‹ Journal; (volume 4)Chapitre 2 sur 11 · OUT 171S · texte numérisé non relu

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ce qu'il lui ajouta avec une sorte de dépit pour lui défendre d éviter de commander ÏM. de Vendôme , lequel bientôt après parvint à commander lui-même les maréchaux de France, et ceux encore qui longtemps avant lui avoieut commandé les armées. C'est un malheur dans la vie du roi qui a été continuellement en augmentant, que cette grandeur de ses bâtards, et qu'il a enfin portée au comble à la fin de sa vie , dont les derniers temps n'ont été principalement occupés qu'à la consolider, en les rendant puissants et redoutables. Les Suisses, l'artillerie, l'amirauté, les carabiniers, plusieurs réginiens à eux , la Guyenne , le Languedoc , la Bretagne , les rendoient déjà assez considérables ; leur rang, égalé à celui des princes du sang, avoit coûté au roi le renversement des lois et des règles du royaume. Il lui en coûta de plus des démêlés avec des puissances étrangères, et surtout avec Rome, à qui il fallut complaire en choses solides, après avoir lutté longtemps pour obtenir que les ambassadeurs et les nonces rendissent à ces princes les mêmes honneurs et les mêmes devoirs qu'aux princes du sang , et avec les mêmes traitements réciproques. Ce même intérêt éleva les princes étrangers sur les ducs en la promotion de l'Ordre de 1688 , contre le goût du roi et la justice par lui-même reconnue et avouée au duc de Chevreuse , et les a soutenus on mille autres occasions pour les ployer aux bâtards. Cette même considération valut l'incognito si étrange et si nouveau au duc de Lorraine lors de son hommage, dont il essaya si étrangement aussi d'abuser, et cet exemple a acquis le même avantage aux électeurs de Cologne et de Bavière, à la honte de la majesté de la couronne. Le mariage inouï de M. le duc de Chartres, celui de jM. le Duc, ceux ensuite des filles de ces deux mariages avec M. le duc de Berry et avec M. le prince de Conty, ont opéré ce que le roi a vu de ses yeux , qu'excepté son successeur unique , la branche d'Espagne , mais exclue de la succession à la couronne par les renonciations et les traités , et la seule mademoiselle de la Roche-sur-Yon, fille du prince de Conty et de la fille aînée de M. le Prince , il n'y a plus qui que ce soit de la maison royale , ni mâle ni femelle , qui ne sorte directement des amours du roi et de madame de Montespan , et dont elle ne soit la propre mère ou la grand'mère ; et si la duchesse du Maine n'en vient pas elle-même , elle a épousé son fils. C'est un mélange que le roi n'a cessé de faire, qu'il ne l'ait eu porté à ce comble , et ; tandis que le chemina la fortune étoit l'attachement et la protection des légitimés, celle des princes du sang, à commencer par Monsieur, y étoit un obstacle invincible. Tels furent les fruits d'un orgueil sans bornes qui fit toujours regarder au roi avec des yeux si différents les princes de son sang et les enfants de ses amours. Il ne considéra les premiers que comme les enfants de la couronne et de

l'État, grands par là sans lui et par eux-mêmes , tandis qu'il chérit les derniers comme les enfants de sa personne , et qui ne pouvoient être que les ouvrages de la puissance de ses mains. L'orgueil et la tendresse se réunirent en faveur des derniers ; le plaisir de la création l'augmenta sans cesse , et fut sans cesse aiguisé d'un regard de jalousie sur les autres , par leur indépendance naturelle de son concours. Piqué de n'oser égaler la nature , il approcha du moiiis sesbâtardsdes princes du sang par tout ce qu'il leur donna d'abord d'établissements et de rangs ; il tâcha ensuite de les confondre ensemble par des mariages inouïs et multi])liés pour n'en faire qu'une seule et même famille ; son neveu y fut enfin immolé avec la plus ouverte violence; puis, devenu plus hardi à force de crans redoublés, il mit une égalité parfaite entre les princes du sang et ses bâtards; enfin, prêt à mourir, il s'abandonna jusqu'à leur en donner le nom et le droit de succéder à la couronne. Ce ne fut pas tout ; ses soins et ses dernières dispositions pour après lui ne furent toutes qu'en leur faveur. Aliéné avec arttie son neveu le duc d'Orléans, et soigneusement entretenu dans cette disposition , il eut beau lutter contre sa raison , et toutes sortes de raisons eurent beau prendre le dessus au fond de son âiile , malgré tout ce qui avoit été si fortement pratiqué , il ne put résister à ce qu'on extorqua de lui. Il subit le joug qu'il s'étoit mis sur le col et qui lui lit enfin sentir toute sa pesanteui* ; son successeur y fut sacrifié , et autant qu'il fut eu lui son royaume le fut de même. Tout ce qui fut nommé par anticipation pour l'éducation du roi futur, n'eut d'autre motif que l'intérêt des bâtards et rien moins que nul outre. M. du JMaine fut mis à la tête et sous lui le maréchal de Villeroy, l'homme le plus inepte à cet emploi qu'il y eiit peut-être en France. Les horribles preuves que Saumery avoit osé faire eu 1709 de ce qui Se pouvoit attendre de lui, le firent remettre dans la place de sous-gouverneur, dont il s'étoit montré si indigne. Ruffey, homme de qualité distingué et de mérite à la guerre , mais pauvre , de tout temps attaché à !M. du Maine, et ayant tout son bien dans la principauté de Donibcs, fut l'autre sOhs- gouverneur. Le réfete fut choisi de mêrac,?et madame de îMaibteuOn fit son affaire de M. deFi-éjus (Fleury) , et en répondit ; mais avec de tels entours M. du âlaine ne parut pas encore suffisaiiiment assuré ; ce fut à quoi pourvut le codicille qui précéda la mort du roi de si peu de jours. Toute sa maison civile et militaire fut soumise directement à M. du INIaiue et au maréchal de Villeroy sOUS lui , primativement et indépendamment du duc d'Orléans, de façon qu'il n'en pouvoit être reconnu ni obéi en rien , mais les deux chefs de l'éducation en toutes choses, qui devenoieut par là hlaîtres de Paris et de la cour, et le régent sans sûreté et entre leurs mains. Ces précautions parurent encore iusuffisautes si l'on ne pourvoyoit aux cas

qui pouvoient arriver; ainsi M. le comte de Toulouse fut substitué à son frère en cas de mort, et au maréchal de Viileroy le maréchal d'Harcourt dont pareillement madame de Maintenon répondit, lequel par son état apoplectique étoit encore plus inepte que Viileroy, si faire se pouvoit. Le conseil de régence avoit été par le testament nommé et réglé , en sorte que toute l'autorité de la régence fut ôtée au duc d'Orléaos et que ce conseil ne fut presque composé que de personnes à M. du Maine, et desquelles en particulier le duc d'Orléans avoit grand lieu d'être aliéné. Tels furent les derniers soins du roi, et telles les dernières actions de sa puissance et de sa prévoyance ,. ou plutôt de sa foiblesse et des suites de toute sa vie : état déplorable qui abandonnoit son successeur et son royaume en proie à l'ambition sans bornes de qui n'y auroit jamais dii être connu , et qui exposoit l'État aux divisions et aux révolutions les plus funestes, en armant contre le régent ceux qui lui dévoient être le plus soumis, et le mettant dans l'affreuse nécessité de revendiquer son droit et une autorité dont on ne lui laissoit que le vain nom , avec la honte d'une nudité et d'une impuissance entière, et la réalité des plus instants et des plus continuels périls, portés au comble par l'âge où se trouvoient alors tous les princes du sang.

Voilà de quoi la mémoire du roi ne peut être lavée devant Dieu ni devant les hommes ; voilà l'abîme où le conduisit l'orgueil , la foiblesse , une femme obscure , des adultérins auxquels il s'abandonna et qui en abusèrent sans aucune réserve, et xm confesseur au caractère de celui du P. Tellier. Telle fut la pénitence et la réparation publique d'un adultère public si criant, si long , si scandaleux, et les derniers sentiments d'une âme si hautement pécheresse , prête à paroître devant Dieu chargée de plus d'un règne , dont les guerres , les bâtiments , le luxe , les profusions et l'orgueil qui en fut la source et la nourriture avoit consumé au dedans et au dehors tant de millions et de peuples , mis le feu sans cesse dans toute l'Europe , confondu et anéanti tous les ordres de l'État, et réduit le royaume à une misère irrémédiable , et si près de sa perte qu'il n'en fut préservé que par un miracle du Tout-Puissant. Que dire après cela de la fermeté constante et tranquille qui fit admirer le roi dans l'extrémité de sa vie ; car i| est vrai qu'en la quittant il ne regretta rien ; que son égalité d'âme fut à l'épreuve de la plus légère impatience ; qu'il ne s'importuna d'aucun ordre à donner; qu'il vit, qu'il parla, qu'il régla, qu'il prévit pour après lui dans la même assiette qu'un autre très-libre d'esprit auroit pu faire ; que tout se passa jusqu'au bout avec cette décence extérieure, cette gravité , cette majesté qui avoit accompagné les actions de toute sa vie , et qu'il y surnagea un naturel , un air de vérité et de simplicité qui bannit jusqu'aux plus légers soupçons de représentation et de

S8 .lOUiUNAL Dli D VI\(jI:AI'.

comédie. De temps en temps dès qu il étoit libre et dans les deruicrs jours ayant banni [toutes affaires et tous autres soins, Ml étoit uniquement occupé de Dieu , de son salut, de son néant , de ce grand avenir où il étoit si près d'entrer, avec un détachement sans regret , avec une humilité sans bassesse, avec un mépris de tout ce qu'il n'étoit plus, qui forma le spectacle le plus touchant et en même temps le plus admirable, et qui se soutint toujours et le même et tout entier; sentiment de • ses péchés sans la moindre terreur, confiance en Dieu tout entière, le dira-t-on, sans doute, mais toute fondée sur ses miséricordes et sur le sang de Jésus-Christ ; résignation pareille sur son état et sur sa durée, et regrettant de ne pas souffrir. Qui n'admirera une lin si supérieure et en même temps si chrétienne , mais aussi qui si peu instruit n'en frémira ? Pour nous , contentons-nous de trembler et mettons noti'c bouche dans la poussière, sans attenter à ce qui n'appartient qu'au souverain juge des plus grands rois comme des moindres d'entre les hommes , et souhaitons de tout notre cœur que la confiance du roi n'ait pas été trompée ; espérons-le même puisque Dieu avoit mis en lui tant de grand et de bon , même de juste et de bonne volonté , de religion encore jusque dans ses désordres et dans ses abus, et que le triste mélange qui y a surnagé n'a été que l'ouvrage d'autrui et le malheur et la foiblesse si diflicilement inséparables du trône. Achevons ses derniers jours que Dangeau a supprimés (1).

