensuite avec M. Desmaretz. L'aprèsdlnée il tint conseil de dépèches, et le soir travailla avec MM. Voisin et Desmaretz chez madame de Maintenon. A cinq heures du soir, il y eut bal chez monseigneur le duc de Bretagne; madame la duchesse de Bourgogne y alla, lé vit danser et dansa même avec lui. On le coucha un peu après sept heures, qui est l'heure ordinaire. Le bal continua, et madame la duchesse de Bourgogne y revint en masque à minuit, après être sortie du cabinet du roi. Le liai finit àcinq heures du matin, et madame de Venladour fit servir à madame la duchesse de Bourgogne et à toutes les dames qui l'avoient suivie un magnifique déjeuner. On ne laissa pas entrer au bal les masques de Paris, de peur qu'il n'y eût trop de confusion. Madame la duchesse de Bourgogne, après le bal de l'après-dinée, alla à la comédie. — Madame la marquise d(! Fcuquières vint ici se jeter aux pieds du roi pour lui recommander ses

330 JOURNAL DE DANGKAU.

enfants ; le marquis de Feuquières^ son mari, est mort. Il étoitgouverneur de Verdun, et ce gouvernement, qui vaut plus de 20,000 livres de rente, et oit dans sa maison depuis longtemps. Il étoit un des plus anciens lieutenants généraux de France; mais il y a déjà plusieurs années qu'il ne servoit plus. Il avoit une pension de 5,500 livres.

Mercredi 28, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État; Monseigneur y vint de Meudon, et y retourna diner. — Le roi adonné à M. de Goësbriant le gouvernement de Verdun ; comme il lui avoit promis de lui donner le premier vacant et qu'il soubaitoit qu'il fût bon, personne ne doutoit qu'il n'eût ce gouvernemenl-ci. Le roi donne à la famille de M. de Feuquières les 5,500 livres de pension qu'il avoit. Madame de Feuquières, sa veuve, est fille du feu marquis d'Hocquincourt, chevalier de l'Ordre, et le roi n'avoit jamais oublié sa fidélité, et le service qu'il lui avoit rendu dans son gouvernement dePéronne, quand il lit tirer le canon sur le maréchal d'Hocquincourt son père, après sa révolte; et quand le roi fit le marquis d'Hocquincourt chevalier de l'Ordre, il y avoit déjà plus de dix ans que ses infirmités l'erapêchoient de se montrer à la cour que fort rarement. — On a des lettres de Hollande qui portent que les gens chargés de faire leurs magasins de fourrages et de vivres pour la campagne qui vient, n'ayant pas été reml^oursés des avances qu'ils avoientfaites la dernière campagne, avoient été contraints de faire banqueroute. — Le roi alla tirer l'après-dinée , et au retour, chez madame de Maintenon , il donna audience au maréchal de Villars, qui prit congé de lui pour aller faire un tour en Flandre.

Jeudi 29, à Versailles. — Le roi dina de bonne heure, et alla se promener à Marly, d'où il ne revint qu'à la nuit. — Nangis a obtenu pour le lieutenant -colonel du régiment du roi, qui s'appelle Dupuy, le l)revetde brigadier, et pour les capitaines qui commandent les deux premiers bataillons des brevets de colonels; ces deux ca-

JAiWIKR 1711. 331

pitaines sont Villerset — Le roi fait lever la milice

dans le royaume, et on rabattra sur la taille ce qu'il en aura coûté aux paroisses pour faire cette levée. 11 donnera cent cinquante hommes par bataillon aux régiments qui servent en Flandre, où Ton compte qu'il y aura deux cents bataillons, et, avec ce secours que le roi donne, on espère que presque toute cette infanterie sera complète. — •leudi dernier le duc deSaint-Aignan fut reçu duc et pair au parlement*. — Il n'y aura point de prorogation pour les billets de monnoie ; ainsi, au l^"" du mois, le papier ne sera plus dans le commerce. — Le roi a rendu à l'abbé de Vaubrun ses entrées comme lecteur, et il en reprit possession au coucher du roi,

* M. de Beauvilliers, étant avec madame sa femme etbieu du moude dans les lanternes , à la réception de son frère , fut averti un moment avant qu'on se mît en place qu'on y feroit difficulté sur ce que madame de Beauvilliers pouvant mourir et lui se remarier et avoir un fils , sa démission alors devieudroit un cas nouveau et fort embarrassant. Il fut averti que nou-seuicment des magistrats s'en étoient fi'appés, mais aussi des pairs , tellement qu'il tomba dans une grande inquiétude, et d'autant plus que, n'étant préparé à rien, il ne savoit comment répondre ni que faire. Cela lui Gt prendre le parti de se tenir tout contre la porte du parquet des huissiers eu dedans , où il attendit le duc de Saint-Simon, son ami intime et de toute confiauce, quoique fort disl^roportiounés d'âges et d'emplois; et dès qu'il entra il le saisit , lomena à l'écart, et lui conta sa peine. M. de Saint-Simon, à qui cela fut tout nouveau , lui dit qu'il avoit peine à croire qu'il fut bien informé ; que, si cette difficulté avoit eu à naître , ç'auroit du être lors des arrêts préparatoires et des conclusions du procureur général ; que la faire la scroit un manque d'égard et de considération qui u'avoit encore été fait à personne et qui ue se commenceroit |)as par lui. Ces raisons ne le purent rassurer, tellement que , comme les moments étoient courts, il demanda à M. de Saint-Simon que faire si le cas arrivoit. Après un instant de réflexion , « rien de votre part, lui répondit le duc; mais laisse/.-moi faire, et vous verrez que je les mettrai à ne pas pouvoir répliquer un mot, si quelqu'un met en avant cette belle difliculté. — Mais comment ferez-vous? répliqua ."M. de Beauvilliers. » Alors M. de Saint-Simon lui dit qu'il citeroit le fait du lils aîné de M. d'Épernon, qui, par son mariage avec l'héritière dllalluyn, fut duc et pair, et reçu en celte qualité au parlement. Us se brouillèrent, sa femme et lui, au

houldc sepl ou huit ans, et, n'ayant point eu d'onrants, ils (irent de, concert casser leur mariage. La femme se remaria au maréchal de Scliomberg, frère de la célèbre duchesse de Liancourt. Il fut duc et pair par ce mariage et reçu en cette qualité au parlement. Le premier mari y avoit conservé son rang, sa séance et sa voix, et partout ailleurs tous deux en jouissoient partout à même litre commun , et se trouvoient partout ensemble, le premier mari précédant l'autre immédiatement; mais au parlement seoir et opiner qu'un seul pair d'Halluyn [sic]. Le premier des deux qui y arrivoit se mettoit en place, et quand l'autre survenoit le premier huissier l'arrêtoit dans la grande chambre, et lui disoit que M. le duc d'Halluyn étoit en place, et ce dernier venu s'en alloit. M. de Saint-Simon ajouta qu'il parieroit bien que les trois quarts et demi de ce qui seroit ce jour-là en place ignoroient entièrement ce fait ; qu'il étoit sur les registres du parlement ; qu'il y faisoit loi , et qu'il décidoit la difficulté qu'on voudroit faire entre son frère et son fils d'un second lit; mais qu'alors ]\L de Saint-Aignan ne seroit duc et pair que pour sa personne , et que la dignité retourneroit aux enfants de son neveu et point aux siens. j\L de Saint-Simon dit après comment il se proposoit de paraphraser cet allégué en opinant, et ôta un grand poids de dessus la poitrine de M. de Beauvilliers qui remonta dans sa lanterne, et M. de Saint-Simon se mit en place et à observer fort la compagnie. En effet , un de ses voisins lui demanda s'il n'avoit point ouï parler qu'il pourroit y avoir quelque difficulté. 1\L de Saint-Simon n'eut garde d'en faire aucun semblant , et , sur ce qu'elle lui fut exposée, il la traita d'absurde en général et de prévoyance par delà le but, qui n'alloit qu'à manquer de respect à la permission que le roi avoit donnée, et de considération à un homme comme M. de Beauvilliers là présent, dans une idée abstraite et ridicule, et dans un temps où il n'y avoit point d'exemple qu'on eût attendu à arrêter personne , puisque tous les arrêts préparatoires et les conclusions étaient données, et qu'il nes'agissoit plus là que de la simple forme du rapport de ces pièces , et de celles de l'information de vie et mœurs. La conversation demeura là; mais il y eut de la chuchotterie le long des bancs; cela tint M. de Saint-Simon en attention, qui n'avoit pas voulu dire un mot de l'exemple de IVllNL d'Halluyn pour eu mieux assommer la compagnie; mais il n'en fut pas besoin. Tout se passa à l'ordinaire, et personne ne Ut de difficulté.

Vendredi 30, à Versailles. — Le roi, après son lever, dit à M. de Bernières , intendant de Flandre : « Vous m'avez mandé souvent, l'année passée, des choses tristes et dures; mais je vous en sais bon gré , car je veux qu'on me

mande toutes les vérités, quelque fâcheuses qu'elles puissent être ; mais j'espère que cette année vous ne me manderez rien que de bon. » M. deBernières l'assura que tout l'argent pour les magasins et pour la subsistance de l'armée, durant la campagne qui vient, avoitété donné par M. Desmaretz, et [lui dit : ] « Si quelque chose manque. Sire, ce sera ma faute, et vous ne devez vous en prendre qu'à moi, et on m'a mis en état de faire subsister votre armée dès le 15 mars, de quelque côté qu'elle se tourne en Flandre. » — Le roi dina de bonne heure, et alla se promener à Marly. iMonseigneur revint de Meudon. 11 y eut comédie, et, au sortir du cabinet du roi , madame la duchesse de Bourgogne se masqua et alla au bal chez madame Desmaretz.

Samedi 31, à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances, alla tirer l'après-dlnée, et le soir, chez madame de Maintenon, il travailla avec M. Voisin. Madame la duchesse de Bourgogne sortit du bal de chez madame Desmaretz à sept heures du matin , vint donner le bon jour à madame de Maintenon , alla ensuite entendre la messe et puis passa chez le roi, qui étoit encore dans son lit, mangea un morceau , se coucha, et ne se releva qu'à huit heures du soir. — Destouches, colonel du régiment — et ancien brigadier qui a toujours servi avec réputation, est obligé par sa mauvaise santé à quitter le service; mais, comme on croit que le chagrin de n'avoir pas été maréchal de camp a contriljué à lui faire prendre ce parti-là , on a taxé son régiment à 10,000 écus. 11 en auroit eu plus de 50,000 francs. Le roi n'a pas encore nommé celui à qui il destine ce régiment.

Dimanche V, février, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'Etat, alla l'après-dinée tirer, etlesoir, chez madame de Maintenon, il travailla avec M. Pelletier. Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne allèrent à vêpres. Le soir il y eut grand jeu chez madame la duchesse do Bourgogne. Le voyage de Marly

est réglé pour mercredi. Madame la princesse de Cou t y n'en sera point; elle demeurera à Versailles pour se faire faire une opération qui ne laisse pas d'être grande , quoique ce ne soit pas la grande opération. — L'électeur deCologne, quiest à Paris depuis quelques semaines, dîna il y a quelques jours à Meudonavec Monseigneur, dont il revint fort content. Il doit repartir incessamment, mais il verra encore le roi avant que de partir, et ira à Saint-Cyr pour voir la maison. Il y verra madame de Maintenon*. — On a des lettres de M. de Vendôme du 21 de Saragosse. Il attend la fin du siège de Girone pour proposer, à ce qu'on croit, de faire celui de Taragone. Don Joseph, Vallejo, dont on a tant parlé depuis quelque temps, a été fait })rigadier, et on lui a donné le titre de comte de Brihuega.

* L'électeur de Cologne ne fit difficulté sur rieu ; à peine même futil incognito, et ne s'avisa jamais de rien prétendre. Monseigneur se mit à table à sa place ordinaire dans son fauteuil , avec sa double serviette plissée , dont une sous son couvert et sans cadenas , parce qu'à ÎNleudon il n'en avoit jamais. L'électeur se mit à table, tout vis-à-vis de ^lonseigneur parmi les courtisans , et cette place de vis-à-vis n'étoit point celle des princes du sang ni distinguée en rien. Il n'eut point de serviette sous son couvert. Il fut partout avec ^lonseigneur , qui aux portes étroites passoit devant lui , et félocteur se rangeoit même avec un air de respect. Il lui dit toujours Monseigneur, comme cela étoit devenu en tel usage que le roi l'y appeloit toujours.

Lundi 2, à Versailles. — Le roi alla à la chapelle en bas, accompagné de tous les chevaliers de l'Ordre. Il y entendit la grande messe, et l'après-dinée il entendit le sermondu P. Quinquet , théatin , et vêpres ensuite. Le soir il travailla chez madame de Maintenon avec M. de Pont- . chartrain. Monseigneur, après vêpres, alla àMeudon, d'où il reviendra tout droit à Marly. — Le duc d'Uceda, qui étoit revenu de son ambassade de Rome, et que le roi d'Espagne avoit fait son grand vicaire en Italie, a donné quelque soupçon de sa conduite, et il y a déjà quinze jours ou trois semaines que le roi d'Espagne lui a donné

ordre de revenir en Espagne. — Les troupes qui sont en quartier d'hiver en Champagne, dans les Trois-Évêchés et dans les pays de Luxembourg, ont ordre de se tenir prêtes à marcher à la fin du mois pour se rapprocher de la Flandre.

Mardi 3, à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances, et, après le conseil, il vit l'électeur de Cologne dans son cabinet. Cet électeur, après son audience, alla dire la messe à madame la duchesse de Bourgogne *, et lui rendit les mêmes honneurs qu'auroit fait un simple chapelain. Il dina chez le duc de Villeroy, et puis alla à Saint- Cyr, où il vit madame de Maintenon, qui pria madame de Dangeau de lui faire voir toute la maison. Elle le mena dans toutes les classes, et à chacune il y trouva des amusements qui lui plurent fort. On eut peine à l'arracher de cette maison, dont il admiroit l'ordre. Il prit congé du roi le matin à son audience. Madame la duchesse de Bourgogne alla dmer avec Monseigneur à Meudon, où elle mena madame la duchesse de Berry, les petites princesses et beaucoup de dames. Monseigneur les mena à Paris à l'opéra. Monseigneur retourna à Meudon, et madame la duchesse de Bourgogne revint au souper du roi. — L'exempt de madame la duchesse de Berry tomba à Paris sur le pavé, qui est fort glissant, se cassa la jambe en trois endroits. Madame la duchesse de Bourgogne et madame la duchesse de Berry lui envoyèrent tout l'argent qu'elles avoient dans leurs poches et eurent soin de le faire porter chez un bon chirurgien.

* Madame fut outrée de cette messe de l'électeur: en effet il aiiroit pu s'ca passer ; mais ce fut lui au contraire qui la proposa , qui eu pressa, et qui montra que madame la duchesse de liourgogue iedésobliireroit de l'en refuser. La vérité est que pour rendre la chose moins sensible, elle Tcntendit de la tribune comme à Tordinaire ; mais il est vrai aussi que l'électeur ne manqua à aucun des respects que les chapelains qui la disent ont accoutumé de rendre. L'électeur aimoit passionuément à dire la messe, et à faire toutes les fonctions de

prêtre et d'évèque (1). Il s'y plaisoit comme les jeunes enfants, qui ont des chapelles, disent la messe et font des processions ; il aimoit jusqu'à prêcher. Il s'avisa un jour de faire inviter tout Valenciennes à le venir voir officier et ouïr son sermon : c'étoit au commencement d'avril ; les tribunes étoient garnies de sa musique et de trompettes et de timbales, et l'église toute pleine. Il monta eu chaire, fit le signe de la croix, salua les assistants, puis tout d'un coup se mit à crier: « Poisson d'avril, poisson d'avril , » et sa musique à lui répondre ; lui à rire de tout son cœur et à regarder la compagnie ; les trompettes et les timbales sonnèrent , et il fit le plongeon et s'enfuit.

Mercredi k, à Marly. — Le roi tint à Versailles le conseil d'Etat, et, aussitôt après son dîner, il en partit pour venir ici. Monseigneur y arriva le soir de Meiidon, et madame la duchesse de Bourgogne partit à cinq heures de Versailles pour y venir. — Le soir. Planque, brigadier, arriva de Girone , d'où il étoit parti le 25. Il a apporté la nouvelle de la prise de cette place qui Ijattit la chamade le 23, après que la ville basse eut été emportée Fépée à la main. La garnison sortit de la ville le ^ï, et le duc de Noailles ne leur accorda les honneurs de la guerre qu'à condition que deux forts c[u'ils ont encore se rendroient le dernier jour du mois , en cas qu'ils ne fussent point secourus, et on ne craint point qu'ils puissent l'être ; ainsi voilà une affaire considérable finie. Le roi a donné le gouvernement de cette place au marquis de Brancas. On a défait entièrement un régiment napolitain qui avoit tenté, quelques jours auparavant, de se jeter dans la ville. Le roi a fait M. Planque maréchal de camp ; il étoit trèsancien brigadier.

Jeudi 5, à Marly. — Le roi se promena le matin ei l'après-dinée dans ses jardins ; Monseigneur l'accompagna à la promenade. Le soir, il y eut musique. Le roi

(1) « L'électeur de Cologne, ([ni est encore ici, a tlit ces jours passés la messe aux Invalides; il l'a aussi dite àXotre-Dame. On lui lit voir le trésor, où M. le cardinal do Noailles eut une entrevue avec lui pour éviter It' <('r('inonial. ( Lctircdc la mar<iiiis(' (V Hu.relles, du 20 janvier. )

a donné des logements ici à la duchesse de Loiivigny et ù la marquise de Châtillon, fille de iM. Voisin, qui n'y étoient jamais venues. Les mêmes dames qui étoient logées à Luciennes l'autre voyage y sont encore celuici. — Il arriva un courrier de M. de Vendôme qui a pris le château d'Estadilla, Il a envoyé des détachements pour prendre les châteaux de Morella et de Mirovete, qui sont les lieux où les Miquelets se retiroient ; on croit présentement que Girone est pris, qu'il sera joint par une partie des troupes du duc de Noailles et qu'il entreprendra quelque chose de considérable. Ce courrier a passé par Pampelune , et nous a appris que le dnc de Médina-Céli* y est mort . Il avoit neuf grandesses, et est mort en prison.

* T>e duc de iNIédina-Céli étoit lo dernier de sa maison. I.e comte Gaston Phoebus de Foi\,si célèl)re dans Froissard , dont la grande succession passa à son cousin de même maison, comte de Castelbon, c'està-dire de Cardagne , et de celui-là par nne héritière dans la maison de Grailly , dont le dernier duc de Foix , beau-frère de M. de Roquelaure , a été le dernier ; ce comte de Foix , dis-je, ne laissa que deux bâtards: l'un périt à cette fameuse et infortunée mascarade des sauvages de Charles VI, l'autre passa en Espagne, et eut le bonheur d'y épouser Isabelle de la Cerda , héritière de cette déplorable maison sortie du fds aîné d'Alphonse X l'Astronome , roi de Castille et de Léon , par la négligence duquel Rodolphe d'Hasbourg fut empereur et fondateur de la maison d'Autriche. Alphonse perdit ce (ils aine , gendre de saint T-ouis , et préféra aux enfants qu'il laissa , son puîné, leur oncle , don Sanche le Brave, qui après le déposséda , s'enuuyant de sa trop longue vie. Les infortunes de ces enfants déshérités et de leur postérité , connue quelquefois sous le nom d'Espagne , plus ordinairement sous celui de la Cerda, nous mèneroient trop loin. Tout finit en Isabelle, qui épousa d'abord Roderic Perez Ponce, et en secondes noces ce bâtard de F'oix. Henri II , roi de Castille, le fit, en 1368, comte de Médina- Céli, en considération de ce mariage. Les rois catholiques Ferdinand et Isabelle firent duc de j\Iédina-Céli en 1491 son quatrième descendant de mâle eu mâle ; et le duc dont on parle ici sortoit de celui-l:i de mâle en mâle aussi ; et par divers mariages de ses pères qui avoient recueilli de grandes successions il se trouvoit sept fois grand , et ces ducs de Médina-Céli avoient toujours fait les premières figures en Espagne. Quoiqu'une de ses soeurs eiU épousé l'amirante de Castille don T. xiu. -~

Juan Thomas Henriquez Cabrera, duc de Médiua de Rioseeco, comte de Melgar qui, de vice-roi de Milan et de grand écuver de Charles II , se fut sauvé en Portugal venant ambassadeur en France et y mourut assez méprisé, en 1705. Madame des Ursins fit merveilles au duc de Médina-Céli ; son père avoit été premier ministre et sommelier du corps ; lui avoit eu de grands emplois et la vice-royauté de ISaples, et madame des Ursins l'avoit mis à la tête du conseil. Soit qu'il ne lui fut pas assez souple , soit , comme il en fut accusé , qu'il eut des intelligences criminelles avec le duc d'Uceda, son très-proche parent par sa mère, fille du duc d'Ossone, lequel duc d'Uceda trahit Philippe V étant son ambassadeur à Rome et renvoya enfin le collier du Saint-Esprit . le duc de Médina-Céli fut arrêté au plus haut point de sa puissance et conduit de Madrid à Ségovie, puis à Pampelune comme on le voit dans ces Mémoires , sans que jusqu'à sa mort en prison on eût fait son procès, ni rien publié de ce qui lui étoit imputé. Sa sœur aînée avoit épousé le marquis de Priego ; celui-ci descend de mâle en mâle de Laurent Suarez de Figuorroa , maître de l'ordre de Saint- Jacques , mort en 1409 , qui acquit Feria, dont son petit-fils fut fait comte en 1467, par Henri IV , roi de Castille. Le troisième comte de Priego , petit- fils du premier de mâle en mâle étoit fils de Catherine, fille et héritière de Pierre Fernandez de Cordoue , marquis de Priego. Il hérita de son frère aîné en épousant sa fille unique, qui avoit recueilli le duché de Feria de sa même maison , et de ces ducs de Feria qui firent tant de mal à la France pendant la Ligue et depuis étant gouverneurs du ^Nlilanois. De ce troisième marquis de Priego et duc de Feria vint un fils que Philippe IV fit grand de la première classe , et c'est le grand-père paternel du marquis de Priego qui , par sa femme , sœur aînée du duc de ]Médina-Céli , mort prisonnier sans postérité , a recueilli toutes ses grandessess et sa vaste succession pour son fils, car le père étoit mort dès 1690. Ce fils, qui a épousé une fille du marquis de los Balbazès, en a un qui, par son mariage avec une ^loncade, fille unique du marquis d'Ayetone, a ajouté gran desse sur grandesse et succession sur succession. Il est déjà grand par la mort de son beau-père , et après celle de son père il aura quinze grandesses sur sa tête , qui néanmoins ne lui donneront pas plus de rang qu'une seule. Priego est grandesse du roi Ferdinand le Catholique de 1501 pour Pierre Fernandez de Cordoue, dont la fille la porta, comme on vient de voir, dans Figuerroa .

Vendredis, à Marhj. — Le roi sort tous les jours, le matin et Vaprès-dînée, malgré le grand froid. Il s'amusa l'après-dlnée à voir sur la grande pièce d'eau, qui est Ijieii gelée, une représentation de chasse de cerf, qui divertit

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fort madame la duchesse de Bourgogne et toutes les dames qui avoient suivi le roi à la promenade. Après le souper il y eut bal qui dura jusqu'à trois heures ; le roi y demeura jusqu'à minuit et demi. Monseigneur le duc de Berry alla de grand matin tirer des canards sur la rivière. — L'électeur de Cologne, ayant appris qu'il y avoit un canonicat à Liège vacant, envoya à madame de Dangeau lui dire qu'il lui offroit ce canonicat pour le comte de Lewenstein, son frère, qui est déjà grand doyen à Strasbourg et chanoine à Cologne, et qui a deux belles abbayes en France. Madame de Dangeau n'avoit point pris la liberté de demander ce canonicat ; elle en rendit compte au roi, qui lui commanda de l'accepter, et cela fera plaisir au comte de Lewenstein, parce qu'il demeura souvent à des terres qu'il a près de Liège. L'électeur de Cologne part demain et va passer quelques jours avec l'électeur de Bavière, son frère.

Samedi 7, à Marly, — Le roi fit répéter l'après-dlnée le même divertissement de chasse qu'il avoit eu hier sur la grande pièce d'eau. Monseigneur l'y accompagna; mais les dames n'y furent point, à cause du grand froid qui les avoit incommodées hier. Le soir il y eut musique. — L'électeur de Cologne est parti fort content, et on lui a donné beaucoup d'argent. Il assure que ses troupes seront complètes dans la finclu mois prochain. — Par les nouvelles qu'on a d'Angleterre et de Hollande , il ne paroit pas que les ennemis puissent être en campagne au mois de mars, comme ils nous en avoient menacés après la prise d'Aire. Us disent qu'ils veulent envoyer des secours considérables en Espagne, mais il n'y a point encore de troupes embarquées pour cela. — Le duc de Noailles , à ce que nous a appris M. Planque, aussitôt que Girone eût capitulé, envoya le comte d Esterre, maréchal de camp, en porter la nouvelle au roi d'Espagne, et comme ce comte est d'une des principales maisons de Flandre*, il espère pouvoir obtenir la Toison.

340 lOURNAL DE DANGEAU.

* Dangeau n'en savoit guère d'ignorer que le prince de Robecqiie et le comte d'Esterre son frère étoient d'une branche de Montmorency établie en Flandre. Le prince de Robecque s'attacha au service d'Espagne , où madame des Ursins le prit en grande amitié, lui fit épouser la comtesse de Solre sa cousinf , dont la mère étoit sœur du prince de Bournouville ., et le père Cro\ , lieutenant général assez imbécile , au service de France et chevalier du Saint-Esprit. C'étoit une femme intrigante, singulière, brouillée à la fin avec son mari et son iîis aîné , qui avoient tous deux secoué son joug dont ils s'étoient enfin lassés. Elle aimoit sa fille passionnément , qui n'avoit ni agrément , ni jeunesse , ni bien, et elle fut ravie d'un prétexte de quitter sa famille et de s'en aller trouver sa fille en Espagne et y demeurer avec elle. Elle étoit fort des amies de madame des Ursins, qui lui valut ce mariage et cette délivrance, qui fit 31. de Robecque grand d'Espagne et chevalier de la Toison d'or, et à la fin colonel du régiment des gardes espagnoles, et sa femme dame du palais. Il versa dans un carrosse de suite du roi d'Espagne ; la chute le jeta fort loin et sans apparence de blessure ; mais il ne porta jamais santé pendant le peu de mois qu'il vécut depuis, et mourut d'un abcès formé dans cet effort. Il n'eut point d'enfants. Sa femme et sa belle-mère , qui ne mourut que bien des années après, restèrent en Espagne, et le comte d'Esterre recueillit la grandesse.

Dimanche 8, à Marhj. — Le roi tint le conseil d'Etat , se promena dans ses jardins l'après-dinée et le soir travailla avec M. Pelletier chez madame deMaintenon. Après .souper il y eut bal; la princesse d'Angleterre y vint. Le bal dura jusqu'à troisheures,etle roi y demeurajusqu'à minuit et demi . — Le marquis d'Estrades * est mort à une maison decampagneoùil étoit depuis longtemps. 11 avoit eu le gouvernement de Dunkerque, qu'il vendit à Médavy. Il avoit conservé la charge de maire de Bordeaux, qui vaut 10 ou 1 1 ,000 livres de rente. Le roi donne cette charge au comte d'Estrades, lieutenant général, son fils du premier tit, mais il prend sur cela 4,000 livres de pension pour la veuve, qui est sœur de Blouin, et pour une tille de ce second mariage-là. — On a nouvelle que les cinc[ bataillons que les Angiois avoient dans File de Wight, et qui étoient destinés depuis si longtemps pour passer en Portugal, sont enfin paitis, — Monseigneur, après le conseil, alla dîner à \ ersailles avec madame la princesse de Conty.

FKVRIKR 1711. 341

* Le marquis d'Estrades ctoit lils aîné du maréclial d'Eslrades, célèbre par sou espèce [sic] et plus encore par sa capacité aux négociations. 11 avoit signé la paix à iSimègue, et il envoya le marquis d'Estrades en porter la nouvelle : celui-ci s'amusa a une maîtresse pendant quelques heures , et donna le temps au prince d'Orange , qui etoit outré de la paix et à qui la nouvelle en fut incontinent portée, d'engager surle-champ la bataille de Saint-Denis avec M. de Luxembourg , dans l'espérance de la rompre s'il le battoit. Cela fit un grand tort au marquis d'Estrades, qui a toujours mené une vie obscure. C'étoit un grand homme à mine triste, même patibulaire, fort particulier, avec de l'esprit, peu de commerce et moins d'amis , et fort peu de considération. Il avoit un frère abbé, savant, aimable et fort aimé, qui réussit dans ses ambassades, dont il eut plusieurs, mais qui s'y ruina. Il en porta le poids le reste de sa vie, qu'il passa dans ses bénéfices , et à la fin dans une petite maison de Passy avec deux valets et des livres, pour payer ses dettes. Quand il en fut venu à bout, il se trouva vieux, infirme, |)eu de revenu, accoutumé à cette vie; il y demeura dans la solitude, et y mourut quelque temps après, fort dans la piété.

Lundi 9, à Marly. — Le roi, malgré le vilain temps, se promena dans les jardins , une heure avant et une heure après son dîner. Les jours qu'il n'y a point de bal ici, il y a musique jusqu'au souper, et toute l'après-dinée il y a grand jeu dans le salon. — Maréchal alla à Versailles faire la petite opération à madame la princesse de Conty, qui la souffrit fort patiemment, et qui dit même après qu'elle fut faite : « Quoi ! ce n'est que cela ? J'en suis quitte à Ijon marché. » — Il arriva un courrier de iM. de Villars, mais on ne dit point ce qu'il apporte; ce n'est apparemment que la nouvelle de l'arrivée de ce maréchal en Flandre. — M. Ducasse, qui devoit partir il y a quelques jours, est venu ici de Paris prendre congé du roi. On ne doute pas qti'il n'aille pour ramener les galions. — On croit que quand les forts de Girone seront évacués, que le duc de Noailles s'avancera à Ostalrich et fera un détachement pour prendre Gardonne et Urgel, alin que rien n'empêche la communication avec la France.

Mardi 10, à Marhj. — Le roi fini W conseil de fi -

■M2 lOURJNAL DK DANGEAU.

nances, se promena une heure l'après-dinée, et au retour de sa promenade fit entrer dans son cabinet Nangis, qui est revenu depuis deux jours de Verdun, où le régiment du roi est en garnison. 11 lui fit rendre compte de l'état où est ce régiment, que le roi a fort à cœur de rétablir. Il y manque beaucoup d'officiers et de soldats. Le soir, chez madame de Maintenon, le roi travailla avec MM. Voisin et Desmaretz. Il y eut bal après souper, qui tinità deux heures; le roi y demeura jusqu'à minuit. — On presse fort les Hollandois de faire partir les six bataillons qu'ils ont promis pour entretenir la neutralité de la Basse- Allemagne ; on fait les mêmes instances auprès de la reine Anne pour les six bataillons qu'elle s'est engagée de fournir aussi. — Le prince d'Anhalt-Dessau, général des troupes de Brandebourg , n'est point mort , comme on l'avoit mandé il y a quelque temps.

Mercredi 11, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, et, après le conseil. Monseigneur alla diner à ^'e^sailles chez madame la princesse de Conty. Le roi se promena l'après-dînée dans ses jardins. Le soir il y eut musique et grand jeu l'après-dinée. — On mande d'Espagne que M. de Slaremberg étoit entré dans Barcelone avec le peu de troupes qu'il a pu ramasser, tant du débris de son armée que de ce qu'il avoit laissé en Aragon, et que depuis son entrée à Barcelone il étoit venu à Ostalrich qu'il voudroit bien pouvoir un peu fortifier. Il savoit la capitulation de Girone, et, craignant que quand les forts seroient évacués, ce qui doit avoir été fait le dernierjour du mois , M. de Noailles ne marchât en avant , il a fait faire le dégât depuis Ostalrich jusqu'à Girone. Nous ne croyons pas ici que M. de Noailles soit sitôt en état de s'avancer, parce que sa cavalerie a beaucoup souffert au siège par la disette de fourrage.

Jeudii2, à Marly. — Le roi, a soulever, ordonna que, le 3 du mois prochain, les quatre compagnies des gardes du corps seroient assemblées ici pour y faire la revue

le 5 ; que les brigades qui sont en quartier- du côté de Dreux et de Mantes marcheroient armes et bagages pour aller, après la revue, droit à Saint-Quentin. Les brigades qui sont sur la route de Flandre retourneront pour quelques jours dans leurs quartiers. — Il y eut bal avant souper, parce que le roi d'Angleterre, la reine sa mère et la princesse sa sœur y vinrent. Us soupèrent avec le roi, et après souper retournèrent à Saint-Germain à leur ordinaire. — On chanta à Paris le Te Deum pour la prise de Girone, — Le duc de Fronsac épousa à Paris mademoiselle de Sansac , fille de la duchesse de Richelieu, sa belle-mère. Le mariage se fit dans la chapelle du cardinal de Noailles , oncle de la mariée.

Vendredi 13, à Marly. — Le roi se promena avant et après son diner. Le soir il y eut musique. — Le duc de Duras arriva le matin, qui apporta la nouvelle que les torts de Girone avoient été évacués le 31, suivant la capitulation (1). Notre cavalerie a un peu souffert à ce siège, par la disette des fourrages. M. deStaremberga fait avancer une partie du peu de troupes qui lui restent à Ostalrich , qu'il veut un peu fortifier, et a fait faire le dégât jusqu'à Girone pour nous empêcher d'avancer, s'il est possible, dans le pays. Il a fait brûler toutes les pailles qui étoient dans les villages. Le bruit de ce pays-là est qu'il est arrivé à Barcelone vingt-deux vaisseaux, mais qui n'ont apporté ni soldats, ni munitions de guerre et de bouche, et qu'on croitqu'ils ne sont venus que pour transporter en Italie l'archiduchesse, quelques dames espagnoles qui sont du parti de l'archiduc, et les principaux habi-

(1) '< Le tempsest devenu tellement froid ici que je m'en trouve douMement incommodée. J'ose vous demander, Monsieur, où vous en Oies de votre tôfé. Vous aurez senti la prise de (lirone, car il n'y a jamais eu de meilleur Gaulois que vous, ni un meilleur ami des >oailles. Je ne sache que les Grignan> dont les prospérités i)uissent aussi passer devant, chez la marquise d'Huxelles, cela vous regardant particulièrement. » {Lettre de la marquise d'Huxelles, du t3 lévrier. )

344 JOURJNAL DE DAINGEAU.

lants de Barcelone qui lui sont attachés. Ce bruit mérite confirmation, quoiqu'il soit apparent.

Samedi 14, à Marly. — Le roi se promena durant une heure devant et après son diner. Il y eut bal le soir après souper, qui dura j usqu'à trois heures ; le roi n'y demeura que jusqu'à minuit. — M. de Vendôme avoit détaché Valdecanas pour prendre Morella et le château de Miravete, ce qu'il a très-bien exécuté ; c'étoit une retraite pour les miquelets qui sont toujours fort acharnés contre nous. On croit que M. de Vendôme va marcher à Balaguer, qui apparemment ne se défendra pas. La duchesse d'Arcos, qui avoit suivi l'armée de l'archiduc depuis Tolède jusqu'à Saragosse, est demeurée dans un couvent de cette ville, et la marquise del Carpio, sa fille de son premier mariage avec le marquis deLiche, depuis marquis del Carpio, a continué sa marche, et est à Barcelone où elle a mené sa fille unique, qui doit être héritière du duc d'Albe. Le roi d'Espagne a donné 10,000 francs de pension à madame de Rupelmonde , dont le mari a été tué à l'attaque de Brihuega.

Dimanche 15, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, et, Faprès-dinée, il donna audience dans son cabinet au comte de Bergeyck, qui doit partir bientôt; les uns disent que c'est pour aile en Espagne, et les autres que c'est pour Namur. 11 gouverne toujours les affaires du roi d'Espagne en Flandre. Le roi travailla, le soir, chez madame de Maintenon avec M. Pelletier. — La marquise de la Vallière, qui étoit demeurée à Versailles pour tenir compagnie à madame la princesse de Conty, a la petite vérole, et on l'a transportée de son appartement du château à la ville. On ne laisse personne au château quand ils sont malades de maladies de venin. — Le roi avoit souhaité que le pape voulût approuver des vues qu'il avoit pour M. l'évèque de Tournay, en lui laissant toujours cet évèché, à quoi le roi ne veut pas renoncer. On croit que cela regardoit le gouvernement de l'archevêché de

FEVKIKK 1711. 345

Toulouse; le pape a fait des difficultés là-dessus. Le roi a fait dire à M. deTournay, parle P. le Tellier, qu'il falloit qu'il retournât à son évêché , qu'il auroit beaucoup de choses à y souffrir, mais qu'il l'assuroit qu'il ne le perdroit point de vue^ et qu'il récompenseroit son mérite et sa vertu.

Lundi IG, à Marly. — Le roi ne sortit point, parce qu'il fit un temps horrible tout le jour. Il s'amusa à faire une petite loterie chez madame de Maintenon, l'après-dinée. Il en a déjà fait deux ou trois autres ce voyage-ci, et ce sont des loteries gratis; le roi donne tous les lots. Le soir, chez madame de Maintenon , le roi travailla avec M. de Pontchartrain. Après souper il y eut bal. La princesse d'Angleterre y vint, et à trois heures s'en retourna à Saint- Germain. Madame la duchesse de Bourgogne y demeura encore une heure après. Leroiétoit sorti du bal à minuit. Monseigneur et monseigneur le duc de Bourgogne allèrent diner à Versailles chez madame la princesse de Conty. — Tous les colonels, même ceux qui sont brigadiers, vont recevoir l'ordre de se rendre à leurs régiments dans les premiers jours de mars; cela ne regarde que l'armée de Flandre.

