‹ Journal; (volume 4)Chapitre 4 sur 11 · MÉMOIRE DU MARQUIS DE DANGEAU · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DU MARQUIS DE DANGEAU

i»liB CE QUI s'est passé DA^S LA CHAMBRE DU ROI ^f;^OA^:T SA MALADIE (I).

Dimanche 25 août 1715^ à minuit, dans mon appartement du château de Versailles.

Je sors du plus grand , du plus touchant et du plua héx'oïque spectacle que les hommes puissent jamais voir.

(1) Le manuscrit de ce Mémoire est indiqué dans la « Bibliotheca Hohendorfiana, ou Catalogne de la bibliothèque de feu M. Georges-Guillaume , baron de Hohendorf, dans son vivant colonel des cuirassiers au service de S. M. Impériale et Catholique, gouverneur de la ville et de la chàtelienie de Courtrai, et commandant des gardes à chevalde S. A. S. le prince Eugène de Savoie, etc. » (La Haye, 1720, 3^ partie, page 268). La Bibliothèqïie historique de laFrance, par le P. Lelong (tome II, page 609, de l'édition de 176!) ), dit que ce mémoire « est aujourd'hui dans la Bibliothè(iue impériale ; » et c'est en effet à la Bibliothèque impériale de Vienne que se trouve encore sous le n° 6861 ce manuscrit. Nous en devons la copie que nous reproduisons à M. le comte de Monti de Rezé.

Pour qui voudra comparer ce récit éloquent et plein de cœur, dans lequel la vérité éclate à chaque mot, aux pages romanesques de Saint-Simon, composées vingt-cinq ans après la mort de Louis XIV, le document que nous pulilions aura une véritable v.ileur historique et littéraire. Saint-Simon s'est servi du Journal de Dangeau, et lui a emprunté des passages entiers ; mais il n'a pas connu ce mémoire, dont le manuscrit se trouvait déjà hors de France à l'époque où il rédigea ses additions, puis ses Mémoires.

Lefebvre de Fontenay, l'un des continuateurs du Mercure galant, a donné en supplément au Mercure d'octobre 171 j un Journal historique de tout ce qui s'est passé depuis les premiers jours de la maladie de Louis XIV jusqu'au jour de son service à Saint-Denis. Toute la partie relative à la maladie de Louis XIV a été prise par Lefebvre dans le mémoire de Dangeau, qui lui avait été communiqué probablement par l'auteur. Nous avons déjà eu occasion de signaler les relations de Dangeau avec les auteurs de la Gazette et du Mercure. IMais Lefebvre a profondément modifié dans la forme et dans le fond le récit de Dangeau, cl l'on jugera de sa manière par le préambule de

Il y a plus de deux mois que la santé du roi commençoit à s'affoiblir et qu'on s'en apercevoit; mais comme ilagissoit à son ordinaire, qu'il se promenoit, alloit à la chasse et faisoit des revues de ses troupes, je n'en mets le commencement qu'au mercredi 1 4 d'août, pat-ce que la veille il donna audience de congé à l'ambassadeur de Perse et se tint deboutpendant toutël'aitdience ; et quoique dès le soir il avançât d'une heure celle de son souper, qui n'étoit jamais qu'à dix heures, il ne paroissoit pas assez malade pour qu'on dût craindre pour sa vie.

Dès le samedi 10, qu'il revint de Marly, il étoit si abattu et si foible, qu'il eut peine à aller, le soir, de son cabinet à son prie-Dieu ; et le lundi qu'il prit médecine et voulut souper à son grand couvert , à dix heures , suivant sa coutume, et ne se coucher qu'à minuit, il me parut en se déshabillant un homme mort. Jamais le dépérissement d'un corps vigoureux n'est venu avec une précipitation semblable à la maigreur dont il étoit devenu en peu de temps ; il sembloit , à voir son corps nu , qu'on en avoit l'ait fondre les chairs.

Hier samedi 2i août, qui étoit le onzième jour de la maladie du roi, S. M. soupant en public dans sa chambre à coucher, comme elle avoit fait depuis le mardi 13« du même mois , elle se trouva plus mal , et ayant eu une assez grande foiblesse après souper, S. M. demanda à se confesser, et le fut sur les onze heures du soir ; mais ayant

son Journal : " Voici pour les lecteurs le plus grand , le plus touchant et le plus liéroïque spectacle, etc. » En outre, Lefebvre a supprimé tout ce qui pouvait, dans le manuscrit de Dangeau, déplaire au nouveau gouvernement du régent. Nous noterons seulement quelques-unes des différences qui existent entre les deux récits de Dangeau et de Lefebvre.

L'appartement de Dangeau à Versailles se trouvait au deuxième étage de l'aile du inidiou des princes, sur l'emplacement occupé aujourd'hui par l'exti-émitéde la galerie de portraits (n° 167 de la Notice des peintures et sculptures composant le iMusée impérial de ]'ersailles, parEud. Soulié. — 2* partie, 185,)), par la salle n» 168 ( portraits anglais ) et par la voussure delà galerie des batailles, du côté de l'escalier des princes.

AOUT 171S. !t!l

un peu dormi ce matin, S. M. s'est trouvé encore assez de force et de courage pour faire entrer le public à son diner. Comme c'est aujourd'hui la Saint-Louis, qui est le jour de sa fête , les tambours sont venus lui donner des aubades. Elle les a fait avancer sous son balcon pour les entendre mieux, parce que son lit en est assez reculé ; et les vingt-quatre violons et les hautbois ont joué pendant son diner, dans son antichambre (1), dont il a fait ouvrir la porte pour les entendre mieux. La petite musique, qu'il avoit accoutumé depuis quelque temps d'entendre sur le soir chez madame de Maintenon et depuis très-peu de jours dans sa chambre, étoit prête à y entrer sur les sept heures du soir, quand S. M., qui s'étoit endormie, se réveilla avec un pouls fort mauvais et une absence d'esprit qui effraya les médecins et qui fit résoudre à lui donner sur-lechamp le viatique, au lieu que S. M. avoit la veille, en se confessant, déterminé d'entendre la messe à minuit et d'y communier.

Le roi, revenu de l'embarras qu'il eut dans l'esprit près d'un quart d'heure après son réveil et craignant de retomber dans un pareil état , pensa luimême qu'il devoit recevoir le viatique sans attendre plus longtemps, et comptant de ce moment qu'il lui restoit peu d'heures à vivre, il agit et donna ordre à tout comme un homme qui va mourir, mais avec une fermeté, une présence d'esprit et une grandeur d'âme dont il n'y a jamais eu d'exemple. Le cardinal de Rohan, grand aumônier de France, accompagné de deux aumôniers de quartier et du curé de la paroisse de Versailles (2) , ont apporté le viatique et les saintes huiles , un peu avant huit heures, par le degré dérobé par lequel on entre dans les

(1) C'est le salon de YŒil-de-BœuJ, auquel on ne donna ce dernier nom que sous Louis XV .

(2) Claude Huchon.

120 JOUillNAL DE DA^GliAU.

cabinets de 8. iM. (1); et cela s'est fait avec tant de précipitation que cette pieuse et triste fonction devoit être faite avec plus de décoration pour le moindre citoyen. Il n'y avoit que sept ou huit tlambeaux, portés par les frolteurs du château et par deux laquais du premier médecin et un laquais de madame de Maintenon. Le cardinal de Rohan portoitNotre-Seigneur, et le curé les saintes huiles. M. le duc d'Orléans et ceux des princes du sang (2) qui ont été assez tôt avertis ont accompagné Noire-Seigneur; et, pendant qu'on l'alla quérir, toutes les princesses et leurs dames d'honneur sont venues par les derrières dans Tappartement du roi , où les grands officiers de sa maison se sont rendus aussi. Il n'y est point entré d'autres personnes. Les prières pour le viatique et les cérémonies de l'extrême-onclion ont duré plus d'une demiheure. Les princes et les officiers de la maison qui se sont trouvés les plus proches de la chambre du roi y sont entrés pendant tout ce temps-là; mais les princesses sont demeurées dans le cabinet du conseil (3).

■ (1) Ce déféré dérobé a été remplacé sous Louis XV par la pièce qui porte au premier étage le nom de Cabinet des chasses. Le salon des pendules et la pièce qui devint plus tard la chambre à coucher de Louis XV formaient sous Louis XIV ce qu'on nommait les cabinets du roi. Ces pièces se trouvant derrière l'appartement du roi, on disait des personnes qui y étaient admises qu'elles entraient j)ar les derrières dans sa chambre au lieu de passer par les devants, c'est-à-dire par la salle des gardes et l'antichambre.

(2) Les princes du sang autres que le duc d'Orléans étaient :

Louis-Henri de Bourbon (monsieur le Duc), duc de Bourbon, prince de Condé, né en 1692.

Charles de Bourbon-Condé, comte de Charolois , né en 1700.

Louis-Armand de Bourbon, prince de Conty, né en 1695.

Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, né en 1670.

Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, né en 1678.

Nous ne mentionnons pas les jeunes princes des maisons d'Orléans , de Condé, de Conty et du Maine, qui, comme on le verra plus loin, ne furent pas appelés, à cause de leur âge.

(;!) Le cabinet du conseil se trouvait à la place qu'occupe encore aujourd'hui la salle dite du conseil, mais cette pièce était alors séparée en deux parties : la partie la plus rapprochée de la chambre du roi était le cabinet du conseil ; l'autre partie, donnant sur une petite cour, se nommait le cabinet des perruques.

AOUT 171o. 121

Les princes et plusieurs des grands officiers ont reconduit Notre-Seigneur. Dès qu'il a été hors de l'appartement, madame de Maintenon , qui avoit été toute l'après-dinée dans la chambre du roi , est sortie de l'appartement, conduite par le duc de Noailles, et S. M. a en même temps fait apporter sur son lit une petite table et a écrit de sa main quatre ou cinqlignes sur la quatrième page d'un codicille qu'il avoitfait et dont les trois premières étoient remplies ; et il n'y eut pendant ce temps-là dans sa chambre que M. le chancelier (1), la porte qui donne dans le cabinet du conseil étant demeurée ouverte et les courtisans auprès de la porteen dedans du cabinet. Pendant que le roi écrivoit, madame de Maintenon est rentrée et s'est mise à la ruelle la plus éloignée de la porte du cabinet (2), en sorte qu'on ne la voyoit point. Dès que le roi a eu fini d'écrire, il a demandé à boire , et les courtisans les plus près de la porte ont avancé deux ou trois pas dans la chambre , à la vue du roi, dont le rideau du lit, du côté de la cheminée et de la porte du cabinet , étoit ouvert. S. M., ayant jeté les yeux sur le maréchal de Villeroy, l'a appelé avec une voix si forte qu'elle n'avoit rien d'un mourant, et lui a parlé pendant un demi-quart d'heure ; le maréchal est rentré dans le cabinet tout baigné de larmes. Après le maréchal de Villeroy, le roi a appelé M. Desmaretz (3), et lui a parlé pendant une ou deux minutes. S. M. a pris ensuite un lîouillon, et après elle a appelé M. le duc d'Orléans, et lui a parlé pendant près d'un quart d'heure. Le duc du Maine, qu'elle avoit aussi demandé en même temps, étant retourné dans son appartement, il n'est venu qu'après que le discours que le roi a fait au duc d'Orléans a été fini. Le duc d'Orléans est sorti en faisant des sanglots et tout

(1) Daniel-François Voisin.

(2) C'est-à-diiT, dans la ruelle du côté de l'ŒU-de-Bœiif; les courtisans étant dans la salle du conseil ne pouvaient voir madame de Maintenon.

(3) Nicolas Desmaretz, marquis de Maillebois , contrôleur général des finances.

baigné de larmes. Le discours que S. M. a fait au duc du Maine a été de la longueur de celui du maréchal de Villeroy , et vers le milieu S. M. a fait appeler le comte de Toulouse; et après que les deux frères ont été sortis, le roi a fait appeler M. le Duc, le comte de Charolois et le prince deConty, et leur a parlé à tous trois ensemble. Le discours a été fort court, et tous ces princes rentroientdans le cabinet le cœur si pénétré et si en pleurs qu'il n'y a jamais eu dans une cour un spectacle plus touchant; car comme S. M. a toujours tendrement aimé sa famille , elle pleuroitde tendresse en parlant à tous ces princes, qui le redisoient aux courtisans qui étoientdansle cabinet, pénétrés de douleur et sans mouvement. M. le chancelier a été le seul en dedans la chambre du roi pendant tout ce triste temps; il étoit debout, entre la cheminée et la porte du cabinet , c'est-à-dire hors de portée d'entendre ce que S. M. disoit.

S. M. n'a appelé aucune des princesses, qui sont demeurées avec les courtisans dans les cabinets, sans voir le roi.

Dès que S. M. a eu fini de parler aux princes, les chirurgiens et les apothicaires ont préparé ce qu'il falloit pour panser la gangrène de sa jambe, et pendant qu'on la pansoit, M. le chancelier est sorti delà chambre et est venu parler à M. le duc d'Orléans^ qui étoit assis dans l'embrasure de la fenêtre du cabinet la plus proche de la chambre , et aussitôt ils se sont approchés l'un et l'autre de la table du conseil , au bout où le roi a accoutumé de s'asseoir. Le chancelier a tiré d'une enveloppe, quin'étoit point cachetée, le papier que S. M. venoit d'écrire (1), et l'a donné à M. le duc dOrléans^ qui pour le lire s'est appuyé sur la table, sans s'asseoir, et le chancelier est demeuré debout, auprès de lui. Les lignes et l'écriture

(1) C'étaient les codicilles ajoutés par Louis XIV à son testament, qui avait été déposé l'année précédente au parlement de Paris. Nous reproduisons à l'Appendice de l'année 1716 le testament de Louis XIY et ses deux codicilles.

sont fort serrées. Après que le duc d'Orléans a achevé de lire , le chancelier a remis le papier dans l'enveloppe, et après en avoir fait lire le dessus au duc d'Orléans il l'a mis dans sa poche sans le cacheter. Voilà le premier acte de la grandeur prochaine du duc d'Orléans, dont les bonnes et grandes qualités du cœur et de l'esprit doivent nous faire espérer un gouvernement sage et heureux pendant la minorité. Après la lecture, le duc d'Orléans et le chancelier onteu une conversation d'environ un quart d'heure, après laquelle le chancelier est sorti de l'appartement, et le duc d'Orléans est demeuré dans le cabinet avec les médecins. Il étoit onze heures quand cela a fini.

Comme le roi avoit pendant ce temps-là fait tirer son rideau et dit qu'il vouloit reposer, les princesses sont toutes sorties pendant que le duc d'Orléans lisoit le papier. Les princes et les courtisans en ont fait autant. Je suis demeuré des derniers, pour voir la fin d'un si grand et si triste spectacle.

Madame de Maintenon sortit lorsque le rideau du roi fut tiré, et alla manger un morceau dans les derrières de l'appartement du roi , pour ne pas passer dans les antichambres, remplies de monde du côté de son appartement.

Les princesses étoient : madame la duchesse de Berry, petite-fille du roi (1); Madame , belle-sœur du roi (2) ; madame la duchesse d'Orléans, fille du roi (3) ; madamela Pri ncesse (4); madame la Duchesse douairière, fdle du roi (5);

(1) Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, veuve de Charles de France, duc de Berry, pelit-fdsde Louis XIV. Elle était petite-fille du roi par alliance, et pttitelille du roi et de madame de Montespan , par sa mère Françoise-Marie de Bourbon , ducliesse d'Orléans.

(2) Elisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse douairière d'Orléans, veuve de Philippe de France , duc d'Orléans, frère de Louis XIV.

(3) Françoise-Marie de Bourbon, duchesse d'Orléans, (ille légitimée de Louis XIV et de madame de Montespan.

(4) Anne de Bavière , princesse de Condé , veuve de Henri-Jules de Bourbon , nommé Monsieur le Prince.

( j) Louise-Françoise de Bourbon , duchesse douairière de Bourbon , veuve

V24 JOUllJNAL DK DAJNGEAU.

madame la Duchesse, femnie de son petit-lils (1;; madame la princesse de Gonty, douairière, sa fille (2) ; madame la princesse de Conlv. femme de son petit-fils (3) ; madame la duchesse du Maine,

Le Dauphin et le duc de Chartres , étant trop enfants, ne sont point venus dans l'appartement du roi (i).

Le prince de Dombes et le comte d'Eu n'y étoient point non plus (5).

Les principaux officiers et courtisans étoient : le cardinal de Rohan, grand aumônier de France ; le prince Charles de Lorraine, grand écuyer; le duc de Tresmes, premier gentilhomme de la chambre en année ; les ducs de la Trémoille et deMortemart, premiers gentilshommes de la chambre ; le duc de la Rochefoucauld , grand maître de la garde-robe ; le maréchal de Villeroy, chef du conseil des finances; le duc de Villeroy, son fils, le duc de Noailles et le duc de Charost, tous trois capitaines des gardes du corps; le prince de Rohan, capitainelieutenant des gendarmes; le ducde Chaulnes, capitainelieutenant des chevau-légers ; le marquis de Dangeau, chevalier de l'Ordre (6) ; le duc de Guiche , colonel au

fie Louis III, duc de Bourbon, nommé Monsieur le Duc; elle était fille de Louis XIV et de madame de Montespan.

(1) Marie-Anne de Bouibon-Couty, mariée à Louis-Henri, ducde Bourbon, nommé Monsieur le Duc ; il était (ils de Louis III, duc de Bourbon, et de la précédente, et par conséquent petit-liK de Louis XIV et de madame de IMontespan.

(2) Anne-Marie de Bourbon, veuve de Louis-Armand de Bourbon, prince de Conty ; elle était fille de Louis XIV et de madame de la Vallière.

(3) Louise-Élisabetb de Bourbon-Condé, tille de Louis III, duc de Bourbon, et petite-fille de Louis XIV et de madame de Montespan. Son mari était petitfils du roi par alliance.

(4) Le Daupbin, né le 15 février 1710, était dans sa sixième année, et le duc de Cbartres, né le 4 août 1703, avait douze ans.

(5) Le prince de Dombes et le comte d'Eu, fils du duc du Maine, avaient le premier quinze ans et le second quatorze.

(6) Lefebvre, dans son Journal /iis(uri(jue,ASU[>\mi\w le nom de Dangeau dans cette liste.

AOUT iTili. 125

régiment des gardes; le duc d'Antin, surintendant des bâtiments; le duc de Lauzun, qui a les grandes entrées; le marquis de Torcy, le comte de Pontchartrain et le marquis de la Vrillière, tous trois secrétaires d'État ; le cardinal de Polignac, maître de la chapelle; 31. le premier écuyer (1 ) ; le marquis de Courtenvaux , capitaine des Cent- Suisses ; le marquis de Livry, premier maître d'hôtel ; le marquis de Maillebois, maître de la garde-robe ; le marquis de Dreux, grand maître des cérémonies; M. Desgranges, maître des cérémonies ; le baron de Breteuil , introducteur des ambassadeurs; le P. le Tellier, confesseur du roi ; l'alîbé de Choiseul et l'abbé de Froulay, aumôniers de quartier ; le marquis de Sourches, grand prévôt de France ; la Chaise, capitaine des gardes de la porte ; les quatre premiers valets de chambre (2) ; et en général tous ceux qui ont les grandes entrées chez le roi , la première entrée et l'entrée de la chambre (3).

Lundi 26 août , après dîner et au soir. — Il ne «'est rien

(1) Jacques-Louis de Beringhen.

(2) Louis de Nyert, Louis Clouin, François Quentia de la Vienne et Louis Bontemps.

(3) Ceux qui par leur rang ou par leurs charges avaient les grandes entrées, c'est-à-dire qui avaient le droit d'entrer au lever lorsque le roi était encore au lit étaient : les princes du sang, le grand chambellan, les quatre premiers gentilsliommes de la chambre , le grand maître et les maîtres de la garde-robe , les quatre premiers valets de chambre, le premier médecin et le premier chirurgien et, ajoute VÉtat de la France, « certaines personnes à qui le roi a accordé cette entrée par une grâce particulière, comme M. de Lauzun ».

La première entrée était appelée immédiatement après que le roi était sorti du lit, et assistait à ce qu'on appelait le petit lever. Ceux qui n'avaient pas droit à cette entrée par leurs charges, comme les secrétaires du cabinet, les lecteurs de la chambre, etc., avaient un brevet du roi, nommé brevet d'entrée. Le marquis de Dangeau était parmi ces derniers.;

Enfin, au moment où le roi allait s'habiller commençait le grand lever, et alors on introduisait Ventrée delà chambre, c'est-à-dire les cardinaux, archevêques et évèques, le nonce, les ambassadeurs, les ducs et pairs, les ma réchaux de France, les gouverneurs de provinces, les lieutenants généraux, les premiers présidents de parlement et autres. Tous les personnages faisant partie de cette entrée n'étaient pas ailmis de droit , mais après qu'on avait consulté le roi sur les noms de ceux qm' se [irésentaient.

passé la nuit dernière de considérable. Tous ceux que j'ai nommés hier au soir, et encore quelques autres ayant les entrées, comme le duc de Bouillon, grand chambellan de France, le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre , et le maréchal d'Harcourt, capitaine des gardes du corps , se sont rendus entre neuf ou dix heures du matin dans les cabinets du roi , et peu de temps après toutes les princesses; la grande galerie et l'appartement de S. M. étant remplis comme hier au soir de quantité de seigneurs et de gens de considération qui n'ont point les entrées.

Sur les dix heures on a pansé la jambe du roi, dans laquelle on lui a donné plusieurs coups de lancette et fait des incisions jusqu'à l'os ; et comme on a trouvé que la gangrène gagnoit jusque-là, il n'y a plus eu lieu de douter, même à ceux qui auroient le plus voulu se flatter, qu'elle vient du dedans et qu'on ne peuty apporter aucun remède. Madame de Maintenon étoit seule dans la chambre et à genoux au pied du lit pendant qu'on pansoit S. M., qui l'a priée d'en sortir et de n'y plus revenir, parce que sa présence l'attendrissoit trop. Elle n'a pas laissé d'y revenir après la messe ; mais après ce pansement le roi lui a dit que puisqu'il n'y avoit plus de remède, il demandoit au moins qu'on le laissât mourir en repos (1).

A midi, S. M. a fait entrer le petit Dauphin dans sa chambre, et après l'avoir embrassé il lui a dit : « Mignon, « vous allez être un grand roi , mais tout votre bonheur <c dépendra d'être soumis à Dieu et du soin que vous aurez « de soulager vos peuples. Il faut pour cela que vous « évitiez autant que vous le pourrez de faire la guerre : « c'est la ruine des peuples. Ne suivez pas le mauvais « exemple que je vous ai donné sur cela; j'ai souvent

(1) Voilà l'explication du départ de madame de Maintenon avant la mort du roi. C'est pour lui obéir qu'elle le quitta , comme on le verra plus loin , le 30 aoftt, à cinq lieures du soir, alors qu'il avait perdu tonte connaissance.

« entrepris la guerre trop légèrement et l'ai soutenue « par vanité. Ne m'imitez pas, mais soyez un prince « pacifique, et que votre principale application soit de « soulager vos sujets. Profitez de la bonne éducation «que madame la duchesse de Ventadour vous donne, «obéissez-lui, et suivez aussi pour bien servir Dieu « les conseils du P. le Tellier, que je vous donne pour « confesseur (1).

« Pour vous. Madame [ dit-il à madame de Ventadour], « j'ai bien des remercîments à vous faire du soin avec « lequel vous élevez cet enfant et de la tendre amitié que « vous avez pour lui ; je vous prie de la lui continuer, et « je l'exhorte à vous donner toutes les marques possi- « blés de sa reconnoissance. » Après quoi, il a encore embrassé le Dauphin par deux fois , et en fondant en larmes il lui a donné sa bénédiction. Le petit prince, mené par la duchesse de Ventadour, sa gouvernante, en est sorti en pleurant, et ce tendre spectacle nous a tiré des larmes à tous.

Un moment après le roi a envoyé quérir le duc du Maine et le comte de Toulouse, et leur a parlé la porte fermée. Il a fait la même chose avec le duc d'Orléans, qu'on a été quérir dans son appartement, où il étoit retourné; et dans le moment que ce prince sortoit de la chambre , S. M. l'a rappelé jusqu'à deux fois.

A midi et demi , le roi a entendu la messe dans sa chambre avec la même attention qu'il a accoutumé de l'entendre le jour qu'il a pris médecine , les yeux toujours ouverts, en priant Dieu avec une ferveur surprenante. Dans l'instant qu'elle alloit commencer, S. M. a appelé le marquis de Torcy, ministre d'État des affaires

(1) M. Le Roi a inséré dans les Mémoires de la Société des sciences morales, des lettres et des arts de Seine-et-Oise une note sur les dernières paroles de Louis XIV à son arrière-petit-fiis, dans laquelle il a cité ce discours d'après le Journal historique de Lefebvre; aussi n'y trouve-t-on pas le passage relatif au P. le Tellier, passage qui dut être supprimé par ordre du régent , le père le Tellier ayant été chassé après la nioit du roi.