Son extrémité avoit rempli l'appartement du duc d'Orléans , auparavant si vide et si dangereux à fréquenter. La foule y lima les murailles ; on s'y portoit; lui-même en étoit embarrassé, lorsqu'un rayon d'espérance le vida tout d'un coup à n'y pas laisser un seul homme. Au biscuit que le roi mangea , un mieux annoncé avec la pompe du reste de la crainte et de la flatterie détourna pour vingt-quatre heures chacun de chez le duc d'Orléans, et les courtisans se sentoient déjà coupables d'y avoir fait la presse. Leur frayeur fut de peu de durée ; le roi retomba ; en même temps l'appartement désert du duc d'Orléans fut de nouveau rempli. Un empirique qui s'empara du roi fut le signal de sa perte prochaine ; sa grossièreté fit rire quelques-uns de ceux qui eu furent témoins ; mais le faut-il dire et qui le pourra croire ? C'est pourtant une des vérités qui appartiennent le plus à l'histoire, parce que c'est une de celles qui caractérisent le mieux; M. du Maine en fit le soir chez lui parmi ses confidents une scène comique. Il raconta, avec cet art de fine plaisanterie qu'il possédoit excellemment , l'empire que cette espèce de paysan avoit pris sur la médecine, et l'humiliation de

(0 On verra plus loin que Dangeau n'a pas supprimé ces derniers jours, mai- «Iii il en a laissé un récit bien autrement vrai que celui de Saint-Simon.

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Fagou sous lui à bout de son art et de ses espérances-, et les antichambres entendirent les éclats de rire excités par ce récit et en furent indignées. Mais le testament avoit pourvu à tout; le codicille avoit achevé; il ne restoit plus qu'à jouir des effets de l'un et de l'autre , et à'se voir affranchi desennuyeux devoirs. Ces biens étoient imminents; la bienséance suffoquoit tout le jour ; la contrainte a ses bornes et on les franchissoit dans l'intime particulier. Madame de Maintenon, qui n'avoit plus rien à craindre ni à espérer, et de qui toutes les volontés étoient remplies etscellées, s'ennuya d'un mourant qui ne mouroit point. Son assiduité lui devint insupportable ; le roi lui fit un tendre adieu et ajouta que ce qui le consoloit dans une séparation si dure étoit son âge , qui ne lui permettoit pas de le survi\Te longtemps , et qui les rejoindroit bientôt ensemble. Ce n'étoit point du tout le compte de madame de Maintenon ; quelle que fût sa chute, elle vouloit vivre et régner par ses chers bâtards ; elle feignit de ne pouvoir répondre et sortit de chez le roi les yeux fort secs et menée par le maréchal de Villeroy à travers les antichambres sans rentrer chez elle droit au carrosse qui l'attendoit. Elle embrassa le maréchal à la portière et elle s'en alla à Saint-Cyr. C'étoit toujours un carrosse et un attelage du roi qui la menoit partout avec des Kspinets, écuyer de la petite écurie à cheval ; si elle changeoit de lieu, son carrosse menoit ses femmes. Elle demeura à Saint-Cyr tout ce matin-là et le reste de la journée; ce qui fit juger que le roi ne la passeroit pas ; mais s'étant trouvé un peu moins mal, et le lendemain encore, il la demanda plusieurs fois, et parut surpris et peiné de son absence; cela la fit revenir au commencement de l'après-dînée, après avoir couché et dîné à Saint-C>T. On admira une si belle tranquillité et un si beau jugement pour éviter le dernier spectacle, et abréger celui dont elle navoit plus rien à attendre. Le P. Tellicr imita cette conduite ; le roi le demandoit à plusieurs reprises avant qu'il se présentât , puis il n'étoit que des instants auprès de lui , en sorte que Blouin, ^Maréchal et les principaux valets intérieurs, étoient indignés d'un abandon si extraordinaire dans des moments si précieux, et ne se tenoient pas quelquefois de le lui dire, tandis que le curé ne bougeoit du cabinet, mais n'osoit approcher que très-rarement, outrequecétoitun ignorant grossier, très-peu capable d'un tel ministère. Le confesseur avoit tiré tout ce qu'il avoit pu et s' étoit fait nommer sous-précepteur et confesseur du roi futur. 11 n'étoit plus temps de rien obtenir pour sa compagnie, ni pour leurs disciples. Il avoit pressé plusieurs fois la distribution d'un grand nombre de bénéfices, dont plusieurs fort considérables, qui vaquoient; le roi avoit tenu ferme à répondre qu'il ne vouloit pas se charger de ce poids-là déplus, si prêt de paroître devant Dieu, tellement que le bon père s'occupoit de soins qui lui étoient plus utiles que l'assiduité de son ter-

ribic emploi, et ces soins emportoient son temps et ses pas. 11 s'en comptoit d'autant plus libre, qu'aidé de madame de Maintenon, il avoit paré un grand coup , et s'en étoit mis en repos. Dangeau l'indique ; mais sa tremblante politique l'a bien gardé de raconter ce fait si curieux dont il n'a donné que la date et l'entrée (1). C'est le discours fameux , mais terrible , du roi aux deux cardinaux ; Si de tels ouvriers connoissent quelque cbose de terrible! Après qu'eu leur présence et de ce qu'il y avoit là de son sang , et de courtisans intérieurs, et de valets avec le Tellier et madame de Maiiitenoii, le rbi se fut expliqué sur sa foi et sur les sentiments dans lesquels il nlouroit : « IMessieurs les cardiuaux , ajouta-t-il , en regardant Rohan et Bissy, vous savez que ce n'a été que par vos conseils que je me suis conduit dans l'affaire de la Constitution ; je suis un ignorant sur ces matières , et j'ai cru ne pouvoir mieux faire^ pour ma conscience, que de m'abandonner entièrement à vous. Vous savez que ça été avec une entière confiance ; que je n'y ai rien fait que ce que vous avez voulu, et que j'y ai fait tout ce que vous avez voulu. Si j'ai fait trop ou trop peu j'en demeure déchargé sur vos conscieuces , et c'est à vous à éh répondre à Dieu pour moi. » La réponse des cardinaux ne fut que sécuflté et louange ; mais les spectateurs furent épouvantés. Fagon, tout baissé et toUt courtisan qu'il étoit, et Maréchal, dont l'âme étoit toujours di-oitë, sie taisoieut en se regardant, et entendirent que le roi reprit que poUr le cardinal de Noailles, Dieu lui étoit témoin qu'il ne le haïssoit point et qu'il avoit toujours été fâché de ce qu'il avoit cru devoir faire à son égard . Là-dessus, ces deux hommes se demandèrent entre haut etbassionlaisseroitmourir le roi sans voir son archevêque , et sans marquer par là réconciliation et pardon ; que c'étoit un scandale nécessaire à lever. Le roi les entendit et reprit la parole pour déclarer que non-Seulement il ne s'y sentoit pas de répugnance, mais qu'il le désiroit. Ce mot interdit fortement les deux cardinaux , madame de IMaintenon surtout , et le Tellier bien davantage. Un retour de confiance dans le roi , un autre de générosité et de vérité daus le pasteur les intimidèrent dans ces moments où le respect et la crainte fuient si loin devant des considérations plus preignantes [sfc]. Le silence régnoit ; le roi l'intetrompit pour ordonner au chancelier Voisin d'envoyer sur-le-champ à Paris chercher le cardinal de Noailles, si ces messieiu's (regardant les deux cardinaux) jugeoieut qu'il n'y eût pas d'inconvénient. Ils se regardèrent, puis s'éloignant avec madame de Maintenon, Voisin et le Tellier, celui-ci cria tout bas, Bissy l'appuya, madame de Maintenon fut de leur avis, que la

(I) Saint-Simon n'a pas connu le mémoire écrit par Dangeau en ilohors de son journal et l'ignorance de ce document jointe à la lacune du journal lui fait hasarder des assertions dont le récit de Dangeau montrera toute la légèreté.

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chose étoit dangereuse. Rohan, plus doux, et Yoisiu se taisoient; enfin il fut conclu qu'ils finiroient la scène comme ils l'avoient commencée et soutenue, en trompant le roi et se jouant de lui. Ils s'en rapprochèrent et lui firent entendre, à travers force louanges , qu'il no falloit pas exposer la bonne cause au triomphe de ses ennemis , et à ce qu'ils sauroient tirer d'une démarche qui ne partoit que de la bonne volonté du roi et d'un excès de délicatesse de conscience ; qu'ainsi ils persistoient bien à approuver que le cardinal de Noailles eût l'honneur de le voir, mais à condition qu'il accepteroit la Constitution et qu'il en douneroit sa parole. Le roi, encore en cela, se.'soumit à leur avis, niîtls sans raisonner , et le chancelier écrivit dans le moment en conséquence , et dépécha au cardinal de rs'oailles , dès que le roi eut consenti. Les cardinaux flattèrent le roi de la grande œuvre qu'il alloit opérer, ou en ramenant le cardinal de Noailles , où en manifestant par son refus son opiniâtreté invincible à troubler l'Église, et son ingratitude consominée pour un roi à qui il devoit tout, et qui lui tendoit ses bras mourants. Le cardinal de Noailles fut pénétré de douleur de ce dernier excès de l'artifice; il avoit tort ou raison devant tout parti sur l'affaire de la Constitution ; mais , quoi qu'il eu fût , l'événement de la mort instante du roi opéroit [-il ] quelque chose sur la vérité de cette matière, et pouvoitil opérer un subit et total changement d'opinion ? Rien de plus touchant q ue la conjoncture , mais rien de plus étranger à la question ; rien aussi de plus odieux que ce piège qui, par rapport au roi, de l'étal duquel ils achevèrent d'abuser si indignement, et par rapport au cardinal de Noailles qu'ils voulurent brider ou noircir si grossièrement , émut tout le public contre eux avec d'autant plus de violence que l'extrémité du roi donna cours h la liberté que sa terreur avoit si longtemps retenue captive. ]Mais quand on sut le détail et de l'apostrophe du roi aux deux cardinaux sur le compte qu'ils auroieut à rendre pour lui de tout ce qu'il avoit fait sur la Constitution, et le détail de ce qui s'étoit passé là même tout de suite sur le cardinal de Noailles , l'indignation générale rompit les digues et ne se contraignit plus. I( n'y eut personne au contraire qui blâmât et qui ne plaignît le cardioal de Noailles, dont la réponse à Voisin fut en peu de mots un chef-d'œuvre dereligion, de douleur et de sagesse. Ou ne peut trop louer les dispositions que le roi fit paroître pour le cardinal de Noailles , si l'on considère l'art , l"adresse, la longue persévérance et le ménagement continuel des occasions qui naissoient sans cesse, par lesquelles madame de Main tenon et ces bourreaux de la conscience du roi noircissoient auprès de lui ce qu'ils lui donnoient comme ingratitude, révolte, insolence et spectacle de résistance à sou maître et à sou bienfaiteur, a qui des deux seroit le plus fort. On perdra encore beaucoup h son égard des sentinîents de sa conduite tyramiique et barbare dans l'affaire de la