Mardi 17, à Marly. — Le roi tint le conseil de finances; il ti'availla l'après-dinée avec MM. Voisin et Desmaretz. Après souper il y eut grand bal, qui dura jus(pi'à six heures du matin. On fit danser toutes les dames jeunes et vieilles, et le ha\ se passa fort gaiemeuL — On apprend par les lettres de Londres que mi lord Marlborough reviendra encore commander l'armée de Flandre cette année, mais on diminue son autorité dans le commandement. Il ne ])Ourraplus disposer des charges vacantes, et n'aura plus la qualité de plénipotentiaire pour la paix. La duchesse sa femme a donné la démission de sa charge de dame d'honneur do la reine, et cette charge a été donnée à la duchesse deSommerset, etmadame Masham, que la reine Anne honore de ses bontés, sera trésorière des fonds que

34fi JOURiMAL DK DANGEAU.

nous appelons en France les menus plaisirs. Outre cela, la reine a donné à son frère un régiment de dragons.

Mercredi 18, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, et se promena raprès-dlnée, Madauie la duchesse de Bourgogne, en sortant du bal qui ne finit qu'à six heures, alla prendre des cendres et entendre la messe avant que de se coucher ; elle ne se leva qu'à huit heures du soir. Toutes les dames sont un peu fatiguées des plaisirs et des veilles du carnaval. — Le roi fera de demain en quinze jours la revue de ses quatre compagnies des gardes du corps; c'est ici quelle se fera, mais le roi y viendra de Versailles, et il n'y aura point de voyage ici qu'après les fêtes de Pâques. — M. d'Harouïs, intendant de Champagne , demande depuis assez longtemps à être rappelé de son intendance. M. Desmaretz lui avoit écrit très-obligeamment et très-pressamment pour l'engager à y demeurer, parce que le roi est très-content de ses services; mais sa mauvaise santé l'a ol)iigéde demander plus fort que jamais à revenir, et enfin on lui a promis son congé quand les troupes qui sont dans son département en sortiront pour marcher en Flandre , et on a nommé en sa place M. de l'Escalopier, nouveau maître des requêtes.

Jeudi 19, à Marly. — Le roi se promena le matin et Faprès-dinée dans ses jardins , où il fait beaucoup de petits changements, surtout dans les allées qui vont à droite et à gauche aux pavillons. — Le duc d'Uceda, ambassadeur du roi d'Espagne à Rome, où il avoit été envoyé dès le temps du feu roi Charles II, et où il avoit toujours paru fort affectionné aux intérêts de Philippe V, ayant été rappelé de Rome par son maître, étoit demeuré à Gènes, s'est rendu suspect depuis la bataille de Saragosse. Le cardinal Judice, comme ayant donné avis à S. M. C, lui envoya ordre, il y a déjà quelques mois, de revenir en Espagne ; il n"a point oljéi à ses ordres, eta toujours cherché du retardement pour son retour. On a écrit, en dernier lieu, plus pressamment encore pour le faire

revenir sans aucune remise. On ne sait point encore s'il obéira. — M. de la Trémoille, quoiqu'un des plus grands seigneurs du royaume, ayant assez dérangé ses affaires;, a été obligé, par le conseil de la famille de madame su femme, de demander au roi des commissaires pour gouverner son bien. Le roi lui en donne trois, qui n'ont point encore réglé ce qu'on laissera à M. de la Trémoille pour sa dépense.

Vendredi 20, à Marly. — Le roi se promena le matin et l'après-dlnée dans ses jardins , où il s'amusa à faire travailler. — On craint fort le débordement des rivières depuis le dégel, et surtout de la Loire, quia déjà fait de grands désordres depuis quelques mois. — Le roi, qui a beaucoup d'amitié pour une petite demoiselle de Bretagne qui s'appelle Pincré et qu'on nomme ordinairement Jeannette*, qui n'a que treizeans, et que madame de Maintenon a toujours eue auprès d'elle , qui a Ijeaucoup d'esprit, a résolu de la marier. 11 lui avoit déjà fait du bien il y a quelques années; il lui fait de nouvelles grâces en la mariant, et donne à celui qui l'épousera le gouvernement deGuérande, qu'avoit Lanjamet. Madame de Maintenon a choisi pour mari de cette petite fille un fils de madame de Villefort, afin qu'elle fût sous la conduite d'une mère si sage et établie ici. L'on donnera à ce garçon-ci, qui n'est que capitaine d'infanterie, le premier régiment d'infanterie qui vaquera. Madame de Villefort ne sait encore rien du bonheur de son fils; madame de Maintenon le lui apprendra demain en arrivant à Versailles.

* Madame de Villefort ptoit veuve d'un officier- major de place qu\ la laissa sans bien; elle vint demander une pension, et eut quelque recommandation auprès de madame de i^Iaintenou, qui étoit la fennne du monde qui se prenoit le plus par les figures. Madame de Villefort avoit de la beauté avec une grande et belle taille, l'air modeste, affligé et malbeureux. Madame de ^laintenon en fut toucbée, lui fit donner une pension, la prit en protection, la lit ensuite sous-gouvernante des enfants de France , et l'appeloit toujours sa belle veuve. Elle se trouva de l'esprit, de la vertu, du manège, et une figure qui se soutint et qui

348 JOURNAL DE DAJNGEAU.

la soutint. La même aventure , mais qui tient plus du roman , lit la fortune de sa belle-fllle. La mère de cette belle-fille sans pain ni ressource se vint jeter un matin aux pieds de madame de Maintenon avec ses enfants ; elle en eut pitié , en plaça quelques-uns suivant leur âge, et garda celle-ci pour Saint-Cyr. Tandis qu'on en faisoit l'épreuve , et qu'elle attendoit d'être moins enfant pour être reçue, elle demeura chez madame de Maintenon avec ses femmes , et les amusa par son petit caquet; elleétoit jolie et avoit plus d'esprit et d'avisement qu'on n'eu pouvoit attendre de son âge. Madame de IMaintenon s'en amusa à son tour, et le roi, qui la trouva souvent avec madame de ^laintenon , qui la renvoyoit pour ne l'en pas importuner, la caressa et fut ravi de trouver un joli petit enfant qui n'avoit point peur de lui , et qui s'y appri* voisoit. Il s'accoutuma à badiner avec elle , et si bien que lorsqu'il fut question de l'envoyer à Saint-Cyr, il voulut que madame de i^laintenon la gardât. Devenue plus grande, elle n'en devint que plus amusante, et avec une familiarité discrète qui n'alloit jamais à l'importunité. Elle parloit au roi de tout , lui faisoit des questions et des plaisanteries , le tirailloit quand elle le voyoit de bonne humeur, et se jouoit même avec ses papiers quand il travailloit; mais tout cela avec jugement et mesure. Elle en usoit de même avec madame de Maintenon, et se lit aimer de tous ses gens. Madame la duchesse de Bourgogne à la fin la ménageoit et la soupconnoit d'aller dire au roi et à madame de IMaintenon ce qu'elle faisoit dans un cabinet où elle se tenoit les soirs à jouer avec des dames familières qui étoient admises à ce particulier, qui toutes aussi ménageoient fort Jeannette, qui toutefois ne fit jamais mal à personne. Madame de IMaintenon elle-même commença à lui trouver trop d'esprit et de jugement , et que le roi s'y attachoit trop , en un mot à la craindre ; c'est ce qui la détermina à s'en défaire honnêtement par un mariage. Elle en proposa au roi, qui y trouva à tous quelque chose à redire , et cela pressoit encore plus madame de Maintenon. A la fin elle fit celui-ci , et le roi l'agréa ; mais madame de Maintenon y fut attrapée , car le roi déclara bien sérieusement que ce n'étoit qu'à condition qu'elle demeureroit chez elle madame d'Ossy comme elle étoit Jeannette, et il fallut en passer par là. Trop tôt après, elle devint la seule ressource des moments oisifs de leurs particuliers , après la mort de madame la duchesse de Bourgogne. On a déjà vu combien cette princesse aimoit à voir tout et aller partout ; on l'a encore vu depuis peu au mariage de la fille de 'Voisin avec M. de Châtillon ; elle en usa encore de même à celui-ci.

Samedi 21, à Marly. — Le roi partit de Marly à six heures pour revenir ici; il travailla avec M. Voisin. Monseigneur alla dîner à Meudon, et revint ici le soir pour la

FÉVRIER i7H. 349

comédie. Madame la princesse de Conty alla chez le roi; elle est presque guérie de son opération. — On eut des lettres de M. de Vendôme du 7 de Saragosse. L'armée du roi d'Espagne est en marche pour aller sur le Lobregat ; M. de Vendôme la rejoindra incessamment. Il paroit que ce prince veut toujours faire le siège de Barcelone, et, s'il s'y trouve de trop grandes difficultés , il fera au moins celui de Taragone. Quand notre armée sera à Ygualada elle sera à portée de l'un et de l'autre. On assure qu'il aura cent pièces de canon de batterie et quarante mortiers , et toutes les munitions nécessaires pour que toute l'artillerie soit bien servie. — Le roi ôte à M. d'Ârtagnan, des mousquetaires, le commandement des troupes qu'il avoit à Nice et sur le Var, et l'on donne cet emploi à M. le chevalier d'Asfeld. On croit que le roi a été mécontent d'Artagnan , parce qu'il a empêché qu'on eût une connoissance entière du doelde Montgeorges.

Dimanche 22, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État, entendit, l'après-dinée, le sermon du P. Quinquet, qui prêchera tout le carême, et le soir travailla chez madame de Maintenon avec M. Pelletier. Toute la maison royale suivit le roi au sermon. — M. de Beauvilliers a donné à M. de Saint-Aignan, son frère, une des deux charges de premier gentilhomme de la chambre de monseigneur le duc de Berry, et il vendra l'autre. — Le roi d'Espagne offre la grandesse au duc de Noailles, et a donné la Toison au comte d'Esterre, qui lui a apporté la nouvelle de la prise de Girone, et au marquis de Bauffremont, qui étoit allé en Espagne lui reporter la Toison du marquis de Listenois, son frère, tué à Aire. — On mande que M. de Staremberg a abandonné Balaguer, après en avoir retiré la garnison, et le bruit court aussi que le gouverneur de Venasque s'est rendu, faute de vivres. Cette nouvelle mérite contirmation , car Venasque est un des meilleurs chcUeaux de l'Europe, et a toujours passé pour presque imprenable; il est sur les frontières de France.

Lundi '^S, à Versailles. — Le roi prit médecine, comme il la prend tous les mois par précaution. Après son diner, il travailla avec M. de Pontchartrain avant que d'entrer chez madame de Maintenon. — M. de Pontchartrain a eu des nouvelles, par des matelots qui étoient à Barcelone et qui ont été échangés, qu'il avoit péri à la vue de Barcelone trois vaisseaux de guerre et plusieurs autres petits bâtiments qui venoient du Port-Mahon à Barcelone. On prétend même que ces vaisseaux ne venoient pas pour apporter des munitions ni des troupes, mais pour embarquer l'archiduchesse, qu'on dit qui veut retourner en Italie. Ces nouvelles ont besoin de confirmation. On mande d'Espagne que le gouverneur du château de Venasque s'est rendu n'ayant point de vivres; cette nouvelle étoitdéjà venue hier par un autre endroit; cependant on en doute fort encore. — Le prince François de Médicis, qui avoit quitté le chapeau de cardinal pour épouser la princesse de Guastalle, est mort. Le roi en prendra le deuil quand l'envoyé de Florence, qui est ici, en aura donné part. Ce prince s'étoit réservé près de 30,000 francs de pension sur l'abbaye de Saint-Amand, qui reviennent au cardinal de la Trémoille.

Mardi 2i, à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances, et travailla ensuite avec M. Desmaretz ; il ne sortit point l'après-dinée et travailla avec M. Desmaretz et M. Voisin. — Les colonels et brigadiers de l'armée de Flandre ont ordre de se rendre à leurs régiments le 15 du mois prochain. — Les Tarlares ont déjà fait une irruption en Pologne, et on croit qu'ils seront bientôt suivis du palatin de Rio vie et du roi de Suède. Le Grand Seigneur doit marcher à Andrinople au commencement du mois prochain. Tous ces mouvements occupent fort la cour de Vienne et les alliés. Le khan desTartares, dans une conversation qu'il eut avec M . des Alleurs, lui témoigna un grand attachement pour la France, et pour la personne du roi en particulier. Il lui dit qu'un de ses grands cha-

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grinSj c'étoit de ne l'avoir jamais vu , et de quasi ne pouvoir jamais espérer de le voir ; mais que ce qui l'en consoloit un peu, c'est qu'il espéroit de voir bientôt ses ennemis, et parla ne lui être pas tout à fait inutile.

Mercredi 25, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État, et entendit le sermon l'après- dinée. Monseigneur, au sortir du conseil, alla dîner à Meudon , où il demeurera jusqu'à mardi. Madame la Duchesse, qui est à Paris pour solliciter son procès contre ses belles-sœurs , alla diner avec Monseigneur, y mena les princesses ses filles et retourna coucher à Paris*. — Dupont, qui comi^iande à Pampelune, écrit qu'on lui mande de Catalogne que l'archiduc et l'archiduchesse se sont embarqués le 7 à Barcelone pour aller au Port-Mahon ; mais on doute fort de cette nouvelle , car on n'en a aucun avis, ni par M. de Vendôme, ni par M. de Noailles, de qui on a reçu des lettres de Girone du 15. — H y a tous les jours ici, ou comédie ou grand jeu chez madame la duchesse de Bourgogne. — Le chevalier de Froulay, ancien colonel, mais d'un petit régiment et d'ailleurs assez incommodé , a vendu son régiment depuis quelques mois au chevalier Tiraqueau qui en étoit major.

* Madame la Duchesse , d'une part, et madame la princesse de Conty et madame du IVIaine ses belles-sœurs, d'autre, soUicitoient de porte en porte à Paris leur procès de la succession de M. le Prince. Elles avoient de fort grands et beaux carrosses et fort pesants. Les conseillers de la grande chambre , ainsi que les présidents a mortier, épars dans tous les quartiers de Paris , crevoieut les chevaux de ces carrosses avec ces grands carrosses fort remplis de leurs armes, et fort chargés de pages et de laquais [sic] ; cela leur fit prendre [l'habitude] dy mettre six chevaux. La première des trois qui s'en avisa fut bientôt imitée des deux autres. Comme ces sollicitations furent suivies avec vivacité et à diverses reprises , cet usage des six chevaux continua. Cela parut nouveau, et à la fin la nouveauté leur sembla une distinction qu'elles ont depuis conservée daus leurs visites. Telle est l'époque des princesses du sang d'aller à six chevaux dans Paris. Le roi et la reine, laiit qu'ils y ont demeuré , Monsieur et Madame , qui y passoieut toujours quelque temps tous les ans , et qui sortoient ou pour visites ou |)0ur dévotions ,

352 JOURNAL DE DANGEAIT.

n'ont jamais été qu'à deux chevaux par la ville, et quand le roi et, dans les derniers temps, madame la duchesse de Bourgogne, alloient à la paroisse de Versailles pour leurs pàques ou pour les deux Fètes- Dieu , jamais leurs carrosses n'ont été qu'à deux chevaux. Personne n'a ni droit ni défense d'aller à six chevauv par Paris , mais tant est procédé que c'est maintenant passé en distinction des princesses du sang qu'aller par Paris à six chevaux, c'est-à-dire de n'y aller plus autrement. Madame de Guise, fille de Gaston, avoit été l'époque au\ princesses du sang d'aller à deux carrosses et d'ôter la housse des leurs , et c'est ainsi que tout s'augmente et se confond.

Jeudi 26, à Versailles. — Le roi dîna de bonne heure ei nlla se promènera iMarly d'où il ne revint qu'à la nuit. — l.e maréchal de Tessé apporta le soir au roi une lettre du maréchal de Choiseul qui supplie S. M. de trouver bon qu'étant fort vieux et fort incommodé il envoie laconnétablie chez le maréchal de Villeroy, qui est le plus ancien des maréchaux de France après lui. Le maréchal de Choiseul est dans sa soixante et di.x-neuvième année, et ne voit quasi plus. — Le roi a fait cinq maréchaux de camp dans l'armée de M. de Noailles dont nous ne savions que

M. Planque; les autres sont : — Le roi donna

ordre au duc de Guiche pour la revue du régiment des gardes, qui se fera ici le 10 de mars, et ensuite on les fera marcher en Flandre.

Vendredi 27, à Versailles. — Le roi dina de bonne heure et alla encore àMarly. — Le comte de Froulay^ qui a un petit régiment d'infanterie , achète le Royal-Comtois 70,000 livres de M. d'Auchy. 11 vendra le régiment qu'il avoit 10,000 francs. — Mademoiselle de Nesle , sœur du marquis de Nesle, épouse un cadet des princes de Nassau-Siegenqui n'a aucun bien. Il a une petite charge dans les gardes du roi dEspagne*. — Il y a quatre lieutenants généraux de l'armée de Flandre qui vont assembler de petits corps : Saint-Frémont sous Guise , Coigny auprès de Noyon, Balivière sous Condé, et Mézières en deçà de la Somme. Tous les officiers généraux qui doivent servir en Flandre ont reçu des lettres tl'avis pour se tenir

prêts. — M. de Staremberg- presse l'empereurde le rappeler de Catalogne, mais on ne lui a point voulu permettre de revenir. — Le grand procès de M. le Duc contre les princesses, ses tantes, sera achevé de juger dans la semaine qui vient. M. Joly de Fleury, avocat général , parlera mardi et jeudi, et dès qu'il aura donné ses conclusions on terminera l'affaire.

* Ce mariage ne fut ni heureux ni vertueux. Grande pauvreté , haine et séparation prompte , nul rang ni honneurs , et force tristes scènes dans le monde.

Samedi 28, à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances, alla se promener l'après-dinée à Trianon et travailla le soir avec M. Voisin. Monseigneur le duc de Bourgogne, madame la duchesse de Bourgogne, monseigneur le duc de Eerry et madame la duchesse de Berry allèrent dineràMeudon avec Monseigneur, et revinrent ici pour le souper du roi. On ne doute plus que madame la duchesse de Berry ne soit grosse. — L'abbé de Tessé , fils du maréchal et qui étoit à Lyon depuis quelque temps , s'est marié, à ce qu'on dit , à la fdle d'un nommé Nicolas, qui a été caissier de Samuel Bernard, et qui a emporté beaucoup d'argent à Genève. Samuel Bernard prétend que cet homme-là lui doit 500,000 écus, — Le marquis de Léganez mourut le matin à Paris. Il n'a point d'enfants ; le comte d'Altamira sera son héritier. Il étoit général de l'artillerie en Espagne, gouverneur duBuen-Betiro, et président du conseil des Indes. Le roi d'Espagne ne lui avoit point ôté ses charges, mais il les faisoit exercer par commission *.

* Le marquis de Léganez étoit issu de mâle en mâle d'Etienne Domingo, favori d'Alphonse X , roi de Castille et de Chimène Blasquès d'Avila, dont leurs enfants laissant le nom de Domingo prirent celui d'Avila. Le second lils de ce mariage épousa Agnès , fille de Louis Gonçalez de Guzman , maître de Tordre de Calatrava, dont les enfants laissant le nom d'Avila prirent celui de Guzman. T.e petit-fils du cadet de ce mariage fut fait marquis de Léganez et grand d'Kspagne en 1027, et fut

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gendre du fameux Ambroise Spiûola, et il a commandé les armées d'Espagne en Italie et en Catalogne. Celui-là fut père du second marquis de Léganez, mort en 1667, et le fils de ce dernier est le marquis de Léganez dont il s'agit , qui a été vice-roi de Catalogne , gouverneur général du ÎMilanez , capitaine général de l'artillerie d'Espagne et gouverneur de Buen-Retiro. Il avoiteu toute sa vie un grand attachement pour la maison d'Autriche , et ne le put cacher à l'avènement de Philippe V à la couronne, auquel sous divers prétextes il ne voulut pas prêter serment. D'ailleurs il eut une conduite sage et unie ; mais il déplut à madame des Ursins, qui fit accroire à S. M. C. qu'il assembloit des armes dans le Retire et dans quelques couvents. Il fut an-êté et envoyé en France , où il fut mis à Vincennes. Jamais il n'y a eu ni informations , ni encore moins de preuves sur quoi que ce soit contre lui, et à la longue on fut honteux de l'avoir arrêté. Il prêta enfin serment à Paris entre les mains de l'ambassadeur d'Espagne ; sa grandesse passa au comte d'Altamira , de la maison de [Moscoso.

Dimanche 1" mars, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État , entendit le sermon l'après-dînée et travailla le soir chez madame de Maintenon avec M. Pelletier. Monseigneur vint au conseil et retourna dîner à Meudon, — M. de Tourville avoit eu l'agrément du régiment de Vérac, mais ils n'ont pu s'accommoder sur la manière des payements, M. de Caylus , fils de madame de Caylus, achète ce régiment 5^000 francs, moins que n'en vouloit donner M. de Tourville ; mais M. de Vérac est content de la manière du payement, et M. de Caylus vendra son enseigne de gendarmerie, dont il compte d'avoir 55,000 francs. — M. le cardinal deNoailles a commandé au supérieur du séminaire de Saint-Sulpice d'ôter de la maison deux abbés, dont l'un est neveu de l'évêque de la Rochelle, et l'autre neveu de l'évêque de Luçon. Les jésuites sont fort amis de ces deux évêques, et sont affligés de l'ordre qu'a donné ce cardinal. On craint que cela n" achève de les brouiller*. — Par les dernières nouvelles qu'on a eues d'Espagne, on a su que Balaguer n'étoit point évacué. M. de A'endôme envoie Valdècanas pour l'attaquer, et on no doute ])as, dès que nos troupes s'a])procheront,que la garnison ne se retire. — Madame la prin-

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cesse deConty, qui se porte bienprésPTitfrnent. ;illa dineià Meudon avec Monseigneur,

* T^a funeste affaire de la (Constitution Inigenitus^ sous laquelle i^émissent encore l'État et l'Église de France, qui a tant fait de prodigieuses et de toutes sortes de fortunes , qui a produit tant de confesseurs et même de martyrs , et dont les vastes et terribles replis embrassent presque toutes choses et qui en paroissentle moins à portée , forme un corps d'histoire à part si vaste et si suivi que ces additions se contenteront de quelques éclaircissements légers au\ occasions qui ne pourront s'en passer. Le P. le Tellier si engagé , et personnellement et par sa compagnie , dans les affaires de la Chine , les vit avec frémissement dans une situation à ne pouvoir s'en retirer, sans quelque change assez puissant pour occuper le pape tout entier, et mettre la cour de Rome dans la nécessité d'avoir ua besoin si continuel de son crédit qu'elle se trouvât forcée à quitter prise sur la Chine , pour ne plus penser qu'à ses plus chers intérêts. Il voyoit aussi avec le dernier dépit la vénération du roi, de la cour, de tout Paris et de toute l'Église de France pour le cardinal de JNoailles. Les jésuites le regardoient cx)mme un ennemi , parce qu'il u'étoit ni à eux, ni placé de leur main , ni dans la nécessité de leur dépendance. Son crédit balancoit le leur dans la distribution des bénéfices; ils TavoieuttAté plus d'une fois et eu dernier lieu poussé à la destruction de Port-Pioyal. Cette complaisance que le roi avoit obtenue , et où ils avoient mis tout leur crédit auprès du roi , avoit aliéné beaucoup de gens du cardinal , ce qu'ils avoient fort désiré, et le leur avoit fait reconnoître plus timide qu'ils ne l'espéroient. C'est ce qui les détermina à le pousser de plus en plus, et à choisir le livre du P. Quesnel pour exciter tout l'orage qu'ils méditoient, pour abattre de plus en plus le cardinal qui l'avoit approuvé, eu cas qu'il l'abandonnât , ou l'embarrasser lui-même dans le tourbillon qu'ils préparoient, s'il prenoit le parti de le soutenir. Telle est la véritable clef de l'affaire de la Constitution , que la nature des attaquants qui se promettent tout et par toutes sortes de voies, maîtres en peu des châtiments et des récompenses , et celles des attaqués se défendant tous par leur amour pour la vérité, pour la paix , pour l'édification , leur pureté et leur délicatesse de conscience , leur état de persécution , de souffrance , d'oppression , leur balance continuelle de charité, et de nécessité ii l'égard de leurs ennemis, a portée aux excès, sans bout et sans fin , qui donne depuis vingt-cinq ans un spectacle si terrible.

Lundi 2, à Versailles. — Le roi dina de l}nnne heure et alla se proinenei'à Marly ; le soir il travailla avec M. dr

Pontchartrain chez madame de Maintenon. — M. le maréchal de Yillars arriva de Flandre ; le roi l'entretiendra demain après son dîner. — Les vaisseaux anglois, partis de l'ile de Wight , sont arrivés dans la rivière de Lisbonne , où ils ont porté cinq ou six bataillons; mais les vaisseaux qui étoient partis d'Irlande, quiportoient aussi des troupes en Portugal, ont été battus d'une assez violente tempête, qui a jeté quelques-uns de ces bâtiments sur nos côtes, avec une partie des troupes qui y étoient embarquées , et on ne sait ce qu'est devenu le reste de leur flotte. — On mande de Saragosse que le roi d'Espagne ira bientôt joindre son armée , que la reine retournera à Madrid avec le prince des Asturies, et que madame desUrsins ira prendre les eaux de Bagnères. M. de Noailles gardera dans son armée , en comptant ce qu'il a déjà, vingt-six bataillons et trente-six escadrons, et renverra les autres en Daupbiné , et on compte qu'avant la fin de ce mois il joindra M. de Vendôme.

Mardi 3 , à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances, et l'après-dinée donna une assez longue audience au maréchal de Villars , qui lui rendit compte de l'état où il avoit trouvé les troupes , les places et les magasins, dans la tournée qu'il a faite en Flandre. Le roi ne sortit point, et le soir il travailla chez madame de Maintenon avec MM. Voisin et Desmaretz. Monseigneur revint de Meudon. — L'avocat général a commencé à parler sur le procès de M. le Duc avec mesdames ses tantes ; jeudi il achèvera de parler, et l'affaire sera jugée. — Madame la duchesse de Bourgogne se trouva un peu incommodée et ne put pas souper avec le roi , mais cela n'empêcha pas qu'elle n'allât après souper dans le cabinet du roi. — Le roi a choisi le comte d'Estrades, lieutenant général, pour commander cette année les troupes qui sont sur la Somme, comme Sailly les a commandées l'année passée durant la campagne.

Mercredi h, à Versaille.^, — Le roi tint le conseil d'Etat,

alla l'après-dinée au sermon, et après le sermon alla tirer dans son parc. Madame la duchesse de Bourgogne, qui s'étoit trouvée un peu incommodée , n'alla point au sermon. -^ Madame de Chevreuse demanda au roi un brevet de retenue sur la charge de lieutenant des chevau-légers qu'a le vidame son fils. Quand le roi donna cette charge au vidame après la mort du duc de Montfort, son frère aine, ce fut à condition qu'il donneroit 100,000 écus aux enfants du duc de Montfort. Il en a payé 80,000 francs; et comme tout son bien est substitué , s'il venoit à mourir les enfants du duc de Montfort perdroientles 220,000 livres qui restent à payer, et le roi a eu la bonté d'accorder les 220,000 livres de brevet de retenue. — M. le marquis de Saint-Germain-Beaupré, gouverneur de la Marche, marie son fils aîné avec mademoiselle de Persan-Doublet , à qui on donne 360,000 francs et beaucoup de nourriture. Elle en aura encore davantage après la mort du père et de la mère. Outre cela elle n'a qu'un frère qui n'est point marié. Le roi a permis à M. de Saint-Germain de donner son gouvernement à son fils.

Jeudi 5 , « Versailles. — Le roi dina de bonne heure, et alla à Marly, où il fit la revue des quatre compagnies des gardes du corps et des grenadiers à cheval. — M. de Conflans, qui avoit acheté le régiment de dragonsde Poitiers 86,000 francs , se trouvant par sa mauvaise santé hors d'état de continuer le service , a revendu ce régiment 70,000 francs à M. de Coefmen. — On mande de Dantzick que la déclaration de guerre que les Turcs ont faite aux Moscovites a obligé leczar de retourner à Moscou, et qu'il étoit parti de Pétersbourg sur la fin de janvier. Le duc de Courlande , qui avoit épousé sa nièce étant mort, ne vouloit pas que le duc Ferdinand de Courlande se mit en possession de ce duché jusqu'à ce qu'on sût si la duchesse de Courlande, sa nièce, étoit grosse. On mande aussi que les Moscovites se sont fait ouvrir par force les portes de Cracovie, quoique les troupes polonoises

358 JOUR?iAL D?: DANGEATJ.

qui étoient dedans s'y opposassent. — On a reçu à Vienne des lettres de Constantinople du 8 janvier, qui marquent que le Grand Seigneur arme une flotte de deux cent cinquante voiles, sur laquelle on embarquera vingt mille hommes.

Vendredi 6 , à Versailles. — Le roi dîna de bonne heure, et alla encore àMarly faire la revue de ses gardes du corps; après quoi il les renvoya dans leurs quartiers, la marche des troupes étant différée depuis l'arrivée du maréchal de Villars, qui a trouvé en Flandre que rien ne pressoit et qu'il seroit inutile de mettre les troupes de si bonne heure en campagne. — Le roi d'Espagne a faille prince de Santo-Buono, qui est son ambassadeur à Venise, grand de la première classe. — Par les dernières lettres qu'on a ici de Constantinople , le Grand Seigneur en devoit partir au commencement de mars pour aller à Andrinople, et de là il doit passer en Moldavie, où il assemblera sa principale armée.

Samedi 7, à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances , alla se promener l'après-dînée à Trianon et travailla le soirchez madame de Maintenon avec M. Voisin. — M. de Beauvilliers , à qui le roi a laissé la disposition des deux charges de premiers gentilshommes de la chambre de monseigneur le duc de Berry, en a donné une à M. de Saint-Aignan, son frère. — On a des lettres de Saragossedu 2i février qu'un courrier du marquis de Valdecanas avoit rapporté que, le 23 au matin, les ennemis avoient abandonné Balaguer, voyant que nos troupes s'approchoient pour attaquer cette place et qu'il en étoit sorti deux ou trois cents hommes en fort mauvais état, qu'on les avoit suivis dans la montagne , et qu'on en avoit pris quelques-uns. Le bruit qui avoit couru que M. de Staremberg avoit al^andonné cette place il y a longtemps ne s'étoit pas trouvé vrai. Il est arrivé à Peniscola plusieurs vaisseaux chargés de ])lé, à qui on fera remonter l'Ébre pour remplir les magasins de Tortose et de Me-

MARS 1711. 3ÔU

quinença ; cela aidera fort à la subsistance de notre armée.

Dimanches, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'Etat, entendit le sermon l'après-dînée, alla ensuite tirer et travailla le soir avec M. Pelletier chez madame deMaintenon. — M. le duc de Beauvilliers vend l'autre charge de premier gentilhomme de la chambre de monseigneur le duc de Berry 170,000 francs à M. de Béthune , gendre de M. Desmaretz. — M. le duc de Noailles a pris les forts des Mèdes et de... qui sont sur le Ter au-dessous de Girone; cela met en sûreté toutes les troupes qui sont en quartier en ce pays-là. Il a fait repartir les troupes qui retournent en Dauphiné. Le roi a trouvé bon qu'il acceptât la grandesse que le roi d'Espagne lui donne ; mais il a déclaré en même temps qu'il ne donneroit plus cette permission-là à aucun de ses sujets.

Lundi 9, à Versailles. — Le roi dina de bonne heure et alla se promener à Marly ; il ne travailla point le soir avec M. de Pontchartrain , quoique ce fût son jour ; il le remit à mercredi. — Le bruit est répandu en Hollande que le prince héréditaire de Hesse-Cassel épousera la princesse, sa^urduroi de Suède, et les alliés craignent, si ce mariage se f ai soit, que ce prince, devenant beau-frère du roi de Suède, ne retirât les troupes qu'il a dans leur armée et qu'il ne se retirât lui-même , ce qui seroit une grande perte pour eux , car c'est un prince fort estimé. I^es Hollandois et les Anglois avoient espéré que le roi de Suède consentiroit à la neutralité de la basse Allemagne; mais il paroit fort éloigné de donner ce consentement-là, ce qui obligera les alliés d'envoyer un corps considérable en ce pays-là. Les troupes de Suède que le général Ci'assau commande de ce coté-là grossissent tous les jours; il a déjà plus de vingt mille hommes dans son armée , et en attend encore dix mille que la régence de Suède lui doit envoyer.

Mardi 10, à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances ; l'après-dinée il lit la revue des gardes fran-

çoises et suisses qui sont plus que complets, et que le roi trouva plus beaux que jamais. Ils n'ont point encore ordre de partir. Le roi étoit dans la cour du château dans une petite calèche, et les vit passer par compagnies. Monseigneur étoit dans une autre calèche derrière le roi , monseigneur le duc de Bourgogne à pied auprès de la calèche du roi , et madame la duchesse de Bourgogne sur un balcon de madame de Maintenon. Après la revue il alla se promener dans les jardins, et le soir il travailla avec MM. Voisin et Desmaretz. — L'ablîé de Tessé a avoué au maréchal son père qu'il avoit épousé la fille de Castan à Genève. Le père de la fille dit qu'il lui donnera 4 ou 500,000 écus, et on croit qu'il le pourroit faire aisément si ses affaires étoient accommodées avec Samuel Bernard. Le maréchal de Tessé est fort fâché de ce mariage, et a fait partir son fils de Paris, et ne Fa plus voulu voir, dès qu'il a cru le mariage fait. L'abbé de Tessé avoit une fort belle abbaye.

Mercredi 11 , à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État, entendit le sermon l'après-dinée et travailla le soir avec M. de Pontchartrain ; il n'y avoit point travaillé le lundi, quoique ce fût son jour. — Le mariage de mademoiselle Pincré avec M. de Villefort se fit le soir dans la chapelle. Le souper fut chez madame Voisin, elles mariés couchèrent chez madame de Villefort, la mère, qui leur cède son appartement. Madame la duchesse de Bourgogne donna la chemise à la mariée, qui s'appellera madame d'Ossy. Son mari repartira dès demain pour s'en aller en Flandre. — On mande d'Espagne que M. de Vendôme fait attaquer Cardonne par M. de Valdecanas, et qu'il est toujours dans la résolution de faire le siège de Barcelone à la fin d'avril ou au commencement de mai; que toutes les troupes des Espagnols sont recrutées, bien habillées et bien armées; cependant on ne croit point ici que M. de Vendôme doive entreprendre ce siége-là. M. de Noailles a renvoyé sa cavalerie dans

le pays de Foix parce qu'il n'y a nul fourrage à dix lieues autour de Girone , et il la fera revenir au mois de mai quand elle sera un peu rétablie.

Jeudi 12, à Versailles. — Le roi dina de bonne heure et alla à Marly, d'où il ne revint qu'à la nuit. — Il arriva un courrier de Flandre, et le bruit se répand que c'est le comte de Bergeyck qui a envoyé ce courrier, et que ce comte va du côté d'Anvers sous prétexte de vendre des terres qu'il a de ce côté-là , pour aller ensuite s'établir tout à fait en Espagne , et ceux qui croient que ce n'est là qu'un prétexte s'imaginent qu'il y va pour quelque négociation secrète. Peu de jours nous apprendront davantage ; ce qu'on sait sûrement de Flandre , c'est que l'infanterie des ennemis n'est point recrutée, que leurs troupes ont été assez mal payées cet hiver, et qu'ils ne songent pas encore à mettre en campagne. — Le ministre du roi de Suède, qui est à la Haye, a rendu aux Etats Généraux une lettre du roi son maître, par laquelle il leur a déclaré que bien qu'il consente à la neutralité qu'ils proposent pour l'Allemagne, il regardera comme ses ennemis ceux qui enverront des troupes pour cette neutralité.

Vendredi 13, à Versailles. — Le roi travailla le matin avec son confesseur ; l'après-dinée il entendit le sermon et entra de bonne heure chez madame dr, Maintenon ; il ne sortit point de tout le jour. Madame la duchesse de Bourgogne n'alla point' au sermon parce qu'elle se trouva assez incommodée d'une tluxion d;uis la tète; elle est fort sujette à de grands maux de dents, — Le procès de M. d'Antin pour le duché d'Épernon est remis après la Quasimodo. — La nouvelle (|ui étoit venue d'Espagne que le château de Venasque s'étoit rendu ne s'est pas trouvée véritable , et M. de Vendôme a détaché quelques troupes sous Mahoni pour aller faire ce siège. — H y a des lettres de Dantzick qui parlent d'une proposition d'accommodement du comte Siniaski, grand général de

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la Pologne, et qui commande l'armée confédérée avec le roi Stanislas.

Samedi W, à Versailles. — Le roi tint conseil de finances ; Taprès-dinée , il travailla avec M. Voisin. Il ne sortit point encore de tout le jour; il est fort rare qu'il soit deux jours sans sortir. Monseigneur alla diner à Meudon, où il demeurera huit jours. Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne y allèrent diner avec lui et revinrent ici pour le souper du roi. Madame la duchesse de Berry n'y alla point parce que sa grossesse continue ; on ne veut pas qu'elle aille en carrosse. — Le maréchal de Choiseul est à l'extrémité; il a reçu tous ses sacrements , et on n'attend que le moment de sa mort. Il meurt avec une grande fermeté et digne delà vie qu'il amenée; il meurt sans être malade, et est regretté de tout le monde. Il étoit pauvre, et sa pauvreté lui faisoit honneur. Il étoit le doyen des maréchaux de France, et il en restera encore dix-sept, dont le maréchal de Villeroy est le plus ancien.

