‹ Journal; (volume 4)Chapitre 1 sur 11 · Journal; · texte numérisé non relu

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Jeudi l^"" aonl, à Marly. — Le roi se promena le matin et alla tirer l'après-dinée ; le soir il y eut musique chez madame deMaintenon. — On a fait trois sortes d'habits nouveaux pour les dames; madame la duchesse d'Orléans en prit un, madame la princesse de Gonty la jeune en prit un autre, et allèrent dans ces habillements-là dans le cabinet du roi après son souper. Le roi dit à ces princesses qu'elles pouvoient s'habiller comme il leur plairoit, qu'elles prissent l'habillement qui leur seroitle plus commode et le plus agréable, que pour lui cela lui étoit fort indifférent; qu'il leur avouoit qu'il n'aimoit ni leurs tabliers ni leurs écharpes. Beaucoup de dames n'approuvent point ces habillements nouveaux, ce qui fait croire que cela n'aura point de suite. — Le roi donnera mardi, 13, audience de congé à l'ambassadeur de Perse dans la chambre du trône à Versailles,

Vendredi 2, à Marly. — Le roi travailla le matin avec le P. le Tellier, courut le cerf l'après-dinée, et le soir il y eut comédie chez madame deMaintenon. — M. Chauvelin*, avocat Général, mourul fi Paris de la petite vé-

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rôle. Il avoit acheté de M. de Chamillart la charge de trésorier de l'ordre du Saint-Esprit, dont il avoit donné 420,000 livres et avoit un brevet de retenue de 100,000 écus. La charge vaut plus de 20,000 livres de rente; celle d'avocat général est fixée à 375,000 livres, et le revenu en est presque égal à celui de grand trésorier de l'Ordre. — On mande de Londres cjue le roi Georges a donné au duc de Bolton la charge de grand chambellan, dont le duc de Shwresbury a donné sa démission.

* Cet avocat général, décoré d'une charge de l'ordre du Saint-Esprit, s'étoit acquis une grande réputation de capacité et d'éloquence, et il falloit que l'esprit fût bon et supérieur pour s'être acquis la conUance du roi, qui le voyoit souvent eu particulier et par les derrières, et qui le faisoit travailler à des affaires secrètes , pour que dans des temps si difficiles cela ne donnât pas atteinte à sa réputation en général. Le roi lui fit proposer par Voisin le voyage de Rome, et à son refus ou envoya Amelot ; il consulta Gruchy, sou beau-père, qui avoit été vingt ans intendant du feu duc de Saint-Simon et logé chez lui , et qui s'enrichit depuis beaucoup daus les affaires, mais chose bien rare , intendant et homme d'affaires enrichi sans voler son maître, et dans les affaires du roi avec autant d'honneur et de probité qu'on y en peut avoir, modéré jusqu'à se dire : C'est assez, et avoir fermement résisté aux contrôleurs généraux qui ont voulu le rengager daus les affaires avec conliance et distinction après qu'il s'en fut retiré, et avoir toujours vécu très-modestement et toutefois sans avarice, et s'être toujours reconnu avec le duc de Saint-Simon, qu'il a toujours vu sur le pied d'attachement, et d'avoir été à son père jusque dans sa dernière vieillesse , où il jouit de la plus parfaite santé de corps et d'esprit à quatre-vingt-huit ans , et où il a la joie de voir le fils de sa fille avocat général , et la fille de sa fille mariée à Talon , président à mortier, et le frère de son gendre garde des sceaux avec toute la puissance de premier ministre, qui vivent tous avec lui en amitié, eu soins et en toute sorte de considération. Ce Gruchy donc, homme bien sage et bien seusé, conseilla à son gendre de s'excuser et de s'attacher à sa charge, qui seule le feroit regarder de mauvais œil à Rome, de ne point s'exposer à un succès fort incertain, et de ne déranger pas, par l'absence, les accès particuliers que le roi lui donuoit auprès de lui. Il le crut et fit très-bien , car il étoiten chemin d'aller vite et loin. Mais il étoit bien fait, avoit des grâces à tout, aimoit la bonne compagnie et les dames et en étoit réciproquement aimé ; cela joint au lra\;iii , (jui n'en alloit pas nioin.'., le tua à la /leur de Tâge et

de la fortune. Il moiirul de l;i petite vérole, que sa l'eniine ga^na eu le i^ardaut et qui eu mourut aussi.

Samedi 3, à Marly. — Le roi se promena le matin dans ses jardins ; l'après-dînée il alla faire la revue de son régiment ; madame la duchesse de Berry et beaucoup de dames étoient à cheval à la revue^ qui sera la dernière que le roi fera de ce régiment cette année. — Le maréchal de Villars partit d'ici pour aller à Baréges, et après y avoir pris les bains il ira dans son gouvernement de Provence. — On mande de Madrid que le roi d'Espagne a donné la vice-royauté du Mexique au marquis de Valero, frère du duc de Béjar et oncle de Zuniga, que nous avons vu longtemps en France; c'étoit le duc de Linarès qui étoit vice-roi de Mexique et qui a demandé à être rappelé. S. M. C. a donné aussi la charge de sommelier du corps au marquis de Montalègre, de la maison de Gusraan, et qui a épousé la sœur du marquis de Ball^azès. M. de Montalègre est le plus ancien des gentilshommes de la chamlDre, et avoit toujours exercé la charge de sommelier du corps depuis la mort du duc d'Albe *.

* Ce marquis de Montalègre étoit une espèce de favori de Charles II ; un fort honnête homme, assez borné, mais noble, poli, généreux. Il eut aussi la compagnie des hallebardiers, qui est une ancienne garde iuérieure des rois d'Espagne, dont le service est pareil à celui de nos Cent-Suisses; c'est de ces hallebardiers qu'on se sert pour porter chez tous les grands d'Espagne l'avertissement pour les chapelles et autres cérémonies ou fêtes dont on les avertit, et où ils ont des places distinguées et marquées, et qui sont là très-fréquentes. Le majordome de semaine fait faire ces billets et les donne à porter. Pour la charge de sommelier du corps, qui est une des trois grandes, c'est à notre manière comme la réunion ensemble de celles de grand chambellan, des quatre premiers gentilshommes de la chambre, du grand maître et des deux maîtres de la garde-robe, avec un tel commandement sur tous les gentilshommes de la chambre, quisont presque tous grands d'Espagne, qu'ils ne fout rien que par ses ordres, sous ses ordres, et lui rendent compte de tout, prêtent serment entre ses mains -, s'ils veulent s'absenter durant leur

semaine de service, ils lui en demandent à chaque fois permission, et s'ils y manquent ou en quelque autre chose, en reçoivent très-bien la correction. Le sommelier du corps, quoique indépendant du majordomemajor et égal à lui et au grand écuyer par leurs charges, prête néanmoins comme le grand écuyer serment entre les mains du majordomemajor, qui ne le prête entre les mains de personne.

Dimanche 4, à Marly, — Le roi tint le conseil d'État, dîna chez madame de Maintenon, travailla avec M. Pelletier l'après-dinée, et le soir chez madame de Maintenon, un peu avant la musique, M. le chancelier vint parler au roi. — Le roi permit à des soldats de son régiment de venir ici faire une danse militaire au son du tambour avec des épées nues ; le roi leur fit donner de l'argent et leur permit d'aller à Versailles faire la même danse devant monseigneur le Dauphin. — Le roi permit à madame de Dangeau d'aller à Dangeau pour huit ou dix jours ; madame de Courcillon fait ce petit voyage avec elle. — On a eu la nouvelle que les Turcs étoient entrés dans la Morée et faisoient le siège de Napoli de Remanie. — Les garnisons dans quelques villes de Flandre et à Strasbourg ont fait des séditions sur le pain, qu'on vouloit qu'ils prissent des munitionnaires.à plus haut prix qu'il ne vaut dans les marchés.

Lundi 5, à Marly. — Le roi travailla le matin avec M, de Pontchartrain et courut le cerf l'après-dinée. Madame la duchesse de Berry, qui avoit été à la chasse avec le roi, parut le soir dans le salon avec beaucoup de diamants , les quinze premiers mois de son deuil étant passés. — Le régiment du roi a commencé à décamper ; il ne part qu'un bataillon à la fois : ainsi, jeudi matin, le camp sera vide. — Le second fils de M. le maréchal d'Harcourt, qui étoit allé en Espagne reporter la Toison de M. de Sezanne son oncle, en est revenu, et le roi d'Espagne lui a donné la Toison qu'avoit son oncle. On mande de Madrid que S. M. C. donne aussi la Toison au chevalier d'Asfeld* en récompense des services qu'il lui a rendus, surtout à

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la réduction de Majorque, mais il n'a que l'expectative parce qu'il n'y a point de place vacante.

* Ducasse , flibustier dans ses premières années et fils et frère de charcutiers , puis de vendeurs de jambons à Bayonne, Bay, fils d'un cabaretier de Besançon , Asfeld, fils d'un marchand d'étoffes d'or à Paris, déshonorèrent la Toison par leur naissance, et l'honorèrent par leur mérite ; tous trois ont commandé souvent en chef. Ducasse rendit de signalés services à la mer et en Amérique ; Asfeld est parvenu par les meilleures voies au bâton de maréchal de France. Son frère aîné l'eût été de la promotion du maréchal de Villeroy, s'il eût vécu ; c'étoit un homme du mérite le plus distingué et le plus reconnu , fort bien avec M. de Louvois et fort connu et goûté du roi, qui le regretta fort. Il avoit merveilleusement défendu Bonn; il mourut de ses blessures aussitôt après avoir été pris , et reçut de l'armée qui en fit le siège les honneurs les moins accoutumés.

Mardi 6, à Marly. — Le roi tint le conseil de finances et travailla ensuite avec M. Desmaretz, et aussitôt après son diner il donna audience dans son cabinet à madame la princesse des Ursins, qui prit congé de lui. Elle demeura trois quarts d'heure avec le roi,, et puis passa chez madame de Maintenon, où elle fut beaucoup plus longtemps*. Après l'audience de madame des Ursins, le roi tint le conseil de dépêches, et puis alla faire un tour dans ses jardins avant que d'entrer chez madame de Maintenon, où il travailla avec M. le chancelier. — Le fils de M. le maréchal Rosen ** arriva d'Alsace; il apporta la nouvelle de la mort de M. son père, qui avoit quatrevingt-huit ans. Il étoit chevalier de l'ordre du Saint- Esprit et grand' croix de l'ordre de Saint-Louis.

* Madame des Ursins, bien avertie de l'état du roi, se hâta de sortir de France avec une précipitation peu décente et qui montra toute la frayeur qu'elle eût de se trouver en la puissance de M. le duc d'Orléans, qu'elle avoit si cruellement offensé ; elle le mesuroit à son aune et se trompoit entièrement. .Jusqu'alors peu décidée sur le lieu de sa retraite, amusée par un reste d'amis et de connoissances et par ceux de son frère, chez qui elle logeoit, et qui en avoit beaucoup ; occupée à retirer ses effets d'Espagne et a s'arranger dans ses affaires pour un si grand changement d'état, elle avoit coulé le temps dans l'incertitude;

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mais la frayeur de perdre le roi, ou plutôt de se trouver eutre les mains de M. le duc d'Orléans, ne lui laissa plus un instant. à perdre. Klle fut encore si frappée du changement du roi à ce congé, depuis qu'elle Pavoit vu en arrivant d'Espagne, qu'elle se crut perdue, et hâta la rapidité de son départ et de sa course en poste jusqu'à Lyon, et si près d^s frontières elle prit haleine et se reposa, incertaine encore du lieu de sa retraite. Elle avoit abandonné le projet de la Hollande; la liberté lui en avoit donné la pensée ; l'égalité et l'unisson d'iuie république l'en dégoûta. Elle ne pouvoit se résoudre de retourner à Rome ; elle y avoit trop régné autrefois pour y retourner sans aucune ligure, avec un visage fané, et dans la crainte encore d'y être mal reçue après cequis'étoit passé en Espagne de la nonciature fermée et d'autres démêlés entre les deu\ cours, la perte de mille gens de ses amis ou de sa connoissance, ou le déplaisir de trouver tout renouvelé depuis quinze ans d'absence, et y revenir en asile et en proscrite après avoir régné avec tant d'éclat. Turin n'étoit pas un théâtre digne d'elle; le roi de Sardaigne n'en avoit pas toujours été content, et de plus ils en savoient trop tous deux l'un pour l'autre. Elle coula ainsi le temps avec le pied à rétrier, et se tenant aux écoutes de la maladie du roi ; mais dès qu'elle en apprit l'extrémité , elle s'enfuit de nouveau avec la même précipitation et la même vitesse, et se jeta dans Chainbéry comme au plus sûr et au plus près pour ce moment, où elle arriva comme hors d'haleine. Cet asile fut sa première station, où elle se doima tout le temps de se choisir une demeure fixe et de s'arranger pour s'y établir. Tout bien consulté elle se fixa à Gênes ; la liberté lui en plut ; le commerce d'une riche et nombreuse noblesse, la beauté du lieu et du climat, une espèce de milieu entre Paris, Madrid et Rome : tout cela la détermina. Elle avoit toujours ses commerces dans ces trois capitales; elle étoit affamée de tout ce qui passoit, et le renversement de tant de réalités si grandes et de tant de desseins plus grands encore, n'avoit pu venir à i)out de ses espérances ni beaucoup moins de ses désirs. Elle passa donc enfin à Gênes, où elle fut fort bien reçue, et espéra d'y fixer ses tahernaclcs; elle y passa quelques années; mais l'ennui enfin la gagna, et peut-être encore plus le dépit de n'y être pas assez comptée. Elle ne pouvoit vivre sans se mêler , et de quoi à la longue se mêler à Gênes , quand on est femme et vieille.^ Elle tourna donc enfin toutes ses pensées vers Rome ; elle se réchauffa avec effort pour sou frère le cardinal de la Trémoille; elle sonda la cour romaine; elle renoua d'anciens commerces, elle tcàla le iiave partout; surtout elle fut attentive à s'assurer du traitement de tout ce qui tenoita la France et a l'Espagne, et à la fin elle quitta Gênes et retourna dans son nid. Elle n'y fut pas longtemps sans s'attacher au roi et à la reine d'Angleterre, et ne s'y attacha pas longtemps sans les gouverner et bientôt a découvert. Quelle triàte res-

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source! Mais enfin c'eloit une idée de cour el au luinet d'alïaires |)our qui ne pouvoit plus s'en passer. Elle passa ainsi le reste de sa vie dans inie grande santé et dans une prodigieuse opulence qui n'étoit pas inutile aussi à cette déplorable petite cour. Du reste médiocrement considérée et nullement comptée à Rome , désertée de ce qui sentoit l'Espagne, médiocrement visitée de ce qui étoit françois, mais sans rien essuyer de la part du régent, bien paj'ée de France et d'Espagne, et toujours occupée du monde, de ce qu'elle avoit été et de ce qu'elle n'étoit plus, mais sans bassesse et avec courage et grandeur. Le cardinal, son frère, qu'elle perdit en janvier 1720, ne laissa pas, sans amitié de part ni d'autre, de lui faire un vide. Elle le survécut trois ans, conserva toute sa santé, sa force et son esprit jusqu'à sa mort, et fut emportée à plus de quatre-vingts ans d'une fort courte maladie le 5 décembre 1722. La petite cour d'Angleterre la regretta fort, et d'ailleurs cette perte , qui auroit retenti quelques années auparavant sur toute l'Europe et qui auroit causé de si grands mouvements, ne fit pas alors le moindre bruit dans le monde. Elle y on a tant fait et en tant de façons, et y a été un personnage si singulier, si considérable , si unique toute sa vie , on a eu occasion de parler d'elle en tant d'occasions sur ces lAIémoires, enfln elle est si parfaitement connue, qu'il seroit inutile de s'y étendre davantage. On ajoutera seulement qu'elle eut le plaisir, avant sa mort, de jouir de la disgrâce de ses deux ennemis, et de les voir arriver à Rome, tous deux chassés d'Espagne, les cardinaux del Giudicc et Albéroni, et précipités, surtout le dernier, du faîte de la grandeur et de la puissance.

** On a fait connaître Rose lors de sa promotion à l'oflice de maréchal de France. Il ne commanda jamais d'armée en chef, mais des ailes, mais la cavalerie, mais quelques gros corps détachés pour peu de temps. Ils'en acquittoit avec capacité, mais elle n'alloit pas au delà, et il étoit sujet à s'emporter et à perdre la tramontane dans le commandement, et pour cela même évité des ofliciers généraux qui servoient sous lui; du reste galant homme et bon homme, généreux au possible. Il reprochoit à son fils de trop bien parler françois, et lui-même se gardoit bien de tomber dans cette faute. Le roi se plaisoit à avoir des étrangers à son service et à les avancer; Rose vouloit que toutes ses paroles fissent souvenir qu'il l'étoit. Il finit sa vie d'une manière également utile et honorable; il se retira après la paix de Ryswick dans une de ses terres eu Alsace, dont le château et les jardins étoient beaux, et qu'il avoit fort accommodés. Il étoit veuf et avoit marié son fils à une Gramont de Frauche-(jOmté , qui se trouva une femme entendue, d'esprit, de vertu et d'un vrai mérite qui suppléa à celui de son mari, qui devint pourtant lieutenant général. Le maréchal aimoit fort sa belle-fille, qui gouvernoit la maison et qui y avoit toujours bonne compagnie. Il avoit

s JOORiNAL DE DAISGEAU.

marié sa fille à Rottembourg, dont le iils mourut eu 1735 portant Tordre du Saint-Esprit depuis deux ans, dont sa santé ne lui permit pas de recevoir le collier, et dont la capacité dans les négociations du Nord et dans ses ambassades en Espagne devint une perte considérable pour l'État. Le maréchal vi voit dans sa famille, à qui il avoit tout abandonné ; sa belle-fille le mit peu à peu dans le bien. Il trouva que son âge ne convenoit guère à la vie qu'il menoit dans ce château, où sa considération et l'accueil de sa belle-fille attiroient beaucoup de monde. Il se bâtit un pavillon au bout du parc; il s'y retira avec un trèscourt nécessaire pour l'y servir, et venoit quelquefois au château en visite. Là, il ne s'occupa plus que de son salut sans y recevoir personne, et venoit une fois l'an passer huit ou douze jours à Paris ou à la cour, où le roi le traitoit toujours avec bonté et distinction, et on s'empressoit de lui témoigner de l'estime. Jamais ses voyages n'étoient plus longs. Il passa ainsi quelques années dans une santé parfaite de corps et d'esprit, se préparant soigneusement à une meilleure vie où il entra par une courte maladie, content de sa vie, de sa fortune, de sa retraite, de sa famille, de sa considération jusqu'au bout, et ayant grand sujet de l'être.

Mercredi 7, à Marly. — Le roi tint le conseil d'État, dina chez madame de Maintenon, se promena toute j'après-dinée dans ses jardins et vit poser de fort belles statues qu'on lui a envoyées de Rome ; elles sont dans le bosquet à côté du petit mail. Le soir il y eut grande musique chez madame de Maintenon . Madame la duchesse de Berry alla à la roulette, mais comme on n'avoit point commandé de chevaux pour la monter, elle se servit des soldats du régiment du roi qui se promenoient dans les jardins, et elle leur donna libéralement pour leur peine. Il y a encore un Ijataillon de ce régiment campé, qui suivra demain les trois autres qui sont déjà partis.

Remplacement fait par le roi dans la marine le ùaoût 1716.

Le cordon rouge de M. Ducasse à M. le marquis de Coëtloîiou ; celui de M. deCoëflogon à M. de la Harteloire, lieutenant général. M. d'Aligre, chef d'escadre, a été fait lieutenant général.

Chefs cV escadre nouveaux (l).

MM. Duquesne-Monier, Duguay-Trouin,

Des Nos, De Court.

Comte de la Luzerne,

Jeudi 8j à Marly. — Le roi, après la messe, fit entrer le maréchal d'Huxelles dans son cabinet, et lui donna ordre de partir incessamment pom^ s'en aller en Alsace. La mutinerie des troupes à Strasbourg sur le pain de munition s'est communiquée dans les autres places de cette province ; on a envoyé ordre en même temps à M. de la Houssaye, intendant d'Alsace, qui est à Paris, de partir pour s'en aller à son intendance. — Le roi, après son dîner, donna audience dans son cabinet à M. le premier président et au procureur général; M. le chancelier les mena dans le cabinet du roi et y demeura avec eux. Il s'agit d'une déclaration du roi sur les affaires de la Constitution, et le parlement fait quelques représentations sur cette déclaration. — Le ducd'Ormond arriva hier à Paris et s'est sauvé d'Angleterre sur un fort petit bâtiment; les ordres étoient donnés pour l'arrêter, et sa maison de llichemond, où il étoit, étoit déjà investie.

Vendredi 9, à Marly. — Le roi travailla le matin avec le P. le Tellier et courut le cerf l'après-dinée, menant toujours sa calèche ; mais il paroit qu'il en est un peu fatigué. Le soir il y eut grande musique chez madame de Maintenon. La cour prendra dimanche à Versailles le deuil pour la mort du prince François de Lorraine, et le roi le portera douze ou quinze jours. — Le roi a envoyé ordre au maréchal d'Huxelles, qui étoit allé hier à Paris, pour en partir ce soir ou demain, de demeurer; on a envoyé le même ordre à M. de la Houssaye, parce

(1) Ces noms ne se trouvent pas dans le manuscrit de Dangeaii; nous les donnons d'après la Gazette de 1715.

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qu on a eu nouvelle que la mutinerie des garnisons d'Alsace étoit apaisée. Les soldats ont demandé miséricorde et ont pris le pain des munitionnaires; ils ont reçu quelque argent, ce qui a fort adouci les esprits. On mande aussi que les garnisons de Flandre, qui s étoient mutinées aussi, sont rentrées dans leur devoir.

Samedi 10, à Versailles. — Le roi se promena le matin dans ses jardins à Marly, et en revint ici à six heures; il travailla le soir avec M. le chancelier chez madame de Maintenon. Madame la duchesse de Berry, Madame et la plupart des princesses vinrent ici de Marly le matin. Le roi a donné à M. Dupuy-Vauhan la grand' croix de Tordre de Saint-Louis qu'avoit le maréchal Rosen et dont on lui avoit donné l'expectative après le siège de Béthune, qu'il avoit si bien défendu, et on a donné au comte de Rosen, fils du maréchal qui vient de mourir, le cordon rouge qu'avoit Dupuy-Vauban. Quoique Dupuy-Vauban eût l'expectative , ce ne laisse pas d'être une grâce pour lui, parce que M. Lée, lieutenant général et homme de mérite, avoit l'expectative avant lui. Il n'y a plus que Contades, major général, qui ait l'expectative comme eux.

Dimanche 11, d Versailles. — Le roi tint le conseil d'État, alla se promener à Trianon, travailla avec M. Pelletier. Le roi paroit ne se pas si bien porter; il prendra demain médecine. On a pris le deuil du prince François de Lorraine, qu'on portera douze ou quinze jours. Le roi donna audience au procureur général, et il paroit qu'il ne fut pas fort content des réponses que lui fit ce magistrat. — Le marquis de Courtomer achète l'enseigne des gendarmes d'Orléans 36,000 francs; c'est le comte d'Oise qui lui vend cette charge et qui vient d'acheter la lieutenance de cette compagnie. M. de Courtomer esl fort jeune et étoit officier dans le régiment du roi, — Le roi a donné à vendre à M. Chauvelin la charge de trésorier général de l'ordre du Saint-Esprit

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qu'a voit l'avocat général son fils^ qui vient de mourir.

Lundi 12, à Versailles. — Le roi prit médecine; il a des douleurs de sciatique à une jambe et à la cuisse, qui le tourmentent assez. Il travailla après son diner avec M. de Pontchartrain^ et le soir il y eut petite musique chez madame de Maintenon. M. Desmare tz parla au roi dans son lit après la messe. — On mande de Madrid que le roi d'Espagne a donné au marquis de Lède le gouvernement de Majorque et des iles voisines, et Fa fait capitaine général. Le marquis de Lède étoit gouverneur de Barcelone; le roi d'Espagne n'a pas encore nommé à ce gouvernement. LL. MM. CC. sont revenues d'Aranjuez auBuen-Retiro avec les trois princes, qui se portent bien; la grossesse de la reine continue.

Mardi 13, à Versailles. — Le roi se fit porter à la messe dans un fauteuil, parce que ses douleurs de sciatique sont un peu augmentées; en revenant de la messe, il donna audience dans la chambre du trône à l'ambassadeur de Perse. Le roi fut toujours debout durant l'audience qui fut assez longue, et cela le fatigua fort. Il eut même envie de se coucher en rentrant chez lui ; mais il lit appeler les ministres pour le conseil de finances, et ne se coucha point. Il dîna comme à son ordinaire, travailla après son dîner avec M. le chancelier, et puis se fit porter chez madame de j\Iain tenon, où il y eut petite musique*. Madame la duchesse de la Rochefoucauld lui présenta la duchesse de la Rocheguyon, sa belle-fille, quand il sortit de son ca])inet pour passer chez madame de Maintenon. L'ambassadeur de Perse, après son audience du roi, alla à l'audience de monseigneur le Dauphin, qui le reçut dans l'appartement de feu madame la Dauphinc. Il dina à la table du grand maître, où dînent les ambassadeurs extraordinaires les jours des audiences en cérémonies, et puis passa chez M. de Torcy, où il signa le traité. Le roi a fait à cet ambassadeur l^eaucoup de présents : une aigrette

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de diamants et d'émeraudeS;, des pendules, des montres, des fusils, des pistolets, un tapis de la Savonnerie, des brocards pour des vestes, et des pièces de draps de diverses couleurs. Il retourna à Paris à l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires, où il ne demeurera plus que deuxjours, et puis ira à Chaillot dans la maison d'un bourgeois, où il demeurera jusqu'à ce qu'il parte pour s'aller embarquer au Havre.

* Le roi revint pour la dernière fois de Marly, le samedi au soir, 10 août, et ne revit jamais cet ouvrage de ses mains. Il étoit déjà fort mal, et eut le lendemain une prise d'autant plus forte avec le procureur général Daguesseau, et d'autant plus dangereuse pour ce magistrat, que le roi, outré de sa résistance, ne se seutoitpas eu état d'aller tenir le lit de justice qu'il avoit résolu, mais dont il n'abandonna pas l'espérance. Il ne laissa pas de s'aller promener à Trianon pour se dissiper et continuer sa vie ordinaire ; ce fut sa dernière sortie du château de Versailles. Il fut purgé le lendemain et vécut à son ordinaire des jours de médecine; mais ce fut la dernière fois qu'il marcha. Le lendemain,

13 août, il fit son dernier effort pour donner debout, dans la chambre du trône , audience de congé à ce prétendu ambassadeur de Perse ; sa santé ne lui permit pas les magnificences qu'il s'étoitproposées comme à sa première audience, et il parut remarquable que sa dernière action publique fut celle-ci, où Pontcbartrain trompoit sa vanité si grossièrement pour lui faire sa cour. Il n'eut pas honte de terminer cette comédie par la signature d'un traité , dont les suites montreront le fau\ de cette ambassade. Les Mémoires particularisent si bien les derniers jours du roi, qu'il seroit inutile d'y rien ajouter en ce genre, que des omissions de courtisan ; on tâchera aussi de suppléer une lacune des trois derniers jours de la vie du roi qui mérite infiniment d'être regrettée, que le même esprit de politique a sans doute fait laisser, dont on ne se propose que d'expliquer des choses principales.

Il y avoit près d'un an que la santé du roi tomboit; ses valets intérieurs s'en aperçurent d'abord et en remarquèrent tous les progrès , sans que pas un osât en ouvrir la bouche. Les bâtards le voyoient bien aussi, ou plutôt M. du Maine qui hâta tout ce qui les regardoit, aidé et porté par madame de Maintenon. Fagou, fort tombé de corps et d'esprit, étoit le seul qui ne s'aperçût de rien. Maréchal, premier chirurgien, lui en parla plusieurs fois et fut toujours durement repoussé ; pressé enfin par son devoir et son attachement, il se hasarda d'aller un matin trouver madame de INIaintenon, vers la Pentecôte, et de lui dire ce qu'il voyoit et combien M. Fagou se trompoit gros-

sièrement; il l'assura que le roi, à qui il avoit tâté le pouls souvent, avoit depuis assez longtemps une petite fièvre, lonte et interne; que son tempérament étoit si bon, qu'avec des remèdes et de l'attention tout étoit encore plein de ressources; mais que si on laissoit gagner le mal il n'y en auroit plus. Bladame de Maintenon se fâcha , et tout ce qu'il remporta de son zèle, fut de la colère, et qu'il n'y avoit que les ennemis personnels de Fagon qui trouvassent ce qu'il lui disoit là de la santé du roi, sur laquelle la capacité, l'application et l'expérience ne se pouvoient tromper. Le rare est que IMaréchal avoit été mis en place par fagon, et qu'ils avoient toujours vécu depuis dans la plus parfaite ^ intelligence ; Maréchal outré n'eut plus de mesures à prendre, et coramenea dès lors à pleurer la mort de son maîti-e. Fagon en effet étoit en science et en expérience le plus grand et le meilleur médecin de l'Europe, mais sa santé ne lui permettoit plus depuis longtemps d'entretenir son expérience , et le haut point d'autorité où sa faveur et sa capacité l'avoient porté l'avoient enfin gâté ; il ne vouloit ni raison ni réplique , et continuoit de conduire la santé du roi comme il avoit fait dans un âge moins avancé et le tua. La goutte, dont il avoit eu de longues attaques, avoit engagé Fagon à emmaillotter pour ainsi dire le roi tous les soirs dans un tas d'oreillers de plume, qui le faisoient tellement suer toutes les nuits, qu'il le falloit frotter et changer les matins avant que le grand chambellan entrât. Il ne buvoit depuis longues années que du vin de Bourgogne, si vieux qu'il étoit entièrement usé, avec la moitié d'eau, et jamais d'autre vin, ni d'aucune sorte de liqueur quelconque, ni thé, ni café, ni chocolat jamais. En se levant seulement deux tasses de sauge et de véronique; souvent entre ses repas des verres d'eaû, avec un peu d'eau de fleurs d'orange , qui teuoient plus de chopine, et toujours à la glace; et comme il devenoit de plus en plus resserré, M. Fagon lui faisoit manger beaucoup de fruits à la glace, et surtout des figues pourries d'être mûres, à l'entrée de son repas. Toute l'année il mangeoit à souper une quantité prodigieuse de salade, et il redoubla ce régime dans cet été ; à la fin ces fruits, pris en entrant à table, lui noyèrent l'estomac, en émoussèrent les digestifs, lui ôtèrent l'appétit , et tournèrent son sang en gangrène à force d'en diminuer les esprits , ce qui fut la cause de sa mort, comme on le reconnut à l'ouverture de son corps , dont les parties se trouvèrent si belles toutes et si saines, qu'il y a lieu de juger qu'il auroit passé le siècle. Son estomac surprit surtout et ses boyaux par leur volume au double d'un auti'e homme, d'où lui venoit d'être si grand mangeur et si égal. On ne songea aux remèdes que quand il ne fut plus temps, parce que Fagon ne voulut jamais le croire malade , et que l'aveuglement de madame do ÎMaintenonfut pareil à cet égard, quoiqu'elle eut bien su prendre toutes les précautions possibles pour Saint-Cyr et pour ^L du Maine.