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Constitutiou , si on réfléchit à ce qu'il en attesta ces cardinaux devant Dieu. Ils se changeront aussi en compassion de son ignorance et de ses pernicieux choix, et ils s'accumuleront comme des brasiers ardents sur la tête des deux Kniinences et de la vieille Maintenon, séduite et gouvernée par le Bissy.

On ne pourra refuser d'être touché du tranquille courage ave« le quel ce roi toujours entier console ses valets , et leur demande si c'est donc qu'ils l'ont cru immortel ; mais qui ne fondroit en larmes, quand leur parlant une de ses dernières nuits de je ne sais quel fait : <i Du temps que j'étais roi, » dit-il , et du même ton et sans chercher à .rien dire; mais sans regret, mais sans foiblesse, mais pénétré de la vérité de sou État préseul, et pénétré en même temps de détachement, de dénûment, d'abandon, de solitude et du néant de tout ce à quoi il ne tenoit plus. Rien de plus simple et de plus court que son adieu à sa famille , ni de plus humble , sans rien perdre de la majesté , que son adieu aux courtisans, plus tendre encore que l'autre. Ce qu'il dit au roi futur a bien mérité d'être recueilli , mais afûché depuis avec trop de reste de flatterie , dont le maréchal de Yilleroy donna l'exemple en le mettant à la ruelle de son lit (1). Le roi parlant à son successeur, de ses guerres et de ses bâtiments , voulut apparemment omettre ses funestes amours , article plus en sa place à lui que tous les autres; mais comment en parler devant ses bâtards , et en consommant leur formidable grandeur ! Jusque-là , rien que d'admirable , rien que d'une élévation véritablement chrétienne et royale , si l'on en excepte cette étrange omission ; mais que dire de ses discours à son neveu le duc d'Orléans qu'il rassure sur ses dispositions qui en même temps l'égorgeoient et le déshonoroicnt , qu'il caresse, qu'il loue, à qui il recommande son arrière-petit-fils, son successeur, et son royaume, à qui même il renvoie pour des ordres comme à celui qui alloit seul gouverner, qu'autant qu'il est en lui il l'a mis hors d'état de les gouverner. Kst-ce artifice, est-ce tromperie, est-ce dérision jusqu'en mourant? Loin de nous cette horrible pensée au milieu de si grands traits. Le roi se répondoit à lui-même. Il répondoit à Timpuissauce de l'effet de ce qui lui avoit été extorqué , et que sa foiblesse lui avoit arraché malgré lui. Disons plus; il ne douta point, il espéra peut-être qu'un testament inique et scandaleux , propre à mettre le feu dans sa famille et dans le royaume, tel enfin qu'il n'avoit osé en révéler le secret , ne trouveroit pas plus d'appui que le testament du roi son père , si sage , si

(1) Voir la notice fh> M. Le Roi sur les dernières paroles adressées pai Louis XIV à son petit-fils dans les Mémoires de la Société des sciences morales, lettres et arts de Seine-et-Oise.

juste, si sensé, si posé^ et rendu public par lui-même avec un général et véritable applaudissement. Tout ce que le roi avoit senti de violent en faisant le sien, tout ce qu'il eu avoit dit en énigme, mais si amère, ou le remettant aux gens du parlement , et en en parlant le premier et d'excès de plénitude à la reine d'Angleterre, ce codicille monstrueux nouvellement arraché presque à ses derniers moments, ce tout ensemble le rassura contre un amas si concerté de tant d'iniquités colorées ; mais si mal qu'elles sautoient aux yeux , il n'avoit jamais cru, comme il s'en étoit expliqué, qu'il en pût subsister aucune. Il s'en flatta eu ce moment plus que jamais pour se rassurer, et il parla à son neveu comme fortement rempli de cette pensée ; et devant et après ce codicille , il le regarda en effet comme l'administrateur du roi futur et du royaume, et lui parla eu ce sens. C'est au moins' ce qu'on doit présumer.

Les derniers jours, c'est-à-dire depuis le 26 août , il ne vit plus que ses médecins en très-petit nombre , son confesseur, les plus intimes ou nécessaires valets , madame de IMaintenon , IM. du IMaiue , peu i\I. le comte de Toulouse, et point ou presque point le maréchal de Villeroy et le chancelier Voisin, qui se tenoient dans le cabinet près de sa chambre , et dans un autre plus éloigné , les grandes entrées et les secrétaires d'État , tantôt les uns tantôt les autres. Le duc d'Orléans se présenta toujours avec grande circonspection pendant toute la maladie , et daus ces derniers jours il se tenoit des moments à diverses reprises dans ces cabinets , et se présentoit un instant par jour au plus sur le pas de la porte du cabinet daus la chambre. Ou oublia dès l'entrée de ces derniers jours de faire dire la messe; Charost, capitaine des gardes, eu fit souvenir. Il en étoit encore heure ; on le proposa au roi qui témoigna que ce lui seroit une grande consolation, et il l'entendit depuis le peu de jours qu'il vécut avec une grande présence d'esprit.

Telle fut la fin de ce grand roi, si redouté partout, mais dont on ne se peut cacher qu'il mourut eutré les bras de ses bâtards et de leur vieille gouvernante qui s'enfuit aussitôt à Saint-Cyr, d'où elle n'est jamais sortie , pas même pour un moment depuis. Mais qui pourra ne pas s'étonner au dernier point de la paisible et constante tranquillité de ce roi mourant , et de cette inaltérable paix sans la plus légère inquiétude parmi tant de piété et une application si fervente à profiter de tous les moments. Les médecins prétendent que la même cause qui amortit et qui ôte même toutes les douleurs, qui est un sang entièrement gangrené , calme aussi et anéantit toutes celles du cœur et les agitations de l'esprit et de l'àme; et il est vrai que le roi mourut de cette maladie. D'autres en ont donné une autre raison, et ceuxlà étoient dans l'intrinsèque de la chambre pendant cette dernière

maladie. Les jésuites ODt constapiment des laïques de tous états et même mariés , qui sont de leur compagnie ; ce fait est certain. Tel étoit lAL des loyers , secrétaire d'État sous Louis XIII et quantité d'autres gens bien connus. Ces agrégés font les mêmes vœux des jésuites en ce que leur état permet , c'est-à-dire d'obéissance au général et aux supérieurs de la compagnie sans restriction. Ils sont obligés de suppléer aux deux autres par toute la protection et par tous les services qu'ils doivent aveuglément à la compagnie , et surtout par une soumission sans bornes aux supérieurs et à leur confesseur. Ils doivent être exacts à de légers exercices de piété, que leur confesseur ajoute à leur temps et à leur esprit, et qu'il simplifie comme il veut. La politique a sou compte par le secours assuré de ces auxiliaires cachés , à qui ils font bon marché du reste ; mais il ne se doit rien passer dans leur âme ni quoi que ce soit qui vienne à leur connoissance qu'ils ne le re^■èleut à leur confesseur, et pour ce qui n'est pas du secret de la conscience , aux supérieurs si le confesseur le juge à propos , et ils doivent aussi se conduire en tout suivant les ordres du confesseur et des supérieurs avec une soumission sans réplique. On a prétendu que le P. Tellier avoit inspiré au roi longtemps avant sa mort de se faire agréger ainsi à la compagnie ; qu'il lui en avoit vanté les privilèges certains pour le salut, les indulgences plénières qui y sont attachées , et qu'il l'avoit persuadé que quelques crimes qu'on eût commis , et dans quelque difûculté qu'on se trouvât de les réparer par la pénitence , cette profession secrète lavoit tout et assuroit infailliblement le salut, pourvu qu'on fût fidèle à ces vœux; que le général de la compagnie , du consentement du roi , fut admis dans ce secret; que le roi en fit les vœux entre les mains du P. Tellier; que dans les derniers jours de sa vie on les entendit tous deux , l'un s'appuyer, l'autre fortifier sur ces promesses ; qu'enfin le roi reçut de lui la dernière bénédiction de la compagnie comme un des religieux ; qu'il lui fit prononcer des formules de prières qui n'en laissoient point douter et qu'on entendit en partie , et qu'il lui en avoit donné l'habit ou le signal presque imperceptible , comme une autre sorte de scapulaire qui fut trouvé sur lui. Enfin la plupart se sont persuadés , que cette pénitence faite aux dépens d'autrui , des huguenots , des jansénistes, des ennemis des jésuites ou de ceux qui ne leur furent pas abandonnés , des défenseurs des droits des rois et des nations , des canons de la hiérarchie contre la tyrannie et les prétentions ultramontaines, et cet attachement pharisaïque à la loi extérieure et à l'œuvre de la religion , ont formé cette sécurité surprenante dans ces terribles moments, oià disparoît si ordinairement celle qui, fondée sur l'innocence et la pénitence fidèle , semble le plus solidement devoir rassurer. Droits terribles de la science de tromper et de fiatter, qui se soutiennent tous entiers jusqu'au tombeau et qui en savent dériver

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jusqu'à l'eptrée des p|us ^om pt des plus rares apanages de la sainteté, iion-seulement la plus certaine, mais encore la plus exquisemeut favorisée. Arrêtons ici une foule de réflexions et contentons-nous, pour les autres , de leur laisser celle que doit fournir l'art incomparable de l'invention de ces jésuites laïques , et de tous les usages qui s'en présentent à tirer am jésuites.