Dimandie 15, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'Etat, entendit le sermon laprès-dinée , alla tirer ei^suite, et le soir travailla chez madame de Maintenon avec M. Pelletier. Monseigneur fut saigné à Meudon ; son chirurgien le manqua deux fois ; Monseigneur lui donna l'autre bras, et il le saigna fort bien. Le roi, en sortant du sermon, apprit la mort du maréchal de Choiseul *. 11 avoit le gouvernement de Valenciennes, et le roi, étant le soir chez madame de Maintenon, envoya quérir M. Voisin, et lui dit que, pour éviter que beaucoup de gens lui demandent ce gouvernement, il en vouloit disposer sur l'heure, et qu'il le donnoit au chevalier de Luxembourg-, qui y commande actuellement et qui est déjà lieutenant général de Flandre. — Le fameux Despréaux Boileau *" mourut hier à Paris. Il étoit de l'Académie françoise. Quoiqu'il eut fait beaucoup de satires, c'étoit un des meilleurs hommes du monde.

* Les iMéinoires parleut si bien et si vrai de ce wiaréchal de Choiseul qu'ils ne laissent rien à dire à ces additions , qui ue sont faites que l)our éclaircir le laconisme froid et ablitique des Mémoires. Un plus honnête homme que celui-là n'étoit point ué, ni un meilleur. M le Prince en fit toujours grand cas pour la guerre, où sa vertu connue à la cour et dans le monde fut toujours universellement aimée. Ses mauvais yeux le raccourcirent ; il mourut en homme de bien.

** Dangeau regardoit Boileau comme un bon homme , parce que ce satirique l'aToit loué. Tous les satiriques de profession louent bassement les gens eu place ou en faveur.

Lundi 10, à Versailles. — Le roi dina de bonne heure et alla se promener à Marly; au retour, il travailla avec Al. de Pontchartrain chez madame deMaintenon. — Le chevalier de Maulevrier, lieutenant général, qui étoit un des inspecteurs d'infanterie de Flandre, a obtenu du roi la permission de quitter son inspection, et le roi l'a donnée à M. d'Aubigné, colonel du régiment royal et brigadier. — M, de Béthune, qui a acheté une des charges de premier gentilhomme de la chambre de monseigneur le duc de Berry, a permission de vendre le régiment d'infanterie de la Heine, dont il étoit colonel.

Mardi il, à Versailles. — Le roi tint le conseil de linances, alla tirer l'après-dinée, et le soir travailla chez madame de Maintenon avec MM. Voisin et Desmaretz. — L'envoyé de Florence donna part au roi le matin de la mort du prince François de Médicis. La cour en prendra le deuil vendredi, qu'on portera jusqu'à Pâques. — Monseigneur prit médecine à Meudon. — Le roi de Suède in- «piiète fort les alliés depuis la déclaration qu'il a fait faire aux États généraux. On prétend qu'ils veident engager le roi Auguste de renoncer pour la seconde fois àla couronne (le Pologne, pour éloigner la guerre de ce pays-là.

Mercredi 18, à Versailles. — La roi tint le conseil d'Etat, entendit le sermon l'après-dinée, et puis alla se promener dans les jardins. Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne allèrent le joindre à la promenade. — On a des lettres de Pampelune, qui

364 JOURNAL DE DAJNGEAU.

purtent que M. de Stanhope, qui commandoit les troupes angloises en Espagne, et qui fut pris dans Brihuega, ayant été mené à Valladolid avec beaucoup d'autres officiers pris à la même affaire , et qu'on avoit laissés dans Valladolid sur leur parole , avoient voulu se sauver en Portugal, qu'on les avoit arrêtés et pris des armes qu'ils avoient achetées, et qu'on envoyoit M. de Stanhope dans le château de Pampelune.

Jeudi 19, à Versailles. — Le roi dîna de bonne heure, et alla se promener à Marly. Madame la duchesse de Bourgogne alla dîner à Meudon avec Monseigneur, qui la mena après diner à Paris à l'opéra, et après l'opéra Monseigneur retourna à Meudon, et madame la duchesse de Bourgogne revint ici. Madame la duchesse de Berry, qui est grosse, n'a pas suivi madame la duchesse de Bourgogne ; on ne veut pas qu'elle monte en carrosse, et Monseigneur le duc de Berry demeura ici pour lui tenir compagnie, — Les ennemis disent toujours qu'ils feront passer des troupes d'Italie à Barcelone, mais cela ne pourra pas être sitôt, car les vaisseaux qui les doivent transporter ont été battus d'une rude tempête qui les a obligés de se retirer à Port-Mahon pour se radouber.

Vendredi 20, à Versailles. — Le roi travailla le matin avec le P. le Tellier ; il alla raprès-dinée au sermon, et ensuite se promena dans les jardins. — Ce qu'on mandoit de Vienne de l'accommodement des mécontents et de la prise de Cassovie ne s'est pas trouvé véritable. Cassovie se défend fort bien; il est même entré du secours dans la place, et à Vienne on commence à ne plus espérer d'accommodement. Quatre-vingt mille Tartares sont entrés dansl'Ukraine. Le palatin de Kiovie est entré en Pologne avec quelques troupes, et tout se prépare à une grande guerre en ce pays-là, qui embarrasse fort les alliés, qui ne sont point encore déterminés sur les troupes qu'ils enverront pour la neutralité de la basse Allemagne.

Samedi 21, à Versailles. — Le roi tint le conseil de

finances; il alla tirer l'après-dinée, et travailla le soir chez madame de Maintenon avec M. Voisin. — Il arriva un courrier d'Espagne et il paroit que M. de Vendôme songe toujours à faire le siège de Barcelone; il a son artillerie prête. On avoit demandé aux Biscayens cinquante mille outils en payant; ils en ont envoyé cent mille dont ils n'ont point voulu prendre d'argent; ils les font même voiturer à leurs dépens. Le duc de Noailles ira trouver le roi d'Espagne à Saragosse pour concerter les mesures qu'il faudra prendre pour la jonction des troupes, et il fait faire le siège de la Seu d'Urgel par Muret, lieutenant général. — Monseigneur revint le soir de Meudon, où il a demeuré huit jours.

Dimanche 22, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État; l'après-dinée il entendit le sermon , où étoit toute la maison royale; après le sermon il alla tirer, et le soir il travailla avec M. Pelletier chez madame de Maintenon. — En sortant du sermon , le roi apprit la mort du fils aîné du maréchal de Boufflers, à qui le roi avoit donné le gouvernement de Flandre après la belle défense que le maréchal son père avoit faite à Lille. II ne lui reste plus qu'un fij^ qui n'a que quatre à cinq ans; celui qui vient de mourir en avoit quatorze. Son pauvre père est inconsolable ; il n'avoit point vu son fils durant sa maladie parce qu'il avoit le pourpre, et que le maréchal doit entrer en quartier de capitaine des gardes le 1*"^ avril. On vint lui dire que son fils étoit à l'extrémité ; il ne put résister à lenvie de le voir, et à peine fut-il entré dans la chambre qu'il le vit expirer.

Lundi23, à Versailles. — Le roi dina de bonne heure, et alla se promener à Marly ; au retour il travailla chez madame de Maintenon avec M. de Pontchartrain . — Le canton de Schwitz a fait le procès à Massener sur l'enlèvement du grand prieur et sur une insulte qu'il a faite sur leur territoire à Merveilleux, secrétaire du roi, servant auprès de l'envoyé de France aux Grisons, Ils

ont même mis la tête de Massener à prix, et ont confisqué ses biens. — On mande de Londres du 13 de ce mois qui n'est que le 2, à la laçon de compter en Angleterre, que le nommé Scheppin , membre de la chambre basse, avoit fait une harangue le jour de devant, dans laquelle il dit, en parlant du feu roi Jacques, que ç'avoitété le meilleur roi qui eût jamais monté sur le trône ; qu'à la vérité il étoit trop honnête homme et trop sincère pour un roi d'Angleterre; que sa bonté avoit été scandaleusement trahie par des fripons auxquels il se fioit, lesquels, à la honte éternelle de l'Angleterre, avoient été récompensés de leurs trahisons et de leurs infamies, pendant que le prince a été puni, lui qui par les lois de la nation est impunissable. — Le roi envoya un g-entilhomme ordinaire à Pari s pour faire compliment au maréchal de Bouffie rs sur la mort de son fils , honneur que le roi ne fait pas souvent présentement*.

* On a souvent parlé de ces envois de gentilshommes ordinaires de la part du roi. N'en déplaise aux Mémoires, le roi n'y manquoit guère aux gens titrés sans des raisons particulières, et ces raisons particulières même ne l'y firent manquer que dans les dernières quinze années de son règne , où à la vérité elles se multiplièrent davantage , car déjà il y manquoit quelquefois , mais très-rarement. *

Mardi 24, à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances et travailla ensuite longtemps avec M. Desmaretz; il alla se promener à Trianon Faprès-dinée, et le soir il travailla chez madame de Maintenon avec MM. Voisin et Desmaretz. — On mande d'Angleterre que le parlement a passé l'acte pour le commerce des vins avec la France, et que môme plusieurs gens avoient dit tout haut dans les rues et même fait afficher qu'il falloit rétablir tout commerce avec les François comme en temps de paix, et on a fait imprimer un écrit qui porte le témoignage de la feue reine douairière d'Angleterre, sœur du roi de Portugal , et de plusieurs autres dames qui étoient avec elle et (|ui certifient toutes qu'elles ont vu accoucher la

MARS 1711, 3fi7

reine d'Angleterre qui est à Saint-Germain du prince de Galles, qui est Jacques 111, roi d'Angleterre, quiestàSaint- Gerniain.

Mercredi 25, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État et n'alla à la messe qu'à midi avec toute la maison royale; on dit vêpres après la messe. L'après-dinée le roi entendit le sermon et revint encore au salut à cinq heures. Le roi, au sortir de la messe, dit à M. l'évêque de Metz qu'il pouvoit présenter ses lettres au parlement pour être reçu duc et pair. Le roi avoit fait quelques difficultés à cela depuis la mort du duc de Coislin, son frère. — M. deMaillebois, fils deM. Desmaretz, Tournin, maréchal de camp, et un commissire des guerres qui étoient en otage à Lille , pour ce qui est dû aux magistrats et aux bourgeois de cette ville, apprenant qu'on les vouloit mettre dans la citadelle , contre ce qui est porté dans la capitulation , se sont sauvés de Lille et sont venus à Arras. Le maréchal de Montesquiou leur a envoyé une escorte en chemin. Ils ont écrit d' Arras au duc d'Albemarle,, qui commande les troupes ennemies en Flandre, pour rendre raison de leur conduite.

Jeudi 26, à Versailles. — Le roi fut saigné par précaution , et à midi alla à la messe. L'après-dinée il donna, audience au maréchal de Montrevel, qui est ici depuis deux mois et qui s'en retourne commander en Guyenne; ensuite le roi passa chez madame de Maintenon, et y fit une petite loterie pour les dames (pii y étoient. — Le roi a donné au fils de M. deBoufllers, qui n'a pas encore cinq ans, tout ce qu'avoit son frère aine, qui vientde mourir. — M. de Maillel)ois, qui estarrivéà Paris, a trouvé en chemin M. de Surville, qui s'en alloit à Tournay, où il est en otage. Il lui a dit la résolution que les États généraux avoient prise de mettre les otages dans les citadelles, et qu'il lui conseilloit d'attendre chez lui en Picardie les ordres que le roi donneroit là-dessus. M. de Surville a suivi son CDiise.il, et si'tiout chez lui jusqu'à c»; qu(! le roi

ordonne s'il doit retourner à Tournay dans l'état où est cette affaire présentement.

Vendredi 27, à Versailles. — Le roi, après la messe, travailla avec le P. le Tellier, dina de bonne heure, et alla se promener à Marly. Monseigneur alla l'après-dlnée se promener à Chaville, iMonseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne allèrent au sermon. — M. Desmaretz vint au lever du roi, et amena M. de Maillebois son fils, qui fut quelque temps enfermé avec le roi dans son cabinet. M. de Maillebois, qui a été fort interrogé sur l'état des troupes des ennemis, dit que leurs bataillons ne sont au plus qu'à trois cents hommes, et que leurs troupes, surtout celles d'Angleterre, ont été fort mal payées cet hiver; que les Hollandois sont fort irrités de ce qu'on a interdit tout commerce avec eux, et qu'on l'a permis avec les Anglois. — Toutes les nouvelles qu'on a d'Allemagne confirment l'entrée des Tartares dans l'Ukraine et l'inquiétude qu'on a à la cour de l'empereur sur les mouvements du roi de Suède. On y attend l'arrivée d'un chiaoux que la Porte envoie, après l'arrivée duquel le prince Eugène en doit partir pour revenir en Flandre.

Samedi 28, à Versailles. — Le roi tint le conseil de finances, et l'après-dlnée il fit la revue de ses deux compagnies des mousquetaires dans la grande place entre les écuries et le château. Le roi étoit à cheval ; madame la duchesse de Bourgogne étoit à cheval aussi avec plusieurs dames. Le roi ensuite alla se promener dans les jardins. Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne allèrent se promener à cheval sur le chemin de Paris. — Par les lettres qu'on a reçues de M. de Vendôme du 17, il étoit toujours à Saragosse avec le roi d'Espagne. Il y attendra le duc de Noailles, qui doit y arriver à la fin du mois. Les miquelets nous ont enlevé trois cents hommes du régiment des gardes wallones ù Ponce, qui est au delà de laSègre, et les ontpresque tous

lues. On a envoyt^ un plus grand nombre de troupes en ce lieu-là qu'on a brûlé, et tué tout ce qu'il y avoit d'hommes; mais on n'a point fait de mal aux femmes ni aux enfants.

Dimanche des Rameaux '^d , à Versailles. — Le roi et toute la maison royale assistèrentà toutes les dévotions de lajournée. On avoit fait mettre un autel dans la vieille chapelle, où l'on fut adorer la croix. Le roi travailla le soir chez madame de Maintenon, et demain, après diner, il tiendra le conseil d'État qu'il auroit tenu aujourd'hui sans la fête. — Le roi a ordonné à ses régiments des gardes françoises et suisses de se tenir prêts à marcher, et de ne plus faire monter la garde qu'aux compagnies qui ne serviront point en campagne cette année. — M. l'évêque de Tournay, qui étoit parti d'ici, il y a déjà quelque temps, pour son diocèse, a été obligé de demeurer àValenciennes et à Cambray, parce que MM. les États généraux veulent, avant qu'il rentre dans Tournay, qu'il approuve toutes les élections qu'ils ont faites pour les canonicats durant son absence, et même qu'il signe le formulaire de Louvain , qu'on assure être favorable aux jansénistes.

Lundi 30 , à Versailles. — Le roi prit médecine par précaution, comme il la prend tous les mois : l'aprèsdînée il tint le conseil d'État, qui fut fort long ; il devoit travailler le soir avec M. de Pontchartrain , il le remit au lendemain. — On mande d'Angleterre que l'abbé de la Bourlie qu'on appelle en ce pays-là le comte de Guiscard , ayant été arrêté à Londres dans le parc de Saint-James, de la part de la reine Anne , accusé de commerce suspect à l'Angleterre, et ayant été conduit chez M. de Saint-Jean secrétaire d'État, s'étoit saisi d'un canif qu'il avoit trouvé sur une table de l'antichambre, sans qu'on s'en aperçut; étant entré ensuite dans le cabinet où étoient les ducs d'Ormond, de Bukingham et d'Argyle, les deux secrétaires d'État, Saint-Jean et Harky, il avoit été interrogé par ce dernier; et au lieu de lui répondre, il hii donna

T. XIII. '2i

370 JOURNAL DE DAINGKAU.

deux coups de ce canit'dansle ventre; qu'en même temps on se jeta sur lui, et on lui donna trois coups d'épée. On tit venir des chirurgiens qui ne trouvèrent pas les plaies de M. Harley dangereuses; on fit panser aussi M. de la Bourlie, qu'il fallut faire lier pour qu'on le pansât, et ensuite on l'envoya dans les prisons de Newgate. 11 demanda à parler en particulier au duc dOrmond, qui le fut trouver dans la prison.

Mardi 31 , à Versailles. — Le roi tint le conseil de tinances, dina de bonneheure et alla Taprès-dinée se promènera Marly ; le soir il travailla avec de M. Pontchartrain. — Il arriva un courrier du duc de Noailles , par lequel nous apprenons que ce duc de voit partir le 25 pour aller trouver le roi d'Espagne àSaragosse. Il sera obligé de passer parla France; le chemin est plus long, mais il trouvera plus de commodités pour son voyage. — M. d'Albemarle, qui commande les troupes ennemies en Flandre, a écrit une lettre au maréchal de Montesquiou , où il se plaint fort de ce que les otages de Lille en sont sortis ; ceux qui ont vu la lettre disent quelle est très-forte. — Le roi a réglé que, quand madame la duchesse de Berry ne pourra être suivie de la duchesse de Saint-Simon , sa dame d'honneur, ou de madame de la Vieuville, sa dame d'atours, que madame de Goëtenfao , femme de son chevalier d'honneur, la suivroit; etjusques ici, quand la dame d'honneur ou la dame d'atours n'y étoient point, on prioit une des dames d'honneur de madame la duchesse de Bourgogne de suivre madame la duchesse de Berry.

Mercredi 1" avril, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État, et l'après-dinée il entendit ténèbres dans la tribune de la chapelle. Après ténèbres il voulut aller se promener dans les jardins; mais le vilain temps l'en empêcha. Monseigneur fut enfermé le soir avec le P. leTellier, parce qu'il fait demain ses pàques; madame la duchesse de Bourgogne fut enfermée aussi avec son confesseur pour la mémo raison. — Il se répand un bruit

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qu'on a reçu des lettres de Madrid qui portent que les Portugais se sont rendus maîtres deMirandade Dueropar surprise; c'est une place considérable et dont le marquis de Bay s'étoit rendu maître l'année passée par escalade. Cette nouvelle a besoin de contirmation. — J'obtins un arrêt fâcheux contre M. eleGuénégaud, chancelier de Saint- Lazare, à qui j'avois donné cette charge, il y a quelques années, et qui me faisoit un procès très-mal à propos et sans être avoué de personne dans l'ordre; cela fut réglé hier au soir, quand M. de Pontchartrain travailla avec le roi. — Le roi travailla le soir chez madame de Maintenon avec M. le maréchal de Villars.

Jeudi-Saint 2, à Versailles. — Le roi lava les pieds des pauvres, comme il fait tous les ans le jeudi saint, et, aprèsla cène, il alla entendre la grandemesse. Après dîner il alla à ténèbres ; après souper il retourna dans la chapelle adorer le Saint-Sacrement, Monseigneur le Dauphin et madame la duchesse de Bourgogne firent leurs pàques et Monseigneur revint de la paroisse d'assez bonne heure pour servir le roi à la cène. Les enfants de M. le duc du Maine se mirent à ténèbres en rang, entre M. le Duc et et M. le comte de Toulouse. — Le roi signa le contrat de mariage du jeune Lassay, qui épouse sa tante, tille en secondes noces de M. de Montataire, son grand-père ; il en a coûté 25,000 francs à Bome pour la dispense *. — Le comte Gubernatis, ministre de M, de Savoie à Rome, en est reparti, sans avoir pu rien conclure pour les affaires de son maître, et milord Peterborough, qui est reparti de Vienne, n'a pu rien conclure avec l'empereur sur ce que M. de Savoie lui demande, quoique ce milord ait employé les recommandations les plus fortes de la reine Anne pour la conclusion de cette affaire.

* Lassay étoit un homme qui avoit de Tesprit et du courage, mais qui avoit fait l)i('u des métiers en sa vie, et trois ou niéme cjuatre mariages. Il servit; puis il fil le petit co(| de province, ctoil déjà veuf de sa première fenune (pii ueloit rien el s a|)pei()il .Sihour, doni la lilie

unique a épousé le dernier de la maison de Coligny, éteinte en sa persouue. Quoique laide, elle a fait du bruit, avec de l'esprit et de l'intrigue, méchante et hardie : elle se laissa mourir de douleur, pour en parler sobrement, de la mort du dernier duc de la Feuillade. Lassay, longtemps après, s'amouracha de la fille de cet apothicaire que sa beauté , sa vertu, et l'amour de Charles IV de Lorraine, qui fut au moment de l'épouser, a rendue illustre. Lassay l'épousa , en eut un fils , la perdit au fort de son amour, et de douleur se retira aux Incurables , où il passa quelques années dans une grande retraite et une grande piété. Ennuyé enfin de cette vie , il ajusta sa petite maison , égaya sa solitude, se remit dans le monde , s'éloigna entièrement de la vie dont il s'étoit dégoûté , eut des commerces peu séants , et fut accusé d'être le Mercure de ]M. le Duc, dont par la suite il épousa la sœur bâtarde. Cela acheva de le raccrocher dans le monde et à la cour, oîi il ne fut jamais de rien ; sa femme lui donna une fille qu'il maria au fils de M. d'O , n'a vaut tous deux ni pain ni pâte. Madame de Lassay mourut folle , après avoir été plusieurs années en cet état, et sa fille, qui ne fut guère sage d'aucune façon , mourut aussi après avoir été plusieurs années abandonnée de son mari, et ne laissa qu'une fille unique qui du sein de la famine a tiré des millions qui lui ont fait épouser le fils unique du duc de Villars-Brancas. Lassay étoit fils du vieux iMontataire , homme fort peu considéré , et d'une Vipart , sa première femme. Leur nom est Madaillan , trop connu à la fin de la vie du célèbre duc d'Épernon. Montataire se remaria à ime fille de ce Bussy-Rabutin , si coimu par son Histoire amoureuse des Gaules qui le plongea dans la plus profonde disgrâce, et par la misère avec laquelle il montre lui-même qu'il la porta ; par ses lettres , où la fausseté et la contorsion régnent à force de vouloir ])aroître ferme , élevé et spirituel , et dont le style tronqué sur le cérémonial d'écrire a achevé de montrer la vanité de ses enfants qui, non contents de montrer la nudité de leur père, l'ont rendue encore plus houteuse en imprimant ses lettres avec celles de madame de Sévigné, dont le sel, le naturel, la simplicité, le tour, enlèvent. Du mariage de cette Rabutin sont venus ime fille et un fils; celui-ci n'eut point d'enfants de la fille du comte de Tillières , qui se remaria au comte de Châtillon, chevalier de l'ordre eu 1724, et mestre de camp général de la cavalerie , dont elle fut la seconde femme. La fille épousa son neveu Lassay, fils du vieux Lassay, son frère de père, et de la fille de l'apothicaire ; c'est une femme qui s'est presque rendue illustre par sa douleur de la mort de son frère de même lit, et par plusieurs années de retraite , de piété grande , de silence et de réclusion , même dans les lieux fort ouverts où elle est obligée d'aller, et par n'avoir pas pris de quoi se nourrir, et jamais encore jus((ues à cette heure autre chose que cpielques herbes sans sauce et quelques légumes de même.

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sans pain ni vin. Son mari , qui la respecte , a élevé dans Paris près de la rivière, vis-à-vis du cours, un palais joignant et communiquant avec celui que madame la Duchesse s'est bâti en même temps , qui sera un monument éternel de la longue, utile et persévérante affection pour lui de cette princesse, qui lui a valu des trésors innombrables au Mississipi , qu'il a bien su réaliser, et Tordre à son père, qu'il fit passer à la promotion de 1724 dans la foule de tant d'autres. Il n'a point d'enfants et a marié sa nièce , la duchesse de Lauraguais , dont madame la Duchesse fit une aussi somptueuse noce et peut-être plus que si elle eût été sa fille. Ce fut lui aussi qui enrichit Silly, Vipart comme sa grand'mère, et qu'il fit fourrer aussi eu 1724 daus la même promotion. Mais à propos de ces deux palais si contigus et si uniformes , excepté que celui de Lassay est bien plus petit et beaucoup plus bas que celui de madame la Duchesse , n'oublions pas un bon mot du nonce, depuis cardinal Massei , à qui il échappa sans y entendre malice. Passant sur le chemin de Versailles et les voyant l'un et l'autre à plain la rivière entre deux [ sic ], il fut choqué de l'inégalité de hauteur et de ce que celui de madame la Duchesse pour sa longueur n'a qu'un étage; « Cet autre plus petit palais, dit le nonce, semble fait pour être mis sur le plus grand , » et ce mot ne tomba pas à terre.

Vendredi Saint 3, à Versailles, — Le roi assista à toutes les dévotions delà journée , et, après ténèbres, il s'enferma avec son confesseur. — On mande d'Allemagne que la consternation est grande en Saxe, sur la nouvelle qu'on avoit eue que le roi de Suède étoit en pleine marche avec un gros corps de Turcs et de Tar tares et qu'il étoit déjà à Jassy, qui est la capitale de Modalvie. On croit qu'il arrivera sur la Vistule avant la fin du mois de mars , et que, dans le mois de mai, il sera en Saxe, où il sera joint par son général Crassau , qui a plus de vingt mille hommes dans son armée. — M. de Bauffremont arriva ces jours passés de Saragosse; il demanda, en partant, à M. de Vendôme quelles commissions il lui vouloit donner pour la France. « Je n'ai point d'autres commissions à vous donner, lui dit M. de Vendôme, que d'assurer à la cour et à Paris que j'assiégerai Barcelone et que je la prendrai. » Cependant rentreprise paroît ici grande et difficile

Samedi \ , à Versailles. — Le roi alla en chaise à la paroisse, et y fit ses pâques ; au retour il toucha beaucoup

374 JOURNAL DK DANGEAU.

de irialades, L après-dinée il tut enfermé avec son confesseur; à six lieures, il alla entendre complies, et au retour il travailla avec M. Voisin chez madame de Mai ntenon. Le roi a lait la distribution des bénéfices , mais on ne les saura que demain. — On a eu la confirmation de la prise de Miranda de Duero par les Portugais, qui avoient donné une grosse somme à celui qui y commandoit, qui leur a livré la ville et la garnison ; il y avoit mille hommes dans la place. — Poulie lier, intendant des finances, est mort ; le roi donne sa charge à son fils, qui est maître des requêtes. Le roi avoit promis à M. Fagon pour son fils la première intendance des finances qui vaqueroit; M. Fagon, dès qu'il sut la mort de M. Poulletier, pria le roi de vouloir donner la charge au fils de M. Poulletier, et que, quand il avoit demandé une de ces charges-là pom^ son propre fils , ce n'étoit qu'en cas que ceux qui viendroient à mourir n'eussent point d'enfants capables de les remplir.

Dimanche de Pâques 5, à Versailles. — Le roi et toute la famille royale assistèrent à toutes les dévotions de la journée. — La duchesse d'Aumont la douairière, fille de la feue maréchale de la Mothe, mourut le matin à Paris; elle avoit cinquante-neuf ans. Elle n'a laissé d'enfants que le duc d'Humières, qui étoit brouillé avec elle, mais la nuit avant que de mourir, elle les a vus lui et la duchesse d'Humières. Elle leur a laissé une grosse succession. Elle avoit 10,000 francs de pension du roi. S. M. envoya faire des compliments par M. Blouin, son premier valet de chambre, à madame la duchesse de Ventadour, sœur cadette de la duchesse d'Aumont. Monseigneur, monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne allèrent la voir.

Liste des bénéfices.

L'archevêché d'Arles à l'abiié de Janson ; l'évêché de Lombes à l'abbé Fagon ; l'évêché de Saintes à l'abbé le

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Pileui'; révèché de Grasse au P. Mesgrigny, capucin; l'abbaye de Saint-Martin d'Autun à l'abbé Mongin ; l'abbaye de Savigny à l'abbé de Damas; Fabbayc de la Madelaine à l'abbé de Saumery; celle d'Entremonts à l'abbé Viala ; Saint-Pierre de Reims à madame de Roye, et deux autres abbayes de filles données à des religieuses.

Lundi 6 , à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État qu'il auroit tenu hier sans la bonne fête; il alla tirer l'après-dînée, et le soir il travailla avec M. de Pontcbartrain chez madame de Maintenon. — On mande de Londres que l'abbé de la Rourlie est mort dans la prison de Newgate^ les uns disent de ses blessures, les autres disent qu'il s'est laissé mourir de faim. — Les troupes qui doivent passer d'Angleterre en Hollande ont reçu un contreordre , et on mande de Flandre que Marlborough doit repasser en Angleterre; mais les nouvelles de Hollande n'en disent rien. — M. d'Hanovre s'est rendu maître de la ville d'Heidelsheini et de quelques places de l'évêché, procédé dont l'électeur de Rrandebourg ne paroit pas content, ce qui pourroit bien causer quelque désordre entre ces princes. — Il y a déjà quelques mois qu'on a Aie l'intendance de Roussillon et de l'armée de IM. de Noailles, qu'avoit M. Barillon, et qu'on l'a envoyé à celle deBéarn, qu'avoit la Neuville des Chiens, et que M. de Noailles a demandé pour intendant de son armée et du Roussillon.

Mardi 7, à Versailles. — Le roi tint conseil de finances, et travailla ensuit avec M. Desmaretz. L'après-dlnée, il travailla jusqu'à cinq heures avec M. Voisin, et puis alla se promener àïrianon. — Le roi d'Angleterre ne fera point cette campagne-ci, il voyagera dans le royaume; on croit à Londres et à la Haye qu'il va en Suisse, mais on n'en parle point ici. — Madame la duchesse de Berry fut saignée poui' sa grossesse ; monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne allèrent diner avec elle, et puis allèrent à vêpres, et après vêpres madame la

376 JOURINAL DE DANGEAU.

duchesse de Bourgogne y retourna encore. — Le Brun d'Inteville, fils du premier mariage de madame de Courtenay, a vendu le régiment Colonel à M. de Sainte-Marie, quiluiendonne 100,000 francs; mais il prend la cornette blanche pour 25,000 francs, et le comte d'Évreux, colonel général de la cavalerie, donne un brevet de retenue de 50,000 francs à celui qui achète.

Mercredis, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État : Monseigneur en sortit à midi et un quart pour aller à Meudon, où il mène diner madame la duchesse de Bourgogne en particulier, ce qu'on appelle ici en badinant les dîners in parvulo. Monseigneur demeure à Meudon pour jusqu'au voyage de Marly qui sera mercredi; madame la duchesse de Bourgogne revint ici pour le souper du roi. — On reçut des lettres de Saragosse du 24. M. de Vendôme écrit que M. de Valdecanas avoit pris Calaf et un autre poste où les ennemis avoient laissé cent cinquante hommes, qui se sont rendus à discrétion; ces deux postes ne sont qu'à dix lieues de Barcelone, et on y a trouvé beaucoup de subsistances pour les troupes. Le duc de Noailles doit être arrivé à Saragosse du !*"■ de ce mois. — Monseigneur et madame la duchesse de Bourgogne tinrent hier sur les fonts une fille de madame d'Épinay*, à qui ils donnèrent le nom de Louise- Adélaïde-Sabigoton ; sainte Sabigoton est le nom d'une vierge et martyre de la nation des Goths en Espagne.

* Cette madame d'Épinay étoit lille de INIadamc , et s'étoit mise sur le pied d'être fort tourmentée par les princes, comme une espèce de bouffonne. Son mari, d'extraction plus que légère, qui s'étoit enlé sur les Épiuay Saint-Luc, trouvoit cela mauvais : » Allez, lui disoit-elle, je sais bien ce que je fais : laissez-moi faire, et je ferai votre fortune. » En effet, elle eut un bon régiment de dragons pour lui, et elle est morte dame d'atours de madame la duchesse d'Orléans. Si le sujet valoit la peine de s'y arrêter, il y en a cent contes plus plaisants les uns que les autres. Monseigneur fut deux mois à chercher un nom ridicule , et qui pourtant pût être admis à donner à cet enfant, qui depuis a épousé un

triste Laval , iils du chevalier d'honueur de madame la duchesse d'Orléans, à qui elle est dame.

Jeudi 9, à Versailles. — Le roi apprit à son lever par M. dAntin que Monseigneur en se levant avoit eu une grande foiblesse et s'étoit trouvé mal ; à onze heures on sut qu'il avoit la fièvre. Le roi alla se promener à Marly après son diner, et durant sa promenade eut plusieurs fois des nouvelles de Monseigneur, dont la fièvre augmente. Monseigneur le duc de Bourgogne alla diner à Meudon ; madame la duchesse de Bourgogney alla l'après-dinée, et fut longtemps dans la chambre de Monseigneur; mais, comme les médecins croient qu'il y a du venin dans la maladie de Monseigneur , le roi ne veut plus que monseigneur le duc de Bourgogne, madame la duchesse de Bourgogne, ni Monseigneur le ducdeBerry y entrent. Le roi dit le soir à son retour de Marly qu'il iroit le lendemain matin à Meudon pour y demeurer pendant toute la maladie de Monseigneur, de quelque nature qu'elle pût être, et il laissera ici messeigneurs nos princes et madame la duchesse de Bourgogne, qui souhaiteroient pourtant fort que le roi les menât avec lui. Monseigneur fut saigné sur les six heures, et après la saignée la fièvre se développa et augmenta; il est fort assoupi.

Vendredi 10, à Meudon. — Le roi partit de Versailles après la messe et vint ici, où il se mit dans l'appartement qu'il y occupe d'ordinaire, qui est presque au-dessus de celui de Monseigneur. On auroit fort souhaité que le roi, voulant être à Meudon, se fût mis au moins dans le château neuf pour y être plus éloigné du mauvais air, et on ne doute plus qu'il n'y en ait dans le mal de Monseigneur qui augmente. Le roi en arrivant alla le voir et fut trois quarts d'heure dans sa ruelle; pendant ce temps-là Monseigneur fut un peu moins assoupi. Après le dîner, madame la duchesse de Bourgogne vint tète à tète avec madame de Maintenon voir le roi ; madame de Maintenon demeurerai» Meudon , et sur les six heures le roi rcnvova

378 JOURNAL DE DAJNGEAU.

madame la duchesse de Bourgogne sans vouloir permettre qu'elle entrât chez Monseigneur; ilavoit même eu la précaution de la faire entrer par le petit pont qui donne dans son appartement^ afin qu'elle n'entrât point par la cour. Monseigneur étant logé en bas. Madame la Duchesse, madame la princesse de Conty sont ici, et ne partent pointde la chambre de Monseigneur dont le mal augmenta encore le soir, et on ne doute point qu'il n'ait la petite vérole et peut-être le pourpre. Le roi le va voir plusieurs fois dans la journée. On a renvoyé plusieurs des courtisans qui étoient venus avec Monseigneur pour faire place aux officiers du roi. MM. les ministres seront presque tous ici, et le roi y tiendra ses conseils comme à l'ordinaire. Le roi ne veut point que ses officiers, quoiqu'en service, demeurent ici, quand ils n'ont point eu la petite vérole, et a renvoyé à cause de cela M. de Seignelay, quoique maître de la garde-robe en année. Le roi dine en son particulier et soupe avec madame la Duchesse, madame la princesse de Conty, leurs dames d'honneur, madame de Lislebonne, madame d'Épinoy, mademoiselle de Melun, qui sont particulièrementattachéesà Monseigneur, et mademoiselle de Bouillon, qui ne quitte point M. son père, et qui est fort en peine pour lui, car il a une mauvaise santé, et qui, comme grand chambellan, est presque toujours auprès de Monseigneur à le servir. Il reste ici des pages de Monseigneur le duc de Bourgogne et de madame la duchesse de Bourgogne, qui toutes les heures leur portent des nouvelles à Versailles .

Samedi ii, à Memlon. — Le roi apprit à son lever que la petite vérole a voit paru à Monseigneur entre les six et sept heures du matin, etcelane l'empêcha pas d'entrer plusieurs fois dans la journée dans sa chambre. Madame la Duchesse et madame la princesse de Conty n'en partent point ; il a encore la fièvre h\e\\ forte et la tête très-em- Jjarrassée. L'après-dinée la petite vérole sortit en plus grande abondance; il a toujours cru qu'il l'avoit, depuis

qu'il est malade etne l'avoit jamais eue. C'est un mal bien dangereux à un homme de cinquante ans. On est dans degrandes inquiétudes, quoiqueles médecins disent que le mal de Monseigneur va autant bien qu'il se peut. Madame de Maintenon alla dès le matin à Versailles et dîna chez madame de Caylus, où madame la duchesse de Bourgogne alla la voir et fut fort longtemps avec elle. Il n'y a que madame de Dangeau avec madame de Maintenon à Meudon ; madame de Caylus y vouloit venir, mais on l'en a empêchée, parce qu'elle n'a jamais eu la petite vérole. Dimanche i'2, à Meudon. — Le roi alla dès le matin chez Monseigneur ; il y alla encore l'après-dinée et le soir. Le roi tient ici les conseils et travaille avec ses ministres comme à Versailles. Les médecins disent que Monseigneur se porte aussi bien qu'il se peut porter dans l'horrible mal qu'il a. Le roi ne veut point que madame la duchesse de Bourgogne vienne à Meudon , mais il lui a permis de venir mardi à la revue qu'il doit faire, hors du parc, des gendarmes et des chevau-légers, mais messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry n'ont pas la permission d'y venir, parce qu ils n'ont jamais eu la petite vérole. On leur mande d'heure en heure des nouvelles de Monseigneur, poursoulager leur inquiétude. — Depuisla maladie de Monseigneur madame de Ghàteauneuf est morte à Versailles; elle étoit veuve de M. de Chàteauneuf, secrétaire d'État et mère de M. de la Vrillière,qui eut la charge de son père en épousant mademoiselle de Mailly.

* Cette madame de Chàloauiieuf étoit lillcde Fourcy, président aii\ enquêtes, et sa mère avoit épousé en secondes noces M. Pelletier, (|ui fut depuis contrôleur général des finances et ministre d'Ktat; ainsi n)adanu', de Clliâleaiuieuf, unique de son père, étoit sœur de mèiv du |)renuer président le l'ellelier, de l'évéque d'Orléans, et d'un ahbe superieurde la coufirégation de Saint-Sulpice, qui a fort (igurc dans la distribution des évéchés et des abbayes, il affectoit de ne s'appeler que labbé de Saint- Aubin ;' esprit court, intrigant et dominant, et qui disoit souvent à ses séminaristes qu'il étoit fds d'un ministre d'État et frère d'uu premier président. Cette madame de Cbàicauueuf, grosse

comme un muid , avoit passé sa vie à Versailles sans société et sans considération ; d'ailleurs bonne femme.