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Parmi tout cela le roi sentit son état avant eux, et le disoit quelquefois à ses valets intérieurs. Fagon le rassuroit toujours, sans lui vien faire, et le roi se conteutoit de ce qu'il lui disoit, sans eu être persuade ; mais son amitié le retenoit, et madame de Maintenon encore plus.

Ce fut un prince a qui l'on ne peut refuser beaucoup de bon et même de grand, en qui Ton ne peut mécounoître encore plus de petit et de mauvais, et dont il n'est pas possible de discerner ce qui étoit ou de lui ou emprunté , et dans l'un et dans l'autre rien de plus rare et de plus difflcile à rencontrer que des gens ou autres qui l'aient bien connu par eux-mêmes et par expérience et capables d'en écrire , et en même temps assez maîtres d'eux-mêmes pour en parler sans haine et sans flatterie, et n'en rien dire que de dicté par la vérité nue en bien et en mal. De la première partie. Ton peut compter ici sur elle -, pour le reste on tâchera d'y atteindre en suspendant toute passion.

Il ne faut point parler de ses premières années. Roi jiresqu'en naissant, étouffé par la politique d'une mère qui vouloit gouverner, plus encore par le vif intérêt d'un pernicieux ministre , qui hasarda mille fois l'État pour son unique grandeur, et asservi sous ce joug tant que vécut ce ministre, c'est autant de retranché sur la \ie de ce roi. Toutefois il pointoit sous ce joug ; il sentoit l'amour ; il coraprenoit l'oisiveté comme l'ennemie de la gloire ; il avoit essayé de foibles parties de main vers l'un et vers l'autre , et il eut assez de sentiment pour se croire délivré à la mort de ^Nlazarin , s'il n'eut pas assez de force pour se délivrer plus tôt. Ce moment est un des beaux de sa vie, et dont le fruit a été du moins de prendre cette maxime, que rien n'a pu ébranler depuis, d'abhorrer tout premier ministre et d'abhorrer tout ecclésiastique dans son conseil. Il en prit des lors une autre, mais qu'il ne put soutenir avec la même fermeté, parce qu'il ne s'aperçut pas que dans l'effet elle lui échappa sans cesse : ce fut de gouverner par lui-même, qui fut la chose dont il se piqua le plus, dont on le loua et on le flatta davantage, et qu'il exécuta le moins. Né avec im esprit au-dessous du médiocre , mais un esprit capable de se former et de se limer, de se raffiner, d'emprunter d'autrui , sans imitation et sans gêne, il profita infiniment d'avoir toute sa vie vécu avec les personnes du monde qui toutes en avoient le plus et de plus différentes sortes, en hommes et en femmes de tous genres et de tous personnages. S'il faut ainsi parler d'un roi de vingt-trois ans , sa première entrée dans le monde fut heureuse en esprits distingués en toutes espèces ; ses ministres au dedans et au dehors étoient alors les plus forts de l'Europe, et ses généraux les plus grands, et leurs noms aux uns et aux autres ont passe comme tels a la postérité d'un consentement unanime. Les mouvements dont l'État avoit été si furieusement agité au dehors et au dedans depuis la mort de Louis Xlll avoient foruié une quantité d'hommes qui composoient

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une cour d'habiles et d'illustres personnages et de courtisans raffinés. La maison de la comtesse de Soissons , qui comme' surinteudante de la reine logeoit aux Tuileries, où étoit la cour, et qui y régnoit encore par un reste de la splendeur du cardinal Mazariu, son oncle, et plus encore par son esprit et par ses vues de réputation et d'ambition, pour arriver où ils voyoient les personnages qui par parenté, qui alors étoit fort comptée, influoit fort stir la plupart d'eux tous. Ce fut au milieu d'eux que le roi se jeta d'abord, et où il prit cet air de politesse et de galanterie qu'il a toujours su conserver depuis et si bien allier avec la majesté et la décence. On peut dire qu'il étoit fait pour elle et qu'an milieu de tous les autres hommes , sa taille , son port la beauté, les grâces et la grande mine qui succéda à la beauté, jusqu'au son de sa voix et à l'adresse et la grâce naturelle et majestueuse de toute sa personne, le faisoient distinguer comme le roi des abeilles, et que s'il ne fût né que particulier, il auroit également eu le talent des fêtes, des plaisirs, de la galanterie et de faire les plus grands désordres d'amour. Heureux s'il n'eût eu que des maîtresses semblables à madame de la Vallière, arrachée elle-même par ses propres yeux, honteuse de l'être , encore plus des fruits (Je sou amour reconnus et élevés maigre elle, modeste et désintéressée, douce et bonne au dernier point, cofiibattant sans cesse contre elle-même, et victorieuse enfin de son désordre par les plus cruels effets de l'amour et de la jalousie, qui firent à la fois ses tourments et ses ressources, et qu'elle sut embrasser assez au milieu de ses douleurs pour s'arracher enfin et se consacrer à la plus dure et à la plus sainte pénitence. Il faut donc avouer que le roi fut plus à plaindre que blâmable de se livrer à l'amour, et qu'il mérite des louanges d'avoir su s'en arracher par intervalles en faveur de la gloire. Les inti-igues et les aventures que tout roi qu'il étoit il essuya dans ce tourbillon de la comtesse de Soissons , lui firent des impressions qui devinrent funestes pour avoir été plus fortes que lui. L'esprit, la noblesse de sentiment , se sentir et se respecter, avoir le cœur haut, être instruit, tout cela lui devintsuspectetbientôt haïssable ; plusilavauca en âge, plus il se confirma dans cette aversion. Il la poussa jusque dans ses généraux et dans ses ministres, laquelle dans eux ne fut contre-balancée que par le besoin. Il vouloit régner par lui-même; sa jalousie làdessus alla sans cesse jusqu'à lafoiblesserilrégna en effet dans le petit; dans le grand il n'y put atteindre , et jusque dans le petit même il fut souvent gouverné. Son premier saisissement des rênes de l'empire fut marqué au coin d'une extrême dureté et d'une extrême duperie. Fouquet fut le malheureux sur qui éclata la première ; Colbert fut le ministre de l'autre, en saisissant tonte l'autorité des finances, en lui faisant accroire qu'elle passoit toute entre ses mains par les signatures dont il l'accabla en la place de celles (|ue !';iisiîit le surinlendaiii, dont il

supprima la charge à laquelle Colbert ne pouvoit aspirer. La préséance solennellement cédée par l'Espagne , et la satisfaction entière qu'elle lit de l'insulte faite à cette occasion par le baron de Batteville au maréchal d'Estrades , h Londres , et l'éclatante raison tirée de l'insulte faite à Rome au duc de Créquy, ambassadeur de France, par le gouverneur de Rome , par les parents du pape Chigi et par les Corses de sa garde, furent les prémices de ce règne par soi-même. Bientôt après , la mort du roi d'Espagne fit saisir à ce jeune prince , avide de gloire , une occasion de guerre dont les renonciations', si récentes et si soigneusement stipulées dans le contrat de mariage de la reine Marie-Thérèse d'Autriche, ne purent le détourner. Il marcha en Flandre en 1667 ; ses conquêtes y furent rapides et le passage du Rhin signalé (1). La triple alliance de l'Angleterre, la Suède et la Hollande, en 1668, ne fit que l'animer; il alla prendre toute la Franche-Comté eu plein hiver, qui lui servit , à la paix d'Aix-la-Chapelle, à conserver ses conquêtes de Flandre, en rendant la Franche-Comté. Tout étoit florissant dans l'État ; tout y étoit riche. Colbert avoit mis les finances, les manufactures, le commerce, la marine, les lettres même au plus haut point, et ce siècle, semblable à celui d'Auguste, produisoit à l'euvi des hommes illustres en tout genre , jusqu'à ceux qui ne sont bons qu'aux plaisirs. Le Tellier et Louvois, son fils, qui avolent le département de la guerre , frémissoient des succès et du crédit de Colbert, et n'eurent pas peine à mettre en tête au l'oi une guerre nouvelle, dont les succès causèrent une telle frayeur à l'Europe, que la France ne l'en a pu remettre, et après avoir pensé y succomber longtemps depuis, on sentira longtemps encore le poids et les malheurs. Telle fut la véritable cause de cette fameuse guerre de Hollande de 1672, où le roi se laissa pousser, et que son amour pour madame de Montespan rendit si funeste à sa gloire et à son État. Tout conquis , Amsterdam prête à lui envoyer ses clefs , le roi cède à son impatience, quitte l'armée , vole à Versailles , et détruit en un instant tous les succès de ses armes. Il répara cette flétrissure par une seconde conquête de la Fraache-Comté en personne , qui pour cette fois est demeurée à la France. En 1676, le roi retourna en Flandre ; il prit Condé, et Monsieur prit Bouchain ; les armées du roi et du priuce d'Orange s'approchèrent de si près et si subitement , qu'elles se trouvèrent en présence auprès delà censé d'Heurtebise ; il fut donc question si on donneroit une bataille et de prendre son parti sur-le-champ ; Monsieur n'avoit pas encore rejoint ; mais le roi étoit

(1) Saint-Simon se trompe : le passage du Rhin est <le 1672, ef a eu lieu pendant hmut'ir." de Hollande, rt non pasdnns la guerre des droits de la reine.

supérieur à l'armée ennemie. Les maréchaux de Schomberg, d'Humières , la Feuillade, de Lorges et autres s'assemblèrent à cheval autour du roi, avec quelques principaux officiers généraux des plus distingués et quelques courtisans principaux, pour tenir une espèce de conseil de guerre. Toute l'armée crioit au combat, et tous ces messieurs voyoient bien ce qu'il y avoit à faire ; mais la personne du roi les embarrassoit , et beaucoup plus M. de Louvois qui connoissoit son maître, et qui cabaloit depuis deux heures qu'on commençoit à s'apercevoir oià les choses en pouvoient venir. Louvois, pour intimider la compagnie, parla le premier en rapporteur pour dissuader la bataille. Humières, son ami intime et avec grande dépendance, et Schomberg, qui le ménageoit fort, furent du même avis ; le maréchal de Lorges, inflexible à la vérité, touché de la gloire du roi et sensible au bien de l'État, peu eu mesure d'ailleurs avec Louvois ennemi de feu iNL de Turenne, Lorges qui venoit enfin d'être fait maréchal de France malgré lui, opina de toutes ses forces pour la bataille, et en déduisit tellement les raisons, que Louvois et les maréchaux demeurèrent sans repartie. Le peu de ceux de moindre grade qui parlèrent après , n'osèrent déplaire à Louvois et ne purept affoiblir les raisons qu'ils venoient d'entendre ; ils ne firent donc que balbutier. Le roi , qui écoutoit tout, prit encore les avis ou plutôt les voix, sans répéter tout ce qui avoit été dit ^ et , avec un petit mot de regret de se voir retenu par de si bonnes raisons , et du sacrifice de ses désirs à ce qui étoit de l'avantage de l'État , il tourna bride et il ne fut plus question de bataille. Le lendemain le maréchal de Lorges eut occasion d'envoyer un trompette aux ennemis qui se retiroient; ils le gardèrent un jour ou deux dans leur armée, puis le prince d'Orange le fit venir et le questionna fort sur ce qui avoit empêché le roi de l'attaquer, se trouvant le plus fort et les deux armées si fort en vue l'une de l'autre et toutes deux en rase campagne. Après l'avoir fait causer devant tout le monde , il lui dit avec un souris malin , et pour montrer combien il étoit tôt averti et pour faire dépit au roi , qu'il ne manquât pas de dire au maréchal de Lorges qu'il avoit eu grand' raison d'avoir voulu et si opiniâtrement soutenir la bataille, que jamais il ne l'avoit manqué si belle , ni été si aise de s'être vu hors de portée de la recevoir, qu'il étoit battu sans ressource et sans le pouvoir éviter s'il avoit été attaqué, et se mit en peu de mots à en déduire les raisons. Le trompette, tout glorieux d'avoir eu avec le prince d'Orange un si long et si curieux entretien, le débita non-seulement au maréchal de Lorges, mais au roi qui le voulut voir à la chaude, et de là aux maréchaux, aux généraux et à qui le voulut entendre , et augmenta ainsi le dépit de l'armée, et en fit un grand à Louvois. Cette faute, et ce genre de faute, ne fit que trop d'impression sur les troupes et partout, et excita de cruelles rail-

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leries parmi les ennemis et dans les cours étrangères. Le roi ne demeura guère à larniée depuis, quoique ce fait fût arrivé en mai, et s'en reviut trou\er ses maîtresses. L'année suivante il retourna en Flandre ; il prit Canibray, et Monsieur fit ce pendant le siège de Saint- Omer ; il alla au-devant du prince d'Orange qui venoil au secours, lui donna bataille près de Cassel et gagna sur lui une victoire complète , prit Saiut-Omer tout de suite, puis alla rejoindre le roi. Ce contraste fut si sensible au monarque, que jamais depuis Monsieur ne commanda d'armée. Tout l'extérieur fut parfaitement gardé, mais dès ce moment la résolution fut prise et bien tenue. L'année suivante le roi fit en personne le siège de Gand , dont le projet et l'exécution fut le chefd'œuvre de Louvois. La paix de Nimègue mit fin à la guerre de cette année 1678 avec la Hollande et l'Espagne, et au commencement de la suivante avec l'empereur et l'empire. L'Amérique , l'Afrique , l'Archipel , la Sicile, ressentirent vivement la puissance de la France , et en 1684 Luxembourg fut le prix des retardements de l'Espagne à satisfaire à toutes les conditions de la paix , et Gênes bombardée et forcée à venir demander pardon au roi par son doge en personne, accompagné de quatre sénateurs au commencement de l'année suivante. Depuis jusqu'en 1688 le temps se passa dans le cabinet, moins en fêtes et eu plaisirs qu'en dévotion et en contrainte. Ici finit l'apogée de ce règne et ce comble de gloire et de -prospérité. Les grands capitaines, les grands ministres au dedans et au dehors n'étoient plus , mais il restoit leurs élèves. Nous allons en voir comme le second âge, qui ne répondra guère au premier^ mais qui fut en tout encore plus différent du dernier.

La guerre de 1688 eut une étrange origine dont l'anecdote, également certaine et curieuse, est très-propre à caractériser le roi et sou ministre (1). Louvois, à la mort de Colbert en 1684, avoit eu sa charge de surintendant des bâtiments ; le petit Trianon avoit ennuyé le roi, qui vouloit partout des palais , et qui s'amusoit fort à ses bâtiments. Il avoit le compas dans l'œil pour la justesse , les proportions , les symétries -, mais le goût n'y répondoit pas. Ce château ne faisoit presque que de sortir de terre , lorsque le roi s'aperçut d'un défaut à une croisée qui s'achevoit dans la longueur du rez-de-chaussée ; Louvois , qui naturellement étoit brutal et de plus gâté jusqu'à souffrir diflicilement d'être repris par son maître , disputa fort et ferme et maintint que la croisée étoit bien ; le roi tourna le dos et s'alla promener ailleurs dans ce bâ-

(1) Tout le inonde sait que la guerre de 1088 eut des causes toutes différentes et (ju'elle fut provoquée par la coalition formée à Augsbourg par le prince d'Orange. L'anecdote peut être vraie , mais ses conséquences sont fort exagi^rées.

liment. Le lendemain il trouve le Nostre, fameux pour le goût des jardins qu'il a commence a introduire en France et dont il a porté la perfection au plus haut point, et bon architecte aussi. Il lui demanda s'il avoit été à ïrianon ; le Nostre lui répondit que non ; le roi lui expliqua ce qui l'avoit choqué, et lui ordonna d'y aller. Le leudemaùi même question , même réponse ; le surlendemain autant. Le roi vit bien que le Nostre n'osoit s'exposer, ou à trouver qu'il avoit tort , ou à blâmer M. de Louvois ; il se fâcha et lui dit que le lendemain il lui ordounoit de s'y trouver lorsqu'il iroit s'y promener. Alors il n'y eut plus moyen de s'en défendre , et le roi trouva le Nostre et M. de Louvois à Trianon. Il fut d'abord question de la fenêtre; M. de Louvois disputa , le Nostre ne disoit mot ; entin le roi lui ordonna de mesurer, d'aligner, puis de dire ce qu'il en trouvoit ; tandis qu'il y travailloit Louvois, en fureur de cette vérifleation, gronda et soutint toujours que cette fenêtre étoit en tout pareille aux autres ; le roi souffroit et attendoit. Enfin quand tout fut mesuré, le roi demanda au Nostre ce qui en étoit , et le Nostre à balbutier ; le roi se mit eu colère et lui commanda de parler net ; alors le Nostre avoua que le roi avoit raison, et dit ce qu'il avoit trouvé de défaut. Il n'eut pas plutôt achev? que le roi se tourna à Louvois , lui dit qu'on ne pouvoittenir àses opiniâtretés, que sans la sienne à lui l'on auroit été de travers, et qu'il auroit fallu abattre le bâtiment aussitôt qu il auroit été achevé ; en un mot lui lava extrêmement la tête. Louvois fut outré, et de la chose et de ce qu'elle s'étoit passée devant tant de sens , courtisans , ou\Tiers et valets , et arriva chez lui en furie. Il y trouva les deux Tilladet, le chevalier de Nogent et quelques autres amis intimes qui furent bien alarmés de le voir de la sorte. « C'en est fait , leur dit-il , je suis perdu avec le roi après la façon dont il vient de me traiter pour une fenêtre ; je n'ai de ressource qu'une guerre qui le détourne de ses bâtiments et qui me reude nécessaire, et il l'aura. » En effet, à peu de mois de là il tint parole, et telle fut la cause véritable de la guerre de 1688. Elle ruina la France au dedans, ne retendit point au dehors malgré la prospérité des armes, et produisit au contraire des événements honteux.

Celui de tous qui porta le plus à plomb sur le roi fut sa dernière campagne, qui ne dura pas un mois. Il avoit en Flandre deux armées formidables, supérieures au double à celle de l'ennemi, qui n'en avoit qu'une. Le prince d'Orange étoit campé a l'abbaye de Parck ; le roi n'en étoit' qu'à une lieue, et M. de Luxembourg avec l'autre armée hune demi-lieue de celle du roi. Le prince d'Orange se trouvoit tellement enfermé , qu'il s'estima sans ressom'ce dans les retranchements qu'il fit élever à la hâte autour de lui , et si perdu qu'il le manda à Vaudemont, son ami intime , à Bruxelles , par quatre ou cinq fois , et qu'il ne voyoit nulle sorte d'espérance de pouvoir échapper ni sauver son armée. Rien

ne la séparoit de celles du roi que ses mauvais retranchements , et rien de plus aisé que de les forcer avec ime de nos deux armées et de poursuivre la victoire avec l'autre , qui toutes deux étoienl complètes en tout indépendamment l'une de l'autre , en équipages de vivres et d'artillerie à profusion.. On étoit aux premiers jours ;de juin , et que ne promettoit pas une telle victoire au commencement de la campagne ! Aussi l'étonnement fut-il extrême et général dans toutes les trois armées , lorsqu'on apprit que le roi s'en retoumoit et faisoit deux gros détachements de presque toute l'armée qu'il commandoit en persoime, un pour l'Italie , l'autre pour l'Allemagne sous Monseigneur. M. de Luxembourg , qu'il manda le matin de la veille de son départ pour lui apprendre ces nouvelles dispositions , se jeta à ses genoux , et les tint longtemps embrassés pour l'en détourner, et pour lui montrer la facilité , la certitude et la grandeur du succès en attaquant le prince d'Orange ; il ne réussit qu'à importuner d'autant plus sensiblement qu'il n'eut pas un mot à lui opposer. Ce fut une consternation dans les deux armées qu'on ne se peut représenter ; jusqu'aux courtisans , si aises d'ordinaire de retourner chez eux , ne purent contenir leur douleur ; elle éclata partout aussi librement que la surprise , et à l'une et à l'autre succédèrent de tristes et de fâcheux raisonnements. Le roi partit le lendemain pour aller rejoindre madame de Maintenon et les dames, et retourner avec elles à Versailles pour ne plus revoir jamais la frontière ni d'armées que pour le plaisir et en temps de paix (1). La victoire de Nerwinde que M. de Luxembourg remporta six semaines après sur le prince d'Orange , que la nature , prodigieusement aidée de l'art en une seule nuit , avoit furieusement retranché , renouvela d'autant plus les douleurs et les discours, qu'il s'en falloit tout que le poste de Parck ressemblât à celui de Nerwinde, presque tout que nous eussions les mêmes forces, et plus que tout, que faute de vivres et d'équipages d'artillerie, cette victoire pût être poursuivie pour achever tout à la fois. On sut que le prince d'Orange, averti du départ du roi, avoit mandé à Vaudemont qu'il en avoit l'avis d'une main qui étoit toujours bien avertie , et qui ne lui en avoit jamais donné de faux, mais que pour celui-là il ne pouvoit y ajouter foi ni se livrer à l'espérance ; et par un second courrier que l'avis étoit vrai , que le roi partoit , que c' étoit à un esprit de vertige et d'aveuglement qu'il devoit uniquement une si grande et si inespérée délivrance. Le rare est que Vaudemont, établi depuis en notre cour, l'a souvent raconté à ses amis et même à ses compagnies.

(1) Toute cette histoire est fausse d'un bout à l'autre. Nous renvoyons le lecteur à l'appendice placé à la fin de l'année 1715; il y trouvera une réfutation (|ue sa lon^ueui' nowf. empêche de placer ici.

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La paix qui suivit cette guerre, et après laquelle le roi et l'Ktat aux abois soupiroient depuis longtemps , fut honteuse. Il fallut en passer par où M. de Savoie voulut pour le détacher de ses alliés, et recounoître enfin le prince d'Orange roi d'Angleterre après une si longue suite d'efforts , de haine et de mépris personnels , et recevoir encore Portland son ambassadeur comme une espèce de divinité. Notre précipitation nous coûta Luxembourg ; et l'ignorance militaire de nos plénipotentiaires , qui ne fut point éclairée du cabinet , donna aux ennemis de grands avantages pour former leur frontière. Telle fut la paix de Ryswyck conclue en septembre 1697. Le repos des armes ne fut guère que de trois ans , et l'on sentit cependant toute la douleur des restitutions de pays et de places que nous avions conquises , avec le poids de tout ce que la guerre avoit coûté. Ici se termine le second âge de ce règne.

Le troisième s'ouvrit par un comble de gloire et de prospérités inouïes. Le temps en fut momentané ; il enivra et prépara à d'étranges malheurs, dont l'issue a été une espèce de miracle ; d'autres sortes de malheurs l'accompagnèrent et conduisirent le roi au tombeau. Heureux s'il n'eût survécu que de peu de mois à l'avènement de son petit-fils à la totalité de la monarchie d'Espagne , dont il fut d'abord en possession sans coup férir. Cette dernière époque est encore si proche de ce temps, qu'il n'y a pas lieu de s'y étendre ; mais ce peu qui a été retracé du règne du feu roi , étoit nécessaire pour mieux faire entendre ce qu'on va dire de sa personne.

Il faut encore le dire : l'esprit du roi étoit au-dessous du médiocre , mais très-capable de se former. Il aima la gloire. Il voulut l'ordre et la règle. Il étoit né sage, modéré, secret, maître de ses mouvements et de sa langue. Le croira-t-on .' Il étoit né bon et juste, et Dieu lui en avoit donné assez pour être un très-bon roi , et peut-être même un assez grand roi. Tout le mal lui vint d'ailleurs. Sa première éducation fut tellement abandonnée, que personne n'osoit approcher deson appartement , et qu'on lui a souvent ouï parler de ce temps avec amertume , jusque-là qu'il racontoit qu'on le trouva un soir tombé dans le bassin du Palais-Royal , où la cour demeuroit alors (1). Dans la suite sa dé-

(1) " Le roi me surprend toujours quand il me parle de son éducation. Les gouvernantes joupient , dit-il , tout le jour, et le laissoient entre les mains de leurs femmes de cliambie, sans se mettre en peine du jeune roi , car vous savez qu'il a régné à trois ans et <lemi. Il mangeoit tout ce qu'il attrapoit sans qu'on fît attention à ce qui pouvoit être contraire à sa santé; c'est ce qui l'a accoutumé à tant de dureté sur lui-même. Si on fricassoit une omelette, il en attrapoit toujours quelques pièces , que Monsieur et lui ^alloient manger dans un coin. Il raconte quelquefois qu'il étoit le plus souvent avec ime paysanne; que sa compagnie ordinaire étoit une petite lillc de la femme de cliambre des

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pendance fut extrême ; à peine lui apprit-oa à lire et à écrire , et il demeura tellement ignorant , que les choses les plus connues d'histoire , de lois, de naissance , d'événements , de conduites de fortunes , il n'en sut jamais quoi que ce soit, et tomba par oe défaut, et quelquefois en public , dans les absurdités les plus grossières. jNI. de la Feuillade plaignant exprès devant lui le marquis de Resn^l , qui fut tué depuis lieutenant général et mestre de camp général de la cavalerie , de n'avoir pas été chevalier de l'Ordre, le roi passa, puis dit avec mécontentement qu'il falloit aussi se rendre justice, Resnei étoit Clermont d'Amboise, et le roi le croyoit un homme de fortune. De cette mêuie maison étoit Montglat , qui étoit maître de la garde-robe du roi , qu'il traitoit bien et qu'il fit chevalier de l'Ordre en 1661 ; il avoit épousé la fille du lils du chancelier de Cheverny, et le fils unique de aioutglat porta toute sa vie le nom de Cheverny et fut toujours à la cour ou dans les emplois étrangers , ce nom de Chiverny trompa le roi , il le crut peu de chose , il n'avoit point de charge et ne put être chevalier de l'Ordre ; le hasard détrompa le roi , mais tout à la fin de sa vie ; et Saint-Hérem , qui avoit passé la sienne grand louvetier, puis gouverneur de Fontainebleau, ne put parvenir non plus à l'Ordre, parce que le roi le prit toujours pour un petit gentilhomme tout au plus , et il étoit Montmorin. On ne finiroit pas sur ces sortes de méprises ; il sembleroit ;i cela que le roi auroit aimé la grande noblesse , et ne lui en vouloit pas égaler d'autre , mais rien moins. L'éloignement (|u'il avoit pris de celle des sentiments et sa foiblesse pour ses ministres , qui haïssoient et rabaissoient pour s'élever tout ce qu'ils n'étoiept pas et ce qu'ils ne pouvoient être , lui avoit donné le même éloignement pour la naissance distinguée ; il la crai' gnoit autant que l'esprit , et si ces deux qualités se trouvoient unies dans un sujet, et qu'elles lui fussent connues , c'en étoit fait. Ses ministres, ses maîtresses, ses généraux, ses courtisans, s'aperçurent bientôt après qu'il fut le maître de son foible, plutôt que de son goilt pour la gloire. Ils le louèrent à l'envi et le gâtèrent ; les louanges , disons mieux, la flatterie lui plaisoit à tel point, que les plus grossières étoient reçues et les plus basses encore mieux savourées. Ce n"étoit que par là qu'on s'approchoit de lui, et ceux qu'il aima n'en furent

femmes de chambre de la reine; il l'appeloit la reine Marie, parce qu'ils jouoient ensemble ce (\v\\m appelle à la Madame, lui faisoit toujours faire le personnage de la reine , et lui servoit de page ou de valet de pied , lui portoit la queue , la rouloit dans une cliaise, ou portoit le llambeau devant elle. Jugez si la petite Marie étoit capable de lui donner de bons conseils , et si elle pouvoit lui être utile en la moindre chose. »

Entretiens sur t'educalinn des filles, par M"»'" de Maintenon, publiés par M. Th. l.avaliïT, 185,., in-1?, p. I i:î.

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redevables qu'à heureusement rencontrer et a ne se jamais lasser en ce genre. C'est ce qui donna tant d'autorité à ses ministres par les occasions continuelles qu'ils avoient de l'encenser, et surtout de lui attribuer toutes choses et de les avoir apprises de lui. La souplesse , la bassesse , l'air rampant , dépendant , admirant , de néant même , sinon par lui , étoient les uniques voies de lui plaire , et pour peu qu'on s'en écartât , on n'y revenoit plus, et c'est ce qui acheva enfin la ruine de I.ouvois. Ce poison ne fit que s'étendre; il parvint jusqu'à un comble incroyable dans un prince qui n'étoit pas dépourvu d'esprit et qui avoit de l'expérience. Lui-même, sans avoir ni voix ni musique, chantoit dans ses particuliers les endroits des prologues des opéras les plus à sa louange ; on l'y voyoit baigné, et jusqu'à ses soupers publics au grand couvert, oii il y avoit quelquefois des viplons , il chantonnoit entre ses dents ces mêmes louanges et quand on jouoit les airs qui étoient faits dessus. Delà ce désir de gloire qui l'arrachoit par intervalles à l'amour; delà cette facilité à Louvois de l'engager dans de grandes guerres, tantôt pour culbuter Colbert, tantôt pour se maintenir et s'accroître, et de lui persuader en même temps qu'il étoit plus grand capitaine qu'aucun de ses généraux , et pour les projets et pour les exécutions , en quoi les généraux l'aidoient eux-mêmes pour plaire au roi; je dis les Condé, les Turenne, et tous ceux qui leur ont succédé. 11 s'approprioit tout, et se croyoit tel qu'ils le dépeignoient à lui-même ; de là ce goût de revues qu'il poussa si loin, que ses ennemis l'appelèrent le roi des revues, ce goût de sièges pour y montrer sa bravoure à bon marché , se faire retenir à force , étaler sa capacité, sa prévoyance, sa vigilance , ses fatigues, auxquelles son corps robuste et admirablement conforme étoit merveilleusement propre , sans souffrir de la faim , du froid , du chaud, de la pluie ni d'aucun mauvais temps. Il étoit sensible aussi à entendre admirer le long des camps son grand air et sa grande mine , son adresse à cheval et tous ses travaux militaires. C'étoit de ses campagnes et de ses troupes qu'il entretenoit le plus ses maîtresses, quelquefois ses courtisans.