étrangères, et lui a dit un mot. La messe finie, il a fait approcher de lui le cardinal de Rohan et le cardinal de Bissy, auxquels il a parlé pendant une minute, et en finissant de leur parler il a adressé la parole à haute voix à tout ce que nous étions de ses officiers dans la ruelle et auprès de son balustre. Nous avons tous approché de son lit, et il nous a dit :

« Messieurs, je suis content de vos services; vous « m'avez fidèlement servi et avec envie de me plaire. « Je suis fâché de ne vous avoir pas mieux récom- « pensés que j'ai fait; les derniers temps ne l'ont pas « permis. Je vous quitte avec regret. Servez le Dauphin « avec la même affection que vous m'avez servi ; c'est « un enfant de cinq ans, qui peut essuyer bien des « traverses, car je me souviens d'en avoir beaucoup este suyé pendant mon jeune âge. Je m'en vais , mais l'État « demeurera toujours ; soyez-y fidèlement attachés, et que u votre exemple en soit un pour tous mes autres sujets. « Soyez tous unis et d'accord ; c'estl'union etlaforce d'un « État; et suivez les ordres que mon neveu vous donnera. « Il va gouverner le royaume ; j'espère qu'il le fera bien. « J'espère aussi que vous ferez votre devoir et que vous « vous souviendrez quelquefois de moi. « A ces dernières paroles, nous sommes tous fondus en larmes, et rien ne peut exprimer les sanglots, l'affliction et le désespoir de tout ce que nous étions. Sa voix n'étoit point entrecoupée, et seulement beaucoup plus foible qu'à l'ordinaire.

Après la messe , le roi a encore envoyé quérir le duc d'Orléans, qui a dit à ceux qui se sont trouvés auprès de lui au sortir de la chambre, du nombre desquels j'étois, que c'étoit pour lui recommander madame de Maintenon (1) ; et dans l'instant S. M. a fait entrer dans sa

(1) Lefebvre a modifié ainsi ce passa^o : « FI envoya quérir encore M. le duc d'Orléans, à qui il dit des clioses (jui n'ont été sues de personne. » Voici ce (|up dit à ce sujet un Mrmnirc sur ma'lflmc de Mtiinfnwn, ma-

chambre Madame et toutes les princesses^, qui ont été suivies de leurs dames d'honneur. Elles n'y ont été qu'un moment;, et je ne comprends pas comme le roi a pu résister aux lamentations et aux cris qu'elles ont toutes fait. Il faut avoir vu les derniers moments de ce grand roi pour croire lafermeté chrétienne et héroïque avec laquelle il a soutenu les approches d'une mort qu'il sa voit prochaine etinévitable. Il n'y a euaucun moment, depuis hier au soir huit heures, où il n'ait fait quelque action illustre, pieuse et héroïque , non point comme ces anciens Romains qui ont affecté de braver la mort , mais avec une manière naturelle et simple comme les actions qu'il avoit le plus accoutumé de faire , ne parlant à chacun que des choses dontilconvenoit de lui parler, et avec une éloquence juste et précise qu'il a eue toute sa vie et qui semble s'être encore augmentée dans ses derniers moments. Enfin, quelque grand qu'il ait été dans le cours glorieux d'un règne de soixante-douze ans, il s'est encore fait voir plus

nuscrit cité par M. Th. Lavallée dans son Histoire de la Maison Royale de Saint-Cyr. « Le Roi m'a dit trois fois adieu, racontait madame de Maintenon aux dames de Saint-Cyr : la première en me disant qu'il n'avoit de regret que celui de me quitter, mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de ne plus penser qu'à Dieu. La seconde il me demanda pardon de n'avoir pas assez bien vécu avec moi; qu'il ne m'avoit pas rendue heureuse, mais qu'il m'avoit toujours aimée et estimée également. Il pleuroit, et me demanda s'il n'y avoit personne; je lui dis que non : i! dit : « Quand on enlendroit que je m'attendris avec vous , personne n'en seroit surpris. » Je m'en allai pour ne pas lui faire de mal. A la troisième il me dit : « Qu'allez-vous devenir? car vous n'avez rien. >- .Je lui répondis : » Je suis un rien ; ne vous occupez que de Dieu ; » et je le quittai. Quand j'eus fait deux pas, je pensai que dans l'incertitude du traitement que me feroient les princes, je devois demander qu'il demandât à M. le duc d'Orléans d'avoir de la considération pour moi. Il le fit de la manière dont le prince le publia sur-le-champ : « Mon neveu , je vous recommande madame de Maintenon ; vous savez la considération et l'estime que j'ai eues pour elle; elle ne m'a donné que de bons conseils, j'aurois bien fait de les suivre. Elle m'a été utile en tout, mais surtout pour mon salut. Faites tout ce qu'elle vous demandera pour elle , pour ses parents , pour ses amis, pour ses alliés : elle n'en abusera pas; qu'elle s'adresse directement à vous pour tout ce qu'elle voudra. »

I3t) JOURNAL DE DANGEAU.

grand dans sa mort. Son bon esprit et sa fermeté ne l'ont pas abandonné un moment , et en parlant avec douceur et bonté à tous ceux à qui il a bien voulu parler, il a conservé toute sa grandeur et sa majesté jusqu'au dernier soupir. Je défie les prédicateurs les plus pathétiques de trouver, dans les exagérations de l'éloquence, rien de plus touchant que tout ce qu'il a fait depuis hier au soir, ni d'expressions qui puissent mettre dans tout leur jour les marques qu'il a données d'un véritable chrétien, d'un véritable héros et d'un héros roi.

Sur les deux heures, madame de Maintenon étant seule dans la chambre du roi, S. M. a fait venir M. le chancelier, et lui a fait ouvrir des cassettes dont il a fait brûler par le chancelier partie des papiers et lui a donné ses ordres sur les autres, avec la même présence et la même tranquillité d'esprit qu'il avoit accoutumé de les lui donner dans ses conseils. Ce travail dura environ deux heures. Il a fait encore venir sur les six heures M. le chancelier, madame de Maintenon présente , et a travaillé environ une demi-heure avec lui. Le reste de la journée, madame de Maintenon y a été seule, et le P. le Tellier," son confesseur, a eu de temps en temps des conférences de piété avec lui, comme il les a eues ce matin et le dimanche, n'ayant pas été depuis sa confession une heure sans parler de piété à son confesseur ou à madame de Maintenon.

A dix heures du soir on a pansé la jambe de S. M., et l'on a trouvé non-seulement que la gangrène n'a fait aucun progrès depuis ce matin, mais qu'en tout la jambe est mieux; et comme les forces de S. M, sont un peu revenues pendant l'après-dlnée , cela donne une lueur d'espérance à ceux qui aiment à se flatter; mais ceux qui n'écoutent que la raison n'en ont guère.

Le mardi au soir, 21^. — L'état du roi a été toute la journée presque semblable à celui d'hier, S. M. s'affoiblissant de plus en plus et ayant même eu, quelques moments, des convulsions et quelque légère absence d'es-

prit; mais la gangrène n'a fait aucun progrès; et quand on l'a pansé ce soir à dix heures, elle étoit encore comme hier, au-dessous de la marque que l'habitude qu'il a eue de porter toujours une jarretière a faite autour de sa jambe.

Pendant la nuit et le jour il a fait entrer à vingt reprises le P. le Tellier dans sa chambre pour lui parler de Dieu (madame de Maintenon y a presque toujours été), et y a fait quelquefois entrer M. le chancelier. Les premiers gentilshommes de la chambre n'y sont entrés , comme hier, que dans les temps qu'il a pris des bouillons. Il a entendu la messe à midi; mais il a ordonné qu'il n'y eût que le premier aumônier et deux aumôniers de quartier qui entrassent dans sa chambre.

L'après-dinée il a fait appeler sur le soir, par le P. le Tellier, le comte de Pontchartrain , secrétaire d'État de sa maison et de Paris , qui étoit dans le cabinet , et lui a dit : « Aussitôt que je serai mort, vous expédierez un « brevet pour faire porter mon cœur à la Maison professe a des Jésuites et l'y faire placer de la même manière que « celui du feu roi mon père. Je ne veux pas qu'on y fasse « plus de dépense. » Il lui donna cet ordre avec la même tranquillité qu'il ordonnoit, en santé, une fontaine pour Versailles ou pour Marly.

Il avoit ordonné dès avant-hier qu'on menât le Dauphin à Vincennes aussitôt qu'il seroit expiré, et il s'est souvenu aujourd'hui que le grand maréchal des logis n'avoit jamais fait le logement dans ce château , où il y a plus de cinquante ans que la cour n'a logé, et a ordonné qu'on allât prendre un plan qu'il avoit de ce château dans un endroit qu'il a indiqué, et qu'on le portât au grand maréchal des logis pour lui faciliter le logement qu'il doit faire.

Il a dit le soir à madame de Maintenon : « J'ai tou- « jours ouï dire qu'il est difficile de mourir ; pour « moi, qui suis sur le point de ce moment si redoutable

132 JOURINAL DE DAISGEAU.

« aux hommes^ je ne trouve pas que cela soit difficile. » Il n'y a certainement point d'exemple qu'aucun homme ait envisagé la mort pendant un long temps avec un sang-froid et une fermeté semblables.

Mercredi 28% au soir. — La nuit du roi a été semblable aux précédentes ; mais comme sur les sept heures du matin il a envoyé quérir le P. le Tellier^ qui ne faisoit que sortir du cabinet où il avoit couché^ on a cru qu'il étoit à l'extrémité , et cela a fait un si grand mouvement dans le château que tout le monde crut qu'il expiroit. 11 a dans ce moment aperçu dans ses miroirs deux de ses garçons de la chambre qui pleuroient au pied de son lit; il leur a dit : « Pourquoi pleurez-vous ? Est-ce que vous « m'avez cru immortel? Pour moi, je ne l'ai jamais cru « être, et vous avez dû vous préparer depuis longtemps « à me perdre dans l'âge où je suis. »

Sur lesonze heures, ils'est présenté un Provençal, appelé Brun , inconnu de tout le monde , qui , venant de Marseille à Paris et ayant ouï dire sur le chemin l'état où est le roi, a pris la poste etaapportéunélixirqu'il prétend être infaillible pour la gangrène, même qui tient du dedans. On l'a fait parler aux médecins, et après qu'il leur a dit de quoi sa drogue est composée^ on en a fait prendre, à midi, dix gouttes au roi dans trois cuillerées de vin d'Alicante. S. M. , en prenant ce breuvage, qui sent fort mauvais, a dit : « Je « ne le prends ni dans l'espérance ni avec désir de guérir, « mais je sais qu'en l'état où je suis je dois obéir aux (( médecins, » Cette drogue est unélixirfait avec le corps d'un animal, de la même manière à peu près qu'on fait les gouttes d'Angleterre avec les crânes d'homme. Brun en a pris avant qu'on en ait donné au roi, qui, une heure après, s'est senti un peu plus fort , effet des remèdes fort spiritueux; mais peu de temps après S. M. est retombée dans la foiblesse, et on a trouvé son pouls plus mauvais, ce qui a fait que sur les quatre heures il y a eu une si grande dispute entre les médecins et les courtisans pour

savoir si on continueroit ou non à donner ce remède, que M. le duc d'Orléans a été appelé pour en décider. Il a fait entrer cette espèce de charlatan dans la chambre du roi et lui a fait tàter son pouls ; après quoi , il a été résolu que puisqu'il n'y avoit plus d'espérance de sauver le roi, on donneroit encore cet élixir pour le soutenir quelques heures de plus. Il en a pris à huit heures du soir, et sa jambe a été pansée à dix, à l'ordinaire. On a trouvé, comme hier au soir, que la gangrène n'a fait aucun progrès, mais le pouls a été tout le jour très-mauvais, l'assoupissement assez continuel, et la tête par intervalles embarrassée; en sorte que de la journée il n'a presque parlé qu'à son confesseur. Madame de Maintenon n'est venue dans sa chambre que l'après-dinée, même assez tard , et l'ayant trouvé fort assoupi, elle en est sortie sans lui parler et est allée sur les sept heures du soir coucher à Saint-Cyr pour y faire ses dévotions demain matin, et revenir si la vie du roi se soutient (1).

Jeudi 29% à minuit. — On a continué, la nuit dernière et tout aujourd'hui, à donner au roi, de huit heures en huit heures, le remède de Brun , et on l'a même fait entrer dans la chambre du roi, comme les autres médecins , toutes les fois que S. M. l'a pris. lia paru ce matin que cet élixir spiritueux ranimoit le roi et lui donnoit plus de force qu'il n'en avoit eu la veille; et comme la plupart des gens sont extrêmes en tout, et surtout les dames, elles vouloient

(1) Ces derniers mots récusent formellement l'assertion de Saint-Simon, qui prétend que le roi fut obligé le lendemain d'envoyer chercher madame de Maintenon à Saint-Cyr, et qu'elle n'en revint que le 29 au soir. On va voir que le 29 madame de Maintenon fut presque tout le jour avec le P. le Tellier dans la chambre du roi. Si dès le 28 août madame de Maintenon avait eu l'intention de quitter le roi pour ne plus revenir, elle aurait dès ce jour-là abandonné à ses domestiques, comme elle le fit le 30, ses meubles et son équipage.

Au reste, Saint-Simon a un tel besoin de déclamation à tort et à travers qu'il termine son récit de la mort de Louis XIV en disant : « Ainsi mourut un des plus grands rois de la terre, entre les bras d'une indigne et ténébreuse épouse et de ses doubles bâtards '>, et que quelques lignes plus bas il leur reproche leur abandon du roi à ses derniers jours.

que Brun fût une espèce d'ange envoyé du ciel pour guérir le roi et qu'on jetât tous les médecins de la cour et de la ville dans la rivière. Enfin, il passoit pour si constant que le roi alloit guérir, que ceux qui avec plus de raison disoient que le pouls du roi étant toujours détestable , il ne falloit regarder l'effet de l'élixir que comme un peu d'huile qu'on remet dans une lampe qui s'éteint et qui s'éteindra entièrement dans peu de moments , il sembloit que ceux qui parloient ainsi ne souhaitoient pas la guérison du roi , parce qu'ils parloient plus sagement que ceux qui s'abandonnoient à une espérance frivole.

Le roi a ce matin entendu la messe, qu'il n'avoit pu entendre hier, et S. M. a mangé, entre six et sept heures du soir, deux biscuits dans du vin avec beaucoup d'appétit; elle a encore pris à huit heures du soir de l'élixir de Brun. Il a paru quand elle l'a pris que la tète commençoit à être fort embarrassée , et S. M. a dit elle-même qu'elle n'en pouvoit plus. Enfin, sur les dix heures et demie du soir on a levé l'appareil de la jambe pour la panser, et on a trouvé malheureusement que la gangrène est dans tout le pied, qu'elle a gagné le genou et que la cuisse est enflée. Le roi lui-même , quoique sa connoissance ne soit presque plus que machinale , a dit qu'il s'anéantissoit. Madame de Maintenon et son confesseur ont été presque tout le jour dans sa chambre , et il a encore, cette après-dinée, fait des actes de piété avec la résignation d'un vrai saint aux volontés de Dieu.

Vendredi, à minuit, 30 août. — Le roi a été toute la journée dans un assoupissement presque continuel et n'ayant quasi plus que la connoissance animale. Son confesseur, qui ne Ta point quitté, n'en a pu rien tirer de toute l'après-dinée. On a levé ce soir l'appareil, à l'heure ordinaire; on a trouvé la jambe aussi pourrie que s'il y avoit six mois qu'il fût mort, et l'enflure de la gangrène au genou et dans toute la cuisse. Cependant ce prince est

né avec une constitution si bonne et un tempérament si fort qu'il combat encore contre la mort. Il prend de la gelée et boit de temps en temps de l'eaa pure, car il repousse la boisson dès qu'il y sent du vin. II dit en buvant quelques paroles , mais tout cela machinalement et sans connoissance distincte. Madame de Maintenon s'en est allée à cinq heures à Saint-Cyr pour n'en revenir jamais, et avant de partir elle a distribué dans son domestique le peu de meubles qu'elle avoit et son équipage. Elle a dit adieu à ses nièces pour ne les revoir jamais , car elle a déclaré qu'elle ne veut que qui que ce soit au monde l'aille voir à Saint-Cyr.

Samedi au soir, 31 août. — Le roi a été sans connoissance toute la journée, les moments lucides ayant été fort courts , et plutôt une connoissance machinale que de raison. Dans le peu de chose qu'il a dit il a paru qu'il s'impatiente de ne pas voir la fin d'une si longue agonie. La gangrène a continué à faire du progrès, et cependant la mort ne sauroit venir à bout d'achever de le détruire , tant la force de sa constitution étoit prodigieuse. Il a pris, comme hier, de la gelée et quelques verres d'eau. Quand on lui donne de la gelée ou à boire avec le biberon , il faut lui ouvrir la bouche et lui tenir les mains, parce que sans cela il ôteroitde sa bouche tout ce qu'on lui donne. Madame la duchesse du Maine a souhaité qu'on lui donne aujourd'hui le remède que le médecin Agnan donne pour la petite vérole, et les médecins y ont consenti, parce que n'y ayant plus aucune ressource il vaut autant qu'il meure après avoir pris ce remède que sans l'avoir pris. A dLx heures et demie du soir on lui a dit les prières des agonisants , crainte qu'il n'expire pendant la nuit. La voix des aumôniers qui ont fait les prières a frappé la machine, qui pendant ces prières a dit à plus haute voix qu'eux r.li'e Maria et le Credo à plusieurs reprises, mais sans aucune connoissance et par la grande habitude que S. M. a de les prononcer.

136 JOURNAL DE DANGEAIJ.

' Dimanche, 1" septembre 1715. — Le roi est mort ce matin , à huit heures un quart et demi, etil a rendu l'âme sans aucun effort, comme une chandelle (1) qui s'éteint. La nuit s'étoit passée sans aucune connoissance. Aussitôt qu'il a expiré, le duc d'Orléans est allé avec tous les princes du sang saluer le jeune roi , et dès que cet enfant a entendu le traiter de Sire et de Majesté , il a fondu en larmes et en sang-lots, sans qu'on lui eût dit que le roi fût mort.

Quand les princes du sang sont sortis, ce qui s'est trouvé là de seigneurs et de principaux courtisans sont entrés pêle-mêle, et M. le duc d'Orléans , en les présentant , lui a dit : « Voilà , Sire, les seigneurs et les « principaux de votre cour, » en sorte que la prétention de quelques ducs, tant agitée depuis que le roi est malade, de marcher en corps et à la tête de la noblesse s'est évanouie, la noblesse leur ayant refusé d'aller avec eux sans que ce ne fût pêle-mêle et sans que les ducs eussent un rang distingué à leur tête.

Le chancelier est ensuite venu avec quelques conseillers d'Etat assurer le roi de leur obéissance. Peu de temps après , le duc du Maine , général des Suisses , en a présenté les chefs , ainsi de quelques autres.

Le premier président du parlement et les avocats généraux sont venus prendre l'ordre du duc d'Orléans pour l'ouverture du testament, etc. (2).

(1) Lefebvre a remplacé ce mot par celui de bougie.

(2) C'est ainsi que se termine le mémoire de Dangeau, qui semble avoir voulu renvoyer, pour la suite des événements, à sonJournal, dont ce mémoire n'est en effet qu'une longue parenthèse.

Dimanche 1" septembre, à Versailles. — Le roi mourut le matin à huit heures et un quart. Les courtisans allèrent aussitôt après chez M. le duc d'Orléans^ qui les présenta sans rang au nouveau roi, qui pleura fort en recevant les compliments. M. le duc d'Orléans mit un genou à terre devant lui, et lui baisa la main. Il y avoit eu depuis quelques jours des assemlîlées de plusieurs ducs, qui prétendoient que M. le duc d'Orléans les présentât au jeune roi tous en corps, et séparés du reste de la noblesse; M. le duc d'Orléans n'a pas trouvé leur prétention raisonnable. On lui avoit représenté qu'il n'y avoit que trois corps dans l'État, le clergé, la noblesse et le tiers état ; ces raisons-là parurent si bonnes à M. le duc d'Orléans qu'il ne balança pas un moment à condamner les ducs, et il les présenta avec les courtisans , disant au roi : « Voilà la principale noblesse de votre royaume qui vient vous assurer de sa fidélité*. » — M. le cardinal de Noailles arriva à Versailles à midi; il vint d'abord chez iM. le duc d'Orléans, qui le présenta au roi ; il a été si bien reçu qu'on ne doute pas que ses affaires ne prennent un bon chemin en France**.

* L'éclat qui arriva sur les ducs, que les Mémoires ne font ici que pincer, mérite d'être rapporté pour la curiosité des causes et des suites , et d'en reprendre les choses de plus haut. Il exige encore de parler de deux hommes qui sont pleins de vie , quoiqu'on ait eu soin de l'éviter dans ces additions , où on a observé de ne bien faire connoître que les morts ; aussi glisserons-nous sur les vivants dont il sera impossible de se taire , et on tâchera de ne les toucher qu'en ce qui sera indispensablement lié avec les choses qui méritent d'être rapportées, et qui sans

138 JOURNAL DE DÂNGEAU.

cette légère connoissance demeureroient estropiées ou ne seroient pas entendues. Avant donc de rapporter cet. éclat sur les ducs, il est nécessaire de dire un mot des ducs de Saint-Simon et de Noailles, de leur liaison et de leur rupture. Tous deux de plus ont figuré pendant la régence, et le duc de IXoailles, fait maréchal de France en 1734, commande l'armée d'Italie en 1735 (1). 11 faut se souvenir de ce qui se trouve dans ces additions sur la situation personnelle du duc de Noailles à son dernier retour d'Espagne en 1711 , perdu avec le roi et la reine d'Espagne et madame des Ursins, et plus perdu, s'il se pouvoit encore, auprès du roi , de M. le [Dauphin] et de madame la Dauphine, et de madame de Maintenon, sa tante et sa grande protectrice , pour avoir voulu donner une maîtresse au roi d'Espagne , et perdre, de concert avec le comte d'Aguilar , la reine d'Espagne et madame des Ursins de crédit par ce moyen. 11 faut en même temps ne pas perdre de vaie ce qu'on a \ai plus d'une fois dans ces additions de l'adresse de la princesse des Ursins à persuader madame de Maintenon que son pouvoir n'étoit que le sien , et que celle-ci gouvernoit l'Espagne par l'autre , moyennant quoi madame de Maintenon ne se tenoit ni moins attaquée ni moins offensée que madame des Ursins même , ce qui fît ce comble de puissance de la dernière, par l'excès de domination et d'aveuglement de la première , qui la soutint avec fureur en tout et partout, jusqu'aux époques qui ont été rapportées de sa décadence. Madame des Ursins en étoit encore éloignée en 1711, et madame de Maintenon, pleinement persuadée qu'elle régnoit en Espagne par madame des Ursins , étoit infiniment animée contre un neveu qui lui devoit tant , d'avoir osé concevoir le dessein de renverser cet empire , et attenté à travailler à s'en emparer lui-même. Il faut de plus ne pas oublier que de quelque détachement et de quelque piété que fut le duc de Beauvilliers , il n'étoit pas possible qu'il eût effacé de son esprit le péril que les Noailles avoient fait courir à ses places, lors de l'éclat de l'affaire de ÎM. de Cambray; qu'il vivoit en conséquence avec eux autant que la conscience le lui pouvoit permettre, et eux avec lui comme avec un homme qu'ils n'avoient pu renverser, et qui n'ignoroit pas que ses places étoient destinées au maréchal de Noailles, lequel n'avoit pu pardonner h son frère de les avoir sauvées du duc de Beauvilliers , et que malgré un si généreux et important service, ce qui s'étoit passé dans l'affaire de l'archevêque de Cambray, de la part du cardinal de Koailles, étoit demeuré obstacle invincible à plus qu'une très-simple bienséance entre le duc de Beauvilliers et ce cardinal , dont la décadence commeuçoit à pointer, tandis que le [duc de] Beauvilliers et son

(1) C'est donc en 1735 que Saint-Simon a rédigé cette addition.

pupille , qui n étoient qu'un , reprenoieut un crédit qui fut incontinent porté au plus haut point par la mort de IMonseigncur. Telle étoit donc la très-triste situation du duc de Noaillesà son dernier retour d'Espagne.