Lundi 13, à Meudon. — Le roi est entouré de courtisans ici comme à Versailles, mais il renvoie ceux qu'il sait qui n'ont point eu la petite vérole et leur défend d'y venir. Il dina de bonne heure et alla se promener à Marly après avoir vu Monseigneur ; messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry l'attendirent à Versailles au bas de la fontaine de Neptune pour le voir passer, mais il ne voulut point qu'ils approchassent de son carrosse et leur fit signe de loin de ne pas avancer. Il avoit mandé à madame la duchesse de Bourgogne qu'il la verroit en cet endroit-là en revenant de Marly ; mais elle monta en carrosse l'après-dinée et l'alla trouver à Marly où elle se promena toutlerestedu jour avec lui. Les médecins disent toujoursque la maladiede Monseigneur va bien ; cela n'ôte pas Finquiétude. — La revue des gendarmes et des chevau-légers qui se devoit faire demain est remise à mercredi, parce que demain après dîner le roi veut tenir le conseil de dépèches qu'il devoit tenir aujourd'hui et qu'il n'a pas tenu depuis longtemps.

^, I Mardi 14, à Meudon. — Le roi tint le matin le conseil de finances, et l'après-dinée le conseil de dépèches. On l'assura jusqu'à cinq heures que Monseigneur se portoit f aussi bien qu'il se pouvoit porter dans l'état où il étoit , et l'on en étoit si persuadé que la reine d'Angleterre et la princesse sa fille allèrent à Versailles se réjouir avec madame la duchesse de Bourgogne du bon état où étoit Monseigneur; mais, sur le soir, tout le venin de la maladie se porta à la tète et à la gorge, et, malgré toutes les espérances qu'on avoit eues et tous les remèdes, il tourna à la / mort sur les onze heures, et mourut une demi-heure après.

'jTLeroi, qui ne sut qu'après son souper l'extrémité du mal,

' descenditdanslachambre deMonseigneur, qui avoitperdu

toute connoissance, et il fallut l'en arracher. 11 monta en

carrosse avec madame la Duchesse, madame la princesse

de Conty et madame de Maintenon, vit madame la duchesse de Bourgogne sur son chemin entre les deux écuries de Versailles et vint à Marly, où on ne l'attendoit point. Il demeura même, après y être arrivé, jusqu'à trois heures et demie dans la chambre de madame de Maintenon, saisi de la plus violente douleur du monde. Peu de gens le purent suivre. Rien n'est égal à la désolation répandue dans Meudon, dans Versailles et dans Marly; elle sera bientôt répandue dans Paris et dans tout le royaume , car Monseigneur est aussi généralement aimé qu'il méritoit de l'être. Pour marque de l'amitié que le peuple de Paris, et même le peuple le plus bas, avoit pour Monseigneur, les harangères avoient député deux d'entre elles, qui vinrent sur les trois heures, à Meudon, savoir de ses nouvelles, et disant qu'elles n'oseroient retourner à Paris sans l'avoir vu. Monseigneur eut la bonté de les faire entrer, et, comme on le croyoit presque hors de danger, elles lui dirent qu'elles alloient faire chanter le Te Deum. Monseigneur leur dit : « Il n'est pas encore temps, mes pauvres femmes. » En sortant elles jetèrent de l'argent aux soldats de la garde pour boire à la santé de Monseigneur (1).

Mercredi 15, à Marly. — Le roi se leva fort tard, étant accablé de chagrin et de lassitude. Madame la duchesse

(1) « On se trouve ce matia bien surpris et affligé de la mort de Monsei- {•neur, qu'on croyoit hier à miili hors «l'afTaires ; mais comme sur le soir on s'aperçut qu'il pàlissoit et que sa petite vérole rentroit , on lui demanda s'il se trouvoitinal. 11 répondit que oui et beaucoup. On dit qu'il n'a pas parlé depuis. On peut juger du trouble ou tout le monde l'ut. Le roi s'en alla à Marly comme il put , et chacun se retira. Madame la princesse de Conty s'évanouit , cpi'on eut peine à faire revenir. On prétend que M. Fagon vouloit qu'on le saignât, mais que Houdin, premier médecin du prince , s'y est opposé , disant le prendre sur lui. De pareilles iwroles sont bien hardies aux docteurs en médecine comme aux autres, vu les expériences que l'on a des accidents qui arrivent en un instant. Ce (jue l'on i)eut dire en cette douloureuse occaiion , c'est que Monseigneur étoit un prince d'une honte intinie et tout rempli d'humanité ; aussi tout le monde est-il en pleurs et en géniissements à n'en pouvoir dire davantage. » {Lettre de la marquise d'Huxelles, du 1j avril.)

38â JOURNAL Dt DANGEAU.

de Bourgogne arriva ici de Versailles avant qu'ilfùtéveillé et à son réveil elle entra dans sa chambre, retourna à Versailles, et revint encore ici à six heures, et y viendra tous les jours. Dimanche monseigneur le duc de Bourgogne et elle, monseigneur le duc de Berry et madame la duchesse de Berry viendront s'y établir. Le corps de monseigneur le Dauphin sera porté demain deMeudon à Saint- Denis, sans cérémonie. Il n'y aura que M. de Metz, premier aumônier, un gentilhomme de la chambre, M. de Dreux, grand maître des cérémonies, l'abbé de Brancas, aumônier du roi, qui étoit en quartier chez Monseigneur, et le curé de Meudon qui suivront dans le même carrosse celui dans lequel sera le corps de Monseigneur seul. Les gardes du corps qui étoient auprès de Monseigneur et vingt-quatre pages du roi avec des flambeaux feront tout le convoi . On se presse de l'enterrer, et on ne l'a point ouvert à cause du venin de ?la maladie (1). Dumont porta au roi trois cassettes de Monseigneur*.

* Jamais douleur ne fut plus courte que celle de la mort de Monseigneur. Cétoit un gros homme très-épais de corps et d'esprit , tenu bas à l'excès , et tout fait pour s'y laisser tenir, et qui n'avoit de considération que celle que lui donnoit une succession à la couronne, que l'âge du roi faisoit tous les ans juger plus prochaine ; sans goût, sans choix, sans discernement , sans counoissance et sans curiosité sur rien. Extrêmement glorieux , entièrement entassé dans la matière , bon et fan)ilier avec les bas valets , ce qui le faisoit aimer du bas peuple. Né dur et le montrant ; ennuyé né, et très-difficile à amuser ; livré à un petit nombre de gens qui lui faisoient accroire les choses les plus abstruses et qui le gouveruoient avec mépris , mais avec un extérieur de respect qu'il lui falloit, et avec un ennui de sa compagnie que l'espérance seule de l'avenir faisoit supporter. Jamais fils n'a été si constamment nis , ni tenu bas si constamment. Il n'avoit pas le crédit de la moindre bagatelle, et il étoit continuellement aux expédients pour les dépenses de son plaisir , c'est-à-dire de ses bâtiments de Meudon et des tables (|u'il y tenoit. Ce qui l'environnoit étoit parvenu à lui faire haïr mon-

(1) « II s'est trouvé une si grande corruption en Mon.seigneur qu'on n'a pu l'ouvrir ni l'emiiaturici . >■ (Letfip de ht marquise d'HurelIrs , du 17 avril. )

AVRII- 1711. . 383

seigneur le duc de Bourgogne , craindre et n'aimer point madame la duchesse de Bourgogne, et détester .M. le duc d'Orléans. Jamais, par jalousie, il n'avoit pu souffrir M. du Maine, mais il aimoit assez le comte de Toulouse. Son éloignement pour madaûie de Maintenon étoit fort marqué, quoique fort ployant sous elle, mais il ne la voyoit guère, et le surprenant est qu'avec cette aversion il fut pour sa Chouin comme le roi pour sa ^laintenon ; mais on est comme sûr qu'il ne l'avoit pas épousée (1). Cependant elle fut à 3Ieudon jusqu'à son dernier moment ; elle y vit tous les jours madame de Maintenon, et le roi souvent, outre qu'elle étoit sans cesse dans la chambre de Monseigneur, même madame la princesse de Conty présente, qui en fit le sacrifice à Monseigneur de bonne grâce. Il vaqua je ne sais quoi à la convenance de Cazaux , qui étoit neveu de Dumont , qui avoit été élevé page de Monseigneur, et qui, devenuson écuyer sous son oncle, couroit toujours a la chasse devant lui. Monseigneur, qui deraandoit rarement, hasarda de demander pour Cazaux et fut durement refusé; il revint outré de Versailles , et dit h Cazaux d'avoir patience , qu'il n'y perdroit rien quand il seroit roi , et que de sa vie il ne s'exposeroit à aucune demande ; il fut outré de déplaisir. 11 y avoit fort peu de jours qu'il s'étoit amusé avec la Chouin en grand particulier a ^leudon à regarder des estampes des différentes cérémonies du sacre. On étoit bercé de tout temps sur lui de cette prédiction : « fils de roi , père de roi et jamais roi. « L'avènement de Philippe V à la couronne d'Espagne la vérifia à l'excès. Hors ses valets et sept ou huit courtisans, hommes et femmes , qui pour leurs intérêts furent très-affligés, qui que ce soit ne s'en soucia, et la plupart du monde regarda cet événement comme une délivrance. Madame de Maintenon en fut fort soulagée, le roi aussi dès le lendemain, et M. [ le duc] et madame la duchesse de Bourgogney gagnèrent toutes choses, mais le sentant bien se comportèrent très-dignement. M. de Berry,lelils bieu-aimé, fut d'autant plus touché que safemme, pleine de projets extravagants et d'une noire ingratitude , fut outrée de voir monseigneur [ le duc ] et madame la ducliesse de Bourgogne faire un si grand pas. Ce pauvre Dauphin de Meudon mangea en son temps bien des i)erdrix , des poulardes et des soles, et s'ennuya bien partout. On dit qu'il avoit le sens droit quand ou parloit d'affaires ; après qu'il fut entré dans le conseil d'Ktat, il ne paroissoit pas prendre à grand chose , mais bien en proie aux plus grossières impulsions d'autrui. Pour des lectures, il n'en avoit de sa vie fait d'autres que de l'article de Paris de la Gazette de France. Jusqu'à ses galanteries, il y a des contes à

(1) La prouve du mariage de Monseigneur avec mademoiselle Ciiouin se trouve dans une lettre du Daupiiin, qui est reproduite par .M. le duf de Nn.iilii"^ , tome III (If Sun Hisfo'nc dr inndamc de Maint eu<t)i.

mourir de sa grossièreté et de son indifférence. 11 avoit peur de tout , et n'avoit pas brillé à la guerre plus que dans le conseil. Les médecins le laissèrent mourir sans sacrements , et personne ne s'avisa d"y penser pour lui, pas même le P. le Tellier, qui étoit son confesseur, ainsi que du roi , et qui étoit dans Meudon. Le curé du lieu qui accourut lui donna l'absolution sans counoissance ; le bon P. Tellier étoit couché. La qualité de la maladie empêcha toutes cérémonies funèbres , et rendit les premières fort indécentes.

Jeudi 16, à Marhj. — Le roi envoya hier au matin M. de Bouillon, grand chambellan, au roi et àla reine d'Angleterre, pour leur donner part de la mauvaise nouvelle. Le corps de Monseigneur fut porté à Saint-Denis ; le convoi partit de Meudon à sept heures et passa par le pont de Sèvres et par le bois de Boulogne, On ne voulut point qu'il passât dans Paris, quoique cela eût été résolu d'abord; mais la simplicité du convoi iit prendre ce dernier parti. Madame la duchesse de Bourgogne vint ici de Versailles, après y avoir entendu le salut. Elle s'appellera présentement madame la Dauphin e et monseigneur le duc de Bourgogne M. le Dauphin. On ne lui dira que Monsieur en lui parlant, mais on lui écrira : « à monseigneur le Dauphin. » On a proposé même en parlant d'eux de ne dire que le Dauphin et la Dauphine comme on dit le roi et la reine ; on en use ainsi dans les royaumes voisins pour les fils aînés des rois : le fds de l'empereur, quand il n'est point roi des Romains, s'appelle l'archiduc ; le fils aine du roi d'Espagne, le prince d'Espagne ou le prince des Asturies ; le fils aine du roi d'Angleterre, le prince de Galles, sans qu'à tous ces noms on y joigne le mot de Monsieur ou d'autre mot de leur langue qui y réponde. Le roi met auprès du nouveau Dauphin les neuf courtisans qu'on appelle ordinairement les meninsqui étoient auprès de Monseigneur son père, et tous les domestiques qui le servoient. La reine d'Angleterreetla princesse safiUe allèrent à Versailles faire leurs compliments de condoléance ; elles y entendirent le salut avec le Dauphin et la Dauphine, on remarqua même que la reine d'Angleterre (it mettre la princesse sa lille

au-dessous de la Dauphine; je ne sais si en d'autres occasions cela sera suivi**. La reine d'Ang-leterre vint ensuite ici voir le roi , mais la princesse ne sortit point. du carrosse, parce qu'ellecraint le mauvais air. Le roi d'Angleterre ne vint ni à Versailles ni ici. Le roi donne 12,000 livres de pension à mademoiselle Chouin*** pour qui Monseigneur avoit une amitié particulière.

* Les langues allemande et espagnole ne comportent point le Monsieur, car elles n'ont point de Monseigneur, en parlant d'un tiers. Une femme et un iils, en parlant de son père ou de son mari, ne disent jamais que le duc ou le comte un tel ; c'est la vraie raison de ce que rapportent les Mémoires et non pas un air ou un raffinement de grandeur ; aussi cet usage ne put être de mise ici , où l'on dit constamment Monsieur [le Dauphin ] et madame la Dauphine en parlant d'eux. M. le Dauphin , qui étoit instruit et qui voyoit avec peine le Monseigneur prodigué en parlant aux princes du sang, voulut être appelé Monsieur, et reprit souvent ceux qui lui disoient Monseigneur jusqu'à ce qu'on se fût défait de cette habitude.

** La princesse d'Angleterre, n'étant héritière que possible et accidentelle, ne pouvoit précéder des héritiers directs, nécessaires et présomptifs; ainsi elle céda toujours à madame la Dauphine.

*** Mademoiselle Chouin ne demanda rien, et s'alla enterrer chez elle à Paris, où elle vit ses amis ; beaucoup la négligèrent tout d'abord et depuis un plus grand nombre s'en retirèrent peu à peu. Klle y parut peu sensible, comme s'y attendant bien. Il lui en demeura plusieurs a\ ec qui elle se consola des autres , et mena une vie retirée , honnéto et modeste, sans presque plus sortir de chez elle. Elle fut toujours parfaitement désintéressée et ne regretta que IMonseigneur. INIadame d'Épiuoy et sa sœur la virent toujours fort assidûment et en prirent un grand soin jusqu'à sa mort, qui arriva en 1732, dans une maison près le petit Saint- Antoine, où elle avoit toujours logé, dans de grandes infirmités sur les fins , et depuis longtemps dans une grande piété.

Vendredi il, ciMarly. — Leroi, qui a besoin de prendre l'air, alla faire un tour dans son parc , où il tira quelqucg coups. Madame la Dauphine vint ici iisi-K heures. Mon seigneur le duc de Berry * donnera la chemise au Dauphin, et madame la duchesse de Berry donnera la chemise et les honneurs à la Dauphine ; le nombre de leurs gardes sera augmenté, el il y aura un des officiers de ce corps (jui T. XIII. 2r>

suivra le Dauphin , comme il suivoit Monseig'neur, son père. Je dis tantôt le Dauphin et tantôt M. le Dauphin, parce qu'on ne sait pas encore à quoi on se déterminera sur ce mot de Monsieur; mais il est apparent que l'usage de France qui est de dire iM. le Dauphin, madame la Dauphine, l'emportera sur toutes les autres raisons, quelque bonnes qu'elles puissent être. M. d'Antin a eu la permission du roi de donner sa place de menin à M. de Gondrin, son fils. A l'égard du bien que laisse iMonseigneur, qui est Meudon et Chaville, ses pierreries qui sont fort belles , et pour plus de 200,000 écus de bijoux qui sont dans son cabinet à Versailles, on ne réglera rien qu'on n'ait eu des lettres du roi d'Espagne là-dessus. On lui en a écrit, et, dès qu'on aura sa réponse, les lois régleront la part que chacun des trois enfants de Monseigneur doit avoir. L'ainé a de grands avantages sur les terres; Meudon et Chaville valent environ 40,000 livres de rente; les pierreries sont fort belles, car, outre les pierreries de la reine, il en avoit encore acheté.

* M. le duc de Berry se porta avec amitié et de la meilleure grâce du monde à présenter le service à M. le Dauphin, qui l'embrassa et le reçut de lui avec peine et tendresse; madame la duchesse de Berry, qui devoit son mariage à madame la Dauphine, différa tant qu'elle put à le lui présenter, et ne le fit que lorsqu'il lui fut impossible de reculer davantage. Madame la Dauphine n'en fit jamais semblant, et le reçut avec toutes les grâces qui étoient en elle. Madame la duchesse de Berry trouvoit pourtant fort mauvais que les princesses du sang évitassent de le lui présenter, et, y ayant longtemps remarqué de l'affectation, elle attrapa un jour madame la princesse de Conty, fille de madame la Duchesse , qui Tetoit venue voir gardant son lit ; elle demanda un moment après une chemise , et il fallut bien que madame la princesse de Conty la lui donnât.

Samedi 18, rtitfar/y. —Le roi tint le conseil de finances et, l'après-dinée, sur les hauteurs deMarly où il a accoutumé de faire les revues, il fit celle des gendarmes et des chevau-légers. Il y asoixant«^-f|uatre surnuméraires dans les gendarmes, dont (piaranto serviront en campagne:

ainsi l'escadron qui ne doit »Mre que de cent cinquante hommes sera de ceni quatre- vinyt-dix : ces deux corps marcheront lundi. Les gardes françoises et suisses partirent jeudi et vendredi ; les gardes du corps et les mousquetaires partent aussi. Toutes les troupes de la maison du roi vont camper sous Péronne. La cavalerie qui étoit auprès de Noyon et auprès de Guise va camper sous Avesne. La Dauphine vint ici à sept heures, et s'en retourna, comme les autres jours, souper à Versailles avec le Dauphin. Le roi travailla le soir chez madame de Maintenon avec M. Voisin. — On eut par l'ordinaire des lettres de Saragosse du 7. La reine d'Espagne a été assez malade ; elle avoit une violente fièvre double tierce. (3n Favoit saignée deux fois du pied, mais une lettre du 8, qu'on envoya par un courrier qui rejoignit l'ordinaire, nous apprend qu'elle est aljsolument hors de danger. On a reçu ù Saragosse la nouvelle que le vaisseau qui a mené le dinde Linarès dans le Mexique est arrivé à Cadix, chargé de 1,200,000 piastres pour le roi d'Espagne. M, deVendômr apprit cette nouvelle-là en soupant, et dit : « Bon , voilà déjà une l)rèche à Barcelone. » La flotte ennemie, qui portoit cinq ou six bataillons à Barcelone, n"a manqué que de quatre heures ce vaisseau, qui est entrédans le port de Cadix. — Boudin , premier médecin de Monseigneur, est assuré d'avoir la place de premier médecin de la Dauphine; Bourdelin, son premier médecin, est depuis longtemps à l'extrémité, et on croit qu'il va mourir à tout moment. — Monseigneur le duc de Berry a déjà voulu donner la chemise au Dauphin, qui ne l'a pas voulu prendre de lui avant qu'ils eussent vu le roi. Les princes étrangers, les officiers de la couronne et les grands officiers de la maison draperont, et l'on portera le deuil un an, quoiqu'ils n'eussent point drapé pour feu madame la Dauphine, et qu'on n'en eût porté le deuil que six mois *.

* I-a règle est que les ducs, les officiers de la couronne, les princes étr.'uifiers cl les irrands officiers de la maison du roi ne (Iraj)ent qiir

lorsque le roi drape , qui est le modèle de la cour, et le roi ne portant point le deuil de ses enfants , personne ne devoit draper que les princes du sang, par le respect et l'honueur de la parenté. Il en avoit été usé ainsi à la mort de madame la Daupliine , femme de Monseigneur; le roi le voulut autrement pour Monseigneur.

Dimanche 19, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, alla tirer après dîner, et le soir travailla avec M. Pelletier chez madame de Maintenon. Le Dauphin, la Dauphine , monseigneur le duc de Berry et madame la duchesse de Berry partirent de Yersailles après le salut et vinrent ici ensemble. Ils virent le roi en arrivant chez madame de Maintenon, et cette première entrevue fut d'une tristesse telle qu'on peut l'imaginer. Madame la duchesse de Berry donna le matin à Versailles la chemise à la Dauphine, qui l'embrassa ensuite ; elles avoient eu deux jours auparavant une grande conversation sur cela et en étoient sorties fort contentes l'une de l'autre. — La petite vérole parut le matin à Versailles à la duchesse de Villeroy, qui, se sentant malade, avoit eu la sage précaution, deux jours auparavant, de se faire porter à l'hùtel de Villeroy, parce qu'on ne souffre point de petite vérole dans le château. — Le roi , les princes et les princesses verront demain tous les gens de qualité, tant hommes que femmes, les hommes en grand manteau et les dames en mante. — Après la mort de M. de Montauzier, gouverneur de Monseigneur, et qui étoit demeuré premier gentilhomme de sa chambre et maître de sa garde-robe, comme c'est le droit des gouverneurs, M. de la Rochefoucauld demanda au roi de se mêler de la garde-robe de Monseigneur, ce que le roi lui accorda; on lui donna, comme je crois, 20,000 écus par an pour cela. Monseigneur étant mort et monseigneur le duc de Bourgogne étant déclaré Dauphin, M. de la Rochefoucauld prétendoit se devoir mêler de sa garde-robe, comme il avoit fait pour monseigneur le Dauphin son père; maisM.deBeauvilliers, qui acte gouverneur de monseigneur le duc de Bour-

gogne, et qui est demeuré son premier gentilhomme delà chambre et maitre de sa garde-robe , représenta au roi que le changement de nom ne devoit rien changer aux charges et montra ses provisions. Le roi trouva ses raisons bonnes; ainsi il demeurera dans ses fonctions, et M. de la Rochefoucauld ne s'en mêlera point *.

* Les Mémoires se contredisent ici. On y a vu la duchesse d'Uzes, fille de INL de Montauzier vivant alors , avoir une affaire avec le roi pour un habit de Monseigneur ; dans le temps qu'il voulut que tout le monde fût vêtu de draps rayés des manufactures de France , il se trouva que les raies de cet habit de ^lonseigneur étoient contrefaites et le drap n'être point de ces manufactures. C'étoit donc M. de Montauzier , et 5a fille pour le soulager, qui avoit le soin de la garde-robe de 3Ionseigneur;mais, après la mort de M. de INlontauzier, personne nepouvoitplus avoir cette garde-robe que M. de la Rochefoucauld, et, colume il étoit fort attaché à tout avoir et à tout conserver, il prétendit la garderobe du fils parce qu'il avoit celle du père, et fut tondu par ^\. de Beauviiliers, qui avoit pour lui le droit et l'exemple de M. deMontauzier tant qu'il avoit vécu.

Lundi 20, à Marly. — Le roi à deux heures et demie entra dans son cabinet, où le Dauphin , la Dauphine, tous les princes et princesses entrèrent et se mirent autour de lui. Us furent suivis de toutes les dames, princesses étrangères, duchesses, femmes d'officiers de la couronne, et autres dames qui étoient venues en grand nombre de Paris , toutes en mante et marchant sans aucune distinction , comme elles se trouvoient ; elles ne faisoient que passer devant le roi. Elles furent suivies d'un grand nombre d'hommes tous en grand manteau, et marchant tous sans aucun rang , les gens d'église , les gens d'épée, les gens de robe tous indistinctement; il y en avoit même quelques-uns qui n'avoient pas Thonneur d'être connus du roi. Le roi fut toujours debout pendant que les dames et les hommes passèrent. Au sortir de chczlo roi, tout coqui avoit passé devant lui alla chez le Dauphin, chez la Dauphine, chez monseigneur le duc de Berry , madame la duchesse de Berry, chez Ma-

:390 JOURINAL DE DAiNGEAU.

dame , chez madame la Duchesse , et puis les hommes allèrent chez M. du Maine , où étoit M. le comte de Toulouse. On n'alla point chez madame la princesse de Conty parce qu'elle est dans son lit, assez malade *. Madame la grande-duchesse, madame la Princesse et madame de V'endôme étoient venues de Paris, et étoient chez le roi avec les autres princes et princesses dans leur rang, et après que tout le monde eut passé devant lui, madame la grande-duchesse monta chez madame la duchesse d'Orléans; madame la Princesse et madame de Vendôme allèrent chez madame la Duchesse, et on passa dans la chambre où elles étoient, avant que d'entrer dans celle où étoit madame la Duchesse. Madame la princesse de Conty la petite étoit demeurée à Paris avec M. son fils et mesdemoiselles ses filles, craignant la petite vérole ; madame la Duchesse navoit pas voulu que M. le Duc et les princesses ses sœurs vinssent ici pour la même raison, et M. du Maine avoit fait demeurer madame du Maine à Sceaux. Le roi, après la messe, avoit monté chez madame la princesse de Conty, sa lille, qui avoit pensé mourir la nuit d'un catarrhe suffoquant , et qui s' étoit confessée. Elle passa la journée plus doucement, et on la croit hors de danger. Le roi travailla le soir chez madame de Maintenon avec M. de Pontchartrain. Monseigneur le duc de Berry donna la chemise à M. le Dauphin, à son coucher, et M. le Dauphin l'embrassa ensuite.

Rien de plus indécent que cette cérémonie, ou tout fut confondu, il y eut des gens du plus bas étage qui passèrent en revue en manteau ; on s'en moqua, et ce fut tout. Le roi voulut égaler ses bâtards à ses autres enfants, en ordonnant à tout le monde Sans exception d'aller chez eux en manteau et en mante, comme chez M. [le duc] et madame la duchesse de Berry. Cela lit du bruit , mais on obéit, et nul u osa y manquer.

Mardis!, àiMarly. — Le roi tint conseil de finances; M. le Dauphin y entra et y entrera toujours. Il avoitla permission d'y entrer durant la vie deMonseigneur, son père, mais il n'y étoit jamais entré. Il entroit dans le conseil

de dépêches , mais Monseigneur son père n'entroit ni dans l'un ni dans l'autre ; il ne vouloit entrer que dans le conseil d'État. M. le Dauphin aura 12^000 francs par mois; il n'a tenu qu'à lui que le roi ne lui en donnât davantage , mais il adit au roi que, ne voulant point d'équipage de chasse particulier, etne voulant jamais demeurer que[là]oùseroitleroi,12,0001ivresétoientplusqu ilnelui en falloit ; il n'avait que 6,000 livres durant la vie de Monseigneur^ et Monseigneur en avoit 50,000. M. le Dauphin, depuis qu'il est ici, est suivi par un chef de brigade , et aura le nombre de gardes qu'avoit Monseigneur son père. Madame la duchesse de Bourgogne n'avoit que quatre gardes à cheval quand elle sortoit ; elle en aura présentemante huit, quoique feu madame la Dauphine n'en eût jamais eu que quatre. Madame la duchesse de Berry suivit madame la Dauphine à la messe, mais elle n'est plus sur le même prie-Dieu et le même carreau à la messe, comme elle étoit toujours à Marly durant la vie de Monseigneur ; elle a commencé à se mettre aujourd'hui sur le premier prie-Dieu appuyé à la muraille , au côté droit delachapelle. L'après-dinée le roi travailla avec M. Voisin et M. Desmaretz. Le Dauphin, la Dauphine, monseigneur le duc de Berry, madame la duchesse de Berry, Madame , M, le duc d'Orléans, madame la duchesse d'Orléans^ allèrentdans le même carrosse à Saint-Germain. Ils montèrent d'abord chez le roi d'Angleterre, où ils ne s'assirent point : ils passèrent ensuite chez la reine, qui dit à madame la Dauphine en la recevant : « Je suis honteuse de vous voir en mante et de n'y être point, mais le roi m'a mandé qu'il Mie défendoit d'y être. » Il y avoit dans la chambre six fauteuils, un pour la reine, un pour le Dauphin, un pour la Dauphine , un pour monseigneur le duc de Berry , un pour madame la duchesse de Berry et un pour Madame. M. le duc d'Orléans et madame la duchesse d'Orléans étoient sur des pliants; M. du Maine, qui étoit venu à Saint-Germain attendre l'arrivée du Dauphin, eut un

392 JOURJNAL DE DAJNGFAU.

pliant aussi *. Tous nos princes comptoient, après avoir vu la reine, de passer chez la princesse sa fille, mais la reine, pour leur en épargner la peine, envoya quérir la princesse, et, après que nos princes eurent demeuré quelques moments avec elle et debout, ils ressortirent et revinrent ici. De toute la cour de Saint-Germain il n'y avoit personne en grand manteau que le duc de Berwick, qui est naturalisé François, et de plus duc et pair et maréchal de France.

* Cette excuse de la reine d'Angleterre à nuidanie la Dauphine de n'être pas en mante étoit une grande honnêteté. Le roi , qui avoit grand soin de ne lui faire sentir en rien sa triste situation , n'avoit garde de la laisser mettre en mante pour un prince qui n'étoit pas roi , c'est-àdire un petit voile , car les veuves au moins en France ne portent plus de mante en nulle occasion , mais seulement le même petit voile qui se met toujours quand on est en mante. Dès que la reine d'Angleterre n'étoit point en mante , personne de sa cour ne pouvoit être en mante ui en manteau que le seul duc de Berwick, comme François par ses dignités françoises.

Mercredi 22, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État et alla tirer l'après-dinée. — Le maréchal de Villars partit de Paris à deux heures du matin en poste, et on sut ici le soir qu'il est parti pour la Flandre. Puységur et Albergotti sont partis avec lui ; on ne doute pas que ce ne soit pour, quelque entreprise , mais le secret est fort bien gardé. On dit chez lui à Paris qu'il est venu ici, et même il y a envoyé sa berline pour le l'aire mieux croire, tirant les rideaux sur le chemin, comme s'il eût été dedans. — M. le Dauphin a donné les grandes entrées chez lui à tous les menins; il y en avoit déjà trois ou quatre qui les avoîent du temps de Monseigneur; il a voulu qu'ils eussent tous le même honneur; il m'a accordé cette gràcelà aussi (1). La Dauphine aura la nef sur la table du

(1) " Le Dauphin présent a rcfuso de recevoir la dépntation des comédiens , comme gens inutiles à l'État. Tout en est pieux et dévot. » {Lettre de la marquise d'Hurelles, du Ti avril.)

ANRIL 1711. 393

prêt, et le maitre cVhôtel portera le bâton ; feu madame la Dauphine n'avoit pas eu cet honneur-là les premières années^ mais le roi le lui donna à la lin de Tannée 1685 *.

* On voit Tamitié du roi pour madame la Dauphine en lui accordant des honneurs qui ne sont dus qu'à la reine , et les lui donnant si promptement.

Jeudi 23, à Marhj. — Le roi se promena le matin dans ses jardins, et raprès-dinée il monta dans sa calèche avec la Dauphine et allèrent dans le grand parc, où ils prirent quelques daims et quelques lièvres avec les chiens de Blouin. — La duchesse de Villeroy mourut le matin à Versailles de la petite vérole; on lui avoit donné de l'émétique, et on la croyoit beaucoup mieux deux heures avant qu'elle mourût *. — M. de Torcy entra chez madame de Maintenon un peu avant le souper, et porta au roi la nouvelle que l'empereur avoit la petite vérole, il commença à se trouver mal le 8 en revenant de la chasse ; on ne mande point queljour la petite vérole parut, mais on mande que le 15 du mois il se portoit mieux. On redoubloit pourtant les prières publiques dans Vienne. Les lettres sont du 16, et le prince Eugène est parti ce jourlà et devoit arriver le 21 à Nuremberg pour passer de là, à Francfort et à Cologne , et être à la fin du mois à Tarmée de Flandre sans passer à la Haye. — L'abbé d'Estrées fut élu à l'Académie en la place de Despréaux.

* La duchesse de Villeroy avec un visage singulièrement agréable , une grande taille mais des hanches hautes, paroit extrêmement un bal , et sans esprit étoit parvenue à faire une figure à la cour. Elle étoit haute miturcllement, et quelquefois tenoit de la brutalité des le Tellier, et comme eux se faisoit justice entière et i)ublique sur sa naissance, même sur celle de son mari, qu elle avoit subjugué, ainsi que sou beaupère. Elle étoit dans l'intimité de madame la duchesse d'Orléans et dans les confidences i\(: madame la Dauphine; toutes deux l'aimoient fort , mais ne la craignoient guère moins. i'"ll(' étoit bonne , vive et sûre amie , et avoit des amis et des amies. Peu avant sa mort elle dit qu'elle se trouvoit si hem-euse que cela lui faisoit peur ; elle craignoit fort la petite vérole , et, malgrécette frayeur, elle eut la petitesse de courir après

394 JOURNAL DE DANGEAL'.

la distinction de suivre madame la Dauphine à Marly le lendemain de la mort de .Monseigneur, sous prétexte d'aller voir son mari en quartier de capitaine des gardes, et en effet pour cette petite distinction; elle étoit saisie de peur. On fit ce qu'on put pour l'empêcher d'y aller; mais elle le voulut, et en mourut. Son mari y perdit beaucoup, s'enferma avec elle et s'en consola très-promptement.

Vendredi 2i, à Marly. — Le roi travailla le matin avec .son confesseur, et l'après-dinée. sur les cinq heures, il alla se promener. M. le Dauphin se promena de son côté sur les hauts de Marly, et rejoignit le roi à la fin de sa promenade; la Dauphine avoit déjà joint le roi et étoit avec lui dans son chariot. — Il arriva le matin un courrier du maréchal de Villars, qui arriva mercredi au soir à Péronne. On ne sait point encore quelle est l'entreprise qu'on veut faire, mais on croit que ce maréchal verra si l'oupeut entreprendre le siège de Douai, où l'on s'imagine que M. de Broglio, qui étoit venu de Flandre depuis quelques jours et qu'on fit repartir aussitôt après, étoit venu pour proposer cette entreprise, — Le roi remet la louveterie dans son ancien état, et comme Monseigneur aimoit fort cette chasse et y dépensoit ]jeaucoup , c'est une grande diminution pour M. d'Heudicourt, et pour l'agrément et pour l'intérêt.

Samedi 25, à Marly. — Le roi travailla l'après-dinée avec M. Voisin ; ils'étoit promené toutle matin dans ses jardins,

— On apprit par l'ordinaire d'Espagne que la reine avoit eu encore quelques accès de fièvre qui avoient été suivis de la jaimisse. On parle à Saragosse de faire le siège de Tarragone avant que d'entreprendre celui de Barcelone.

— Le duc de Frousac , fils du duc de Richelieu , ayant fait quelque nouvelle imprudence, son père a demandé au roi qu'il fût mis à la Bastille, où il est actuellement ; on dit même que l'intention de sa famille est qu'il y demeure assez longtemps. Il est si jeune qu'il y a grande espérance qu'il se corrigera, d'autant plus qu'il a beaucoup d'esprit. — Le roi étant prêt à se mettre au lit,

WRir. 1711. 395

M. de Torcy fit demander à l'huissier s'il pourroit entrer, l'huissier le dit au ducdeTresmes, à qui le roi commanda de faire entrer M. de Torcy ; nous nous éloignâmes pour le laisser parler. 11 lut au roi une lettre de quatre lignes, et le roi nous dit tout haut : « L'empereur est mort. » Cette nouvelle est venue par l'électeur de Trêves, qui a envoyé à M. de Lorraine, son frère, le même courrier qui lui étoit venu de Vienne. M. de Lorraine, dès qu'il eut reçu cette lettre, envoya un de ses secrétaires dire cette nouvelle à d'Audiffret, notre envoyé auprès de lui, et dans l'instant d'Audiffret fit partir son courrier. L'empereur est mort du 17 ; il étoit tombé malade le même jour que Monseigneur, et est mort trois jours après. Le roi envoya M. de Torcy le dire à M. le Dauphin, et j'allai le dire à madame la Dauphine ; ils étoient ensemble et prêts à se mettre au lit. Le roi renvoya ensuite "quérir M. de Torcy, et la Dauphine le suivit un moment après chez le roi. On fit partir des courriers pour porter cette nouvelle au roi d'Espagne et à l'électeur de Bavière ; on en avoit envoyé au maréchal de Yillars pour lui apprendre la maladie, et on croit qu'il n'entreprendra rien présentement*.

' L'empereur Joseph fut peu regrette des siens. C'étoit uu prince emporté et violent , et d'esprit et de talents au-dessous du médiocre , et qui vivoit avec peu d'égards pour l'impératrice sa mère et peu d'amitie pour l'archiduc sou frère, qui lui succéda. Le prince Eugène y perdit.

Dimanche -li), à Mari;/. — Le roi tint le conseil d'État, qui fut fort long; il travailla l'après-dinée avec M. Pelletier, et plus d'une fois dans la journée avec M. Voisin. Le Dauphin alla à vêpres et au salut à la paroisse ; la Dauphine est incommodée et ne put l'accompagner ([u'ini salut. — Le marquis de Béthune, premier gentilhomme de la chambre de monseigneur le duc de Berry, a vendu le régiment d'infanterie de la Reine 00,000 francs au chevalier d'AmlH'CS, qui avoit un petit régiment nouveau qu'on prend pour 1 'i-,000, Le chevalier d'Ambres est fils

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du marquis d'Ambres, un des deux lieutenants généraux de Guyenne. — Le roi ne conservera point le haras que Monseigneur avoit en Normandie ; il en venoit d'assez bons chevaux, mais cela étoit d'une grande dépense et d'un assez difficile entretien. — Cinq bataillons anglois de ceux qui servent en Flandre se sont eml^arqués à Ostende pour repasser en Angleterre; on dit qu'ils veulent les envoyer en Portugal ou en Catalogne.