Mercredi 14, à Versailles. — Le roi tint le conseil d'État , mangea gras et soupa à son petit couvert. Il a des douleurs à la cuisse et à la jambe qui l'empêchent de marcher; il se fait porter dans un fauteuil. Il passa l'après-dinée chez madame de Maintenon , où il joua avec les danses et où il y eut grande musique. Le soir, il soupa à neuf heiu-es; les courtisans le virent à son souper. Les princes et les princesses l'attendoient dans son cabinet, où il entra après son souper et se coucha un peu après dix heures. — Madame la princesse des Ursins partit de Paris ; elle a pris congé de tous ses amis comme une personne qui ne compte pas de les revoir. Ses deux neveux la conduisent jusqu'à sa première couchée, qui esta Essonne. — Le duc de Tursis vint la semaine passée à Marly comme le roi lui avoit permis d'y venir quand il voudroit, et le maréchal de Tessé, comme général des galères, lui fit prêter à genoux le serment de lieutenant général des galères.

Jeudi 15, à Versailles. — Le roi dormit assez mal jusqu'à trois heures et but plusieurs fois , car il est toujours fort altéré ; il dormit assez bien depuistrois heures jusqu'à dix. Il entendit la messe dans son lit, et après la messe il parla à M. le chancelier et puis à M. Desmaretz, et ensuite à M. de Pontchartrain . Il paroit assez tranquille; cependant il souffre toujours de sa sciatique. Il dina dans son lit à une heure, mangea d'assez bon appétit, se leva à cinq heures et se fit porter chez madame de Maintenon, où il y eut petite musique. Il en revint à neuf heures , soupa dans sa chambre, où tous les courtisans le virent, et après souper entra dans son cabinet, où il vit les princes

et les princesses, et se coucha à dix heures. — On mande de Paris que le président de Maisons est très-dangereusement malade.

Vendredi 16, à Versailles. — Le roi fut encore fort inquiet dans son lit jusqu'à trois heures du matin et but plusieurs fois; mais depuis trois heures jusqu'à six il dormit fort tranquillement. 11 fit entrer dans sa chambre à onze heures , entendit la messe dans son lit , y dîna à une heure , se leva aussitôt après, et donna audience dans son cabinet à l'envoyé de Wolfenbuttel, etpuis se fit porter chez madame deMaintenon, où il joua avec les dames, et le soir grande musique. Il se trouva un peu soulagé de sa sciatique, mais il est toujours altéré, et cette altération fait croire à beaucoup de gens qu'il pourroit bien avoir un peu de lièvre les nuits. Il ne veut point qu'aucun médecin couche dans sa chambre ; on espère pourtant qu'il y consentira par complaisance pour les personnes qui l'en prient.

Samedi 17 , à Versailles. — Le roi passa la nuit jusqu'à quatre heures dans une assez grande inquiétude, fort altéré et buvant souvent, mais depuis quatre heures jusqu'à dix il dormit tranquillement. Il entendit la messe , et tint le conseil de finances dans son lit; il s'habilla à une heure, dina à son ordinaire. Tous les courtisans entrèrent à son dîner, et après diner il donna audience dans son cabinet au général de l'ordre de Sainte-Croix de la Bretonnerie (1), et puis passa chez madame de Maintenon dans sa chaise à roulette, et y travailla avec M. le chancelier. — L'abbé Reverseau, aumônier de Saint-Roch, grand amateur de nouvelles et qui étoit assez aimé de beaucoup de courtisans, et à qui le roi a donné deux petites abbayes, a, dit-on, écrit quelque chose qui a déplu ; on lui a donné ordre de vendre sa charge et de s'éloigner de la cour de trente lieues.

(l) Mathias (iitrfin, Lû'gtois.

Dimanche 18, à Versailles. — Le roi passa la nuit fort doucement. Il avoit permis à M. Fagon de coucher dans sa chambre, ce qu'il n'avoit point encore voulu permettre dans celte maladie-ci ; il ne lui a trouvé ni fièvre ni émotion; son altération est fort diminuée. Il entendit la messe dans son lit, tint leçon seil d'État devant et après son diner, travailla ensuite avec M. Pelletier, et puis passa chez madame de Maintenon, où il y eut musique , revint chez lui à neuf heures , soupa dans sa chambre, où tous les courtisans entrèrent, et se coucha à dix heures, après avoir vu les princesses dans son cabinet. — Toutes les compagnies de gendarmerie qui sont arrivées ici ou aux environs sont obligées à plus de dépenses que dans leurs quartiers; le roi fait donner sept sous par jour d'augmentation à chaque gendarme; il compte de les voir mercredi. — Le comte de Ribeira , ambassadeur extraordinaire de Portugal, fit son entrée à Paris, qui fut la plus magnifique qu'on eût vue depuis longtemps; il jeta même au pefiple beaucoup de médailles d'argent et quelquesunes d'or. Il devoit avoir son audience mardi, et le roi Fa remis à huit jours.

Lundi 19 , à Versailles, — Le roi passa la nuit avec un peu d'agitation jusqu'à trois heures; depuis trois heures jusqu'à dix il dormit tranquillement. 11 travailla l'aprèsdlnée avec M. de Pontchartrain. Il verra la gendarmerie mercredi, de dessus son balcon. Le voyage de Fontainebleau est rompu, et le roi a eu la bonté de plaindre les pauvres gens de Fontainebleau, qui perdent beaucoup à ce cliangement-là. Le roi passa chez madame de Maintenon à six heures, où il y eut petite musique. La sciatique tourmente toujours le roi ; M. Fagon a envie de lui faire venir des eaux de Bourbonne , mais cela n'est pas encore bien résolu. M. Fagon est persuadé que le roi n'a point de fièvre, mais Maréchal et quelques autres croient qu'il en a un peu la nuit. *

Mardi 20, à Versailles. — Le roi a mieux passé la nuit

que les précédentes, et n'a bu que trois fois; il a travaillé le matin avec M, le chancelier, après avoir entendu la messe dans son lit, comme il l'entend depuis quelques jours. Il vit peu de gens à son diner, mais il y fit entrer les ambassadeurs; le mardi est le jour que les ambassadeurs viennent ici. Il tint le conseil de finances après son dîner, et travailla ensuite avec M. Desmaretz, et puis il envoya dire à madame de Maintenon de passer dans sa chambre. Sa jambe lui fait beaucoup moins de mal quand il est dans son lit, et après l'avoir bien frottée, on met des linges dessus qui rempêchent de s'habiller. Madame de Caylus et madame de Dangeau furent assez longtemps dans sa chambre avec madame de Maintenon , et il leur parut fort tranquille ; il nous parut de même à son souper. Il se leva en robe de chambre pour se mettre à table , passa ensuite dans son cabinet pour voir les princesses , demeura un quart d'heure avec elles, et se coucha à dix heures. — M. de Grisenoy, maître des requêtes et frère de Chauvelin , l'avocat général qui vient de mourir, a l'agrément pour remplir cette place ; il a beaucoup d'esprit et de capacité , mais sa famille craint pour sa santé dans cette charge. — M. Amelot a envoyé ici M. Amelot de Chaillou, son parent proche, qui étoit avec lui à Rome ; il descendit chez M. le chancelier, chez qui MM. les cardinaux de Rohan et de Bissy allèrent un peu après. On ne sait point encore quelles nouvelles il a apportées. — M. Fagon a prié le roi de trouver bon que des médecins que l'on fait assembler, et de la cour et de Paris, pussent avoir l'honneur de le voir et d'examiner son mal. S. M. y avoit quelque répugnance, maisil s' estrenduaux instances qu'on lui en a faites.

Mercredi '21 , à Versailles. — Le roi passa la nuit encore mieux que la dernière. Il vit quatre des médecins qui sont ici assemblés; il en verra demain quatre autres, et ils sont tous du même avis sur le rapport qui leur a été fait du mal du roi et de la conduite que Ton doit avoir

dans cette maladie. Ils lui ont lait prendre de la casse, qui a plus opéré qu'ils ne l'espéroient, carie remède étoit fort doux et n'a pas laissé de le purger trois fois, [ce] qu'ils regardent comme une très-bonne marque. Le roi garda son lit tout le jour; il a remis la revue delà gendarmerie à vendredi, à cause delà casse qu'il a prise. Il tint le conseil d'État après dîner et puis travailla avec M. le chancelier, et à sept heures madame de Maintenon et les dames entrèrent chez lui, où il y eutgrande musique. Il se leva à neuf heures, en robe de chambre, pour souper, passa dans son cabinet pour voir les princesses, où il demeura jusqu'à dix heures, et puis se coucha.

Jeudi 22, à Versailles. — Le roi ne dormit pas trop bien jusqu'à trois heures, mais depuis trois heures jusqu'à dix il a dormi fort doucement. Il a vu à son réveil les quatre médecins qu'il n'avoit pas vus hier, qui sont Géli , Dumoulin , Falconnet le fils et le médecin de la Charité. Il y a quelques-uns de ces médecins qui croient qu'il a eu de la fièvre la nuit ; ils sont tous d'accord sur les remèdes qu'on lui donnera. Son mal de jambe est ce qui le tourmente le plus. Il prit sur les sept heures du soir un verre de quinquina dans de l'eau, et on commencera cette nuit à lui faire prendre du lait d'ànesse. Il n'a pas pu voir la gendarmerie de dessus son balcon, parce qu'il ne sauroit s'habiller, à cause de tous les linges dont sa jambe est enveloppée. — M. le président de Maisons mourut le soir à Paris; une heure avant qu'il mourut les médecins le croyoient hors de danger. Il est regretté universellement dans la cour et dans Paris. — M. le duc du Maine fit la revue de la gendarmerie, qu'il trouva d'une beauté étonnante ; il en rendit compte au roi à son retour, qui dit le soir aux courtisans qui étoient à son souper : (( Le duc du Maine m'a rendu un compte magnifique de la gendarmerie. » Monseigneur le Dauphin vint le matin chez le roi après la messe , et lui demanda la permission d'aller l'après-dinée voir la gendarmerie après la revue de M. du

Maine. Il étoit habillé en officier de gendarmerie, et le roi le trouva très-joli. Après quMl eut sa permission du roi, il passa chez M. le duc d'Orléans, à qui il avoit promis de Tavertir quand il auroit sa permission. Il partit d'ici à trois heures et demie; M. le duc d'Orléans arriva un moment avant lui, et quand les compagnies passèrent devant monseigneur le Dauphin , M. le duc d'Orléans le salua à la tète des gendarmes d'Orléans, et toute la gendarmerie marqua une grande joie de passer devant le Dauphin et de le voir en habit d'uniforme *. Le roi, hier à son coucher, donna ordre à M. delà Rochefoucauld de lui faire voir des habits pour choisir celui qui lui conviendra en quittant le deuil, et M. de la Rochefoucauld avertit les courtisans, qui ont quitté le deuil aujourd'hui.