Dans cet état il ne cessa de jeter les yeux de tous côtés pour chercher à se raccrocher. Voisin et madame de INIaintenon n'étoient qu'un, M. du Maine encore davantage; nul moyen de ces côlés-là. Pontchartrain le connoissoit, et de plus n' étoit à aucune portée , et son fils , haï de tout le monde , encore moins. Le comte de Toulouse n'entroit dans rien, et Desmaretz en assez peu de chose ; faute de mieux, il s'attacha à lui , pour tenir au moins à quelque ministre, à qui les finances donnoient un grand accès auprès du roi et de madame de jMaintenon, mais qui timide et d'ailleurs plein d'humeur ne pouvoit bien répondre à ses désirs. D'Antin lui fut plus d'usage ; mais il ne fut jamais que souffert par madame de Maintenon, et il étoit courtisan trop avisé pour se faire un démérite auprès d'elle , en hasardant trop auprès du roi pour le duc de Noailles. Dans cet embarras, il s'avisa de rechercher le duc de Saint-Simon, quoique jusque alors sans aucun commerce avec lui, et ce fut son salut puis sa grandeur, que cette recherche.

Le duc de Saint-Simon passoit à la cour une vie extérieurement oisive, effectivement très-occupée. Il étoit, dès son entrée dans le monde, dans la liaison la plus intime avec le duc de Beauvilliers, dont il avoit passionnément désiré d'épouser ime fille. 11 la lui avoit demandée lui-même , sans autre dot ni condition que celle qu'il prescriroit lui-même. L'aînée voulut être religieuse , la seconde étoit défigurée, les autres étoient trop jeunes. Il voulut attendre l'âge; enfin tout se traita de telle sorte entre eux , que M. de Beauvilliers ne l'oublia jamais, qu'il le regarda et le traita toujours comme son gendre, et que trouvant en lui des qualités qui réparoient la disproportion entière des âges et des postes , il prit peu à peu confiance en lui , et telle enfin que, jusqu'à sa mort, ils s'ouvroient réciproquement, sur tout, leur cœur et leur âme , et le duc de Chevreuse par une conséquence nécessaire. Saint-Simon s'étoit fait plusieurs amis véritables des principaux personnages de la cour en hommes et en femmes ; la sienne , fille du maréchal de Lorges , avec laquelle il vivoit dans la plus tendre et la plus entière confiance , étoit celle de la cour qui étoit la plus respectée pour sa vertu , la plus généralement aimée pour sa douceur, sa droiture et la singulière bonté de son esprit, la moins crainte par la sagesse de son caractère , et par un esprit moins brillant que juste et sensé, et par sa conduite unie. Elle attira de sou côté beaucoup d'amis et de considération à son mari , et lui fut infiniment utile par ses conseils ; on l'a vue dans ces mémoires et dans ces additions , mise malgré elle et malgré son mari auprès de madame la

duchesse de Berry, où elle acheva de se faire admirer, et d'où madame la Dauphine la destinoit à la mettre auprès d'elle , dès auparavant même , quand la duchesse du Lude vieudroit à manquer.

Le duc de Noailles comprit qu'eu gagnaut le duc de Saint-Simon , c'étoit la route de se rapprocher du duc de Beauvilliers , et par lui du Dauphin , et de l'un à l'autre de se remettre en selle au moins pour le règne futur; c'est ce qui, à faute de mieux, le détermina. Il y trouva encore un autre avantage , et cet avantage léger alors devint le principal à force de malheurs. Il avoit donné à M. le duc d'Orléans ce Renaut qui fut arrêté en Espagne avec Flotte ; Renaut avoit commis des imprudences étranges, qui toutes avoient porté à plomb sur M. le duc d'Orléans. Il en avoit été outré, et cela avoit brouillé le duc de Noailles avec lui. Quoique ce prince fut alors dans une situation fâcheuse, celle du duc de INoailles avec lui importunoit fort ce dernier, qui n'avoit besoin d'être mal avec personne, qui craiguoit et qui ménageoit tout, encore plus un prince de ce rang. M. de Saint-Simon, qui étoit de même âge que lui , avoit passé son enfance à aller jouer avec lui ; l'amitié s' étoit mise entre eux avec l'âge. Le tourbillon de la jeunesse du prince ralentit le duc de lui faire sa cour'; cette interruption dura plusieurs années. Vint un voyage de Saint-Cloud où ils voulurent avoir des dames un peu trayées, quoiqu'avec un reste de celles de la cour de feu 3Ionsieur, impossibles à éviter ; la duchesse de Saint- Simon en fut conviée et pressée ; elle y alla de la Ferté, où son mari demeura cependant. On se plaignit à elle de son absence. Madame de Fontaine-îMartel , belle-sœur du feu M. d'Arsy, qui avoit été gouverneur du duc d'Orléans , et qui étoit des amies de IM. de Saint-Simon , demanda à M. le duc d'Orléans pourquoi il ne le voyoit plus ; le prince répondit avec toutes sortes d'amitié. Au retour à Versailles le commerce se renoua ; l'ancienne amitié se retrouva tout entière ; elle ne fit que s'augmenter depuis ; la confiance fut pareille. Le prince y trouva des ressources; il s'accommoda d'un homme qui lui parloit franchement et qui n'entroit dans aucune de ses parties ni de ses plaisirs. Il en reçut un service décisif dans son affaire d'Espagne, qui fit un si grand bruit , et qui éloigna tout le monde de lui , au point que M. de Saint-Simon y demeura seul de toute la cour, et eut le bonheur de n'y laisser rien du sien, pas même le plus léger soupçon. Ce fut lui qui le sépara de madame d'Argenton, sur le point que le roi alloit éclater, lui encore qui les raccommoda, madame la duchesse d'Orléans et lui, desquels il devint le lien, quoique auparavant M. de Saint-Simon ne la vît jamais. Par cette conduite M. le duc d'Orléans se raccommoda avec le roi et se remit un peu avec le monde, toutefois fort retenu par la considération de ^Monseigneur et par celle de madame de jMaintenon, qui le haïssoient ouvertement. L'étonnant

mariage de madame la duchesse de Berry fut encore principalement l'ouvrage de M. de Saint-Simon, par tout ce qu'il sut mettre en œmTe et ce qu'il y fit du sien , et Monseigneur ne lui pardonna jamais.

Cette liaison si intime et si fortement cimentée fut encore un grand appât au duc de INoaiiles pour rechercher iM. de Saint-Simon, et par lui se rapprocher de M. le duc d'Orléans, dans la situation très-déplaisante où il se trouvoit avec lui. M. de Saint-Simon en fut donc recherché avec tout l'art et les grâces rehaussées du voile d'une apparente simplicité, et il fut la dupe de tout ce qui lui fut présenté d'esprit , de raisonnement, de droiture , de désir du hien , de conformité de goût. Koailles rapprocha deux amis intimes de celui qu'il vouloit gagner ; les liaisons crûrent , se serrèrent ; l'amitié , puis la confiance en naquirent de la part de l'assiégé , dont le prix fut celui que ^N'oailles s'étoit proposé à l'égard du duc de Beauvilliers et du duc de Chevreuse , et avec plus de peine encore à l'égard du duc d'Orléans. La mort du Dauphin , puis du duc de Berry, fit redoubler de jambes à Noailles auprès de Saint-Simon ; ces malheurs en avoient creusé de nouveaux, et des plus cruels, au duc d'Orléans, déserté par tout le monde jusqu'à la dernière indécence. M. de Saint-Simon fut le seul qui ne l'abandonna point , et qui y courut de grands risques, qui ne furent pas capables de le ralentir un moment de voir ce prince publiquement presque tous les jours , et de se promener seul avec lui et très-souvent à Marly, sous les veux du roi et de toute la cour. Il en fut souvent averti par le duc de Beauvilliers et par d'autres. On avoit commencé à pénétrer quelque chose de la confiance intime du Dauphin pour lui , mais conduite avec les plus grandes précautions pour la dérober au roi surtout et au monde ; sa douleur d'une si sensible perte avoit éclaté. Sa franchise étoit bien connue; sa persévérance unique à vivre, comme il faisoit, avec le duc d'Orléans ne cadroit pas avec ce que ses ennemis vouloient faire croire'de ce prince. Ils avoient toujours pu beaucoup, et ils commençoient à tout pouvoir ; ils frémissoient d'une fermeté qui les contredisoit par elle-même. L'intrigue qui avoit fait le mariage de la duchesse de Berry ne leur étoit plus inconnue, sinon en tout, du moins en partie qui avoit percé avec le temps. D'autres raisons leur faisoient passionnément désirer de séparer le duc d'Orléans du seul ami qui lui restât; sa conduite en cette longue et périlleuse détresse de 31. le duc d'Orléans fut le dernier sceau de son amitié et de sa confiance pour lui , et la matière des réflexions de bien des gens qui, malgré la situation du duc d'Orléans, sentoient le poids de sa naissance, ce qui l'attendoit après le roi vieux et sur le déclin, ce que le prince devoit de retour à M. de Saint-Simon , et tout l'usage qu'il pouvoit tirer et faire de cet ami , sur

qui le monde dès longtemps attentif l'étoit devenu beaucoup davantage. M. de Noailles n'oublia donc rien pour se mettre le plus avant qu'il put dans son intimité et dans sa confiance , et il avoit tout ce qu'il falloit pour y réussir. Ses premiers succès élevèrent ses espérances: ]M, de Saint-Simon Tavoit raccommodé avec les ducs de Cbevreuse et de Beauvilliers, et par eux avec le Dauphin. 11 l'avoit encore tout à fait remis avec M. le duc et madame la duchesse d'Orléans. Ce prince u'avoit plus rien entre lui et le timon nécessaire de l'État, que le roi, qui menaçoit de ne pas durer longtemps , et un Dauphin dans la première enfance. Noailles se doutoit bien que M. le duc d'Orléans n'étoit pas sans penser au futur, M. de Saint-Simon encore moins ; qu'il étoit le seul avec qui le prince pût s'en ou\Tir et se conseiller. Il auroit bien désiré d'y être admis en tiers pour quelque chose , quoique très-mesuré à voir M. le duc d'Orléans, pour ne donner, disoit-il, aucun ombrage, mais en effet pour é\iter tout inconvénient, et ne laisser pas d'aller à son but. L'affaire de son oncle le cardinal, qui s'aigrissoit tous les jours, lui fut utile pour l'unir de plus en plus avec M. de Saint-Simon ; celuici l'avoit vue naître et croître. Le P. Tellier, qui sans le conuoître lui avoit voulu être présenté en arrivant à la cour, et qui le ménageoit fort a cause des ducs de Che^Teuse et de Beauvilliers et surtout du Daupliin , lui avoit parlé de cette affaire dès les commencements ; il l'eu eutretenoit sans cesse depuis la mort du Dauphin, par rapport à la situation oia il le sentoit. Us en avoient eu souvent des disputes fort vives et même fort dangereuses , sans que ce rusé jésuite se déprît de ces continuels entretiens, quoiqu'il n'y pût rien gagner. Plus Saint- Simon avoit vu de près le fond et la conduite de cette affaire , plus il le detestoit. Outre la facilité que cette manière de penser présentoit à JNoailles de s'unir de plus en plus avec lui , il comptoit encore s'en faire un moyen pour relever son oncle et pour s'élever et s'accréditer par lui. Le duc de Saint-Simon n'a voit été en aucune mesure avec le cardinal de Noailles jusqu'à sa disgrâce ; il y avoit même eu des choses qui l'avoient sourdement aliéné de lui. L'indignation qu'il conçut de tout ce qu'il voyoit si clairement et si fort de la première main l'engagea à l'aller voir après la défense signiQée au cardinal de se présenter devant le roi , et de l'avertir de plusieurs pièges. Ce fut lui encore qui proposa au duc de Beamilliers et au Dauphin , quand l'affaire lui eut été envoyée par le roi , d'y mettre Bezons, archevêque de Bordeaux, pour lui en rendre compte , et l'archevêque instruisoit journellement Saint-Simon de tout. Enfin, la dernière fois que ce duc travailla avec le Dauphin, comme cela arrivoit assez souvent et toujours longuement, mais fort secrètement tête à tête , il lui ordomia de s'instruire à fond tant de cette matière que de celles des libertés de l'Église gallicane , parce qu'il vouloit les examiner avec lui; qu'il lui en rendît compte, et

SEPTEMBRE 171S-. f43

finir avec lui l'affaire du cardinal de Noailles, dout il lui fit Téloge , et ajouta qu'on ne lui persuaderoit jamais qu'il fût janséniste , ni rien contre sa doctrine et la droiture de ses intentions ; mais ce prince, dont la France n'étoit pas digne, mourut quinze jours au plus après. Depuis ce malheur , le duc de Saint-Simon ne laissa pas de continuer à être toujours fort au fait de cette affaire , et demeura en liaison avec le cardinal de Noailles, dont son habile neveu sut tirer pour la sienne tout le parti qu'il eu put.

Un autre lien les unit encore. On se souvient de l'affaire du bonnet, mise en avant par M. du Maine de manière à ne pouvoir reculer. Il est temps de la reprendre assez pour expliquer l'éclat arrivé sur les ducs , qui a donné lieu , pour le bien entendre , à ce qui vient d'être raconté des ducs de Saint-Simon et de Noailles. On a vu le commencement de la perfidie qu'on avoit bien soupçonnée, mais dont il n'y avoit pas eu moyen de se défendre, et les plaintes également amères et sans fondement que le premier président fit du mémoire si court, si sage et si simple, et à lui communiqué six jours durant et par lui renvoyé à d'Antin sans y avoir trouvé rien à reprendre, présenté au roi par d'Antiu, avec l'approbation de M. du Maine, loué par le roi et communiqué par S. M. au premier président ensuite, pour répoudre et agir après. Ce magistrat fit des assemblées chez lui ; le roi voulut que des ducs s'y trouvassent, et la dissimulation fut portée jusqu'à ce point que le roi, si jaloux de la dignité de son moindre service, voulut que les ducs d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre en année, et de la Rochefoucauld, grand maître de la garde-robe, s'y trouvassent, quoique le hasard fit qu'il n'y eut point cejour-là d'autres premiers gentilshommes de la chambre pour servir à la place de M. d'Aumont ; que IM. de Bouillon, grand chambellan, ne fut point non plus à Marly, et que M. de la Rochefoucauld, absent pour même cause, n'y put suppléer. Ils le représentèrent au roi ; qu'il seroit réduit à être servi, même à son petit couvert, par SouM-é, maître de la garde-robe en année, que personne à la cour ne se souvenoit que cela fut jamais arrivé ; le roi tint bon, et cela arriva trois fois presque de suite. Ces conférences n'aboutirent à rien; ce n'étoit pas aussi leur destination. Faute de raisons, le premier président substitua des procédés, M. du IMaine des désespoirs et des excuses. L'éclat suivit contre le premier président; les ducs convinrent de vivre désormais avec lui en ennemis déclarés, et se soutinrent longtemps de la sorte. P.Iesmes fut outré; il se plaignit au roi. On a vu dans les mémoires ce qu'appuyé secrètement de M. du Maine il attira au duc de Tresmes ; mais d'ailleurs le roi ne se voulut mêler de rien. Enfin poussé à bout, il s'en prit à M. du Maine, qui ayant son compte d'avoir brouillé hautement les pairs avec le parlement laissoit le premier président seul exposé à leur ressentiment; M. du INJaine, qui n'avoit garde de se

brouiller avec lui, fut bien en peine parce qu'il espéroit toujours le présenter aux ducs et se cacher derrière lui; [il] chercha donc quelque voie de sortir de l'embarras où il commençoit à se trouver lui-même. L'expédient qu'il prit fit voir avec une étrange évidence, et le degré de sa puissance sur le roi, et l'excès de ses inquiétudes sur le succès de tout ce qu'il en avoit obtenu : il proposa aux mêmes ducs à qui il s'étoil adressé d'abord pour le bonnet, une conférence à Sceaux avec madame du Maine , dans laquelle il espéroit qu'on pourroit trouver de bons expédients. Ils s'en défendirent tant qu'ils purent ; mais à force d'empressement la même raison qui les avoit forcés d'entrer avec lui dans l'affaire du bonnet les força enfin d'accepter un rendez-vous dont ils voyoient assez qu'il n'y avoit rien à attendre, qu'un prétexte à faire casser la corde sur eux ; ce fut donc à qui n'iroit point. Enfin, IM. de la Force, à qui tout étoit bon pourvu qu'il se mêlât de quelque chose, et M. d'Aumont, qui tôt après ne se cacha plus guère d'avoir été un pigeon privé, se chargèrent de la commission , et bien valut aux autres de ne l'y avoir pas laissé aller seul, comme il le vouloit. Madame du Maine les reçut à Sceaux avec des politesses et des empressements non pareils, et, un moment après leur arrivée, les mena dans son cabinet, oii elle fut en tiers avec eux. Là, après tous les jargons de préface, elle leur dit nettement que puisque c'étoit M. du jMaine qui les avoit engagés dans cette affaire, qu'il s'étoit fait fort d'y réussir, qu'ils la regardoient comme si principale sur tous depuis qu'elle avoit été embarquée et qu'elle sembloit avoir mal basté, il étoit raisonnable que M. du Maine mît le tout pour le tout pour les en bien sortir ; mais qu'aussi étoil-il juste qu'il fût assuré d'eux; qu'il n'obligeroit pas des ingrats, et qu'ils entrassent avec lui dans des engagements sur lesquels il pût compter. A ce début ces messieurs se regardèrent et parurent fort surpris d'une proposition qu'ils entendoient pour la première fois de leur vie ; et si elle fut moins nouvelle au duc d'Aumont qu'à l'autre, au moins joua-t-il bien d'abord. Madame du Maine les cajola l'un après l'autre, puis les ducs en général, et leur dit qu'ils ne dévoient point s'étonner de ce qu'elle leur proposoit ; qu'il étoit de leur intérêt d'emporter ce qui étoit entamé , qu'il étoit de celui de j\L du Maine de s'assurer de tant de grands seigneurs, qui n'avoieut pas vu sans peine ses diverses élévations ; qu'il en étoit bien informé, il y avoit longtemps ; qu'il ne laissoit pas de désirer leur amitié, et qu'ils le voyoient bien par les démarches qu'il avoit faites sur cette affaire, mais qu'il entendoit aussi que le succès les lui concilieroit de manière à éteindre en eux leurs anciens déplaisirs à son égard et à former un attachement dont il se pût assurer, et que c'étoit sur quoi elle les prioit de lui répondre. Là-dessus, force compliments, force verbiages, dont elle leur déclara qu'elle ne se satisfaisoit point. Eux, de leur part, répondirent qu'ils ne savoientrien dire que les sentiments qu'ils

lui exposoient, puisque ne s'agissant de rien de précis, ils n'avoient aussi rien à refuser ni à accepter. Là-dessus , madame du Maine , voyant qu'elle ne pouvoit les faire avancer, etquela Force comme l'ancien, et dont la mission étoit de se défier de l'autre, prenoit toujours la parole et ne la lui laissoit jamais, prit son parti de parler la première. Elle leur dit donc qu'après toutes les grâces dont le roi venoit de combler M. du Maine, et en particulier celle de l'habilité à succéder à la couronne, il n'avoit plus rien à en désirer ; mais qu'en même temps il n'étoit pas assez peu considéré pour ne pas voir que cette disposition et d'autres qui avoient précédé celle-là pouvoient n'en pas être disputées après le roi, qui les avoit bien solidement munies de tout ce qui les pouvoit bien assurer, mais donner occasion d'aboyer etde crier, d'exciter des princes du sang jeunes et sans expérience, quoique si liés à eux par des alliances si proches et si redoublées, donner envie aux pairs de se joindre à eux contre M. du Maine, enfin de les tracasser; que M, du Maine vouloit éviter ces inconvénients, et jouir paisiblement de tout ce qui lui avoit été accordé, et que c'étoit à eux à voir s'ils vouloient s'engager avec lui sur ce pied-là d'une manière non équivoque. M. d'Aumont saisissant la parole, M. de la Force la lui prit, en l'interrompant sur ce qu'il enfiloit plus que des compliments, et après en avoir fait quelquesuns, il se mit à vanter la solidité de ce que ^I. du Maine avoit obtenu, et la solennité des formes qui y avoient été gardées, et conclut que c'étoit là une terreur panique sur des choses que personne n'avoit aucun moyeu d'attaquer. Madame du IMaine répliqua que s'ils n'en avoient point de moyens, il n'en falloit pas conserver la volonté; que cela ne se prouvoit point par des propos , mais par des choses, et que c'étoit à eux à voir quelles étoient ces choses dans lesquelles ils se voudroient engager. M. de la Force , de plus en plus surpris de tout ce qu'il entendoit , et qui voyoit déjà où elle en vouloit venir, se défendit sur ce qu'il n'imaginoit rien au delà de ce qu'il lui venoit de dire ; qu'il y ajouteroit de plus toutes les protestations qu'elle estimeroit l'assurer de leurs intentions; qu'elle avoit vu que pas un d'eux n'avoit opposé quoi que ce fût à toutes les volontés du roi à l'égard de IM. du IMaine, et revint encore à leur solidité. Madame du Plaine, forcée enfin d'articuler, leur déclara que si c'étoit sincèrement qu'ils parloienttant pour eux que pour les autres, il ne leur coûteroit rien de lui donner une assurance par écrit de soutenir, après le roi , ce qu'il avoit réglé de son vivant en faveur de ses fils naturels et de leur postérité, tant pour leurs rangs, honneurs, etc., que pour leur succession à la couronne. M. de la Force, qui l'a voit prévu dès le commencement de cette forte conversation, la supplia de considérer ce qu'elle leur proposoit; de faire réflexiou si des sujets, quels qu'ils fussent, pouvoient sans crime s'arroger l'autorité et le droit de conflrmer les dispositions du roi vivant et régnant; enfin, dejeter les yeux

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sur la juste jalousie du roi sur son autorité, et sur les folles calomnies que le premier président avoit osé leur imputer à ce même égard d'autorité et au roi même, et qu'ils ne pouvoient ignorer, puisque le roi les avoit rendues au duc d'Anlin, lequel lui en avoit démontré la noirceur et la folie. jNIadame du Maine eut à peine la patience d'entendre cette courte réponse. La Force continuoit pour l'étendre ; elle l'interrompit avec un feu qu'elle ne put plus contenir, et lui dit qu'elle s'en étoit toujours bien doutée, que les ducs ne cherchoient que des échappatoires; mais que pour celle-là elle les tenoit, et qu'elle leur répondoit que le roi non-seulement ne seroit point offensé de l'écrit qu'elle leur demandoit, mais qu'il leur en sauroit même fort bon gré, et que M. du Maine s'en feroit fort. Dans l'étourdissement oii la réflexion à la chose, quoique prévue, et la vivacité de la réplique, mirent la Force, Aumont empauma prestement la voie , et se tournant à la Force : « ^Monsieur, lui dit-il, comme ne trouvant plus de difficulté, si ^l. du Maine se fait fort, comme Madame l'assure, que risquons-nous? et au conti-aire cette assurance de notre part n'est qu'honorable. » La Force retint l'indignation dont cette apostrophe le saisit, et avec un souris modeste : « Mais qui nous assurera, [Monsieur, répondit-il à Aumont, que ce que le roi approuvera aujourd'hui par considération pour M. du Maine , ne lui sera pas empoisonné demain contre nous sur son autorité, où nous aurons attenté par la concurrence de la nôtre, et contre ^L du Maine , qui, non content de toute celle de la Majesté royale, aui'a en sus montré qu'il comptoit ce concours de notre part nécessaire , et qui y aura eu recours? Qui nous assurera que le premier président, dans la rage qu'il témoigne, que le parlement dans l'aliénation où il l'a mis de nous, n'aura pas encore plus de jalousie que le roi même de nous voir confirmer ce que cette compagnie a solennellement enregistré, et que dans le temps que messieurs du parlement n'épargnent rien pour nous réduire au simple état de membres de leur corps, comme eux-mêmes et sans rien qui nous en distingue , .ils ne feront pas tous leurs efforts pour traiter d'attentat cette autorité arrogée par-dessus et en confirmation de la leur ? Madame, ajouta-t-il tout de suite, cela est trop délicat, et il n'est aucim de nous qui en osât tenter le hasard. »

Madame du Maine rageoit, et 4e montroit bien à son visage; mais ce coup étoit tellement de partie , soit pour s'assurer une bonne fois des ducs , comme elle le témoignoit , soit pour les perdre sans ressource avec le roi, avec les princes du sang, sans lesquels cela se passoit, avec le parlement , avec le public par un écrit des ducs qui auroit disposé , autant qu'il étoit en eux , du droit de succéder à la couronne , de leur seule et propre autorité, sans raison, sans occasion, sans nécessité autre que ce désir, et cette convention si réelle de leur part, si frivole, et sur chose si frivole aussi par la mauvaise foi de M. du IMaiue en compa-

raison de l'autre, qu'elle se contint avec effort pour répliquer et dupliquer, et l'emporter à force d'esprit et d'autorité sur la Force, à qui seule elle avoit affaire, le pied ayant déjà glissé à Aumont, qui, se voulant mêler une fois ou deux dans la dispute , fut toujours repoussé par l'autre , qui lui mettant la main sur le bras ne s'interrompoit point et lui étouffa toujours la parole.