Lundi 27, à Marly. — Le roi partit d'ici à onze heures pour aller à Versailles, où il reçut avant son diner les compliments du nonce, et ceux des envoyés de Suède, de Lorraine, de Parme, du grand-duc, et del'électeur de Cologne; l'envoyé de Liège accompagne celui de Cologne , étant à même maître, mais il ne parle point. Le roi ensuite reçut les compliments de beaucoup d'ordres religieux; après son diner il entendit les harangues du parlement, delà chambre des comptes, delà cour des aides, de la cour des monnoies et de la ville. Les premiers présidents de ces quatre corps portoient la parole , et, après que chaque premier président eut harangué, les gens du roi de la même compagnie s'approchoientde S. M. etlui venoient faire un complimentbas. Ce n'est que depuis environ quarante ans que les gens du roi parlent en particulier, et ce fut, ce me semble, M. Talon étant avocat général qui eut le premier cet honneur-là. Le prévôt des marchands harangua pour la ville. Après que ces cinq corps eurent parlé au roi, ils allèrent chez le Dauphin et chezlaDauphine, les haranguèrent aussi; le roi, après avoir répondu au premier président du parlement, lui avoit ordonné d'aller chez le Dauphin et laDauplîine. En haranguant le Dauphin, ce premier président lui dit fort poliment que le parlement letraitoit de Monseigneur par ordre du roi*. Une heure après toutes ces harangues, le grand conseil, qui ne veut point céder au parlement et qui avoittoujours accoutumé de venir à un autre jour, mais qui avoit reçu ordre de venir ce jour-là même, parce que le roi vouloit s'épargner la peine de venir deux

AVRIL 17il. 397

jours de suite à Versailles , et pour qui le roi avoit eu la considération de laisser un espace de temps assez long , le grand conseil, dis-je , que le roi avoit fait assembler dans l'appartement de madame la Princesse, qui est vide, harangua le roi. Le premier président porta la parole, et après le grand conseil l'Université harangua, et puis l'Académie, M. de Saint- Aulaire , qui en est directeur, portant la parole. L'avocat du roi de la cour des mon noies, en parlant au Dauphin et à la Dauphine, fit un compliment long et haut, d'un ton de harangue; Desgranges, maitre des cérémonies, voyant qu'il prenoitce ton-là, l'en voulut empêcher, mais il lui répondit qu'on n'interrompoit point les gens du roi, et continua toujours**. Le roi repartit de Versailles à six heures pour revenir ici, et le Dauphin et la Dauphine, une heure après, fort las de tant de harangues, quoiqu'ils les eussent trouvées fort belles. M. de Torcy partit de Versailles pour aller à Gompiègne voir l'électeur de Bavière de la part du roi. Le roi dina à Versailles à son petit couvert à l'ordinaire. Le Dauphin et la Dauphine dînèrent chez la duchesse deBerry, qui étoit venue avec eux.

* Le parlement et le premier président furent mortiflés de l'ordre d'aller chez M. [le Dauphin] et madame la Dauphine, et de traiter M. le DaupliindelMonseigneur. Le roi le leur avoit faitdirepourquelaharangue tVit prête et qu'il n'y eût point de représentations au moment d'y aller. La vérité est que depuis Henri 11 , il n'y avoit eu que le dernier Dauphin en état d'être harangué par le parlement. On a vu, à la mort de madame la dauphine de Bavière, comme cela se passa à cet égard.

** 11 est vrai qu'on n'interrompt point les gens du roi; mais c'est quand ils plaident , par respect pour celui pour qui ils parlent , ou pour le public pour lequel ils parlent, dans des causes de mineurs ou de droit public.

Mardi '2S,à]\larly. — Le roi tint le conseil de finances, et travailla l'après-dinée avec M. Voisin et M. Desmaretz Le soir M. de Torcy arriva de Gompiègne, où il avoit vu l'électeur de Bavière à son lever. Il entra chez madame de Maintenon un peu avant le souper du roi, pour hii rendre

compte de ce qu'il a fait avec l'électeur. Le roi a ordonné à M. Desmaretz d'aller assez souvent chez le Dauphin pour l'instruire sur les finances. Le roi est bien aise que ce prince se rende capable d'affaires de plus en plus, et le Dauphin est bien aise aussi d'être instruit, et s'applique fort. Madame la duchesse de Berry , en allant à pied à la messe avec la Dauphine, se laissa tomber. Le chevalier de Hautefort, son premier écuyer, étoit auprès d'elle , mais elle n'avoit point voulu lui donner la main. La Dauphine la fit vite monter en chaise, et on la porta dans son lit, qu'on lui fera garder quelques jours , quoique la chute ait été très-légère. — Le roi a choisi l'évêque d'Angers pour faire l'oraison funèbre de Monseigneur à Saint- Denis, et le P. de la Rue pour la faire à Notre-Dame.

Mercredi 29, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, et alla tirer après son diner. — On eut hier au soir, par im courrier de M. de Vendôme, des lettres de Saragosse du 17, du 18 et du 19. La reine d'Espagne a encore la fièvre avec des redoublements ; les médecin s croient qu'elle n'en sera quitte que le vingt unième de sa maladie, qui ne sera que le 23 du mois , après quoi elle compte d'aller à Logrogno , parce que dans le voisinage de cette petite ville il y a de bonnes eaux. — On a eu par plusieurs endroits la confirmation de la mort de l'empereur (1); il laisse par son testament à l'impératrice douairière, sœur de l'électeur palatin, l'administration de tous ses pays héréditaires, et cette impératrice a écrit à l'électeur palatin, son frère, pour le faire venir à Vienne et l'aider de ses conseils. Le prince Eugène, qui partitde Vienne le 16, continue son voyage ; on ne croit pourtant pas qu'il aille à la Haye ni commander l'armée de Flandre : on croit qu'il commandera plutôt l'armée du Rhin.

(1) « La nouvelle de la mort de l'empereur se confirme ; de savoir ce qu'elle produira, c'est ce qui ne se peut, mais tout le monde dit que c'est ce miracle qu'on a toujours observi' arriver en faveur de la monarrliie francoise. >* ( Lettre (te la marquise (V H u relies , du \" mai.)

JeudiSO, àMarli/. — Le roi allaraprès-dlnée àSaint-Germain voir LL. MM. BB., et au retour il se promena dans ses jardins jusqu'à sept heures. — On mande de Flandre que le dessein que nous avions de faire le siège de Douai n'avoit pas pu s'exécuter, que notre armée étoit campée sur le Sansée , et que les ennemis étoient campés entre Archieset Saint-Amand. — 11 y avoitici plusieurs officiers généraux de l'armée de Flandre qui ont tous pris congé du roi pour s'y en aller. — Le comte de Gara va, qui avoit plus de quatre-vingts ans. qui étoit fort goutteux, est mort à Paris*. — Le marquis de Beauvau, qui avoit été capitaine des gardes de feu Monsieur, marie ses filles, qui sont fort riches , l'une à M. de Beauvau, son cousin, qui est maréchal de camp , et l'autre au comte de Choiseul, qu'on appelle le riche Choiseul, pour le distinguer de ceux qui portent ce nom, qui sont en grand nombre et moins bien dans leurs affaires.

* Ce comte de Carava étoit Gouffier, qui étoit fort pauvre et assez dans le monde; il a laissé des entants d'une demoiselle hollandoise qu'il avoit épousée en Hollande, et qui étoit tante paternelle de ce duc de Riperda , premier ministre d'Espagne qui a fait tant de bruit et si court sous Philippe V en 1726 , et qui s'est sauvé en Afrique.

Vendredi V mai, à Marhj. — Le roi travailla le matin avec le P. le Tellier, et alla tirer l'après-dinée. — On mande d'Allemagne que l'impératrice douairière , dès que l'empereur fut mort, envoya trois courriers, l'un A. l'électeur palatin qui s'évanouit deux fois en apprenant cette nouvelle, un autre au prince Eugène et le troisième ;\ l'archiduc, à qui elle mande de quitter Barcelone et de venir incessamment à Vienne, ce qu'on ne doute pas qu'il ne fasse a^ ec grand plaisir, si les vaisseaux anglois et hollandois veulent bien le transporter; ce qu'on doute qu'ils fassent avant que d'en avoir reçu l'ordre de leurs maîtres. Plusieurs princes de l'empire se sont donné rendez-vous à Francfort pour délibérer sur les mesures (|ii'ils doivent piciidi'cdiins les conjctnchu'rs présentes, et

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milord Peterborough est parti de Vienne poin» Turin. Il prétend porter k M. de Savoie de quoi le contenter sur les demandes qu'il l'aisoil à l'empereur du Vigevanasque.

Samedi 2, à Marhj. — Le roi travailla l'après-dinée avec M. Voisin; il se promena un moment sur les cinq heures^, mais la pluie le lit rentrer. — On eut par l'ordinaire des lettres de Saragosse du 21. La reine d'Espagne avoit encore la fièvre avec des redoublements, et ses glandes à la gorge sont enflées ; on commence à être plus inquiet sur cette maladie. — On porta hier 12,000 francs à monseigneur le duc de Berry, comme on les lui donnera toujours les premiers jours du mois. Il entra chez madame la duchesse de Berry, qui arrètoit de petits comptes de quelques bijoux qu'elle avoit pris à différents marchands. Monseigneur le duc de Berry, la voyant occupée, lui demanda ce qu'elle faisoit qui loccupoit tant , elle lui dit : « .l'arrête des comptes de mes petites dettes pour les faire payer peu à peu sur les 1,000 écus qu^on me donne par mois. » Monseigneur le duc de BeiTy lui demanda le mémoire qui montoit à 14,000 francs, lui donna les 14,000 francs, et lui dit: « Gardez vos 1,000 écus par mois pour vous divertir. » Cette princesse avoit pris la plus grande partie de ces bijoux-làpourles donner aux officiers du roi qui étoient auprès d'elle avant que sa maison fût faite.

Dimanche 3, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État , alla tirer l'après-dinée et travailla le soir chez madame de Maintenon avec M. Pelletier. M. le Dauphin alla hier A Versailles se confesser et a fait ce matin ses dévotions ici, et après dîner il alla à vêpres à la paroisse. La Dauphine, madame la duchesse de Berry et madame la duchesse d'Orléans s'amusent l'après-dinée à jouer à l'oie avec les dames ou chez elle ou chez Madame, qui se divertit à les voir jouer*. — On a des lettres du maréchal de Villars du 2, qui portent qu'on lui mande de Hollande du 20 qu'ils avoient eu nouvelle d'Angleterre que la reine Anne étoît considérablement malade, et qu'on croyoit à Londres

qu'elle n'en pouvoit pas revenir. On cloute encore de cette nouvelle, parce qu'elle n'est venue par aucun autre endroit. — Le roi d'Espagne, àlaprièredeM. de Vendôme, à ce qu'on croit , a demandé le duc de Duras et le comte d'Uzès pour servir dans son armée.

* T.a mort de Monseigneur interrompit le jeu àîMarly, et introduisit Toie en particulier, pour amuser madame la Dauphiue, qui u'avoit pas lieu d'être affligée, et qui ne l'étoit pas aussi.

Lundi i, à Marly. — Le roi prit médecine, dina à Irois heures dans son lit, comme il fait toujours les jours de médecine, et après son dîner travailla avec M. de Pontchartrain jusqu'à six heures. — On a des nouvelles de Hollande du 1" decemois qui ne parlent point de la maladie de lareine Anne. — Le maréchal de Villars, dont le quartier général est à Oisy, ayant le Sansée devant lui, que l'on ne sauroit passer par la quantité de marais qui l'environnent, a fait cantonner sa cavalerie qui commençoit à souffrir par le vilain temps, et qui étoit ol^ligée d'aller à cinq ou six lieues chercher ses fourrages; qui sont même très-mauvais , à ce qu'on dit, et on se plaint fort de ceux qui avoient entrepris de les fournir. — On mande de Hollande qu'on attendoit à la Haye le prince Eugène ; cependant il paroissoit, par les nouvelles que le roi a voit reçues d'Allemagne, que ce prince devoit retourner à Vienne pour revenir ici ensuite commander l'armée du Rhin.

Mardi 5, àMarh/. — Le roi tint le conseil de finances travailla ensuite avec M. Desmaretz; l'après-dinéu il travailla avec M. Voisin et M. Desmaretz ensemble. — Le roi travailla ces jours passés avec M. d'Harcourt seul ;ce maréchal doit partir les premiers jours de la semaine qui vient pour aller ùBourbonne, oii il compte de ne demeurer que quinze jours, et de là il ira droit à Strasbourg. Le maréchal de Ber^^ick prendra congé du roi ici avant la fin du voyage, et veutèfrc à CrcMioldc le 20 (hi mois. — Ma- T. Mil. -<•

dame Turgoi , fille de M. Pelletier, mourut à Paris après unelonerue maladie. — Le général Gronofeld, qui devoit encore commander l'armée du Rhin , est mort en partant de Vienne (1).

Mercredi G, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État et alla tirer l'après-dlnée . — M. le chevalier de Hautefort, premier écuyer de madame la duchesse de Berry, en arrivant ici du côté des offices, dans un petit carrosse à deux chevaux, fat emporté dans la descente et se cassa le bras au-dessus du poignet. M. de Champignelles, premier maître d'hôtel de monseigneur le dnc de Berry, qui étoitavec lui, ne fut point blessé ; ces deux messieurs étoient de ce voyage pour la première fois. — Il étoit parti une flotte de Naples qui porte à Barcelone quinze cents hommes et beaucoup de vivres, dont on manque dans la partie de la Catalogne qui estencore soumise à l'archiduc, et l'on a appris ces jours-ci que cette flotte avoit été battue d'une cruelle tempête. Les vaisseaux ont été dispersés, et il y en a eu deux qui ont été portés à Palerme , et dont les Espagnols se sont rendus maîtres , caria Sicile est plus fidèle que jamais au roi d'Espagne.

Jeudi 7, à Marly. — Le roi ne sortit point quasi de toute la journée, à cause de la grande pluie; il s'amusa l'aprèsdlnée à faire une petite loterie chez madame de Maintenon. M. le Dauphin et monseigneur le duc de Berry allèrent courre le cerf dans la forêt de Saint-Germain avec les chiens du roi, et malgré le vilain temps la chasse fut assez belle. On commence à croire ici que le voyage sera allongé, parce qu'il y a beaucoup de petite vérole à Versailles, et comme M. le Dauphin et monseigneur le duc de Berry ne l'ont point eue, on craint cet air là-pour eux. — La flotte ennemie, qui doit porter en Catalogne les régiments dePatay et de Vaubonne et quinze cents Allemands

(Il Cotte noMvolIp sVst 1roiivH('r;uiss.\ XotcrJe T>nuqenii.

de recrues, n'avoit pointencore mis à lavoilo le 29 du mois passé. — M, de Torcy vint chez le roi comme il nlloit se mettre au lit, et lui apporta des lettres de Saragosse du 29 ; elles sont arrivées par le courrier qui y avoit porté la nouvelle de la mort de Monseigneur. La fièvre avoit repris à la reine le 25 ; elle l'eut encore le 27, et eut un acc^s de double tierce le 28 .

Vendredis, à Marly. — Le roi travailla le matin avec son confesseur et alla tirer l'après-dinée. — Toutes nos troupes qui étoient en Catalogne vont joindre l'armée du roi d'Espagne, à la réserve de quelques régiments d'infanterie qu'on laisse à Rosesetà Girone; il ne demeurera quecinqou six escadrons sur le Ter. Ces troupes qui vont joindre l'armée du roi d'Espagne passeront par Jacca. — Notre cavalerie de Flandre , qui a un peu pâti parcequ'on l'a voit mise en campagne de trop bonne heure, et cela parce qu'on croyoit faire une entreprise, est présentement cantonnée, etnous avons de quoi la faire subsister jusqu'à la fin du mois, aprèsquoi on pourra fourrager en ce pays-là; mais les paysans ont fort peu semé, — Le roi a permis qu'on rejouât ici dans le salon, hormis au lansquenet; les jeux ont recommencé, mais la Dauphine ne joue encore qu'à l'oie et dans son appartement.

Samedi 9, à Marly. — Le roi travailla l'après-dînée avec M. Voisin. — On apprit que le prince Eugène étoit arrivé le 5 à la Haye , et il en doit bientôt partir pour aller àleur arméede Flandre, oiiilne demeurera que peu de jours pour retourner en Allemagne, où il doit commander cette année leur armée du Rhin. — Madame eut nouvelle que la fille ainée de M. de Lorraine étôit morte à Lunéville de la petite vérole. Tous ceux qui avoient vu cette princesse la louoient extraordinairement; elle n'avoit pas encore onze ans et étoit fort belle. Madame de Lorraine l'aimoit passionnément. Un des princesses frères et une de ses sœurs sont malades de la rougeole. Le roi e4 le [)fiuphiii, la Dauphine et toute la cour ont viv \oir

Madame, qui est très-affligée. — Le roi ne vit point mercredi le cardinal de Noailles, qui a fait, dit-on, un très- Jjeau mandement, et Ton croit que ce prélat n'est pas trop bien à la cour.

Dimanche 10, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, qui fut fort long ; il alla tirer l'après-dinée, et le soir il travailla chez madame de Maintenon avec M. Pelletier. — Madame de Yaubourg, sœur de M. Voisin, mourut avant-hier au soir à Paris. M. de Yaubourg, son mari, est frère de M. Desmaretz et conseiller d'État. — Le roi donna, il y a quelques jours, à l'abbé de Polignac la confiscation des l)iens de M. de Ruvigny, qui s'appelle en Angleterre milordGalloway, à la réserve d'un fonds de 40,000 francs et de 20,000 francs d'intérêts, qui lui étoient dus par la maison de Sully, et que le roi donne aux débiteurs. Ruvigny avoit la terre de Reneval, qui vaut li,000 livres de rente, et qui avoit été vendue 250,000 francs à des gens d'Amiens ; cet argent fut porté aux consignations. On prétend que ceux qui avoient vendu la terre n'avoient pas le pouvoir de la vendre , et que ceux qui Favoient achetée ont fait une dégradation dans les bois de 200,000 francs.

Lundi 11, à Marly. — Le roi travailla l'après-dinée chez lui avec M. de Pontchartrain, et puis le roi fit entrer M. Voisin, qui lui apporta une petite nouvelle de Flandre qui n"a pas laissé de lui faire plaisir ; le roi alla ensuite se promener dans son jardin. La nouvelle qu'a apportée M. Voisin est que Permangle, maréchal de camp (]ui commande dans Condé , ayant appris qu'il y avoit un convoi de vivres des ennemis sur l'Escaut, prêt à entrer dans la Scarpe, et qui étoit escorté par deiLX bataillons, commandés par un officier général , avoit marché avec huit cents hommes, avoit attaqué ces deux bataillons, les avoit défaits entièrement et pris le commandant , avoit ensuite brûlé vingt-deux balandres qui portoient au moiii^ rharunc cent milliers. Cf. convoi n'é-

toit que de trente-six balandres, et il y a une lettre qui porte qu'il y en a eu vingt-huit brûlées.

Mardi 12, àMarly. — Le roi tint le conseil de finances, travailla ensuite longtemps avec M. Desmaretz. Après son diner, il travailla chez lui avec M. le chancelier, ce qu'il n'a pas accoutumé de faire , et le soir chez madame de Maintenon il travailla avec MM. Voisin et Desmaretz. Le roi déclara, le matin, qu'il ne partiroit d'ici que le samedi après la petite fête de Dieu ; ce samedi sera le 13 du mois de juin; ainsi nous avons encore plus d'un mois à demeurer ici. Le roi, à la Pentecôte, ne fera point la cérémonie des chevaliers de Tordre, et ne touchera point les malades. Il y a tant de petite vérole à Versailles que le roi n'y veut point faire aller les princes. — Le roi a donné à Cazau, qui étoit auprès de Monseigneur, la charge de premier maréchal des logis de monseigneur le duc de Berry, qui étoit fixée à 80,000 francs, et à Dumont, son oncle, gouverneur de Meudon, 1,000 écus de pension d'augmentation, Dumont avoit déjà 2,000 écus comme écuyer de Monseigneur, 3,000 comme gouverneur de Meudon , et 5,500 livres d'une ancienne pension qu'il eut après la mort de son père, qui avoit été sous-gouverneur du roi.

Mercredi 13, à Marly. — Le roi tint le conseil le matin; il alla tirer l'après-dînée. Il a ordonné au duc de la Rocheguyon de faire venir l'équipage du cerf, et il le courra les vendredis. — Le maréchal d'Harcourt prit congé pour s'en aller à Bourbonne, et de là commander sur le Rhin. — Le cardinal de Noailles ne vint point encore ici, et cela se remarque dans^ les circonstances présentes. — Saint-Hilaire , enseigne des gardes du roi et qui servoit ici auprès du roi, en partit, il y a plusieurs jours, avec une fièvre fort légère, et il est mort ce soir à l'aris. — Madame la Duchesse, qui étoit allée faire un tour à Paris, voyant ce voyage allonge, a amené ici mademoiselle de Bourljon et mademoiselle de Charolois

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(iiii II y étoient pas venues d'abord. Le roi donne un logement ici à la comtesse de Tonnerre, au maréchal de Boufflers, à l'abbé de Polignac, à MM. de Pompadour et de Biron, à qui on n'avoit pas pu donner des logements d'abord.

Jeudi ik, jour de l'Ascemoin, à Marlij. — Le roi et toute la maison royale allèrent entendre vêpres et le salut à la paroisse. Le roi signe aujourd'hui « de notre règne le soixante-neuf, » ce que n'a fait aucun roi depuis deux mille ans. — Onmande de notre armée de Flandre que le prince Eugène étoit arrivé àTarmée ennemie, etqu'àson arrivée ils avoient voulu attaquer le château d'Arleux, qui esta la gauche de notre armée et au delà du Sansée, et par conséquent du côté des ennemis. Il y a eu quelques coups de tirés de part et d'autre , dont pas un de nos gens n'a été blessé , mais quelques-uns des ennemis l'ont été par nos gens qui étoient dans le château. — Madame apprit le matin que le fds aine de M. de Lorraine et la seule fille qui lui restoient étoient morts de la même maladie que la princesse leur sœur ainée, dont nous apprîmes la mort il y a quelques jours. Il ne reste d'enfants à M. de Lorraine que deux princes fort jeunes et qui ont la même maladie.

Vendredi 15, a Marhj. Le roi travailla le matin avec son confesseur, et l'après-dinée il courut le cerf; la Dauphine étoit avec lui dans sa calèche. Le Dauphin et monseigneur le duc de Berry étoient à la chasse. Après le souper du roi, M. de Torcy lui apporta des lettres de Saragosse du 8 de ce mois. La reine d'Espagne se porte considérablement mieux; le quinquina lui avoit ôté la lièvre, et une médecine qu'elle avoit prise depuis lui avoit redonné un petit accès. — On renvoie encore à l'armée de Dauphiné quatre bataillons de ceux qu'a voit le duc de Noailles. — La flotte ennemie, qui étoit partie de Vado à la lin du mois passé, et sur laquelle on avoit embarqué à la hâte cinq ou six mille hommes, à qui on

M VI 17! i. t(i7

iiavoit point ditlamort del'empereur, a été battue d'une assez rude tempête qui les a obligés de revenir dans leurs ports voisins, et ont jeté à la mer des chevaux qu'ils avoient embarqués.

Samedi iQ, à Mariy. — Le roi se promena le matin et laprès-dinée dans ses jardins. — Le maréchal de Berwick ne prendra congé du roi qu'après les fêtes de la Pentecôte, mais il l'ait partir avant lui son tils de son premier mariage, qui n'a pas encore quinze ans et qui fera la campagne. — Le roi travailla avec M. Voisin l'après-dinée avant que d'aller à la promenade. — On a des nouvelles sûres que le palatin de Kiovie a battu auprès de Bialacerkiew un gros corps de Moscovites qui avoit été joint par des troupes polonoises de la Confédération. La défaite a été grande ; il a pris quarante-cinq drapeaux. On prétend même que les Polonois ont trèspeu condjattu et étoient d'intelligence avec le palatin de Kiovie, qui depuis ce combat a prissix ousept petites villes en Ukraine. Le roi de Suède a déjà été joint à Bender par beaucoup de janissiiires et de spahis.

Dimanche 17, à MarUj. — Le roi tint le conseil d'État; il devoit aller tirer l'après-dinée , mais il changea de dessein et renvoya chercher le Dauphin et les ministres et travailla encore une heure avec eux, après quoi il alla à la promenade, et vit jouer au petit mail. Le soir, chez madame de Maintenon, il travailla avec M. Pelletier. — 11 va paroitre une déclaration du roi, sur les duchés (1) ; elle doit être registrée jeudi. Les duchés femelles ne passeront aux filles qu'une fois, et ces filles ne pourront être mariées que de l'agrément du roi et puis la duché deviendra masculine. Les enfants des princes légitimés de France précéderont les autres pairs, pourvu qu'ils aient

(1) c'est lcr;uiicii\ «'ilit de 171 1 qui a ir^lc im-vocablt'iiifiit la jiirisjiriKlence de ce rovaiiDH'pour les diichés-pairies. C'est M. Dagiiesseau , alors iJiociireur général et depuis chancelier, «|ui a dresse cet ëdit. ( Ao^e du duc deLuyites.)

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des pairies quelques nouvelles qu'elles soient^ et représenteront même aux sacres les anciens pairs du royaume . Jls ne seront reçus au parlement qu'à vingt ans, les princes du sang y sont reçus à quinze, quand même ils n'auroient pas de pairie. Il y a encore d'autres choses dans cette déclaration que nous ne savons pas encore.

Lundi 18, àMarly. — Le roi se promena le matin dans ses jardins et l'après-dinée il courut le cerf; le Dauphin, la Dauphine et monseigneur le duc de Berry étoient à la chasse. Le soir, chez madame de Maintenon, le roi travailla avec M. de Pontchartrain. — L'affaire de M. le cardinal de Noailles prend un très-bon chemin pour lui. Le roi lui envoya, il y a quelques jours, M. Voisin pour l'assurer de son estime, et de son amitié, et qu'il lui rendroit justice contre les évêques de la Rochelle, de Luçon et de Gap qui l'avoient attaqué cruellement; ce cardinal viendra ici mercredi. — L'enseigne des gardes du corps, vacante par la mort de Saint-Hilaire , a été donnée à Gerisy , ancien mestre de camp et fort estimé dans la cavalerie. On l'avoit fort plaint l'hiver passé de n'avoir pas été fait brigadier ; il va venir ici auprès du roi. Son régiment, dont il aura les 22,500 francs qui est le prix de ces régiments, est donné à M. de Cayeu, et celui de M. de Cayeu, à M. de Verthamon, qui payera les 22,500 francs à M. de Gerisy.

Mardi 19, à Mari y. — Le roi tint le conseil de finances, et travailla ensuite à l'ordinaire avec M. Desmaretz ; il tint , l'après-dinée, conseil de dépêches jusqu'à cinq heures, et le soir, chez madame de Maintenon , il travailla avec MM. Voisin et Desmaretz. Au sortir du conseil de dépêches, on sut que le roi faisoit xM. d'Antin duc et pair de France, sous le nom de duc d'Antin. M. le chancelier demeura quelque temps seul avec le roi après le conseil de dépèches, pour recevoir ses derniers ordres sur la déclation qui doit être registrée au parlement jeudi. Dans Tédit du roi, qui sera registre jeudi, il est permis aux ducs e*

pairs et aux ducs non pairs de l'aire une substitution à l'infini de leurs duchés pour les mâles qui viendront de l'institué; mais on ne veut pas que la substitution soit de ])lus de 15^000 livres de rente, et, si un duc n'avoit que des filles, il sera permis aux mâles de la même maison venant de l'institué de racheter la duché au denier vingtcinq*.

* Ledit do 17 II sur les duchés étant entre les mains de tout le monde et lesfactums pour et contre la prétention de M. d'Antin a la dignité d'Kpernou , on s'abstiendra d'en charger ces courtes notes. Ce procès fut un chausse-pied à cet habile courtisan pour arriver où il ne pouvoit parvenir, et il ne l'entreprit que dans cette espérance. Toutes ces étranges prétentions , et celle entre autres de jM. de Luxembourg qui n'étoit point définitivement jugée, celle de MM. de Saint-Simon et de la llochefoucauld Vnn contre l'autre , celle du marquis de Richelieu pour Aiguillon , celle que ^L de Chevreuse n'osa tenter pour Chaulnes , mais qui lui servit de chausse-pied aussi en particulier auprès du roi, furent les principales causes d'un édit qui, en donnant des choses médiocres, ou, pour mieux dire, assurant aux ducs des choses médiocres qu'ils avoient toujours eues , les dépouillèrent en faveur des bâtards de leurs droits certains et les plus fondamentaux ; et sans cet intérêt des bâtards, le roi n'eût jamais pensé à cet édit. On en dit autant à plus forte raison sm* l'affaire de la Constitution Unigenitus^ qui a enfanté tant de volumes historiques et doctrinaux. Le P. le Tellier, à bout sur l'affaire de la Chine , songea à se venger dt; l'indépendance du cardinal de >ioailles , et à donner du mên)e coup tant d'affaires au pape et tant de besoin de liu' qu'il lui fit quitter prise sur la Chine , et il sut pleinement réussir à l'un et à l'autre.

Mercredi 20, à Marly. — Le roi, avant que d'aller à la messe, donna une assez longue audience à M. le cardinal de Noailles, qui en eut ensuite une du Dauphin . Son affaire prend un très-l}on chemin ; mais on ne sait point encore quelle satisfaction on lui fera l'aire par les trois évèques qui l'ont traité si rudement dans leurs écrits. Après la messe, le roi tint conseil d'État à l'ordinaire; l'après-dinéc il travailla une heure et demie avec M. Voisin. Il alla tirer ensuite, et, au retour, chez; madame de Maintenon, il travailla encore avec M. Voisin pour achever ce qu'il n'avoit

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pas pu finir avant la messe. — M. de Blécourt, notre envoyé auprès du roi d'Espagne , ayant demandé à être rappelé à cause de ses incommodités, on a nommé en sa place M. de Bonnac , neveu de Bonrepaux, et qui a déjà été employé dans plusieurs négociations importantes dont il s'est bien acquitté. — Les spectacles recommencèrent à Paris mercredi dernier, par permission du roi. Le roi a pris le deuil des enfants de M. de Lorraine,

Jeudi 1i. à Marly. — Le roi, après son dîner, courut le cerf; le Dauphin, la Dauphine et monseigneur le duc de Berry étoient à cheval. Il plut beaucoup durant la chasse, et les dames revinrent fort mouillées et fort crottées , mais cela ne les rebute point. — On a des nouvelles presque sûres de l'accommodement des mécontents de Hongrie, à qui on a accordé des conditions fort avantageuses, par l'ordre de l'impératrice mère, qui a voulu terminer cette affaire-là promptement. — M. de Belle-Isle épousa, ces jours passés, à Paris, mademoiselle de Sivrac, de la maison de Duras. La noce se fit chez madame de Vendôme, c[uia beaucoup d'amitié pour la mariée, et qui les logera chez elle au Temple. — Mademoiselle de Nesle , sœur du marquis de Nesle , à qui madame de Mailly, sa grand'mère, a donné 100,000 écus en mariage, a épousé aussi depuis quelques jours un cadet des princes de Nassau-Siegen, qui est fort pauvre.

Vendredi 22, à Marly. — Le roi fut longtemps enferuié Taprès-dinécavec son confesseur, ce qu'il fait toujours la veille des jours qu'il fait ses dévotions. A six heures, il alla faire un tour dans les jardins; la Dauphine le joignit à sa promenade. — Le courrier que M. Voisin a voit envoyé à Saragosse pour y porter la nouvelle de la mort de l'empereur revint ici le soir; les lettres qu'il apporte sont du 16; la reine d'Espagne a encore la lièvre. On croit que l'archiduc n'étoit point encore parti de Barcelone, et qu'il avoit caché la mort de l'empereur tant qu'il avoit pu. On a fait un échange général de tous les prisonniers ;

le duc d'Escalone, vice-roi de Naples pour le roi d'Espagne, est du nombre, et l'on a mis aussi enli])erté les prisonnier»! portugais ;, parmi lesquels est le comte de Saint- Jeun, petit-fils de M. le Grande qui a été ici tout l'hiver. — L'infanterie de l'armée du duc de Noailles, qui va joindre le roi d'Espagne, n'ira point par la Seu d'Urgel, comme on l'avoit dit; elle marchera par la plaine de Vich.

Samedi 23, à Marlij. — Le roi communia à la chapelle parles mains de l'abbé deSourches; il toucha ensuite six ou sept Espagnols etdeux ou trois François qu'on avoit laissés venir ici. L'après-dinée le roi alla à vêpres à la paroisse; le Dauphin alla à Versailles se confesser pour faire demain ses dévotions ici. Le roi se promena après vêpres dans les jardins jusqu'à huit heures, et travailla ensuite avec M. Voisin chez madame de Maintenon. — Le cardinal de Janson, qui a été malade toutl'hiver à Versailles, et qui se croyoit entièrement rétabli depuis qu'il est à Paris, vouloit venir ici pour communier le roi, mais il fut encore incommodé avant-hier, ce qui l'a empêché de venir ici. Le roi a fait la distribution du peu de bénéfices qu'il y avoit de vacants. Le plus considérable étoit une abbaye de filles à Beaucaire, qui a été donnée à madame de la Fare. — Le ducd'Albe, ambassadeur d'Espagne, est malade depuis longtemps à Paris, et l'on n'en espère plus rien ; c'esl un homme d'un très-grand mérite, et qui sera universellement regretté en France et en Espagne.

Dimanche 24, jour de la Pentecôte, ùMarlij. — Le roiel toute la maison royale allèrent entendre la grande messe à la paroisse ; ils y retournèrent l'après-dinée entendre le sermon , vêpres et le salut; ce fut un prêtre de la musique du roi qui prêcha. Au sortir de la paroisse, le roi se promena dans les jardins, et pendant sa promenade M. fie Pontchartrain lui apporta des lettres de l*rovence du J8, qui portent que la flotte <;nneinie qui étoit repartie de Vatlo, avoit essuyé une seconde tempête plus rude (jue la première, qu'il en étoit venu une tartane chargée de

cinquante soldais à Marseille, où le vent l'avoit poussée, que ces soldats et les pilotes avoient dit qu'ils avoient vu périr plusieurs autres tartanes sur lesquelles il y avoit des troupes embarquées, que les munitions de guerre et les troupes qu'on portoit à Barcelone étoient toutes sur de petits bâtiments ; il n'y en avoit point sur les grands vaisseaux, qui sont dispersés. Cette tempête les a pris dans le golfe de Léon; cela retardera fort le départ de l'archiduc de Barcelone , car c'est sur ces vaisseaux-là que commande l'amiral Norvis, qui devoit s'embarquer dès qu'ils seroient arrivés.

Lundi2ô, àMarhj. — Le roi tint le conseil d'État qu'il auroit tenu hier sans la bonne fête; l'après-dinée il travailla chez lui avec M. de Pontchartrain. — L'électeur de Bavière arriva hier à une maison qu'ont les Moros auprès de Clichy; il viendra ici demain après dîner voir le roi. — Quand Permangle brûla les bateaux des ennemis qui entroient de l'Escaut dans laScarpe, il battit deux bataillons qui étoienl commandés par un brigadier suisse, et nous venons d'échanger ce brigadier avec Greder, brigadier, frère du lieutenant général. — L'évêque de Rennes est mort; il étoit de la maison de Beaumanoir, et étoit fort estimé dans le clergé. — Par les ordres de bataille de l'armée ennemie et de la nôtre, ils ont en Flandre quinze escadrons plus que nous , mais nous avons actuellement vingt-deux bataillons plus qu'eux , sans compter dix-huit autres que nous avons encore du côté de la mer, et qui nous peuvent joindre quand nous voudrons.

Mardi 26, à Marly. — Le roi tint le conseil de finances, et travaillaensuite longtemps avec M. Desmaretz. L'aprèsdinée , l'électeur de Bavière arriva ici sur les deux heures et demie; on le fit entrer d'abord dans l'appartement de feu monseigneur le Dauphin, et quand il s'y fut reposé un quart d'heure, il alla chez le roi, qui étoit dans son cabinet avec le Dauphin , la Dauphine, monseigneur le duc

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de Berry et toutes les dames de madame la Dauphine. Ils causèrent un quart d'heure ensemble, toujours debout et les portes ouvertes; ensuite le roi renvoya sa famille et demeura seul avec l'électeur, les portes fermées. Après cette audience l'électeur vint dans le salon, où le Dauphin et la Dauphine l'attendoient. La conversation fut assez gaie ; les courtisans et les dames s'y mêlèrent. Le roi proposa à l'électeur de venir jeudi après dîner à la chasse, ce qu'il accepta avec plaisir. Après la chasse, il se promènera dans uu petit chariot avec le roi, et à huit heures M. d'Antin lui donnera un souper où il n'y aura que des hommes. Après la messe , le duc de Berwick prit congé du roi pour aller commander l'armée de Dauphine.