11 parloit bien, en bons termes, avec justesse; il faisoit un conte mieux qu'homme du monde , et aussi bien un récit ; ses discours les plus communs n'étoient jamais dépourvus d'une naturelle et sensible majesté. Son esprit, naturellement porté au petit, se plut en toutes sortes de détails ; il entra sans cesse jusq'ue dans les derniers pour les troupes, habillements, armements, évolutions, exercices, discipline, en un mot toutes sortes de bas détails. Il ne s'en occupoit pas moins sur les bâtiments, sa maison civile, ses extraordinaires de bouche; il croyoit toujours apprendre quelque chose à ceux qui en ces genres-là en sa voient le plus , qui de leur part recevoient en novices des leçons qu'ils savoient par cœur il y avoit longtemps. Ces pertes de temps qui parois-

soient au roi avoir tout le mérite d'une application continuelle , étoient le triomphe de ses ministres , qui , avec un peu d'art et d'expérience à le tourner, faisoieut venir comme de lui ce qu'ils vouloient eux-mêmes, et qui conduisoient le grand selon leurs vues et trop souvent leur intérêt , tandis qu'ils s'applaudissoient de le voir se noyer en détails. La vanité et l'orgueil qui vont toujours croissant , et que l'on nourrissoit et augmentoit en lui sans même qu'il s'en aperçût, jusque dans les chaires des prédicateurs en sa présence, dcAinrentla base de l'exaltation de ses ministres sur les ruines de toute autre grandeur. Ils le persuadèrent que la leur n'étoit que la sienne, qui au comble en lui ne pouvoit plus se mesurer, tandis qu'en eux elle l'augmentoit d'une manière sensible , puisqu'ils n'étoient rien par eux-mêmes , et utile en rendant plus respectables les organes de ses commandements, qui les faisoient mieux obéir.

De là les ministres successivement à quitter le manteau , puis le rabat, après l'habit noir, en6u l'uni et le modeste, et à s'habiller comme les gens de qualité ; de là en prendre les manières , puis les avantages , et être comme eux admis à manger avec le roi , et leurs femmes , d'abord sous des prétextes personnels, comme madame Colbert longtemps avant madame de Louvois , puis toutes à titre de droit des places de leurs maris , manger et entrer dans les carrosses de la reine et n'être en rien différentes des femmes de la première qualité. De ce degré , M. de Louvois , sous divers prétextes , ôta les honneurs militaires et ci^^ls dans les places et dans les provinces à ceux à qui on ne les avoit jamais disputés, et à cesser d'écrire « Monseigneur « aux mêmes, comme il avoit toujours été pratiqué, dont M. de Turenne, dans l'éclat où il étoit , sauva le rang de prince pour l'écriture , et les maréchaux de France pour les honneurs militaires. Incontinent après Louvois s'attribua ce qu'il venoit d'ôter aux autres , et le communiqua à ses confrères ; il prit les honneurs civils et militaires , que les troupes ni qui que ce soit n'osa refuser à sa puissance de servir ou de nuire , et prétendit que tout ce qui n'étoit ni duc , ni ayant rang de prince étranger, ou tabouret de grâce , ou officier de la couronne , lui écrivit : « Monseigneur»; et lui leur répondre: «très-humble et très-affectionné», tandis que le dernier maître des requêtes ou conseiller au parlement lui écrivit : « Monsieur, » et resta dans cet usage. Ce fut d'abord un grand bruit; les gens de la première qualité, les chevaliers de l'Ordre, les gouverneurs et les lieutenants généraux des provinces se trouvèrent inliniment offensés d'une nouveauté si étrange. Les ministres avoient su persuader au roi l'abaissement de tout ce qui étoit élevé, et que leur refuser ce traitement c'étoit mépriser son autorité et son service dont ils étoient les organes, parce que d'ailleurs et par euxmêmes ils n'étoient rien. Le roi, séduit par ce reflet de grandeur sur

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lui-même, s'expliqua si durement 5 cet égard, qu'il ne fut plus question que de quitter le service et tomber en même temps dans la disgrâce du roi et dans la persécution de ses ministres, dont les occasions se rencontroient à tous moments, ou leur écrire : « Monseigneur », et s'accommoder à leur style. Plusieurs gens de guerre de tous grades et de mérite distingué aimèrent mieux perdre leur fortune et la perdirent en effet ; et puis, peu à peu, personne ne fit plus aucune difficulté là-dessus. De là l'autorité personnelle et particulière des ministres montée au comble , sous l'ombre que c'étoit celle du roi , même en ce qui ne regardoit ni son service, ni ses ordres. De là ce degré de puissance qu'ils usurpèrent , de là leurs richesses immenses et les alliances qu'ils firent tous à leur choix. Quelque ennemis qu'ils fussent les uns des autres, l'intérêt commun les rallioit chaudement sur ces matières, et cette splendeur usurpée sur tout le reste de l'Etat dura autant que la longueur de ce règne. Le roi entiroit vanité, et n'en étoit pas moins jaloux qu'eux ; il ne vouloit de grandeur que par l'émanation de la sienne; toute autre lui étoit devenue odieuse, et il avoit sur cela des contrariétés avec lui-même qui ne se comprenoient pas, comme si toutes les dignités, les charges, les emplois, n'émanoient pas de lui avec leurs fonctions, leurs distinctions, leurs prérogatives, comme les places des ministres qu'il comptoit seules de lui , et que pour cela il portoit au faîte etabattoit tout le reste sous leurs pieds.

Une autre vanité personnelle l'entraîna encore à cette conduite : il sentoit bien qu'il pouvoit accabler un seigneur sous le poids de sa disgrâce, mais non pas l'anéantir ni lui ni les siens , au lieu qu'en précipitant un ministre de sa place , il le rcplongeoit et lui et tous les siens dans la profondeur du néant dont cette place l'avoit tiré , sans que les richesses qui pourr oient lui en rester le pussent relever de ce non-être. C'est là ce qui le faisoit complaire à faire régner ses ministres sur les plus élevés de ses sujets, sur les princes de son sang en autorité, comme sur les autres, et sur tout ce qui n'avoit ni sang ni office, de couronne en grandeur comme en autorité au-dessus d'eux. C'est aussi ce qui éloigna toujours du ministère tout homme qui y pouvoit ajouter du sien , ce que le roi ne pouvoit ni lui contester ni détruire , et qui lui auroit rendu un ministre de cette sorte en quelque façon redoutable et continuellement à charge, dont l'exemple du duc de Beauvilliers fut l'exception unique dans tout le cours de son règne.

De là encore la jalouse adresse de ses ministres, qui le rendit si difficile à écouter tout autre qu'eux , tandis qu'il s'applaudissoit d'un accès facile , et qu'il croyoit qu'il y alloit de sa grandeur, de la vénération et de la crainte dont il se complaisoit d'accabler les jilus grands et de ne se laisser approcher qu'en passant. Ainsi le grand seigneur, comme le plus subalterne de tous états , parloit librement au roi en passant pour

la messe, pour aller d'un appartemeat à un autre, pour aller monter eu carrosse ; les plus distingues et même quelques-uns moindres , à la porte de son cabinet , mais sans oser l'y suivre. C'est à quoi se bornoit la facilité de son accès. Ainsi l'on ne pouvoit s'expliquer qu'en deux mots, d'une manière fort incommode, et toujours entendu de plusieurs qui envirouuoient le roi ; ou si on étoit plus connu de lui , dans sa perruque , ce qui n' étoit guère plus avantageux ; et la réponse sure étoit un : « Je verrai » , utile à la vérité pour s'en donner le temps , mais souvent bien peu satisfaisante. JMoyennant quoi tout passoit nécessairement par les ministres, sans qu'il pût y avoir jamais d'éclaircissement ; ce qui les rendoit maîtres de tout, et le roi ou le vouloit bien ou ne s'en apercevoit pas.

D'audiences à espérer du roi dans son cabinet , rien n'étoit plus rare, même pour les affaires du roi dont ou avoit été chargé ; jamais, par exemple, à ceux qu'on envoyoit, ou qui revenoient d'emplois étrangers, jamais à pas un officier général, si on eu excepte, et encore quelquefois , ceux qui étoient chargés de ces détails de troupes où le roi se plaisoit si fort ; de courtes aux généraux d'armée qui partoient, et quelquefois point, à moins que ce ne fut en présence du ministre , et encore et moins ou plus courtes à leur retour; et de tous ceux-là jamais de lettres qui allassent directement au roi sans passer par les ministres, si ou en excepte quelques occasions infiuement rares et momentanées, et le seul M. deTureunc, sur la fin, qui, ouvertement brouillé avec Louvois et brillant de gloire et de la plus haute considération, faisoit passer ses dépêches par le cardinal de Bouillon, qui les remcttoit au roi, et n'en étoient pas moins vues après par le ministre

La vérité est que, quelque gâté que fut le roi sur son autorité et sur sa grandeur, qui à la fin avoient étouffé toute autre considération en lui, il y avoit à gagner dans ses audiences quand on pouvoit tant faire que de les obtenir, et qu'on savoit s'y conduire avec tout le respect qui étoit du et à la royauté et à l'habitude. Là, quelque prévenu que le roi fût , quelque mécontentement qu'il crût avoir, il écoutoit avec patience , avec bonté , avec envie de s'éclaircir et de s'instruire ; il n'iuterrompoit que pour y parvenir ; on y découvroit un esprit d'é- (juité et de désir de connoître la vérité, et cela quoique quelquefois en colère, et jusqu'à la fin de sa vie. Là tout se pouvoit dire, pourvu, encore une fois , que ce fût avec cet air de respect, de soumission , de dépendance , sans lequel ou se seroit encore plus perdu que devant , mais avec lequel aussi, et en disant vrai, on iuterrompoit le roi à son tour, on lui nioit crûment des faits qu'il rapportoit, on élevoit le ton au-dessus du sien , lui parlant , et tout cela non-seulement sans qu'il le trouvât mauvais, mais se louant après de l'audience qu il avoit donnée et de celui qui Tavoit eue , et se défaisant des préjugés qu'il

avoit eus ou des faussetés qu'on avoit imposées , et le marquant après par ses traitements. On sait des gens très-disproportionnés d'âge , quoique seigneurs sans cliarge auprès de lui, à qui cela est arrivé de la sorte , et qui lui ont parlé plus fortement qu'on ne le marque ici , contre qui il étoit fort en colère, et à qui ces audiences et fortes ont réussi plus d'une fois et toujours. Aussi les ministres avoient-ils grand soin d'inspirer au roi l'éloignement d'en donner; à quoi ils réussirent comme dans tout le reste. C'est ce qui rendoit les charges qui approchoient de la personne du roi si considérables, et ceux qui les po^sédoient si considérés , et des ministres mêmes , par la facilité qu'ils avoient de parler seuls au roi sans l'effaroucher d'une audience, et de l'obtenir sûrement, quand ils en avoient besoin. Surtout les entrées, par cette même raison, étoient le comble des grâces, encore plus que par la distinction, et c'est ce qui, dans les grandes récompenses des maréchaux de Boufflers et de Villars , les lit mettre au niveau de la pairie et de la survivance de leurs gouvernements de province à leurs enfants tout jeunes, dans le temps que le roi n'en donnoit plus à personne. C'est donc avec grande raison qu'on doit déplorer avec larmes l'horreur d'une éducation uniquement dressée pour étouffer l'esprit et le cœur de ce prince ; le poison abominable de la plus insigne flatterie qui , dans le sein du christianisme, le déifia, et la cruelle politique de ses ministres qui l'enferma et qui, pour leur grandeur, leur puissance et leur fortune, l'enivrèrent de son autorité , de sa gloire , de sa grandeur, jusqu'à le corrompre et à étouffer en lui, sinon toute la bonté, la justice et le désir de connoître la vérité que Dieu lui avoit donnés , l'émoussèrent presque entièrement et empêchèrent au moins sans cesse qu'il ne fit aucun usage de ces vertus, dont son État et lui devinrent les victimes.

De ces sources étrangères et pestilentielles lui vint cet orgueil , que ce n'est pas trop dire que, sans la peur du diable que Dieu lui laissa jusqu'au milieu de ses plus grands désordres, il se seroit fait adorer et auroit trouvé des adorateurs. Témoin, entre autres monuments si outrés, pour en parler même sobrement, la statue de la place des Victoires et sa païenne dédicace , où il prit un plaisir si exquis ; et de cet orgueil tout le reste qui le perdit, dont on vient de voir tant d'effet.s funestes. Ce même orgueil, bien manié par Louvois, épuisa le royaume parles guerres et par des fortifications innombrables. La gueiTe des Pays- Bas, à l'occasion de la mort du roi d'Espagne Philippe IV et des droits (le lareine, forma la triple alliance ; celle de Hollande, eu 1672, effraya toute l'Europe par des succès que le roi abandonna pour l'amour ; elle ressuscita le parti du prince d'Orange, perdit le parti républicain, donna un chef aux Provinces-Unies , le plus daugereux par sa capacité, ses vues, sa suite et ses alliances, qui , par le superbe refus de

l'aînée et de la moins honteuse des bâtardes du roi, le piqua au plus \nf, et ne put jamais" l'adoucir dans les suites par la continuité de ses respects de ses désirs, de ses démarches , qui par le désespoir de ce mépris devint son plus personnel et plus redoutable ennemi , et qui sut en tirer de si prodigieux avantages, quoique toujours malheureux à la guerre contre lui. Sou coup d'essai fut la fameuse ligue d'Augsbourg, qu'il sut former de la terreur de la' puissance de la France, qui nourrissoit chez elle un plus cruel ennemi. C'étoit Louvois, l'auteur et l'âme de toutes ces guerres, dont la ruine devint nécessairement celle de l'État, et peu à peu a'réduit aux malheurs qui ont épuisé tant de fois les particuliers, après avoir ruiné le royaume ; c'est ce qu'opérèrent ces places et ces troupes sans nombre, qui accablèrent d'abord les ennemis, mais qui leur apprirent enfin à avoir des armées aussi nombreuses que les nôtres, et que l'Allemagne et le Nord étoient inépuisables en hommes , tandis que la France s'en dépeupla. Ce fut la même jalousie qui énerva d'abord la marine, parce qu'elle étoit florissante entre les mains de Colbert et de son fils , qui l'anéantit peu à peu dans la suite, qui empêcha l'exécution du sage projet d'im port à la Hougue , pour s'assurer d'une retraite dans la Manche, malheur qui, bien des années après , coûta à la France, au même lieu de la Hougue, la perte d'une nombreuse flotte qu'elle avoit enfin remise eu mer avec tant de dépenses, et qui anéantit sa marine , et ne lui laissa pas le temps, après avoir été si chèrement relevée, de rétablir son commerce éteint dès la première fois, l'âme des richesses d'un État et d'un royaume , dans cette position si heureuse d'être flanqué de deux mers. Cette même jalousie de Louvois contre Colbert dégoûta le roi des négociations que le cardinal de Richelieu jugeoit si nécessaires aussi bien que la marine et le commerce, qui étoient toutes les trois entre les mains de Colbert et de Croissy, son frère , à qui Louvois ne destinoit pas la dépouille du sage et de l'habile Pomponne, quand il se réunit à Colbert, en 1679, pour le faire chasser.

Ce fut dans cette triste situation intérieure que la fenêtre de Trianon fit la guerre de 1688 ; que Louvois détourna d'abord les yeux du roi des avis certains de d'Avaux et de bien d'autres, qui mandoient de la Haye et d'ailleurs le projet et les préparatifs de la révolution d'Angleterre, et nos armes des Provinces-Unies qui en auroient arrêté l'exécution , pour les porter sur le Rhin et par là embarquer sûrement la guerre ; que ce ministre, pour la rendre plus durable par la haine , fit brûler tant de villes et de pays, et que tout à coup il porta tout le faix de la guerre , sitôt qu'elle fut bien allumée , sur la Flandre tout hérissée de places, ou les actions ne la pouvoient finir ; tandis qu'il ne permit sur le Rhin qu'une guerre languissante, où l'y portant au plus fort il étoit aisé de pénétrer dans le coeur de l'Empire et d'avoir la

paix. Il la craignit tant la paix, qu'il n'est affronts, manques Ûe parole, mépris personnels, qu'il ne mît en usage, et tout, comme on l'a su depuis, à l'insu du roi , à l'égard de M. de Savoie, et jusqu'à supprimer de ses lettres au roi , pour le forcer à se déclarer malgré lui contre la France, et dans le temps qu'il souhaitoit le plus véritablement de ne le pas faire ; ce qui enfanta une nouvelle guerre qui fut également sanglante et ruineuse , et qui dans les suites devint si onéreuse, qu'il fallut en passer par tout ce que voulut M. de Savoie pour le détacher de ses alliés, et commencer par là à travailler a la paix avec tous. Tel fut l'aveuglement du roi, telles l'adresse, la hardiesse , la formidable autorité d'un ministre le plus éminent pour exécuter en second , le plus funeste pour diriger eu premier, et qui sans être premier ministre abattit tous les autres , mena le roi où et comme il voulut , et devint le maître en effet. Il eut la joie de survivre à Colbert et à Seiguelay, ses ennemis et longtemps ses rivaux ; cette joie fut de courte durée. Il mourut perdu lui-même bientôt après, et à la veille précise d'être conduit à la Bastille.

La paix de Ryswick de 1697 sembloit enfin devoir laisser respirer la France, si chèrement achetée, si nécessairement désirée , après de si grands et de si longs efforts. Le roi avoit soixante ans; il avoit à son avis acquis toute sorte de gloire ; ses grands ministres étoient morts ; ils n'avoient pas laissé d'élèves. Les grands capitaines nonseulement l'étoient aussi mais ceux qu'ils avoient formés; avoient passé de même, ou n 'étoient plus en âge ni en santé d'être comptés pour une nouvelle guerre, et Louvois, qui avoit gémi avec rage sous le poids de ces anciens chefs , avoit mis bon ordre qu'il ne s'en formât plus à l'avenir dont] le mérite lui pût faire ombrage, et n'en laissa s'élever que de tels qu'ils eussent toujours besoin de lui pour les soutenir. Il ne put en recueillir le fruit; mais l'État eu porta toute la peine, et de main en main la porte encore aujourd'hui. Apeiueétoiton en paix, sans avoir encore eu le temps de la goûter, que l'orgueil du roi voulut étonner l'Europe par la montre de sa puissance qu'elle croyoit abattue, et l'étonna en effet. Telle fut la cause de ce fameux camp de Compiègne , où, sous prétexte de montrer aux princes ses petits-fils l'image de la guerre, il étala une magnificence, et dans sa cour et dans toutes ses nombreuses troupes, inconnue aux plus célèbres tournois et aux entrevues des rois les plus fameuses. Ce fut un nouvel épuisement au sortir d'une rude et si longue guerre. Tous les corps s'en sentirent longues années, et il se trouva vingt ans après des régiments qui en étoient encore obérés. Mais on ne tarda pas d'avoir lieu de regretter une prodigalité si immense et si déplacée, et encore plus la guerre de 1688 ; au lieu d'avoir laissé le royaume se repeupler et se refaire par un long soulagement , remplir ce pendant les coffres et les

magasins avec lenteur, réparer la marine et le commerce, laisser par les années refroidir les haines et les frayeurs , séparer peu à peu des alliés si unis et si formidables étant ensemble, et donner lieu avec prudence par de divers événements entre eux à la dissolution radicale d'une ligue qui avoit été si fatale et qui pouvoit devenir funeste. L'état de la sauté de deux princes y convioit déjà puissamment, dont l'un par la profondeur de sa sagesse, de sa politique , de sa conduite, s'étoit acquis assez d'autorité en Europe pour y donner le branle à tous, et celle du souverain de la plus vaste monarchie qui n'avoit ni oncles, ni frères , ni postérité. Eu effet, moins de quatre ans après la paix, le roi d'Espagne (1) mourut; le roi Guillaume n'en pouvoit presque plus; ce fut alors que la vanité du roi mit à deux doigts de sa perte ce grand et beau royaume , dans les suites de ce grand événement qui fit reprendre les armes à toute l'Europe, et c'est ce qu'il faut reprendre de plus loin.

Le roi craignoit l'esprit, les talents, l'élévation des sentimenLs jusque dans ses généraux et dans ses ministres, et c'est ce qui ajouta à l'autorité de Louvois un moyeu si aisé d'écarter des élévations militaires tout mérite qui lui étoit suspect, et d'empêcher avec adresse qu'il ne se format des sujets pour remplacer les généraux. A considérer ceux depuis que le roi se fut dégoûté de l'esprit, en 1661, ou ne trouvera qu'un bien petit'nombre de courtisans à qui l'esprit n'ait pas été un obstacle à la faveur, si ou en excepte ceu\ qui, personnages ou simples courtisans, l'avoient dompté par l'âge et par l'habitude, dans les premiers temps qui suivirent la mort du cardinal IVIazarin et qu'il n'avoit pas choisis et approchés lui-même. La catastrophe de M. de Lauzun vengea le roi de l'exception, et la brillante singularité de son retour ne le lui réconcilia jamais qu'en apparence. M. de \ivonne avec inliniment d'esprit l'amusoit sans pouvoir se faire craindre; de plus il étoit frère de madame de Montespan , et c' étoit un grand titre, quelque opposé qu'il parût a sa conduite. M. de Créquy est encore une exception que sa charge soutint à l'exception des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. Pour tous les autres ils lui pesèrent, et tetlement, sur les fins de chacim, qu'il le leur lit sentir à la plupart , et qu'il se réjouit de leur mort comme d'une délivrance. Il n'eut pas honte de s'en expliquer ainsi sur la Eeuillade et sur Harlay, archevêque de Paris; et tout mesuré et retenu qu'il étoit, il parla comme d'un des grands soulagements qu'il eût ressentis de sa vie de la mort de ces deux hommes, de Louvois et de Seignelay, tout haut à souper, a Marly, en pridcuce des duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers,

(1) Charles II.

sœurs du dernier, qui étoient à table avec le roi et quantité d'autres.

Depuis ceux-là il n'en eut que deux d'un esprit supérieur : le chancelier de Pontchartrain, que longtemps avant sa retraite il ne supportoit qu'avec peine, et dont au fond , quelque chose qu'il fit, il fut aisé de voir qu'il fut ravi d'être défait; et Barhezieux,*dont la mort prompte à la fleur de l'âge et de la fortune fit pitié à tout le monde, et dont , dès le soir même à Marly, le roi en pleine table encore ne put contenir sa joie. 11 avoit été fatigué de la supériorité d'esprit de ses anciens ministres, de ses anciens généraux, de ce peu d'espèces de favoris qui en avoient beaucoup. 11 vouloit primer par l'esprit , par la conduite dans le cabinet et dans la guerre, comme il dominoit partout ailleurs ; il sentoit qu'il ne l'a voit pu avec ceux dont on vient de parler; c'en fut assez pour sentir tout le soulagement de ne les avoir plus et pour se bien garder d'en choisir à leur place qui pussent lui donner la même jalousie. C'est ce qui le rendit si facile sur les survivances des charges de secrétaire d'État, tandis qu'il s'étoit fait une loi de n'en accorder de pas une autre, et qu'on vit des enfants et des novices exercer et même en chef ces importantes fonctions ; tandis que pour celles des moindres emplois , ou pour ceux-là même qui n'avoient que le titre , il n'y avoit pas d'espérance. C'est ce qui fit aussi que, lorsque les emplois de secrétaires d'État ou de ministres étoient à remplir, il ne consulta que son goût et qu'il affecta de choisir des gens fort médiocres. II s'en applaudissoit même jusque-là qu'il lui échappoit souveat qu'il les prenoit pour les foniier, et qu'il se piquoit en effet de le faire. Ces nouveaux venus lui plaisoient même à titre d'ignorance, et s'insinuoient d'autant plus avant auprès de lui qu'ils la lui avouoient le plus souvent, qu'ils affectoieut de s'instruire de lui jusque des plus petites choses ; et ce fut par où Chamillart s'insinua' si avant dans son cœur, qu'il y conserva toujours une place . même après avoir perdu ses emplois, qu'il fallut tous les malheurs de l'État et les plus fortes cabales réunies pour forcer pour ainsi dire le roi à l'en priver. Il fut sur le choix de ses généraux comme sur celui de ses ministres; il s'applaudit de même de les conduire de son cabinet comme avoit fait Louvois. Celui-ci sentoit bien l'inconvénient d'une si grande gêne, mais il vouloit les tenir de court après les avoir mis à son point; en comparaison de quoi peu lui importoit que le délai des ordres et des courses des courriers laissassent échapper des occasions qui ne se retrouvoient plus, et qu'il avoit tant de moyens de pallier au roi, à qui il faisoit accroire que lui-même, de son cabinet, commandoit toutes ses armées , qui se garda bien d'en perdre jamais la jalouse habitude , et qui ne put que bien rarement et pour des moments en sacrifier la vanité aux inconvénients continuels qui sautoient aux yeux de tout le monde.

Tels étoient la plupart des ministres et tous les généraux à l'ouver-

ture de la succession d'Espagne. L'âge du roi, son expérience , cette supériorité, non d'esprit ni de lumières, mais de poids et de poids immense sur des conseillers et des exécuteurs de cette sorte , l'habitude et le poison du plus mortel encens confondit dès l'entrée tous les miracles de la fortune. La monarchie entière d'Espagne tomba sans coup férir entre les mains du roi pour son petit-fils, et Puységur, si tard devenu maréchal de France, en 1735 (1), eut la gloire du projet et de l'exécution de l'occupation de toutes les places espagnoles des Pays-Bas, toutes au même instant, toutes sans tirer une amorce, toutes en se saisissant des troupes hollandoises qui en formoient la plupart des garnisons. Le roi, dans l'ivresse d'une prospérité si surprenante , se souvint mal à propos du reproche que lui avoit attiré l'injustice de ses guerres , et que de la frayeur qu'il avoit causée à l'Europe s'étoient formées ces grandes unions sous lesquelles il avoit pensé succomber ; il voulut donc éviter ces inconvénients, et au lieu de profiter de l'étourdissementoù ce grand événement avoit plongé toutes les puissances , priver les Hollandois de tant de troupes de ces nombreuses garnisons qu'il pouvoit retenir prisonnières et forcer, les armes à la main ; toutes ces puissances désarmées et non encore unies à reconnoîtrepar des traités formels le duc d'Anjou pour l'héritier légitime de tout ce que possédoit le feu roi d'Espagne Charles II, et dont dès lors il se trouvoit entièrement nanti ; il se piqua de la folle générosité de laisser aller ces troupes hollandoises, et se reput de l'espérance insensée que les traités sans les armes feroient le même effet. Il se laissa amuser tant qu'il convint à ses ennemis de le faire pour se donner le temps d'armer et de s'unir étroitement ; après quoi il ne fut plus question que de guerre , et le roi bien surpris se vit réduit à la soutenir partout. Après s'être si grossièrement mécompte, il l'entama par une autre balourdise, où un enfant ne seroit pas tombé. Il la dut à Chamillart, au maréchal de Yilleroy et à la puissante intrigue des deux filles de madame de Lislebonne ; ce fut l'entière confiance en Vaudemont, l'ennemi personnel du roi, autant que la distance le pouvoit permettre, et de l'insolence duquel en Espagne et en Italie le roi u'avoit pas dédaigné auti'efois de se montrer très-offensé, l'ami et le confident du roi Guillaume, le plus ardent et le plus personnel de tous les ennemis que le roi s'étoit faits , et gouverneur de jMilan à la pressante sollicitation de l'empereur auprès de Charles II ; enfin père d'un fils unique qui servoit l'empereur et qui se trouvoit la seconde personne de son armée en Italie. Il n'y avoit personne qui ne vît clairement qu'il étoit averti de tout par son père. La trahison dura même après

(1) Le manuscrit porte 1635 par erreur.

que ce Gis fut mort et tant qu'elle fut utile à Vaudemont et même avec grossièreté. Jamais le roi, ni son ministre, ni Villeroy, sou général, n'en soupçonnèrent la moindre chose ; jamSis la faveur, les préférences, la confiance pour Vaudemont, ne diminuèrent, et jamais, qui que ce fût, assez hardi pour oser ouvrir les yeux au roi ou à son ministre. Catiuat , trahi et par lui et par M. de Savoie , y flétrit ses lauriers, en 1701, et le maréchal de Villeroy, envoyé en héros pour réparer ses fautes, tomba lourdement en 1702 dans les filets. Vendôme, arrivé comme le réparateur, n'épargna pas IM. de Savoie ; mais il avoit de trop fortes raisons pour toucher à Vaudemont , soit volonté , soit duperies , et je croirois plutôt tous les deux, de franc dessein de n'y rien apercevoir. La foiblesse du roi pour faire sa cour à Chamillart sur la Feuillade son gendre , dont il avoit d'abord été si éloigné , le fit général d'armée tout d'un coup , et lui confia le siège de Turin, c'est-àdire la plus importante affaire de l'État. Tallard, si fait pour la cour et si peu pour tout ce qui passe la petite intrigue , avoit été défait à Hochstett,;en 1 704, sans presque aucune perte que de ceux qui se rendirent ; du fond de l'Empire une armée entière et les trois quarts de l'autre fut rechassée au deçà du Rhin et vit prendre Landau. Ce malheur avoit été précédé de la délivrance du maréchal de Villeroy, et le roi s'étoit piqué de le remettre en honneur ; il se fit batti'e , en 1706, à Ramillies où, sans perte à peine de deux mille hommes, il fut rechassé du fond des Pays-Bas dans le milieu des nôtres, sans que rien le pût arrêter. Restoit l'espérance de l'Italie , où le duc d'Orléans étoit enfin allé relever Vendôme, mandé pour sauver les débris de la Flandre de l'abandon de Villeroy; mais le neveu du roi fut muni du tuteur iNIarsin , sans l'avis duquel il ne pouvoit rien faire , et ce tuteur, qui de soi auroit eu bien plus besoin d'être conduit, n'eut devant les yeux que la crainte de la Feuillade et de son beau-père. On a su à quels excès ces ménagements le portèrent , et les malheurs prévus et disputés par le jeune prince, dépité à la fin jusqu'à ne se plus mêler de rien, qui entraînèrent, en 1706, l'armée, le siège, l'État. Ainsi après de prodigieux succès en sièges , en combats , en progrès de toutes sortes, l'infatigable faveur de Villeroy, celle de Tallard, et la considération et les folles et ignorantes opiniâtretés de la Feuillade, coûtèrent l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Italie en trois batailles, qui toutes les trois ensemble ne coûtèrent pas elles-mêmes quatre mille morts. L'engouement pour Vendôme et ses perverses vues achevèrent de tout perdre en Flandre en 1709. Tessé en 1706 par la levée du siège de Barcelone, dans le même mois de mai que la bataille de Ramillies et trois mois avant la défaite de Turin , avoit réduit le roi d'Espagne à traverser du Roussillon en Navarre par la France, et voir l'archiduc proclamé eu personne dans Madrid. Ber-

wick y rétablit les affaires , et le duc d'Orléans ensuite , mais elles s'y perdirent de nouveau par le malheur de la bataille de Saragosse , qui ébranla de nouveau le »ône de Philippe V, en 1710 ; tandis que les places et les batailles se perdoiont en Flandre, et que notre frontière s'y réduisoit à rien

Comme un malade, le roi ovoit changé ses ministres et remis ses Cnances à Desmaretz, puis la guerre à Voisin ; et comme les malades aussi, il ne s'en trou\oit pas mieux. La situation des affaires étoit alors si terrible, que le roi, qui ne pouvoit plus soutenir la guerre, ne pouvoit parvenir à être reçu à faire la paix. Il vouloit abandonner l'Espagne, céder sur ces frontières ce qu'on voudroit exiger; ses ennemis se jouoient de sa ruine , et ne négocioient que pour se moquer ; enfin on vit, en mai 1709, le roi aux larmes dans sou conseil, et ïorcy parti très-légèrement pour aller voir par lui-même, a la Haye, si et de quoi on se pouvoit flatter. On a su aussi le triste et le honteux succès de cette tentative , et l'ignominie des conférences de Gertruydenberg qui suivirent, en 1710, où, sans parler d'étranges restitutions, on n'exigeoit pas moins du roi que de donner passage aux armées ennemies à travers toute la France pour aller chasser son petit-fils d'Espagne, avec quatre places de sûreté en France entre leurs mains, dont Carabray, Metz et la Rochelle, ou de s'engager à le détrôner lui-même à force ouverte dans un temps limité. Voilà où conduisit l'aveuglement des choix, l'orgueil de tout faire, la jalousie des auciens ministres et capitaines, la vanité d'en choisir de tels à qui l'on ne pût rien attribuer, pour ne partager la réputation de grand avec personne, la clôture exacte qui, fermant tout accès, jeta dans les affreux panneaux de Vaudemont, puis de Vendôme, et toute cette déplorable façon de gouverner qui précipita dans le plus évident péril d'une perte entière , qui laissa moins de moyens humains de s'en garantir, et qui jeta dans le dernier désespoir ce maître de la paix et de la guerre, ce distributeur des couronnes, ce châtieur des nations, ce conquérant, cet homme immortel, pour qui on épuisoit le marbre et le bronze, et pour qui tout étoit a bout d'encens. Conduit ainsi jusqu'au dernier bord du précipice et avec tout l'horrible loisir d'en reconnoître toute la profon- <leui\ la toute-puissante main qui n'a posé que quelques graius de sable pour bornes aux plus grands orages de la mer, arrêta d'un coup la dernière fuine de ce roi si superbe et si présomptueux, après lui avoir fait sentir à longs traits safoiblesse, sa misère, sou néant. Des grains de sable d'un autre gejgire , mais grains de sable en effet par leur ténuité, opérèrent ce chef-d'œuvre. Une querelle de femmes chez la reine Aime d'Angleterre ; de là une intrigue, puis un désir vague et informe en faveur de son sang, détachèrent l'Angleterre de la grande alliance. L'excès du mépris du prince Eugène pour nos généraux donna lieu à ia

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délivrance de Dfijiaiii , eu 1712, et ce combat si peu njairtvier eut de telles suites, qu'on eut eufin la poix, eu i 7 1 3 , et uue paix si différente de celle qu'on auroit ardemureut embrassée, si les ennemis avoient voulu y entendre avant cet événement, qu'on ne put méconpoître la main de Dieu, qui élève, et qui abat, et qui délivre comme et quand il lui plaît, mais toutefois une paix qui coûta bien cher à la France, .et à l'Espagne la moitié de sa monarchie (1). Ce fut le fruit d.e ce qui a été exposé, et depuis encore de n'avoir voulu se faire aucune justice à soimême dans les commencements de la décadence de nos affaires, avoir toujours compté de les rétablir, et n'avoir jamais voulu alors céder un moulin de toute de la monarchie d'Espagne , autre folie dont on ne tarda pas de gémir sous son poids, qui se fait encore sentir et se sentira longtemps encore par ses suites.