Finalement, madame du INIaine, se voyant à bout, céda à sa colère ; elle dit à ces messieurs, qu'elle voyoit bien qu'eux et leurs confrères ne se pouvoient regagner ; qu'ils niettoieut un vain respect pour le roi , duquel elle leur répondoit, une vaine crainte d'ailleurs, une vaine modestie sur eux-mêmes, et surtout beaucoup d'esprit et de compliments à la place des réalités nécessaires; qu'ils vouloient avoir leur fait et se réserver entiers pour ce qui leur conviendroit dans l'avenir ; que c'étoit à M. du Maine et à elle à savoir s'en garantir, et qu'elle vouloit bien leur dire , pour qu'ils n'en pussent douter, que quand on avoitune fois acquis l'habilité à succéder à la couronne, il falloit, plus tôt que de se la laisser arracher, mettre le feu au milieu et aux quatre coins du royaume. Aussi tint-elle parole en tant qu'elle le put. Ce furent là ses dernières paroles, après lesquelles elle se leva brusquement, sans toutefois qu'il lui fût rien échappé ni contre eux ni contre les ducs en général. Ils se séparèrent avec beaucoup de compliments, forcés d'une part , et de respects, qui ne le parurent guère moins de l'autre , la Force ayant toujours l'œil sur son compagnon , qui n'osa rien dire en particulier, ni suivre la duchesse du IMaine. Ils partirent de Sceaux, et vinrent rendre compte du succès de leur voyage. Il u'avoit guère plu à M. du Maine plus qu'à eux , qui , de l'état où il les avoit mis , s'étoit flatté de tirer ce bel écrit d'assurance. Cette conclusion, qui de sa part achevoit en plein de.montrer la corde, sans débarrasser le premier président, lui fit avoir recours à une autre ruse , qui en cassant cette corde sur les ducs ne fit que découvrir avec la plus entière évidence ce qu'ils avoient soupçonné de lui dès le commencement.

M. du Maine, huit ou dix jours après, amena madame la Princesse sur la scène , qui de sa vie ne s'étoit mêlée de rien , et qui étoit une bonne happelourde (1), et parfaitement connue pour ce qu'elle étoit;

(1) Happelourde, faux diamant ou autre pierre précieuse contrefaite ou qui n'est pas arrivée à sa perfection. Ce mot est composé de Happer, qui signifie prendre, et de Lourd, qui veut dire un lourdaud, un sot, parce que ces sortes de faux diamants prennent, trompent les sots. — Happelourde se dit figurément , et en riant , des hommes et des chevaux , et de quelques autres choses qui ont du brillant , de l'éclat , qui paroissent valoir beaucoup, et qui étant bien examinées ne valent rien. Il ne faut pas prendre

son gendre feignit que jusque-là elle n'avoit pas ouï parler de cette affaire , quoique dès son entrée il eût répondu d'elle nommément et répondu comme d'une bonne bête , à qui il n'a\ oit qu'à dire un mot. M. le duc d'Orléans, madame la Duchesse, tous les princes d^ sang, avoient consenti depuis plus de huit mois ; cette affaire faisoit le plus grand bruit ; comment donc donner dans cette bourde de madame la Princesse ? Quoi qu'il eu fût, faute d'autre issue, Î\I. du Maine dit qu'elle lui avoit bien lavé la tête d'avoir mis le bonnet en avant; que M. le Prince lui en avoit toujours parlé comme de la plus chère distinction des princes du sang sur les pairs ; qu'elle avoit trop de respect pour sa mémoire, pour ses sentiments, pour ses volontés, pour l'intégrité du rang des princes du sang , pour ne se pas opposer à ce que les pairs demandoient, et pour ne pas supplier le roi de toutes ses forces de n'y rien innover. Là-dessus, le roi dit à d'Antin qu'il étoit fâché de cette fantaisie qui avoit pris à madame la Princesse ; mais qu'il ne pouvoit passer par-dessus, ni la persuader, et qu'il ne vouloit plus ouïr parler du bonnet. D'Antin , qui \\t bien que c' étoit une chose préparée , ne laissa pas de répondre de son mieux; mais le roi étoit convenu avec M. du IMaine d'en sortir de cette façon , et rien ne le put ébranler. D'Antin le dit à ceux des ducs par qui cette affaire avoit d'abord passé. On a vu que MM. de Saint-Simon et de Noailles en étoient , le premier comme ayant été mandé avec quelques autres chez le maréchal d'ETarcourt, dès la première fois qu'il en fut question. 11 faut achever tout de suite un épisode, dont il y aura lieu de se souvenir dans le cours de la régence. Quoique les ducs se fussent attendus tout d'abord à tout, et que les suites les y eussent de plus en plus confirmés, il ne doit pas paroître étrange qu'aigris de ces mêmes suites , ils le fussent encore plus de cette fin qui les rendoit malgré eux le jouet des artifices de M. du IMaine, qui faisoit triompher le parlement d'eux, et les brouilloit à l'excès, ce qui étoit son but. Il ne s' étoit pas tenu de dire avec son facétieux ordinaire, que tout ce qu'il étoit et avoit étoit bel et bon ; mais qu'il n'en étoit pas moins comme un pou entre deux ongles , pressé par les princes du sang et par les pairs également, et qu'il ne savoit pas comme il se tireroit d'affaire ; ce fut donc ainsi qu'il en sortit d'un côté. D'Antin avoit rendu compte aux ducs, comme on vient de dire , du discours définitif qui s' étoit tenu entre le roi et lui ; c'étoit à Versailles, un samedi au soir. Le lendemain matin le duc de Saint-Simon, à qui sur les fins M. du IMaine avoit parlé de cette affaire avec les plus fortes démonstrations de son désir et de sa bonne

les hommes à la mine, il y a bien des happelourfles. En ce sens il se dit parce que les j-ens stupides et peu éclairés sont sujets à .se laisser prendre et tromper par une belle et fausse apparence. ( Dictionnaire de Trévoux. )

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foi, envoya attendre son retour de la grande messe : car grandes messes, vêpres, compiles et salut, jamais, où que ce fût , il n'y manquoit dès sa jeunesse, fêtes et dimanches, et sermon quand il y eu avoit. M. de Saint-Simon alla chez lui, et le trouva seul dans son cabinet, l'air ouvert, qui le reçut de la manière du monde la plus aisée et la plus polie. Saint-Simon n'ouvrit la bouche que lorsqu'il fut dans son fauteuil et M. du jMaine dans le sien. Alors d'un air sérieux il lui dit ce qu'il avoit appris; IM. du Maine blâma madame la Princesse, tomba sur elle, s'excusa, s'affligea. M. de Saint-Simon lui dit un mot du premier président que M. du Maine voulut aussi excuser, et dire même qu'il ne falloit point désespérer de l'affaire ni la regarder comme finie, que pour lui il ne cesseroit d'y travailler et ne seroit jamais content qu'il n'en fût venu à bout. Alors M. de Saint-Simon tomba sur le premier président , lui dit toutes ses calomnies au roi sur les ducs, qui les savoient du roi, même par d'Antin, qui avoit eu la permission de les leur dire, et eux de ne s'en pas taire. M. de Saint-Simon ne comptoit pas d'apprendre rien à M. du Maine, mais bien qu'il n'ignoroit rien ; puis, le regardant entre deux yeux : « C'est vous. Monsieur, lui dit-il , qui nous avez engagé malgré nous dans cette affaire; c'est vous qui nous avez répondu du roi et du premier président et par lui du parlement ; c'est vous qui nous avez répondu de madame la Princesse ; c'est vous qui la faites intervenir maintenant après avoir fait jouer au premier président un si indigne personnage ; enfin, 3Ionsieur, c'est vous qui nous avez manqué de parole, qui nous rendez le jouet du parlement et la risée du monde. « M. du ]Maine devint pâle et interdit, lui toujours si vermeil et si désinvolte, et voulut s'excuser en balbutiant et témoigner sa considération pour les pairs , et en particulier pour celui qui parloit et qui l'écoutoit toujours en le regardant fixement ; enfin il l'interrompit : « IMonsieur, lui dit-il fièrement , vous pouvez tout et vous nous le montrez bien et à toute la France. Jouissez de votre pouvoir et de tout ce que vous avez obtenu ; mais, en haussant la voix elle regardant jusque dans le fond de l'âme, il vient quelquefois des temps, ajouta-t-il , où quelque grand qu'on soit, ou se repent trop tard d'en avoir abusé et d'avoir joué et trompé de sang-froid tous les principaux seigneurs du royaume en rang et en établissements, qui ne l'oublieront jamais. » Et brusquement se lève et tourne pour s'en aller. M. du ]Maine, éperdu de surprise et peut-être de dépit , le suit et l'accompagne , balbutiant encore des excuses et des compliments ; à la porte M. de Saint-Simon se retourne, et d'un air d'indignation : « Oh ! 3Ionsieur, me conduire après ce qui s'est passé, c'est ajouter la dérision à l'insulte, » passe la porte tout de suite et s'en va, et le conte l'après-dinée aux autres ducs. Le roi n'en fit pas le moindre semblant en quoi que ce pût être, à

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personne , ni au duc ni à la duchesse de Saint-Simon , soit qu'il ignorât cette conversation, soit qu'il la voulût ignorer ; il vécut encore plusieurs mois sans que M. de Saint-Simon vît M. du IMaine, ni qu'il le saluât jamais qu'à demi lorsqu'il le rencontroit, quoique l'autre affectât en le saluant une politesse plus que marquée. Il ne parla jamais de cette conversation, ni ne se plaignit du duc de Saint-Simon. Tel fut la fln de cette affaire du bonnet, dont on verra pourtant des suites, et telle la situation particulière du duc de Saint-Simon avec 31. du Maine, qu'il falloit expliquer une fois-

Revenons à celle du même avec le duc de Noailles. Ce dernier, de plus en plus lié avec Desmaretz , et avec Bercy, son gendre , qui avoit toute la confiance de son beau-père pour les finances , tâchoit de s'en instruire sous eux. Le népotisme' avoit apprivoisé l'humeur farouche de ces deux hommes , qui croyoient se faire un grand appui d'un seigneur si établi, dont ils ignoroient le fond du sac, avec une tante qu'ils avoient imparfaitement su seulement un peu fâchée , duquel ils goûtoient l'esprit, l'agrément, la souplesse, la flexibilité', les louanges, et peu à peu s'ouvrirent à lui de tout. Noailles avoit son but ; il vouloit les finances, et ne tarda pas de sonder Saint-Simon là-dessus. Il ignoroit entièrement ce qui se passoit entre M. le duc d'Orléans et lui , quelque soin qu'il se fût donné pour être admis en tiers avec eux dans les projets du futur ; mais il avoit bien aperçu qu'il étoit résolu de mettre en place des gens de qualité, et de se défaire de la robe et de la plume. Saint-Simon ne vouloit point des finances, et avoit déjà pensé au duc de Noailles pour cet emploi ; il n'eut donc aucune peine à voir qu'il le désiroit lui-même , et il lui promit de l'y servir. En effet , raisonnant avec 31. le duc d'Orléans , le choix pour les finances fut mis entre eux deux sur le tapis , et le prince les proposa au duc, qui les refusa nettement. M. d'Orléans insista, et entra dans les raisons qui le déterminoient à ce choix , celui-ci dans celles qui le fixoient au refus. L'opiniâtreté fut pareille de part et d'autre , et alla jusqu'à finir par la froideur ; comme elle ne venoit que d'amitié et de confiance , peu de jours la réchauffèrent. Quoique ce refus tînt fort au cœur du duc d'Orléans , qui s'étoit mis ce choix dans la tête et qui se trouvoit embarrassé d'en faire un autre, ils l'agitèrent tous deux. Saint-Simon proposa Noailles ; à ce nom le duc d'Orléans fit quatre pas en arrière et s'écria beaucoup. Saint-Simon lui demanda la raison de tant de surprise et d'éloignement. Le prince à son tour lui demanda s'il prétendoit donner les finances à piller aux ÎVoailles, et s'il avoit oublié les affaires immenses que la maréchale de iN'oaiîles et toutes ses filles avoient continuellement faites du temps de Pontchartrain , de Chamillart et de Desmaretz ,. tant directement par eux qu'en sous-ordre. M. de Saint-Simon convint de cette vérité; mais il se souvint aussi

qu'il y en avoit eu beaucoup du su du roi , qui avoit même ordonné aux contrôleurs généraux d'en faire faire tant qu'ils pourroient à la duchesse de Guiche; que de plus la maréchale de Noailles avoit un léger crédit sur son fils ; que Noailles , riche et établi au point qu'il l'étoit, ne pouvoit être tenté que d'établir sa réputation, et que voulant donner les finances à un seigneur, il n'en connoissoit point qui eût plus d'esprit, de volonté et d'application pour s'en bien acquitter.

M. d'Orléans, ébranlé, fut plusieurs jours à se rendre , et enfin se détermina au duc de Noailles pour les finances, non sans reprocher encore vivement au duc de Saint-Simon l'embarras où il lemettoit par son refus. Ce fut encore un autre intervalle pour obtenir la liberté de le dire au duc de Noailles ; Saint-Simon représenta que celal'attacheroit de plus en plus et l'encourageroit à s'instruire et à profiter des lumières qu'il pourroit tirer de Desmaretz. Ce n'étoit pas que cette conduite avec le contrôleur général ne parût à Saint-Simon un peu louche ; il ne savoit pourtant pas encore le degré de confiance et d'amitié qui s'étoit établi entre eux. Il croyoit seulement que Noailles, maître passé en insinuation, profitoit par estaient de celui de l'autre ; et comme en effet il uevoyoit rien de mieux que Noailles pour succéder à un homme que M. le duc d'Orléans avoit résolu d'ôter, et que lui-même désiroit de voir déplacé, il passa par-dessus cette considération. Vers ce même temps il proposa au prince le cardinal de Noailles pour être à la tête du conseil de conscience ; et comme alors M. le duc d'Orléans étoit resté dans le sentiment qu'on a vu où il étoit lorsqu'il fut question du lit de justice , cela fut aisément arrêté.

M. de Noailles, content au possible de ce qui se préparoit pour lui et pour son onde , ne laissoit pas d'être peiné de ne rien savoir sur le reste et de ne pouvoir entrer en tiers sur rien. M. de Saint-Simon , qui s'en aperçut, n'eut garde d'en faire aucun semblant; le secret du prince n'étoit pas le sien, et d'ailleurs Noailles, content pour soi, étoit inutile à admettre. Saint-Simon vouloit des états généraux avant que Noailles entrât en véritable exercice ; il les avoit proposés à M. le duc d'Orléans, fondé sur les raisons suivantes. 11 lui avoit représenté que les états généraux ne sont dangereux que pour ceux qui ont administré; qu'il étoitde reste de notoriété publique qu'ils n'avoient paseu en aucunteinps la moindre part aux affaires, non pas même la moindre notion; que celles des finances étoient dans le plus violent désordre , et réduites au point de ruiner sans ressource un million de familles, ou en droiture ou en cascade, si on prenoit le parti de faire la banqueroute des dettes immenses que le roi avoit contractées , ou d'achever d'accabler l'État par la continuation des impôts, et par tout ce qu'on y eu pourroit encore ajouter de nouveaux, si ou prenoit celui de payer les dettes du roi ; que si l'on s'arrêtoit à un parti mitoyen de choisir ce qu'on estimeroit

mériter d'en être payé , et ce qu'on jugeroit devoir souffrir la banqueroute, ce seroit une source de longueurs, de désespoirs, d'iniquités, défaveurs et d'injustice sans fond et sans fin, et qui soulèveroit plus que l'un des deux autres partis ; que toutefois il n'y en avoit pas un quatrième; qu'il étoit donc de la prudence du prince de ne se charger pas d'un travail ni d'un choix qui, quel qu'il fût, seroit toujours très-odieux ; que toutes les parties de l'État ayant toutes à en porter le poids et la souffrance, il étoit bien plus naturel qu'elles-mêmes eussent le choix de leurs douleurs, et pour qu'elles les portassent avec moins de peine et pour qu'elles ne se pussent prendre de rien qu'à elles-mêmes ; qu'il y avoit plus d'un siècle qu'il n'y avoit eu de ces assemblées ; qu'elles étoient également et généralement désirées , en même temps qu'amèrement déplorées à revoir ; que ce seroit donc se mettre au comble de la faveur et de l'affection publique que signaler l'entrée de son autorité par donner cette joie et cette marque de modération , de considération et de confiance à tout un royaume qu'il alloit gouverner, et frapper un si grand coup pour soi a grand marché , puisqu'il n'en avoit rien à craindre et tout à attendre , et pour le présent et pour l'avenir, en laissant ce terrible choix aux trois ordres, et n'étant pour les suites que l'exécuteur de ce qu'ils auroient réglé , desquels par conséquent il n'auroit point à répondre ; que de plus il falloit donner à l'opinion ; qu'encore qu'il fut vrai que les états généraux ne fussent qu'une assemblée de sujets complaignants et suppliants destituée de toute autorité, sinon de présenter les griefs de leurs provinces et de dire leurs avis sur ces matières, et encore quand le roi le leur demandoit , il n'étoit pas moins vrai que les formes des renonciations ne sembloient suffisantes à personne , que chacun en faisoit le parallèle avec les états généraux ou les cortès d'Espagne , oii les renonciations avoient passé, et concluoit qu'elles ne \ audroient jamais en France , par ce qui s'étoit passé au parlement et sous les yeux du roi ^^vant , si les états généraux et libres n'y passoient eux-mêmes , et qu'il n'étoit pas douteux que, charmés de leur inespérée convocation , et charmés encore de l'exercice tel quel d'un pouvoir qu'ils n'avoient pas, mais que l'ignorance leur attribuoit aujourd'hui, ils ne concourussent unanimement et par acclamation à approuver et , aux yeux du public , à rendre irrévocables ces mêmes renonciations , qui seules le pouvoient porter sur le trône , si la mort enlevoit le jeune roi avant qu'il eût im Dauphin.

Ces raisons persuadèrent le duc d'Orléans si fort qu'il résolut que dans le premier instant qu'il se trouveroit eu état par la mort du roi de donner des ordres, il l'emploieroit à la convocation instante des états généraux , et qu'en attendant leur assemblée , il ne feroit que continuer la même gestion des finances par le duc de A'oailles, comme faisoit Desmaretz, sans y mettre, ajouter ou diminuer quoi que ce fût, pour qu'il

ne parût rien du sien aux yeux de cette assemblée , à qui on découvriroit à nu tout l'état des finances, et de laquelle on attendroil le remède sans s'intéresser à la préférence d'aucune. Tant que le roi vécut , M. d'Orléans goûta tellement cette idée qu'il s'en conjouissoit continuellement avec le duc de Saint-Simon ; mais sur la fin du roi , comme cela regardoit les finances , et que Noaillestournoit toujours autour de lui avec beaucoup d'art, le prince ne put se tenir de lui communiquer cette résolution. Aussitôt Noailles eut l'air de se voir bridé par les états généraux, et, n'osant pas eu combattre le projet , en parla au duc de Saint-Simon, auquel, à travers mille louanges de cette salutaire idée, il tâcha de présenter des difficultés et des embarras. Il sentoit combien cela le mettoit loin du but qu'il s'étoit proposé d'atteindre. 11 s'échappa à témoigner à Saint-Simon le danger de la multitude avec un prince tel que le duc d'Orléans ; l'avantage d'un seul ; puis, s'échauffant intérieurement dans son harnois , mais possédant son âme , ses paroles, ses regards : « Vous n'avez point voulu, lui dit-il, des finances , et je vois bien que vous ne voulez vous charger de rien directement ; vous avez raison. Vous vous réservez peut-être de tout et vous attachez uniquement à être avec M. le duc d'Orléans; au point où vous êtes avec lui vous ne sauriez mieux faire. En nous entendant bien, vous et moi, nous en ferons ce que nous voudrons; mais pour cela ce n'est pas assez des finances, il me faut les autres parties; il ne faut pointque nous ayons à compter avec personne. Des états généraux , c'est un embrouillement dont vous ne sortirez point; j'aime le travail ; je vous le dirai franchement , c'est une pensée qui m'est venue , je la crois la meilleure. Encore une fois, agissons deconcert, entendons-nous bien, faites -moi faire premier ministre, et nous serons les maîtres. — Pour premier ministre, répondit Saint- Simon avec une indignation que son discours avoit excitée, mais qu'il a voit contenue pour le bien suivre jusqu'au bout, et que ce bout combla , premier ministre , Monsieur, je veux bien que vous sachiez que s'il y en avoit un à faire et que j'en eusse envie , ce seroit moi qui le serois, et je pense aussi que vous ne présumez pas que vous l'emportassiez sur moi ; mais je vous déclare que tant que M. le duc d'Orléans m'honorera de quelque sorte de confiance , ni moi , ni vous , ni homme vivant ne serajamais premier ministre , que je regarde comme le fléau, la perte et la ruine de l'État. » Sur quoi il s'étendit en peu de mots, regardant toujours son homme, sur le visage duquel l'excès de l'embarras, du dépit, du déconcertement étoit peint, et qui pourtant se soutint jusqu'à répondre qu'il n'insistoit point , mais qu'il avouoit que cette pensée lui avoit paru bonne, d'un air le plus détaché et le plus indifférent qu'il put. Tous deux après ne songèrent qu'à séparer un tête-à-tête devenu si embarrassant ; c' étoit dans le cabinet du duc de Noailles à Versailles. Ni lors, ni depuis il n'y parut point entre eux;

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mais Saint-Simon eut de quoi donner carrière à ses réflexions. Toutefois, il ne crut pas devoir rien dire à M. le duc d'Orléans ; il persistoit à croire le duc de îsoaillos bon aux Bnances; il voyoit ce prince engoué et affermi pour les états généraux, et il ne prit aucune peur que M. de Noailles se put faire premier ministre. Tout ceci n'est que le préparatif à réclat sur les ducs, mais préparatif très-nécessaire. C'est à quoi maintenant il en faut venir.

L'affaire du bonnet avoit donné lieu à plusieurs ducs de se voir làdessus , et l'éclat dont elle fut suivie avec le premier président de se contenir ensemble pour qu'aucun ne le vît. Quelques-uns se démanchèrent , et dans la vérité ces messieurs ne paroissoient pas propres depuis bien longtemps à se soutenir sur quoi que ce fût. L'esprit d'intérêt et de servitude, une ignorance profonde, nul concert entre eux, l'habitude de leur continuelle décadence, étoient des obstacles à tout pour eux. Chacun étoit intéressé à leur tirer des plumes, et on a vu ci-devant quel fut toujours le roi à cet égard en général pour tout ce qui n'étoit ni bâtard ni ministre. Ainsi grande facilité contre eux jusque par eux-mêmes. Le nombre sans cesse augmenté, la jeunesse de plusieurs, en faveur de qui les pères se démettoient, augmentoit encore l'inconsidération et la jalousie, et ces messieurs, qui ne se soutenoient pas eux-mêmes et qui ne faisoient rien pour être soutenus, s'avilissoient tous les jours. Quoique les gens sans titre et de la première qualité fissent sans cesse des alliances fort basses , celles des ducs marquoient davantage par la distinction de leur rang, qui irritoit dans les duchesses de cette sorte, qui rendoieut les dames de qualité par elles-mêmes plus libres à ne leur pas tout rendre et plus impatientes des différences, et ces mêmes duchesses plus embarrassées et plus souples à supporter. M. et madame du Maine souffloient sourdement ce feu depuis Iontemps ; mais depuis l'affaire du bonnet ils eurent moins de ménagement , et en firent leur principale affaire. Tout à la fin de la vie du feu roi, on répandit mille faux bruits des prétentions des ducs et de leurs manières; il n'y en avoit pas un mot La conduite journalière de tous démentoit ces discours ; mais ils étoient poursuivis et semés avec art et méthode.