Mercredi 27, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État et alla tirer l'après-dinée. — On mande de Londres que milord Rochester y est mort. Il étoit oncle de la reine Anne et chef de son conseil. — M. du Maine revint le soir de Sceaux comme il en revient toujours les jours qu'il y va; il y a laissé Langeron en apoplexie. Il y est tombé sur les sept heures du soir, et quelques remèdes qu'on lui ait fait, la connoissance ne lui est point revenue. — M. de Torcy alla à Paris voir le duc d'Albe, qui est sans aucune espérance. Il voulut voir M. de Torcy qu'il pria fort d'engager le roi à écrire au roi, son petit-fils, pour lui recommander la duchesse d'Albe, à qui il ne restera pour tout bien que 1,000 écus de rente. Il espère que le roi, son maître, voudra bien payer les dettes qu'il laisse dans Paris. Il meurt avec toute la fermeté d'un bon chrétien et d'unhonnète homme. C'est le marquis del Carpio qui sera son héritier ; il est comme lui de la maison de Tolède , mais il a pris le nom de del Carpio par sa femme, qui a suivi Tarchiduc et qui est présentement à Barcelone.

Jeudi 28, à Marly. — Le roi apprit à son lever la mort du duc d'Albe, quil regrette fort *. L'après-dînée le roi courut le cerf; le Dauphin, la Dauphine et monseigneur le duc de Berry étoieutà la chasse; madame la Daui)hine

ethoaucoiip de dames étoient achevai. L'élerfeiir de Bavière vint à la chasse, comme le roi l'en avoit convié; elle fut très-belle et très-courte. Après la chasse^ rélecteur alla changer d'habits dans l'appartement de feu monseigneur le Dauphin pendant que le roi se déshabilloit, et, dès qu'il sut que le roi entroit dans le jardin, il le suivit ; et au bas de la cascade qu'on appelle la rivière, le roi monta dans son petit chariot à deux, et fit monter l'électeur auprès de lui. 11 le mena d'abord promener dans les hauts de Marly, et ensuite ils firent le tour des jardins bas. Après la promenade , l'électeur fut quelque temps enfermé dans son cabinet, et prit congé de lui. Il s'en retourne dimanche à Liancourt d'où il étoit parti dimanche pour venir ici. En sortant du cabinet du roi, il entra dans le salon où la Dauphine jouoit au lansquenet ; elle le fit asseoir auprès d'elle. A huit heures, il sortit du salon, et alla souper chez le duc d'Antin. Nous demeurâmes trois heures à table; le repas fut fort magnifique et fort gai, et dès que madame la Dauphine fut sortie du cabinet du roi après le souper, et que l'électeur la sut arrivée dans le salon, il y alla et y joua avec elle jusqu'à une heure, etpuis s'en retourna coucher à Villiers, qui est la maison des Moros. Il paroit qu'il s'en va fort content du roi, de toute la maison royaleetdes courtisans. Le roi, au retour de la chasse, apprit par M. du Maine la mort de Langeron;la connoissance ne lui est point revenue, et il est mort à midi. Il laisse un fils qui est dans les mousquetaires, et une fille pour qui madame du Maine a beaucoup d'amitié. Il étoit lieutenant général de la marine, cordon rouge et avoit une petite lieutenance de roi de Bretagne , qui vaut 10,000 livres de rente.

* Le fameux don Ferdinand de Tolède, duc d'Albe, si connu sous Charles V et sous Philippe II par la révolte des Pays-Bas et par la conquête du Portugal qui tut son dernier exploit , avoit eu de mâle en mâle pour bisaïeul le troisième comte d'Albe, fait duc en 1469 par Henri IV, roi de Castille , qui le fit aussi marquis de Cauria. T.e père de ce pre-

MV[ 1711. il.-,

mier comte d'Albn étoit neveu de (liiltiere (loniez de Tolède , mort archevêque de Tolède, qui légua le comté d'Albe à ce fils de son trère, et duquel Jeau II, roi de (bastille, lui avoit fait don avec titre de comte en 1430. 1,e fils du fils de ce célèbre duc d'Albe épousa l'héritière de la maison de Beaumont, si connue en Navarre et dans les pays voisins , bâtarde des comtes de Lerins de la maison de France ; elle étoit héritière du comté de Lerins et des titres de connétable et de chancelier de Navarre. Leur fils fut Ferdinand, duc d'Albe, père du père du duc d'Albe dont il s'agit, mort ambassadeur en France. Comme il avoit perdu son fils unique, et qu'il n'avoit point de fille, ses grandesses et tous ses biens passèrent à son oncle paternel, qui prit le nom de duc d'Albe, et qui jusqu'alors avoit porté le nom de marquis del Carpiopar sa femme héritière, qui l'a fait grand d'Espagne et qui est fille du fils du célèbre don Louis d'Haro, des conférences de l'île des Faisans avec le cardinal Mazarin , où ils firent la pai\ des Pyrénées et le mariage du roi f.ouis XIV.

Vendredi29, à Marly. — Le roi travailla le matin avec son confesseur. L'après-dinée lise promena dans les jardins et vit jouer au mail ;laDauphine le vint joindre à sa promenade. — Forville, chef d'escadre des galères et gouverneur de la ville de Marseille, est mort ; ce gouvernement est héréditaire, et il Favoit acheté. — Le comte de Villars, qui commande dans Ypres^ a fait sortir une partie des troupes qui sont sous ses ordres pour une entreprise que nous ne savons point encore, et on mande que l'officier qui commande dans Lille pour les ennemis a fait aussi sortir une partie de sa garnison pour s'opposer àcequeM.de Villars veut faire ; mais apparemment M. de Villars aura fini son entreprise avant que le détachement de Lille s'y puisse opposer. — Le roi ne nommera point de lieutenant général de la marine en la place de Langeron, parce que le roi veut qu'il n'y en ait que quatre, et Ducasse, qui étoit le cinquième, étoit surnuméraire. Voici leur rang : Coëtlogon , Harteloire, le marquis d'O et Ducasse.

Samedi 30, à Marlif. — Le roi ne tient point à iMarly de conseil de finances les samedis ; il .s'est promené ce malin. Madame de Maintenon, madame de Dnngeau ef ma-

dame de Caylus éloient à sa promenade. Il a couru le cert l'après-dinée ; madame la Dauphine étoit à cheval avec l)eaucoup de dames; le Dauphin et monseigneur le duc de Berry étoient à la chasse. Le soir le roi travailla avec M. Voisin chez madame de Maintenon. — On a reçu des lettres de Saragosse du 19. La reine d'Espagne n'a plus du tout de fièvre; elle compte de quitter bientôt Saragosse pour aller à Corella, et quand sa santé sera tout à fait rétablie, la princessedesUrsins compte toujours d'aller à Bagnères. — L'infanterie du duc de Noailles^ qui est encore auprès de Girone et dans le Lampoiirdan^ se mettra en marche à la fin du mois, passera par la plaine de Vich et en passant il faudra qu'elle prenne trois petits chàteauxqui sont occupés par les miquelets, après quoi ellejoindra les troupes du roi d'Espagne qui se vont mettre en mouvement, et le roi d'Espagne partira incessamment de Saragosse pour se mettre à leur tète.

Dimanche 31 , à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, alla tirer l'après-dinée, ettravaillale soir avec M. Pelletier chez madame de Maintenon. M. Voisin le vint retrouver nu retour de la chasse pour lui dire que le comte de Villars avoit ruiné les écluses de Haerlebek et pris une redoute qui les défendoit et un autre petit poste, où il y avoit environ cinquante hommes. On croit que cela pourra incommoder les ennemis parce que cela empêchera pour quelque temps la navigation de la Lys. Le comte de Villars, en marchant d'Ypres avec son détachement, n'avoit point eu d'autre dessein. — Langeron, qui vient de mourir, avoit un brevet de retenue de 20,000 écus sur la petite lieutenance de roi de Bretagne qu'il avoit. Le roi donne cette lieutenance de roi à son fils cjui est dans les mousquetaires, et il donnera à mademoiselle de Langeron, sa sœur, 20,000 écus. M. du Maine a fort sollicité cette gràcelù pour le fils et pour la fille.

Lundi V juin, à Marly. — Le roi prit médecine, dîna à trois heures, et après son dnier travailla avec M. de

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Pontchartrain ; sa médecine n'empêcha pas qu'il ne se promenât dans son jardin jusqu'à huit heures. — Le roi donne à M. Ducasse le cordon rouge qu'avoit Langeron; il ne remplira point la place de chef d'escadre des galères qu'avoit Forville. — Duguay-Trouin fait un armement à Brest de quinze vaisseaux de guerre qui sont tout prêts ; on ne sait point quel est le dessein de cet armement, mais il y aura quelque infanterie emharquée sur ces vaisseaux. — Comme la petite vérole continue et augmente même à Versailles, on croit que ce voyage-ci sera encore allongé jusqu'à la mi-juillet au moins. — Madame la duchesse de Berry fut saignée étant à mi-terme de sa grossesse; elle gardera le lit jusqu'à jeudi.

Mardi 2, à Marly. — Le roi tint le conseil de finances et travailla ensuite longtemps avec M. Desmaretz. Il alla tirer l'après-dinée, elle soir, chez madame de Maintenon, il travailla avec MM. Voisin et Desmaretz. — Madame Voisin, mère de la présidente de Lamoignon, est morte à Paris dans une extrême vieillesse ; elle étoit tante de M, Voisin le ministre ; elle laisse à sa fille 20,000 écus de rente, et elle en avoit déjà eu presque autant. — Le comte de Bergeyck est pressé par le roi d'Espagne de l'aller trouver à Saragosse, et il est parti de Namur pour obéir au roi son maître; il verra ici le roi samedi. C'est un homme très-capable et que le roi d'Espagne veut employei' dans ses affaires les plus considérables. — Le Dauphiu et la Dauphine dînèrent chez la duchesse de Berry, qui garde son lit parce qu'elle fut saignée hier. — Le marquis de Montboissier épouse mademoiselle de Maillé-Benhar, à qui sa mère donne 200,000 francs en mariage; e^lle aura encore davantage après la mort de sa mère ; elle est fille unique. — La Dauphine, après son diner, alla à Saint- Germain voir le roi et la reine d'Angleterre.

Mercredi 3, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, et l'après-dinée il courut le cerf ; la Dauphine étoit achevai avec beaucoup do damos. — Le innrqui'i de l^arabèie, T. xni. '-'7

418 JOTJRNAI, DE DANGEATJ.

brigadier de cavalerie qui sert en Espasne, épouse mademoiselle de la Vieu ville, à qui on donne 100,000 francs et dix années de nourriture et d'entretien, et on lui assure 25,000 écus après la mort du père et de la mère. — Il arriva un courrier du maréchal de Villars. Les armées de Flandre sont toujours dans leurs mêmes camps, où les fourrages sont rares, mais on assure que celle des ennemis en souffre encore plus que la nôtre. Le prince Eugène ne parle point encore de retourner en Allemagne; on croit pourtant que les affaires pour l'élection de l'empereur l'y rappelleront. — Le Dauphin vouloit aller aujourd'hui à Versailles où est son confesseur, mais le roi lui a dit de le faire venir ici , et qu'il ne falloit pas qu'il s'exposât au mauvais air. Il y a ajouté même qu'il ne demeuroit à Marly que pour lui éviter ce mauvais air-là.

Jeudi 4, jour de la fête de DieUj à Marly. — Le roi monta en carrosse à dix heures avec toute la famille royale , et alla à la paroisse de Marly, où ils suivirent la procession et entendirent la grande messe ; i'après-dinée ils retournèrent y entendre vêpres et le salut. Le Dauphin avoit fait ses dévotions dès le matin dans la chapelle. Le roi n'a point encore réglé ce qu'il donneroit à monseigneur le duc de Berry et à madame la duchesse de Berry pour l'entretien de leur maison , mais on croit que cela passera 500,000 écus. — L'assemblée du clergé commencera le 13 de ce mois, et ils viendront ici haranguer le roi le 15 ou le 16. — Le roi et toute la maison royale iront tous les jours de l'octave, à sept heures, entendre le salut à la paroisse. — 11 arriva un courrier de notre armée d'Allemagne ; une partie de notre cavalerie a passé au pont de Kelil pour manger les fourrages de ce côté-là, mais les ennemis ont un gros corps àRastadt, qui nous empêchera de nous étendre plus avant dans le pays.

Vendredi 5. à Marhj. — Le roi alla tiror I'après-dinée,

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et à sepi heures alla au salut A la paroisse. — M. d'Antin fut reçu duc et pair au parlement. Le président de Champlàtreux, qui s'étoit levé pour aller à sa réception, tomba en apoplexie en shabillant et mourut deux heures après. 11 n'avoit que trente-quatre ans. — On fait partir M. de Vauvré en diligence pour s'en aller à Toulon ; on ne lui dit point pourquoi il part, mais on lui fera savoir quand il y sera arrivé. L^abbé de Livry, fils du marquis deLivry, premier maître d'hôtel, part avec lui, et s'en ira de là à Rome pour ses affaires particulières. — Le jour est pris pour le service de monseigneur le Dauphin à Saint-Denis; ce sera le 18 de ce mois, qui est de jeudi en huit jours. L'évêque d'Angers fera l'oraison funèbre, et quinze jours après on en fera le service à Notre-Dame, où le P. de la Rue fera l'oraison funèljre.]

Samedi 6, à Marhj. — Le roi, avant que d'aller à la messe, signa les contrats de mariage de MM. de Parabère et de Montboissier, ensuite il donna une assez longue audience au comte de Rergeyck , qui s'en va trouver le roi d'Espagne son maître. L'après-dinée le roi courut le cerf; monseigneur le duc de Rerry étoit à la chasse. La Dauphine n'y alla point; elle avoit fait venir son confesseur, avec qui elle fut longtemps le soir, et demain elle fera ses dévotions à la paroisse. — On eut par l'ordinaire des nouvelles de Saragosse du 26. M. de Vendôme mande qu'il est arrivé à Barcelone cinq mille hommes par la flotte de Tamiral Norris; il mande aussi qu'il partirale 5 de ce mois pour aller joindre l'armée, et il paroît assez chagrin de la résolution qu'a prise le roi d'Espagne de suivre la reine à Corella, et de ne point se mettre cette année à la tête de ses troupes.

Dimanche 7, à MarJy. — Le roi, après la messe , alla chez M. du Maine, qui avoit été la nuit à la dernière extrémité; ensuite il tint conseil d'État, qui dura jusqu'à près de deux heures. Il fut longtemps après diner chez madame de Miiintenon , se promena ensuite jusqu'à six heures et

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demi*', et puis monta en carrosse avec la famille royale, et alla au salut à la paroisse. LaDauphine y avoit fait ses dévotions le matin, et y avoit été avec le Dauphin entendre vêpres; ils y retournèrent encore avec le roi au salut. Le mal de M. du Maine a été si grand qu'on l'a cru mort durant quelques minutes; cette nuit il a été plus de trois heures sans connoissance, et sans un valet de chambre qui couchoit dans sa chambre il seroit mort infailliblement. Ce valet heureusement ne dormoit point ; il appela promptement du secours. Maréchal y vint en pantoufles, qui le saigna au milieu de ses convulsions; on lui donna tous les remèdes les plus violents. La parole lui revint, et il parla latin assez longtemps ; mais enfin la connoissance lui revint tout à fait, après que les remèdes violents qu'on lui avoit donnés l'eurent beaucoup fait vomir. Madame la Duchesse et les princesses ses filles quiavoient fait médianoche se promenoient dans le jardin quand le mal commença, qui fut avant deux heures; elles coururent dans sa chambre, et y passèrent la nuit. Sur les sept heures il se confessa, et on le laissa dormir ensuite; il passa le reste de la journée assez tranquillement. Quand on lui proposa, après sa confession, de dormir, il répondit : « Je crains de ne me pas réveiller. » Madame la duchesse d'Orléans et M. le comte de Toulouse passèrent aussi la nuit auprès de lui. Madame la Princesse et madame de Vendôme y vinrent de Paris le matin , mais elles ne le virent point. Elles virent le roi à la paroisse quand il alla au salut et retournèrent à Paris. Madame la duchesse du Maine n'a point su l'état où il a été ; on lui a caché avec grand soin, parce qu'elle est malade à Sceaux.

Lundi 8, à Marly. — Le roi courut le cerf l'aprèsdinée. Madame la Dauphine ne fut point à la chasse; M. le Dauphin avoit été saigné par précaution; elle lui tint compagnie. Il se leva pour aller à la messe, et s'y h'ouva un peu incommodé d'avoir été longtemps à ge-

noux, mais il se porta fort bien le reste du joui'. Le roi, à sept heures , alla au salut à la paroisse , et au retcmr il travailla avec M. de Pontchartrain chez madame de Maintenon. — On fait un détachement de notre armée de Flandre pour Tarmée d'Allemagne de quinze bataillons et quinze escadrons qui seront commandés par Saint-Frémont, lieutenant général, et Cilly, maréchal de camp ; ils doivent se mettre en marche le 11. — Caylus, maréchal d e camp qui étoit colonel du vieux Languedoc-dragons, qui est le dernier des quatorze vieux, vend ce régiment 30,000 écus à M. de Sebbeville, fils de celui qui a été envoyé à Vienne, et Sebbeville avoit une sous-lieutenance de gendarmerie qu'il vend 30,000 écus aussi au fils du marquis d'Aubeterre, et M, de Caylus s'est accommodé avec M. d'Aubeterre pour le payement.

Mardi 9, à Marhj. — Le roi tint le conseil de finances, et travailla ensuite longtemps avec M. Desmaretz. L'après-dinée il se promena dans ses jardins et vit jouer au mail. Il fut au salut à sept heures, et le soir il travailla avec M. Voisin et M. Desmaretz. M. le duc du Maine est entièrement rétabli; il ne lui reste aucune marque de la cruelle attaque qu'il a eue; il n'a plus que de la foiblesse. — M. Amelot a la charge de président à mortier de M. Mole de Champlâ-treux pour son fils , qui est maître des requêtes; comme le prix de ces charges-là n'est plus fixé, le roi a ordonné au chancelier d'en faire le marché. Il y a déjà longtemps que le roi avoit promis à M. Amelot de lui donner pour son fils la première de ces charges-là qui viendroit à vaquer.

Mercredi 10, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État , et quand les ministres en furent sortis, M. le Dauphin demeura quelque temps avec lui. L'après-dinée le roi courut le cerf; madame la Dauphine étoit avec lui dans sa calèche. M. Voisin travailla l'après-dinée avec M. le Dauphin. — On eut dimanche la nouvelle que les vaisseaux que Duguay-Trouin a armés à Brest étoient à la

422 JOURJNAL l)h DA^GKAU.

voile; il y a trois ou quatre mille soldats de la marine sur ces vaisseaux. — Le roi d'Angleterre viendra dimanche ici dire adieu au roi, et partira mardi de Saint-Germain pour aller voyager dans le royaume. Il va d'abord à Dijon, puis en Franche-Comté, passera delà en Alsace, verra notre armée d'Allemagne, reviendra par Lyon, verra notre armée de Dauphiné, puis passera en Languedoc et en Guyenne.

Jeudi a, à Mari;/. — Le roi, à dix heures, alla à la paroisse avec toute la maison royale. La procession ne fut que dans l'église ; il y retourna à sept heures au salut. Le Dauphin et la Dauphine, après le souper du roi, allèrent se promener dans les jardins et furent longtemps au <dobe céleste, où ils se firent expliquer beaucoup de choses savantes. Le Dauphin aime extrêmement ces connoissances-là; il en a même déjà beaucoup; l'abbé de Poli- «^nac étoit avec eux et mêla beaucoup d'agrément à un profond savoir. — Le voyage de Fontainebleau est résolu ; le roi n'a pas encore fixé le jour, mais, de la manière dont on en parle, ce sera entre le 10 et le 15 du mois qui vient; jusque-là on demeurera toujours ici sans retourner à Versailles ; cependant il y a encore quelques gens ici (lui veulent douter de ce voyage. — L'électeur de Bavière souhaite de venir faire encore un tour ici, et il paroit que le roi y consentira, et que ce sera bientôt.

Vendredi 12, à Marly. — Le roi travailla le matin avec son confesseur, et l'après-dinée il courut le cerf; M. le Dauphin et monseigneur le duc de Berry étoient à la chasse; la Dauphine n'y étoit pas. iMadame est toujours à ces chasses-là dans une calèche qui suit immédiatement celle du roi, et le capitaine des gardes du corps en service, qui est presque toujours en calèche aussi, suit celle de Madame. Ce que j'ai dit là de la calèche de Madame qui suit toujours celle du roi a été vrai longtemps, mais les capitaines des gardes du corps ont fait peu à peu changer cette manière, et présentement leur calèche

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suit immédiatement celle du roi. Au retour de la chdsse M. de Torcy apporta au roi une lettre de l'impératrice mère, qui donne part aii roi de la mort de l'empereur son fils, mais en même temps elle lui parloit de la joie qu'elle auroit de voir bientôt son autre fils le roi des Espagnes et des Indes , de Hongrie et de Bohême. Le roi n'a pas jugé à propos de recevoir une pareille lettre; on Fa renvoyée à l'impératrice , et le roi ne prendra point le deuil si on ne lui donne part de la mort de l'empereur d'une autre façon.

Samedi 13, à Marly. — Le roi travailla l'après-dlnée chez lui avec M. Voisin , alla ensuite dans les jardins où il vit jouer au petit mail ; la Dauphine le joignit sur la fin de sa promenade. — On eut par l'ordinaire des lettres de Saragosse du 3. La santé de la reine d'Espagne n'est pas encore bien raffermie ; elle compte pourtant d'aller bientôt à Corella, et que le roi son mari fera ce voyage avec elle. M. de Vendôme n'étoit pas encore parti pour aller se mettre à la tête de l'armée, et on commence à croire qu'il ne fera point le siège deTarragone, non plus que celui de Barcelone. Il lui manque beaucoup de choses dans son armée pour faire une entreprise considérable, et l'armée de l'archiduc est présentement de plus de vingt mille hommes. — Madame la princesse d'Épinoy vint hier au soir dire au roi que les chanoines de Bemireront avoient élu mademoiselle de Lislebonne * sa sœur pour leur abbesse, et qu'elle ne vouloit point accepter cette place sans savoir si cela agréeroit à Sa Majesté. C'étoit la tille ainéede M. de Lorraine qui enétoitabljesse ; elle et sa sœur sont mortes, si bien que M. de Lorraine n'a plus de filles.

' IMaderaoiselle de Lislebonue tombée de tout par la mort de Monseigneur, trouva un établissement et une retraite honnête, et qui ne la contraignoit en rien. Elle se mit à passer une partie de l'année à Nancy ou à Remircmont, et huit ou neuf mois à Paris et à la cour. Peu à peu elle allongea ses absences, et sa sœur qui les faisoit bien plus courtes lui tenoit souvent compagnie.

Dimanche Ik, à Marly. — • Le roi tint le conseil d'État et travailla Faprès-dinée avec M. Pelletier. La Dauphine fit médianoche dans les appartements verts, et ne se retira qu'à quatre heures du matin. Le roi, la reine et la princesse d'Angleterre vinrent ici à huit heures et soupèrent avec le roi, et après souper retournèrent à Saint-Germain. Le roi d'Angleterre dit adieu au roi ; il part mardi pour s'en aller voyager dans le royaume. On avoit cru assez longtemps qu'il y avoit du mystère à ce voyage-là , mais il n'y en a aucun. — Le duc de Noailles a demandé permission de revenir ici, en cas que M. de Vendôme ne puisse rien entreprendre cette campagne, et le roi le lui a permis, mais il attendra encore avant que de se mettre en marche pour revenir. Le duc de Duras, qui est ici, et qui n'avoit demandé de servir en Espagne que pour être avec le duc de Noailles son parent et son neveu, comptant qu'il va revenir incessamment, a demandé d'aller servir en Flandre, et le roi le lui a permis. — Le roi quitta hier le deuil qu'il avoit pris pour les enfants de M. de Lorraine. 11 l'avoit môme porté plus longtemps qu'il n'a accoutumé de porter de pareils deuils , parce qu'il s'attendoit toujours qu'on lui donneroit part de la mort de l'empereur dans les formes.

Lundi 15, à Marly. — Le roi travailla l'après-dinée avec M. de Pontchartrain, etsur les cinq heures allacourre le cerf; la grande chaleur empêcha la Dauphine et les dames d'aller à lâchasse. — Il arriva un courrier du maréchal de Villars; les ennemis ont fait un petit mouvement; ils ont leur droite à Lens, et leur gauche vers Douai. Ils ont détaché un assez gros corps de cavalerie et d'infanterie qui marche vers Orchies, et qui est commandé par le prince Eugène; on croit que ce prince va mener ce détachement à leur armée d'Allemagne. — Le maréclial de Berwick écrit d Aix en Provence du 5 ; voici sa lettre :

« Les nouvelles que nous avons en ce pays sont que les troupes parties de Vado le 15 de mai ont débarqué à Bai'-

celone, et on croit l'archiduc arrivé à Gènes, car on a va une escadre de vaisseaux de guerre qui laisoit voile de ce côté-là. L'armée des ennemis continue à s'assembler en Piémont. Je serai demain à Antibes, d'où je remonterai le Var pour de là regagner la vallée de Barcelonnette et ensuite Briançon. »

Mardi 16, à Marly. — Le roi tint le conseil de finances, et ensuite travailla avec M. Desmaretz; l'après-dinée il travailla avec MM. Voisin et Desmaretz. — lia paru devant Brest plusieurs vaisseaux ennemis, mais ils n'y ont demeuré que deux jours et se sont retirés sans avoir mis personne à terre. L'escadre que Duguay-Trouin avoit armée à Brest a passé à la vue de la Rochelle, et on ne sait point encore où elle va. — Le grand prieur de Vendôme est en liberté et est arrivé à Soleure; tout ce qu'on a exigé de lui est qu'il intercéderoit auprès du roi, pour obtenir que le lils de Massener sorte de prison pour retourner en son pays (1). — On a détaché en Flandre le comte de Coigny avec vingt escadrons et quelque infanterie pour observer les mouvements des troupes que le prince Eugène a vers Orchies et qu'on croit toujours qui vont en Allemagne.

Mercredi 17, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État; l'après-dinée il reçut la harangue de l'assemblée du clergé. Le cardinal de Noailles, qui en est seul président, porta la parole avec beaucoup de dignité et d'éloquence, et le roi y fit une réponse si noble, si sage et si touclianto que tous les évèques et les courtisans furent attendris. Le Dauphin, que le roi présenta au clergé en leur disant : « Voilà un prince qui me succédera bientôt, et qui par sa vertu et sa piété rendra l'Église encore plus florissante et le royaume plus lieureux, » le Dauphin s'en alla dans sa chambre fort attendri et tondant en larmes. Après la ré-

(1) Le grand prieur «le Vondoinc ii\'»t point in lil)eitc; il ot a Sok'uiv mit sa parole. On l'engage à dcniander au roi ce cpril aura de la [leine à obtenii . (IS'ote. (le D(i»fjrau.)

126 JOURINAL DE DANGEAU.

ponse du roi, le cardinal lui présenta les députés du clergé, comme on a accoutumé de l'aire en pareille occasion. En sortant de chez le roi ils allèrent chez le Dauphin et puis chez la Dauphine, à qui le cardinal parla aussi bien qu'il avoit parlé au roi. S. M. avoit donné ordre qu'après les harangues on fît voir au clergé les jardins et les eaux, mais il y eut un grand orage qui empêcha que les eaux ne pussent aller, parce que cela auroit fait trop de désordre dans les jardins.

Jeudi 18, à Marlij. — Le roi passa presque toute la matinée chez madame de Main tenon. L'après-dinée M. Voisin lui apporta des lettres du maréchal de Villars ; elles sont du 17 au matin. Le détachement de l'armée ennemie n'a été que jusqu'à Orchies, et il y a trois jours qu'il ne marche point. On croit pourtant qu'il marchera bientôt pour aller en Allemagne, et que le prince Eugène ira y commander.

— Le Dauphin, monseigneur le duc de Berry et M. le duc d'Orléans partirent d'ici à sept heures, et allèrent à Saint- Denis, où l'on fit un service pour feu monseigneur le Dauphin. L'archevêque de Reims officia, et l'évêque d'Angers fit l'oraison funèbre. Le duc de Beauvilliers, le comte de Sainte-iMaure et le marquis d'O portoient la queue du Dauphin; le marquis de Béthune-Orval et le marquis de Pons portoient la queue du duc de Berry ; les marquis de Simiane et d'Armentières portoient la queue du duc d'Orléans. La cérémonie dura plus de quatre heures, et il en étoit plus de sept quand les princes revinrent ici de Saint-Denis, où ils avoient mangé avant le service. Ils trouvèrent en arrivant la Dauphine qui les vint recevoir, et qui étoit en peine de ce qu'ils arrivoient si tard. Le roi étoit à la promenade, et, quoiqu'ils fussent fort fatigués de la cérémonie ils l'allèrent joindre : la chaleur étoit si grande qu'il y eut quelques chevaux crevésdans la marche.

— M. de Torcy vint chez le roi, au retour de la promenade, lui apporter des lettres de Saragosse venues par un courrier de retour; LL. MM, CC. en étoient parties le 12

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pour Corella. La reine ii'avoit point de fièvre depuis quatre jours, etavoit toujours paru en public durantce temps-là. M. de Vendôme n'ira point joindre l'armée qu'il n'ait reçu des armes dont son infanterie a J)esoin. Le roi et la reine d'Espagne, après avoir pris quelque temps à Corella l'air qui y est excellent, iront à Madrid , où les peuples souhaitent ardemment de les revoir. L'électeur de Brandebourg est arrivé à la Haye, et veut que MM. les États fassent juger les prétentions qu'il a sur la succession du roi Guillaume, dont il y en a une partie adjugée au prince de Nassau, stathouder de Frise.

Vendredi 19, à Marly. — Le roi, après la messe, se promena dans les jardins; après diner il passa chez madame de Maintenon,età cinq heures il alla courre lecerf.LaDauphineétoi ta cheval avec beaucoup de dames; monseigneur le Dauphin et monseigneur le duc de Berry sont toujours à ces chasses-là. Le roi avoit convié madame de Maintenon d'y venir; elle y vint dans un carrosse avec mesdames de Uangeauet deCaylus. — On sutle matin que le courrier arrivé d'Espagne avoitapporté auroi lanouvellequeS.M.C. donnoit en souveraineté à l'électeur de Bavière la Flandre, tant ce qui lui en reste que ce que les ennemis lui ont pris depuis la dernière guerre. Il ne lui reste à présent de places fortes que Luxembourg, Namur, Charleroy etNieuport. Uyalongtemps qu'on avoit promis à l'électeur de Bavière la grâce qu'on lui accorde aujourd'hui, et le roi l'ai-' soit de grandes instances en Espagne pour qu'on exécutât la promesse qu'on avoit faite à cet électeur. Il viendra ici, les premiers jours de la semaine qui vient, remercier le roi, qui continuera à lui donner les mêmes subsides (ju'il lui •i donnés depuis le commencement de cette guerre.

Samedi -10, à yiarly. — Le roi tint le conseil de finances quoi qu'il n'en tienne pas ordinairement à Marly les samedis. L'après-dinée il travailla avec M. Voisin, ctpuisalla se promener dans ses jardins, où il fait toujours quelques petits changements pour s'amuser, et qui nu sont pas de

grandes dépenses. — 11 arriva un courrier du maréchal de Villars, par le quel on apprit que le détachement des ennemis pour l'Allemagne avoit marché, et qu'il étoit à Lens le 18. On mandoitde notre armée que ce détachement n' étoit que de dix-neuf escadrons et de dix bataillons, mais on le croit beaucoup plus considérable, et même les nouvelles de Hollande et de Bruxelles disent que toutes les troupes de l'empereur et de l'électeur palatin en doivent être. Le prince Eugène s'en va à la Haye, et puis ira commander sur le Rhin, où toutes ces troupes-là vont. — On sut que le roi d'Espagne avoit mandé à la duchesse d'Albe , par le courrier qui arriva hier au soir, qu'il feroit payer toutes les dettes que son mari avoit faites en France durant son ambassade, qu'il lui continueroit à elle, durant quatre mois, les mêmes appointements qu'il donnoit au duc son mari, et qu'il lui feroit payer ce qui pouvoit leur être encore dû de leurs appointements, afin qu'elle eût de quoi récompenser les domestiques qui ne voudroient pas lasuivre en Espagne, et qu'elle eût de quoi sortir de France honorablement. Outre cela, le roi lui donne 2,000 pistoles d'or de pension, et lui a écrit la lettre du monde la plus obligeante. Elle compte pouvoir partir dans deux mois, quand elle aura vu ses créanciers payés; ils en ont tous usé à merveille avec elle, et, bien loin de lui demander de l'argent , ils lui en ont tous offert , et de continuer à lui donner tout ce qu'elle auroit besoin , quoiqu'ils sussent qu'elle restoit sans aucun bien, et qu'on ne sut point encore ce que le roi d'Espagne vouloit faire pour elle.

Dimanche 21, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État; il travailla avec M. Pelletier l'après-dinée, et puis alla tirer. Le Dauphin alla à vêpres à la paroisse, et y mena madame la princesse de Conty. — Chabert, chef d'escadre des vaisseaux , mourut il y a quelques jours. Le roi n'a pas encore rempli la place ; il y a douze chefs d'escadre de vaisseaux. — M. le maréchal d'Harcourt est parti de Bourbonne le 17 ; les eoux lui ont fait beaucoup de bien. On

l'attend à Stras})ourg' le 24. — Le roi donna il y a quelques jours à l'abbé de Choiseul la charge d'aumônier qu'avoit l'abbé Turgot, évéque de Séez , qui a été fait premier aumônier de monseigneur le duc de Berry. En lui donnant cette charge qui ne lui a rien coûté , il a donné la démission de sa charge d'aumônier du roi, qu'il avoit achetée ; il ne reste plus parmi les huit aumôniers du roi que l'abbé Morel qui ait acheté sa charge.

Lundi 22, à Marly. — Le roi travailla l'après-dinée avec M. de Pontchartrain, et sur les cinq heures il alla courre le cerf; laDauphine étoit à cheval avec beaucoup de dames. — Notre détachement de Flandre qui marche en Allemagne doit être arrivé d'hier à Givet, sous Charlemont ; il y séjournera un jour ou deux, et puis continuera sa marche. Nous en allons bientôt faire un second ; ainsi le fort de la guerre pour cette année, selon toutes les apparences, se portera du côté d'Allemagne. Le prince Eugène étoit attendu à la Haye, où il demeurera peu de jours, et doit rejoindre à Coblentz le détachement que les ennemis ont fait de leur armée de Flandre. — Mademoiselle Loison, celle qui n'a point été mariée, a une lettre de cachet pour s'en aller à Orléans. On croyoit que c'étoit la maison de Bouillon 'qui lui avoit attiré ce malheur-là parce que le duc d'Albret étoit fort attaché à elle, mais ils assurent tous fort qu'ils n'y ont eu aucune part.

Mardi 23, à Marly. — Le roi tint conseil de finances, et travailla ensuite longtemps avec M. Desmaretz. Après son diner il entra chez madame de Maintenon ; à cinq heures, il repassa chez lui, et lit entrer dans son cabinet Desgranges, maître des cérémonies dont le clergé s'étoit plaint, au service de Monseigneur à Saint-Denis. Le roi, qui travaille tous les mardis au soir avec M. Voisin, l'a remis à demain. — On a eu des nouvelles du passage du roi d'Angleterre à Dijon, où M, Trudaine, frère de madame Voisin, intendant de Bourgogne, Ta reçu magnifiquement; ainsi les bruits qu'on faisoit courre que le roi n'alloit point voya-

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. ger en France, et qu'il avoit des desseins secreU qui paroltroient incessamment, se trouvent sans aucun fondement. Il demeurera deux ou trois jours à Dijon, puis il passera en Franche-Comté, où M. de Guerchois, intendant de cetteprovince, se prépare à le recevoir comme a fait M. de Trudaine. La suite du roi d'Angleterre est fort petite.

Mercredi 2i, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État , qui dura fort longtemps ; après diner il travailla avec M. Voisin, et sur les cinq heures il alla se promener sur les hauts de Marly et y vit jouer au mail; la Dauphine, suivie de plusieurs dames, y vint en calèche. — On mande de Londres que M. Harley a été fait milord comte d'Oxford et grand trésorier d'Angleterre, qui est la plus grande charge du royaume et celle qu'avoit milord Godolphin. On le regarde comme un ennemi particulier de Marlborough. Le parlement demande à la reine de faire punir les anciens ministres d'État qui parleur mauvaise administration ont ruiné l'Angleterre. — Le roi a donné à M. d'Ecquevilly le fils, qui est enseigne de ses gendarmes, la charge de capitaine du vautrait qu'avoit son père, qui a bien voulu s'en démettre en sa faveur, et il gardera une lieutenance de cette charge pour servir sous son fils.

Jeudi 25, à Marly. — Le roi se promena le matin dans ses jardins. L'après-dinée l'électeur de Bavière vint ici; il descendit dans l'appartement de feu Monseigneur, et à trois heures il alla chez le roi, avec qui il fut assez longtemps. A cinq heures on alla courre le cerf ; la Dauphine étoit à cheval avec beaucoup de dames. La chasse fut fort longue. L'électeur alla souper chez M. dAntin, et après souper il vint jouer au salon avec madame la Dauphine, et ne partit d'ici qu'au jour pour aller coucher à Villiers, chez les Moros. Il viendra encore ici mardi, et puis il s'en ira droit àNamur. — Nous avons fait un second détachement en Flandre, commandé par Bouzols, lieutenant général, et Mimeur, mnréchnl de camp. Ce détachement

est de dix bataillons et de vingt-six escadrons, savoir : huit de la g-endarmerie, six de dragons, qui sont les trois du colonel général, et trois de Chàtillon , avec les douze escadrons de l'électeur de Bavière, et ces troupes marcheront au premier jour, et arriveront en Alsace avant les troupes que mène en Allemagne le prince Eugène.