Ce peu d'historique , eu égard à un règne ^ long et si rempli , est si lié au personnel du roi , qu'il ne pouvoit s'omettre pom* bien représenter ce monarque tel qu'il a véritablemejit été. On l'a vu grand, riche, conquérant, arbitre de l'Europe, redouté, admiré, ta^^t qu'ont duré les ministres et les capitaines qui ont véritablement mérité ce nom; à leur fin la machine a roulé; elle s'est soutenue quelque temps encore à force d'impulsion ; mais tôt après le tuf s'est montré : les fautes, les erreurs , se sont multipliées ; la décadence est arrivée à grands pas, sans toutefois ouNTir les yeux à ce maître sj despotique , si jaloux de tout faire et de tout diriger par lui-même , et qui sembloit se .dédommager du mépris du dehors par le tremblement que sa terreur redoubloit au dedans.

Prince heureux eu figure, en force corporelle, en saoté égale , ferme et presque jamais interrompue, en siècle si fécond et si libéral pour lui en tout genre , en sujets adorateurs prodiguant leur sang , leui-s biens, leurs talents et la plupart jusqu'à leur réputation, et beaucoup leur honneur même pour le servir, et seulement pour lui plaire ; heureux surtout en famille , en mère contente d'un certain crédit et des respects; en frère, dont la valeur anéantie par de déplorables goûts se noyoit dans la bagatelle , se contentoit d'argent , se retenoit par sa propre crainte et par celle de ses favoris , et n'étoit pas moins bas courtisan que ceux qui vouloient faire leur fortune ; en femme vertueuse , amoureuse de lui , infatigablement patiente , devenue véritablement françoise, et d'ailleurs absolument incapable; en fils unique, qui ne l'étoit pas moins, à la lisière toute sa vie , qui à cinquante ans gémissoit sous le poids du discrédit et de la contrainte , qui , environné et

(1) Saint-Simon oublie ici la vraie cause de ce cliangement dans la politique des coalisés, qui est la mort de l'empereur .Josepli I*"".

éclairé de toutes parts , n'osoit que ce qui lui étoit permis , et qui absorbé dans la matière ne pouvoit causer la plus légère inquiétude ; en petits-fils , dout l'âge et l'exemple de leur père , les brassières où ils étoient scellés, rassuroient contre les talents de l'aîné et la grandeur du second , qui de son trône reçut toujours la loi de son aïeul , et sur les fougues de l'enfance du troisième qui ne tinrent rien de ce dont elles inquiétèrent. Descendant plus bas, un neveu le duc d'Orléans, qui avec des pointes de débauche trembloit devant lui, et en qui son esprit, ses talents, ses velléités légères et les faux propos de quelques débauchés disparoissoient au moindre mot, quelquefois même au moindre regard. Des princes du sang de même trempe , à commencer par le grand Condé , depuis son retour a la paix des Pyrénées de 1659, et à continuer par IM le Prince, le plus vil de tous les courtisans; son fils d'un courage plus élevé ; MM. les princes de Conty si aimables, l'aîné mort sitôt,^le cadet avec tous ses talents plus timide encore que pas un, et M. le Duc plus hors de toutes mesures de branler le moins du monde. Les plus grands seigneurs lassés et ruinés par les longs troubles , assujettis par nécessité ; leurs successeurs séparés, désunis, li\Tés à l'ignorance , au frivole , aux plaisirs , aux folles dépenses ou à la fortune pour ceux qui pensoient le moins mal , et dès lors à la servitude et à Tunique ambition de cour. Des parlements subjugués à coups redoublés; nul corps ensemble; et par laps de temps peu et presque point de gens qui osassent avoir des desseins , et beaucoup moins s'en ou- \Tir à personne. Enfin jusqu'à la division des familles importantes, et à la méconnoissance des parents et des parentes ; peu à peu tous les devoirs absorbés par un seul, qui fut de craindre et de tâcher à plaire. De là cette intérieure tranquillité jamais troublée, que par la folie momentanée du chevalier de Rohan, qui la paya incontinent de sa tête , et par ce mouvement des fanatiques des Cévennes, en 1703, qui inquiéta plus qu'il ne valut dans sa courte durée , et sans aucune suite , quoique arrivé en pleine et fâcheuse guerre au dehors. De là cette autorité sans bornes qui pouvoit tout ce qu'elle vouloit , et qui trop souvent voulut tout ce qu'elle put , et qui ne trouva jamais la plus légère résistance , si l'on en excepte des apparences plutôt que des réalités sur des matières de Rome, et en dernier lieu sur la Constitution.

C'est là ce qui s'appelle et vivre et régner (1); mais il faut convenir en même temps qu'en glissant sur la conduite du cabinet et des armées jamais prince ne posséda l'art de régner à un si haut point que

(1) U est important de remarquer que les pages qui suivent ne sont qu'un violent pamphlet aristocratique et l'éodal contre toute l'administration de Louis XIV, contre ses importantes réformes et contre le progrès social qu'elles amenèrent.

le roi. L'ancienne cour de la reine sa mère, qui excelloit à la savoir tenir, lui avoit imprimé une gravité , une politesse si distinguée , une dignité , ime majesté qu'il sut maintenir toute sa vie , et lors même qu'il abandonna la cour à ses propres débris à la fin de sa vie. Mais cette dignité, il ne la vouloit que pour lui et par rapport à lui , et celle-là même relative ; il la sapa presque toute pour mieux achever de ruiner tout autre , et de la mettre peu à peu , comme il fit , à l'unisson , en retranchant tant qu'il put toutes les cérémonies et les distinctions , dont il ne maintint que l'ombre , et certaines trop marquées pour les détruire , et semant même dans celles-là des zizanies , qui les rendoient en partie à charge et en partie ridicules. Cette conduite lui servit encore à séparer, à diviser, à affermir la dépendance , en la multipliant par des occasions sans nombre et très-intéressantes , qui sans cette adresse seroient demeurées dans les règles et sans produire de disputes ni de recours à lui , lequel encore , hors des choses bien marquées , n'alloit qu'à le prévenir et point à juger, dont il se gardoit bien pour ne pas diminuer d'autant ces occasions qui lui étoient si utiles. Il en usoit de même à cet égard dans les provinces comme à la cour ; tout y devint sous lui litigieux et en usurpations, et par là il en tiroit les mêmes avantages. Peu à peu il força tout le monde à servir et à grossir sa cour, ceux-là même dont il faisoit le moins de cas; qui étoit d'âge à servir n'osoit différer d'entrer dans le service. Ce fut encore une autre adresse pour ruiner les seigneurs , et les accoutumer à l'égalité et à rouler pêle-mêle avec tout le monde • cette invention fut due à lui et à Louvois ; en sorte que les gens nés pour commander aux autres demeurèrent dans les idées et ne se trouvèrent plus dans aucune réalité; et sous prétexte que tout service militaire est honorable , et qu'il est raisonnable d'apprendre et d'obéir avant que de commander, il assujettit , sans autre exception que des seuls princes du sang , à débuter par être cadets des gardes du corps et à en faire à l'armée , étés et hivers , dehors et dans les salles des gardes, les fonctions entières comme les simples gardes du corps ; puis il changea cette prétendue école en celle de ses mousquetaires , qui n'étoit pas plus réelle , et où à la vérité il n'y avoit quoi que ce soit à apprendre , qu'à se gâter et perdre son temps ; mais aussi on s'y plioit par force à être confondu avec toutes espèces de gens , et c'étoit là ce que le roi prétendoit de ce noviciat, oii il falloit rester un an dans toute la régularité de ce service, après quoi il falloit encore essuyer une seconde école , c'est-à-dire un emploi dans le régiment du Roi d'infanterie , que le roi exprès avoit fort distingué des autres, et dont il se mêloit immédiatement en colonel , ou une compagnie de cavalerie dans quelque régiment , quand on vouloit prendre le parti de la cavalerie. C'étoit encore une autre station subalterne où le roi retonoit plus ou moins longtemps, pour

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accorder l'agrément d'acheter un régiment, qui lui donnoit lieU d'exercer plus ou moins de rigueur, selon qu'il vouloit mieux ou moins bien traiter et les jeunes gens, sur les témoignages qu'il en prenoit plus sous main qu'autrement, et leurs parents encore, dont la façon d'être avec lui influoit entièrement là -dessus. Outre la naturelle jalousie et l'ennui et le dépit dé cet état subalterne, c'est qu'il étoit peu compté pour avoir Un régiment, et pour rien dli tout en soi-même, tellement que, pour avancer dans les grades militaires, il fut établi que la première date seroit celle de la conwnission de colonel. Au moyen de cette règle , excepté des occasions distinguées d'actions , de porter une grande nouvelle de guerre ou quelque chose de semblable, et tout cela très-rare, il fut établi que, quel qu'on pût être, tout ce qui servoit demeuroit quant au service et aux grades dans une égalité eritière. Cela rendit l'avancetaent ou le retardement d'avoir un régiment bien plus sensible , parce que de là dépeudoit tout le reste des autres avancements, qui ne se firent plus que par promotions selon l'ancienneté, qu'on appela l'ordre du tableau. De là tous les seigneurs dans la foule de tous les officiers de toute esptèce ; de là cette confusion que le fdi désiroit; dé là peii à peu cet oubli de tous et dans tous de leur origine, pour ne plus exister que dans cet état du service militaire devenu poptilaire et toiit entier sous la main du foi , et beaucoup plus de son ministre de la guerre , qUi avoit des occasions continuelles de préférer et de mortifier qui bon lui sertibloit dans le courant, et qui ne manquoit pas, quand il le vouloit, de préparer avec adresse des occasions d'avanfcer ses protégés riialgré l'ordre dli tableau. Si l'on quittoit le service d'ennui ou de dépit de quelque dégOiU, la disgrâce étoit certaine ; et c'étoit merveille si, après des aniiées redoublées de rebuts, on pouvoit revenir sitr l'eau; et à l'égard du commun des gens, outre qiié le roi y avOit l'œil lui-mêttie, tsiit qu'il lui étoit possible, le ministre de la guerre en faisoit son étude particullète ; et de ceux-là qui quiltôit étoit stir, M et sa famille , d'essuyer dans sa province et dans sa ville toutes les mortifications et souvent les persécutions dont on pôuvoit s'aviser, dont on rendoit les intendants responsables , et qui trêS-ordinaii'erilent inlluoieiit sur les affaires et les biens.

GbandS et petits , ConhUâ et obScUrs , furent donc forcée d'entrer et de persévérer dails le service, d'y être lîn vil peuple entbUte égalité , et dans là plus soumise dépendance du ministre de la guerre et même de ses conihiis. L'invention des inspecteurs, sous prétexte de remédier aux abus des troupes , ôta toute autorité aux colonels dans leurs régiments, et comme ces inspecteurs étoient eux-mêmes dé la main et dans l'absolue dépendance du ministre de la guerre auquel ils rendoient un compte exact, et qu'ils ne voyoient presque jamais les mêmes troupes deux fois de suite, ils n'en acquéroient aucune autorité dans les régi-

AOtlT 1715. ^j)

meuts et ue servorent uniquement qu'à l'ôter aux colonels pour la transporter immédiatement au ministre de la guërr?. Les colonels, mestres de camp et commissaires généraux de la cavalerie, devinrent tout à fait nuis; à peine conservèrent-ils quelques honneurs superficiels; dans les dragons de même , et pour l'infanterie , le roi se garda autant, et avec autant de raison, de rétablir pour personne le trop puissant office de colonel général que celui de connétable. Voilà pour les troupes, où tout sans exception , et pour service et pour avancement , fut également confondu et tenu bien soigneusement dans cet état.

Pour la politique, sous prétexte des violences de la noblesse, que les troubles avoient rendue peu docile aux lois et qui véritablement tyrannisoit souvent , le roi, environné de gens de plume et de robe, se montra dès les commencements très-sévère et grand protecteur des lois. Il commença par faire agir les tribunaux inférieurs sans ménagement , et les parlements de même , et à favoriser les gens de néant contre la noblesse en tout et partout. Sous prétexte d'empêcher l'oppression , il acheva de l'effrayer par diverses commissions de Grands- Jours , en divers temps et en diverses parties du royaume , qui eurent ordre de ne pardonner à personne , et qui l'exécutèrent avec grande sévérité. Enfin on établit sous le nom d'intendants , tels qu'on les voit et qu'on les sent encore, des magistrats qui, dans la main des ministres qui les mirent en place , achevèrent d'anéantir la noblesse , d'éclipser les seigneurs, de faire des gouverneurs et des lieutenants généraux des provinces de simples titres vides de tout pouvoir et de toutes fonctions, et de rendre surtout à eux et aux seigneurs l'habitation de leurs provinces insupportable par leur anéantissement et leurs dégoûts continuels , et les forcer d'aller chercher dans la foule de Paris ou de la cour une tranquillité qu'ils ne pouvoient plus trouver que dans cet exil de chez eux, ou, s'ils le pouvoient, quelque protection et quelque considération , qui de loin leur en pût donner auprès des intendants, pour leurs terres et leurs affaires. Ce fut ainsi qu'en très-peu de temps toute autre autorité disparut, et des troupes et des provinces, et que tout, jusqu'aux biens même, passa dans la main despotique du roi ; qu'il dépeupla les provinces de toute la noblesse qui pût venir vivre à Paris et à la cour, où , tout à fait sous les yeux du prince et dans son absolue dépendance , il n'eu pouvoit plus être à la nécessité d'aucune sorte de ménagement.

Les parlements et les autres tribunaux saisirent d'abord avec joie cette destruction de la noblesse ; mais ils ne tardèrent pas à sentir à leur tour qu'on vouloit égaler toutes les hauteurs aux plaines , et qu'après avoir sapé les rocs on attaquoit leurs monceaux de sable, (^e dernier coup s'opéra plus lentement , et parce que c'étoient des compagnies nécessairement ensemble , et parce qu'on se servoit de ma-

40 JOURJNAL DE DANGEAU.

gistrats contre des magistrats; mais il leur fallut subir, sinon comme aux autres un anéantissement qu'on ne se pouvoit proposer à leur égard, au moins un abattement et un avilissement qu'ils sentirent dans toute son étendue , qui fut continuellement aggravé et réaggravé , et qui les tint sous un joug dont ils ne se purent relever. Le roi ne put jamais oublier sa fuite nocturne de Paris à Saint-Germain , ni la conduite du parlement de Paris surtout , et de quelques autres encore dans sa minorité; ce fut aussi à ceux-là qu'il s'attacha le plus, et qu'il mit et tint soigneusement si bas, qu'ils fussent et demeurassent sans moyen aucun de résistance ; à quoi les troupes nombreuses dans Paris et répandues dans le royaume ne furent pas un médiocre frein.

La cour fit un autre manège de la politique du despotisme qui humilia et qui divisa les plus grands , et qui éleva les ministres audessus de tous et des princes du sang même pour l'autorité et la puissance, et bien plus qu'au niveau des gens de la première qualité poiu- tout , même en grandeur. Plusieurs choses contribuèrent à tirer la cour pour toujours à la campagne : l'aversion que les troubles de la minorité , dont Paris avoit été le grand théâtre , avoient laissée au roi pour cette ville; la persuasion que la résidence de la cour ailleurs y rendoit les cabales moins aisées par la distance des lieux, quelque peu éloignée qu'elle fut , et en même temps plus difflcile à cacher par les absences; l'embarras des maîtresses au milieu de la capitale si peuplée , si remplie de tant de différents esprits et si dangereuse à pousser de grands scandales , et le dépit de l'avoir rendue témoin de ses larmes lors de la première retraite de madame de la Vallière ; l'importunité de la foule du peuple à chaque fois que le roi sortoit et rentroit, et même dans les rues ; une autre sorte de foule chez le roi de gens de la ville qui n'étoient pas pour aller l'importuner plus loin. Des inquiétudes aussi qui ne furent pas plutôt reconnues que les plus familiers de ceux qui étoient commis à sa garde, Noailles surtout, Lauzun et quelques subalternes, firent leur cour de leur vigilance, et turent accusés de multiplier exprès de faux avis qu'ils se faisoient donner pour avoir occasion de se faire valoir et d'avoir plus souvent des particuliers avec le roi ; enfin une idée de se rendre plus vénérable en se dérobant aux yeux de la multitude et à l'habitude de le voir tous les jours; à quoi encore le goût de la promenade et de la chasse , bien plus commodes à la campagne, et celui des bâtiments ajoutèrent beaucoup. Point de forêts aux portes de Paris, peu ou point de promenades, et pour les bâtiments, dont le goût ne vint qu'après et peu à peu, il n'y avoit pas d'apparence de s'y pouvoir amuser dans Paris, accablé de spectateurs et même dépeuple. Toutes ces considérations fixèrent donc le roi à Saint-Germain, bientôt après la mort de la reine mère. Ce fut là où il commença à attirer le monde par les fêtes et les

galanteries, et à faire sentir qu'il vouloit être vu souvent. L'amour de madame de la Vallière , qui fut dabord un mystère , donna lieu à de fréquentes promenades à Versailles, qui étoit alors un petit château de cartes bâti par Louis XIII, ennuyé et sa suite encore plus que lui d'y avoir souvent couché dans un méchant cabaret à rouliers et dans un moulin à vent; excédé de ses longues chasses dans la foret de Saint- Léger, et plus loin encore de ces temps réservés à son fils où les routes, la vitesse des chiens et le nombre des piqueurs et de chasseurs gagés à cheval , a rendu les chasses si faciles et si courtes. Louis XIII n'y couchoit presque jamais qu'une nuit et par nécessité, et le roi son fils s'en servoit pour être plus en particulier avec sa maîtresse , et c'est ce qui peu à peu a donné la naissance aux bâtiments immenses qu'il y a faits, et leur commodité pour une nombreuse cour, si différente des bâtiments de Saint-Germain , à y transporter tout à fait sa demeure. Il y fit des logements infinis pour les courtisans ; on lui faisoit sa cour de lui en demander, au lieu qu'à Saint-Germain presque tout le monde avoit l'incommodité d'être à la ville , et le peu qui étoit logé au château y étoit étrangement à l'étroit. Les fêtes fréquentes de toutes les sortes, les promenades à Versailles, les voyages, furent des moyens que le roi saisit pour distinguer et pour mortifier, en nommant les personnes qui à chaque fois dévoient en être , et pour tenir chacun assidu et attentif à lui plaire. Il ■sentoit qu'il n'y avoit pas à beaucoup près assez de grâces à répandre pour faire un effet continuel; il en substitua donc aux effectives d'idéales , pour la jalousie , la petite préférence , les espérances que ces préférences faisoient naître et la considération qui s'en tiroit; et personne ne fut plus ingénieux que lui à inventer ces sortes de choses. IMarly, dans les suites , lui fut pour cela d'un grand usage , et Trianon où tout le monde pouvoit alloit faire sa cour, mais où les dames avoient l'honneur de manger avec lui comme à Marly, et à chaque repas étoient choisies. Le bougeoir, qu'il faisoit tenir tous les soirs à son coucher par un courtisan qu'il vouloit distinguer et qu'il nommoit tout haut au sortir de sa prière , fut encore de ce genre, et les justaucorps à brevet. On ne finiroit pas à remarquer les différentes adresses de cette nature qui se succédèrent les imes aux autres, selon qu'il avançoit en âge et que les fêtes changeoient et diminuoient , et les attentions qu'il marquoit pour avoir toujours tme cour nombreuse. Il étoit non-seulement sensible à la préférence continuelle de ce qu'il y avoit de distingué ; mais il l'étoit aussi aux étages inférieurs. Il regardoit à droite et à gauche en passant à ses repas, à la chapelle , à ses habillers et déshabillers , à ses promenades dans ses jardins quand elles étoient publiques ; il voyoit et remarquoit tout le monde : aucun ne lui échappoit , jusqu'à ceux qui n'espéroient pas même avoir été vus. Il distinguoit très-bien en lui-même les absences

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de ceux qui étoient toujours à la cour, celle des passagers qui y vcnoient plus ou moins souvent , les causes générales ou particulières de ces absences ; il les combinoit et ne pcrdoit pas la plus légère occasion d'agir à leur égard en conséquence. C'étoit un démérite aux uns, et à tout ce qu'il y avoit de distingué , de ne faire pas de la cour leur séjour ordinaire, aux autres d'y venir ratement, et une disgrâce sflre pour qui n'y venoit ou jamais ou comme jamais. Quand il s'agissoit de quelque grâce pour eux, « Je ne le connois point, répondoit-il fièrement; sur ceux qui se présentoient rarement; c'est un homme que je ne vois jamais; » et ces arrêts-là étoient irrévocables. C'étoit un autre crime de n'aller pas à Fontainebleau, qu'il regardort comme Versailles; et pour certaines gens de ne demander pas pour Marly les uns toujours, les autres souvent, quoique sans dessein de les y mener. Biais si on étoit sur le pied d'y aller toujours, il falloit une excuse, et valable, quoique sans charge, pour s'en dispenser, hommes et femmes de même ; il ne pouvoit souffrir surtout les geus qui se plaisoient a Paris et snpportoit mieux ceux qui habitoient leurs campagnes ; encore y falloit-il être mesuré ou avoir pris ses précautions. Cela ne se bornoit ni aux personnes en charge, ni aux familières et bien traitées, ni ta celles que leur âge et leur représentation marquoit plus que les autres; la distinction seule suffisoit dans un homme habitué à la cour pour le faire suivre de Foeil ; et pour mieux caractériser ce prince à cet égard, j'en raconterai un exemple entre mille. Le duc de Saint-Simon et sa femhie habitoient ordinairement la cour; ils avoient en ce temps-là trente ans au plus, ni charges, ni privances, ni familiarité ; il y avoit même eu du mécontentement du roi très-marqué, et longtemps, et de suite, de ce que ce jeune homme avoit quitté le service à la paix, mécontent de n'avoir pas été fait brigadier. Il alloit quelquefois passer quelques quinzaines ou trois semaines chez lui à vingt lieues de Versailles; y étant sur la fin d'un de ces séjours , il fut obligé d'aller brusquement à Rouen , avec sa mère et sa femme , pour un procès où il ne s'étoit point attendu que sa présence fût nécessaire. Quinze jours après qu'il y fut, le roi d'un air surpris et sévère demanda à Pontchartrain , qui étoit de ses amis , s'il savoit qu'il étoit à Rouen et qu'est-ce qu'il y faisoit , et tout de suite lui ordonna de lui écrire et de le savoir pour lui en reiidre compte. Cela fut exécuté , et quand le roi sut ce qui y avoit mené le duc dé Saint-Simon, il ne le trouva plus mauvais. 11 s'étudioit avec grand soin à savoir tout ce qui se passoit partout, dans les lieux publics, dans les maisons particulières , dans le secret des familles et du commerce. Les espions et les rapporteurs étoient infinis ; il en avoit dé toute espèce; plusieurs qui ignoroient le rapport que leurs délations avoient à lui, d'autres qui le savoient, quelques-uns qui lui écrivoient directement en faisant rendre leurs lettres directement aussi par les voies

qu'il leur a voit prescrites , et ces lettres-là n'étoient vues que de lui et toujours avant toute autre chose; quelques-uns enfin qui lui parloient quelquefois secrètement par les derrières. Ces voies inconnues rompirent le col à une infinité de gens de tous états, sans qu'ils aient jamais pu découvrir la cause; et souvent très-injustement; et le roi, une fois prévenu, ne revenoit presque jamais. Il avoit encore un défaut bien dangereux pour les autres, et souvent pour lui-même par la privation des bons sujets : c'est qu'avec ce qu'il eût la mémoire excellente, il n'étoit pas possible qu'il se souvienne exactement de tout; s'il lui étoit revenu quelque chose de quelqu'un qu'il eût oublié de la sorte, il lui restoit imprimé qu'il y avoit quelque chose contre lui, et c'en étoit assez pour l'exclure. Il ne cédoit point aux représentations d'un ministre , d'un général, de son confesseur, selon l'espèce de ce dont il s'agissoit; il répondoit qu'il ne savoit plus ce qui lui étoit revetiu, mais qu'il étoit plus sûr d'en prendre un autre dont il ne lui fût rien revenu du tout. Ce fut à sa curiosité que les dangereuses fonctions du lieutenant de police furent redevables de leur établissement ; elles furent toujours depuis croissant. Ces officiers ont tous été sous lui plus craints, plus ménagés, aussi considérés que les ministres jusque par les ministres même , et il n'y avoit personne en France, sans excepter les princes du sang , qui n'eût intérêt de les ménager et qui ne le fît. Outre les rapports sérieux qui lui revenoieut par eux , il se divertissoit d'en apprendre toutes les galanteries et toutes les sottises de Paris. Pontchartrain , qui avoit Paris et la cour dans son département , lui faisoit tellement sa cour par cette voie indigne, dont son père étoit outré, qu'elle le soutint souvent auprès du roi, et de son aveu même, contre de rudes atteintes auxquelles saus cela il auroit succombé. Mais la plus cruelle de toutes les voies par laquelle le roi fut iûstruit bien des années avant qu'on s'en fût aperçu , et par laquelle l'ignorance et l'imprudence de beaucoup de gens continua toujours encore trop de l'instruire, fut celle de l'ouverture des lettres ; c'est ce qui donna tant de crédit aux Pajots et aux Rouilles, qui en avoient la ferme, et qu'on n'en put jamais ôter ni les faire guère augmenter, par cette raison si longtemps incontiue, et qui s'y enrichirent tous si énormément aux dépens du public et di; roi même. On ne sauroit comprendre la dextérité et la proniptitiuio de cette exécution ; le roi voyoit l'extrait de toutes les lettres où il y avoit des articles que les chefs de la poste , puis le ministre qui la gouvernoit, jugeoient devoir aller jusqu'à lui, et les lettres entières quand elles cnvaloient la peine par leur tissu ou par la considération de ceux qui étoient en commerce. Par là , les gens principaux de la poste , maîtres ctconnnis, furent en état, s'ils voulurent, de supposer tout ce qui! leur plut et à qui il leur plut , et comme peu de chose perdoit sans ressource , ils n'avoient pas besoin de forger et de suivre une intrigue.

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Un mot de mépris sur le roi ou sur le gouvernement , une raillerie , en un mot un article de lettre spécieux et détaché', noyoit sans ressource , sans perquisition aucune , et ce moyen étoit continuellement entre leurs mains ; aussi , à \Tai ou à faux , est-il incroyable combien de gens de toutes les sortes en furent plus ou moins perdus. Le secret étoit impénétrable, et jamais rien ne coûta moins au roi que se taire profondément et de dissimuler de même.