M. de Noailles, soit que dès lors il eût conçu le dessein qu'il exécuta depuis , soit qu'il eût seulement voulu sonder pour après ce qu'il ferait , et que l'idée de ce qu'il fit ne lui fût venue que depuis avoir senti si nettement qu'il ne conduiroit pas j\L de Saint-Simon à le faire premier ministre , lui avoit proposé et à quelques autres qu'il faudroit qu'à la mort du roi, qu'on voyoit prochaine , que ce qui se trouveroit alorsdeducs à la cour allassent ensemble saluer le nouveau roi à la suite de IVI. le duc d'Orléans et des princes du sang et avant tous autres. Dès la première proposition , M. de Saint-Simon lui témoigna qu'il ne

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la goûtoit point , et en parla de même au peu de ceux à qui Noailles s'en étoit ouvert. Quelque temps après celui-ci lui eu parla encore; Saint-Simon lui représenta qu'outre les raisons qu'il lui avoit déjà alléguées, et qui se trouveront mieux en place plus bas, il falloit toujours considérer un but principal, que rien ne de voit faire perdre de vue, et n'y pas mettre des obstacles, si aisés à éviter ; que ce but étoit de tirer la noblesse en général de l'abaissement et du néant où la robe et la plume l'avoient réduite ; de la mettre pour cela dans toutes les places du gouvernement qu'elle pouvoit occuper par son état, au lieu des gens de robe et de plume qui les tenoient, et peu à peu de la rendre capable, de lui donner de l'émulation, d'étendre ses emplois et de la relever de la sorte dans son état naturel ; que pour cela il falloit être unis , s'entendre, s'aider, fraterniser, et ne pas jeter de l'buile sur un feu que INI. et madame du INIaine excitoient sans cesse , parce qu'ils comprenoient que leur salut consistoit à brouiller tous les ordres entre eux et surtout celui de la noblesse avec elle-même, comme le salut de la noblesse consistoit en son union entre elle, à laquelle on ne devoit cesser de travailler ; que rien n'étoit si ignorant, si glorieux, si prompt à tomber dans toutes sortes de pièges et de panneaux que cette noblesse -, que par noblesse il entendoit et ducs et gens de qualité non ducs; que les ducs ne dévoient songer qu'à découn-ir aux gens de qualité ces pièges et ces panneaux; que pour le faire utilement il falloit eu être aimés, et que puisqu'en effet il s'agissoit de l'intérêt commun dans un moment de crise dont on pourroit proflter pour la remettre en lustre, et qui manqué une fois ne reviendroit plus, il ne falloit pas tenter leur ignorance , leur vanité , leur sottise par une nouveauté , qui à la vérité ne leur nuisoit en rien , puisque jamais en aucune occasion la noblesse non titrée ne pouvoit être comme la titrée , encore moins la précéder, mais qui étant nouveauté, et dans les circonstances présentes de l'égarement de bouche que M. et madame du Maine souffloient avec tant d'art et si peu de ménagement , il étoit de la prudence d'éviter toutes sortes de prétextes et d'occasions dont la noblesse non titrée se pouvoit blesser, quelque mal à propos que ce fût , et ne songer qu'à se relever elle et les ducs tous ensemble, et travailler à un rétablissement commun , qui peu à peu rendant à chacun sa considération , remettroit chacun en sa place et ouvriroit les yeux à tous, et feroit sentir à la noblesse non titrée la malignité des panneaux qu'on lui auroit tendus , l'ignorance de son propre intérêt et combien il en étoit d'être unis aux ducs, et que tous ne pouvant être ducs , mais le pouvant devenir, abattre leurs distinctions étoit abattre leur ambition , puisque cette dignité en étoitnécessairement le dernier période, et qu'eu celte différence la France étoit semblable à tous les royaumes, républiques et États de l'univers, où il y avoit toujours eu des dignités et des charges , et des gens qui

n'en avoient pas, quoique d'aussi bonne et meilleure maison que plusieurs de ceux que ces dignités élevoient au-dessus d'eux, sans quoi le roi et ses sujets seroient sans récompenses plus ou moins grandes à donner et à recevoir, et toute émulation éteinte , sinon petite , passagère et uniquement personnelle. Ces raisons , qui furent bien plus étendues entre eux deux, firent céder en apparence le duc de Noailles. Il parut ne plus penser qu'à ses finances et au but général , lorsqu'il montra enfin , comme on l'a dit, son ambition au duc de Saint-Simon pour le premier ministère , et que n'y voyant pas jour il en laissa tomber avec lui les vues et les propos sans en paroître blessé le moins du monde. Mais désespérant d"être d'abord premier ministre , il songea à le devenir, et pour en ranger le premier obstacle, il s'appliqua à combattre en particulier les états généraux auprès de M. le duc d'Orléans dans les derniers temps de la vie du roi. Le prince , dans le repentir cuisant de ne les avoir pas assemblés, l'avoua depuis à Saint-Simon, qui en sentit alors la date ; mais ni cette faute ni d'autres du même esprit et du même but qui se retrouveront en leur temps , il n'étoit plus temps de les réparer.

Cependant l'extrémité du roi fit penser aux ducs de s'aviser sur la conduite qu'ils auroient à tenir au parlement sur le bonnet , lorsque , après la mort du roi, il seroit question d'y aller pour la régence ; chose que M. le duc d'Orléans devoit et pouvoit éviter, mais qui, ne se présentant point dans nos Mémoires, passe aussi les bornes de ces additions. Le bonnet donc donna lieu à plusieurs ducs de s'assembler à Versailles peu ensemble en diverses chambres , pour référer par quelques-uns d'une assemblée en mie autre les avis de chacun, qui fut, ne leur en déplaise , une fort sotte conduite , ainsi que presque toute celle qu'ils tinrent depuis. Trois jours avant la mort du roi , il s'en trouva cinq ou six dans la chambre du duc de Saint-Simon: les évêques de Laon , Clermont et de Noyon ( Rochebonue), Tarchevêque de Reims, les ducs de rs oaiiles, de la Force, de Sully, de Charost , d'Humières , etc. On parla du bonnet, puis tout à coup, et fort peu après qu'on eût commencé, le duc de Noailles, interrompant cette matière, proposa la salutation du roi ; I\L de Saint-Simon , surpris au dernier point , parce qu'il avoit cru cette idée tombée et avoir persuadé le duc de Noailles, s'éleva contre, et le duc de Noailles à haranguer et à l'emporter de force de voix. M. de Saint-Simon le laissa dire, bien résolu de répondre; mais quand il le voulut faire, Noailles l'interrompoit sans cesse et crioit tant qu'il pouvoit. A la fin Saint-Simon, impatienté à l'excès et n'ayant pas de poumons bastants à ceux de l'autre , monta sur un gradin qui portoit des armoires dans ses fenêtres, s'assit sur une de ces armoires pour être plus élevé et se faire mieux entendre, et voulut parler. L'autre, qui parloit toujours, et qui de force de voix , d'autorité et de spécieux, emportoit

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déjà (les signes de consentemeut et des monosyllabes d'approbation des autres, ne vouloit qu'user le temps et emporter d'emblée, sans laisser le loisir de répliquer; mais à la fin Saint-Simon demanda si fermement audience qu'il se la fit donner. Il représenta doncà ces messieurs qu'il avoit eu lieu de croire que M. deNoailles avoit abandonné cette pensée, dont il lui avoit parlé plusieurs fois, sur les raisons qu'il lui avoit alléguées pour l'en détourner ; qu'il voyoit avec surprise qu'il y persistoit, et qu'il verroit avec grande douleur qu'il la leur pût persuader ; que ce qu'il proposoit étoit une nouveauté dont on ne voyoit aucune trace eu pas un avènement de nos rois à la couronne ; que cette première salutation se faisoit toujours sans ordre, à mesure que cbacun étoit plus ou moins pressé , plus ou moins à portée , en cela tout à fait différente de l'hommage qui s'étoit quelquefois rendu aulit de justice, la première fois que les rois l'avoient tenu ; qu'on ne croyoit pas même qu'à cette première salutation les princes du sang eussent jamais affecté d'y aller ensemble • que d'entreprendre de la faire comme INI. de Noailles le proposoit ne pouvoit rien acquérir aux ducs et pouvoit leur être fort nuisible ; qu'au mieux il demeureroit qu'ils avoient salué le roi de la sorte ; que cette salutation ne s'étant jamais faite en cérémonie, cela ne leur tiendroit lieu de rien ; qu'ils paroîtroient avoir été plus diligents ; que les princes étrangers, par cette raison , ne le regarderoient ni comme avanta^-e acquis aux uns ni désavantage souffert par les autres ; que n'étant point acte de cérémonie, mais de zèle et d'empressement à saluer le roi , puisque successeur de droit il n'avoit pas besoin de cet acte pour être reconnu , à la différence de l'hommage , cela ne seroit ni écrit , ni enregistré nulle part, ni même titre d'usage ; que ce seroit un avantage donc bien léger, si tant est qu'on pût lui donner le nom d'avauta^-equ'à l'égard des gens de qualité on n'avoit pas encore vu qu'ils eussent imaginé de précéder nulle part les ducs; que ce ne seroit donc pas un avantage de les avoir gagnés là de la main, mais que dans l'effervescence oià M. et madame du Maine les avoient mis sur les ducs, ce seroit leur donner occasion de l'augmenter, de se blesser d'une nouveauté qu'on appelleroit bientôt entreprise, de s'offenser de ce que les ducs ayant été ainsi ensemble et à part dans une occasion où cela ne s'étoit jamais fait, ils auroient voulu faire non-seulement bande à part d'eux, mais corps à part; que ces messieurs n'ignoroient pas que l'odieux de cette idée de faire corps à part de la noblesse commencoit à y être semée , imputée aux ducs avec une fausseté sans apparence mais avec une malignité et un art qui y suppléoit ; que le meilleur moven . de la confirmer étoit d'y donner cette occasion; qui, tout éloignée qu'elle en étoit , seroit montrée et reçue de ce côté-la ; que le parlement ne demanderoit pas mieux que de fasciner la noblesse avec ces prestiges ; que son intérêt étoit le même que celui de M. du Maine de la se-

parer et de la brouiller avec les ducs, et se la rallier de pique contre eux ; que c'étoit à ceux-ci à sentir combien il étoit du leur d'être unis à la noblesse , puisque c'étoit leur ordre commun et leur corps, et qu'assez occupés contre le parlement à l'occasion de l'affaire du bonnet, il étoit de leur intérêt et de leur sagesse d'éviter avec grand soin de se faire des ennemis nouveaux , et des ennemis en si prodigieux nombre ; enfin, qu'à comparer le prétendu avantage en question avec les inconvénients infinis et durables qu'il pouvoit entraîner, et qu'il étoit évident qu'il entraîueroit par les dispositions présentes , il ne comprenoit pas qu'on pût balancer un instant.

M. de Noailles eut grand'peine à laisser achever M. de Saint-Simon, et ce ne fut pas sans quelques interruptions que les autres arrêtèrent; mais quand il eut fini avec plus d'étendue, et qu'on ne voit ici qu'en raccourci, M. de Noailles répliqua, cria, se débattit, soutint qu'il n'y avoit rien que de sûr dans ce qu'il proposoit, rien que de foible dans ce qui étoit objecté, et sans articuler aucune véritable raison, ce fut une impétuosité de paroles, soutenue d'une force de voix qui entraîna les autres plutôt qu'elle ne les persuada. Saint-Simon se récria que ce n'étoit pas le temps des entreprises , mais d'une sage et ferme défense sur l'affaire du bonnet, qu'il ne falloit mêler ni embarrasser d'aucune autre puisqu'on s'y trouvoit nécessairement embarqué , et dans l'usage imminent des séances au parlement; mais les autres presque tous cédèrent. M. de Saint-Simon, voyant que cela dégénéroit en dispute personnelle , oii les autres prenoient peu de part , leur déclara qu'il les attcstoit de sa résistance, du refus net de son consentement, qu'il ne cédoit qu'à la pluralité; qu'il vouloit espérer que ceux à qui l'on en parleroit seroient peut-être plus heureux que lui à leur faire faire des réflexions utiles, et finit, hors de voix et pouvant à peine se faire entendre, par protester de tous les inconvénients infinis et très-suivis qu'il y voyoit et qu'il déploroit par avance.

Tout aussitôt on se sépara de guerre lasse : c'étoit sur les huit heures du soir. Ces messieurs n'eurent pas le temps d'en parler à aucun autre ; dès le soir même cette idée se répandit en prétention , vola de bouche en bouche. Coëtquen , beau-frère de Noailles et fort lié avec lui , quoique fort peu avec sa sœur qu'il avoit épousée , courut le château, ameutant les gens de qualité. Le lendemain grand bruit et grand bruit dans le tour que 1\L de Saint-Simon avoit prévu et annoncé; Paris en fut bientôt informé. Outre l'affluence infinie que l'extrémité du roi , les divers intérêts et tout ce qui alloit suivre le grand événement, attiroit à Versailles par la curiosité, ce bruit amena encore bien du monde , et les plus petits compagnons s'honorèrent d'augmenter le vacarme pour s'agréger aux gens de qualité. Le tout ensemble s'appela la noblesse, et cette noblesse pénétroit partout par ses

cris contre les ducs. La plupart de ceux-ci, qui n'avoieut pas ouï dire un mot de ce dessein de salutation du roi , n'entendirent qu'à peine de quoi il s'agissoit , partie timidité de cette espèce d'ouragan subit, partie piqués de n'avoir point été consultés, se mirent à déclamer contre leurs confrères ; mais ces confrères , contre qui l'animosité devenoit si grande et si générale, ne furent pas longtemps en nom collectif. On vint de tous côtés avertir la duchesse de Saint-Simon que tout tomboit sur son mari unique , comme sur le seul auteur de ce projet de salutation, dont l'autorité naissante avoit entraîné un petit nombre de ducs malgré eux à l'iusu des autres ; on ajouta même qu'il n'étoit pas en sûreté dans une émotion si furieuse et si générale , et on l'exhorta à tâcher d'y prendre garde. Sa surprise en fut d'autant plus grande que son mari lui avoit conté tout ce qui s'étoit passé, outré contre cette acharnée folie de 31. de Noailles et contre la noblesse, de ce qui s'étoit trouvé de ducs avec ; mais l'étonnement de la duchesse monta au comble quand les mêmes personnes qui l'avertissoient, par amitié, lui firent entendre le leur, et à la fin lui apprirent que c'étoit le duc de Noailles lui-même qui débitoit M. de Saint-Simon pour l'auteur et le promoteur de ce projet, lui-même pour celui qui l'avoit combattu de toutes ses forces, et qu'eux qui lui parloient à elle l'avoient ouï de leurs oreilles de la bouche du duc de rsoaillcs.

Ce dernier avis fut donné à la duchesse de Saint-Simon et ensuite confirmé par plusieurs autres pareils, la surveille de la mort du roi sur le soir, vingt-quatre heures après ce débat que le duc de Saint-Simon avoit eu si fort avec le duc de Noailles dans sa chambre , et qui vient d'être rapporté. Le hasard fit que le lendemain matin elle rencontra le duc de Noailles dans la galerie, qui la passoit avec le chevalier depuis duc de Sully. Elle l'arrêta, et le tira dans une fenêtre ; là, elle lui demanda d'abord ce que c'étoit donc que tout ce bruit contre les ducs. Noailles voulut glisser, dit que ce n'étoit rien , et que cela tomberoit de soi-même ; elle le pressa , et lui vouloit se dépêtrer ; mais à la fin , après lui avoir déduit en peu de mots l'excès de ces cris et de ces mouvements publics, pour lui faire sentir qu'elle en étoit bien instruite , elle lui témoigna sa surprise de ce qu'ils tomboient tous sur son mari. TSoailles là-dessus s'embarrassa , et l'assura qu'il ne l'avoit pas ouï dire; mais la duchesse lui répondant qu'il devoit savoir mieux que personne qui étoit l'auteur et le promoteur, et qui le contradicteur de ce projet de salutation du roi , par ce qui s'étoit passé encore la surveille , làdessus le duc de jNoailles l'avoua comme la chose a été racontée; qu'il étoit vrai que c'étoit lui qui l'avoit proposé, que M. de Saint-Simon s'y étoit toujours opposé, et que lui avoit persévéré. Alors la duchesse lui demanda donc pourquoi lui-même s'en excusoit-il et donnoit-il M. de Saint-Simon pour l'auteur et le promoteur de ce conseil. Le

duc, interdit et accablé, balbutia une foible négative , et il essuya tout de suite de courts mais de cruels reproches de tout ce qu'il devoit au duc de Saint-Simon, et de la noire et perGde calomnie dont il le payoit. Ils se séparèrent de la sorte, elle dans le froid d'une juste indignation , lui dans le désordre d'une foible négative du crime qu'il voyoit découvert, dans les aveux arrachés malgré lui de la reconuoissance qu'il devoit à M. de Saint-Simon, et dans le désespoir qu'il est aisé d'imaginer et qu'il ne put cacher, quoique si grand maître en l'art de feindre.

Une leçon si peu attendue , mais si à bout portant, ne le changea pas. Il eut beau assurer à la duchesse qu'il diroit partout combien le duc de Saint-Simon s'y étoit opposé , la palinodie étoit trop subite pour l'oser chanter, et trop destructive de ses projets particuliers pour les abandonner. Il continua par les siens ce qu'il avoit si bien commencé et par eux et par lui même, que la persuasion publique avoit suivi; mais personnellement il regarda mieux devant qui il parloit , et il évita le plus longtemps qu'il put le duc de Saint-Simon, même en public. Lui , occupé de ce qui regardoit les affaires générales , et tout au plus légèrement partagé par celle du bonnet, il ne fut informé que tard de la rumeur publique, et plus tard encore que le duc de Noailles l'excitoit contre lui. Alors les écailles lui tombèrent des yeux. Il commença à comprendre la cause de l'idée étrange de cette salut ation entrée dans cette tête , et la raison qui l'y avoit rendu si ferme contre tout ce qui lui en avoit été dit. Il se souvint de ce qui s' étoit passé entre eux sur la place de premier ministre ; il réfléchit sur ce que depuis deux jours il avoit inutilement pressé M. le duc d'Orléans de songer prompteraent et avant tout à la convocation des états généraux , lui qui jusqu'alors ne respiroit autre chose ; enfln , il vit clairement qu'un guelapens si profond , si peu pensé , si contradictoire à toute vérité , et si subit et si à bout portant, étoit le fruit de mort d'une ambition qui ne voit et ne sent plus qu'elle, et qui désespérant de la première place, tant qu'il seroit à portée de l'empêcher, risquoit tout pour le perdre et pour s'en débarrasser. Il fit parler les ducs témoins de ce qui s' étoit passé chez lui. Il parla lui-même , et à M. le duc d'Orléans , mais peu par l'accablement de ces moments si importants et si chargés des dernières heures delà vie du roi. Il s'expliqua aussi à ce qu'il rencontra ; mais il eut affaire au public, prévenu avec l'artifice le plus préparé, et soutenu dans cette persuasion par les mêmes artifices. Il trouva des envieux sans nombre de la figure que personne ne doutoit qu'il n'allât faire , et jusque dans les ducs mêmes des ennemis d'une foveur et d'une confiance qu'ils s'étoient eux-mêmes fort éloigués de rechercher, dont moitié avoieut mérité tout le contraire , et qui se lièrent au duc de Noailles dans cet esprit , aux dépens de la vérité et d'eux-mêmes, pour

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leur bonnet et leur dignité, et si gratuitement qu'ils n'eurent jamais nulle cause à alléguer de leur haine. Tels sont les hommes, jalouv et envieux jusqu'à ce point. L'éclat que fit le duc de Saint-Simon fut porté à tout; on le peut aisément comprendre, et de l'énormité de la chose et de la situation de ces deux hommes l'un avec l'autre jusque alors, et du naturel particulier de Saint Simon, qui cria publiquement à la calomnie, qui donna les ducs qui s'étoient trouvés dans sa chambre pour témoins et qui témoignèrent hautement pour lui contre Woailles, mais qui avoit tout prévenu et emporté avec un art et des secours qui lui rendirent cet affreux succès , lequel ne put être détruit qu'à la longue et quand avec la force de la vérité Noailles se fut fait mieux conuoître, même depuis. Noailles souffrit tout, remboursa tout, en coupable écrasé sous le poids de ses remords, et tenta tout pour apaiser l'autre, qui ne cessa de se porter à toute espèce d'extrémité contre lui, et trèssouvent en public et en face, tant que la régence dura, quelque grâce que lui en eût demandé le régent pour Noailles, lequel fut souvent témoin, et chez S. A. R. et en plein conseil, de ces algarades cruelles, pour peu que les affaires ou que la conversation y pût donner lieu.

Aller plus loin là-dessus seroit faire non plus des additions , mais des Mémoires. Il suffit d'avoir éclalrci le cause de cet éclat sur les ducs que nos ^Mémoires ne font que marquer, et l'origine de celui de Saint-Simon contre Noailles. On ajoutera seulement pour achever que jamais les affaires n'en souffrirent , quoique les choses subsistèrent de la sorte entre eux ; Noailles ne s'étant jamais lassé de tâcher et de faire toutes sortes de démarches directes et indirectes pour se raccommoder, et de se conduire eu public en conséquence par ses discours qui pouvoieul [sic] et par sa plus que politesse toutes les fois qu'il rencontroit Saint-Simon, ni celui-ci de lui refuser je salut même devant le régent, et d'en user en propos quand l'occasion s'y offroit, et en conduite publique avec toute la hauteur d'un homme sans ménagement aucun, et toute la pesanteur du poids d'une perfidie si atroce et d'une si noire calomnie. Noailles, qui, malgré lui, en étoit accablé, et dont l'embarras très-marqué se renouveloit à chaque rencontre , qui vivoit toujours dans la crainte des sorties publiques et souvent dans le désespoir qui les suivoit, étoit de plus outré d'avoir montré ce qu'il savoit faire et de n'y avoir pas réussi. Il ne respiroit donc que d'étouffer la vérité d'une part, et d'émousser de l'autre celui qu'il n'avoit pu perdre ; c'est ce qui le rendit si constant à tout tenter, et ce qui enfin le rendit, lui et tous les siens, si ardents à procurer le mariage de la seconde fille de sa sœur et du dernier maréchal duc de Gramont avec le fils aîné du duc de Saint-Simon, dans l'espérance d'un raccommodement.

En deux mots, M. de Noailles avoit compté d'exciter tant d'éclat contre M. de Saint-Simon qu'il en seroit défait par quelque aventure

si naturelle à en naître, ou par la foiblesse de M. le duc d'Orléans, qui à son entrée dans le gouvernement n'oseroit préférer un seul homme à toute la noblesse, qui se portoit pour offensée et qui crioit si haut, ou que ne le soutenant pas au gré de Saint-Simon , celui-ci se dépiteroit contre tant d'injustice et se retireroit. C'est en effet le dernier qui pensa arriver, et que M. le duc d'Orléans eut toutes les peines du monde à empêcher ; mais Noailles déçu de cette espérance , et pressé de son crime, que la conduite continuelle de Saint-Simon retraçoit et à lui etau monde, et craignant un ennemi qui se faisoit un capital de l'être et deleparoître sans aucun ménagement jusqu'en face, il n'est rien qu'il ne mît en usage pour en venir à une réconciliation, et ce qui la lui faisoit souhaiter encore plus ardemment c'étoit le contraste de la liaison du cardinal, son oncle, avec Saint-Simon, qui n'en fut eu rien dérangée, et pour lequel ce dernier ne fut que plus constant et plus ardent, laquelle retomboit si à plomb sur le neveu.

^I. de Saint-Simon eut même bien de la peine à consentir à faire le mariage de son fils, quelque bon qu'il le trouvât d'ailleurs, et fut trèslongtemps à s'y résoudre pendant la longue fin du premier mari sans enfants, parce que cette alliance entraînoit nécessairement à rentrer en bienséance avec le duc de Noailles. Mais, encore une fois, en voilà assez et peut-être trop pour ces additions, dont il sera utile de se souvenir pour celles qui pourront suivre. Les pas sans nombre du duc de Noailles, la manière dont il représenta au duc de Saint-Simon chez le cardinal de Noailles lors du mariage, celle dont Saint-Simon l'y reçut, et malgré toute la hauteur, le froid , le bref, que Saint-Simon ne fut pas maître de se refuser, ce qu'une telle violence lui coûta , les démarches infinies de Noailles, infatigable à se vouloir rapprocher, et la conduite soutenue de l'autre à se prêter à peine aux plus indispensables bienséances, qu'il ne fit jamais qu'effleurer depuis, tout cela seroit matière à Mémoires et non à ces additions. Mais cette remarque est nécessaire pour la notion de la manière dont ces deux hommes ont vécu toujours depuis , et continuent de vivre, sans se lasser de part et d'autre de ce très-différent personnage.

** Le cardinal de Noailles mandé et présenté au roi par M. le duc d'Orléans le jour même de la mort du roi, reçu de tous les courtisans comme en triomphe, les choses prirent une face nouvelle pour lui, qui ne changea ni de visage , ni de contenance, ni de conduite. Une infinité de gens se jetèrent à lui après l'avoir abandonné, et une infinité d'autres qui avoient toujours été du parti contraire. Cela dura tant qu'il fut en prospérité, et changea en même temps qu'elle.

Lundi 2, à Versailles. — M. le duc d'Orléans alla au parlement le matin et l'après-dinée . Ils demanda la

régence avant que le testament du roi fût ouver ; il la prétend par sa naissance, et il ne doutoit quasi point, par les discours que le roi lui avoit tenus huit jours avant sa mort, qu'il ne fût déclaré régent dans le testament ; cependant il n'étoit, par le testament, que chef du conseil de la régence ; elle lui fut adjugée tout d'une voix. Il y a encore plusieurs autres changements faits au testament du roi, et tous ces changements sont à l'avantage du régent, qui permet au parlement de faire des remontrances à l'avenir sur toutes les affaires qu'on leur portera. On trouvera à la fin de ce livre tous ces actes-là et le détail de ce qui s'est passé à la séance du matin et à celle de l'après-dlnée (1). M. le Duc, qui ne devoit entrer au conseil de la régence qu'à vingt-quatre ans accomplis, et qui en a vingt- trois passés, entrera non-seulement dans ce conseil, mais il en sera le chef. L'autorité que le roi donnoit par son testament à M. le duc du Maine est diminuée; il a demandé à être déchargé de la garde du jeune roi; il ne conserve que la qualité de surintendant de son éducation *.