Vendredi 26 , àMarly. — Le roi travailla le matin avec son confesseur, et se promena l'après-dinée dans ses jardins. — L'assemblée du clergé a accordé au roi les huit millions qu'il demandoit, moyennant que le roi les quitte du dixième pour toujours. On compte que cette assemblée finira le 9 ou le 10 du mois qui vient; et après la harangue pour la clôture de l'assemblée, qui sera faite par l'archevêque d'Alby, le roi partira pour Fontainebleau, et le jour est pris pour ce départ au 13, qui sera un lundi. II ira coucher ce jour-Iàà Petit-Bourg chez le duc d'Antin, et arrivera le 14 à Fontainebleau. — M. le comte de Toulouse est considérablement incommodé d'un mal dans la vessie qu'il a caché fort longtemps , et il ne peut plus monter achevai etsouffre beaucoup en carrosse. Les médecins et les chirurgiens souhaitent que ce soit la pierre, mais ils ne connoissent point encore son mal, et si c'est la pierre on attendra pour la tailler que les grandes chaleurs soient passées.

Samedi 27, àMarly, — Le roi travailla après diner avec M. Voisin, et après alla se promener dans ses jardins; le Dauphin et la Dauphine le joignirent à sa promenade. — On eut des nouvelles de l'arrivée de LL. MM. CC. à Corella; la reine se porte beaucoup mieux, le voyage ne l'a point fatiguée, et elle trouve que l'air de Corella lui fait beaucoup de bien ; son bon visage est revenu , elle dort et mange bien. Elle achèvera d'y rétablir sa santé et puis ils iront à Madrid, où les peuples ont grande envie de les revoir. M. de Vendôme étoit encore à Saragosse ; il attend des armes qui manquent à l'infanterie espagnole , et l'on ne pourra entreprendre le siège de Tarrai^one

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qu'au mois d'octobre. L'archiduc est encore à Barcelone ; on compte que son armée est présentement de vingt mille hommes, et on ne compte plus qu'il repasse en Allemagne qu'à la fin de la campagne.

Dimanche 28, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, alla tirer l'après-dlnée , et au retour travailla chez madame de Maintenon avec M. Pelletier. Madame la princesse de Conty a acheté une petite maison sur le bord de la rivière , auprès de la machine (1) , où elle va faire des petits bâtiments et quelques embellissements dans les jardins ; elle s'y va promener presque tous les jours, La santé de M. le duc du Maine s'est fort rétablie à Sceaux, où il a passé quelques jours depuis la cruelle attaque qu'il eut ici. Il est ici présentement, et va tous les soirs dans le cabinet du roi jusqu'à son coucher, comme il faisoit avant sa maladie. — M. de Strasbourg a eu une violente attaque de goutte au genou à Saverne ; on appréhendoit même que ce ne fût un mal plus considérable que la goutte , et qu'on ne fût obligé de lui faire une opération violente. Il est beaucoup mieux présentement, et on est fort rassuré sur son mal.

Lundi 29, à Marly. — Le roi se promena le matin dans ses jardins , travailla après son dîner avec M, de Pontchartrain, et puis alla tirer. — La marquise de Vieuxpont est morte à Paris de la petite vérole. On avoit caché l'état de sa maladie à la princesse de Montauban, sa mère, qui étoit ici. Elle étoii fille de son premier mariage avec le marquis de Kannes, colonel général des dragons; le marquis de Vieuxpont, lieutenant général qui commande à Cambray, est veuf pour la troisième fois. Elle n'a laissé qu'une fdle, qui est encore en nourrice. — Le prince Eugène est encore à la Haye, Toutes les nouvelles de ce pays-là portent que les Hollandois sont fort mécontents du gros détachement qu'il mène en Allemagne, et qu'il

H) D« Maiiv.

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n'est pas content d'eux non plus. L'électeur de Brandebourg est encore en ce pays-là ; il leur demande beaucoup de choses comme héritier du roi Guillaume , et ils auront bien de la peine à lui accorder ce qu'il demande, quoi qu'en cas de refusil menace de retirer ses troupes.

Mardi 30, à Marly. — Le roi tint conseil de finances, et travailla ensuite longtemps avec M. Desmaretz. — L'électeur de Bavière arriva ici sur les trois heures; il alla d'abord dans l'appartement de feu Monseigneur, où M. de Torcy le vint trouver. Après avoir été quelque temps en conférence, ce ministre le mena chez le roi, où il demeura jusqu'à cinq heures; ils en sortirent, l'électeur fort charmé du roi, et le roi fort content de lui. Ils se sont séparés dans l'espérance de ne se revoir jamais. A cinq heures, ils allèrent courre le cerf; la Dauphine étoit à cheval avec beaucoup de dames. Au retour de la chasse le roi travailla chez madame de Maintenon avec MM. \ oisin et Desmaretz, et l'électeur joua avec la Dauphine au lansquenet dans le salon jusqu'à dix heures, et puis alla souper chez le duc d'Antin. Après le souper il revint jouer avec la Dauphine dès qu'elle fut sortie du cabinet du roi; ils jouèrent jusqu'à trois heures et alla coucher chez les Moros , doù il étoit venu ici.

Mercredi V juillet y à Marly. — Le roi prit médecine comme il la prend tous les mois, et ne s'est jamais mieux porté. Dieu merci ; il dina à trois heures, et après son dîner il tint le conseil d'État. — L'électeur de Bavière part vendredi ou samedi pour aller à Namur, puis à Luxembourg, et de là à notre armée d'Allemagne, car ce n'est plus un secret dans sa cour. 11 envoie le comte d'Albert en Espagne pour faire ses remerciments ; il l'a choisi pour cet emploi parce que tout le monde croit qu'il veut lui faire épouser mademoiselle deMontigny, pour qui cet électeur a depuis fort longtemps un grand attachement d'amitié et à qui il a fait beaucoup de bien ; mais la famille du comte d'Albert, surtout M. de Chevreuse, sou T. xni. 28

ti-ère aîné du» piemier lit, s'oppose fort à ce mariage. Le roi envoie le comte de la Marck , maréchal de camp, servir en cette qualité dans l'armée d'Allemagne, et sera en même temps son ministre auprès de l'électeur de Bavière, mais il n'aura point de caractère.

Jeudi 2, à Marly. — Le roi se promena le matin et l'après-dinée dans ses jardins; il vit jouer au mail, et la Dauphine le joignit sur la fin de sa promenade. — Il y avoit quelque petite difficulté sur la marche du duc de Tresmes comme gouverneur de Paris, qui sera demain au service de Monseigneur. Il marche entre M. le premier président et le second président , cela est réglé il y a longtemps ; ce qui n'étoit point réglé étoit de savoir si ses gardes dévoient marcher devant lui jusqu'à la porte de TéglisC;, de Notre-Dame, les régiments des gardes françoises et suisses étant en haie devant la porte pour recevoir le Dauphin . Le roi a réglé que les gardes du gouverneur de Paris Faccompagneroient jusqu'à la porte de l'église, et puis iroient se mettre derrière les régiments des gardes. — Le cardinal Caprara est mort à Rome ; il étoit protecteur des affaires d'Angleterre. Il y a un protecteur particulier pour l'Ecosse, et un pour l'Irlande.

Vendredi 3 , à Marly. — Le roi travailla le matin avec son confesseur, et alla tirer Taprès-dinée. Le Dauphin et le duc de Berry partirent d'ici à sept heures et demie, et arrivèrent à l'archevêché à neuf heures et demie où M. le duc d'Orléans les vint joindre. Ils prirent du chocolat, et à dix heures ils se mirent en marche à pied depuis l'archevêché jusqu'au grand portail de Notre-Dame. Le cardinal de Noailles officia; le P. de la Piue prononça l'oraison funèbre, qui fut fort applaudie. Toute la cérémonie finit à deux heures. Un peu avant trois heures le Dauphin et monseigneur le duc de Berry se mirent à table à un diner magnifique qu' avoit fait préparer le cardinal de Noailles; ils le firent diner avec lui. et y firent diner aussi ce cjue nous étions de courtisans qui a voient «ui l'honneur

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(le les snivro. Ils remontèiYMit «-ii CMirosse à quatre heures et demie, et en allant et en revenant M. le Dauphin fit jeter beaucoup d'argent au peuple , et durant son dîner il fit entrer beaucoup de peuple qui vouloit les voir manger, et dit : « Je suis fâché d'être venu à Paris pour une si triste occasion, mais je suis bien aise de voir l'amitié des bourgeois et du peuple de Paris pour ses princes. » A la cérémonie M. de Beauvilliers, avec le collier de l'ordre, M. d'Urfé et M. de Gamaches portoient la queue du manteau du Dauphin , le marquis de Béthune et le marquis de Pons portoient celle du duc de Berry, les marquis d'Armentières et de Simiane portoient celle du duc d'Orléans. Le Dauphin, avant que de partir de Paris, dit à tous les courtisans qui avoient eu l'honneur de venir dans ses carrosses, que ceux qui avoient envie de demeurer à Paris le pouvoient faire sans craindre qu'il le trouvât mauvais, qu'il vouloit qu'on fût à son aise avec lui, et ne contraindre jamais personne.

Samedi k , à Marly. — Le roi travailla l'après-dînée avec M. Voisin. — Il arriva un courrier de Flandre par lequel on apprend que la plus grande partie du détachement que les ennemis ont fait pour l'Allemagne étoit encore auprès de Bruxelles, et que le bruit de ce pays-là étoit qu'il retourne à leur armée de Flandre, et que le prince Eugène qui étoit encore à la Haye y devoit retourner aussi; en ce cas-là, notre second détachement, que commande Bouzols, et qui étoit déjà à Givet, pourroit bien rejoindre l'armée du maréchal de Villars. — On eut par l'ordinaire des nouvelles de Corella. La reine d'Espagne sent tous les jours sa santé se rétablir; LL. MM. CC. ne retourneront pas à Madrid sitôt qu'on l'avoit cru; elles attendront à Corella la lin de la campagne de M. de Vendôme , de qui on n'a point eu de nouvelle cet ordinaire ; le courrier qu'il envoyoit à Corella a été tué en chemin par les miquelets.

1>imanclie 5, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État ;

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après son dîner il travailla avec M. Pelletière! puis alla tirer. — M. Voisin vint le soir chez madame de Maintenon pour porter des lettres de M. d'Harcourt du 2 de ce mois, qui sont venues par un courrier de retour. Ce maréchal qui étoit déjà arrivé à Strasbourg-, il y a déjà quelques jours, mande que le roi d'Angleterre y est arrivé aussi , ils en dévoient partir le lendemain ensemble. M. d'Harcourt fera voir l'armée au roi d'Angleterre , qui ensuite ira à Lyon en repassant par la Bourgogne, et de Lyon il ira voir l'armée du maréchal de Berwick. M. de Strasbourg se porte considérablement mieux; le roi d'Angleterre a couché chez lui à Saverne en allant à Strasbourg. — Le marquis d'Alègre a gagné depuis deux jours un grand procès contre M. de Montpeiroux, qui lui demandoit 1,600,000 francs; il en sera quitte pour une somme fort médiocre. — Le roi , au sortir du conseil, dit à ses ministres qu'il ne partiroit pour Fontainebleau que de mercredi en huit jours; il travaillera avec eux ce jour-là, et puis il leur donnera congé jusqu'au dimanche suivant.

Lundi 6, à Marly. — Le roi travailla l'après-dlnée avec M. de Pontchartrain ; à cinq heures il alla se promener dans ses jardins, et vit jouer au petit mail ; la Dauphine le joignit à sa promenade. Le Dauphin alla le matin à Versailles voir messeigneurs ses enfants, et dina chez la duchesse de Ventadour. Monseigneur le duc de Berry alla tirer. — Il y a eu une petite guerre entre les ducs de Modène et de Parme sur quelques petits fiefs auprès de Bercello, que l'un et l'autre prétend qui lui appartiennent. Les généraux de l'empereur ont interposé leur autorité pour finir leurs hostilités, dans lesquelles les troupes de Parme avoient toujours eu l'avantage, et le comte de Thaun s'est emparé de ces fiefs pour les rendre à celui à qui il sera jugé qu'ils appartiennent. — Les nouvelles de Hollande portent que le prince Eugène va i-epartir de la Haye pour retourner à l'armée de Flandre.

Mardi 1, à Marly. — Le roi tint conseil de finances ,

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travailla ensuite longtemps avec M. Desmaretz; l'aprèsdinéeil alla se promener sur les hauteurs de Marly, et vit jouer au grand mail. Le Dauphin et la Dauphine allèrent le joindre avec beaucoup de dames en calèche, et il y eut une grande collation. Au retour de la promenade, le roi remit au lendemain M. Voisin et M. Desmaretz, avec qui il devoit travailler. — On jugea au conseil Taffaire de monseigneur le duc de Berry sur la succession de feu Monseigneur son père. Par ce jugement , il n'a nulle part à la succession , parce qu'en recevant l'apanage il a renoncé à toute la succession, et Monseigneur son père avoit signé l'acte d'apanage; ainsi en recevant l'apanage , il a renoncé à sa succession comme à celle du roi ; mais le roi, après lui avoir fait perdre son procès, le lui a fait gagner en lui donnant comme augmentation d'apanage tout ce qui lui seroit revenu s'il n'y avoit point eu de renonciation. A l'égard du roi d'Espagne , il se rapporte au roi de tous ses droits; il n'y a que Meudon et Chaville à partager qui ne valent pas 40,000 livres de rente ; les pierreries et les meubles sont estimés à 500,000 écus, dont il faut prélever 100,000 écus pour payer le5 dettes; ainsi il ne leur reviendra à chacun que V00,000 francs de cet article-là.

Mercredi 8, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État et travailla Taprès-dinéc avec M. Voisin ; ensuite il alla se promener dans les jardins. — Le bonhomme Guéry est mort il y a (juelques jours; il avoit été longtemps lieutenant des gardes du corps, et quand il quitta , le roi lui donna la lieutenance générale du pays d'Aunis et des tours de la Hochelle. Leur famille est attachée à M. du Maine, et son fils aîné, qui est exempt des gardes du corps, a épousé une fille de Malezieu , qui gouverne la maison de M. du Maine. Ce prince, dans le temps de l'attaque d'apoplexie qu'il a eue, écrivit au roi une lettre très-pressante, lui demandant la charge du père pour le fils, et le roi la lui ;i accordée. Les Guéry sont d'une très-an-

.138 JUUR^JAL DK DAJNGEAU.

cienne maison de Normandie. — Le vieux d'Espagne est mort ; il avait quatre-vingt-dix ans. Il étoit gouverneur de Thionville ; le roi a donné ce gouvernement à Lespérou, qui est fort vieux aussi, et à qui le roi Ta voit promis quand il seroit vacant.

Jeudi 9, à Marly. — Le roi se promena le matin et l'après-dinée dans les jardins. — Le roi donne 18, 000 francs d'appointements au comte de la Marck pendant qu'il sera son ministre auprès de l'électeur de Bavière, mais il y sera sans caractère, et servira de maréchal de camp dans son armée. Il prend congé du roi pour aller trouver rélecteur à Namur, où l'on compte qu'il doit être arrivé de lundi. — M. Voisin, pendant le séjour que le roi a fait ici, a été presque tous les lundis à Versailles pour recevoir les placets, et épargner aux pauvres particuliers la peine et les embarras de les apporter ici. — Le roi fait préparer un présent magnilique pour la duchesse d'Albe et tel qu'on Fauroit donné au duc son mari à la fin de son ambassade. — On a vendu beaucoup de bijoux de Monseigneur, et bien des gens en ont acheté pour le prix qu'on les a estîînés, qui est fort bas, et cet argent est employé à payer de ses dettes; c'estDumont, gouverneur deMeudon, qui reçoit cet argent *.

' Rieu peut-être ue fut jamais si indécent que cette vente des bijoux de Monseigneur, qui se fil eu plein IMarlv, où chacun achetoit à l'enehère comme a un encan et à mi inventaire ii Paris, et très-ordinairement en présence de madame la Dauphine même , de .AI. le Dauphin et tous les princes et princesses du sang, qui s"en amusoient et en aciietoient, riant et causant avec les gens de la cour, hommes et femmes qui en achetoieut et s'en divertissoient aussi; ce négoce dura toutes les après-dinées, le reste du voyage. M. le Dauphin ne prit presque rien et s'y trouva peu et rarement , et toujours par complaisance pour madame la Dauphine, et, quoiqu'il n'eut pas lieu de regretter ÏMonseigneur ni d'aimer la plupart de ce qui avoit été le plus attaché à lui , il en usa avec tous avec une bonté et une générosité qui les confondit.

Vendredi 10, à Marly. — Le roi travailla le matin avec son confesseur; l'après-dhiée il se promena dans les

jardins. 11 n a pas couru le cerf depuis quelques jours, parce qu'il a envoyé ses chiens à Fontainebleau, où M. de la Rochefoucauld ne vouloit point venir parce qu'il est aveugle, mais le roi lui a parlé avec tant de bonté et d'amitié, lui conseillant non-seulement d'y venir, mais l'en priant même et lui disant : « Je serai bien aise de vous voir de temps en temps : » ce qui l'a déterminé à faire encore ce voyage. Il ne demeurera point au château, où il seroit accablé de visites ; il se tiendra au chenil. — Les ennemis, qui étoient un peu incommodés par le château d' Arleux , où nous avions fait quelques petits ouvrages qui détournoient les eaux d'un ruisseau qui se jette à Douai, sont venus attaquer ce poste avec un fort gros corps et l'ont emporté. Nous avions dedans soixante ou quatre-vingts hommes commandés par un capitaine, qui ont été faits prisonniers de guerre.

Samedi 11, à Marly. — Le roi travailla l'après-dlnée avec M. Voisin, et puis alla se promener dans son parc. — On mande d'Angleterre que deux des filles de milord Marlborouglî qui étoient dames de la reine Anne ont été ôtées ; on a donné leurs emplois à d'autres dan^s : l'une de ces dames avoit épousé le fdsde milord Godolphin, et rautreun fds de milord Montaigu, que nous avons vu ici ambassadeur. — On mande de Saragosse du 28, que la cavalerie de M. de Noailles qui doit joindre celle de M. de Veifdôme, étoit arrivée, et que l'infanterie joindroit au premier jour; que M. de Vendôme compte d'être campé en front de bandière le 6 de ce mois. Le roi d'Espagne a donné le gouvernement de Cadix à un neveu du prince de Tzerclaës. On mande de Corella que la santé de la reine d'Espagne se rétablit tous les jours. On souhaite fort à Madrid de voir LL. MM., mais ils n'y retourneront que quand la campagne sera finie.

Dimanche 12, à Marly. — Le roi tint le conseil d'Etat, et l'aprês-dinée, à deux heures, le clergé assemblé à Paris ayant fini leurs affaires, vinrent ici faire la harangue de

440 JOURNAL DK DANGEAU.

la clôture. L'archevêque d'Alby porta la parole, et, après la harangue à laquelle le roi répondit avec sa bonté et sa grâce ordinaires, le cardinal lui présenta tous les députés du premier et du second ordre. Le roi avoit eu soin qu'ils eussent àdiner ici, et qu'on leur fit voir les jardins et les fontaines ; il leur avoit fait donner de petits chariots pour qu'ils marchassent plus commodément. La reine et la princesse d'Angleterre arrivèrent sur les sept heures; le roi les alla recevoir dans le jardin. Ils rentrèrent à huit heures dans le château: le roi les mena d'abord chez madame de Maintenon, et puis le roi y laissa la reine et alla travailler chez lui avec M. Pelletier. Madame la Dauphine mena la princesse d'Angleterre dans le salon ; on soupa à neuf heures trois quarts. La Dauphine, depuis qu'elle est Dauphine, marche devant la princesse d'Angleterre, et est assise à table au-dessus d'elle. Après souper, la reine et la princesse safille retournèrent à Saint-Germain à leur ordinaire. — Le clergé ne harangue ni le Dauphin ni la Dauphine à la clôture de l'assemblée, ils ne haranguent que le roi. M. le comte de Toulouse a été fort mal depuis quinze jours, mais il se porte considérablement mieux, et compte de partir mardi pour Fontainebleau ; il prendra l'eau au pont de Sèvres. — Il arriva un courrier de M. deBerwick; il mande que 3L de Savoie arrivale 4 à Suze, et vient se mettre â la tète de son armée. Le comte de Thaun est dans le val d'Asote, qui ap^^aremment veut entrer dans la Tarentaise par le petit Saint- Bernard avec toute sa cavalerie.

Lundi 13, à Marly. — Le roi se promena le matin dans ses jardins, et il apprit à sa promenade qu'il s'étoit passé une action considérable en Flandre auprès de Douai , où nous avons eu tout l'avantage ; mais comme cette nouvelle ne venoitque par le comte de Clermont, colonel de dragons réformé, qui n'avoit envoyé son courrier que pour demander le régiment de dragons de Coëtmen, qui a été tué dans cette occasion-là , on attendit avec quel-

qu'impatience un courrier du maréchal de Villars qui avoit mandé au roi, il y a quelques jours, que si les ennemis laissoient ce corps-là dans l'endroit où il étoit, il les feroit attaquer la nuit du 11 au 12, et il a tenu parole, car son courrier arriva à deux heures et demie pendant que le roi travailloit avec M. de Pontchartrain. Ce courrier est un aide de camp du maréchal, fils de Binet qui est au roi ; ce courrier a été à l'action , dont il rend très-bon compte. C'est M. deGassion quicommandoit, et la marche avoit été si bien conduite qu'il tomba sur les ennemis à deux heures du matin sans en être aperçu. Us avoient douze bataillons et dix escadrons qui ont été entièrement défaits ; ceux quiétoient le plus près de la contrescarpe de Douai se sont sauvés dans le chemin couvert. On leur a tué quatorze à quinze cents hommes, et ramené douze ou treize cents chevaux, que nos hussards et nos dragons ont pris. Il y avoit avec M. de Gassion : M de Coigny, lieutenant général, le marquis de Hautefort et le prince Charles, maréchaux de camp. Nous avons perdu peu de monde à cette affaire; on s'est fort loué du colonel de nos hussards, qui aété blessé dangereusement. — M. le Dauphin allaTaprèsdinéedire adieu à la reine d'Angleterre. — Le courrier du maréchal de Villars arriva avec le chevalier de Coëtmen , frère de celui qui a été tué ; il est capitaine de cavalerie et a eu permission du maréchal de Yillars pour venir demander le régiment de son frère.

Mardi iï, à Marly. — Le roi tint le conseil delinances, travailla l'après-dinée avec iM. Voisin et M. Desmaretz, et se promena dans ses jardins. Madame la duchesse de Berry eut la fièvre, et on l'emmena à Paris; elle espère que sa lièvre ne l'empêchera pas d'aller coucher demain à Petit-Bourg en bateau. iMonseigneur le duc de Berry est allé à Paris avec elle; madame la duchesse d'Orléans y est aussi. M. le comte de Toulouse partit d'ici en chaise de poste en intention de s'aller eml)a)'qncr au pont de Sèvres pour aller en bateau à Paris

142 JOURNAL DE DAINGEAU.

descendre à la porte de la Conférence, faire le tour de Paris par-dessus les remparts en chaise de poste, et aller se rembarquer au port Saint-Paul pour aller coucher à Petit-Bourg; mais quand il fut à Sèvres, la chaise ne l'ayant point incommodé, il alla tout droit à Paris et s'embarqua au port Saint-Paul sans avoir senti aucune incommodité.

VOYAGE DE FONTALVEBLEAU.

Mercredi iô, àPelil-Bourg. — Leroiatenu conseil d'État à Marly, y a dîné, en est parti avant trois heures, a passé par Versailles pour voir la chapelle où l'on a fait quelques petits changements. Ilest arrivé ici avant sept heures, ayant dans son carrosse la Dauphine auprès de lui, le Dauphin et Madame au-devant, et la duchesse du Lude à la portière. La pluie ne l'empêcha pas de faire le tour des jardins en calèche, ayant la Dauphine auprès de lui; le Dauphin se promena aussi en calèche. Après la promenade, le roi est rentré chez lui et a souhaité dans sa garde-robe de petits accommodements qu'il retrouvera à son retour. A huit heures, il a passé chez madame de Maintenon où il a demeuré jusqu'à son souper. La Dauphine, à neuf heures, joua dans l'antichambre de madame de Maintenon; il y avoit au souper deux tables : une de dix-huit couverts dans l'antichambre du roi, et une de douze dans la salle des gardes, et ces tables servies par les officiers du roi. Monseigneur le duc deBern^ et madame la duchesse de Berry arrivèrent à dix heures ; elleétoit venue en bateau dans un lit, et on la fit recoucher en arrivant. Monseigneur le duc de Berryjouaavecla Dauphine après souper jusqu'à deux heures.

Jeudi 1 6, à Fontainebleau. — Le roi se promena le matin à Petit-Bourg malgré la pluie, il y dîna à une heure, et arriva ici à cinq heures et demie. Madame la Dauphine alla le matin à Petit-Bourg voir madame la duchesse de Berry et la mena mèmejusqu'à son bateau. — On eut des

iriLLKT 1711. 443

nouvelles du duc dé Berwick du 12. Il mande que le 8 un gros corps de cavalerie et d'infanterie ennemie descendit dans la Tarentaise par le petit Saint-Bernard, sur quoi M. de Prades s'est retiré prèsConllans. Le même jour, Tarmée de M. de Savoie commença à filer d'auprès de Termignon, prenant par le] col de la Vanoise le chemin de Moutiers pour se joindre au corps qui étoit venu par le petit Saint-Bernard. L'armée du roi s'est allongée par sa gauche jusqu'à Montmélian, mais il restera un gros corps d'infanterie près de Saint-Jean jusqu'à ce que les ennemis soient tous sortis de la Tarentaise et qu'ils aient passé Larty, de crainte qu'ils ne remarchassent en arrière pourretomber sur le Galihier. Il ajoute à sa lettre que quelques détachements ennemis passèrent hier à Conflans, qui ohligèreut M. de Prades à s'en retirer.

Vendredin, à Fontainebleau. — Le roi travailla avec le P. le Tellier, et puis alla voir madame la duchesse de Berry qui étoit arrivée à deux heures du matin; elle n'eut point de fièvre en venant hier de Petit-Bourg, mais elle en avoit eu en venant de Paris à Petit-Bourg, L'après-dinée, le roi alla tirer, et a été assez content de la quantité de gibier qu'il a trouvé. Le Dauphin et monseigneur le duc de Berry allèrent tirer des sangliers. LaDauphine, en sortant de la messe, alla voir madame la duchesse de Berry. — Les trois tantes de M. le Duc ont obtenu depuis peu au parlement une provision de 50,000 écus; elles en demandoient» ])eaucoup davantage ; il parolt que dans la famille les affaires s'aigrissent fort. — Le roi a été fort mécontent de M. de Villegagnon, colonel de dragons, qu'on prétend qui s'est retiré trop tôt et trop loin d'un poste où on l'avoit mis en Savoie, et il l'a cassé; on croyoit même qu'il casseroit le régiment, qui est un régiment nouveau assez mauvais.

Sa)n('(li 1 8, à Fonlainehleau. — Le roi courut le cerf l'après dinée ; la Dauphine étoit à cheval avec beaucoup de dames. Après la chasse, qui fut fort longue et fort rude, le roitra-

444 JOURNAL DK DANGEAU.

vaillaavecAI. Voisin. Leroin'étoit rentré qu'à huit heures; le Dauphin etlaDauphine étoient revenus longtemps auparavant. — On eut par l'ordinaire des lettres d'Espagne du 5. Le duc de Noailles étoit parti le 1'' du mois pour Corella, pour presser quelques dispositions nécessaires pour la campagne, et aussi pour représenter à LL. MM. CC. qu'ils ne peuvent rien faire de mieux que de retourner à Madrid, étant assez exposés à Corella , où il faut des troupes pour les garder et pour assurer la communication avec Saragosse. On ignore le sujet qu'ils ont pour se tenir éloignés de leur capitale. L'infanterie francoise est arrivée à Balaguer, et nous avons entre la Sègre et Cervera, qui est la tète de nos quartiers, neuf mille chevaux et cinquante bataillons en bon état.

Dimanche 19, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil d'État, alla tirer l'après-dmée, et travailla avec M. Pelletier chez madame de Maintenon. — Par les nouvelles qu'on a de M. de Berwick, il paroit que M. de Savoie s'avance et comme il est plus fort, surtout en cavalerie, on craint qu'il ne détache quelques corps pour tirer des contributions; on doute même que nous puissions conserver le camp de Montmélian. Le roi d'Angleterre va dans cette armée-là, et l'on croit même qu'il y est déjà arrivé; il passera de là en Provence et en Languedoc. — Madame la Dauphine a présentement la musique du roi à sa messe ; c'est le Dauphin qui devroit l'avoir, mais il ne s'en soucie point, et il aime mieux que la Dauphine Fait comme feu Monseigneur l'avoit toujours. — On apprit que le prince de Nassau ^, stathouder héréditaire de Frise et de Groningue, s'est noyé en passant le Moordyck. Il avoit épousé la fille du landgrave de Hesse-Cassel, qu'il a laissée grosse ; il en avoit déjà une fille. G'étoit un prince de grande espérance et que M. Heinsius vouloit faire stathouder de toute la Hollande.

* Le prince d'Orange, qui a épousé la fille ainée du roi d'Angleterre, est fils posthume de ce prince de Nassau et de la sœur du roi de Suède.

JUILLET 171 i. 445

Lundi 20, à Fonlainehleau. — Le roi courut le cerf avec les chiens de M. le comte de Toulouse; madame la Dauphineétoitavec lui dans sa calèche. Au retour de la chasse, il travailla chez madame de Maintenon avec M. de Pontchartrain. M. le Dauphin et monseigneur le duc de Berry allèrent tuer des sangliers. — L'usage emporte présentement qu'on dise M. le Dauphin et madame laDauphine. — M. Desmaretz ne fait plus présentement aucune affaire avec les financiers ; on les va même rechercher sur beaucoup de traités dont ils n'ont point compté, et on prétend que l'excédant des traités qu'ils avoient faits montera à des sommes considérables. Cette recherche-là se fera par les mêmes commissaires qui travaillent à l'affaire du dixième, qui sont trois conseillers d'État, savoir: M. de Bouville, M. Bignon, intendant de la généralité de Paris, et ; trois intendants des finances, savoir : MM. de Rebours, des Forts et Bercy ; et deux maîtres des requêtes, qui sont : MM. de Cély, et d'Ableiges le fils. Ces commissaires rendent compte M. Desmaretz, qui ordonne ensuite ce qu'il juge à propos.

Mardi 21, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil de finances, mais avant que d'y entrer, au sortir de la messe, il passa chez madame la duchesse de Berry, qui s'est blessée et qui accoucha la nuit d'une princesse qu'on a baptisée sous condition. Madame la Dauphine y avoit passé une partie de la^nuit, maison ne voulut point réveiller le roi. L'après-dinée , le roi alla tirer, et au retour il travailla avec M. Voisin et M. Desmaretz. Monseigneur le duc de Berry a souhaité que la princesse morte en naissant ou {ivant que de naitre fût enterrée à Saint-Denis, et on a trouvé dans les registres qu'une fille de Monsieur avoit ét«''! portée à Saint-Denis par une duchesse d'EllK'uf et une autre dame de la première qualité, et sur cela on a nommé madame la duchesse de Beauvilliers et madame de Pompadourpour accompagner le corps A Saint-Denis, ce qui se fera jeudi. Madame la duchesse de Berry se porte aussi

440 TOURNAT, DK iJANGKAr.

liieii -iiiou se peut poiler dansun pareil accidenl. — On a eu la confirmation de la mort du prince de Nassau, statliouder de Frise ; ainsiles affaires que l'électeur de Brandebourg avoit pour la succession du roi Guillaume sont plus difficiles à accommoder.

Mercredi 22, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil d'État, travailla l'après-dinée avec M. Voisin, et le soir ily eut grande promenade àFentour du canal. — Le roi a donné le régiment de dragons de Coëtmen au frère du colonel qui a été tué, mais on ne lui a pas permis de vendre la compagnie de cavalerie qu'il avoit. — Madame de Pompadour n'étant pas ici, où elle n'arrivera que dans deux jours, on a nommé en sa place madame de Chàtillon la jeune. — On fait un troisième détachement de notrearmée de Flandre de huit bataillons et douze escadons, qui sera commandé par le comte d'Estaing ; le régiment de dragons de Villegagnon, dont le colonel a été cassé, a été donné au marquis de Prie, colonel de dragons réformé, neveu de la feue maréchale de La Mothe. — M. Pelletier, autrefois ministre et contrôleur général des finances, est à l'extrémité ; il a quatre-vingts ans passés, et il avoit conservé de grosses pensions.

Jeudi 23, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil d'État; il n'avoit pas pu finir hier toutes les affaires qu'il y avoit. L'après-dinée il courut le cerf; M. le Dauphin et monseigneur le duc de Berry étoient à la chasse ; madame la Dauphine y étoit à cheval avec beaucoup de dames, mais elle a résolu de ne plus guère monter à cheval pendant les grandes chaleurs. — Le corps de la princesse , fille de monseigneur le duc de Berry, partit d'ici à onze heures ; il y avoit ])eaucoup de relais pour le porter jusqu'à Saint-Denis; beaucoup de gardes et de pages suivoient le carrosse dans lequel étoit le corps couvert de brocart d'argent, mesdames de Beauvilliers et de Chàtillon et M. Tévèque de Séez, premier aumônier de monseigneur le. duc de Berry. — Madame la prin-

■ JUIM.KT 1711. 447

cesse de Fursiemherg esta la dernière extrémité à Paris, après une longue maladie. Son mari, qui commande en Saxe , en l'absence de l'électeur de Saxe , est le dernier de sa maison ; il n'avoit eu que trois filles. 11 y a longtemps qu'il n'étoit plus avec sa femme , et apparemment il se remariera.

Vendredi 24, à Fontainebleau. — Le roi travailla avec son confesseur, et l'après-dinée il courut le cerf avec les chiens de M. le comte de Toulouse. Madame laDauphine n'étoit point à la chasse ; elle passa la journée à jouer au lansquenet, comme elle y joue tous les jours. Le roi va tous les jours voir madame la duchesse de Berry, qui continue à se bien porter ; madame la Dauphine y va aussi tous les jours. — Par les nouvelles qui viennent de Flandre, on apprend que l'armée des ennemis est mal payée et que leur infanterie désette beaucoup. M. le prince Eugène est parti de la Haye pour aller commander leur armée d'Allemagne, et on est en ce pays-là plus inquiet que jamais sur la marche des Turcs et du roi de Suède. Ils avoient fait mettre dans leurs gazettes que les Moscovites avoient battu le palatin de Kiovie et les Tartares; ils avouent présentement que les Moscovites ont été battus considérablement en deux occasions différentes.

Samedi 25 , à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil de finances, travailla l'après-dînée avec M. Voisin et se promena le soir autour du canal. — Artagnan, colonel d'infanterie et neveu du maréchal de Montesquiou, apporta la nouvelle que ce maréchal avoit fait attaquer le château d'Arleux et que nos soldats l'avoient emporté l'épée à la main ; les ennemis avoient dedans six cent cinquante hommes, qui ont tous été tués ou pris avec le commandant, qui a été blessé d'un coup de baïonnette et qui s'est très-bien défendu. Il alacomniission de colonel, et c'est un homme en ré[>utation parmi eux d'un trèsbon partisan. liC marquis duTliil, brigadier dans nos

448 JOURNAL DK DANGEAU.

troupes , a été fort blessé dans cette affaire ; il étoit déjà estropié , et c'est un garçon qui s'est distingué dans toutes les occasions où il s'est trouvé et qui a plusieurs blessures considérables. L'affaire a été très-vive, et notre infanterie a témoigné beaucoup de courage et de bonne volonté.

Dimanche 26, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil d'État, et l'après-dinée il alla tirer. M. le Dauphin et madame la Dauphine allèrent à vêpres ; après vêpres, elle joua chez elle, et à sept heures elle se promena autour du canal dans de petites calèches. — Il arriva hier un courrier de M. de Berwick; ce maréchal mande que le marquis de Maule\Tier-Langeron avoit été obligé d'abandonner les Bauges. Ce poste commande entièrement dans le camp que nous avions à Montmélian jusqu'où nos troupes s'étendoient, ce qui a obligé M. de Berwick d'en retirer les troupes et d'aller camper sous le fort de Barraux; ainsi M. de Savoie s'emparera de Chambéry quand il voudra, M. de Berwick a fait rompre le pont que nous avions à Montmélian, et croit toujours que le principal objet de M. de Savoie seroit de nous faire abandonner le poste de Briancon pour s'en rendre maître, et qu^il fera marcher par ses derrières à cette intention-là.

Lundi 27, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil de dépêches ; il courut le cerf l'après-dinée ; M. le Dauphin et monseigneur le duc de Berry étoient à lâchasse, mais la grande chaleur empêcba madame la Dauphine d'y aller. Le roi travailla Faprès-dhiée avec M. de Pontchartrain; il avoit donné audience le matin au marquis de Beauvau, envoyé extraordinaire de M. de Lorraine, qui venoit faire compliment sur la mort de Monseigneur. — M. de Feriol est revenu de son ambassade de Constantinople, et a salué le roi depuis qu'on est ici. — M. le duc de Charost avoit un lils de son second mariage, qui est mort à Paris de la petite vérole; c'est à lui que le roi

avoil donné le régiment de Charost après la mort dir marquis de Charost, son frère du premier lit, qui fut tué à la bataille de Malplaquet ; celui qui vient de mourir étoit à l'Académie et auroit été fort riche par sa mère , qui est une très-grande héritière et qui est dans son lit depuis douze à quinze ans, sans apparence de pouvoir jamais guérir.

Mardi 28, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil de finances et travailla ensuite longtemps avec M. Desmaretz; l'après-dinée [il travailla avec MM. Voisin et Desmaretz. Le soir il devoit aller se promener autour du canal avec madame la Dauphine, mais il y eut un grand orage qui empêcha la promenade. — Le roi a donné à vendre au duc de Charost le régiment qu'avoit son fils qui vient de mourir ; il n'a plus d'enfants de son second mariage, et de son premier il ne lui reste que M. d'Ancenis, qui a le régiment de Bourgogne-cavalerie. — 11 arriva un courrier de Lyon; M. le marquis de Rochebonne, qui y commande, et le prévôt des marchands mandent que tout y est fort tranquille, qu'on a fortifié un peu le faubourg de la Guillotière pour empêcher la cavalerie d'y entrer. Le roi fait marcher de ce côté-là quelques troupes qui étoient en Languedoc et en Franche- Comté.