*Les deux dernières actions du roi furent pour ses bâtards , ainsi que furent ses dispositions dernières, pour qu'il ne manquât rien à sa consommation pour eux. La première fut un orore , l'autre une grâce. L'ordre vint à l'occasion de la gendarmerie, que le roi avoit fait venir des frontières autour de Versailles pour la voir. N'en ayant plus la force et méditanttout pour M. du Maine, il le traita comme David lit Salomou quand il le voulut faire connoître son successeur ; il lui ordonna d'aller tenir sa place , et à ce corps d'élite de le reconnoître comme lui-même. M. du Maine en alla donc faire la revue, y donner tous les ordres , se faire rendre compte de tout, et en recevoir tous les honneurs. Pour que rien ne manquât à son triomphe, le roi voulut que le Dauphin vît en cette occasion pour la première fois des troupes, pour l'accoutumer à les voir sous M. du Maine. M. le duc d'Orléans , qui y avoit des compagnies , avoit par cela même un titre particulier pour cette fonction , sans parler de celui de sa naissance et de l'état si menaçant du roi. 11 alla à la revue; tout y courut à lui; il renvoya tout à M. du Maine , et déclara qu'il n'étoit là que comme un simple capitaine de gendarmerie pour faire sa cour à M. le Dauphin. iM. du Maine pâlit eu voyant le duc d'Orléans; il se trouva confondu. Tous deux y sentirent les prémices de ce qui les attendoit ; les troupes furent frappées du contraste , et le public s'en expliqua avec indignation.

VenâreJi'23, à Versailles. — Le roi passa la nuit assez doucement ; il travailln le matin avec le P. le Tellier. Sa

jambe l'incommode; il y sent toujours des douleurs; et comme elle est fort enveloppée de linges, cela empêche le roi de s'habiller. Une verra point lagendarmerie, quoiqu'il en eût grande envie; il la renvoie dans leurs quartiers en Normandie. Le roi dîna debout^ en robe de chambre; il fut assez gai à son dîner, et badina fort avec moi sur des plans que madame de Dangeau lui a fait voir de ce qu'elle veut faire faire à Dangeau. Madame de Maintenon passa l'après-dlnée chez lui avec les dames; les courtisans le virent à son souper, puis il passa dans son cabinet, où il vit les princesses, et se coucha à dix heures. — M. d'An tin apprit le matin au roi la mort de M. de Maisons, et M. du Maine lui parla fortement ensuite en faveur du fds de M. de Maisons*. M. le chancelier vint à midi chez le roi, le trouva si bien disposé à la grâce qu'on lui demandoit qu'il accorda sur-le-champ la charge au fils quoiqu'il n'ait pas dix-sept ans. M. deNicolaï, son oncle, l'avoit amené le matin chez M. le chancelier, et il remercia le roi en sortant de son dîner.

* La grâce (1) fut la charge de président à mortier de.Maisons, qui vcnoit de mourir, donnée à son fils, âgé à peine de dix-sept ans, à la prière du due du JMaine. Ce prince avoit un grand intérêt à se faire des créatures dans le parlement et à flatter toute cette compagnie. Rien ne pouvoit lui être plus agréable que cet extraordinaire bienfait, ni plus utile à M. du Maine que de le procurer; c'est ce qui le fit accorder au moment qu'il le demanda : mais il est à propos de dire un mot ici de ces Maisons. Le véritable et court historique a plus de poids que le plus fort sermon, et se présente bien en cadence ici avec l'anéantissement des grandeurs les plus superbes et les plus solidement et longuement éclatantes.

Le président de Maisons étoit petit-fils du surintendast des finances , qui bâtit le superbe château de Maisons, à la porte de Saint-Germain, avec toutes les singulières beautés qui l'accompagnent et qui font encore l'admiration des étrangers. Il ne demeura pas longtemps aux finances , et il dit aussi plaisamment qu'insolemment, en parlant de la cour, qu'ils n'avoient jamais plus mal fait de le chasser que lorsqu'il avoit bien fait

(1) Voir l'addition précédente.

ses affaires et qu'il s'alloit mettre à bien' faire] les leurs. Son fils fut président à mortier, très-vénal et très-décrié pour ses injustices, ses débauches et une madame Bailly qu'il entretenoit chez lui publiquement , après avoir chassé de chez lui sa femme , qui avoit du mérite et de l'esprit, et qui étoit Fieubet. Les plaideurs alloient à découvert traiter avec la Bailly, qui rendoit d'autant plus dangereusement la justice, que Maisons, comme l'ancien des présidents à mortier, tint longtemps les audiences de l'après-dînée. Son fils, président à mortier', est celui dont il s'agit ici. Leur nom étoit Longueil, qui étoit d'une trèsancienne noblesse de Normandie , illustre par ses emplois militaires et restée seule de ces familles militairement nobles de toute ancienneté, qui quittèrent l'épée pour l'écritoire lorsque les parlements devinrent continuels, et qu'on n'en changea plus les membres à chaque fois qu'on le tenoit. Cette curiosité historique mèneroit trop loin à retracer. Cependant il se trouvoit bien des gens qui prétendoient que c'étoientî des paysans du lieu de Longueil, qui en avoient pris le nom , et que n'y ayant plus personne de cette famille , ceux-ci s'en étoient dits depuis leur élévation dans la robe et les finances. Ce qui est vrai c'est que la terre de Longueil n'étoit point à eux , et que ce n'est que le fils de celui dont ou parle qui a trouvé le moyen de l'acheter. Quoi qu'il en soit de l'origine , Maisons , dont il s'agit ici , étoit im homme bien fait, de beaucoui^ d'esprit et d'une ambition sans bornes. Sa femme , sœur de la maréchale de Villars , n'avoit pas moins d'ambition que son mari ; c'étoit une beauté épaisse, qui avec uue parole pesante se piquoit de politique et ne manquoit ni de sens ni d'esprit. Elle eut des adorateurs et quelque chose de plus, qui tous furent les meilleurs amis du mari , avec qui cette galanterie ne l'empêcha jamais d'être toujours intimement , et ce qui est fort extraordinaire , le mari n'en encourut presque point de ridicule. Onvoyoit assez ce qui en étoit; mais il y avoit uue écorce de décence ; et si une femme de la ville , et dans des temps tranquilles, eût pu faire l'amour avec dignité et par politique , c'étoit précisément ce que celle-ci eût fait. Ils étoient de part et d'autre fort riches; ils aimoient à vivre magnifiquement. Le mari aimoit la dépense; la femme, naturellement avare , ne le montroit que dans le fond du domestique ; la vanité surmontoit ; elle aimoit à tenir une grande maison. La leur à Paris , qui étoit fort belle et magnifiquement meublée, fut d'abord ouverte à ce qu'il y avoit de meilleur à Paris dans la robe , où INLnisonsse fit un capital de se faire aimer, considérer et compter. Quoique peu formé en savoir, il y réussit par cette conduite, soutenue d'une grande assiduité au Palais et du soin de se rendre superficiellement habile dans son métier. De là s'élargissant dans un meilleur monde, que sa femme altiroit plus que lui , il sut y être de bonne compagnie, sans être déplacé comme le premier pré-

AOUT 171o. 103

sident , et le mérite d'une table nombreuse et délicate rassembla chez lui l'élite de Paris en tous genres. Le voisinage de la cour, qu'il avoit à Maisons , où il nienoit toujours beaucoup de monde de Paris , lui donna la facilité d'y faire filer la cour, et de là de voir chez lui à Paris les mêmes gens de la cour qu'il avoit vus à Meudon. Il savoit discerner et trier, et il ne vouloit que le bon ou le solide, sans être la dupe du nombre ni des oisifs ; d'autre part , les courtisans les plus considérables n'étoient pas indifférents à se lier avec un magistrat supérieur, qui avoit autant de talent et de crédit dans le parlement que celui-ci , et avec qui de plus ils trouvoient pour les lieux , la chère , la conversation et l'amusement, tout ce qu'ils pouvoient désirer, outre ce qu'ils s'en proposoient de solide. La morgue présidentale y cédoit au be' air, à l'air du monde dans le mari et dans la femme , et comme leur but étoit l'ambition , les personnes distinguées par leur qualité ou par leur poids y trouvoient des déférences très-marquées et presque des respects. L'union de ce ménage toujours constante , le maintien de la femme et de ceux qui étoient le mieux avec elle , étoit toujours si bon en public , que sa galanterie n'éloigna aucune femme de chez elle. Sa politesse à rechercher celles qui lui faisoient honneur ou qui lui pouvoient être utiles, et à vivre et à se conduire avec elles, lui étoit un autre mérite, qui lui réussit toujours, et tout étoit compassé entellesorte qu'il ne resta chez eux nulle trace de présidence ni de bourgeoisie , et qu'avec l'air de la maison d'un grand seigneur, il n'y eu eut aucun d'insolence , ni de cette rebutante fatuité dont l'opulence et le mélange de la robe avec le grand monde et la cour se sait si difûcilement garantir. Madame de Maisons comprit que sa maison [étoitj sa force , son asile, son chemin; ce fut aussi où elle se concentra sans courir les visites et encore moins les parties au dehors, sinon par la plus nécessaire bienséance du commerce. M. de Maisons sentit que la magistrature étoit son essence, et son premier bien d'y être estimé , aimé, considéré ; que le reste, quoique très-utile, n'étoit qu'un nécessaire éloigné , qui ne pouvoit devenir décisif qu'autant qu'il se trouveroit porté par son propre métier : il se conduisit en conséquence. Il alloit tous les dimanches et quelques fêtes à Versailles , y cultiver sa considération et ses amis , les étendre peu à peu , lier des parties pour Maisous ou pour leur donner à souper à Paris ; mais jamais ne couchoit à Versailles ni ne sortoit des bienséances de son état. Il se fit de la sorte beaucoup d'amis considérables ; il sut se lier avec les princes du sang et avec les bâtards sans s'attacher assez aux uns ni aux autres pour ne se pas faire un démérite des uns auprès du roi , ni des autres auprès des princes du sang , vers qui toutefois il marchoit plus à découvert qu'avec les autres, parce qu'il sentoit le futur, et qu'il ne prevoyoit pas que leur mort et l'âge de ce qu'ils laisseroient donneroit