Ce dernier talent, il le poussa souvent jusqu'à la fausseté; mais avec cela jamais de mensonge , et il se piquoit de tenir parole : aussi ne la donnoit-il presque jamais. Pour le secret d'autrui, il le gardoit aussi religieusement que le sien ; il étoit même flatté de certaines confessions et de certaines confiances , et on peut dire qu'il les méritoit ; et il n'y avoit ministre, maîtresse, ni favori qui y pût donner atteinte, quand le secret même les auroit regardés. On a su, entre beaucoup d'autres, l'aventure fameiise d'une femme de nom, lequel a toujours été pleinement et ignoré et jusqu'au soupçon même , qui séparée de lieu depuis un an d'avec son mari , se trouvant grosse et sur le point de le voir arriver de l'armée , à bout enfin de tous moyens , fit demander en grâce au roi une audience secrète , dont qui que ce soit ne put s'apercevoir, pour l'affaire du monde la plus importante. Elle l'obtint; elle se confia au roi daus cet extrême besoin, et lui dit que c'étoit comme au plus honnête homme de son royaume. Le roi lui conseilla de profiter d'une si grande détresse pour vivre plus sagement à l'avenir, et lui promit de retenir sur-le-champ son mari sur la frontière, sous prétexte de son service, tant et si longtemps qu'il ne pût avoir aucun soupçon, et de ne le laisser revenir cependant sous aucun prétexte. En effet, il en donna l'ordre dès le jour même et défendit à Louvois non-seulement tout congé , mais de souffrir qu'il s'absentât un seul jour de son poste. L'officier qui étoit distingué, et qui n'avoit rien moins que souhaité, encore moins demandé de rester sur la frontière, et Louvois qui y avoit aussi peu pensé , furent également surpris et fâchés. Il fallut obéir et sans demander pourquoi , et le roi n'en a fait l'histoire que bien des années après, et lorsqu'il fut bien sûr que les gens que cela regardoit ne se pouvoient plus démêler.

Jamais personne ne donna de meilleure grâce , et n'augmenta tant par là le prix de ses bienfaits ; jamais personne ne rendit mieux ses paroles, son souris jusqu'à un regard. Il rendit tout précieux pari le choix et par la majesté, à quoi la rareté et la brièveté de ses paroles ajoutoit beaucoup. S'il les adressoit à quelqu'un ou de question ou de choses indifférentes, toute l'assistance le regardoit; c' étoit une distinction dont un s'entretcnoit et qui rendoit toujours une sorte de considération. Il en étoit de même de toutes les attentions, les distinctions 1 les préférences qu'il donnoit daus leurs proportions ; jamais

il ue lui échappa de dire rien de désobligeant à personne , et s'il avoit à reprendre , à corriger ou à réprimander, c'étoit presque toujours avec un air plus ou moins de bonté, très-rarement avec sécheresse, jamais avec colère , quoiqu'il n'en fût pas exempt , mais quelquefois avec un air de sévérité. Jamais homme si naturellement poli , ni d'une politesse si fort mesurée , si fort par degrés , ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite et le rang, et dans ses réponses quand elles passoient le « Je verrai , » et dans ses manières. Des étages divers se marquoient exactement dans sa manière de saluer et de recevoir les révérences lorsqu'on partoit ou qu'on arrivoit ; mais surtout pour les femmes, rien n'étoit pareil. Jamais il n'a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau , je dis aux femmes de chambre (1), et qu'il connoissoit pour telles , comme cela arrivoit souvent à Marly ; aux dames qu'il y rencontroit il ôtoit son chapeau tout à fait et de loin, et si quelquefois il les abordoit, il ne se couvroit qu'après les avoir quittées. Ses révérences plus ou moins marquées, mais toujours légères, avoient une grâce et une majesté incomparables, jusqu'à sa manière de se soulever à demi à son souper pour chaque femme assise qui arrivoit; mais sur les fins cela le fatiguoit, et elles évitoient d'entrer quand le souper étoit commencé. C'étoit encore avec la même grâce et la même distinction qu'il recevoit le service de Monsieur, de M. le duc d'Orléans, des princes du sang, de ces derniers en marquant familiarité, et des grands officiers avec im air de bonté et d'attention. Si on lui faisoit attendre quelque chose à son habiller, c'étoit toujours avec patience ; exact aux heures qu'il donnoit pour toute sa' journée, et une précision nette et courte dans ses ordres. Il traitoit bien ses valets, surtout les intérieurs : c'étoit parmi eux qu'il se sentoit le plus à son aise, et oij il se communiquoit le plus familièrement, surtout aux principaux. Leur amitié et leur aversion a souvent eu de grands effets; ils étoient sans cesse à portée de rendre de bons ou de mauvais offices ; aussi faisoient-ils souvenir de ces puissants affranchis des empereurs romains, sous qui le sénat et les grands de l'empire ployoient avec bassesse et leur faisoieut leur cour; ceuxci, dans tout ce règne, ne furent ni moins comptés, ni moins courtisés ; les ministres même les plus puissants les ménageoient ouvertement , et les princes du sang , sans parler de tout ce qui leur étoit inférieur, en usoient de même. Les charges de premier gentilhomme de la chambre furent plus qu'obscurcies par les premiers valets de chambre , et les grandes charges ne se soutinrent que dans la mesure

(1) « C'est l'homme du monde le plus civil : il salue les plus petites gens, jusqu'à une femme de chambre. » ( Entreliena sur l'éducation des filles, par M"" de Mainfenon, page 108. )

que les valets de leur dépendance approchoient néces,sair.ement plus ou moins du roi. L'insolence aussi étoit grande dans la plupart, qu'il falloit éviter ou supporter avec patience ; le roi les soutenoit tous, et il racontoit quelquefois avec complaisance qu'ayant, dans sa jeunesse , envoyé pour je ne sais quoi un de ses valets de pied au duc de Montbazon, lors gouverneur de Paris, qui étoit chez lui dans le voisinage et qui s'alloit mettre à table quand le valet de pied arriva, ce duc l'obligea absolument de s'y mettre avec lui parce qu'il étoit venu de jla part du roi, et le conduisit jusque dans la cour du château, lorsqu'il le remoya . Le roi ne manquoit guère aussi de demander à ses gentilshommes ordinaires, lorsqu'ils revenoient de faire de sa part des compliments aux gens titrés aux occasions, comme ils avoient été reçus et traités, et auroit trouvé très-mauvais qu'on ne les eût pas fait asseoir et reconduits au carrosse.

Rien n' étoit pareil à lui aux revues , aux fêtes , et partout où un air de galanterie pouvoit avoir lieu par la présence des dames ; il l'avoit puisée dans la cour de la reine mère , s'y étoit accoutumé dans la compagnie de ses maîtresses, et la conserva tout entière jusqu'à la mort ; mais toujours majestueuse quoique avec de la gaieté quelquefois, et jamais devant le monde rien de déplacé (1), rien de hasardé ; mais jusqu'au moindre geste, jusqu'à la contenance, tout compassé, tout mesuré , tout décent et majestueux, et toutefois naturel; à quoi l'habitude et l'avantage incomparable et unique de sa figure donnoit une grande facilité. Aussi dans les choses sérieuses, les audiences d'ambassadeurs et les cérémonies, jamais personne n'a tant imposé, et il falloit commencer par s'accoutumer à le voir si , en le haranguant , on ne vouloit s'exposer à demeurer court. Ses réponses dans ces occasions étoient toujours courtes, justes, pleines et très-rarement sans quelque chose d'obligeant , quelquefois même de flatteur quand le discours le méritoit. Le respect aussi qu'apportoit sa présence en quelque lieu qu'il fut , imposoit un silence et jusqu'à une sorte de frayeur. 11 aimoit fort l'air et les exercices tant qu'il en pût faire , et se plaisoit fort à les voir faire avec grâce et adresse; danser, jouer à la paume et au mail , monter à cheval , bien ou mal , étoit à son égard mérite ou démérite, et il disoit que des choses qui n' étoient pas nécessaires

(1) Saint-Simon n'a jamais vu Louis XIV dans ses particuliers , et pour cette fois unique où il fait son éloge, nous sommes encore obligé de le contredire en citant ce fragment des Mémoires inédits de mademoiselle d'Aumale : « Le Roy estant encore jeune et se divertissant un jour à renverser des dames qui estoient dans des fauteuils, baissant le dos du fauteuil presque jusqu'à terre, quand il vint à madame de Maintenon, il passa tout droit en disant : « Ali, pour celle-là , je n'oserois ! »

ApUT 1715. 47

)1 ne s'en falloit pas mêler quand on ne les faisoit pas tout à fait bieu.

Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion; ce goût, il le tourua eu maxime par politique , et l'inspira eu tout à sa cour. C'étoit lui plaire que de s'y jeter en tables, en habits, en équipages , en bâtiments , en jeu , et c'étoient des occasions pour qu'il parlât aux gens; le fonds étoit qu'il tendoit et parvint par là à épuiser tout le monde en mettant le luxe en honneur, et pour certaines parties en nécessité , et réduisit peu à peu tout le monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister. C'est une plaie qui, une fois introduite , est devenue le cancer intérieur qui ronge tous les particuliers que la confusion des états, que l'orgueil, jusqu'à la bienséance entretiennent , qui par la folie du gros va toujours en augmentant , dont les suites sont infinies , et qui ne vont à rien moins qu'à la ruine et au renversement général. Rien n'a jamais approché du nombre et de la magnificence de ses équipages de chasse ni de ses autres sortes d'équipages. Ses bâtiments, qui pourroit les nombrer? mais qui, en même temps, n'en déplorera pas l'orgueil , le caprice, le mauvais goût ! Il abandonna Paris pour Saint-Germain , et ne fit jamais ni ornement ni commodité dans cette grande ville que le pont Royal par pure nécessité, sans quoi avec son incomparable grandeur elle est si au-dessus de tant de villes dans toutes les parties de l'Europe.

Saint-Germain , lieu unique pour rassembler les merveilles de la vue , l'immense plain-pied d'une forêt unique par sa situation et sa beauté , l'avantage et la facilité des eaux , les agréments des hauteurs et des terrasses et les charmes de la Seine , il l'abandonna pour Versailles, le plus ingrat de tous les lieux , sans bois , sans eaux, sans terre. Presque tout y est sable mouvant ou marécage, sans air, par conséquent qui n'y peut être bon. H se plut a tyranniser la nature et à la dompter à force d'art et de trésors ; il y bâtit tout l'un après l'autre, sans dessein général. Le beau et le vilain furent cousus ensemble , le vaste avec l'étranglé , et son appartement et celui de la reine ont encore les dernières incommodités , avec les vues des cabinets les plus obscures , les plus enfermées et les plus puantes. Les jardins dont la magnificence étonne, mais dont le plus léger usage rebute, sont d'aussi mauvais goût ; on n'y est conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride , au bout de laquelle il n'y a plus , où que ce soit, qu'à monter ou à descendre, et avec la colline se terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds; mais sans cette recoupe on y enfonceroit ici dans les sables, et là dans la plus noire fange, et la violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi. L'abondance des eaux forcées et ramassées de toutes parts qui les reud vertes , épaisses et bourbeuses, répand une humidité malsaine et une odeur qui l'est encore plus ; leurs effets sont incomparables, mais de ce tout il résulte qu'on ad-

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mire et qu'on fuit. Du côté de la cour l'étranglé suffoque , et ces vastes ailes s'enfuient sans tenir à rien. Du côté des jardins on jouit de la beauté du tout uni ensemble , mais on croit voir im palais qui a été brûlé, oii le dernier étage et les toits manquent encore. La chapelle qui l'écrase a de partout la représentation d'un immense catafalque , où lamain-d'œmTe est en tout genre exquise, où l'ordonnance est nulle, où tout a été fait pour la tribune, parce que le roin'alloit guère en bas, et où celles des côtés sont inaccessibles par l'unique défilé qui conduit à chacune. On ne finiroit pas sur les défauts monstrueux d'un palais si immense et si immensément cher, avec ses accompagnements qui le sont encore plus, d'orangerie, d'écuries , de chenils , de commun , et d'une ville entière où il n'y avoit qu'un cabaret tout seul et un moulin. Encore n'a-t-il pas été achevé, ce chef-d'œu^Te de mauvais goût, si ruineux, et où les changements si fréquents des bassins et des bosquets entiers ont enterré tant d'or, qui ne peut paroître , et devant et derrière il reste beaucoup à faire ; dans les parcs en plants qui ne peuvent venir, en gibier qu'il y faut jeter sans cesse , en rigoles de trois et quatre lieues et sans nombre , en murailles enfin qui par leur immense contour renferment une petite province.

Trianon , dans ce même parc et à la porte de Versailles, a été d'abord maison de porcelaine, puis agrandie pour y coucher, enfin palais de marbre , de porphyre et de jaspe , avec des jardins délicieux. La Ménagerie, vis-à-vis, est garnie de toutes les bêtes les plus rares, de toutes espèces, el toute de riens exquis. Enfin Clagny, château superbe avec son parc, ses eaux, ses jardins, à un bout de Versailles, a été élevé pour madame de Moutespan en propre. Des aqueducs des Romains sont de tous les côtés ; l'Asie ni l'antiquité n'offrent rien de si vaste, de si multiplié , si superbe , de si rempli des monuments les plus rares de tous les siècles, en marbre el en bronze, ni de si achevé des derniers. Mais l'eau manquoit, quoi qu'on pût faire, et ces merveilles de l'art en fontaines tarissoient à tous moments. Qui l'auroit cru ? Ce défaut devint la ruine de l'infanterie françoise.

^Madame de Maintenon , dont on parlera à son tour, régnoit. M. de Louvois étoit encore bie;i avec elle; on jouissoit de la paix. Il imagina de détourner la rivière d'Eure , entre Chartres et Maintenon, et delà faire venir tout entière à Versailles. Qui pourroit dire l'or et les hommes que la tentative en coûta pendant plusieurs années, jusque-là qu'il fut défendu sous les plus grandes peines de parler, dans le camp qu'on y tint longtemps, des malades et surtout des morts. Outre ceux qui y périrent, combien furent des années à revenir de cette contagion causée par les remuements de terres , et combien n'en ont jamais pu reprendre leur santé? Et toutefois non-seulement les officiers particuliers . mais les colonels et brigadiers avec ce qu'on y employa d'offi-

ciers généraux, n'avoient pas, quels qu'ils fussent, la liberté de' s'absenter un quart d'heure , ni de manquer eux-mêmes un moment de service sur les travaux. La guerre enfin les interrompit, sans qu'ils aient été repris depuis, et il n'en est resté que d'informes monuments qui éterniseront cette folie.

A la fin le roi , lassé du beau et de la foule , se persuada qu'il vouloit quelquefois du petit et de la solitude : il chercha autour de Versailles de quoi satisfaire son goût. 11 visita plusieurs endroits ; il parcourut les coteaux qui décou\Teut Saint-Germain et cette vaste et riante plaine qui est au bas , où la Seine serpente et arrose tant de gros lieux et de richesses. On le pressa de s'arrêter à Luciennes, où Cavoie eut depuis une maison , dont la vue est enchantée ; mais le roi répondit que cette heureuse situation le ruiueroit , et que comme il vouloit un rien , il vouloit aussi une situation qui ne lui permît pas de songer à y rien faire. Il trouva derrière Luciennes un vallon étroit, profond , à bords escarpés , inaccessible par ses marécages , enfermé de collines de toutes parts, et fort à l'étroit, avec un méchant village sur le penchant d'une de ces proches collines, lequel s'appeloit IVIarly. Cette clôture, sans vue ni moyen d'en avoir, fit tout son mérite ; l'étroit du vallon où on Uf; pouvoit s'étendre, y en ajouta beaucoup. Ce fut un grand travail que de dessécher ce cloaque de tous les environs, et d'y rapporter des terres. L'ermitage fut fait; ce n'étoit que pour y coucher trois nuits , deux ou trois fois l'an , avec une douzaine au plus de courtisans les plus indispensables. L'ermitage fut peu après augmenté; d'accroissement en accroissement, les collines taillées pour y bâtir et faire place , et celle du bout coupée pour donner au moins une échappée de vue fort imparfaite. Enfin , en bâtiments , en jardins , en eauxj, en parcs , en forêt ornée et enfermée , en statues et en meubles précieux , Marly est devenu ce. qu'on le voit encore , tout dépouillé qu'il est depuis la mort du roi, et par les forêts toutes venues et touffues qu'on y a apportées en grands arbres de Compiègne et de bien plus loin , sans cesse, et les vastes espaces de bois épais et • d'allées obscures subitement changées en'jmmenses pièces d'eau , puis remises en forêts à n'y pas voir le jour dès le moment qu'on les planloit , en bassins changés cent fois , en cascades de même , à figures successives et toutes différentes , en séjours de carpes , ornées des dorures et des peintures les plus exquises, à peine achevées , rechangées et rétablies autrement, et cela une infinité de fois; la célèbre machine à château à part, avec ses aqueducs et tous ses nombreux réservoirs uniquement consacrés à Marly, sans plus porter d'eau à Versailles. C'est peu de dire que Versailles, tel qu'on l'a vu, n'a pas coûté Marly; que si ou y ajoute les dépenses de ces continuels voyages, qui devinrent enfin égaux aux séjours de Versailles et presque aussi nom-

T. XYI. 4

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breux, et tout a la lin le séjour le plus ordiuaire , ou ue dira pas trop en comptant par milliards. Telle fut la fortune d'un repaire de serpents, de charognes et de grenouilles , uniquement choisi pour n'y pouvoir dépenser : tel tut le mauvais goiit du roi en toutes choses, et ce plaisir superbe de forcer la nature , que ni la guerre la plus pesante, ni la dévotion, ue purent émousser.

De tels excès de puissance et si mal entendus faut-il passer à d'autres plus conformes a la nature, mais qui eu leur genre furent bien plus funestes ? Ce sont les amours du roi. Leur scandale a rempli l'Europe , a confondu la France , a ébranlé l'État et a sans doute attiré les malédictions sous le poids desquelles il s'est vu si près du précipice, et la postérité du roi à un filet de son extinction Ce sont des maux qui se sont tournés en fléaux de tout genre , et qui se feront sentir longtemps. Le prince, dans sa première jeunesse, plus fait pour les amours qu'aucun de ses sujets , lassé de voltiger et de cueillir des faveurs passagères , se fixa enfin à la Vallière ; on en sait les progrès et les fruits. Touché ensuite de la beauté de madame de Montespan, que sou mari, cent fois pressé par elle, n'en voulut pas sauver par une folle confiance , eu fut enfin écouté, et la lui enleva avec cet épouvantable fracas qui retentit avec horreur chez toutes les nations chrétiennes , et donna au monde entier le spectacle de deux maîtresses à la fois. 11 les promena aux frontières, aux camps, des moments aux armées , toutes deux dans le carrosse de la reine; et les peuples accourant de toutes parts se moutroient les uns aux autres les trois reines et se demandoient tout haut avec simplicité s'ils les avoient vues. A la fin, madame de Montespan triompha et disposa de la cour et du maître avec un éclat sans voile aucun, et pour qu'il ne manquât rien à la licence publique de cette vie, elle eut la première charge de la maison delà reine , pour lui donner le tabouret sous ce prétexte, qu'elle ne pouvoit obtenir autrement par l'embarras d'un mari ; puis on vit sortir de son cloître éloigné la reine des abbesses, qui chargée de son voile et de ses vœux vint jouir de la gloire de cette Mionée (1), et être de tous les particuliers du roi les plus charmants par l'esprit et par les fêtes, avec ses deux sœurs madame de Thianges et madame de ]Moutespan , et l'exquis trayé par elle de toutes les dames de la cour. Les grossesses, les couches, furent publiques. La cour de madauie de Montespan devint le centre de la cour, des plaisirs , de la fortune , la terreur et i'es-

(1) il y a Mionée dans le manuscrit du Ministère des Affaires-Étrangères; inaisc'estune faute, etil faut lire Nitiuée, comme dans l'édition des Mémoires de Saiid-Simon, publiée par M. Cliéruel. iNi(|n(H' est, dit-il, nn<^ héroïne du roman alors c('lèi)re iU'VAinadis des (iimU's.

VOTTT 171 il. ',1

péranee des niinislros cr dos g;éuér;ui\ , ot rhiiniili;\tii)ii de loiite la FraDce; ce fut aussi le centre do l'esprit et d'un tour si particulier et si délicat, mais si naturel et toujours si agréable , qu'il se faisoit distinguer à son caractère unique : c'étoit celui des trois sœurs, qui toutes trois en avoieut infiniment et qui avoient l'art d'en donner aux autres. Ou sent encore avec plaisir ce tour charmant et simple, dans ce qui reste de personnes qu'elles ont élevées chez elles et qu'elles s'étoient attachées , et entre mille autres on les distingueroit dans les conversations les plus communes.

Madame de FontevTault étoit celle des trois qui en avoit le plus : c'étoit peut-être aussi la plus belle ; elle y joignoit un savoir rare et fort étendu. Elle possédoit les langues savantes, savoit bien la théologie et les Pères, étoit versée dans l'Écriture , excelloit en tout genre d'écrire, et parloit à enlever quand elle traitoit quelque matière. Elle avoit un don tout particulier pour le gouvernement et pour se faire adorer de tout son ordre, en le tenant toutefois dans la plus exacte régularité. La sienne étoit pareille dans son abbaye : ses séjours à la cour, où elle ne sortoit pas de chez ses soeurs, ne donnèrent d'atteinte à sa réputation que par l'étrange singularité de venir partager une faveur de cette nature , et si la bienséance eut pu y être en soi , il se pouvoit dire que dans cette cour même elle ne s'en seroit jamais écartée.

Madame de Thianges dominoit les deux autres et le roi même, qu'elle amusoit plus que ses soeurs, et qu'elle domina tant qu'elle vécut, et conserva les plus grandes privances et des distinctions uniques , même après l'expulsion de madame de Montespan.

Celle-ci étoit méchante. Les courtisans évitoient de passer sous ses fenêtres : ils disoient que c'étoit passer par les armes, et qu'elle n"épargnoit personne quand elle étoit avec le roi, très-souvent sans autre dessein que de se divertir ; et comme elle avoit beaucoup d'esprit , de tour et de plaisanterie fine, rien n'étoit plus dangereux que les ridicules qu'elle donnoit mieux que personne. Avec cela elle aimoit sa maison et ses parents, et ne laissoit pas de bien servir les gens pour qui elle avoit pris de l'amitié. La reine supportoit avec peine sa hauteur avec elle, bien différente des ménagements continuels et des respects de la Vallière, qu'elle aima toujours. Madame de Montespan pendant la durée de cet amour ne laissa pas d'avoir ses jalousies. Mademoiselle de Fontanges plut assez au roi pour devenir maîtresse en titre et pour avoir aussi sa cour ; quelque étrange que fûtce doublet, il n'étoit pas nouveau : on l'avoit vu de mesdames de la Vallière et de Montespan, ;i qui celle-ci ne flt que prendre ce qu'elle avoit prête à l'autre; mais elle ne fut pas si heureuse, ni pour le vice et la fortiuie, ni pour la pénitence : sa beauté la soutint; mais son esprit n'y

répoudoit en rien , et il en falloit au roi pour l'amuser et le tenir. Avec cela il n'eut pas le loisir de s'en dégoûter tout à fait : une mort prompte, et qui ne laissa pas de surprendre, finit en bref ces nouvelles amours.

D'autres succédèrent ; presque tous ne furent que passades ; un seul subsista longtemps : une infâme politique le souffrit pour le moins. La même politique en fit un mystère, qui, dans les suites, ne le demeura que de nom : le mystère le fit durer, et l'art de s'y conduire gagna les plus intéressées, et en bâtit la plus rapide et la plus prodigieuse fortune. Le même art la soutint toujours croissant, tourna l'amour en amitié et en considération la plus distinguée, et mit les enfants de cette belle (I) en situation de s'élever et de s'enrichir, eux et les leurs, déplus en plus après elle, toujours comme ses fils. Une autre tira toute sa vie un grand parti de la même conduite; mais ni la beauté, ni l'art, ni la position des deux maris de ces belles, ne permirent à cette dernière ni la durée, ni la continuité, ni rien de l'éclat où l'autre parvint et subsista jusqu'à sa mort. Cette autre n'avoit qu'à vouloir : quoique le commerce fût fini depuis extrêmement longtemps, et que les ménagements extérieurs fussent extrêmes, on eonnoissoit à la cour son pouvoir. Tout y étoit en respect devant elle : ministres, princes du sang, rien ne résistoit à ses volontés. Ses billets alloient droit au roi, et les réponses du roi à elle, sans que personne s'en aperçût ; et si très-rarement elle avoit à parler au roi, ce qu'elle évitoit tant qu'il lui étoit possible, mais toujours dès l'instant qu'elle le vouloit, c' étoit toujours à des heures publiques, et dans le premier cabinet du roi , tous deux assis dans le fond, les portes des deux côtés absolument ouvertes, affectation qui n'étoit que tandis qu'elle étoit avec le roi, et la pièce publique contigué à ce cabinet pleine de tout le courtisan ; si quelquefois elle ne vouloit dire qu'un mot, c'étoit debout à la porte du cabinet. Elle fut belle jusqu'à la fin, et quoique vieux tous deux , il n'étoit pas difficile de démêler ce qu'ils avoient été l'un à l'autre, à l'air respectueux, gracieux, si distingué et si marqué, à un coin unique dont le roi alloit à elle, l'écoutoit, lui répondoitj et la congédioit. Du reste ime fois eu trois ans un court voyage de Marly ; jamais aucuns particuliers avec le roi, même avec d'autres , l'unisson gardé soigneusement avec tout le reste de la cour ; souvent à Versailles, souvent au souper du roi, qui prenoit garde à ne la distinguer jamais dans ce courant d'avec les autres dames. Le mari, presque jamaisà la cour, vivoit obscur à Paris, tout occupé de ses affaires, qu'il entendoit parfaitement , et s'applaudissoit de son bon sens, qui, de concert avec les charmes de sa femme , l'avoit porté à

(1) Madame do Soubise. (Note de Saint-Simon. )

tant de richesses, d'établissements et de grandeurs, sous des rideaux (jui demeurèrent rideaux, mais qui ne furent rien moins qu'impénétrables.

Il ne faut pas oublier la belle Ludre, fille d'honneur de Madame, qui fut aimée un moment à découvert ; mais cet éclat passa avec la rapidité d'un éclair, et l'amour de madame de Blontespan demeura le triomphant.

Il faut passer à un autre genre d'amour, qui u étonna pas moins toutes les nations que celui-ci les a scandalisées et que le roi emporta tout entier au tombeau. A ce peu de mots qui ne reconnoîtroit la célèbre Maintenon, dont le règne permanent n'a pas duré moins de' trente-deux ans. 'Née dans les îles de l'Amérique, où son père, peutêtre gentilhonune, et sa mère, étoieut allés chercher du pain, et que l'obscurité a étouffés, revenue au hasard en France, abordée à la Rochelle, recueillie par pitié chez madame de Neuillant, mère de madame de Navailles , réduite par sa pauvreté et par l'avarice de cette vieille à mesurer et à donner l'avoine à ses chevaux , venue à sa suite à Paris, belle , jeune, spirituelle , adroite , sans pain et sans parents , d'heureux hasards la firent connoître au fameux, Scarron. Il la trouva aimable, ses amis peut-être encore plus; elle crut faire la plus grande fortune et la plus inespérable d'épouser ce joyeux et 'savant cul-de-jatte , et des gens qui avoient peut-être plus besoin de femme que lui s'entêtèrent de faire ce mariage, et vinrent à bout de lui persuader de tirer par là de la misère cette charmante malheureuse. Le mariage fut fait ; la nouvelle épouse plut à toutes les compagnies qui alloient chez Scarron, qui la voyoit fort bonne, qui n'étoit guère en état de l'aller chercher hors de chez lui, et que son esprit, sa gaieté inconcevable et toujours nouvelle, et cette rare fécondité qu'on admire dans ses ouvrages , autant que l'imagination et la plaisanterie du bon goût, attiroit continuellement chez lui. îMadame Scarron fit donc là des connoissances de toutes les sortes, qui pourtant à la mort de son mari ne l'empêchèrent pas d'être réduite à la charité de sa paroisse. Elle prit une chambre dans une montée pour elle et pour une servante, où elle vivoit très à l'étroit; ses appas élargirent quelquefois ce mal-être, et peu à peu on l'entretint : Villars, père du maréchal ; Beuvron, père d'Harcourt ; les Villarceaux, qui demeurèrent les trois tenants, et bien d'autres. Cela la remit à flot et l'introduisit à l'hôtel d'Albret, à l'hôtel de Richelieu, et ailleurs: ainsi, de l'une à l'autre dans ces maisons, elle étoit à tout faire, et point du tout sur le pied de compagnie; trop heureuse d'être bonne, tantôt à demander du bois, tantôt si on serviroit bientôt, une autre fois si le carrosse de celui-ci et de celle-là étoient revenus, et ainsi de mille petites commissions, dont l'usage des sonnettes qu'on tire pour appeler a ôlé l'importunité.

ôl JOURNAL DU DA-NGEAU.

C'est dans ces maisons, et principalement a l'iiôtel de Richelieu et plus encore chez le maréchal d'Albret, qui tenoit un grand état , où file Ht la plii|)art de ses connoissances, dont quelques-unes lui servirent beaucoup, ou devinrent très-utiles aux personnes qui l'avoient faite avec elle. Les enfants de Viilars et de Beuvron, la sœur de ce dernier, le fils de Villarceaux, la princesse d'Harcourt, fille de Brancas, M. et madame de Richelieu eux-mêmes, les nièces du maréchal d'Albret et nombre d'autres se sentirent grandement de ces premiers temps, dont quelques-uns qu'on vient de nommer leur durent la plus grande fortune. Elle dut la sienne à la parenté du maréchal d'Albret et de madame de iMontespan, qui étoient enfants du frère et de la sœur. Ce dernier étoit souvent chez le maréchal , et sa femme avec lui. Les respects , les soins de plaire, l'esprit et les agréments de madame Scarrou réussirent fort auprès de madame de .Montespau ; elle prit de l'amitié pour elle , et quand elle eut ses premiers enfants du roi , M. du Maine et madame la Duchesse qu'on voulut cacher, elle proposa au roi de les confier à madame Scarron, à qui on donna de quoi les loger avec elle et les entretenir dans le dernier secret. Dans les suites ces enfants furent amenés a madame de ?»Iontespan, puis montrés au roi et peu à peu tirés du secret. La gouvernante plut de plus en plus à madame de Monte.span : lorsqu'elle fut tout à fait fixée à la cour avec eux, elle lui fit donner par le roi à diverses reprises; mais le roi ne pouvoit la souffrir, et ce n'étoit que par excès de complaisance qu'il lui donnoit quekjuefois à regret et toujours fort peu. Cependant la terre de Maintenon étant tombée en vente, la proximité de Versailles en tenta si bien madame de xMontespau pour elle , qu'elle ne donna pas de repos au »oi qu'il ne lui donnât de quoi Tacheter, puis d'en rac- (•ommod(?r la maison. Quelque temps après elle attaqua encore le roi po!U' obtenir de quoi rajuster le jardin, que MM. d'Angennes avoient fort abandonné. Cetoit à sa toilette, oii le capitaine des gardes en (juartier suivoit le roi, et c'étoit le maréchal de Lorges qui l'entendit et l'a souvent raconté depuis. Le roi lit la sourde oreille, puis refusa , enfin importuné se fâcha, dit qu'il n'avoitdéjà que trop fait pour cette créature, qu'il ne comprenoit pas la fantaisie de madame de 51ontespan pour elle et son opiniâtreté à la garder, après tant de fois qu'il Tavoit priée de s'en défaire ; qu'il avouoit pour lui qu'elle lui étoit insupportable et que, pourvu qu'on lui promît qu'il ne la verroit plus et qu'on ne lui en parleroit jamais, il donneroit encore, quoique, pour en dire la vérité, il n'eût déjà que b.eaucoup trop donné pour une créature de cette espèce. Madame de Montespan se tint bien court et bien eu peine d'avoir trop pressé. Les lettres que cette gouvernante écrivit pendant les divers voyages qu'on fit faire aux eaux et chez des artistes fameux à M. (lu Maiui'. |)our tâcher ;i le guérir d'être fort boiteux par la chute .