* Dangeau , tout politique et tout vieille cour, supprime tout ici. On n'a pas besoin d'ajouter tout ce qu'il omet de dessein ou d'ignorance ( ce seroient de vrais , de gros et de curieux INIéraoires), mais seulement ce qui peut servir à l'éclaircissement de la suite des événements. Il y eut deux séances; l'une le matin , l'autre l'après-dînée. Celle du matin s'ouvrit par une protestation des pairs, faite de bouche par le duc de Saint-Simon , convenue avec M. le duc d'Orléans et entre eux tous sur le bonnet et les autres prétentions réciproques, pour ne pas retarder les affaires publiques par les leurs particulières, et la déclaration tout de suite que c'étoit en conséquence de la parole positive de juger ces disputes immédiatement après que les affaires générales auroient pris leur forme, et parole donnée par M. le duc d'Orléans aux pairs, dont lui séant fut interpellé et attesté tout haut par le même duc, et il en convint sans que personne du parlement dît un mot.

(1) Ces pièces ne se trouvent pas dans le manuscrit de Dangeau. Nous donnons dans l'appendice le texte du testament de Louis XIV.

164 JOURNAL DE DANGEATJ.

Dès que cela fut achevé, qui fut court, une députation du parlement alla chercher le testament du feu roi et son codicille, qui avoit été mis eu même lieu après qu'il eut été fait, le testament déjà placé. L'un et l'autre furent lus tout haut par deux conseillers de la grandVhambre. Les changements proposés au testament par 1\L le duc d'Orléans ne tinrent pas ; mais ceux qu'il proposa pour le codicille firent naître une dispute , d'abord mesurée , puis fort vive de la part de M. le duc du Maine, pour maintenir l'autorité entière et indépendante qui lui étoit donnée, et au maréchal de Yilleroy sous lui, sur toute la maison politique et militaire du roi. 11 y eut force répliques de part et d'autre, et la chose commençant à devenir peu décente , quelques pairs firent signe à M. le duc d'Orléans d'aller conférer en particulier ; il l'entendit avec assez de peine et de temps, et l'exécuta. Il sortit donc suivi de 'Si. du Maiue et de ^L le comte de Toulouse, tout le monde restant en place, et leurs domestiques principaux ; puis plusieurs gens , attachés à l'un ou aux autres, les suivirent dans la première des enquêtes, qui est tout contre la grand'chambre ; un peu après, M. le Duc les fut trouver. Comme cela duroit longtemps, M. de la Force se leva de place, et s'y en alla ; il revint assez promptement , et parla bas au duc de Saint-Simon, qui là-dessus quitta la [séance , et alla à la première des enquêtes. Il y trouva beaucoup de monde de toutes sortes de ce qui n'avoit pas séance, que l'attachement ou la curiosité y avoit conduits les uns après les autres. M. le duc d'Orléans et JM. du j\laine se parloient plus que vivement auprès de la cheminée, y ayant un grand cercle vide entre eux et le monde ; M. le comte de Toulouse seul eu silence assez près d'eux, et M. le Duc en silence aussi plus près du monde. On vit [Saint-Simon s'approcher fort près , écouter quelques moments , puis joindre ]M. le duc d'Orléans, qui d'abord parut surpris et fâché , le tirer à part, se parler tous deux à diverses reprises fort bas , à quelque distance de M. du IMaine, qui, demeuré où il étoit, regardoitde tous ses yeux ; et à laCu de ce colloque iM. d'Orléans se rapprocher de M. du Plaine et lui dire d'abordée qu'il étoit temps de rentrer, et tout de suite se mettre en luarche pour la séance. Rien n'étoit Uni entre eux, et ce mouvement surprit fort M. du IMaine à ce qu'on vit à son maintien ; rien ne parut à celui de son frère ni de M. le Duc, qui u'étoient pas là dans les mêmes intérêts. Tous rentrèrent donc à la lin en séance ; dès qu'on fut placé et le bruit de la suite accompagnante fini qui regagnoit ses places hors la séance, jNI. le duc d'Orléans dit à la compagnie qu'il étoit tare] , qu'il y en avoit encore pour longtemps, qu'il croyoit qu'il la falloit laisser aller dîner et venir achever après. Aussitôt il se leva, toute la séance se leva en même temps sans que personne s'y opposât, et chacun alla chez soi. Ou remarqua que Saint-Simon, qui étoit prie à dîner chez le cardinal de Noailles, envoya s'excuser en sortant du

Palais, et s'en alla tout droit au Palais-Royal, où il mangea un morceau avec M. le duc d'Orléans , Canillac et le chevalier de Conflans, tandis (jue les gens du roi y furent mandés. Le Palais-Royal étoit plein de foule, même considérable, que la curiosité y avoit attirée. Goësbriant, gendre de Desmaretz , qui étoit envoyé explorer par le maréchal de Villeroy, resté à Versailles, envoya plusieurs courriers, dont les premiers remplirent le maréchal d'une telle joie qu'il ne put s'empêcher de la montrer et de conter les nouvelles qu'il recevoit. Les dernières ne furent pas de même. Dès que M. le duc d'Orléans eut parlé aux gens du roi, et puis au procureur général seul, Saint-Simon toujours avec lui et par-ci par-là Canillac , chacun retourna au parlement , où tout passa d'une voix au gré de M. le duc d'Orléans sur le codicille comme sur le testament. INI. du Maine parut interdit, et balbutiant le peu qu'il dit pour s'opposer encore et représenter ses raisons , mais avec peu de mots très-mesurés , une foible voix, et un air fort respectueux et fort embarrassé; ce qu'il dit ne fut seulement pas mis en délibération. On acheva ensuite fort tranquillement ce qui n'avoit pu l'être le matin, et la séance finit avec une entière satisfaction de M. le duc d'Orléans.

Mardi 3, à Versailles. — On tint deux conseils à Versailles. M. le duc d'Orléans n'appela à ces conseils que les ministres du feu roi. Les gens qu'il avoit nommés dans son testament pour être du conseil de la régence sont : M. le duc d'Orléans comme chef du conseil, M. le Duc quand il aura vingt-quatre ans accomplis, M. le duc du Maine, M. le comte de Toulouse, du chancelier de France, [sic] duchef du conseil royal, des maréchaux de Villeroy, de Villars , d'Huxelles, de Tallard et d'Harcourt , des quatre secrétaires d'État et du contrôleur général des finances. 11 nomme pour gouverneur du nouveau roi le maréchal de Villeroy, et s'il meurt pendant la minorité du roi il nommoit en sa place le maréchal d'Harcourt. Il nommoit aussi par le testament M. le comte de Toulouse pour avoir la même autorité et remplir les mêmes fonctions auprès du jeune roi que M. le duc du Maine, en cas qu'il vint à mourir pendant la minorité. Tout cela est expliqué plus en détail dans le testament, dont on trouvera la copie à la fin de ce livre et celle du codicille par lequel l'évèque de

Fréjus, qui s'est démis depuis quelque temps de révêché et à qui on a donné une belle abbaye à la place^ est choisi pour précepteur du jeune roi, et M. de Saumery le père et Jeoffre ville pour sous-gouverneurs.

Mercredi 4 , à Versailles. — On porta le soir à Paris les entrailles du roi à Notre-Dame ; l'ordre étoit donné pour les porter à Saint-Denis. M. le cardinal de Noailles représenta que les entrailles des derniers rois avoient été portées à Notre Dame, ce qui faisoit une manière de droit : sur sa représentation Tordre fut changé, et on les porta à Notre-Dame sans beaucoup de cérémonie. Les aumôniers du roi étoient chargés de les y porter dans un de ses carrosses (1) . — M. le duc d'Orléans tint le conseil d'État, où il n'y avoit que les ministres du feu roi; il y avoit déjà quelques jours que les conseils d'Etat n'avoient pas pu se tenir, et on a voulu donner ordre à ce qu'il y a de plus pressé. — Jeoffre ville s'est excusé d'accepter l'emploi de sous-gouverneur sur les incommodités qui l'obligent à se lever souvent les nuits, et quelques instances qu'on lui ait faites pour l'accepter, il a persisté à ne le point accepter. Comme c'est un homme fort estimé , on croit que M. le duc d'Orléans le placera dans un des conseils qu'il veut établir*. Il y aura six conseils outre celui de la résrence.

* M. du Maine comptoit sur Jeoffreville de longue main ; celui-ci avoit servi depuis en Espagne sous M. le duc d"Orléaus , qui lui avoit

(1) « Le roi fut vu de tout le inonde à visage découvert pendant le jour de sa mort. Il y avoit dans sa chambre des prêtres qui psalinodiolent continuellement. Le lendemain son corps fut ouvert en présence du duc d'Elbeuf et du maréclial de Montesquiou , nommés à cet effet par le roi , et suivant la coutume on appela aussi à cette ouverture deux médecins de la faculté de Paris et deux chirurgiens de la communauté de Saint-Côme, outre le premier médecin et tous les autres médecins et chirurgiens du rui.

« Son cercueil fut mis dans la chambre du grand appartement, meublée des meubles les plus précieux. 11 y a été pendant huit jours , gardé par ses principaux officiers, le grand aumônier, des évêques et des religieux psalmodiant jour et nuit. » (Mercure d'octobre, 2*^ partie, page lOi.)

marqué beaucoup d'estime et d'amitié, et il s'étoit réciproquement attaché à ce prince. Peut-être que l'embarras entre les deux causa son refus, quoiqu'en tout ce qui parut de lui à la mort du roi et dans ses suites il ne tint plus du tout à M. du Maine.

Jeudi 5, à Versailles. — Le parlement et les cours supérieures allèrent à Versailles haranguer le jeune roi, hormis le grand conseil, qui ne va jamais en même temps que le parlement. — Il n'est pas encore décidési le roi ira à Vincennes , qui est tout meublé et les appartements en sont marqués; s'il y va, comme il y a grande apparence, ce ne pourra pas être encore samedi, qui est le jour auquel on croyoit qu'il pourroit aller au parlement. — Les six nouveaux conseils que veut établir M. le duc d'Orléans sont : un conseil de conscience, qu'on appellera le conseil des affaires ecclésiastiques, un conseil des affaires étrangères, un conseil de guerre, un conseil de marine, un conseil de finances et un conseil pour les affaires du dedans du royaume : mais cela ne sera déclaré que quand le roi aura été au parlement*. — On ne doute pas qu'il n'y ait de grands changements au conseil de régence que le feu roi avoit voulu établir par son testament. — Il y a déjà de grandes réformes faites dans la maison du roi , dans les bâtiments et dans les équipages de chasse, que l'on met sur le pied où ils étoient à la mort de Louis XIII.

* Ces conseils étoient en effet du projet de monseigneur le duc de Bourgogne pour son règne, mais autrement choisis et distribués. Ce fut aussi ce qui les fit valoir en gros, et ce qui les fit exécuter et bien recevoir. Mais cette anecdote seule seroit trop longue pour avoir lieu dans de simples additions, tant du côté de ce qui regarde ce prince, que de celui qui regarde M. le duc d'Orléans.

Vendredi 6 , à Versailles. — M. le duc d'Orléans alla à huit heures du matin de Versailles à Saint-Cyr, voir madame de Mainte non. Madame y alla aussi à onze heures. — M. le duc d'Orléans signa le contrat de mariage de M. de Thorigny avec mademoiselle de Monaco. — M. le

cardinal de Rohan porta le cœur du roi aux Jésuites de la rue Saint-Antoine, et leur fit un très-beau discours en le leur présentant. Le cœur de Louis XIII y avoit été porté. Il y avoit dans le carrosse, à la gauche de M. le cardinal de Rohan, M. le comte de Charolois*.

* Quoique rieu ne doive surprendre de l'ingratitude du monde, de tant de gens si obligés au feu roi, pour ne pas y ajouter tant d'autres si empressés autour de lui, il n'y eut pas six personnes de la cour qui se trouvassent aux Grands- Jésuites, hors ceux qui par fonction nécessaire assistèrent à cette cérémonie.

Samedi 7, à Versailles. — Le roi, qui est un peu enrhumé et qui n'avoit pas bien dormi la nuit, ne put venir au parlement comme il avoit été résolu. M. le duc d'Orléans, qui le devoit accompagner, vint seul de Versailles à Paris. On croyoit qu'il iroit au parlement, qui étoit assemblé et qui attendoit le roi ; mais il fit venir au Palais- Royal le premier président et les gens du roi pour prolonger le parlement, qui devoit cesser aujourd'hui. Le premier président et les gens du roi retournèrent au parlement, qui a été prolongé de huit jours pour les affaires des particuliers et jusqu'à la fin du mois pour les affaires de l'État. Le duc d'Orléans retourna le soir à Versailles. — Dans la conversation que M. le duc d'Orléans eut hier à Saint-Cyr avec madame de Maintenon , il lui dit que les i,000 francs que le feu roi lui donnoit par mois lui seroient continués, et je viens d'apprendre que cet argent sera pris sur la ferme du tabac, et que le duc de Noailles seroit chargé de lui porter tous les mois ces 4,000 francs, que Menon, fermier du tabac, avoit ordre de lui remettre, et qu'ainsi elle n'auroit point de pas à faire là-dessus. M. le duc d'Orléans assura les dames de Saint-Cyr d'une protection particulière*.

* Pour en dire la vérité, cette visite fut étonnante, et annonça clairement tout ce qu'on vit après de la conduite de M. le duc d'Orléans à l'égard de ceux qui lui avoient été le plus cruellement opposés. Pour la visite de Madame, elle ne devoit jamais oublier la protection que la du-

chesse de Ventadour lui valut de cette toute-puissante à la mort de IMonsieur, temps si critique pour elle, où le roi étoit en fureur très-légitime des étranges lettres (1) qu'il avoitvues d'elle à madame d'Hanovre, non-seulement d'une Allemande jamais Françoise, mais de son personnel et de l'intérieur de sa cour, où son abandon à madame de JMaintenon n'étoit pas épargné. Ou a vu cette anecdote en son temps dans ces additions.

Dimanche 8, à Versailles. — Les médecins de Versailles n'étoient pas d'avis que le roi allât à Vincennes, à cause de son rhume; mais les médecins de Paris ont tous dit que l'air de Vincennes étoit meilleur que celui de Versailles, et on est déterminé à y mener demain le roi. — M. le duc de Rohan s'est raccommodé avec le prince de Léon, son fils. — M. le duc d'Orléans^ voyant que les médecins de Versailles opinoient tous à ne point transporter le roi, et craignant qu'ils n'eussent des raisons particulières pour demeurer à Versailles, avoit fait venir de Paris les mêmes médecins que l'on avoit fait venir pour le feu roi quand sa maladie fut reconnue dangereuse. Le roi ira demain coucher à Vincennes, et quand il s'y sera reposé quelques jours, il viendra au parlement; mais on n'a pas jugé à propos de l'y mener le même jour qu'on le transportera àVincennes, parce qu'on craindroit de le fatiguer trop, et il y a bien moins loin de Vincennes à Paris que de Versailles. — M. le duc de Noailles sera président du conseil de finances, le maréchal de Villeroy en demeure le chef. On sait que M. Rouillé du Coudray sera de ce conseil, ce qui fait trembler les gens d'affaires, parce qu'il est informé de tous les traités.

Lundi 9 , à Vincemies. — Le roi partit de Versailles à deux heures et arriva ici à cinq en très-bonne santé ; il y

(1) Cette apostrophe de Saint-Simon contre les plus qu'étranges lettres de Madame est parfaitement justifiée par la publication de la correspondance de cette « Allemande jamais Françoise ». Voy. le volume |)uljlié à Stuttgard en 1843 par M. Menzeletla traduction eu 2 vol. in-12 par M. G. Bmnet, qui n'a pas osé traduire les plus obscènes de ces lettres.

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avoit dans son carrosse M. le duc d'Orléans et madame la duchesse de Ventadour dans le fond avec lui, M. du Maine et le maréchal de Villeroy au devant; M. le comte de Toulouse voulut être à la portière, se trouvant incommodé au devant. Le roi n'entra point dans Paris; on passa pardessus le rempart. Dans tout son chemin et surtout au rempart il trouva une infinité de carrosses et de peuple ; on entendoit les cris de Vive le Roi jusque dans les rues près des remparts. — Le soir, le corps du feu roi fut porté de Versailles à Saint-Denis; on passa par le bois de Boulogne et par la plaine de Saint-Denis. Il fallut même abattre le dessus d'une des portes du parc de Boulogne parce que le chariot qui portoit le roi étoit trop haut *. Les moines de Saint-Denis vinrent bien loin dans la plaine au-devant du corps, et quand on fut à la porte de l'église le cardinal de Rohan leur fit un discours très-éloquent, très-pieux et très-touchant, et dont je tâcherai d'avoir une copie pour la mettre à la fin de ce livre (1). — M. le duc d'Orléans, après avoir mené le roi à Vincennes, revint coucher à Paris. — i\L le Duc accompagnoit le corps du feu roi à Saint-Denis dans un des carrosses du roi, et y fit mettre le chevalier de Dampierre, son premier écuyer **.

* Le roi n' avoit rien prescrit ni rien défendu pour ses obsèques ; il avoit pourtant eu tout le temps de le faire, puisque non-seulement il avoit fait un testament si plein de dispositions et de précautions, étant encore en santé, puis un codicille pendant sa maladie, mais encore puisqu'il avoit disposé de son cœur en faveur des jésuites de la Maison professe de Paris. N'ayant exprès et volontairement rien défendu, il étoit de règle d'observer toutes les cérémonies usitées en ces occasions , comme il fut pratiqué pour Henri IV en dernier lieu, et comme on eût fait pour Louis XIII s'il ne l'eut très-expressément défendu débouche et par écrit, et prescrit lui-même le peu qu'il permit lui être rendu et jusqu'au chemin qu'on feroit tenir à son convoi par égard à la commodité publique, avec une tranquillité et un héroïsme sans exemple.Le roi ne lais-

(1) Ce discours ne se trouve pas dans le manuscrit de Dangeau.

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soit point d'enfants en état d'en ordonner, etlM. le duc d'Orléans n'avoit jamais été traité par lui pour y suppléer par le cœur ; il crut donc aisément ceux qui lui proposèrent d'en user à cet égard pour Louis XIV comme il avoit été pratiqué pour Louis XIII, sans parler qu'il eût rien permis ni défendu, mais sous prétexte du dernier exemple, parce qu'en effet personne ne s'en soucioit , et que cet abrégé de cérémonies sans fin épargueroit beaucoup d'argent , de temps et de disputes dans une conjoncture où tout en faisoit naître. Tout fut donc exécuté sur le modèle des obsèques de Louis XIII, c'est-à-dire de toute l'épargne, de toute la modestie, de toute l'humilité, qui peuvent être observées pour un roi ; toutes vertus si aimées et si pratiquées , mais en grand , par le père, toutes si inconnues du fils. Personne en effet n'y trouva à redire.

** On a eu si souvent occasion de parler dans ces additions de l'exclusion formelle des premiers domestiques des princes du sang de la table et des carrosses du roi, de la reine, et des fils et des filles de France, qu'il seroit superflu d'en rien rapporter ici. On a vu combien le roi en a été jaloux toute sa vie. On regarde donc comme une nouveauté bien grande et bien hardie que le chevalier de Dampierre, écuyer de M. le Duc, tout homme de condition qu'il étoit, fut monté par son ordre dang le carrosse du roi avec lui, et comme les prémices de ce qu'on devoit attendre de la puissance et de l'autorité des princes du sang, et la surprise ne fut pas moindre de ce que M. le duc d'Orléans n'en fit aucun semblant.

Mardi 10. à Vincennes. — M. le duc d'Orléans travailla le matin de très-bonne heure avec M. de la Vrillière et M. de Pontchartrain séparément. Il s'agissoit des prisonniers qui sont à Paris; on en mit beaucoup en liberté, et M. le duc d'Orléans examina fort en détail les raisons qui les avoient fait mettre en prison *. L'après-dinée il alla à Vincennes, où il tint un conseil, qui dura trois heures; à ce conseil étoient M. le Duc, M. le duc du Maine, M. le comte de Toulouse et les ministres du feu roi. — Madame de la Yieuville mourut le matin à Paris; elle étoit dame d'atours de madame la duchesse de Berry.

* Presque tous ces prisonniers l'étoientsous prétexte de jansénisme ou de la Constitution ; plusieurs très-anciens et comme oubliés, si bien qu'il y en eut un, de plus de trente-cinq ans de date, qui, ne sachant plus depuis un si long temps où donner de la tête , demanda en grâce

de demeurer pour être logé, nourri et vêtu , et on le lui accorda avec toute la liberté qu'il voulut. Les ministres avoient fait arrêter beaucoup de gens sans avoir dit pourquoi, et quelquefois même à l'insu du roi. Ceux-là aussi furent mis en liberté , et d'autres encore pour diverses affaires ou expiées par le temps , ou gens innocents, ou qui ne pouvoient plus nuire. M. le duc d'Orléans , qui étoit bon et facile , voulut signaler les premiers commencements de son administration par cette humanité.

Mercredi 11, à Vincennes. — Le roi est dans une parfaite santé ; il va demain au parlement pour y tenir son lit de justice. M. le duc d'Orléans donna plusieurs audiences le matin; et l'après-dinée il travailla avec M. Desmaretz; il fut enfermé avec le cardinal de Noailles , avec le maréchal d'Estrées, le maréchal d'Huxelles, le premier président et le procureur général, tous séparément. Le soir il alla coucher à Vincennes. Il a permis à M. de Bouillon de céder sa charge de grand chambellan au duc d'Albret, son fils aine; M. de Bouillon auroit voulu que son fils n'eût eu que la survivance, mais M. le duc d'Orléans ne l'a pas jugé à propos. — On donne un très-bel appartement dans les Tuileries à madame la duchesse du Maine, qui n'a plus de logement à Paris, parce que l'Arsenal est hors d'état d'être occupé. — Madame la duchesse de Berry vint de Saint-Cloud au Palais-Royal voir Madame et madame la duchesse d'Orléans , puis alla visiter le Luxembourg, et s'en retourna le soir à Saint-Cloud, où elle est depuis quelques jours. Elle a donné la charge de sa dame d'atours à madame de Pons et la place qu'avoit madame de Pons chez elle a été donnée à madame de Beauvau; elle a donné à madame de Mouchy 2,000 écus de pension et un logement dans le Luxembourg.

Jeudi 12, à Vincennes. — Le roi partit d'ici à une heure après midi pour aller au parlement, ayant dans son carrosse M. le duc d'Orléans, madame de Ventadour, M. le Duc, M. le duc du Maine, M. le comte de Toulouse et M. le maréchal de Yilleroy. Dans un carrosse qui précédoit celui du roi étoientses grands officiers, qui jetoient

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de l'argent au peuple. Il trouva à l'entrée du faubourg- Saint-Antoine le prévôt des marchands et les échevins de la ville de Paris, qui lui furent présentés par le duc de Tresmes, comme gouverneur de Paris. Depuis cetendroitlà jusqu'au Palais la foule du peuple étoit grande; on fut obligé pour se faire le passage libre de faire mettre les baïonnettes aux fusils des soldats, ce qui n'empêcha pas qu'd n'y eût quelques gens étouffés dans la presse. En arrivant au Palais le roi monta le grand degré à pied. M. le duc delà Trémoille, premier gentilhomme de la chambre, portoit la queue de son manteau. Quand il fut en haut , le prince Charles le porta sur ses bras jusqu'à l'entrée de la grand'chambre, et là le duc de Tresmes, comme gentilhomme de la chambre en année, faisant la fonction de grand chambellan, le prit sur ses bras et le porta jusqu'à son lit de justice. Le duc de Tresmes étoit aux pieds du roi, comme représentant le grand chambellan, le maréchal de Villeroy à la droite du duc de Tresmes et la duchesse de Ventadour à la gauche. Quand tout fut placé, le roi dit, de fort bonne grâce : «Messieurs, je suis venu ici pour vous assurer de mon affection ; mon chancelier vous dira ma volonté. » Le chancelier, qui étoit assis dans une espèce de fauteuil de bois, vint se mettre à genoux devant le roi comme pour prendre ses ordres sur ce qu'il avoit à dire, puisse remit en sa place, et parla le bonnet sur la tète. Toute la cérémonie est imprimée; elle se trouvera à la fin de ce livre.