Mercredi 29, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil d'État, et alla tirer l'après-dinée; madame de Maintenon alla voir tirer le roi; madame de Dangeau et madame de Caylus étoient avec elle. Madame la Dauphine alla se promener autour du canal, et en sortant elle trouva le roi quientroit; elle s'arrêta un momentpour lui demander des nouvelles de la chasse , et puis alla faire sa promenade autour du canal. — J'appris que le roi d'Espagne, en donnant la Flandre àM.de Bavière, l'engageoit à donner à la princesse des Ursins quelques terres en ce pays-là, qu'elle posséderoit en pleine souveraineté et qui seroient de la valeur do 30.000 écus de rente; l'élec-

4éO JOURNAL DE DANGEAU.

teur de Bavière n'a p&s encore déterminé les terres qu'on donnera à cette princesse. — Le comte de Bergeyck n'a pas encore joint le roi d'Espagne à Gorella; il attend à Pampelune une escorte de mille hommes qu'on lui doit envoyer afin qu'il puisse passer sûrement à Gorella.

Jeudi 30, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf après son diner;il y avoit eu encore conseille matin, parce qu'on n'avoit pas pu terminer hier toutes les affaires qu'il y avoit. M. le Dauphin et monseigneur le duc de Berry étoient à la chasse ; madame la Dauphine avec beaucoup de damesy étoient à cheval, et furent à la mort du cerf; la chasse fut fort belle et fort courte. — Le marquis du Thil, qui avoit été blessé à la prise d'Arleux, et à qui on avoit été obligé de couper la cuisse, est mort de sa blessure ; il étoit colonel d'un régiment d'infanterie et brigadier. On croit que son régiment sera donné à son frère. — Notre second détachement de Flandre pour l'armée d'Allemagne^ commandé par M. de Bouzols , est arrivé, et nous avons fait passer le Rhin au premier détachement que commandoit M. de Gassion ; M. le maréchal de Bezons a joint quelques troupes à ce détachement, et a passé le Rhin avec eux au fort de Kehl. VendrediSi, à Fontainebleau. — Le roi travailla le matin avec son confesseur, et alla tirer l'après-dinée. Madame la Dauphine joua chez elle, et puis s'alla promener autour du canal. — On croit le prince Eugène arrivé présentement à leur armée d'Allemagne, mais on n'en a pas encore la nouvelle. — Le roi a donné le régiment du marquis du Thil à son frère, qui étoit capitaine d'infanterie. — La nouvelle de la défaite des Moscovites sur le Borystliène . sur le Niéper et sur le Danube se confirme de tous côtés. — Les électeurs sont convoqués à Francfort pour le 20 d'août ; mais il y en a déjà qui proposent qu'on attende le retour de l'archiduc en Allemagne. A Hatisbonne on ;i fail la capitulation qiron doit faire

signer à IViupereur qui seia élu, et par cette capitulation on l'oblige à ne pouvoir mettre au ban de l'empire aucun électeur ni prince, mais on n'y parle point des deux électeurs qu'on y a mis. — L'ainé des enfants de M. le marquis de Pomponne, beau-frère de M. de Torcy, est mort à Paris de la petite vérole.

Samedi i" août, à Fontainehhau. — Le roi tint le conseil de finances ; l'après-dinée il courut le cerf. — Les nouvelles venues par l'ordinaire d'Espagne nous apprennent que LL. MM. CC. sont toujours à Corella , que la reine n'a plus de fièvre, que le comte de Bergeyck y est arrivé, et qu'on croit qu'on lui donnera la principale direction des affaires. M. de Vendôme est encore à Saragosse, et se prépare à en partir pour aller se mettre à la tête de l'armée, ayant présentement tout ce qui lui faut pour se mettre en campagne. — Toutes les nouvelles qu'on avoit d'Allemagne portent que Mongats s'est rendu aux troupes de feu l'empereur , mais cependant les chefs des mécontents n'ont point encore fait leur accommodement, et qu'ainsi l'impératrice mère , régente des terres héréditaires de la maison d'Autriche, n'ose encore donner ordre aux troupes de sortir de ce pays-là.

Dimanche 2, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil d'État, alla tirer l'après-dlnée et travailla le soir avec M. Pelletier. Madame la Dauphine, après avoir entendu vêpres avec M. le Dauphin, revint chez elle jouer au lansquenet, comme elle y joue tous les jours, et à six heures elle alla se promener autour du canal en calèche. — Les ennemis font quelques mouvements en Flandre; on assure qu'il y a une grande désertion dans leurs troupes. — On mande de notre armée de Dauphine que M. de Savoie a été malade quelques jours à Saint- Pierre d'Albigny ; il a envoyé quelques troupes à Chambéry, et a fait revenir la cavalerie qu'il avoit du côté d'Annecy. — Notre premier détachement de Flandre pour notre armée d'Allemagne a passé le Rhin : on y a

joint quelques troupes, et le maréchal de Bezons commande ce corps. — Il y eut grand couvert chez madame la Dauphine, où M. le Dauphin dina. Villacerf, son premier maître d'hôtel, la servit avec le Ijàton; la nef étoit sur la table du prêt ; plusieurs duchesses et dames étoient à son dîner comme elles sont au souper du roi. Madame la Dauphine sera servie de temps en temps comme cela (1).

(1) " Depuis la mort de Monseigneur, le roi a accordé à madame la Dauphine la nef, le cadenas, le bâton de maître d'hôtel et la nnisique. Elle mangea pour la première fois à son grand couvert comme Dauphine le 2 août, et elle fut servie par M. le marquis de Villacerf, son premier maître d'hôtel; et le 10 elle fut servie aussi à son grand couvert par IVl. de la Croix, son maître d'hôtel. Il se rendit à la bouche avec ses officiers , lava ses mains ; le contrôleur général et le gentilhomme servant les lavèrent ensuite. L'écuyer ordinaire de la bouche lui présenta ime assiette sm- laquelle il y avoitdes mouillettes de pain ; il en prit deux avec lesquelles il toucha tous les mets les uns après les autres. lien donna une à manger à l'écuyer de la bouche; ensuite il prit son bâton des mains de l'huissier du bureau qui l'y avoit apporté, puis la marche commença en cet ordre : un garde du corps du roi ayant la carabine sur l'épaule; un huissier de salle, et un huissier du bureau. M. de la Croix marchoit derrière, ayant son bâton de maître d'hôtel à la main. Un gentilhomme servant et le contrôleur portant chacun un plat, l'écuyer de la bouche et les autres officiers de la bouche en portant aussi chacun un, marchoient ensuite. Lorsqu'ils furent arrivés à la salle oii étoit le prêt, M. de la Croix vit mettre tous les plats sur la fable , où un gentilhomme servant qui étoit de garde au prêt, fit un nouvel essai de chaque plat, et donna la mouillette dont il avoit fait l'essai a chacun de ceux qui avoleiit porté les plats, après quoi M. de la Croix les vit mettre sur la table par les gentilshommes servants.

" 11 alla ensuite, ayant son bâton à la main, avertir monseigneur le Dauphin et madame la Dauphine, puis il leviut à la table oii il attendit monseigneur le Dauphin. Dés qu'il parut, il mil son chapeau et sou bâton entre les mains du chef du gobelet, et présenta à ce prince une serviette mouillée qui étoit entre deux assiettes d'or pour se laver les mains. Jl prit ensuite une autre serviette mouillée, aussi entre deux assiettes d'or, qu'il jtn-senta de même à madame la Uauphine. Un gentilhomme servant présenta une autre serviette mouillée, aussi entre deux assiettes, à Madame, qui mangea pour la première fois avec madame la Dauphine à son grand couvert.

« Alors M. de la Croix reprit son bâton et son chapeau, et retourna à la bouche, précédé seulement d'un garde du corps et des deux huissiers. L'essai du second service ne se fit p<iiiit à la bouche, mais au prêt où étoit la nef. il se plaça ensuite au côté- droit du fauteuil di' monseigneur I»' Dauphin, ou il resta

vorr 1711. 153

Lundi s, à Fontainebleau. — Le roi prit médecine; iiiciis, avant que de la prendre , il alla entendre la messe à la chapelle, parce qu'il étoit fête dans le diocèse. L'aprèsdlnée il tint le conseil d'État ; il n'avoit pas pu finir hier toutes les affaires. M. le chancelier se trouva mal au conseil et fut obligé d'en sortir. Madame la duchesse de Berry continue à se bien porter^ et joue tous les jours chez elle au brelan. — L'électeur de Brandebourg, qui étoit venu en Hollande pour terminer les affaires qu'il avoit avec le prince de Nassau, stathouder de Frise, sur la succession du roi Guillaume , a recommencé ses instances auprès de MM. les États Généraux pour iinir cette affaire, et ils ont fait un règlement provisionnel, ne le pouvant pas faire définitif, parce que le prince de Nassau, qui vient de se noyer, n'a laissé qu'une petite fille, et sa femme est grosse. On ne sait point encore le détail de cet accommodement. Cet électeur doit partir de la Haye ces jours-ci pour retourner à Berlin.

Mardi 4, à Fontainebleau. — Le roi tint conseil d'État, et travailla ensuite avec M. Desmaretz; le soir il se promena autour du canal avec madame la Dauphine, et au retour il travailla avec M. Voisin et M. Desmaretz. M. le Dauphin et monseigneur le duc de Berry allèrent tirer des sangliers. — 11 y a des mouvements de l'armée des ennemis en Flandre et dans la nôtre dont nous ne sommes pas trop bien instruits. — L'ambassadeur de Venise, qui a succédé à M. de Tiepolo à Vienne, a été pressé par l'impératrice régente de reconnoltre l'archiduc pour roi d'Espagne, et sans cela on ne lui donne-

peudant tout le repas , ayant toujours sou bâlon à la main. Les gentilshoimnes servants firent le môme service de môme que chez le roi.

« Il y avoit à ce repas une très-iiriiflde assemblée de dames. Il > en avoit treize qui axoicnt le tabouret, les autres étoient debout. Mouseif^ueur le Dauphin et »nadame la Dauphine tinrent ensuite un cerchï de dames connut; chez le roi après son souper, cénimonie qui m' lait pour les reuiercici-, » ( Mercure d'aoïit , l\'" partie, pages (i i à "0. ;

4Ô4 JOURNAL Dl> DA-NGEALl.

roit point d audience. Il a répondu qu'il ne pouvoil pas faire une pareille démarche sans ordre de la république. Il en a écrit, et la république a fait réponse qu'ils avoient reconnu Philippe Y, qu'ils lui avoient envoyé une ambassade quand il vint en Italie, et qu'ils ne dévoient ni ne pouvoient reconnoitre un autre roi d'Espagne. Cette république envoie en France un des principaux hommes deFÉtat, qui est Savio Grande, qui fera les affaires ici sans avoir de caractère.

Mercredi 5 , à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil d'État, et courut le cerf l'après-dinée. — Il arriva un courrier de M. de Villars qui mande que les ennemis, après avoir envoyé tous leurs bagages à Lille, ont marché très-diligemment , ont passé à Saint-Éloy auprès d'Arras, ont pris du pain à Douai, et sont venus camper près de Sansée à Ouezy. M. de Villars marche de son côté pour venir camper à Bussy et àBarail, sur le ruisseau de Marquion; ainsi il n'y aura que ce ruisseau entre les ennemis et lui ; car on ne doute pas qu'ils ne passent la Sansée, et, selon toutes les apparences, il y aura une grande action . On aura au moins deux courriers par jour. — M. Penautier* est mort en Languedoc; il avoit été longtemps trésorier général de cette province et du clergé en même temps. On prétendoit que ces deux emplois lui valoient 100,000 écus par an ; mais il en faisoit un fort bon usage et un étoit tr;^s-content de lui. 11 étoit fort baissé depuis quelques années, et ces deux emplois avoient été donnés à deux hommes différents. 11 avoit une pension de 20,000 livres sur celui qui a la charge de trésorier général du Languedoc. Il avoit fait la fortune de plusieurs gens qui sont dans les affaires, qui ont présentement des biens inlinis.

* Penautier étoit devenu de caissier un très-riche liuancier, trésorier du clergé et des États de Languedoc ; homme de beaucoup d'esprit, bien fait, galant, magnilique et obligeant. 11 fut mêlé dans les affaires de la Frinvjlljers et des poisons, et mis en prison, avec grand danger. Il est in-

croyabk' combien de {^ens et des plus cousiderables se rt^muèreul pour lui, le cjirdinal Bonzi ù la tête, et le tirèrent d'affaire. Il cpnserva longtemps depuis ses emplois et ses anijs , et quoique sa réputation eiît fort souffert de cette affaire , il demeura dans le monde comme chose non avenue. Crozat, fameux par ses richesses, avoit été son caissier.

Jeudi 6, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'aprèsdînée; le soir il travailla avec M. Voisin. Il arriva des courriers du maréchal de Villars, dont le dernier partit hier de notre camp à cinq heures. Une partie de la cavalerie des ennemis avoit déjà passé la Sansée ; nous n'avions encore que la maison du roi arrivée à Bussy-Barail ; mais, quand le courrier est parti , la tête de notre infanterie paroissoit et le maréchal de Villars mande qu'il ne doute point qu'il n'y ait une bataille ; ainsi on attend les courriers avec une grande impatience. Madame la Dauphine monta en carrosse à quatre heures, et alla se promener sur le grand chemin de Paris pour aller au-devant des courriers, s'il en arrivoit ; on l'avoit fort pressée de jouer : «Etavec qui voulez-vous, dit-elle, que je joue ?avec des dames qui ont leurs maris, ou des pères qui ont leurs enfants à une bataille qui , selon toutes les apparences, doit être fort sanglante , et puis-je être tranquille moimême quandil s'agit de la plus grande affaire de lÉtat?» — Le vieux duc de Lesdiguières mourut hier à Paris ; il avoit quatre-vingt-cinq ans. Il avoit été courtisan trèsassidu pendant qu'il n'étoit que M. de Canaples ; mais il étoit déjà fort vieux quand il devint duc de Lesdiguières, et ne paroissoit quasi plus à la cour. Ce duché est éteint par sa mort.

Vendredi 7 , à Fontainebleau. — Le roi travailla le matin avec son confesseur, et courut le cerf l'après-dînée avec les chiens de M. le comte de Toulouse; madame la Dauphine étoit avec lui dans sa calèche. On passa toute la jouiMiée dans l'attento d'un courrier de Flandre, ne doutant pas qu'il n'apportât la nouvelle dune bataille ;

enfin, un peu avant minuit , comme le roi étoit prêt à se mettre au lit, et que nous étions déjà sortis de sa chambre , on nous vint dire que le courrier étoit arrivé. M. le Dauphin, qui étoit à demi-déshabillé, madame la Dauphine et tous les princes revinrent chez le roi. M. Voisin y entra aussitôt après, et fut assez longtemps avec le roi à lire les dépèches , pendant lequel temps nous croyions dans l'antichambre qu'on lisoit le détail de la bataille , tous les morts et les blessés ; mais quand M. Voisin sortit, nous sûmes qu'il n'y avoit point eu d'action et que les ennemis, après avoir été en présence de notre armée le jeudi à quatre heures du soir, avoient pris le parti à huit heures , la nuit étant venue , de marcher par leur gauche et de passer l'Escaut sur huit ou dix ponts qu'ils avoient faits entre Cambray et Bouchain. M. de Villars a envoyé ordre à Cambray de faire des ponts au-dessus de la ville pour y passer l'Escaut, ce qui doit avoir été fait ce matin en cas que les ennemis aient marché. Son courrier est parti ce matin à deux heures. Samedi 8, à Fontainebleau. — Le roi tint conseil de linances et l'après-dinée il courut le cerf. M. le Dauphin et monseigneur le duc de Berry étoient à la chasse; madame la Dauphine y étoit avec beaucoup de dames, à cheval. — Le roi a donné au duc de Villeroy 0^000 livres de pension que la ville de Lyon payoit au duc de Lesdiguières. Voici l'origine de cette pension : Pendant que le vieux maréchal de Villeroy vivoit, il avoit demandé pour l'archevêque de Lyon , son frère , qui étoit lieutenant de roi de la province, qu'il permit que la ville de Lyon, qui avoit de grandes obligations à cet archevêque, lui donnât 12,000 livres par an. Quand l'archevêque fut mort et qu'on mit pour commander dans Lyon le duc de Lesdiguières, qui n'étoit alors que M. de Canaples, le maréchal de Villeroy d'aujourd'hui demanda uu roi qu'il permit que la ville de Lyon donnât à M. de (^.anaples les 12,000 livres qu'elle donnoit à l'archevê-

que, et quand Caiiaples fut 6\é du counnandenient de Lyon , on donna 1,000 écus au marquis de Rochebonne qu'on fit comniander dans la province ; on conserva les neuf autres mille livres à Canaples et ce sont ces 9,000 livres que vient d'avoir le .duc de Villeroy. J'-' Dimanche 9, « Fontainebleau. — Le roi tint le conseil d'État, qui fut fort long ; il alla tirer Taprès-dlnée, et au retour, travailla chez madame de Maintenon avec M. Pelletier. — Les ennemis en Flandre sont demeurés sur les Lords de l'Escaut qu'ils passèrent la nuit du jeudi au vendredi entre Cambray et Bouchain. Le maréchal de Villars est demeuré en deçà de l'Escaut sur lequel il a ses ponts tout prêts pour le passer fort aisément et fort vite quand il le jugera à propos. Il a étendu sa gauche jusqu'à la hauteur de Bouchain lui ayant fait passer la Sansée; le maréchal de Montesquiou la commande. — Les lettres qu'on a reçues par l'ordinaire de Corella portent que mademoiselle de Lanti*, nièce de la princesse des Ursins , y est arrivée. On lui a donné les honneurs de la grandesse ; on croit qu'on la fera dame du palais et qu'on la mariera au duc d'Havre. On mande de Saragosse du 26 que M. d'Arpajon a surpris le général Schowel, quiétoit avec des troupes et des miqueleJsdans la ville d'Arens; on a tué cinquante ou soixante hommes, on en a pris cent, et dix ou douze officiers. On croitque ce général s'est sauvé dans le château avec le reste des officiers ; M. d'Arpajon en fait actuellement le siège, et a quatre piècesde canon avec lui. Les ennemis ont demandé une conférence touchant l'échange des prisonniers ; le lieu de la conférence sera entre Ycualade et Barcelone.

* Jamais iiiadeiDoisollc J.aiiti iieut li's homieurs de la grandesse. Son père u'étoit ui grand d'Espagne ni près de là , et a vécu et est mort à Rome elievalier du Saint-Ksprit ; sa mère étoit sœur de madame des Lh-sins. r,edue d'Ilavré, à (pii elle la maria, étoitgrand d'Kspagueel de la maison de Oov.

458 JOURINAL DE DAJNGEAU.

Lundi 10, à Fontainehhau. — Le roi travailla l'après- (lînée avec M. de Pontchai train, et se promena le soir autour du canal avec madame la Dauphine. Il y eut couvert chez madame la Dauphine , où Madame dîna avec M. le Dauphin et madame la Dauphine. Elle étoit dans un fauteuil comme eux, mais à côté de la table ; ils eurent une grosse cour à leur diner. ' — Par les nouvelles qu'on a de notre armée de Dauphine, il ne paroît pas que M. de Savoie s'avance beaucoup. 11 a soixante et deux bataillons; nous en avons du moins autant que lui, mais nous avons bien du pays à garder ; M. de Savoie n'a que trente escadrons avec lui, mais il fait venir le reste de sa cavalerie, qui sera de vingt-huit escadrons de plus. Il en vient à M. de Berwick dix-sept d'Allemagne et dix ou douze de Franche-Comté ou du Languedoc, et, quand cette cavalerie aura joint , nous serons aussi forts en cavalerie que M. de Savoie. — Le duc de Villars est obligé, par sa mauvaise santé, à quitter le service ; il est colonel du régiment d'Orléanois, que le roi lui a permis de vendre.

Mardi 11, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil de finances et travailla ensuite avec M. Desmaretz. Il courut le cerf avec les chiens de M. le comte de Toulouse ; M. le Dauphin et monseigneur le duc de Berry étoient à la chasse; madame la Dauphine y étoit à cheval avec plusieurs dames. Le soir, le roi travailla avec M. Voisin et M. Desmaretz. — Lesennemis en Flandre avoient fait passer l'Escaut au-dessous de Bouchain à un corps de troupes assez considérable pour venir attaquer les troupes que nous avons auprès de Bouchain au delà de la Sansée. M. de Villars, averti de ce mouvement, avoit fait passer l'Escaut à Cambray, sur les ponts qu'il a au-dessus de CamJjray, pour attaquer le gros de leur armée qui étoit demeurée au delà de l'Escaut. Sa marche a obligé les ennemis de faire revenir diligemment les troupes qu'ils avoient envoyées pour attaquer celles que nous avons sous Bouchain ; ainsi il y pouvoit avoir deux petites ba-

VOIJT 1711. 459

tailles, Tune nu deçà et l'autre au delà de l'Escaut. Le maréchal de Villars, voyant les ennemis rejoints et notre poste sous Bouchain en sûreté , a repassé l'Escaut et est revenu dans son camp. — iM. Pelletier le ministre, qui avoit été contrôleur général, est mort à Paris, âgé de plus de quatre-vingts ans. Il y avoit longtemps qu'il étoit retiré, et le roi lui avoit continué une assez grosse pension.

Mercredi 12, à Fonlainebleau. — Le roi tint le conseil d'État; il alla tirer l'après-dinée. M. le Dauphin et monseigneur son frère allèrent courre des sangliers ; madame la Dauphine étoit à la chasse, à cheval avec beaucoup de dames, et elles revinrent faire le retour de chasse chez M. le Dauphin. — Notre armée d'Allemagne est partagée ; nous en avons une partie au delà du Rhin commandée par le maréchal de Bezons et la plus considérable partie est encore dans nos lignes de Weissembourg sous le maréchal d'Harcourt. Par les lettres qu'on reçoit d'Allemagne, il paroit que les ennemis craignent que nous fassions le siège de Landau, mais il ne paroit pas ici qu'on y songe. L'électeur de Bavière est toujours à Luxembourg, et on ne parle plus qu'il doive passer à notre armée d'Allemagne. Le roi d'Angleterre est arrivé à l'armée du maréchal de Berwick sous le fort de Barraux. — Saillant, lieutenant-colonel du régiment des gardes, qui conunande dansNamur, a déclaré son mariage avec mademoiselle de Cerné, chanoinesse de Maubeuge et nièce de .feoffre ville.

Jeudi 13, à Fonlainebleau. — Le roi , après son dîner, courut le cerf; madame la Dauphine étoit avec lui dans sa calèche ; M. le Dauphin et monseigneiu^ le duc de Berry étoient à la chasse. — Madame la duchesse de Berry alla lundi à la messe se relever de ses couches ; il y avoit trois semaines quelle étoit accouchée. Le roi a souhaité qu'elle donnât chez elle les grandes entrées à niadaiiie de la Hochepot, fenmie de son chancelier; elle est la lille ainée de M. Voisin. — M. Desmaretz alla hier l'après-dinée à

460 JOURNAL DK DANGKAU.

Paria, d'oùiJ reviendra samedi au soir. M. deTorcy alla, il y a huit jours, voir au pays du Maine sa nouvelle acquisition du marquisat de Sablé; il en reviendra demain. — Les affaires de M. le cardinal de Noailles avec les deux évêques qui ont écrit au roi une lettre cruelle contre lui ne sont pas encore réglées. M. le Dauphin y travaille avec beaucoup d'application , le roi l'ayant chargé de prendre connoissance de cette affaire et de la finir.

Vendredi ik, à Fontainebleau. — Le roi fut enfermé l'après-dinéeavec son confesseur, ce qu'il fait toujours la veille des jours qu'il doit faire ses dévotions, et sur les six heui'es il alla se promener autour du canal, dans une petite calèche, avec madame laDauphine. — Il arriva un courrier de Flandre; les ennemis travaillent à un retranchement depuis Henein jusqu'à l'abbaye d'Anchin; ils prétendent par là faire venir leurs convois de Douai en sûreté. Ils font courre le bruit dans leur armée qu'ils feront le siège de Bouchain ; nous ne croyons pas ici que cela soit possible , ni qu'ils y pensent seulement ; cependant c'est le bruit de notre armée aussi bien que de celle des ennemis , et, s'ils pouvoient nous ôter notre communication avec Bouchain il seroit difficile de le secourir. Nous avons mis dans cette place six bataillons et sept cents grenadiers. Ravignan, maréchal de camp, y est entré. Il y a même des lettres qui portent qu'on y doit mettre Brendlé , lieutenant général , pour y commander.

Samedi 15, à Fontainebleau. — Le roi fit ses dévotions dans la chapelle ; madame la Dauphine les lit dans la chapelle auprès de la salle des Suisses. M. le Dauphin les avoit faites le matin à la paroisse. L'après-dinée le roi et toute la maison royale entendirent vêpres dans la chapelle en bas, et après vêpres on fit la procession autour de la cour des fontaines, et on rentra dans la chapelle par-dessous le grand degré du fer à cheval. En sortant delà chapelle , le roi s'enferma avec son confesseur, et fit

la distribution des bénéfices, et à six heures, il monta dans une petite calèche avec madame la Dauphine et alla se promener autour du canal. — On eut par l'ordinaire des lettres de Saragosse du 2, qui portent que l'archiduc et l'archiduchesse étoient sortis de Barcelone pour aller àTarragone,et que depuis leur départ de Barcelone ils avoient notifié aux Catalans qu'ils alloient retourner en Allemagne, et Le bruit couroit qu'ils s'embarqueroient le k k Tarragone pour aller débarquer à Finale ou à la côte de Gênes. On disoitmème qu'ils feroient embarquer avec eux quelques régiments.

Liste des bénéfices qui ont été distribués.

L'évèché de Rennes, à l'abbé de Sanzay ; l'abbaye de Saint-Florent, à l'évèque deVence; l'abbaye deMontiers- Ramey, à l'abbé d'Antin ; l'abbaye de Theuley , à l'abbé de Trudaine; l'abbaye de l'Aumône, à l'abbé Martineau; l'abbaye de la Creste, à l'évèque de Limoges; celle de Vernuse, à l'abbé de Barjavel; celle de Bonnevaux, à l'abbé Carpinel, et l'abbaye de Saint-Loup, à madame de Châlillon.

Dimanche 16, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil fl'État; l'après-dinée il alla tirer. Madame la Dauphine se promena autour du canal avec beaucoup de dames. — Il arriva des nouvelles de Flandre, et il paroît que les ennemis songent tout de bon à faire le siège de Bouchain ; le camp retranché que nous avons au delà de la Sansée ne communique qu'à la ville basse ou au faubourg , comme on voudra le nommer j ainsi nous n'aurions plus nulle communication avec la place, s'ils étoient maîtres de ce faubourg, qui est assez mal fortifié ; cela commence à nous inquiéter fort ici. — M. de Berwick mande que les vingt-huit escadrons que M. de Savoie fait venir de Piémont étoient arrivés dans son camp; ceux que nous faisons venir d'Allemagne pour renforcer M. de Berwick n'arriveront qu'à la fin du mois. M. de Savoie pourra faire

4(i2 JOURNAL DK UANGEAU.

quelques courses dans le Viennois et tirer quelques contributions.

Lundi 17, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf l'après-dînée ; madame la Dauphine étoit avec lui dans sa calèche, et au retour il travailla avec M. de Pontchartrain chez madame de Maintenon. Les députés de Languedoc haranguèrent le roi au sortir de la messe ; l'évèque de Castres portoit la parole. Il harangua ensuite M. le Dauphin, et ces deux harangues ont été fort louées. M, le duc du Maine donna un magnifique dîner ù tous les députés , comme il fait tous les ans en pareille occasion. Les États ont accordé au roi tout ce qu'il leur avoit demandé. — 11 arrive tous les jours des nouvelles de Flandre^, et l'on ne doute presque plus du siège de Bouchain, ce qu'on croyoit impossible il y a quelques jours. — Les nouvelles des Turcs et des Moscovites varient si fort qu'on ne sait plus du tout qu'en croire.

Mardi 18, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil de finances, et travailla ensuite fort longtemps avec M. Desmaretz. Il alla tirer l'après-dinée et le soir, chez madame de Maintenon, il travailla avec MM. Voisin et Desmaretz. — Le roi a donné une pension de 500 écus à M. de Lutzbourg , frère de madame des Alleurs. — Le roi d'Angleterre est reparti de l'armée de M. de Berwick et continue son voyage; il va en Provence et puis en Languedoc. — Les électeurs de Mayence et de Trêves sont arrivés à Francfort, et l'on y attend le prince, fils aine de l'électeur de Saxe, qui y viendra incognito. On a eu quelque peine, eu Saxe à l'en laisser sortir, parce que les peuples sont persuadés que l'électeur, son père , veut le faire changer de religion. On dit même qu'il a déjà pris k Borne des engagements pour cette conversion.

Mercredi 19, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil d'État ; il donna aussitôt après son dîner audience aux députés de la ville de Paris, qui venoient lui apporter le scrutin. Le soir il sepromena dans une petitecalèche au-

AOtl 17U. ^«3

tour dtt canal avec madame la Dauphiiie. — Le matin il arriva un courrier de Flandre qui apporta la nouvelle que les ennemis nous avoieut ôté la communication avec Bouchain. Us sont venus à travers le marais attaquer trois compagnies de grenadiers que nous y avions dans le poste le plus avancé. Ils dévoient être soutenus par trois mille hommes qui n'étoient pas encore arrivés; nos grenadiers se sont retirés, et les ennemis se sont rendus maîtres de ce poste, qui leur facilitera la prise de Bouchain. — 11 arriva un courrier de Saragosse; les lettres qu'il apporte sont du 9. M. de Vendôme et M. deNoailles en dévoient partir le lendemain pour aller se mettre à la tête de l'armée. Le bruit continue toujours que l'archiduc et l'archiduchesse se sont embarqués à Tarragone, mais il n'y a point encore de certitude; par les lettres d'Italie, il est attendu à Milan à la fin de ce mois. — La princesse de Furstemberg * mourut à Paris après une fort longue maladie. Elle laisse deux filles, qui sont la comtesse de Lannoy et madame de Seignelay; elle avoit marié sa fille aînée au prince d'Isenghien, qui est morte sans enfants. Le prince de Furstemberg, son mari, commande en Saxe , et on croit qu'il se remariera bientôt parce qu'il est le seul de sa maison. — M. de Phélypeaux, frère de M. le chancelier, est mort à Paris d'une apoplexie très-violente. 11 y a déjà quelque temps qu'on ne le voyoit plus; il étoit devenu aveugle. Il étoit conseiller d'État ordinaire; on croit que la place du conseil sera pour iM. de Trudainc, intendant en Bourgogne et frère de madame Voisin. — M. de Maillebois , fils aîné de M. Desmaretz, courant le cerf avec M. le comte de Toulouse, fut blessé d'un coup d'andouiller; la blessure est grande, mais les chirurgiens assurent qu'elle n'est pas dangereuse.

* Ou a déjà parlé de cette princesse de Furstenib«'rg a l'occasion du tabouret de grâce qu'elle déroba. Klle étoit ligny, et sa niere ctoit

sœur de la vieille Taniboniiefiu et de la mère du maréchal et du cardinal de Noailles.

Jeudi 20, à Fonla'mehleau. — Le roi courut le cerf l'après-dinée ; M. le Dauphin , madame la Dauphine et monseigneur le duc de Berry étoient à la chasse. — M. de Phélypeaux, qui vient de mourir, étoit conseiller d'État ordinaire ; le roi a fait monter M. Bignon , prévôt des marchands, à la place d'ordinaire et a donné à M. Trudaine , frère de madame Voisin , la place de conseiller d'État de semestre qu'avoit M. Bignon. Le roi a encore à donner une place dans le conseil, qui est celle d'ecclésiastique qu'avoit l'archevêque de Reims, qui n'a pas été remplie depuis sa mort. — Il arriva un courrier de Flandre par lequel on apprend que les ennemis travaillent à leurs lignes devant Bouchain. Le maréchal de Villars euvoie au roi Contades, major des gardes, qui fait la charge de major général de l'armée, qui instruira plus particulièrement le roi de ce qui sest passé depuis quelques jours. Le roi avoit mandé au maréchal de Villars de lui envoyer quelque officier général qui fût bien instruit.

Vendredi 21, à Fontainebleau. — Le roi, après la messe, passa chez madame deMaintenon, où il avoit ordonné à Contades, qui avoit paru à son lever, de lui venir parler. Le roi s'enferma avec lui et M. Voisin plus de deux heures; il l'entretint encore Faprès-dinée. Contades fut aussi enfermé avec M. le Dauphin au retour de sa chasse. On le fait repartir demain , et on prétend qu'il a fort justifié le maréchal de Villars sur les fautes qu'on lui imputoit. — M. le maréchal de Boufflers est considérablement malade ici. On l'a fait confesser; on a mandé à madame sa femme de venir en diligence. Elle arriva le soir avant minuit; elle le trouva un peu moins mal, maison ne croit pas qu'il en puisse revenir. — M. le cardinal de Noailles a interdit la confession à plusieurs jésuites de

la rue Saint-Antoine ; cette affaire fait grand bruit à Paris et ici.

Samedi 22, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil de finances; il travailla avec M- Voisin Taprès-dînée, et, sur les six heures , il alla se promener autour du canal avec madame la Dauphine dans sa petite calèche. — Le maréchal de Boufflers avoit assez bien passé la nuit ; on le croyoit mieux, mais tout d'un coup il tourna à la mort, et expira à cinq heures et demie *. On emmena madame de Boufflers chez la duchesse de Guiche, sa belle-sœur, où M. le Dauphin et madame la Dauphine allèrent la voir après la promenade. Le corps du maréchal fut porté à sa maison à la ville. Il avoit soixante-huit ans. Il avoit le gouvernement de Flandre et le gouvernement particulier de Lille dont il avoit conservé les appointements ; son fils , qui n'a pas cinq ans , en a les survivances. Il avoit 500,000 francs de brevet de retenue sur sa charge de capitaine des gardes du corps. C'étoit un des honnêtes hommes du monde, et qu'on ne sauroit trop reg-retter.

* On a vu en plus d'un endroit de ces additions l'origine et les progrès do la fortune du maréchal de Boufflers. Il est surprenant au dernier point qu'avec aussi peu d'esprit et un esprit aussi courtisan, il ait conservé toute sa vie une probité et une générosité du premier ordre et de la première pureté sans aucune tache , et qui ont éclaté en toutes occasions , soit dans le cours de sa vie et de sa conduite ordinaire , soit dans sa justice ù la rendre à ses propres dépens au mérite et aux actions de ceux qui se mirent sous lui , soit dans son adresse à excuser leurs fautes , soit dans son courage à saisir les occasions pour remettre à flot des gens en disgrâce. Il tira tout de son travail et de son amour du bien et de la patrie, en dépit de son peu d'étendue , et fit souvent des mémoires et des projets fort sensés. Avec tout cela , ses intentions et ses services derniers de Lille et de Malplaquet lui tournèrent la tète, il imagina d'être connétable, il osa le demander, et de ce moment il perdit tout avec le roi , qui le regarda comme un ambitieux insatiable et qui ne put plus le souffrir. Il sentit bientôt le triste succès de sa prétention, et il en fut outré ; mais quand dans la suite il s'aperçut de l'impression qu'elle avoit faite t't qu'il comprit enlin (pTelle étoit sans re- T. xiii. 30

œède , il tomba dans un déplaisir anjer et sombre qui lui flt compter pour rien toute sa fortune , qui le jeta dans des infirmités où les médecins demeurèrent court et qui le mit au tombeau. iMonseigneur le traitoit bien, et il se plaignoit quelquefois à lui des dédains du roi qu'il éprouvoit. -Al. le Dauphin Paimoit et l'estimoit, et quelquefois le consoloit; il le visita dans sa courte maladie. Toute la cour le plaignit et le regretta , mais avec une considération baissée , et le roi en fut extrêmement soulagé

Dimanche 23, à Fontainehleau. — Le roi tint le conseil d'État , et l'après-dinée il alla tirer. Au retour de la chasse, il travailla chez madame de Maintenon avec M. Pelletier. — Les nouvelles d'Espagne sont toujours que l'archiduc est embarqué, et il y a des lettres qui portent que le vent contraire, au bout de trois jours de son embarquement , l'avoit obli.ffé de rentrer dans le port de Tarragone, et Ion mande d'Allemagne que les électeurs et les princes qui sont assemblés à Francfort ne travailleront point à l'élection de l'empereur jusqu'à ce que Tarchiduc soit arrivé en Allemagne. Cependant il n'y a encore rien de tout à fait sûr à ces nouvelles. — Mademoiselle d'Estouteville mourut à Paris; madame la princesse de Neufchàtel sa mère, n'avoitd" enfants quelle et la duchesse de Luynes, qui hérite par la mort de sa sœur de plus de 80,000 livres de rente. — Par les dernières nouvelles de Flandre, la tranchée n'étoitpasencore ouverte à Bouchain.

Lundi •!'*, à Fontainebleau. — Le roi tint le conseil de dépèches, et l'après-dinée il courut le cerf; madame la Dauphine étoit avec lui dans sa petite calèche. M. le Dauphm et monseigneur son frère étoient à la chasse. Le soir le roi travailla avec M. de Pontchartrain chez madame de Maintenon. — Le duc de Berwick mande que M. de Savoie a repassé la montagne , que l'on dit qu'il a eu encore quelques accès de fièvre qui l'obligent ù aller prendre les eaux. — M. le comte de Brionne, qui revient des eaux de Vichy, se trouva fort mal. On le saigna ; on trouve sa tète fort emljarrassée , et sa langue

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