104 JOURTsAL Dli UANGKAL'.

champ libre aii\ bâtards. Los parties do Maisons et les beautés de ce lieu, mais bien davantage la liaison de M. du ÎMaine, qui paroissoit peu, mais dont le roi lui savoit gré, lui procuroieut toujours quelque mot toutes les fois que le roi le voyoit; cette distinction le relevoit d'autant plus qu'il se mesuroit fort et ne couroit point après. Le voisinage de ïMarly lui procura la permission d'y aller de ^Maisons faire sa cour quelquefois, sans demander, mais sans y coucher, et sa sobriété à en profiter l'y fit toujours bien recevoir. Il avoit su encore s'initier sourdement chez le duc de Beauvilliers , et par là dans l'estime de M. le duc de Bourgogne. Il avoit également ménagé les jésuites et leurs ennemis, les premiers en les servant en choses indifférentes aux autres et en leur témoignant de l'ouverture , et les maximes du parlement lui servirent à être favorable aux autres et à se bien mettre avec eux , eu faisant bouclier auprès d'eux de la nécessité de ne pas se déclarer contre les jésuites , et auprès de ceux-ci de ses liens avec le parlement. Il se contraignoit d'autant moins dans cette politique, que la religion ne l'arrêtoit pas; lui et sa femme n'en avoient aucune. Ils gardèrent pour le monde les foibles dehors que cette même politique exige de ceux qui en ont le moins, et leur aveuglement fut tel, que n'ayant qu'un fils unique, ils lui cherchèrent avec soin pour précepteur un homme d'esprit, de conduite et de lettres, qui n'eût pas plus de religion qu'eux, qui fdt sur cela assez sûr pour qu'ils s'en pussent ouvrir à lui, et pour que, suivant leurs vues communes, il élevât leur fils à n'eu avoir pas plus qu'eux : c'est un degré d'impiété bien rare , et dont la consonnance ne l'est pas moins entre mari et femme. Us furent funestement heureux dans leur projet; ils trouvèrent l'homme qu'ils cherehoient ( 1\I. Dumarsais ) , et qui rendit leur fils aussi impie qu'eux , mais sans qu'il y parut que sur les fins, par des imprudences de ce même précepteur, qui à la fin le firent connoître pour ce qu'il étoit, et par lui MIM. et madame de Maisons; mais alors quant au inonde il n'y avoit plusde conséquences : le roi étoit mourant et le président bien près de la fin de sa vie. Les princes morts, Maisons tourna court. Il avoit négligé M. le duc d'Orléans , par la crainte du roi et de bien d'autres ; il vit alors que ce seroit avec lui qu'il faudroit compter : cette nécessité l'entraîna, mais avec un ménagement qui le couvrit et qui l'avança. Canillac, qui fit depuis une sorte de personnage important et ridicule, et duquel il y aura lieu de parler expressément , tenoit le dé chez madame de Maisons , où il s'étoit fourré à titre d'esprit et de bonne compagnie. Il étoit extrêmement bien avec M. le duc d'Orléans. ^Maisons, qui se moqnoit de lui fort souvent , le ménagea peu à peu davantage, puis lui paria avec estime des talents de M. le duc d'Orléans , et avec déplaisir de sa situation. Il fit naître à cet esprit orgueilleux et ambitieux le désir de lier à iM. le duc d'Orléans un magistrat de l'esprit, des connoissances

AOl T 1715. 105

et du crédit qu'il put tirer des lumières, des couseils et des services; de Tuu à l'autre, le par des portes de derrière du Palais-Royal, puis plus publiquemeat[A/f]. Tous deux se goûtèrent par besoin réciproque, et encore par esprit et par agréments réciproques ; la liaison se forma et la confiance s'y mit. Les choses ne furent pas longtemps en cet état, que Maisons voulut et ranger un obstacle et se procurer entre lui et le duc d'Orléans un confident d'une autre trempe , et plus à portée que Canillac, qui ne mettoit jamais le pied à la cour; ce fut le duc de Saint-Simon, dont on sera forcé , quoique vivant encore, de dire un mot dans la suite par la figure qu'il fit: dans la régence , et qui étoit l'ami de toutes les heures et de tous les moments de M. le duc d'Orléans, si on en excepte ceux de débauche. La qualité de président à mortier de Maisons lui étoit suspecte auprès de Saint-Simon , et bien autant encore celle de fils de son père , contre lequel ce duc avoit éclaté sans ménagement, lors du procès de M. de Luxembourg avec les pairs ses anciens. Saint-Simon, toujours à la cour de toute sa vie, et d'ailleurs peu répandu dans ce qui n'étoit pas sien , n'avoit jamais mis le pied chez IMaisons. Le président fit comprendre à M. le duc d'Orléans que dans la mesure où il devoit se tenir extérieurement à son égard , et dans la séparation ordinaire et presque continuelle de lieux de Canillac et de ce prince , il étoit difficile qu'il pût l'avertir à temps de beaucoup de choses, et le persuada aisément de le lier à Saint-Simon. En même temps ce rusé politique dressa auprès du duc une autre batterie. Il étoit fort au fait de la cour, et il ne croyoit pas impossible que le duc ne résistât là-dessus a M. d'Orléans. 11 savoit qu'il y avoit un autre homme qui avoit sur lui une telle puissance , que rien ne l'avoit pu émousser, non pas même ce qui étoit le plus opposé au sentiment de Saint-Simon, qui se contentoit à l'égard de cet homme de chercher à le persuader, et qui, s'il n'y réussissoit pas et que l'autre insistât à un certain point , cédoit sans l'être lui-même. La vérité est qu'il n'en a jamais usé ainsi qu'une seule fois ; mais en chose bien considérable. Cet homme , cet il [aie] étoit le duc de Beauvilliers. Î\L de Maisons apparemment lui parla assez fortement pour le convaincre , et il étoit déjà en possession avec lui de traiter les matières futures , malgré toute la timide réserve de ce seigneur. Le duc de Saint-Simon se trouva donc attaqué tout à la fois sur ?,laisons par M. de Beauvilliers, qui lui vanta ses intentions, sa sûreté, ses lumières, et par M. le duc d'Orléans, qui s'expliqua ouvertement avec lui du besoin qu'il avoit de leur liaison. Le plaisant fut que ce prince lui rappela celles que sou père avoit eues en sou temps avec le surintendant et celles de leurs enfants; en effet , Maisons , qui l'en avoit instruit , avoit eu soin de longue main que son fils recherchât fort ceux du duc de Saint-Simon , tellement qu'ils se voyoient souvent et que l'amitié qui en naquit entre eux de-

vint véritable et n'a fini qu'avec ce jeune président. M. de Saint-Simon, qui savoit déjà par ^I. d'Orléans sa liaison avec Maisons , sentit à ces détails le désir de ce dernier ; il comprit aussi que l'usage que M. d'Orléans vouloit tirer de lui étoit effectif. M. de Beauvilliers lui avoitfait son impression accoutumée ; il céda donc de bonne grâce , et incontinent après il reçut une visite de Plaisons, qui pour la première enfonça fort matière. Il fut depuis assidu à le voir en particulier toutes les fois qu'il venoit à Versailles , et il s'avança tellement dans l'esprit du duc d'Orléans qu'il usurpa sa principale confiance.

Sou objet étoit les sceaux. Cet homme habile demeuroit intimement lié avec le duc du Maine ; il s'en cachoit au duc d'Orléans , duquel peutêtre il se cachoit aussi à l'autre. Il ne faut point avancer ce qu'on ne sait pas certainement : on ne dira donc pas qu'il les trompoit tous deux ; mais il est difficile d'ajuster avec la droiture le personnage qu'il faisoit auprès du duc d'Orléans , avec la douleur que M. du Maine eut de sa mort, et l'ardeur avec laquelle il emporta sa charge pour son fils. Il étoit même toujours le premier informé de ses plus importants progrès. Il annonça d'avance la déclaration qui leur accorda le nom de princes du sang et la succession à la couronne; mais s'il la sut des premiers , il ne voulut pas s'en ouvrir à temps de laisser prendre des mesures, si toutefois le duc d'Orléans étoit en situation avec le roi d'en pouvoir prendre. iMaisous envoya le matin même un billet au duc de Saint-Simon pour le prier de le venir trouver sur-le-champ à Paris pour chose également pressante et importante , et de faire ce voyage le plus promptement et le plus secrètement qu'il le pourroit. Le valet s'amusa, ne sut où prendre M. de Saint-Simon dans iMarly, enfin il lui remit le billet comme il s'alloit mettre à table chez le duc de Lauzun , son beau-frère , qui étoit un Argus duquel il falloit se défier. Saint-Simon n'osa donc révoquer ce dinar si à coup près , et cela lui fit perdre du temps. Arrivé chez Maisons à Paris , il lui apprit la déclaration avec une émotion qui tenoit de l'emportement; mais de remède, comme il n'y en avoit point à trouver, il n'en proposa aucun. Peu de moments après qu'ils furent ensemble , arriva le duc de Noailles. iMaisous lui répéta la nouvelle ou en fit le semblant ; car ces deux hommes étoient fort unis et fort propres aux comédies. Noailles en donna une par la fureur où il entra. Saint-Simon, vif de sa nature et impatient né des bâtards , les regardoit de son fauteuil et demeuroit d'autant plus froid qu'il les voyoit se promener, crier et se débattre comme des forcenés. Sa tranquillité impatienta Noailles ; mais l'autre lui demanda le fruit de ces fureurs d'Oreste qu'ils jouoient là tous deux. Il ajouta (ju'il ne sentoit pas moins qu'eux une énormité si monstrueuse, mais qu'aux choses où il n'y avoit point de remède, il falloit les savoir souffrir et attendre du bénéfice du temps; ainsi après les