AOUT iïlo. 55

comniconicdisoit, d'eulro les bras d'uue nourrice, furent souvent montrées au roi. Il les trouva bien écrites, et les dernières surtout ('oniniencèrent à diminuer l'éloiguement qu'il avoit. Les humeurs de madame de Montespan achevèrent l'ouvrage; elle en avoit beaucoup et ne s'en contraignoit pas. Le roi en étoit plus souvent l'objet que personne; i! étoit encore amoureux, et il eusouffroit. Madame de IVIaintenon le reprochoit à madame de Montespan; elle-même lui en rendit auprès du roi de bons offices ; ces soins d'apaiser la maîtresse revinrent d'ailleurs à l'amant et l'accoutumèrent à lui en parler quelquefois, à lui dire ce qu'il désiroit qu'elle fit auprès de la maîtresse, à la fin à lui conter souvent ses chagrins contre elle et à l'en consulter. Admise de la sorte peu à peu dans la confidence intime des deux amants, et sans milieu, et par le roi même, l'adroite suivante sut la cultiver et fit si bien par son industrie, que peu à peu elle supplanta madame de Montespan, qui s'aperçut trop tard qu'elle lui étoit devenue nécessaire. Parvenue à ce point, elle fit a son tour ses plaintes au roi de tout ce qu'elle avoit à souffrir d'une maîtresse qui l'épargnoit si peu lui-même, et à force de se plaindre l'un à l'autre, celle-ci prit la place tout à fait, et se la sut bien assurer par sa souplesse. La Fortune, pour n'oser ici nommer la Providence, qui préparoit au plus superbe des rois l'humiliation la plus profonde, la plus publique, la plus inouïe, la plus durable, fortifia de plus en plus son goût pour cette femme adroite, que les jalousies continuelles de madame de Montespan rendirent encore plus solide, par ses sorties fréquentes et sans ménagement contre le roi et contre elle , et c'est ce que madame de Sévigné sait peindre si joliment en énigmes dans ses lettres à sa fille, où elle l'entretient quelquefois de ces mouvements de cour, parce que madame de IMaintenon avoit assez été de la société de cette dame, de madame de la Fayette, de madame de Coulanges, et qu'elle conimençoit à leur faire sentir son importance.

Cette môme Providence, maîtresse des temps et des événements, les disposa encore en sorte que la reine vécut assez pour laisser porter ce goût à son comble, et point assez pour le laisser se refroidir. F^e plus grand malheur qui soit donc arrivé au roi, et les suites doivent faire ajouter à l'État, fut la perte si brusque de la reine au plus fort de ce nouvel attachement, enté sur le dégoût de la maîtresse, dont les humeurs étoient devenues insupportables, et que nulle politique n'avoit pu arrêter. Cette beauté impérieuse, accoutumée à maîtriser et à être adorée, ne pouvoit résister au désespoir toujours présent de la décadence de son pouvoir, et ce qui la jetoit hors de toute mesure , c'étoit de ne pouvoir se dissimuler une rivale abjecte a qui elle avoit donné du pain, qui n'en avoit encore que par elle, qui lui devoit de plus cette affection qui étoit son bourreau, par l'avoir assez aimée

56 JOURNAL DE DAJNGEAU.

pour n'avoir pu la chasser taut de fois que le roi l'en avoit pressée, et une rivale encore si différente en beauté et de plusieurs années plus âgée qu'elle ; sentir que c'étoit pour cette suivante, pour ne pas dire servante, que le roi venoit le plus chez elle, qu'il n'y cherchoit qu'elle et ne pouvoit dissimuler son malaise quand il ne l'y trouvoit pas, et le plus souvent la quitter elle pour entretenir l'autre tête à tête; enfin avoir besoin d'elle à tous moments pour attirer le roi , pour se raccommoder de leurs querelles et pour en obtenir des grâces qu'elle lui demandoit. Ce fut donc dans des temps si propices pour cette enchanteresse que le roi devint libre ; il passa les premiers jours à Saint-Cloud, puis l'automne à Fontainebleau, où son goût, piqué par l'absence, la lui lit trouver insupportable. A son retour, on prétend, car il faut distinguer le certain de ce qui ne l'est pas, quoique tout tende à le faire croire, on prétend, dis-je, que le roi parla plus librement à madame de ftlaintenon, et qu'osant, elle, essayer ses forces, elle se retrancha sur la dévotion et sur la pruderie de sou dernier état; que le roi ne se rebuta pas , qu'elle le prêcha et lui fit peur du diable, et qu'elle ménagea son amour et sa conscience avec un si grand art l'un par l'autre, qu'elle parvint à ce que nos yeux ont vu, et que la postérité refusera de croire. Mais ce qui est bien vrai et certain, c'est qu'au milieu du premier hiver, après la mort de la reine et quelque temps après le retour de Fontainebleau, le P. de la Chaise, confesseur du roi, dit en pleine nuit la messe dans un des cabinets du roi à'Versailles;Bontemps, gouverneur de Versailles, le plus confident des premiers valets de chambre, et de plus en quartier, servit la messe , et le roi et madame de Blaintenon y furent mariés en présence de Harlay, archevêque de Paris, et de Louvois, qui tous deux avoient tiré parole expresse du roi qu'il ne déclareroit jamais ce mariage, et de ^lontchevreui! uniquement en troisièms, parent proche et ami de A'illarceaux , à qui autrefois il prêtoit Montchevreuil tous les étés , sans en bouger lui-même , et à cette reine, ayant honte de ce concubinage chez lui, en présence de sa femme dont il respectoit la patience et la vertu. N'osant porter les armes d'un tel époux, elle ôta au moins celle du premier et ne porta plus que les siennes seules et sans cordelière, imitant à meilleur titre madame de Montespan , depuis ses amours , et même madame de Thianges, qui, du vivant même de leurs maris, avoient partout quitté leurs armes et leurs livrées, qu'elles ne reprirent jamais et portèrent uniquement celle de Rochechouart seules toujours depuis.

La satiété des noces ne fit que la consolider, et bientôt la faveur entière éclata par un appartement de plain-pied à celui du roi sur le grand degré, au bout de la salie des gardes, qui fut donné à madame de Maintenon. Depuis ce moment le roi y alla passer plusieurs heures tous les jours de sa vie, et à Versailles et en quelque lieu qu'il fût, où

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elle fut toujours logée aussi proche de lui et toujours de plain-pied tant qu'on put. Les suites, les succès, l'entière confiance, la rare dépendance, la toute-puissance, l'adoration publique, universelle, ministres, généraux, maison royale la plus proche à ses pieds ; tout bien et tout bon par elle, tout réprouvé sans elle : les hommes, les affaires, les grâces, les choix, les justices, la religion, tout sans exception en sa main, et le roi et l'État ses victimes. Quelle fut cette fée incroyable, et comment elle gouverna sans lacune, sans obstacle, sans nuage le plus léger plus de trente ans entiers et même trente-deux : c'est l'incomparable spectacle qu'il s'agit de se retracer.

C'étoit une femme de beaucoup d'esprit que les meilleures compagnies où elle avoit d'abord été soufferte, et dont bientôt elle fit le plaisir, avoient fort poli et orné de la science du monde , et que la galanterie avoit achevé de tourner au plus agréable. Ses divers états l'avoient rendue flatteuse, insinuante, complaisante, cherchant toujours à plaire ; le besoin de l'intrigue de toutes celles qu'elle avoit vues en plus d'un genre, et de beaucoup desquelles elle avoit été, lui en avoient donné le goût , l'habitude et l'adresse. Une grâce incomparable à tout ; un air d'aisance, et toutefois de retenue et de respect, qui, par sa longue bassesse, lui étoit devenu naturel aidoient merveilleusement ses talents, avec un langage doux, juste, en bons termes, et naturellement éloquent. Son beau temps qui avoit été celui des belles conversations, et de la belle galanterie, en un mot de ce qui s'appeloit les ruelles, lui en avoit tellement donné l'esprit, qu'elle en avoit toujoui'S conservé le goût et la plus forte teinture. Le précieux et le guindé ajouté à l'air de ce temps-là, qui en tenoit un peu, s'étoit augmenté par le vernis de l'importance et s'accrut depuis davantage par celui de la dévotion, qui devint le caractère principal et qui fit semblant d'absorber tout le reste : il lui étoit capital pour se maintenir où il l'avoit portée et ne le fut pas moins pour y gouverner. Ce point étoit son être; tout le reste y fut sacrifié et sacrifié sans réserve. La droiture et ta franchise étoient trop difficiles à accorder avec une telle vie, avec une telle fortune ensuite, pour s'imaginer qu'elle en retint plus que la parure ; elle n'étoit point aussi tellement fausse que ce fût son véritable goût ; mais la nécessité lui en donnoit l'habitude de longue main, et sa légèreté naturelle la faisoit paroître au double. Elle n'avoit de suite en rien que par contrainte et par force ; son goût étoit de voltiger en amis, en connoissances comme en amusements. Elle ne put guère varier ces derniers depuis qu'elle se vit reine ; son inégalité tomba en plein sur le solide, et fit par là de grands maux. Aisément engouée, elle l'étoit à l'excès; aussi facilement déprise, elle se dégoûtoit de même, et l'un et l'autre très-souvent sans cause ni raison. L'abjection et la détresse, où elle avoit si longtemps vécu, lui avoient rétréci

Ô8 lOURWAL dh: dangeau.

l'esprit et avili le cœur et les sentiments; elle pensoit et sentoit si fort en petit en toutes choses, qu'elle étoit toujours en effet moins que madame Scarron, et que partout et en tout elle se trouvoit telle. Rien n'étoit si rebutant que cette bassesse jointe à une situation si radieuse; rien aussi n'étoit à tout bien empêchement si dirimant, comme rien de si dangereux que cette facilité à changer d'amitié et de confiance. Elle avoit encore un autre appât trompeur : pour peu qu'on put être admis à son audience et qu'elle y trouvât quelque chose à son goût, elle se répandoit avec une ouverture qui surprenoit et qui ouvroit les plus grandes espérances; dès la seconde elle s'importuuoit etdevenoit sèche et laconique. On n'y revenoit plus; on se creusoit la tête pour démêler et la grâce et la disgrâce, si subites toutes deux et on y perdoit son temps ; sa légèreté eu étoit la seule cause, et cette légèreté étoit telle , qu'on ne pouvoit se l'imaginer. Ce n'est pas que quelques-uns n'aient échappé à une vacillité si ordinaire ; mais ces personnes n'ont été que des exceptions , qui ont d'autant plus confirmé la règle, qu'elles-mêmes ont éprouvé force nuages dans leur faveur, et que telle qu'elle ait été, c'est-à-dire depuis son mariage, jamais pas une ne l'a approchée qu'avec précaution et dans l'incertitude. On peut juger des épines de sa cour, qui d'ailleurs étoit presque inaccessible et par sa volonté et par le goût du roi, et encore par la mécanique des temps et des heures, et d'une cour toutefois qui opéroit une grande et intime partie de toutes choses , et qui presque toujours influoit sur tout le reste. Elle eut la tbiblesse d'être gagnée par les confiances, plus encore parles espèces de confessions, et d'eu être la dupe par la clôture où elle étoit renfermée ; elle eut aussi la maladie de la direction qui lui emportoit le peu de liberté dont elle pouvoit jouir. Ce que Saint- Cyr lui fit perdre de temps en ce genre est incroyable; ce que mille autres couvents lui coûtèrent ne l'est pas moins. Elle se croyoit l'abbesse universelle , surtout pour le spirituel , et de là entreprit des détails de diocèses; c'étoient là ses occupations favorites. Elle se croyoit une mère de l'Église ; elle en pesoit les pasteurs du premier ordre, les supérieurs de séminaires et de communautés, les communautés même, les monastères et les filles qui les conduisoient ou qui y étoient les principales. De là une mer d'occupations frivoles, illusoires, pénibles, toujours trompeuses ; des lettres, des réponses à l'infini , des directions particulières d'âmes choisies , et toutes sortes de puérilités qui aboutissoient d'ordinaire à des riens, quelquefois à des choses importantes et à de déplorables méprises en décisions, en événements d'affaires et en choix. La dévotion quil'avoit couronnée et par qui elle sutseconserver la jeta, et par art et par goût de régenter qu'elle joignit à celui de dominer, dans ces sortes d'occupations. L'amour-propre, qui n'y rencontroit jamais (|ue des?adulateurs, s'en noiu-rissoit. Elle trouva le roi

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qui se croyoit apôtre pour avoir toute sa vie persécuté le jansénisme ou ce qui lui étoit présenté pour tel : ce champ parut propre à repaître ce prince de son zèle et à s'introduire dans tout ; mais bientôt il s'en présenta un autre qui leur parut un temps bien plus digue de leurs soins.

L'habitude oii on avoit entretenu le roi dès sa jeunesse de prendre parti sur des questions de théologie et entre les différentes écoles catholiques, jusqu'à en faire sa propre affaire à Rome, l'avoit séduit. La reine mère et le roi, bien plus qu'elle dans les suites, s' étoieut laissé persuader par les jésuites que toute autre école que la leur en voulpit à l'autorité royale et n'avoit qu'un esprit indépendant et républicain. Le roi n'en savoit pas plus qu'un enfant là-dessus, et ils n'ignoroient pas aussi à qui ils avoient à faire. Ils étoient les confesseiu'S ; ils avoient le ministère des bénéfices ; l'ambition des courtisans, et la crainte qu'ils inspiroient aux ministres leur donnoit une entière liberté. La clôture parfaite où le roi se tint toute sa vie, barricadé' contre tout le monde en affaires, leur étoit un sûr rempart, et la préoccupation dont ils l'infatuèrent enfin par cette facilité d'êti*e seuls à portée de parler et d'être écoutés, que quiconque pensoit autrement qu'eux étoit janséniste, et que janséniste étoit être ennemi du roi et de son autorité, qu'ils parvinrent à en disposer en plein à leur gré sur tout ce qui regardoit cette affaire, et surtout encore ce qui y avoit trait, c'est-à-dire sur toutes choses et gens qu'ils montroientau roi par ce côté-là. C'est par iiù ils dissipèrent ces solitaires illustres que l'étude et la pénitence avoient rassemblés à Port-Royal, qui firent de si grands disciples , et à qui les chrétiens sont à jamais redevables de ces ouvrages fameux qui ont répandu une si vive et si solide lumière pour discerner la vérité des apparences, le nécessaire de l'écorce, et en faire toucher au doigt l'étendue si peu connue et d'ailleurs si déguisée, éclairer la foi, allumer la charité, développer le cœur de l'homme, régler ses mœurs, lui présenter un miroir fidèle, et le guider entre la juste crainte et l'espérance raisonnable.

Avec de telles avances pour se croire en droit de commander aux consciences, il restoit peu à faire pour exciter le zèle contre une religion solennellement frappée des plus éclatants anathèmes de l'Éghse universelle, et qui s'en étoit elle-même frappée la première, en se séparant de l'antiquité sur des points de foi fondamentaux. Le roi étoit devenu dévot , et dévot dans la dernière ignorance ; à la dévotion se joignit la politique. On lui voulut plaire par les endroits qui lui étoient les plus sensibles, ki dévotion et l'autorité; ou lui peignit les huguenots avec les couleurs les plus noires; un État dans un f.tat, parvenu à cette licence à force de dé.-^ordres et de guerres civiles, de révoltes, d'alliances étrangères et de résistance à force ouverte aux

rois ses prédécesseurs jusqu'à lui-même, réduit à vivre en traités avec ses sujets. Mais on se garda bien de lui apprendre la source et l'origine de tant de maux^ par qui et pourquoi les huguenots furent premièrement armés, puis soutenus, et surtout de lui dire un seul mot des projets de si longue main pourpensés, des horreurs et des attentats de la Ligue contre sa couronne et contre sa maison. On lui voila avec autant de soin tout ce que l'Évangile et d'après elle [sic] les apôtres et tous les Pères à leur suite enseignent sur la manière de prêcher Jésus-Christ, de convertir les infidèles et les hérétiques et de se conduire dans ce qui regarde la religion. On toucha un dévot de la douceur de faire aux dépens d'autrui une pénitence, qu'on! lui persuada sûre pour l'autre monde et facile en celui-ci ; on saisit l'orgueil d'un roi d'une action qui [passoit tous ses prédécesseurs en pouvoir ; on détermina un prince qui se piquoit si principalement de gouverner par lui-même d'un chef-d'œuvre tout à la fois de religion et de politique qui faisoit triompher la véritable par la ruine de toute autre et qui rendoit le roi absolu eu brisant toutes ses chaînes avec les huguenots, et en détruisant à jamais ces rebelles , toujours prêts à profiter de tout pour relever leur parti et donner la loi à ses rois.

Les grands ministres n'étoient plus alors : le Tellier, au lit de la mort, et son funeste fils (1), si avide de guerre, étoit le seul qui en restât; car Seignelay ne faisoit guère que poindre. Louvois espéra qu'un si grand coup remueroit tout le protestantisme et s'applaudit en attendant de ce que, ne le pouvant frapper que par les troupes, il en seroit le principal exécuteur, et par là de plus en plus en crédit. Madame de Maintenon n'étoit pas née ni nourrie à voir là-dessus au delà de ce qu'on lui présentoit, encore moins pour ne pas saisir une occasion si naturelle de plaire, d'admirer et de s'affermir de plus en plus par la dévotion. Qui d'ailleurs eût su un mot de ce qui se délibéroit que le confesseur, le ministre comme unique , et l'épouse nouvelle et chérie? Et qui de plus eût osé contredire? C'est ainsi que sont menés à tout, par une voie ou par une autre, les rois qui, par grandeur, par défiance , par abandon , par paresse ou par orgueil , ne se communiquent qu'à deux ou trois personnes et très-souvent à moins, et mettent entre eux et tout le reste de leurs sujets une barrière insurmontable.

La révocation de l'édit de Nantes et les diverses proscriptions plutôt que déclarations qui la suivirent, furent le fruit de ce complot affreux, qui dépeupla un quart du royaume , qui ruina son commerce, qui l'affoiblit dans toutes ses parties, qui le mit si longtemps au pillage

(1) Louvois. {Aotede Saint-Simon.)

public et avoué des dragons ; qui souffrit les tourmeiits et les supplices dans lesquels ils firent réellement mourir tant d'innocents de tout sexe par milliers ; qui ruina un peuple si nombreux ; qui déchira un monde de familles ; qui arma les parents contre les parents pour avoir leurs biens et les laisser mourir de faim ; qui fit passer nos manufactures aux étrangers ; qui leur donna le spectacle d'un si prodigieux peuple proscrit, fugitif, nu, errant, cherchant asile loin de sa patrie; qui mit à la ruine les nobles, les riches, les vieillards, les gens souvent les plus estimés pour leur vertu et leur probité, à la rame et sous les nerfs du comité (1) pour cause unique de religion ; enfin, pour comble de toutes horreurs, qui remplit la France de parjures et de sacrilèges innombrables dans toutes ses provinces. Tout y retentissoit des hurlements de ces malheureuses victimes de l'erreur, tandis que tant d'autres sacrifioient leur conscience à leur repos et à leurs biens , et achetoient l'un et l'autre par des abjurations simulées, d'où, sans intervalle, on les traînoit à adorer ce qu'ils ne croyoient point, et à recevoir réellement le divin corps du Saint des saints , tandis qu'ils étoient persuadés qu'ils ne mangeoient que du pain qu'ils dévoient encore abhorrer. Telle fut l'abomination générale enfantée par la cruauté et par la flatterie ; de la torture à l'abjuration, puis à la communion, il n'y avoit pas souvent vingt-quatre heures de distance , et leurs bourreaux étoient leurs conducteurs et leurs témoins ; ceux qui par la suite eurent l'air d'être changés avec plus de loisir, ne tardèrent pas, dès qu'ils le purent, ou par leur fuite ou par leur conduite, à démentir leur prétendu retour. Presque tous les évêques se prêtèrent à cette pratique subite et impie : beaucoup y forcèrent, et la plupart animèrent les bourreaux, forcèrent les conversions et ces étranges convertis à la participation des divins mystères pour grossir le nombre de leurs conquêtes qu'ils envoyoient à la cour, et en être d'autant plus chéris, estimés et approchés des récompenses. Les intendants à l'envi se distinguèrent à les seconder, eux et les dragons, et à se faire aussi valoir par leurs catalogues ; et le peu de gouverneurs et de lieutenants généraux de province et de seigneurs particuliers dans leurs terres qui purent trouver moyen de se faire valoir par ces mêmes moyens n'y manquèrent pas. Le roi recevoitde tous côtés des nouvelles et des détails de toutes ces persécutions et de ces conversions ; c'étoit par milliers que l'on comptoit ceux qui avoient abjuré et communié , deux mille dans un lieu, six mille dans un autre tout à la fois et dans un instant. Le

(1) Comité. — Officier de galère qui commande la chionrme, qui a le «oin de faire ramer les forçats. ( Dictionnaire de Trévoux. ) Toutes les (éditions des Mémoires de Saint-Simon disent Comité.

«2 JOURNAL DE DANGEALl.

roi s'applautlissoit de sa puissance et de sa piéti- ; il se oroyoit au temps de la prédication des apôtres et s'en attribuoil, tout l'honneur. Les évêques lui écrivoient des panégyriques; les jésuites en faisoient retentir les chaires et les missions. Toute la France étoit remplie d'horreur et de confusion, et jamais tant de profusions de louanges, jamais tant de triomphes et de joie. Le prince ne doutoit pas de la sincérité de cette foule de conversions ; les convertisseurs a voient grand soin de l'en persuader et de le béatifier par avance. Il avaloit ce poison à longs traits; il ne s' étoit jamais tenu si grand devant les hommes, ni si avancé devant Dieu dans la réparation de ses péchés et du scandale de sa vie. Il n'entendoit que des éloges, tandis que les bons catholiques et les saints évêques gémissoient de voir des orthodoxes imiter contre les erreurs et les hérétiques ce que les tyrans hérétiques et païens avoient fait contre la vérité, les confesseurs et les martyrs. Ils ne se pouvoient surtout consoler de cette immensité et de parjures et de sacrilèges; ils pleuroient amèrement l'odieux durable et irrémédiable que de détestables moyens répaudoient sur la véritable religion, tandis que nos voisins exaltoient de nous voir ainsi nous affoiblir et nous détruire nous-mêmes , profitoient de notre folie et bâtissoient des desseins sur la haine que nous nous attirions de toutes les puis.sances protestantes; mais à ces parlantes vérités le roi étoit inaccessible. La conduite même de Rome à son égard ne put lui ouvrir les yeux, de cette cour qui n'avoit pas eu honte autrefois d'exalter la Saint-Barthélémy, jusqu'à eu avoir fait des processions publiques pour en remercier Dieu, et avoir fait peindre dans le Vatican celte action exécral)le par les plus grands maîtres. Odescalchi , sous le nom d'Innocent XI, occupoit le pontificat; c'étoit un bon évêque , mais uh prince très-incapable, entièrement autrichien, et ses ministres de même génie La grande affaire de la Régale l'avoit brouillé avec le roi dès l'entrée de son règne ; les propositions de l'assemblée du clergé de 1682, qui sont devenues fameuses, l'irritèrent bien davantage. Celte main-basse sur les huguenots ne put tirer de lui la moindre approbation ; il s'en tint toujours à l'attribuer a la politique pour détruire un parti qui avoit tant agité l'État, et l'affaire des franchises étant survenue , les deux cours se portèrent à de grandes extrémités ; et par l'événement on ne s'aperçut que trop , et sur le point si capital des propositions de 1682 et sur le point d'honneur des franchises, que M. de Lyonne n'étoit plus depuis longtemps, et que nous étions bien éloignés du temps de la fameuse affaire des Corses et du traité de Pise (1).

(1) Après avoir lu ces passes sur la révocation de l'édit de Nantes, il est bon de relire, au t. XXVI des Mémoires de Saint-Simon, p. 185 à 189(é'lit. l)t'lloye),les raisons par lesquelles il empêcha le Récent, .«on ami, qui vouloit

Le magnifique établissement de Saint-Cyr suivit de près la révocation de l'édit de Nantes. Madame de Montespan avoit bâti à Paris une belle maison de filles de Saint-Joseph, pour l'instruction des jeunes filles; l'émulation porta madame de Maintenon à des vues plus vastes, qui, en gratifiant la pauvre noblesse, put la faire regarder comme une protectrice, à qui toute la noblesse devoit s'intéresser. Elle espéra s'aplanir un chemin à être déclarée, et songea à l'illustrer par un monument qui l'amusât, dont elle pût entretenir et amuser le roi, et qui pût un jour lui servir de retraite, si elle avoit le malheur de le perdre, quoique de plusieurs années plus vieille que lui. Elle ne pardonna jamais à Eouvois la grande action qu'il fit en empêchant le roi de déclarer son mariage ; elle ne pardonna pas plus à Harlay, archevêque de Paris, qui tint toujours ferme, et à qui elle procura enfin mille dégoûts sous le poids desquels il mourut. Le célèbre Rossuet, qui fut consulté et qui répondit avec l'honneur et la droiture dont il étoit inséparable, échappa à sa disgrâce , pour avoir été celui à qui le roi s'étoit adressé plus d'une fois dans les scrupules de sa vie, qui avoit le plus contribué à en faire finir le fond , avec une force et une liberté vraiment épiscopale digne des premiers siècles , et qui en fit cesser enfin jusqu'aux restes et aux apparences en portant les derniers coups qui expulsèrent pour jamais madame de Montespan de la cour. Madame de Maintenon au milieu de sa gloire , ne pouvoit avoir de repos tant qu'elle y voyoit son ancienne maîtresse demeurante, et tous les jours visitée par le roi : c'étoit autant de temps et de reste d'autorité pris sur elle. Elle ne pouvoit de plus éviter de lui rendre, sinon plus des respects, au moins des égards et des devoirs ; outre qu 'ils la faisoient trop souvenir de son ancienne bassesse , elle en éprouvoit souvent d'amères comméraoraisons expresses , que madame de îMontespan lui faisoit quelquefois sans ménagement. De plus , ce double spectacle faisoit un grand ridicule, des visites du roi à sa belle et ancienne maîtresse eu demi-public et par bienséance, de l'assiduité du même chez madame de Maintenon si disproportionnée en tout de l'autre qu'elle avoit servie, et chez qui, sans nom de maîtresse ni d'épouse , étoit le creuset de la cour et de l'État.

Cette sortie de madame de Montespan de la cour, pour n'y jamais revenir, fut l'époque de cette union intime de M. du Maine avec madame de Maintenon, et de l'adoption qu'elle en fit dès lors, qui s'approfondit et se confirma de plus en plus toujours depuis, qui lui fraya le chemin à toutes les incroyables grandeurs où de l'un à l'autre il

rappeler les protestants tMi France et; rétablir l'edil de Nantes, de donner suite à ses projets de tolérance.

parvint, et qui l'auroit enfin mis sur le trône , si telle avoit pu être la puissance de son ancienne gouvernante. Il étoit trop continuellement dans l'intérieur du roi, pour ne s'être pas aperçu de bonne heure de la faveur naissante de madame de IMaintenon, de ses progrès rapides, et que les premiers effets ne pouvoient être que la disgrâce de sa mère. Personne n' avoit plus d'esprit, ni d'art caché sous toutes sortes de grâces et d'agréments, et l'air le plus naturel et le plus simple ; personne ne prenoit plus aisément toutes sortes de formes ; personne ne connoissoit mieux ceux qu'il avoit intérêt de connoître ; personne aussi n'avoit plus de tour, de manège, d'adresse pour s'insinuer auprès d'eux, et personne encore sous un extérieur dévot , solitaire, philosophe et sauvage, n'avoit des vues plus vastes, ni plus ambitieuses, que son extrême timiditc de plus d'un genre servoit encore à couvrir. On ne parle ici que de ce qui sert à la matière que l'on ti'aite , sans vouloir s'en écarter. M. du IMaine s'aperçut de bouue heure des épines de sa position entre sa mère et sa gouvernante , que l'enlèvement du cœur du roi sans retour rendoit irréconciliables ; il sentit en même temps que sa mère ne lui seroit qu'un poids fort entravant, taudis qu'il pouvoit tout espérer de l'autre : le sacrifice lui en fut donc bientôt fait. [1 entra dans tout avec M. de Meaux, Bossuet, pour hâter la retraite de madame de ;\Iontespan, qui le lui pardonna d'autant moins, qu'il ne la ménagea pas à l'en presser lui-même, et s'acquit ainsi madame de Maintenon sans réserve. Le monde en parla ; il le laissa dire : il fut longtemps mal avec sa mère, et jamais depuis il n'y fut véritablement bien. Ce fut aussi la moindre de ses peines ; il eut ce qui régna, et il l'eut pour toujours.