Vendredi 13, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans fut enfermé avec les cardinaux de Rohan et de Bissy et M. le chancelier durant plus de deux heures. Il travailla encore après avec le chancelier seul et puis avec le premier président. 11 a fait savoir au parlement qu'il alloit établir six conseils, où il y aura à chacun un président , quelques gens considérables qui en seront les conseillers et un secrétaire. — M. le duc d'Orléans a envoyé à Rome demander au pape l'induit pour l'archevêché de Cambray ; le

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feu roi l'avoit déjà fait demander. On avoit répandu le bruit que les chanoines avoient élu l'abbé de Beaumont, grand vicaire du feu archevêque; mais ils ne peuvent pas faire une élection comme cela : il faut des commissaires du roi pour y assister, et même ils n'ont fait aucune démarche là-dessus. Il est vrai que M. Fabbé de Beaumont est un très-digne sujet. — Madame la princesse des Ursins , qui devoit aller à Avignon , ayant appris à Lyon la mort du roi, a changé tout le projet de son voyage, craignant qu'on ne la fit arrêter en chemin. C'est à quoi M. le duc dOrléans ne pensoit point, et elle a pris laroute de Chambéry; mais on ne sait pas si le roi de Sicile voudra qu'elle demeure dans ses États.

Samedi 14, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans fut enfermé le matin à Vincennes avec M. le Duc, M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse. Le grand conseil, l'université et l'Académie haranguèrent le roi le matin ; M. l'abbé de Dangeau, comme directeur de l'académie, portoit la parole. Le parlement et la chambre des comptes l'avoient harangué à Versailles. — M. le chancelier donna à M. le duc d'Orléans sa démission de secrétaire d'État de la guerre*; il avoit sur cette charge un brevet de retenue de iOOjOOO francs que le roi lui avoit donné au dernier voyage de Marly et qu'on a promis de lui faire payer. — On supprimera les intendants des finances, qui sont sept : MM. de Caumartin, des Forts, le Bebours , de Bercy, Guyet, Pouletier et Fagon. Ils ont financé chacun 600,000 francs, et Pouletier en avoit donné 200,000 de plus. On a intention de les rembourser, et ce remboursement va à 4,400,000 livres ; et en attendant le remboursement, on leur payera l'intérêt. Ils perdront beaucoup de leur revenu, car leurs charges leur valoient bien près de 80,000 francs. On croit queM. des Forts etM. Fagon seront du conseil de finances.

* Au personnage qu'avoit fait Voisin pendant son trop puissant ministère, et surtout dans les derniers temps de la vie du roi, perronne

n'avoit douté qu'il ne fut chassé avec ignominie , et à ce qu'il avoit acquis du public personne ne l'auroit plaint. La surprise fut donc extrême lorsqu'on le vit subsister en son entier, et recueillir encore les fruits de tout le mal qu'on avoit voulu faire à M. le duc d'Orléans , dont il avoit été le dépositaire , l'àme ot l'instrument, et les recueillir par les maius de ce même prince. I.e comment cela se fit eet encore plus étonnant. Trois jours avant la mort du roi, le maréchal de Yilleroy en obtint parole de M. le duc d'Orléans , et qu'il seroit payé de sa charge de secrétaire d'État, dont il se démettroit en conservant tout le reste. Le négociateur ne pouvoit être plus mal choisi , puisqu'il étoit manifestement de tout le secret contre i^I. le duc d'Orléans , et que luimême en profitoit si grandement, car onsavoit déjà qu'il seroit gouverneur et du conseil ; il sut imposer au prince par ses grands airs et ses grands mots , lui parler de son attachement pour feuMonsieur, en un mot le paqueter comme un enfant ; et ce que la suite a montré n'avoit pas été moins digne d'admiration , c'est qu'il sut après la mort du roi lui faire tenir parole.

Dimanche 15, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans alla diner à Saint-Cloud avec madame la duchesse de Berry, d'où il revint de fort bonne heure, et passa le reste de la journée à donner des audiences. — On parle de grands changements parmi les secrétaires d'État et les intendants des finances. Le chancelier de Pontchartrain, qui est à Pontchartrain, vint à Paris voir M. le duc d'Orléans, et lui recommanda les intérêts de M. de Pontchartrain, son fils,* qu'on croit qui ne sera pas bien traité; on lui a rendu de très-mauvais offices auprès de M. le duc d'Orléans. Cela est très-différent pour M. de Torcy **: il ne gardera pas sa charge de secrétaire d'État, mais M. le duc d'Orléans veut qu'il soit content, et lui a dit de lui demander avec confiance tout ce qui pourra lui faire plus de plaisir en cette occasion, et pour lui marquer l'estime et la considération qu'on a pour lui on lui fera payer 800,000 francs, qui est le prix de sa charge et sur laquelle il avoit un brevet de retenue de 650,000 francs, et on lui fera encore d'autres grâces, du moins aussi considérables.

* Pontchartrain étoit souverainement et généralement haï, et souverainement et généralement haïssable. M. le duc d'Orléans , qui d'ailleurs

n'avoitpas lieu d'en être content, et qui de longue main étoit pressé à le chasser, Tétoit encore plus vivement depuis qu'il en fut le maître. Le maréchal de Bezons etd'Eftiat, qui s"étoient liés et quivouloient soutenir Pontchartrain, qui s'étoit jeté entre leurs bras avec toutes les bassesses imaginables, ne se sentirent pas assez forts; ils évoquèrent donc lepère de sa retraite, pour qui M. le duc d'Orléans avoit conservé beaucoup de considération , et , ce qui est plaisant , qui y étoit entretenue par les mêmes qui vouloient chasser le fils. La visite se fit par les derrières et soutint ce fils pour quelque temps.

** Pour Torcy, la surprise enc-ore fut grande; il étoit lié avec tout ce qu'il y avoit à la cour de plus opposé à M. le duc d'Orléans, si on en excepte les deux plus funestes, madame de Maintenon et ;\L du Maine. M. [ le duc ] et madame la duchesse d'Orléans savoicnt même un mauvais gré très-marqué à M. et madame de Castries de ce que nonobstant leur attachement par charges à eux, et par toutes sortes d'autres raisons, ils étoient amis intimes de Torcy. D'ailleurs, en bien des rencontres M. le duc d'Orléans n'avoit pas eu lieu d'en être content , et ce prince avoit dans son sein un homme qui avoit juré sa perte aussi bien que celle de Pontchartrain. Ce qui soutint Torcy fut le secret de sa place, sans lequel il étoit perdu; mais cette raison frappa si fort M. le duc d'Orléans par le besoin qu'il s'en crut, qu'il laissa dire et croire, et résolut toujours de s'attacher Torcy à force de bienfaits. Il se l'attacha en effet, et trouva tout autre chose qae ce qu'il en avoit peosé, en sorte que le goût succéda, puis une sorte de confiance. Le rare est que l'ennemi qui l'avoit voulu perdre, et qui fut outré de voir arriver tout le contraire , se trouvant obligé de le voir en affaires, et l'y ayant suivi de l'œil fort longtemps, le goûta encore plus que M. le duc d'Orléans n'avoit fait. Torcy, qui n'avoit eu à la cour aucune habitude avec lui, et qui , par des liaisons contraires, l'aimoit aussi peu qu'il en étoit aimé, le goûta à son tour. Ils se rapprochèrent par estime assez tôt après , puis l'amitié s'y mit par la confiance , tellement qu'ils sont demeurés amis intimes depuis , s'étant tout avoué l'un à l'autre , et le sont encore aujourd'hui. Torcy étant plein de vie , on s'abstiendra d'en dire davantage sur lui , selon la règle qu'on s'est prescrite ; en quoi il perdroit beaucoup, si c'étoit perdre que d'être supprimé ici.

Lundi 16, à Vincennes. — Le parlement enregistra l'établissement de six conseils et la déclaration qui permet au parlement les remontrances. M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse y sont spécifiés honorablement ; leurs noms n'avoient point été marqués dans l'acte pour proroger le parlement ; on trouvera ces déclarations-là à la

SEPTEMBRE 171o. 177

fin de ce livre (1). Madame la duchesse d'Orléans alla coucher à Saint-Cloud, où est madame la duchesse de Berry. — Crozat* a l'agrément de la charge de trésorier de l'ordre du Saint-Esprit , dont il donne à la famille de Chauvelin 420,000 francs, ce que la charge leur avoit coûté, et pour pot-de-vin il donne les 5,000 francs qu'il leur avoit coûté pour le serment. Il prête un million en harres d'argent pour les affaires du roi, et s'engage encore pour deux autres millions. La charge passera sur la tête de M. Terat, chancelier de M. le duc d'Orléans, qui lui fait cet honneur-là sans qu'il l'eût demandé.

* Ce fut un étrange cri public sur ce cordon bleu de Crozat ; c'étoit pourtant une charge et sans preuves. I>e public à la vérité ne prévoyoit pas alors l'étrange ramas de la promotion de 1724, quelque accoutumé qu'il fut, par les autres en nombre, à beaucoup d'ignobles choix. Une charge de l'Ordre avoit été le but de l'ambition de Mansart dans sa plus grande faveur ; non-seulement il n"y put parvenir, mais cela fut trouvé si déplacé et si ridicule que cela lui fit grand tort. Son gendre, le Bas de Montargis ( 2) , sans talent et sans faveur, et plat, et simple financier, sans distinction aucune dans ce métier où IMansart seul l'avoit soutenu et enrichi , eut aussi une charge de l'Ordre , oîi son beau-père n'avoit pu atteindre, quoique si différent de lui, et l'eut bientôt après Crozat. Il étoit vrai que longtemps avant eux la Basinière en avoit eu une. On a vu en son temps la fortune , la chute et la singularité de ce financier célèbre, si mêlé à la cour avec tout le meilleur, et si familier avec tous; mais il est vrai aussi qu'à sa chute on lui ôta l'Ordre en lui ôtant sa charge. Vers le temps du sacre , Dodun , contrôleur général, et IMaurepas , secrétaire d'Etat, qui lorguoieut ces charges de l'Ordre , excitèrent quelque bruit sur l'indécence de voir ces deux financiers figurer à la réception du roi dans l'Ordre , le lendemain de son sacre. L'indignation fut aisément mêlée au bruit. Dodun étoit trèsbien avec M. le Duc et avec madame de Prie, qui le gouvernoit; ces financiers eurent ordre de vendre leurs charges à Dodun et à IMaurepas. Us s'en défendirent tant qu'ils purent; mais il fallut céder à la

(i) Ces pièces ne se trouvent pas dans le manuscrit de Dangeau. Elles ont été imprimées, et nous croyons inutile do les reproduire.

(2) Claude le Bas de Montargis, marquis du Boucliet-Yalgrand, greffiei- des ordres du roi en 1716, avait épousé Henriette Hardouin Mansart, fille de Jules Hardouin Mansart, premier architecte du roi.

force. On mit après en question si on leur laisseroit porter l'Ordre ; la résistance qu'ils avoient apportée à vendre fit conclure à leur ôter, et on trouvoit ridicule de le laissera des gens qu'on avoit trouvés indignes d'en faire les fonctions ; car il étoit vrai que depuis qu'ils avoient ces charges il n'y avoit eu aucunes cérémonies, même ordinaires de l'Ordre, parce que le roi n'avoit point encore le collier. Ce débat dura bien six semaines sans que le comte d'Évreux , brouillé avec Crozat, son beau-père, en fît le moindre pas ni s'en souciât du tout; mais on aperçut bientôt la ruse. IMadame de Prie , qui ne négligeoit rien , vouloit en tirer de l'argent ; elle les amena à son point , et ils conservèrent l'Ordre.

Mardi 17;, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans^, qui avoit couché ici;, alla à Paris à six heures du soir. — On croyoit que les conseils seroient déclarés aujourd'hui, ils ne le sont point encore ; cependant, on ne doute point que le maréchal d'Estrées ne soit à la tète du conseil de marine, et le maréchal de Villars à la tête du conseil de guerre. On dit que les maréchaux de Berwick et de Bezons, qui dévoient être de ce conseil, s'en sont excusés ; on dit aussi que le maréchal de Bezons et M. de Saint- Simon seront du conseil de la régence, le marquis d'Efliat du conseil de finances, M. le Premier et M. le marquis de Brancas du conseil des affaires du dedans du royaume qu'on appeloit le conseil de dépèches, Canillac et Chiverny du conseil des affaires étrangères ; Bonrepaux sera du conseil de marine, M. de Saint-Contest et M. le Blanc seront conseillers du conseil de guerre. Il y aura sept lieutenants généraux dans ce conseil, qui sont : le duc de Guiche, Biron, Jeoffreville , Puységur, Levis, Reynold pour les Suisses et Saint-Hilaire pour l' artillerie; on croit qu'on en mettra un huitième pour le génie ; c'est ainsi qu'on nomme ce qui regarde les fortifications et les ingénieurs*.

* On l'a dit en plusieurs occasions, on le répétera en celle-ci, l'histoire de ces conseils et de leur composition , de leur harmonie, de leur cacaphonie [sic], de leur destruction , feroit un volume de mémoires très-curieux ; on se contentera donc d'en toucher quelque chose super-

ficiellement. M. le duc d'Orléans , qui avant la mort du roi devoit avoir fait ses choix à tête reposée et n avoit plus qaà les déclarer, n'y avoit rien déterminé, et se trouva noyé d'affaires , d'ordres à donner et de choses à régler. Il se trouva assiégé aussi de gens qui vouloient être de ces conseils. Il y en avoit d'indispensables pour celui de régence par leur état , et ceux-là lui étoient ou ennemis ou suspects ; il les fallut donc balancer par d'autres, et c'est ce qui causa la lenteur de sa formation ,eteu général l'indigeste composition et manutention de tout. Les persévérantes adresses du duc de Noailles, plus pour l'œco- • nomie de leurs districts et fonctions, y eut le plus de part ; il les vouloit rendre et ridicules en soi, et odieux par l'enchevêtrement, le mélange et ladifflculté de l'expédition, pour les faire tomber le plus tôt qu'il pourroit, et demeurer premier ministre; tellement que, rangs , administration , choix , décisions, il y mit tous les obstacles qu'il y put faire naître pour fatiguer M. le duc d'Orléans , rebuter le public, qui fut d'abord ravi de cet établissement, et lasser même ceux qui en seroient, en les commettant tous les uns avec les autres, et les corps aussi des conseils entre eux. Il en résulta beaucoup de désordres et de maux aux affaires, et le duc de Noailles en eut tout le succès qu'il s'en étoit proposé, excepté celui auquel tous les autres n'étoient par lui que préparatoires.

Dangeau ne nomme nulle part le conseil de régence ; il faut commencer par y suppléer. 31. le Duc en avoit été déclaré chef sous M. le duc d'Orléans en plein parlement. Il l'avoit demandé à S. A. R., laquelle compta se l'attacher par là, d'autant plus qu'il étoit même exclus de ce conseil par le testament du roi, qui venoit d'être lu, jusqu'à ce qu'il fût plus avancé en âge, et qu'alors même il n'y étoit point nommé chef, mais simplement membre de ce conseil. Cela fut proposé par i\I. le duc d'Orléans en rentrant eu séance, au sortir de la conférence qu'il eut dans la première des enquêtes avec 'M. du 3Iaine, et passa avec acclamation en un instant avant qu'on allât dîner ; et ce fut le premier dégoût que reçut M. du JMaine, qui présagea ceux qui Tattendoient après le dîner, lorsqu'on reprit la suite de la séance du matin. 3IM. du Maine et de Toulouse se trouvoient trop grandement établis pour que M. le duc d'Orléans osât les exclure ; le maréchal de Villeroy pareillement, et avec un tel montant sur JM. le duc d'Orléans, qu'il sauva Voisin, lequel par conséquent ne put ne pas être du conseil de régence, demeurant chancelier avec les sceaux. Tout cela, hors M. le Duc, étoit du parti opposé en tout et partout à M. le duc d'Orléans ; et M. le Duc, à son âge et avec les prétentions que des subalternes mettent si aisément dans la tête des princes du sang établis en autorité pour en profiter eux-mêmes, ne pouvoit être regardé par M. d'Orléans comme un instrument bien assuré. Toutes les affaires dévoient passer par ce con-

seil , et s'y décider à la pluralité ; et de ces six , le régent faisoit un , M. le Duc un autre, et les autres quatre ennemis.

A l'état et à la réputation que M. d'Harcourt s'étoit acquis , et substitué par le testament du roi au maréchal de Villeroy, en cas de mort, pour être gouverneur du roi, il étoit impossible de ne le pas employer ; mais il n'étoit pas moins suspect au régent que les autres. Toutes ses liaisons étoient avec ses ennemis, et malgré ses apoplexies il étoit de grand poids; on essaya donc de l'éblouir de l'importance de la place de chef du conseil des affaires du dedans du royaume, mais le Normand n'en fut pas la dupe, ou véritablement en sentit la pesanteur pour l'état de sa santé ; il la refusa , et nécessité fut de le mettre dans le conseil de régence. .Tusque là personne au régent.

Dès avant la mort du roi , lorsque M. de Saint-Simon eut refusé les finances et persuadé M. le duc d'Orléans de les donner au duc de Noailles, le prince lui demanda où il vouloit donc être, parce que lui ayant fait des listes pour les conseils, il ne s'étoit mis sur aucune. Saint-Simon se défendit sur ce qu'il ne devoit en rien se proposer ; mais pressé enfin de choisir, il dit que s'il étoit propre à quelque chose, il croyoit qu'il seroit mieux au conseil du dedans qu'en pas un autre, et en expliqua ses raisons. « Chef du conseil, lui répondit IM. le duc d'Orléans; — non, lui dit l'autre, mais une place dans ce conseil. — Vous vous moquez de moi, » lui répliqua le prince, et le pressa pour la place de chef de ce conseil. Saint-Simon s'en défendit sur le grand travail, les rapports à la régence de toutes espèces d'affaires, même de procès qui s'évoquent devant le roi, et tint ferme là-dessus comme il avoit fait sur les finances ; mais il n'y eut point d'altercation, et tout de suite M. le duc d'Orléans lui dit que dès ce qu'il avoit absolument refusé les finances à son grand regret, il ne l'auroit fait chefdu conseil des affaires du dedans que par complaisance s'il l'avoit voulu, mais qu'il n'y avoitqu'une place dans le conseil où il seroit lui-même, qui étoit la régence, qui leur convînt à l'un et à l'autre. Depuis ce moment-là à IMarly il n'en fut plus parléentre eux, et M. de Saint-Simon fut du conseil de régence lorsqu'il se forma.

Le maréchal de Bezons étoit destiné à celui de la guerre. C'étoit encore beaucoup pour lui ; mais il avoit gagné les bonnes grâces de M. le duc d'Orléans par plusieurs commandements qu'il avoit eus sous lui de la réserve de la cavalerie, enfin lieutenant général sous lui général, et ce prince avoit fort contribué à le faire maréchal de France. Il avoit pris du goût pour lui; son air rustre lui paraissoit simplicité et franchise; ses gros sourcils, ses gros traits, sa grosse perruque, une bonne tête. Il étoit soutenu du marquis d'Effiat et d'un bas intérieur de valets ; on fut tout étonné qu'au moment de la formation du conseil de régence, il fût nommé pour en être. C'étoit une mule et pis ; car sa foiblesse, sa peur, ses ménagements et son défaut de lumières étoient extrêmes et

demeurèrent bientôt à découvert ; mais la bassesse et la souplesse d'un homme qui veut établir soi et sa famille le soutinrent, et ce qui avoit imposé à M. le duc d'Orléans, qui n'avoit pas eu occasion d'aller plus loin que l'écorce, imposa a plus forte raison au grand nombre ; mais le prestige dura peu, et Tidole ne demeura pas longtemps debout dans le temple dont on l'avoit jugée digne. Il y demeura pourtant ; mais sa considération ne dura guère.

Bouthillier, ancien évèque de Troyes , est un personnage dont la singularité de conduite mérite qu'on s'y arrête un peu. Il étoit fils de Chavigny, secrétaire d'État, et entre plusieurs frères et sœurs il étoit frère de la maréchale de Clérembault, amie intime de Madame, qu'elle avoit attachée à elle depuis la mort de Monsieur, et qui étoit une des personnes du monde qui avoit le plus de savoir et d'esprit, et en même temps le plus aimable, quand ellevouloit bien faire tant que de parler. M. de Troyes en avoit autant, du plus aimable et qu'il ne tenoit pas si cher. 11 avoit été galant, plongé dans le plus gros jeu, et personne n'avoit été ni plus, ni plus longtemps dans le plus grand monde et dans le meilleur. Avec cela savant, et l'un des prélats de France des plus rompus et des plus intelligents dans les affaires du clergé, et qui tenoit le mieux sa place dans les assemblées du clergé, quand il en étoit. Tout le monde l'aimoit, courtisans, évêques, dames, et tout cela du plus haut parage. Au milieu de cette vie dissipée et brillante, Dieu le toucha. Il l'écouta; mais il s'éprouva, menant sa même vie à Paris et à la cour, mais plus assidu dans son diocèse. Au bout de dix-huit mois ou deux ans, il en fit la confidence au roi, lui remit son évêché, puis lui témoigna la consolation qu'il auroit, s'il le vouloit bien donner à un fils de son frère, pour s'ennuyer avec lui et ne changer point de demeure : il l'obtint, et s'enfuit. La surprise fut universelle et extrême. M. de Troyes vécut en père avec son neveu, et le neveu en fils avec lui ; ils demeuroient ensemble à Troyes , où l'ancien ne se mêloit plus de rien que de conseiller son neveu quand il le devint, et s'accommoda un logement chez les chartreux, où il passoit les|carêmes sans voir personne, et force autres temps dans l'année, ne songeant qu'a expier sa vie passée et ayant rompu tout commerce avec le monde. Le roi, qui se piquoit de vouloir voir les gens retirés, en parloit de temps en temps au neveu, et à la fin força l'oncle au bout de quelques années. Il vint donc à Fontainebleau, où toute la cour le courut, et où le roi lui fit toutes les amitiés et les distinctions possibles. Cela devint un tribut ; et , tant que le roi vécut, M. de Troyes venoit passer quatre ou cinq jours à Fontainebleau et deux ou trois à Paris entre deux, et toujours avec la même réception du roi et du monde. Il paroissoit modeste et retenu, mais rien moins que rouillé, et toujours cet esprit du monde aimable et cet air que donne un long usage de la cour ; mais rehaussé de toute la parure de la vertu qui transpiroit de

182 JOURNAL DE DANGEAL\

lui saus la jamais montrer ; toujours gai , toujours libre^ mais jamais gâté et toujours ravi de regagner sa solitude. Tel étoit M. deTroyes, lorsqu'à la mort du roi il fut mandé pour entrer au conseil de régence. M. le duc d'Orléans, qui y vouloit un évêque, y auroit mis.Fénelon, archevêque de Cambray, s'il eût vécu; à son défaut il prit ^I. de Troyes comme un homme dont la vertu ne pouvoit être tentée, dont la capacité lui seroit utile et dont le choix lui feroit honneur. Madame l'aimoit fort, aussi bien que sa sœur; le monde, amer aux gens de bien et qui les veut tous des anges, auroit voulu un refus de sa part ou une acceptation moins prompte. Les premiers mois furent très-mesurés, et aussi peu répandus qu'il étoit possible dans cette place ; mais peu à peu tout s'élargit, et M. de Troyes redevint le Troyeu d'autrefois; mais, comme on peut juger, sans galanterie, quoique fréquentant fort les toilettes et les repas, et jouant le petit jeu. Ses avis perdirent de leur poids par leur variété. Il voulut plaire; il voulut pouvoir; il voulut éviter les obstacles ; en deux mots il redevint homme du grand monde et de la cour. Son neveu, qu'il fit archevêque de Sens, et qui avoit un vrai mérite, en souffrit intérieurement et ses anciens amis. La réputation tomba, la considération s'en alla ; il ne resta plus que l'amusement ; lui-même le sentit , mais il étoit trop empêtré pour se déprendre, et il se survécut ainsi longtemps, avec toute la honte que donne l'esprit et la connoissance quand ils sont surmontés par la foiblesse. Enfin, après diverses tentatives impuissantes, le monde lui parlant au dehors par les dégoûts qu'il ne pouvoit se cacher, et Dieu au dedans, il prit une résolution généreuse. Il se défit de son carrosse et de ses chevaux pour se mettre dans l'impuissance de sortir, ferma sa porte à tout ce qu'il put, et bientôt elle demeura déserte, et ne pensa plus qu'à son salut. Il n'y avoit plus alors de conseil de régence, et le roi étoit majeur. ^I. de Troyes, logé dans une fort belle maison auprès des chartreux, chez qui il entroitde son beau et grand jardin, assista régulièrement à leur grande messe et à leurs vêpres tous les jours, n'en passa plus sans la dire, et ne s'appliqua plus qu'à Dieu et à son salut pendant quelques années que Dieu lui accorda encore dans une parfaite santé de corps et d'esprit. Il ne se permit plus d'autre amusement que celui de sa belle bibliothèque , et encore peu et par intervalles, voyoit même fort peu son neveu et la marquise de Charost, sa nièce, qui logeoient avec lui quand ils étoient à Paris, et mourut ainsi à quatre-vingt-huit ans.