avoir vus pester et se démener outre mesure , il s'en retourna à Marly, où la nouvelle fut déclarée une heure au plus avant le souper du roi. Bientôt après iMaisons lit une proposition au duc de Saint-Simon tout à fait étrange. Le testament du roi déposé au parlement y avoit été mis par le premier président, assisté d'autres officiers du parlement et de gens du roi, dans une niche creusée dans la muraille d'une tour, derrière et proche la buvette de la grande chambre, la niche grillée et murée par-dessus, et trois clefs de la chambre dans laquelle étoit cette niche, toutes trois différentes et nécessaires pour l'ouvrir, étoient chacune , une entre les mains du premier président , du doyen du parlement, et du procureur général. Dans cette position si précautionnée, si enfoncée dans l'intérieur du palais et si sûre , Maisons proposa au duc de Saint-Simon de faire enlever le testament du roi au moment de sa mort , et pour cela d'avoir des maçons et des serruriers avec des troupes sous des officiers choisis. Saint-Simon, surpris au dernier point , lui demanda quel fruit il se proposoit d'une si grande violence , et de plus la mécanique pour y parvenir. 11 ajouta que quoi qu'il y eût dans le testament il ne voyoit aucune comparaison entre l'espérance qu'il n'auroit pas plus de succès que celui de Louis XIII , comme le roi ne s'étoit pas caché de le penser lui-même , entre essuyer même ses dispositions, quelles qu'elles fussent , et violer à main armée un dépôt public de cette royale qualité, dans le sein du sanctuaire de la justice, au milieu de la capitale, soulever le peuple et les provinces, donner au\ ennemis de iM. le duc d'Orléans des armes aussi spécieuses contre lui , qui sauroient bien en tirer les plus grands usages , et les autoriser de la juste fureur du parlement , outragé par cet .attentat, et dans le moment critique oii l'usage abusif devenu une 'espèce de loi lui donnoit une autorité avec laquelle il falloit compter des ce momentlà même, et souvent encore dans le cours de la régence. Que si dans l'exécution, si odieuse par elle-même et que les bâtards et le parlement, qu'elle réuniroit pour toujours , avoient tant d'intérêt d'empêcher, il arrivoit une sédition, peut-être appuyée par les suites, et qu'il y eût du sang répandu , personne ne pouvoit prévoir jusqu'où cette action étoit capable de conduire, laquelle, quoi qu'il en succédât, combleroit M. le duc d'Orléans de la plus juste et de la plus grande haine , et d'un mépris égal si, par l'événement , le testament échappoit à l'attaque. Tout cela fut commenté bien plus au long sans que Maisons pût être ébranlé, et sans toutefois qu'il eût rien à répondre que rimportance de soustraire un testament qu'on croyoit bien qui n'étoit fait que contre le duc d'Orléans et en faveur des bâtards. Maisons en parla au duc d'Orléans, qu'il ne persuada pas non plus ; mais ce qui est surprenant , il ne se lassa point de revenir à la charge auprès de ce prince et auprès de Saint-Simon , et jusqu'à sa mort, qui prévint celle du roi de

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si peu de jours, il ue put abandonaer ce. projet ni l'espérance de le leur persuader. Le plus mortel ennemi de M. le duc d'Orléans n'en pouvoit certes imaginer un plus funeste; il est donc bien difficile d'imaginer ce ({ue lAIaisons s'en proposoit. Etoit-il assez méchant pour vouloir embarquer le duc d'Orléans dans un attentat qui ne pouvoit que le perdre d'honneur et de réputation , et lui mettre toute la France sur les bras ? Étoit-il assez peu sage pour n'en pas sentir les suites affreuses et indispensables, qu'on lui faisoit toucher au doigt toutes les fois qu'il en pressoit? Espéroit-il par un si terrible éclat acquérir au parlement la dictature du royaume , et s'y élever lui-même en négociant entre le parlement et le duc d'Orléans , et se rendre nécessaire à tous les partis? Enfin, vouloit-il tout risquer, dans la frayeur que, "Voisin affermi dans ses places par l'autorité du testament, les sceaux ne lui échappassent, et avec cet échelon le premier crédit dans la régence , ce qui étoit encore une folie dans un homme d'ailleurs plein d'esprit et de sens, et qui devoit sentir où le duc d'Orléans en seroit après un tel éclat , et par conséquent ceux à qui il donneroit sa principale confiance? Enfin, vouloit-il seulement sonder le duc d'Orléans , reconnoître s'il seroit capable de mordre à un si étrange hameçon , résolu après d'y faire naître des difficultés qui se présentoient évidenmient d'elles-mêmes, et de faire avorter son projet après l'avoir fait adopter? Quoi qu'il en soit, il n'a pas assez vécu pour donner le temps d'éclaircir ces ténèbres, mais, pour cet échantillon joint à bien d'autres choses , assez pour consoler de sa mort les gens de Lien et les gens sages, et ceux qui aimoieut l'Etat et la paix domestique. Ce trait si curieux méritoit de n'être pas omis, quoique cette curiosité même ne puisse être satisfaite.

Cependant, INIaisons se comptoit sûr des sceaux. Voisin, créature de madame de Maintenou, âme damnée des bâtards, acteur et confident unique de la dernière déclaration qui les portoit au trône et des dernières dispositions du roi , qu'on ne pouvoit se méprendre à croire toutes en leur faveur contre le duc d'Orléans, odieux de plus par sa hauteur, par sa dureté, par son intérêt, qui s'étoit fait donner de grandes sommes comptant du non complet des troupes , dans le plus grand épuisement de l'État ; Voisin, enfin, qui s'étoit piqué de garder si peu de mesures en tout avec M. le duc d'Orléans, devoit être la première victime de sa puissance, sans rien de violent qui n'eut été souvent usité ; l'exil et la privation de sa charge de secrétaire d'État de la guerre et celle des sceaux devoit être très-naturellement son sort. Il n'y avoit aucun magistrat en état de les balancer avec Maisons auprès du duc d'Orléans, qui même en avoit donné parole , et Maisons , au comble de ses vœuv, ne doutoit pas d'arriver incessamment à celui de ses désirs par un comble de crédit et de puissance. G'étoit là où Dieu

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l'attendoit; peu de jours l'expédièrent, dans la force de l'âge et de la santé , et dans les regrets, Tamertume, la rage d'un ambitieux démesuré parvenu à toucher delà main la plus grande fortune, qui lui échappa avec la vie, et dans la terreur que ces effroyables moments jettent dans l'âme des impies malgré eux. Sa femme, outrée de la plus profonde douleur, vit s'éclipser en un instant et la fortune de son mari, qui n'avoit rien de caché pour elle, et la figure principale, qu'elle-même comptoitd'y faire; mais, peu déprise de ses gluets trompeurs, en femme qui n'avoit point d'autre objet, elle ramassa toutes ses forces pour conserver les amis de la maison et la continuer sur le pied où elle l'avoit mise ; mais l'âme n'y étoitplus. Restoient les nouvelles, les intrigues, les petites cabales avec le parlement et certaines gens oisifs et mécontents, une sorte de tribunal en peinture dans lequel elle éleva sonfils sur les traces du père autant que sa jeunesse s'y put dresser. Sa vie se passoit de la sorte , en projets, en travaux, dont la chimère et les espérances la flattoient, soutenue de l'opulence et de la considération qu'elle s'attiroit tant qu'il lui étoit possible , pleine de santé et d'autorité sur son fils et sur ses amis, lorsque surprise d'une apoplexie elle eut à peine le temps dégoûter la mort , et alla paroître devant celui qu'elle avoit voulu , et ' par maxime, méconnoître toute sa vie. Son fils, outré de désespoir, fut longtemps à se pouvoir reconnoître ; il chercha à se distinguer dans son métier et à acquérir des amis comme son père. Il en conserva de la considération, ne crut pas plus en Dieu que lui, que sa mère, que son précepteur, et ne sacrifia pas moins à l'ambition et à la fortune , lorsque, dans la première fleur de sa jeunesse et de ses espérances, la petite vérole le saisit et l'épouvanta avec tant d'horreur qu'il en mourut rapidement, et ne laissa qu'un fils unique, qui promettoit une grande santé et qui fut pourtant ravi dans sa première enfance. Telle fut l'affreuse catastrophe de cette famille, si établie , si riche , si ambitieuse , si singulièrement impie, de laquelle il n'est resté quoi que ce soit, et qui vérifia si fort à la lettre ce passage du psaume : fai ru l'impie exalté comme les cèdres du Liban; je n'ai fait que passer, iln'étoit déjà plus ; je n'en ai pas même trouvé la moindre trace.

Samedi 24 , à Versailles. — Le roi avoit assez bien passé la nuit, mais sa jambe lui fait toujours beaucoup de mal, et on commence à craindre que ce mal ne soit beaucoup plus sérieux qu'on n'avoit cru d'abord ; cependant, le roi dîna en public , tint le conseil de finances et travailla avec M. le chancelier comme s'il étoit en parfaite santé. Madame de Maintenon et les dames allèrent cliez lui après qu'il eut travaillé avec ses ministres. 11 soupa à

neuf heures, en robe de chambre , fit entrer les courtisans; mais bientôt après il les pria de sortir, parce que ses douleurs augmentoient. Il n'entra point dans son cabinet pour voir les princesses; il envoya chercher le P. le Tellier, et se confessa. On craint que la gangrène ne soit à sa jambe; il y a des marques noires qui en font juger. Dans ce triste état le roi ne néglige aucune affaire et ne paroît point craindre la mort. On ne lui donnera plus de quinquina ni de lait, et tous les médecins sont fort embarrassés. On croit qu'il a souvent eu et presque toujours une fièvre interne depuis la Pentecôte, et les médecins pour s'excuser disent qu'il ne vouloit faire aucun remède, ne se croyant pas si mal.