Ce grand pas fait, madame de Maintenon prit un nouvel éclat; mais elle avoit deux épines dont il n'y eut pas moyen de se défaire, comme de madame de Alontespan : c'étoient Monseigneur et Monsieur, qui supportoient impatiemment une grandeur si gauche, et madame la Dauphine, qui ne put jamais s'y ployer. Dès avant la mort de la reine , elle avoit profite de sa naissante faveur, pour se débarbouiller par le litre de seconde dame d'atours de madame la Dauphine à son mariage ; ce choix indigna infiniment. Il n'en falloit qu'une : c'étoit la maréchale deRochefort. De l'une à l'autre il y avoit une étrange distance; mais celle-ci , accoutumée au servage des ministi-es et des maîtresses , ne songeoit qu'à plaire à ce soleil levant dans son automne, et la duchesse de Richelieu , dame d'honneur, étoit femme d'un de ses plus anciens amis. La Dauphins se crut circonvallée, et à la mort de madame de Richelieu, madame de :\Iaintenon fit mettre en sa place la duchesse d'Arpajon, qui avoit passé sa vie en province, et qu'un procès avoit attirée à Paris : c' étoit la soeur de Beuvron , autre ami ancien de madame de Maintenon. Avec toute sa faveur elle ne put gagner la Dau-

phine ; sa fierté allemande séduisit son esprit et son plus cher intérêt. Monseigneur, qui n'ainioit pas cette nouvelle dame (I), ne contraignit point son épouse ; il étoit alors toujours chez la princesse de Conty qui ' le gouvernoit, qui u'avoit rien de commiui avec les enfants de madame de Moutespan, ni avec leur gouvernante. L'humeur et les infirmités de la Dauphine, jalouse du crédit de la princesse de Conty , les rendirent bientôt indifférents l'un pour l'autre ; le roi le devint par la jalousie et la hauteur à l'égard de madame de Maintenon. Cette princesse fut peu comptée ; la santé l'abandonna, et sa mort soulagea et mari , et beau-père, et plus que tous la belle-mère. Ce fut alors que celle-ci se flatta de n'avoir plus d'obstacles à être déclarée ; IMonseigneur et Monsieur vivoient avec le roi dans une telle dépendance, qu'elle les comptoit pour rien. Il parut lors de la vive^ remontrance de Louvois qu'il s'en fallut peu que son espérance ne réussit; elle eut assez de force sur elle-même pour couler doucement par-dessus, et ne se pas creuser une disgrâce pour n'avoir pu être déclarée reine. Le roi qui se sentit affranchi lui sut un gré de cette conduite à son égard qui redoubla sa considération et sa confiance; elle eut peut-être succombé sous l'éclat de ce qu'elle vouloit paroître ; elle s'établit de plus en plus par la confirmation de son apparente énigme. Mais il ne faut pas s'imaginer que, pour en user et s'y maintenir, elle n'eiit besoin d'aucune adresse; son règne, au contraire, ne fut qu'un manège continuel, et celui du roi une duperie perpétuelle.

Elle ne voyoit chez elle personne en visite , et n'en rendoit jamais aucune ; ses audiences étoient pour le moins aussi difficiles à obtenir que celles du roi. Un très- petit nombre de dames à qui le roi étoit accoutumé la voyoient aux heures où il n'étoit pas, et dînoient rarement avec elle. Ses matinées , qu'elle commençoit de fort bonne heure , étoient remplies par des audiences obscures de charité ou de gouvernement spirituel , quelquefois par quelques ministres ou par quelques généraux. Assez souvent elle alloit dès huit heures du matin chez quelque ministre ; quelquefois elle dînoit en particulier chez eux avec leurs femmes et une compagnie courte et trayée ; c'étoient de grandes

(1) Mademoiselle d'Auniale raconte l'anecdote suivante, dont l'époque est certainement celle dont parle Saint-Simon et qui pourrait aus.si expliquer le peu d'amitié du Dauphin pour sa future belle-mère : « Monseigneur le Dauphin masqué, et passant par une porte où madame de Maintenon passoit en mesme tems, lui mit la main sur la gorge un peu trop librement; elle lui dit tout haut : « Ah, c'est Monseigneur, car il n'y a que lui en France qui soit assez hardi pour cela >-. Plus tard Monseigneur vécut dans la ineilleure intelligence et eut beaucoup d'amitié pour madame de Maintenon, ainsi (pie le l.rouve sa correspondance avec elle.

faveurs, mais qui ne nienoieul a rieu qu'à l'envie et a quelque considération. M. de Beauvilliers fut des premiers et des plus longtemps " favorisé de ces dîners, jusqu'à ce que M. de Chartres (Godet Desmarais), en renversa les escabelles, et arrêta tout court celle de Fénelon qui s'étoit fait leur docteur. Les ministres de la guerre et surtout des finances , furent toujours ceux à qui elle eut le plus à faire et qu'elle cultiva le pins ; rarement alloit-elle chez les autres, mais pour affaires et souvent d'État , et dès le matin , et sans jamais dîner chez eux. L'ordinaire étoit d'aller, dès qu'elle étoit levée, à Saint- Cyr, d'y dîner, ou seule ou avec quelqu'un de la maison , d'y régenter au dedans, d'y gouverner l'Église au dehors, d'y lire et d'y répondre à ses lettres, de diriger des monastères, et de ne revenir chez elle que pour l'heure que le roi y vcnoit. A Fontainebleau, à IMarly, et à Trianon, quapd le roi y couchoit, il alloit souvent chez elle les matins, et le plus souvent toutes les fois qu'elle n'alloit pas à Saint-Cyr dès le matin, et cela sans préjudice du reste de la journée. Quand elle fut plus vieille et plus infirme , en arrivant le matin entre sept et huit heures à Saint-Cyr, elle s'y mettoit au lit pour se reposer, ou y faire quelques remèdes, et à IMarly elle s'étoit fait accommoder un petit logement qui avoit une fenêtre sur la chapelle, dont elle faisoit le même usage que de son appartement de Saint-Cyr ; cela s'appeloit le repos , et ce repos étoit inaccessible. Chez elle avec le roi elle y étoit assez peu tête à tête , si ce n'est par intervalles coupés et quelquefois point du tout. Ils étoientchacun dans leur fauteuil, une table devant eux, aux deux coins de la cheminée, elle du côté du lit , le roi de celui de la porte, et deux tabourets de l'autre côté de la table du roi, un pour le ministre qui venoit travailler, l'autre pour son sac. Madame de lAIaintenon, ou lisoit à la sienne, ou y travailloit en tapisserie : elle entendoit tout ce qui se passoit entre le roi et le ministre ; rarement elle y mêloit son mot; plus rarement ce mot étoit-il de conséquence. Souvent le roi lui demandoit sou avis, alors elle répondoit avec grande mesure ; • jamais, ou comme jamais, elle ne paraissoit affectionner rien, et moins encore s'intéresser pour personne ; mais elle étoit d'accord avec le ministre, qui n'osoit ne pas convenir en particulier dece qu'elle vouloit, ui encore moins broncher devant elle. Dès qu'il s'agissoit donc de quelque grâce ou de quelque emploi, la chose étoit arrêtée entre eux avant le travail où la décision s'en devoit faire, et c'est ce qui la retardoit quelquefois sans que le roi ni personne n'en sût la cause. Elle niandoit au ministre qu'elle vouloit lui parler auparavant, et il n'osoit mettre la chose sur le tapis qu'il n'eût reçu ses ordres, et que la mécanique roulante des jours et des temps lui eût donné le loisir de la lui faire entendre. Cela fait , le ministre proposoit et monti'oit une liste ; si de hasard le roi s'arrêtoit à celui que madame de Maiutenon vouloit.

le ministre s'en tenoit là, et faisoit en sorte de n'aller pas plus loin ; si le roi s'arrêtoit à quelque autre, il proposoit de voir les autres à portée, laissoit dire le roi ensuite, et en profitoit pour rexclusion de chacun. Rarement n'en proposoit-il qu'un, mais toujours plusieurs qu'il tâchoit de balancer également , et enibarrassoit le roi à choisir ; alors le roi demandoit son avis. Il parcouroit encore les raisons de quelques-uns, puis appuyoit sur celui qu'il vouloit; le roi balançoit presque toujours, demandoit à madame de Maintenon ce qu'il lui scmbloit;elle sourioit, faisoit l'incapable, disoit quelquefois un mot de quelque autre, puis revenoit, si elle ne s'y étoit pas tenue d'abord , sur celui que le ministre avoit appuyé, et déterminoit ; tellement que les trois quarts des grâces et des choix, et les trois quarts encore de l'autre quart de ce qui passoit pour le travail des ministres chez madame de Maintenon, c'étoit elle qui en disposoit. Quelquefois aussi, quand elle n'affectionnoit personne, c'étoit le ministre même, avec son agrément et son concours, sans que le roi en eût aucun soupçon , qui croyoit disposer seul de tout, taudis qu'il ne disposoit que de la plus petite partie et toujours par quelque hasard, excepté des occasions rares où quelqu'un qu'il vouloit favoriser lui avoit parlé, ou pour quelque sujet qu'il s'étoit mis en fantaisie. Par ce détail on voit que cette femme habile faisoit presque tout ce qu'elle vouloit, mais non pas tout, ni comme et quand elle vouloit. Il y avoit encore une autre ruse, si le roi s'opiniâtroit ; c'étoit d'éviter lors la décision , en brouillant et alongeant, en substituant une autre matière comme venant a propos là-dossus et qui détournât; ou proposant quelque éclaircissement à prendre , on laissoit émousser les premières idées , puis on revenoit une autre fois à la charge avec la même adresse qui très-souvent réussissoit. C'étoit encore presque la même chose pour charger ou diminuer les fautes, faire valoir les services et les lettres, ou y passer légèrement et préparer ainsi la perte ou la fortune. C'est là ce qui rendoit ces travaux du soir si importants pour tes particuliers , et c'est aussi ce qui rendoit à madame de Maintenon les ministres si nécessaires à avoir dans sa dépendance ; c'est aussi ce qui les éleva à tout, ce qui augmenta sans cesse leur pouvoir et leur crédit pour eux et pour les leurs , parce que madame de Maintenon leur faisoit litière de toutes ces choses pour se les attacher entièrement.

Quand ils étoient près de venir, ou qu'ils sortoient, elle prenoit son temps de sonder le roi sur eux , de les excuser ou de les vanter, de plaindre leur grand travail, d'en exalter le mérite, et, s'il s'agissoit de quelque chose pour eux, d'en préparer les voies et quelquefois d'en rompre la glace, sous prétexte de leur modestie et du service du roi, qui demandoit qu'ils fussent excités àlesoulageret à faire de bien en mieux. Ainsi, c'étoit entre elle et eux un cercle de besoins et de services réci-

proques, dont le roi ne se doutoit pas ; aussi les ménagements entre eux étoient-ils influis et continuels. Mais, si madame de Maiutenon ne pouvoit rien ou presque rien sans eux de ce qui se passoit par eux, eux aussi nepouvoient se maintenir sans elle, encore moins malgré elle. Dès qu'elle se voyoit à bout de les pouvoir ramener à sou point, quand ils s'en étoient écartés, ou qu'ils étoient tombés en disgrâce avec elle , leur perte étoit jurée; elle ne les manquoitpas. Il lui falloitdu temps, (des couleurs, des souplesses, quelquefois plus, comme pour venir àboutde Chamillart. Louvois y avoit succombé avant lui ; Pontchartrain ne s'en sauva qu'à l'aide de son esprit qui plaisoit au roi , du sens et de l'adresse de sa femme si longtemps restée bien avec madame de IMaiutenon, depuis même qu'il n'y fut plus bien, enfin par la porte dorée de la chancellerie. Le duc de Beauvilliers y pensa succomber deux fois , à longue distance l'une de l'autre, et eut besoin de la longue habitude d'estime et de familiarité du roi pour en échapper ; encore en étoit-ce fait la première sans la religion et la générosité du cardinal de Noailles, et la seconde s'il u'avoit pas été averti à temps d'aller trouver le roi , de le surprendre de la découverte du secret et de l'embarrasser eu rappelant son ancienne amitié. Si les ministres eu étoient là avec elle, on peut juger de la situation des autres moins accrédités et moins à portée de se défendre et même de s'apercevoir. Bien des gens eurent donc le col rompu, sans pouvoir en imaginer de cause , et se donnèrent bien d'inutiles mouvements pour la découn'ir et pour y remédier. Le court et rare travail des généraux d'armée se passoit d'ordiuaire à ce travail des soirs en la présence de madame de Maintenon, et par celui de Pontchartrain rempli de toutes les histoires de Paris et de la cour, et du produit des espionnages ; ainsi elle étoit sans cesse à portée de faire beaucoup de bien et de mal. Torcy n'y travailloit jamais; elle ne l'aimoit point ni sa femme , dont le nom d'Arnauld gâtoit tout leur mérite; le secret de la poste (1) passoit au roi par lui, qui en lisoit beaucoup de choses à madame de Maintenon, mais qui n'eu savoit que selon ce que le roi s'avisoit de lui en donner. Elle n'eût pas été fâchée de voir aussi Torcy travailler chez elle ; mais lui dont les affaires étrangères passoient au conseil d'État, ou [qui] si ce n' étoit qu'une lettre pressée à montrer, alloit au roi tout seul à des heures rompues, se garda bien de ce piège et s'en défendit toujours sur ce qu'il n' avoit pas d'affaires pour entretenir ce travail particulier ; c'est ce qui priva cette dame de l'influence continuelle et pied à pied sur les affaires d'État, et sur ceux qui s'en méloient, non que le roi ne lui dît tout ; mais cela étoit bien

(1) On peut lire sur ce sujet les «létailn qui se trouvent ilans les lettres de Madarue.

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différent d'assister à un travail réglé où elle agissoit avec loisir, adresse et mesures prises, au lieu qu'entre le roi et elle il falloit aller de front, si elle vouloit une chose plutôt qu'une autre, et nuire aux gens ou les servir. Le roi y étoit même fort en garde , et il lui est arrivé que, lorsqu'on ne s'y prenoit pas avec assez de délicatesse, et qu'il apercevoit que le ministre ou le général favorisoit un protégé ou un parent de madame de Maintenon,;il tenoit ferme contre pour cela même, puis disoit , ou fâché ou se moquant d'eux : a un tel a bien fait sa cour, car il n'a pas tenu à lui de bien servir un tel, parce que c'est le parent de madame de Maintenon » ; et ces coups de cavesson (1) la rendoient trèsmesurée , quand il étoit question de se montrer à découvert pour quelque chose ou pour quelqu'un. Le Tellier, dans des temps bien antérieurs et avant d'être chancelier, connoissoit déjà bien le roi là-dessus : un de ses amis intimes, car il en avoit parce qu'il en savoit avoir, l'avoit prié de quelque chose qu'il désiroit fort, et qui devoit être proposé dans son travail particulier avec le roi. Le Tellier l'assura qu'il y ïeroit tout son possible ; l'autre ne goûta pas cette réponse, et lui dit que dans la place et le crédit où il étoit, ce n'étoit pas à lui à qui il falloit donner de celles-là, parce qu'il étoit bien sûr d'emporter ce qu'il vouloit. « Vous ne connoissez pas le terrain, lui répliqua le Tellier; de vingt affaires que nous portons ainsi au roi , nous sommes bien sûrs qu'il en passera dix-neuf à notre gré ; nous le sommes également aussi que la vingtième sera décidée au contraire. Laquelle des vingt qui sera décidée contre notre avis et notre désir, c'est ce que nous ignorons toujours, et très-souvent c'est celle pour qui nous nous intéressons le plus. Le roi se réserve cette bisque (2), pour nous faire sentir qu'il est le maître et qu'il gouverne, et si par hasard il se présente chose sur quoi il s'opiniâtre et qui soit assez importante pour que nous nous opiniâtrions aussi , ou pour la chose ou pour l'envie que nous avons qu'elle réussisse comme nous le désirons, c'est très-souvent, dans le rare que cela arrive, une sortie sûre ; mais à la vérité , la sortie essuyée

(1) Cavesson ou Caveçon. Terme de manège. C'est une espèce de bride on de muserolle qu'on met sur le nez du cheval, qui le serre et le contraint, et sert à le dompter et à le dresser. ( Dict. de Trévoux. )

(2) Bisque. Terme de jeu de paume , est un coup que l'on donne gagné au joueur qui est plus foible pour égaler la partie par cet avantage et qu'il prend quand il veut une fois en chaque partie. On dit proverbialement à un homme sur qui on se vante d'avoir de l'avantage en quelque chose que ce soit, qu'on lui donneroit quinze et bisque. On dit aussi, qu'un homme prend sa bisque, quand il quitte son travail ordinaire pour se promener, pour se divertir, et surtout quand il le fait rarement et sans rien risquer pour les affaires. (Dict. de Trévoux. )

et l'affaire manquée,leroi, content d'avoir montré que nous ne pouvons rien et peiné de nous avoir fâchés, devient après souple et ilexible, en sorte que c'est là le temps où nous faisons tous ce que nous voulons. » C'est, en effet, comme le roi se conduisit avec ses ministres toute sa vie, toujours parfaitement gouverné par eux, même par les plus jeunes et les plus médiocres , même par les moins accrédités et considérés, et toujours en garde pour ne l'être point, et toujours persuadé qu'il réussissoit pleinement à ne le pas être.

Il avoit la même conduite avec madame de Maintenon , à qui de fois à autres il faisoit des sorties terribles et dont il s'applaudissoit ; quelquefois elle s'en mettoit a pleurer devant lui, et elle étoit plusieurs jours sur de véritables épines. Quand elle eut mis Fagon auprès du roi, au lieu de Daquin qu'elle fit chasser, pour avoir un homme tout à elle de beaucoup d'esprit et dont elle pût tirer un continuel parti dans cette place intime de premier médecin , elle faisoit la ïiialade quand il lui arrivoit de ces scènes , et c'étoit d'ordinaire par où elle les faisoit finir avec le plus d'avantage. Ce n'est pas que cet artifice, ni même que la réalité la plus effective, eût aucun pouvoir d'ailleurs de contraindre le roi en quoi que ce pût être; c'étoit un homme uniquement personnel , et qui ne comptoit tous les autres que par rapport à soi; sa dureté là-dessus étoit extrême. Dans le plus vif temps de ses amours pour ses maîtresses , leurs incommodités les plus opposées aux voyages et au grand habitue les en pouvoient dispenser; grosses, malades, moins de six semaines après leurs couches, dans d'autres temps fâcheux, i! falloit s'habiller, danser, paroître aux fêtes, veiller, manger, être gaies et de bonne compagnie, changer de lieu, voyager, et tout cela précisément aux heures marquées , sans déranger rien d'une minute. Ses filles, il les a traitées tout pareillement, et tant qu'il a pu la dernière Dauphine qu'il aimoit aussi tendrement qu'il en étoit capable, et qui étoit délicate, se fiiisant toutes les violences possibles et au delà, et ne s'arrêtoit que quand Fagon et madame de Alaintenon avoient persuadé le roi, et que l'impossibilité étoit manifeste, ce qui même n'arrivoit que très-rarement. On ne peut oublier làdessus le mot qui échappa au roi uu milieu de tout ce qui l'environnoil a la promenade de courtisans et de suite. Madame la duchesse de Bourgogne n'avoit pas encore d'enfants; on l'avoit déjà crue une fois blessée tout au commencement d'un léger soupçon de grossesse ; elle étoit redevenue grosse confirmée et déclarée. Le roi voulut faire un voyage de Marly ; il n'y eut pas moyen ni de l'en détourner, ni de le faire différer, ni de lui faire trouver hon que la princesse n'y allât pas le même jour que lui, quoiqu'on jugeât fort à propos qu'elle n'allât pas alors en carrosse. Deux jours après qu'on y fût, un matin que le roi s'amusoit dans un bosquet assez près de la perspective et par con-

séquent fort près du château , la duchesse du Lude se présenta , et tout aussitôt le roi, qui n'avoit pas coutume de la voir, ni pas une autre dame à ces heures-là à sa promenade, fut à elle. Le particulier fut court et il la congédia ; puis tout aussitôt regardant les courtisans et adressant la parole au vieux duc de la Rochefoucauld : « La duchesse de Bourgogne est hlessée, lui dit-il. Dieu merci, me voilà délivré de toutes les harangues des femmes et des médecins , et pour venir ici , et pour Fontainebleau. J'en serai en repos, et j'irai où je voudrai et quand je voudrai , sans être tourmenté de représentations importunes. » Gela fut dit gaiement et rapidement, et comme chacun en croyoit à peine ses oreilles , M. de la Rochefoucauld , avec la liberté et le zèle d'un ancien serviteur, s'écria que cela étoit bien triste et peut-être encore bien fâcheux, parce que quelquefois les femmes qui débutoient de la sorte n'avoient plus d'enfants dans la suite. « Eh bien, INIonsieur, répliqua le roi en se tournant à lui avec un air ému , au bout du compte, je m'en passerois ; que j'aie des enfants du duc de Bourgogne ou du duc de Berry, n'est-ce pas la même chose ? Il est en âge de se pouvoir marier, et d'en avoir ; qu'importe des uns ou des autres qui me succède ; » puis parla de ses jardins après un moment de silence. Cette étrange repartie n'en trouva point ; M. de la Rochefoucauld en fut tué à terre , et tout ce qui étoit là , si on l'ose dire , indigné. Chacun se regardoit , puis baissoit les yeux ; on n'osoit presque remuer ; car on étoit arrêté autour d'im bassin, sans pourtant l'environner, de sorte qu'on étoit tous ensemble. Le roi eut beau parler aux gens des jardins , aucun de ce qui étoit là de principal n'y mêla une seule parole, et jamais de promenade plus morne que la fin de celle-ci. Il ne voulut longtemps après , jamais démordre ni d'un voyage de Fontainebleau à jour nommé , ni que madame la duchesse de Berry différât le moins du monde de l'y suivre , quoique grosse avec la lièvre et eu danger de se blesser. Fagon, madame la Dauphine, madame la duchesse d'Orléans, M. le duc de Berry, madame de Maintenon, y perdirent leur latin ; Madame même , quoique dure sur ces choses-là , et par conséquent plus croyable, fut rebutée. Ce bas détail servira à mieux montrer le caractère du roi. Ils obtinrent au moins que la princesse iroit la veille de Marly, où on étoit, à Paris pour y prendre la rivière. Le roi défendit à M. le duc de Berry de sortir du Palais-Royal, sous quelque prétexte que ce fût, et d'aller même à l'opéra, quoique sans sortir de la maison on y allât dans les loges de M. le duc d'Orléans. Il dit qu'il ne vouloit pas qu'ils se divertissent à Paris , et que cela les y fît amuser, sous le prétexte de l'état de la duchesse de Berry ; le soir le roi envoya à Paris réitérer encore ces défenses. Le lendemain elle s'embarqua après que le prévôt des marchands eût passé la nuit à faire raccommoder un bateau pour elle , et à en faire prépar er

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pour sa suite. Le roi fut ravi de les voir arriver à Petit-Bourg ; le jour suivant on acheva le voyage ; le bateau étoit vieux , lit eau de tous côtés, et réellement pensa périr. Deux jours après qu'on fût à Fontainebleau elle se blessa d'un garçon ; mais le roi avoit été obéi et il en fut consolé a l'instant même , quoiqu'il n'y eut encore point d'enfants de ce mariage.

■ Il voyageoit toujours son carrosse plein de femmes : ses maîtresses , après ses bâtardes , ses belles-filles , et des dames quand il y avoit place, les glaces toujours ouvertes; le soleil et la poussière des officiers des gardes qui tenoient les portières et des gardes devant et derrière immédiatement , dévoroient le carrosse sans qu'il fût permis à pas une de celles qui y étoient de tirer un coin de rideau , de mettre son éventail devant soi , ni de paroître le moins du monde incommodées. Il en étoit de même pour les heures , pour le chaud , pour le froid et pour toutes les autres incommodités. Se trouver mal étoit un démérite à n'y plus revenir ; pour les besoins ils étoient impossibles. Il n'est donc pas surprenant que madame de Maintenon n'eût pu gagner là-dessus aucun privilège ; tout ce qu'elle obtint , et encore sous prétexte de modestie, ce fut d'aller à part avec quelques dames qu'elle choisissoit ; mais en quelque état qu'elle fût , il falloit marcher et suivre à point nommé, et se trouver arrivée pour le temps que le roi devoit entrer chez elle. Elle fit bien des voyages de Marly dans un état à ne pas faire marcher une servante ; elle en fit un à Fontainebleau où véritablement on ne savoitpas si elle ne mourroit point en chemin. En quelque état qu'elle fût, le roi alloit chez elle, et y faisoit ce qu'il avoit projeté; tout au plus elle étoit au lit, plusieurs fois y suant la fièvre à grosses. gouttes. Le roi, quiaimoit l'air et qui craignoit le chaud dans les chambres, s'étonnoit en arrivant de trouver tout fermé et faisoit tout ouvrir, quoiqu'il la vît en cet état , et n'en rabattoit rien jusqu'à dix heures du soir qu'il alloit souper, malgré la fraîcheur des soirées (1). S'il devoit y avoir musique, la fièvre, le mal de tête quel qu'il fût n'empêchoit rien , et cent bougies dans les yeux. Ainsi le roi alloit toujours son train sans lui demander seulement si elle n'en seroit pas incommodée. A l'ordinaire , on lui apportoit son souper à huit heures , et ses gens alloient et venoient pour la servir, quoique le roi travaillât avec un ministre , dans la situation qu'on a décrite ;

(1) Madame de Maintenon, âgée, souffrante, presque toujours malade, cherchait à s'abriter le plus qu'elle pouvait contre le froid et les courants d'air; elle se tenait généralement dans une niche. « C'étoit, dit le marquis de Sourches dans ses Mémoires inédits, un grand confessionnal garni d'étoffe pour empêcher le vent de trois côtés; elle en avoit de semblables dans tous ses appartements. « Elle en avait même une chez la duchesse de Bourgogne.

peu après ses femmes veuoient la déshabiller et la mettre au lit, toujours pendant le même travail du roi. Elles passoient leur vie enfermées chez elle ; madame de Maintenon ne vouloit pas qu'elles eussent presque aucune communication, et la fortune qu'elle leur faisoit enfin étoit courte et rare ; le roi connoissoit tous ses gens et il étoit familier avec eux. De tout ce domestique, il n'y avoit que l'ancienne servante du temps qu'elle logeoit dans cette montée après la mort de Scarron, qui faisoit son très-petit pot et balayoit sa chambre, qui fit un peu figure. JVanon, de ce temps-là, qui l'avoit constamment suivie dans tous ses divers étais et qui d'abord et longtemps avoit été son unique domestique , étoit devenue mademoiselle Balbien , dévote comme elle , et d'autant plus importante que , quoique raisonnablement sotte , elle avoit toute sa confiance domestique et l'œil sur ses nièces et depuis sur madame la duchesse de Bourgogne même. Elle se coiffoit et habilloit comme sa maîtresse qu'elle affectoit d'imiter en tout , et , à commencer par les enfants légitimes du roi, il n'y avoit celui ni celle qui ne la ménageât , et ne fut en contrainte et en respect devant elle. S'en servoitqui pouvoit pour de l'argent, quoiqueau fond elle se mêlât d'assez peu de chose , et n'étoit méchante que rarement et par bêtise , quoique ce fut une personne sur le merveilleux. On a pourtant vu son crédit à propos de la place de dame d'honneur donnée à la duchesse du Lude , et sa protection pour aller à IMarly ne lui étoit pas infructueuse. Du reste l'air doux, honnête, respectueux ; tous les gens de madame de INIaintenon le paroissoient en tout, et ne s'en firent jamais accroire. Pour elle tant qu'elle parut au dehors, elle prenoit d'abord les dernières places même avec affectation; puis elle se laissa peu à peu faire violence , mais jamais par aucune femme titrée, au-dessous de qui elle s'est tenue avec un air de respect très-marqué, et jusqu'à leur donner sa place et les forcer absolument de la prendre, quand le hasard en faisoit naître l'occasion. De visites presque jamais à personne qu'à titre d'amitié particulière, pas même aux princesses du sang aux occasions, si ce n'étoit qu'elle eut à leur parler pour affaires ; encore alloient-elles la trouver toutes chez elle cent fois contre une fois qu'elle alloit chez elles , ce qui alors faisoit une nouvelle ; mais assez souvent elle alloit à Saint-Germain chez la reine d'Angleterre. C'étoit l'unique chez qui elle alloit en grand habit, en air de cour, à sa toilette publique tous les matins à Fontainebleau , et c'étoit avec un air de respect pour elle et de mesure et de considération pour tout ce qui y étoit , une grâce , un maintien de dignité et toutefois de modestie, qui empêchoit un étranger de démêler qui elle étoit. On voyoit bien que c'étoit une personne qui attiroit fort l'attention et la politesse ; mais on n'auroitpas démêlé plus. A la longue, on voyoit bien sa liberté et sa distinction avec la reine , les deux rois

et ce qu'il y avoit de plus grand ; mais tout cela étoit ménagé si bien de toutes parts , qu'il ne sembloit en rien que ce fût la personne principale. La reine , madame la duchesse de Bourgogne et tout le monde étoit debout en attendant le roi , qui la veuoit prendre pour la messe à la sortie de sa toilette, et qui s'entretenoit là près d'un quart d'heure; aucune fille de France, princesse du sang, ni qui que ce soit n'osoit y manquer tous les jours, et cela formoit le plus beau coup d'œil et le plus grand air de cour qu'il fut possible de voir.

Dans le particulier, madame de ftlaintenon étoit reine; elle n' étoit jamais que dans un fauteuil et dans le lieu le plus commode de sa chambre, devant le roi et devant toute la famille royale, même devant la reine d'Angleterre. Elle se levoit tout au plus pour Monseigneur et pour Monsieur, parce qu'ils alloient assez rarement chez elle ; pour pas un autre elle ne reniuoit pas, si ce n'est pour les personnes ordinaires avec qui elle n' étoit pas familière et qui obtenoient la grâce de lui pouvoir aller parler chez elle; car modeste et pohe elle le demeura toujours à ces égards. Pour madame la dauphine de Bourgogne, elle ne l'appeloit presque jamais que mignonne, et en parlant d'elle et de madame la duchesse de Berry, et au roi et aux dames, elle ne disoit jamais que : la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Berry, le duc de Berry encore, quelquefois la Dauphine, depuis qu'elle le fut, quelquefois aussi madame la Dauphine; de même des autres au-dessous , et elle leur faisoit quelquefois de rudes mercuriales à toutes tant qu'elles étoient , souvent jusqu'à les faire pleurer, et c' étoit après une affaire d'obtenir leur pardon, ce qui n'étoit pas de peu de jours ni de peu d'inquiétude, tant que la disgrâce duroit. Il n'y avoit que madame la Dauphine qui avoit pris le dessus avec des grâces non pareilles , cr un soin toujours attentif.