Dimanche 25, jour de la Saint-Louis, à Versailles. — Le roi ne passa pas bien la nuit; sa douleur augmente. Le danger commence à être grand ; cependant, il voulut que rien de ce qui a accoutumé de se faire dans cette journée ne fût changé. Les tambours et les hautbois vinrent à son réveil sous sa fenêtre, et il ne parut point importuné de tout le bruit. Il voulut même que les vingt-quatre violons jouassent dans son antichambre durant son dîner. Il travailla avec ses ministres. Il vit madame de Maintenon et les dames jusqu'à sept heures ; mais les douleurs augmentant et quelques mouvements de convulsions ayant paru, il demanda le viatique, que M. le cardinal lui apporta, et reçut ensuite l'extrême-onction avec beaucoup de fermeté et de piété. Après avoir reçu ses sacrements, il envoya quérir M. le duc d'Orléans, lui parla longtemps, et lui parla avec beaucoup d'estime et d'amitié , et l'assurant qu'il ne trouveroit rien dans son testament dont il ne dût être content, lui' recommandant la personne du Dauphin et l'intérêt de l'État. Après cette conversation le bruit se répandit dans toute la cour que le roi l'avoit déclaré régent (1).

(1) Toute cette journée du 25 aoilt est écrite de la main <1e Dangeau, dans

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Lundi 26, « Versailles. — Le roi passa la nuit assez doucement ; il entendit la messe dans son lit, permit aux courtisans qui ont les entrées de le voir diner.

Il parla aux cardinaux de Rolianet de Bissy sur l'état où il laissoitles affaires de l'Église ; que Dieu ne lui avoit pas voulu laisser la consolation de les avoir finies durant sa vie, mais qu'il espéroit(l) que cette affaire-là finiroit plus heureusement et plus promptement dans d'autres mains que dans les siennes; que quelque droite qu'eût été sa conduite , on auroit cru qu'il n'eût agi que par préven-

le manuscrit original qui se trouve , comme on sait, au château de Dampierre. Les caractères, tracés à la hâte, révèlent la vive émotion de l'auteur, qui s'est arrêté au commencement d'une page. C'est alors qu'il a dtl ahandonner la forme rapide de son journal pour écrire, sous l'impression » du grand et triste spectacle qu'il avait, dit-il, voulu voir jusqua la tin », un mémoire circonstancié de ce qui se passait dans la chambre du roi pendant sa maladie. Nous reproduisons ce mémoire à la suite du 28 aoijt, date à laquelle le journal s'arrête entièrement , tandis que le mémoire nous conduit jusqu'au 1*^' septembre , jour de la mort de Louis XIV.

(1) Le commencement de la journée du 20, jusqu'il ce mot : « cspéroit » est encore de la main de Dangeau. Tout le reste a été ajouté par une autre main. Entre le premier paragraphe : ( le roi passa la nuit) et le second (il parla aux cardinaux) se trouve ce passage bilïé par lauteur :

» Le roi fit approcher les courtisans de son lit, et leur dit qu'il étoit fort content de leurs servi(;es et de rai)plication qu'ils avoient toujours eue à lui plaire; qu'il étoit fâché que les conjonctures malheureuses du temps l'aient empêché de les récompenser autant qu'il l'auroit voulu et qu'ils le méritoient ; qu'il laissoit M. le duc d'Orléans à la tête des affaires ; qu'ils lui obéissent. Il finit en disant : « Souvenez-vous quelquefois de moi. »

La fin du discours aux cardinaux est, comme nous l'avons dit, d'une autre main que celle de Dangeau. Le dernier paragraphe, « Voici mot pour mot », est encore d'une autre écriture plus fine et plus serrée; c'est le texte que Saint-Simon a reproduit dans ses Mémoires. En le comparant à celui qui se trouve dans le mémoire de Dangeau (page 128), il est impossible de ne pas donner la préférence à cette dernière version. Louis XIV a dû ceitainemenl prononcer ce mot, qui est si bien dans son caractère : « Je m'en vais, mais l'État demeurera toujours. »

Les journées du 27 et du 28 août sont d'une autre écriture que celle de Dangeau, et paraissent avoir élé ajoutées postérieurement aux événements. Nous avons dû les reproduire pour donner en entier le texte du manuscrit du Journal, mais à dater du 25 août c'est évidemment le mémoire seul qui devra faire foi.

tion et qu'il auroit porté son autorité trop loin ; et enfin après avoir fortement exhorté ces deux cardinaux à soutenir la vérité avec la même ferveur^ le même zèle et la même application qu'ils avoient fait jusqu'à présent , il leur déclara qu'il vouloit mourir comme il avoit vécu, dans la religion apostolique et romaine, et qu'il aimeroit mieux perdre mille vies que d'avoir d'autres sentiments. Ce discours dura longtemps, et le roi le fit dans des termes si nobles et si touchants et avec tant de force, quoiqu'il fût déjà très-mal, qu'il étoit aisé de connoître qu'il étoit pénétré de ce qu'il disoit ; aussi fit-il fondre en larmes tous ceux qui l'entendirent.

Voici mot pour mot ce que le roi a dit aux courtisans : « Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai donné ; j'ai l3ien à vous remercier de la manière dont vous m'avez tous servi et de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqués. Je suis bien fâché de n'avoir pas fait pour vous ce que j'aurois bien voulu faire : les mauvais temps en sont cause. Je vous demande pour mon petit-fds la même application et la même fidélité que vous avez eues pour moi ; c'est un enfant, qui pourra essuyer bien des traverses ; que votre exemple en soit un pour tous mes autres sujets. Suivez les ordres que mon neveu vous donnera; il va gouverner le royaume, j'espère qu'il le fera bien. J'espère aussi que vous contribuerez tous à l'union, et que si quelqu'un s'en écartoit, vous aideriez à le ramener. Je sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi, je vous en demande pardon. Adieu, messieurs. Je compte que vous vous souviendrez quelquefois de moi. «

Le roi a parlé au maréchal de Villeroy en particulier, et lui a dit : «Monsieur le maréchal, je vous donne une nouvelle marque de mon amitié et de ma confiance en mourant : je vous fais gouverneur du Dauphin, qui est l'emploi le plus important que je puisse donner. Vous saurez par ce qui est dans mon testament ce que vous devez faire à

l'égard de M. le duc du Maine. Je ne doute pas que vous ne me serviez après ma mort avec la même fidélité que vous l'avez fait pendant ma vie. J'espère que mon neveu vivra avec vous avec la considération et la confiance qu'il doit avoir pour un homme que j'ai toujours aimé. Adieu, Monsieur le maréchal; j'espère que vous vous souviendrez de moi. »

Mardi 27, à Versailles. — Le roi fit venir M. le chancelier sur les deux heures, et lui fit ouvrir des cassettes pleines de papiers, dont il fit brûler une partie, et lui donna ses ordres sur ce qu'il vouloit qu'on fit des autres (1). Il fit encore revenir M. le chancelier sur les six heures , et le reste de la journée madame de Maintenon, qui y avoit toujours été pendant que le chancelier y étoit, demeura seule avec lui, et elle faisoit entrer de temps en temps le P. leTellier,qui y avoit été tout le matin, et depuis sa confession il ne passe pas une heure sans parler de piété, ou (\ son confesseur ou à madame de Maintenon, Il avoit entendu la messe à midi et avoit ordonné qu'il n'y eût que le grand aumônier et les deux aumôniers de quartier qui entrassent dans la chamljre. Nous étions dans le grand cabinet, où étoit l'autel, qu'il voyoit de son lit. Sur le soir, le roi fit appeler par le P. le Tellier M. de Pontchartrain, et lui dit : « Dès que je serai mort, vous expédierez un ordre pour faire porter mon cœur à la maison professe des jésuites et l'y faire placer de la même manière que celui du feu roi mon père, » et donna ce ordre avec une tranquillité parfaite. Il avoit ordonné dès avant-hier que l'on menât le Dauphin à Vincennes dès qu'il seroit expiré. Il s'est souvenu ce soir que Cavoie, grand maréchal des logis, n'avoit jamais fait le logement dans ce château , où il y a cinquante ans que la cour n'a logé; il ordonna qu'on allât, dans une cassette qu'il a in-

(1) Dans le Mémoire re fait est rapporté au lumii 3C.

diquée, prendre le plan de ce château , qu'on portât ce plan à Cavoie, pour lui faciliter le logement qu'il y doit faire. Le roi dit le soir â madame de Maintenon ; ce J'avois toujours ouï dire qu'il et oit difficile de se résoudre à la mort ; pour moi, qui suis sur le point de ce moment si redoutable aux hommes , je ne trouve pas que cette résolution soit si pénible à prendre. » Madame de Maintenon lui dit : « Cette résolution est difficile quand on a de l'attachement aux créatures, quand on a de la haine dans le cœur, des restitutions à faire. — Ah! pour des restitutions à faire, dit le roi, je n'en dois à personne comme particulier, mais pour celles que je dois au royaume, j'espère en la miséricorde de Dieu. »

Cette nuit-là il fut fort agité, et à tout moment on le voyoit joindre les mains et prier Dieu; il disoit toutes les prières dans son lit qu'il disoit d'ordinaire quand il étoit en santé , frappant sa poitrine au Confiteor.

Mercredi 28 , à Versailles. — Sur les sept heures du matin le roi fit appeler le P. le Tellier, et pendant qu'il parloit de Dieu avec lui , il aperçut dans le miroir deux garçons de la chambre qui pleuroient au pied de son lit, et leur dit : k Pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous m'avez cru immortel? Pour moi , je n'ai point cru l'être, et vous avez dû, dans l'âge où je suis, vous préparer à me perdre. » On lui a donné un remède d'un empirique dont on n'espère pas grand" chose. Le soir madame de Maintenon alla coucher à Saiut-Cyr.

On lui avoit proposé un bouillon le matin. « Il ne faut pas me parler, dit-il, comme à un autre homme présentement ; ce n'est pas un bouillon qu'il me faut : que l'on appelle mon confesseur. »

Un jour qu'il avoit perdu la connoissance pour quelque temps, dès qu'elle lui fut revenue, il dit au P. le Tellier : « Donnez-moi encore une absolution générale de tous mes péchés, w Son confesseur lui demanda s'il souffroit encore beaucoup : «Eh non ! dit-il, c'est ce qui me

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