Ce qui étonnoit toujours certaines gens à ne pouvoir s'y accoutumer c'ctoient les promenades que le roi lui faisoit faire quelquefois par complaisance dans les voyagesde Marly pour voir quelque chose de nouveau fait; ilauroitétécent fois plus librement avecla reine, avec moins d'attention et de galanterie ; en un mot c'étoit un respect marqué , quoique au milieu de la cour et en présence de tout ce qui se voulolt trouver à ces promenades. Ils se croyoient en particulier parce que c'étoit à Marly; leurs voitures alloient joignant et à côté l'un de l'autre [sic ] ; car presque jamais elle ne montoit en chariot; le roi, seul dans le sien, elle dans une chaise à porteurs. S'il y avoit une fille de France ou des princesses du sang ; elles suivoient et environnoient à pied , ou si elles montoient quelquefois en chariot avec des dames , c'étoit pour suivn; et à distance , sans jamais doubler. Souvent le roi marchoit a pied à côté de la chaise ; à tous moments il se découvroit et se baissoit pour parler à madame de Maintenon ou pour lui répondre si elle

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lui paiioit. Comme elle craignoit l'air dans les temps même les plus beaux elles plus calmes, elle poussoit à chaque fois la glace de côté de trois doigts et la referraoit incontiuent. Posée à terre à considérer la fontaine nouvelle , c'étoit le même manège ; souvent alors madame la Dauphine se venoit percher sur un des bâtons de devant et se mettoit de la conversation , mais la glace de devant demeuroit fermée. A la fin, le roi reconduisoit madame de Maintenon jusque tout auprès du château, puis continuoit sa promenade ; après le spectacle de Compiègne qu'on a vu lors du camp, il ne s'en pouvoit voir de plus surprenant. Ces bagatelles très-curieuses échappent à tort à presque toutes les histoires ; elles donnent plus que tout l'idée de ce qui a été et les caractères qu'on recherche, puisqu'ils se présentent ainsi d'eux -mêmes pour les faits.

C'étoit à madame de IMaintenon que se rapportoit toute la police intérieure de la cour, la conduite des belles-filles du roi légitimes et de ses bâtardes, les galanteries et la dévotion des dames, les aventures , le maintien des femmes des ministres et de leurs maris , les espionnages de toutes sortes dont la cour étoit remplie , les parties qui se faisoieut entre les princesses et les jeunes dames et ce qui s'y passoit; les punitions qui alloient quelquefois aux éclats, et à être chassées, et les récompenses qui étoient la distribution plus ou moins fréquente des distinctions d'aller aux amusements de madame la Dauphine et aux voyages de Marly. Toutes ces choses étoient dans les occupations de madame de IMaintenon qui en amusoit le roi, enclin à les prendre sérieusement , et elles étoient utiles à fournir à la conversation, et à prendre de loin le tournant auprès du roi sur bien des choses de droite et de gauche , qu'elle y savoit habilement faire entrer. Que si l'on s'adressoit à elle pour quoi que ce fût, grands, petits, de cour, de ville , de province , excepté un très-petit cercle de personnes même trayées d'entre les familières ( et qui est-ce qui ne s'y adressoit pas quand elle sortoit ou rentroit chez elle, et par lettres et mémoires ?) elle répondoit toujours qu'elle ne pouvoit rien et ne se mêloit de rien, et vouloit le persuader, pour peu que ce fût gens qui pussent avoir droit de ne se pas contenter ou l'arrêter à la première négative. iNIais ce qui l'approchoit de bien près avoit aussi ses épines , ministres, femmes, amis; son inconstance la faisoit souvent changer de goût , d'inclination , de volonté ; elle se prenoit et deprenoit avec une facilité égale. De là des examens , des embarras, des désolations: les remèdes augmentoient le mal ; il n'y avoit qu'à glisser, se tenir plus à l'écart et plus réservé; c'étoit la seule ressource, comme à la pluie qu'on ne peut empêcher. Quelquefois elle revcnoit comme elle s' étoit éloignée; sinon il n'y avoit plus où se prendre avec espérance de succès. Il en étoit de même des choses , et cela étoit acca-

blant pour les ministres , pour les gens qui se trouvoient en quelque commerce d'affaires avec elle , et pour les femmes , dont en très-petit nombre et rare, elle s'étoit imaginée de vouloir régler la conduite. Ce qui lui plaisoit hier, étoit un démérite. aujourd'hui; ce qu'elle avoit ou approuvé ou même suggéré, elle le blâmoit ensuite; en sorte qu'on ne savoit jamais si l'on étoit digne d'amour ou de haine, et c'eût été se perdre que de lui montrer en excuse cette variation; et de tout ce qui l'a approché le plus intimement, et aux yeux du monde le plus constamment et le plus longuement, tous et toutes sans exception, ont éprouvé plus ou moins ce haut et bas insupportable. Mais sur quoi elle n'en avoit point, c' étoit la domination générale. Elle vit longtemps avec grande amertume le P. de la Chaise en possession de tout son ministère, non-seulement avec une entière indépendance d'elle, mais encore sans devoirs de sa part, et elle dans une entière ignorance. L'éloignement marqué du roi pour Harlay, archevêque de Paris, après une faveur si entière et si longue , avoit satisfait sa vengeance mais non ses désirs. Le confesseur n'en étoit devenu que plus maître des bénéfices, et de tout ce qui regardoit les affaires , dont l'archevêque avoit été tout à fait écarté ; c'est ce qui lui donna si peu de goût pour le mariage de sa nièce avec le petit-fils du duc de la Rochefoucauld , que le roi vouloit faire, et qui en valut la préférence aux ÎS'oailles, où elle trouvoit un avantage que l'autre ne lui pouvoit fournir ; aussi ne manqua-t-elle pas son objet deux ans après, dès que l'occasion s'en présenta par la mort de l'archevêque de Paris, eu 1696, et Noailles évêquecomte de ChAlons eut beau faire d'avance pour se rendre suspect , il eut beau gémir et refuser Paris de tout son cœur, il fallut l'accepter. Tout ce qu'elle avoit fait de longue main pour entêter le roi de cette destination, et ce qu'elle fit ensuite aidée de la grâce de la nouveauté , pour faire goûter le nouvel archevêque , l'initia peu à peu à succéder par confiance et par goût à ce que son prédécesseur avoit perdu en titre. Godet , évêque de Chartres diocésain et directeur de Saint- Cyr et le sien, porté par elle à lents tours de roue dans la confiance du roi, avoit bien commencé un peu à mettre le nez dans les bénéfices , mais c'étoit un homme fort appliqué au sien et à l'étude , qui n'avoit pas d'occasion ordinaire d'approcher du roi , qui ne pouvoit se présenter que de front et à découvert pour une telle chose , quand madame de I\Jaintenon l'avoit préparée, mais qui ne pouvoit y revenir souvent , ni être à portée de ces puissants moyens d'insinuation qui opèrent tout avec de la suite, par des conversations fréquentes et sans objet apparent. Le P. de la Chaise les avoit tous , et se gardoit d'être troublé, même écorné par l'évêquc, et chaque écorne le réveilloit ; un archevêque de Paris avec une audience réglée par semaine, toujours matière à la fournir et de quoi la redoubler aux occasions nécessaires.

étoit un instrument bien mieux à la main , et c'est ce qui fit cette grande faveur dont sa droiture et ses ménagements de conscience en garde contre lui-même, surent dans les suites profiter si peu, mais dans ces premiers temps, et qui durèrent des années, il eut grande part à la distribution des bénéfices. L'affaire de M. de Cambray, Féneiou, le lia étroitement avec M. de Chartres, et madame de Mainteuon saisit ce temps heureux pour s'initier avec le roi dans la seule espèce d'affaires et de grâces oîi elle avoit eu tant de peine à atteindre. Elle lui fit prendre parti à découvert jusqu'à eu faire son capital à Rome et en France, et s'établit ainsi de plus en plus dans l'habitude de la confiance des matières de religion, qui si nécessairement enti'aîuoient celles des bénéfices, et les moyens d'avancer et de reculer tant de sortes de gens. Lorsque l'évèque de Chartres manqua, elle lui substitua la Chétardie , curé de Saint-Sulpice, que ce prélat lui avoit fort vanté ; cet évéque étoit grand sulpicien, et, quand il étoit à Paris il logeoit dans ce séminaire et le favorisa de tout son pouvoir, et l'éleva sur les ruines des pères de l'Oratoire et du leur de Saint-^Iagloire. La crasse ignorance et la conformité de sentiments ultramontains étoit le compte des jésuites pour ruiner l'élévation de l'excellente morale , le goût de l'antiquité et le savoir qu'on puisoit chez les pères de l'Oratoire , si éloignés des sentiments de la compagnie en tout, et si conformes pour le gros avec l'Université et les restes de Port-Royal, par des gens dévoués à Rome par une stupide conscience, et qui mettoient tout le mérite à de vaines, basses et ridicules pratiques , sous le poids desquelles ils abrutissoient les jeunes gens qui leur étoient confiés , et à qui ils ne pouvoient rien apprendre, parce qu'ils ne savoient rien du tout, pas même vivre, marcher ni dire quoi que ce soit à propos. Aussi la vogue des prêtres de la Mission et de ceux de Saint-Sulpice, aussi grossiers et aussi ignorants les uns que les autres, prit le grand essor. Madame de Maintenon régnoit parmi eux ; elle en étoit la protectrice déclarée , depuis que l'art des jésuites, sans y paroître, l'avoit dégoûtée des prêtres du séminaire des iMissions étrangères , qui avoient été longtemps ses directeurs, et que les affaires des cérémonies chinoises et indiennes avoient brouillés avec les jésuites de la manière la plus éclatante et la plus irréconciliable. Ce n'est pas que les jésuites n'eussent de la jalousie de cette basse prétraille , et réciproquement ces gens là des jésuites ; mais ils avoient besoin les uns des autres, et se souffroient cependant dans la haine du clergé éclairé et des pères de l'Oratoire, qu'ils taxoient tous de jansénisme. A la tête de ceux-ci étoit le cardinal de ^oailles, qui n'eu avoit pas assez pour les soutenir ni pour s'en soutenir luimême , et trop de droiture de conscience et de piété pour prévoir le mal , ni pour y bien remédier après l'avoir éprouvé. La Chétardie étoit un saint prêtre, vieux et véritablement imbécile; cette imbécillité.

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que madame de Maintenou appeloit simplicité, étoit l'objet de son admiration et de sa vénération, et le motif de sa confiance. Elle devint telle pour lui, que tous les jours elle luiécrivoit; elle lui mandoit trèssouvent des choses très-importantes et secrètes , même qui n'avoient aucune part à la religion , ou par ouverture tort déplacée ou pour le consulter, et lui avoit la bêtise de montrer en original ces lettres au\ filles Sainte-lNIarie de Chaillot dont il étoit supérieur, où il s'amusoit d'aller très-souvent. Il faisoit confidence, partie de sotte vanité, partie de sotte admiration, des bontés de madame de Maintenon, et non-seulement à quelques-unes de ces religieuses, mais à quantité pour les favoriser, et souvent jusqu'aux pensionnaires qui se trouvoient présentes ; d'où, un moment après ces mêmes choses se trouvoient sues ; et, quand on avoit de certaines habitudes dans ce monastère , il étoit aisé de faire passer à madame de IMaintenon ce qu'on vouloit avec succès , parce qu'on en persuadoit ce bonhomme à la grille, qui le rendoit après comme de lui-même et comme son sentiment. On a peine à comprendre qu'une personne d'autant d'esprit que madame de IMaintenon et qui ne se servoit guère des gens qu'avec vue, s'abandonnât de la sorte à ce radoteur, et que cela n'ait fini qu'avec lui. Alors M. l'évêquede IMeaux, Bissy, qui de loin et dès Toul avoit su prendre ses contours par ce même séminaire de Saint-Sulpice, et qui par les jésuites avoit cheminé au grand, succéda à la Chétardie, et prit en un instant le grand vol. La frayeur que les jésuites avoient conçue de la faveur et de la grandeur si établie du cardinal de Noailles toute sans leur participation, et si appuyée d'une telle famille s'étoit secrètement tournée en fureur. Leur P. Tellier qui, par Saiut-Sulpice ettonnelé par eux , avoit été présenté aux ducs de Chevreuse et de Beauviliers, à qui le roi s'étoit remis en 1709 de l'examen des trois proposés par le P. de la Chaise en mourant, pour lui succéder, étoit bien différent de son prédécesseur. Il ne tarda pas à sentir ses forces , à embarrasser le cardinal (l) comme une araignée fait une mouche , à lui susciter mille défensives fâcheuses , et à le pousser à donner fatalement les mains à la ruine entière et radicale de ce fameux Port-Royal des Champs qui palpitoit encore , et dont la cruelle dispersion de ce qu'il y restoit de religieuses , le rasement des bâtiments , le violement des sépulcres , la profanation de ce lieu saint réduit en guérêt et en désert, excita l'indignation publique et fit une grande brèche à ce cardinal. De l'un à l'autre se noua la terrible affaire de la Constitution qui le perdit plus encore avec madame de Maintenon qu'avec le roi, lesquels, tous deux, se déclarèrent parties avec une violence qui alla toujours en augmentant, et qui donna à M. de

(1) De Noailles.

Meaux, devenu cardinal de Bissy en 1715, toute la dépouille de la confiance de madame de Maintenon que iSoailles avoit perdue, et quelle ne pouvoit laisser partager avec le Tellier qu'elle craignoit, n'ayant Jajaniais aimé les jésuites. Ainsi , Bissy devint le premier personnage en confiance , et jusqu'où n'en abusa-t-il point ! tandis que madame de Maintenon, dupe de son hypocrisie et de son ambition, gagnée par ses bassesses et par ses louanges, se croyoitla propliétesse qui gouvei-noit et qui sauvoitlerrai peuple de Dieu de l'impiété, de la révolte, et de l'erreur. Dans cette idée, elle anima le roi à toutes les horreurs, à toute la violence, à toute la tyrannie, qui furent alors exercées sur les fortunes et sur les consciences, et Bissy, son lieutenant, lui suggéroit et en obtenoit tout. Ce fut alors qu'elle nagea en plein danâ la direction des affaires de l'Église , et qu'il fallut que le Tellier, avec toutes ses profondeurs , vint compter avec elle jusque sur la distribution des bénéiices. Cela lui pesoit terriblement ; mais la persécution qu'il avoit entreprise , la perte surtout du cardinal de INoailles qu'il ne prétendoit pas dépouiller de moins que de la pourpre, de son siège et de la liberté, enfin le triomphe de leur moderne école sur les ruines de toutes les autres, étoient des objets si vifs et si intéressants pour lui, qu'il n'y avoit rien qu'il n'y sacrifiât. Une seule, il ne la put digérer ; il s'y opposa en face au roi et à madame de Maintenon, qui ne fut pas sans crainte du succès de cette hardiesse ; ce fut le choix de Fleury, qui venoit de quitter Fréjus, pour être précepteur du Dauphin ; et Fleury ne l'a oublié de sa vie. Le Tellier n'a pas assez vécu pourvoir, ni même pour se douter du succès iuoui de ce premier degré de fortune ; et il sauroit bon gré , s'il le voyoit , aux jésuites , de l'art infini avec lequel ils le manient avec tout son éloignoment d'eux, et s'en servent sans qu'il s'en doute à tout ce qui leur est utile pour ruiner tout ce qu'ils craignent, et pour y substituer tout ce qui leur est avantageux ; mais ce n'est pas le lieu de traiter ici cette matière. Celle de la Constitution poursuivie avec tant de suite, d'artifice, d'acharnement, de violence et de tyrannie , fut le fruit de la nécessité pressante où les affaires chinoises et indiennes avoient réduit les jésuites, et du même coup ils comptèrent de satisfaire leur ardente soif de faire régner leur nouvelle école et leur morale sur les ruines de tout ce qui y étoit opposé , pour régner eux- «nêmes dans l'État et dans l'Église. L'ambition démesurée des cardinaux de Bissy et de Rohan , le premier pour sa fortune, l'autre pour augmenter la sienne, tous deux pour être chefs de parti, et l'intérêt de madame de iMaintenon de gouverner l'Église , l'État et de dominer partout, ce champ une fois ouvert, il n'y eut plus de bornes. Le goût changeant de madame de Maintenon , déprise de l'ancienne amitié du cardinal de ISoailles, engouée de la nouveauté de Bissy, divinisa toute sa conduite ; son alliance avec les Noailles qui se tourna en fureur contre

le cardinal , l'enfla comme d'un sacriOce l'ait à la vérité et à la soumission à l'Église ; et la conduite qu'on avoit tenue contre les huguenots, après la révocation de l'édit de Nantes, fut en gros le modèle de celle qu'on tint contre tout ce qui ne pût goûter la Constitution et ses distributeurs. De là les artifices pour gagner et intimider les évêques, les écoles, le bas-clergé ; de là cette grêle infatigable de lettres de cachet ; delà cette lutte avec le parlement; de là ces évocations, cette interdiction de tous les tribunaux ; de là ce déni de toute justice et de tout moyen d'en être protégé pour tous ceux qui ne plioient pas sous le joug nouveau et de la manière qu'on le présentoit; de là cette inquisition jusque parmi les laïques, et cette persécution ouverte ; de là ce pot au noir pour barbouiller qui on vouloit et qui ne s'en pouvoit douter, pour écarter toutes sortes de personnes à la volonté des jésuites , de Saint-Sulpice , des chefs du parti qui pouvoient tout eu ce genre , sans qu'il y eut de ressources ; de là tant de personnes laïques , ecclésiastiques , de tous états , de tout sexe dans les mêmes épreuves (|ue les chrétiens soutinrent sous les empereurs ariens et sous Julien l'Apostat, dont on sembla imiter la politique et la violence.

Godet, évêque de Chartres, avoit extrêmement gâté l'épiscopat ; le P. de la Chaise l'avoit dignement rempli tant qu'il en avoit été le maître. JMoins jésuite qu'homme de bien et d'honneur, quoique pourtant fort jésuite , il avoit cherché la science , l'esprit , les mœurs , et tant qu'il avoit pu la naissance ; cette dernière qualité étoit devenue un empêchement presque dirimant, l'esprit un autre, pendant le crédit de M. de Chartres; et, comme il ne puisoit les sujets que dans les séminaires de Saint-Sulpice , il ne pouvoit choisir de savants ; mais au moins vouloit-il des gens de bien , et lui-même l'étoit trop pour faire des marchés. L'épiscopat, au commencement de cette affaire se trouva donc fort supérieur en ignorants , ultramoutains de principes , en gens de rien , et dont le nom inconnu , la grossièreté et rattachement au petit avoient fait tout le mérite. Ce fut aussi ce qui donna le premier poids à la Constitution. Dès que le P. le Tellier fut eu place en 1709, ses vues l'y gouvernèrent, son esprit emporté et violent et son entraînement à la domination le gardèrent bien de se laisser prendre pour dupe dans ses choix , au moins autant que sa prudence le put conduire , et il n'y eut plus personne à qui il donnât d'évêchés ni de bénéfices sans être convenu avec lui des conditions. Ce secret ne put être caché longtemps ; mais il ne changea pas de conduite ; et l'on comprend ce qu'on doit attendre de tels promus. Bissy le soutenoit de toutes ses forces naissantes et a bien profité de ses leçons. Tels ont été les funestes ressorts qui ont perdu l'Eglise de France, et qui la dernière de tontes les nationales l'a enfin abattu sous le joug qui par dift'érents chemins ont écrasé toutes les autres sous l'empire Romain.

Telles furent les dernières années de ce long règne de Louis XIV, si peu le sien, si continuellement et si successivement celui de quelques autres. Dans ces derniers temps, abattu sous le poids d'une guerre fatale , soulagé de personne par Tincapacité de ses ministres et de ses «Généraux, en proie tout entier à un obscur et artiticieux domestique, pénétré de douleur de son impuissance contre toute l'Europe réunie contre lui, réduit aux plus tristes extrémités pour ses finances et pour ses frontières , il n'eut de ressource qu'à se reployer sur soi-même et à appesantir sur son malheureux royaume, sur sa cour, sur sa famille , sur les consciences , cette dure domination , telle que , pour avoir voulu trop l'étendre et par des voies trop peu concertées , il en avoit montré la foiblesse, dont les ennemis abusoient avec mépris. Retranché même jusque dans ses tables àiMarly et dans ses bâtiments, il éprouvoit jusque dans la bagatelle de ces derniers les mêmes artifices par lesquels ou de pareils il étoit gouverné en grand. Mansart , qui en étoit le surintendant peu capable , mais pourtant avec un peu plus de goût que son maître, l'obsédoit avec des projets, qui, de l'un ;i l'autre, le conduisoient aux plus fortes dépenses ; c'étoieut autant d'occasions de s'enrichir, où il réussit merveilleusement , et de se perpétuer ces privances qui le faisoient une sorte de personnage , que les ministres ménageoient et à qui toute la cour faisoit la sienne. Il avoit l'art d'apporter au roi des plans informes , mais qui lui mettoient le doigt sur la lettre, à quoi ce délié maçon aidoit imperceptiblement. Le roi voyoit ou le défaut à corriger ou le mieux à faire ; Mansart, toujours étonné de la justesse du roi , se pâmoit d'admiration et lui faisoit accroire qu'il n'étoit qu'un écolier auprès de lui, et qu'il possédoit l'architecture et les beautés des jardins aussi profondément que l'art de gouverner. Le roi lecroyoit sur sa parole, et si, comme il arrivoit souvent, il s'opiniâtroit à quelque chose de mauvais goût, Mansart admiroit également, et l'exécution suivoit jusqu'à ce [que le goût du changement donnât ouverture pour y en faire. Avec tout cela , IMansart , devenu insolent , se mit à fatiguer le roi de demandes souvent étranges pour lui et pour les siens , et fit si bien qu'il fut aussi de ceux dont le roi se sentit fort soulagé quand il mourut. Sa brusque fin fut le commencement de la fortune de d'Antin, qui eut sa charge fort rognée de nom et d'autorité , par le démérite de n'être pas de race servile comme l'autre. Tant que madame de INIontespan avoit vécu , jamais madame de INIaintenou n'avoit souffert qu'il parvint à mieux qu'à des bagatelles ; mais , délivrée de son ancienne maîtresse , elle s'adoucit pour son fils qui en sut bien profiter, et marcha depuis à pas de géant jusque dans la privance et une sorte de confiance du roi , comme dans la fortune.

A ces malheurs d'État, il s'en joignit de famille, et les plus sensibles ;r,i roi. Il avoit tenu avec grand soin les princes du sang fort bas ; T. x\i. r,

leur raug u'étoit monté que pour élever les bâtards, et eucore avec des préférences de ceux-ci pour leurs principaux domestiques inCniment dégoûtants pour les princes du sang. De gouvernements ni décharges ils n'en avoieut que ce qui avoit été rendu à M. le Prince par la paix dps Pyrénées et donné à son fils en épousant une bâtarde. De privauces , aucunes , ni d'entrées , excepté par ce mariage qui n'avoit rieii communiqué au prince de Conty ; et pour de commandements d'armées , ils en furent tous écartés avec grand soin. Il fallut les derniers malheurs et toute la faveur personnelle de Chamillart, pour oser proposer d'en donner une au prince de Conty, et par capitulation de la confier, au fieu de lui , au duc d'Orléans , pour qui le roi eut moins de répugnance ; et quand l'excès de la décadence força enfin le roi de donner Tarmée de Flandre au prince de Conty, il u'étoit plus temps , et ce prince mourut avec le regret d'une destination qu'il avoit tant et si inutilement désirée, et qui ne venoit enfin que lorsqu'il lui fallut tout quitter. Les suites des voyages du duc d'Orléans eu Espagne et de l'éclat de madame des Ursins appuyée de madame deMaintenou, furent étonnantes. Depuis 1709, les plaies domestiques redoublèrent chaque année, et ne se retirèrent plus de dessus la famille royale ; celle qui causa la disgrâce de M. de Vendôme fut d'autant plus cruelle, qu'elle ouvrit peu les yeux ; le prince de Conty et M. le Prince furent emportés près à près; M. le Duc suivit au bout de l'an ; aiouseigneur pnsuite ; enfin de plus sensibles coups attaquèrent le cœur du roi par la mort de la charmante Dauphine , son repos pour l'avenir, par celle de l'incomparable Dauphin huit jours après, et le danger imminent du peu qui restoitde cette précieuse race, dont l'aîné suivit tôt après, et tout cela avant la paix, et presque tout pendant les périls les plus terribles du royaume. Mais ce qui est déplus horrible, c'est l'accompagnement de ces dernières pertes , leur cause et leurs soupçons si diamétralement opposés , les effets de ces soupçons jusque dans leur foiblesse. Mais arrêtons tout court ; tirons encore une fois le rideau sur des événements si funestes ; pleurons-les toujours comme le dernier sceau des malheurs du royaume , comme le comble delà plus sensible privation , comme le chef-d'œuvre des ténèbres ; mais qu'un sage et salutaire silence en ferme aussi la bouche à jamais.

Telles furent les longues et cruelles circonstances qui éprouvèrent la constance du roi , et qui rendirent un plus solide service à sa véritable renommée, que n'avoit pu faire tout l'éclat de ses conquêtes. La grandeur d'arae que montra constamment dans de tels et si longs revers ce roi si accoutumé aux plus grands succès , et alors si abandonné de la fortune , si accablé au dehors , sans secours , sans ministres , sans généraux , pour les avoir faits de goût et de fantaisie , et pour le fatal orgueil de les former lui-même, si déchiré au dedans par les événe-

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meuts les plus douloureux, sans consolation de personne, et luttant seul contre sa propre t'oiblesse et contre les horreurs mille fois plus affreuses que les malheurs qui lui éloieut sans cesse présentées par ce qu'il avoit de plus intime, qui abusoit ouvertement et sans frein de la dépendance dont le roi ne pouvoit et ne vouloitpas même se délivrer, quoiqu'il en sentît le poids ; cette constance, dis-je, cette fermeté d'âme, cette égalité extérieure , ce soin toujours le même de tenir tant qu'il pouvoit le timon , cette espérance contre toute espérance, par courage et par sagesse , non par aveuglement , ces dehors du même roi eu toutes choses, c'est là ce dont peu d'hommes auroieutété capables, et ce qui auroit pu lui mériter enfin le nom de grand , qui lui avoit été si prématuré. Ce fut aussi ce qui lui acquit la véritable admiration de toute l'Europe, celle de ceux de ses sujets qui en furent les témoins, et ce qui lui ramena les cœurs de plusieurs , qu'un règne également long et dur lui avoient aliénés. Il sut s'humilier en secret sous la main de Dieu, eu reconnoître la justice, eu implorer la miséricorde, sans avilir sa personne ni sa couronne aux yeux des hommes , et il les toucha au contraire par le sentiment de sa magnanimité. Heureux si en adorant la main qui le frappoit et en recevant ses coups avec une dignité qui honoroit sa soumission d'une manière si singulièrement illustre, il eût porté ses yeux sur des motifs et palpables et encore réparables et qui frappoient tous autres que les siens , au lieu qu'il ne considéra que ceux qui n' avoient plus de remèdes que la douleur, l'aveu et le repentir. Quel surprenant alliage de la lumière avec les plus épaisses ténèbres ! Une soif de savoir tout , une attention à se tenir en garde contre tout, un sentiment de ses liens jusqu'au dépit, jusqu'à l'aveu comme on le lui a vu faire aux gens du parlement et à la reine d'Angleterre sur son testament , une conviction de son injustice et de son impuissance , comme on l'a vu par ses propos à ses bâtards , et toutefois un abaudou à eux et à leur gouvernante, devenue la sienne et celle de l'État, qui ne lui permit pas de s'écarter d'un seul point de toutes leurs volontés, et qui , presque content de s'être défendu en leur faisant sentir ses doutes et ses répugnances , leur immola tout , son État , sa famille , son unique rejeton, sa gloire, son honneur, sa raison, le mouvement de sa conscience, enfin sa personne, sa volonté , sa liberté, dans leur totalité entière , en sentant toute l'étendue de ce vaste sacrifice et en leur en faisant sentir tout le vide , tout le poids, tout ce qu'il lui coùtoit pour au moins en recueillir quelque gré, et soulager sa servitude , sans eu avoir pu rendre son joug plus léger à porter, tant ils sentirent leurs forces et le besoin pressant et continuel de s'en servir, et d'étreindre les chaînes dont ils l'avoient su garrotter, dans la continuelle crainte qu'il ne leur échappât enfin pour peu qu'ils lui laissassent la moindiv liberté.

84 JOURNAL DE OANGEAU.

Ce prince , si altier, gémissoit dans ses fers , lui qui y avoit tenu toute l'Europe, et qui avoit si fort appesanti les siens sur ses sujets, sur sa cour, sur sa famille , et qui avoit proscrit toute liberté jusque dans les consciences et les plus orthodoxes ; et ce gémissement plus fort que lui sortit au dehors et ne put être méconnu lorsqu'il dit à la reine d'Angleterre et aux gens du parlement qu'il avoit acheté son repos , et qu'il ne put s'empêcher en leur remettant son testament , qui lui avoit été extorqué, de leur montrer si vivement qu'on lui avoit fait faire ce qu'il ne vouloit pas , et ce qu'il ne devoit pas vouloir, lui si maître jusqu'alors et si maître encore de soi-même , et de ne dire et de ue témoigner que ce qu'il vouloit bien. Étrange violence, misère étrange, aveu arraché par la force du sentiment et de la douleur de sentir cet état et d'y succomber ! Quel spectacle ! quel contraste de grandeur supérieure à tous les désastres , et de foiblesse sous un domestique honteux , ténébreux, tyrannique! Et quelle vérification puissante de ce que le Saint-Esprit a déclaré dans les livres sapientiaux du sort de ceux qui se sont li\Tés à l'amour et à l'empire des femmes ! Quelle fin d'un règne si longuemeut admiré , et jusque dans ses derniers revers si étiucelaut de grandeur, de générosité, de courage et de force, et quel abime de foiblesse, de misère d'anéantissement, goûtée , savourée , abhorrée , et toutefois subie dans toute son étendue et sans avoir pu élargir ni soulager ses liens ! Qui pourra sonder les jugements de Dieu ! Qui tiendra à ne s'anéantir pas en leur présence !

On a vu les divers degrés par lesquels les enfants du roi et de madame de IMontespan ont été successivement tirés du fond des ténèbres du double adultère jusqu'à l'habileté à la couronne , et plus qu'au niveau parfait des princes du sang. Le récit de ces degrés, ou en pratique , soit par adresse , soit à force ouverte , ou eu titres , soit eu brevets , soit en déclarations enregistrées formeroit seul un volume de mémoires , et un autre d'amas et de recueils de pièces. Dans tous les temps , ni le roi ne les voulut élever à chaque fois au point qu'il fit , ni ne voulut les marier, c'est-à-dire ses fils, dans l'intime conviction de leur néant et de leur bassesse innée, qui n'étoit relevée que par l'effort de sa puissance , et qui, après elle , ne pouvoit que retomber ; c'est ce qu'il leur dit à eux-mêmes plus d'une fois, quand l'un et l'autre voulurent se marier ; c'est ce qu'il leur répéta au comble de leur grandeur, et tout à la fin de sa vie à six semaines près , et quand malgré lui il eut épuisé en leur faveur jusqu'à sa propre volonté, qui ploya sous sa foiblesse , comme on l'a vu , par ce qu'il leur en dit , et ce qu'il lui en échappa'aussi à IMAL du parlement et à la reine d'Angleterre. On peut se souvenir aussi de l'ordre qu'il donna au maréchal de Tessé sur M. de \ endùme , général aloi's de l'armée d'Italie , et

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