IVI. de Torcy entra au conseil de régence, au second ou au troisième qui fut tenu, parce que M. le duc d'Orléans voulut que M. de Torcy l'y précédât. On a vu ci-dessus ce qui maintint ^M. de Torcy, et on ajoutera qu'il eût été heureux pour M. le duc d'Orléans et pour l'État que c'eût été avec plus de croyance en ses conseils. Dans l'idée qui avoit été prise d'abaisser entièrement la puissance des secrétaires d'État, et

qui fut si applaudie de toute la France eu général et en particulier, on ne leur laissa que la simple signature des expéditions. Tous quatre pourtant entrèrent au conseil de régence, mais à différents titres : Voisin, par être chancelier et garde des sceaux ; Torcy, personnellement à qui le roi remboursa sa charge , et Pontchartrain et la Vrillière sans voix, et le premier sans fonction ; l'autre fut secrétaire du conseil de régence et eut la dépouille de chacun d'eux. Ce fut un grand changement pour un homme dont la charge du temps du roi n'avoit que le nom en comparaison des autres, parce qu'elle étoit la seule qui n'eût point de département particulier adjoint. Sa taille, singulièrement petite, étoit ridicule par ses soins de la rehausser ; comme il n'étoit presque rien et de rien du tout du temps du feu roi, et que son père, Châteauneuf, n'avoit pasété davantage, sa considérationétoittrès-légère ; aussi fut-on très-surpris de sa fortune. Il la dut uniquement et entièrement au duc de Saint-Simon, qui fut plus d'un an à le publier auprès de M. le duc d'Orléans, qui lui disoit toujours qu'on se moqueroit d'eux. Ces la Vrillière , de père en fils, étoieut amis particuliers des ducs de Saint-Simon pèreetfils; leur gouvernement de Blaye étoitavec la Guyenne du département de la charge des la Vrillière ; ils en avoient toujours reçu toutes sortes de services, et dans un autre genre d'affaire la Vrillière avoit très-utilement servi Saint-Simon dix ou douze ans avant la mort du roi ; il se mit donc dans la tête et de le sauver du naufrage de ses confrères et de l'en accroître, et il y réussit. Quelques mois après il lui obtint voix délibérative au conseil de régence, non sans grand murmure, et peu à peu il s'éleva fort, à force de remplir toutes les fonctions qui restoient aux secrétaires d'État. Il avoit de l'esprit sans en avoir beaucoup, qui étoit même gâté par quantité de façons ridicules, mais de l'honneur, de la probité, et savoit servir ses amis. A la fin, à force de pouvoir et de voir tout confondu et sens dessus dessous, il se gâta, et sa femme, qui étoit INIailly, et outrée de l'avoir épousé par force et par indigence, acheva de lui tourner la tête. Il s'extravagu a jusqu'à prétendre être duc et pair. L'histoire de cela outrepasseroit trop le temps de ces IMémoires. 11 suffit de dire ici qu'il se fit sur cela des choses plus que singulières , et qu'enfin n'y pouvant réussir, après l'avoir entrepris avec éclat, il en creva comme la grenouille de la fable pour avoir tâché de s'enfler jusqu'à la grosseur du bœuf. Sa femme, délivrée d'un mari dont elle méprisoit la naissance et l'état , épousa depuis à force d'argent et d'aventures le cadavre mourant du duc de Mazarin, qui ne survécut guère que de deux mois à cette folie, et c'est elle qui, devenue duchesse, a bien voulu succéder à sa mère la comtesse de Mailly dans la place de dame d'atours de la reine.

Il faut tout de suite achever les autres conseils. Dans les sentiments où M. le duc d'Orléans étoit encore , celui de conscience se

trouva tout fait. Le cardinal de Noailles fut mis à la tête; eu quoi le régent ne compta pas moins le public et le parlement que son propre goût. L'archevêque de Bordeaux et depuis de Rouen avoit été mis dans les affaires de la constitution Cnigenitus par monseigneur le duc de Bourgogne: c'étoit alors un grand titre; le prélat étoit frère du maréchal de Bezons, par conséquent agréable au régent; il étoit de plus fort capable, très-rompu dans les affaires temporelles du clergé, avoit une honnêteté, quoique très-courtisan et très-timide, et sous un sombre extérieur un liant et une douceur que n'avoit pas son frère ; il fut donc mis dans ce conseil , et quelque temps après l'abbé de Castries, frère du chevalier d'honneur de madame la duchesse d'Orléans et beaufrère de sa dame d'atours , qui est devenu archevêque d'Alby et en dernier lieu commandeur de l'Ordre ; il étoit donc tout au Palais-Royal, et de plus très- bien avec le cardinal de jXoailles. On le mit aussi dans ce conseil, où on ajouta le procureur général et quelques magistrats distingués de la grand'chambrc, en petit nombre, pour la flatter et pour servir à veiller aux entreprises de R^ome,qui fut très-mortifiéede ces choix, mais qui n'osa se fâcher ni se prêter à la fureur que le parti opposé lui voulut inspirer, et dont il se dédommagea bien par la suite. Les chefs du conseil de guerre et de celui de marine ne pouvoient être que ceux qui le furent : M. le comte de Toulouse , amiral et dans la position où il étoit , le maréchal d'Estrées, vice-amiral et fort bien avec M. le duc d'Orléans, y présidèrent comme de droit; M. d'O ne put y être refusé à M. le comte de Toulouse, dont il gouvernoit la maison après avoir été son gouverneur, et sans sortir de Versailles étoit devenu lieutenant général des armées navales. Coëtlogon , autre vice-amiral et homme de grand mérite dans son métier, y entra comme de droit. Le même droit y fit admettre le maréchal de Tessé , comme général des galères, quoique fort de contrebande à ;\L le duc d'Orléans. Ce prince y voulut le petit Renaut, lieutenant général très-distingué dans la marine , et que sa probité et le goût des sciences , avec d'autres liaisons encore, lui faisoient aimer et estimer depuis longtemps. On y joignit deux intendants de marine pour les détails, deux maîtres des requêtes pour l'instruction et le rapport des procès qui regardoient les prises et les marchands ; enfin, Bonrepaux, qui avoit été chez]\L de Seignelay ce que Saint-Pouanges étoit chez M. de Louvois, intendant général de la marine, employé en Angleterre et dans le Nord pour les affaires du commerce, enfin ambassadeur longtemps en Danemark et en Hollande ; c'étoit un homme qui , avec des manières très-polies et très-respectueuses, ne laissoit pas d'avoir été gâté par beaucoup de commerce direct avec le feu roi toute sa vie, et par beaucoup d'amis considérables à la cour ; mais d'ailleurs du mérite , du talent, de la capacité et de l'esprit.

Le maréchal de Villars , sous-doyeu des maréchaux de France et d'ime fortuue si hrillaute et si complète en tous genres , ne pouvoit ne pas être chef du conseil de guerre, le maréchal de Yilleroy, doyen, se trouvant comblé de plus grands emplois. Villars y fit admirer sa parfaite incapacité, qui, dans les autres genres d'affaires sans exception , étonna le conseil de régence; mais celui de guerre ne le f(Jt point du tout. Il y reconnut l'oiseau paré de toutes les plumes des autres ; le matamore qui dit avoir tout fait , même où il n'étoit pas , qui s'arrachoit les cheveux sous un arbre lorsque IMaignac, lieutenant général, lui apprit que la bataille de Friedlingue, qu'il croyoit perdue, étoit gagnée ; celui qui se fit battre à Malplaquet pour avoir différé de vingt-quatre heures et s'être très-pernicieusement posté , et le vainqueur malgré soi de Denain par le projet et l'exécution d'un autre, qui fut le maréchal de Montesquiou ; enfin, celui qui iroit faire mépriser l'indéceuce de ses propos et la foiblesse de sa tête et de son corps en Italie , et sous le nom duquel devoit paroître un roman démenti pour la guerre par tous ceux qui se sont trouvés dans les armées, et par M. de Torcy, actuellement vivant pour tout ce qui regarde ses négociations au dehors, qui me l'a dit à moi-même bien des fois ; un roman, où l'encens qu'il se donne sans cesse fait sans cesse mal au cœur, et où pour s'élever il dit du mal de tout le monde et surtout de tous les généraux sous qui il a servi, à la plupart desquels il faisoit une cour servile et à plusieurs de qui il a l'obligation d'avoir couvert des fautes qui bien des fois l'eussent perdu sans ressource. C'est ce héros dont le bonheur et la singularité des conjonctures ternira un jour M. le Prince et M. de Tureane quand sa mémoire aura vieilli, qui dégoûte de tous les héros et qui fait douter de toutes les histoires. Il ne le parut guère dans sa conduite a la fin de la vie du roi et pendant la régence. Il se jeta à la tête de M. le duc d'Orléans ; il entra après sourdement dans bien des mauvaises choses pour se faire compter, sans avoir pu l'être d'aucun côté, et pensa mourir de peur et d'une longue jaunisse qu'elle lui donna, lorsque M. et madame du iMaine furent arrêtés , en transe continuelle et souvent avouée et à moi-même de l'être aussi à tous les instants, sans avoir pu reprendre ni santé ni langage, qu'à leur retour et à la fin de toutes ces affaires de la Bastille.

Le duc de Guiche , mort depuis maréchal de France, fut rais dans ce conseil , parce qu'il étoit colonel du régiment des gardes que IM. le duc d'Orléans compta se dévouer par lui ;avcc moins d'esprit qu'il n'est possible d'avoir, une longue et cruelle indigence et un grand usage du monde lui avoient appris à se retourner. Valet des bâtards et de toute faveur comme son père et les Noailles ses beau-père et beau-frère, il sut, dans les derniers jours de la vie du roi, faire accroire à M. le duc d'Orléans qu'il se tenoit caché pour éviter de recevoir des ordres

qui lui fussent contraires , comme si un homme comme lui eût été difficile à trouver ; et il sut si bien faire valoir ce service et ceux qu'il étoit capable de rendre , qu'il eut pour soi et pour les siens tout ce que bon lui sembla en tous genres ; et pour de l'argent , on ne seroit pas cru si on articuloit le quart de ce qu'il en tira du régent, d'entrée [s/c], puis de Law, tant que ce dernier exista. Au reste, inepte à tout et pavant de grands airs, il n'eut de dupe que le régent du royaume, et si ce n'étoit pas manque d'esprit et de pénétration et de connoître l'homme et toute sa valeur; mais la parentelle et le régiment des gardes tinrent lieu de tout. Lévis et Biron furent de la façon de Saint- Simon, et tous deux, de sa façon encore, devinrent ducs et pairs. Le premier étoit mari de madame de Lévis , fille de M. de Chevreuse , nièce de M. de Beauvilliers ; pour Saiut-Simon ce mérite suppléoit à tout autre, et pour M. le duc d'Orléans il avoit des raisons personnelles de se souvenir avec une tendre reconnoissance de ces deux illustres morts. Biron, d'abord par lui et par ses sœurs, amies intimes de Saint- Simon , et lui neveu de Lauzun, son beau-frère, ne vint pourtant qu'en concomitance de l'autre pour le duché , mais les frais en étoient faits d'avance et le personnage qui l'avoit déshonoré parmi les roués acheva son affaire. Puységur, trop longtemps depuis maréchal de France avec Biron , ne dut rien qu'à son mérite, véritablement transcendant en beaucoup de grandes parties militaires, qui ont fait tout l'honneur et la gloire des quatre ou cinq dernières campagnes de M. de Luxembourg. Jeoffreville étoit aussi un homme de beaucoup de mérite, et fort connu en Espagne de M. le duc d'Orléans, pour lequel aussi il avoit pris de l'attachement et acquis beaucoup de créance. A l'égard de Saint-Hilaire et Reynold , ce furent deux nulles [sic] et prises dès l'abord pour telles; le dernier pour s'être offert à M. le duc d'Orléans de très-bonne grâce tout d'abord et sans ménagement autre que de respect pour M. du Maine avec qui il étoit bien, mais en galant homme et qui va à qui l'autorité doit être ; et l'autre pour l'artillerie et ses détails. Ceux des \ivres et des étapes , des fourrages et des divers marchés demaudoient des gens dont ce fut le métier plus que de gens de guerre ; c'est ce qui fit choisir Saint-Contest et le Blanc, qui tous deux avoient beaucoup d'expérience , de capacité , d'esprit , de liant et d'expédient , et dont tout ce qui avoit eu affaire à eux s'étoit toujours bien accommodé ; l'un avoit été longues années intendant à Metz, l'autre l'avoit été en Flandre. Ce dernier a fait tant de bruit dans le monde que ce seroit vouloir s'engager dans de véritables mémoires que d'entreprendre d'en parler. Pour l'autre, il a été conseiller d'État et ambassadeur au congrès de Bade pour signer la paix , et depuis à celui de Cambray.Peu de gens, avec un air lourd, grossier et des manières entièrement bourgeoises, allioient plus d'art , de vues et sou-

vent trop de finesse et de souplesse avec tout ce qu'il falloit sans bruit pour parvenir. Asfeld, depuis maréclial de France, étoit bien par usage et estime avec M. le duc d'Orléans, qui Tavoit vu en Espagne. M. de Saint-Simon le servit aussi très-utilement, en sorte qu'il lui fit donner les fortifications, qui furent honnêtement ôtées à Peletier de Souzy, et qui étoient ridiculement placées dans la main d'un magistrat, ainsi que beaucoup d'autres emplois , et fit réserver à Asfeld , qui étoit absent, une place au conseil de guerre, toute naturelle par ses fonctions. Pour le comte d'Évreux, et Coigny, depuis maréchal de France , on verra en son temps comme ils y entrèrent par leurs charges de colonels généraux de la cavalerie et des dragons.

Le maréchal de Villeroy, que le feu roi, un an avant sa mort, avoit fait ministre d'État et chef du conseil royal des finances à la mort du duc de Beauvilliers, demeura à la tête de ce conseil sous le même nom et sans y avoir plus d'autorité que sous le dernier règne ; le duc de IVoailles l'eut tout entière sous le nom de président de ce conseil. Desraaretz, ministre d'État et contrôleur général des finances, fut congédié à sou grand étonnemeut , et supplanté par le duc de Noailles à son grand scandale, après avoir cru mériter sou amitié parla contrainte de son humeur, peu souple, et par la communication, si rare pour lui, de ses lumières et de son administration. Son indignation contre le duc de Noailles Ait tout lieu de s'accroître dans la suite. Deux raisons firent ôter Desmaretz ; la générale de revêtir les seigneurs de toutes les dépouilles des gens de plume , et une autre d'avoir manqué de tous points et le plus grossièrement du monde à Saint-Simon, qu'il lui étoit si aisé de conserver et qui jura sa perte. Cette anecdote feroit ici une trop longue parenthèse. D'Effiat, qui avoit si bien rangé ses propres affaires , et qu'une avarice sordide, jointe à un grand ordre, avoit rendu un des plus riches particuliers de France, fut mis dans ce conseil. M le duc d'Orléans le comptoit tout à lui, comme y devoit être un ancien domestique de Monsieur et le sien, toujours si bien traité par eux et qui y avoit acquis honneurs et richesses. Il étoit ami du maréchal de Villeroy et bien avec plusieurs gens distingués du parlement; ces raisons contribuèrent fort à le mettre dans ce conseil plutôt que dans aucun autre, pour émousser les pointes du maréchal de Villeroy, le tenir honnêtement avec le duc de Noailles , et se trouver en situation naturelle de s'entremettre avec ses amis du parlement , qui , surtout dans les régences , cherche à se mêler de tout et à s'y introduire pour la matière des finances et de leur administration. Le reste des places de ce conseil furent remplies par des magistrats, dont la plupart s'étoient mêlés des finances. Rouillé du Coudray, que le feu roi avoit sorti du conseil de finances par une place de conseiller d'État, y fut remis par le duc de Noailles, qui en fit sou gouverneur. L'union ancienne de dé-

188 JOURNAL DE DAP^GEAU.

bauches secrètes avec le feu maréchal de Noailles l'avoit tiré de procureur général de la chambre des comptes pour le faire intendant des finances. Le fils compta de trouver dans cet ancien ami intime de sou père toutes les conuoissances dont il se vouloit parer, et s'abandonna à lui sans réserve. Rouillé étoit un homme de beaucoup d'esprit, fort capable en beaucoup de choses, très-entendu dans toutes les matières de la chambre des comptes, ce qui l'avoit fait croire propre aux finances , où on avoit bientôt reconnu qu'il l'étoit fort peu. D'ailleurs d'une érudition vaste en histoire, en belles-lettres et en beaucoup de connoissances utiles et agréables. Avec toutes ces connoissances c'étoit un ours mal léché , rustre , grossier, brutal et qui s'en faisoit gloire , sans moeurs aucunes, et il ne s'en cachoit moins que jamais ; avec cela un saltimbanque dont les railleries et les extravagances déshonoroieut le caractère , qui s'enivroit journellement et s'alloit montrer dans cet état et qui y donnoitdes scènes continuelles et publiques, qui, à soixante-douze ou treize ans qu'il avoit àlamortduroi, alloitau bal de l'Opéra y vomir et y faire cent sottises, et qui fit revenir les comédiens italiens, chassés depuis longtemps , et se fit leur protecteur et leur économe. Le rare est qu'il fut longtemps à la mode et en première autorité pour les finances, et que toutesses folies, qui le faisoient mépriser du monde, lui tournèrent de plus en plus en crédit. Le duc de JVoailles , dans les derniers jours de la vie du feu roi , avoit fait changer à M. le duc d'Orléans la sage résolution qu'il avoit prise d'assembler les états généraux ; JNoailles vouloit être le maître et n'eût pu l'être avec eux. Il le fut en effet des finances et tant qu'il put d'ailleurs. Comme on s'est fait une loi de ne parler des vivants que le moins qu'il est possible, on n'en dira pas davantage sur lui, sinon qu'heureux en tout, il le fut singulièrement d'avoir été déposté par Law.

Le conseil des affaires étrangères fut avec raison le moins nombreux qu'on put. Le maréchal d'Huxelles en fut le chef ; l'abbé d'Estrées, Cheverny et Canillac seuls en furent, et pour secrétaire Pecquet, un des premiers commis de M. de ïorcy du temps du feu roi jusqu'à sa mort, et pendant un grandinombre d'années, lequel fit tout. Huxelles avoit été chef de l'ambassade du feu roi aux conférences de Gertruydenberg, puis à la paix d'Utrecht. Il étoit ancien chevalier de l'Ordre et ancien maréchal de France, gouverneur d'Alsace et de Strasbourg , et avoit usurpé dans le monde l'opinion d'être une bonne tête ; elle feiit été en effet pour Rhinbrand (1); mais d'ailleurs il n'en parut jamais aucun vestige. C'étoit un homme arrivé à la fortune par des hasards de famille et de conjonctures heureuses auxquelles il sut se dé-

(1) Rembrandt.

vouer de bonne heure, et qui ie firent favori de Louvois et de Barbezieux après lui. Béringhen, son cousin germain , et qui eu ménageoit la riche succession, qui en effet est tombée à son fils, le soutint toujours de toutes ses forces, lui ménagea Chamiilart, puis Voisin. Huxelles avec tout le rogue, le dur, le haut, le paresseux d'un homme de longue main gâté , avoit tout le faux, le bas , le manège d'un fat et adroit valet, et qui sait faire tout valoir avec une souplesse dont on n'a pas lieu de se douter, et qui a l'art de tout faire valoir au quadruple ; avec l'air de ne rechercher personne, de ne faire point de visites, de ne vouloir rien et d'être même peu accessible , c'étoit l'homme le plus désireux, le plus ambitieux, et qui étoit le plus continuellement occupé de tous les ressorts qui le pouvoient conduire , et à qui les contradictoires coûtoient le moins. Avec un front d'airain sur les débauches les plus abominables pendant toute sa vie, il s'étoit accoutumé a le conserver sur tout le reste de sa conduite; des propos étudiés quoiqu'avec moins d'esprit qu'un grand usage du monde, un air d'importance que sa faveur auprès des ministres lui avoit donné sur les frontières où il avoit passé presque toute sa vie, et que les frontières où il étoit si autorisé lui donnèrent à leur tour quand il en revint pour toujours ; un silence sous de gros sourcils qu'il eut le bonheur de taire compter pour savant par les emplois qu'il avoit exercés et dont aucun n'avoit été difficile ; une affectation de simplicité et même de saleté sur sa personne qui dupoit les sots, qui en tous étages font le grand nombre , une table exquise, qui malheureusement est depuis longtemps devenue un talent de grand usage; tout cela ensemble forma un groupe qui imposa au public, et qui fit juger à M. le duc d'Orléans qu'il n'y avoit pas mieux à mettre à la tête de ce conseil.

L'abbé d'Estrées et le maréchal son frère s'étoient sourdement fort intrigués depuis un an et plus auprès de IM. le duc d'Orléans , mais à la Nicodême et dans la pins terrible frayeur des Juifs. Ce n'étoient pas deux hommes sans considération , sans probité, ni sans talents , quoique pour ce dernier article il valût beaucoup moins que les deux autres. Le maréchal par son état avoit sa place toute destinée ; l'autre avoit suivi le cardinal son oncle quelquefois en Italie, avoit été en Portugal , et la catastrophe de son ambassade d'Espagne, qui lui avoit valu l'Ordre , étoit un motif d'être bien avec INI. le duc d'Orléans par la communauté de la persécution de madame des Ursins. Il avoit donné à ce prince d'assez bons mémoires historiques du gouvernement de Charles VII ; et dans l'idée de ne mettre tant qu'on le pourroit que des gens de qualité en place, I\I. le duc d'Orléans ne crut pouvoir mieux choisir pour ce conseil qu'eutre ceux qui avoient été ambassadeurs. C'est encore ce qui lui fit chosir Cheverny, qui avoit été envoyé du feu roi à Vienne et ambassadeur en Danemark, et attaché par lui

à jMoDseigQeiir comme menin, puis à monseigneur le duc de Bourgogne. Pour Canillac, qui de sa vie ne^'étoit mêlé que d'envier, il voulut êti'e de ce conseil comme du plus important, et fit accroire à M. le duc d'Orléans qu'il le lui étoit à lui qu'il en fût.

Le conseil des affaires du dedans , qui proprement étoit la matière du conseil de dépêches et des affaires des secrétaires d'État quant au département de leurs provinces sous le feu roi, le duc d'Antin en fut le chef. Quoique de contrebande à M. le duc d'Orléans en plus d'une sorte, il ne pouvoit le laisser en employant tant de diverses personnes, et ce qu'il étoit eu eût fait crier de trop proches et de trop considérables; c' étoit d'ailleurs un homme propre à tout par une facilité d'esprit étonnante, une capacité unique, et une étendue et une justesse rare ; aussi surprit-il ceux même qui en attendoient le plus dans les fonctions de cet emploi, qui l'engageoit trop souvent à rapporter au conseil de régence des procès vastes et embarrassés , dont il s'acquittoit avec une exactitude, une précision et même une élégance où on a peu ou point vu de magistrats atteindre ; une exactitude de mémoire de noms, de dates, de faits qui étonnoit, et ne se méprenoit jamais , pas même à la cote des papiers et des pages qu'il indiquoit dans des liasses énormes qu'il apportoit sur la table , et que le plus voisin trouvoità l'instant au numéro que d'Antin indiquoit et y lisoit au conseil ce qui en étoit nécessaire. L'étonnant est que d'Antin n'en changea presque pas de vie, ses assiduités , ses commerces , ses plaisirs. On ne prétend pas faire ici son portrait ni d'aucun autre. La curiosité en seroit grande, mais outrepasseroit trop des additions; on se renferme dans ce qui appartient aux places dont il s'agit ici , et aux raisons qui y ont fait mettre ceux qui d'abord les ont remplies. Béringhen , premier écuyer, que sa réputation dans le monde faisoit une espèce de personnage , à force de famille , de liaison continuelle de ministres et de cour, fut mis dans ce conseil pour le mettre à quelque chose , et avec lui le marquis de Brancas , qui avoit eu le secret de commencer sa fortune par madame de Maintenon, d'être très- bien avec les bâtards sans bruit, toujours très-bien avec M. le duc d'Orléans, qui l'augmenta infiniment en tout, et qui a eu depuis celui de la combler malgré le cardinal de Fleury, et encore plus malgré Chauvelin, garde des sceaux, avec qui il a fini par une rupture ouverte ; mais à la bonne heure la pluie prit le pèlerin, comme le maréchal de Gyé le mit en gi'osses lettres sur le portail de sa maison du Verger. Outre ces messieurs on mit des magistrats , maîtres des requêtes et conseillers de la grande chambre, tant pour gratifier ces corps [que] parce qu'il arrivoit très-souvent que les matières de ce conseil se trou\ oient avoir besoin de gens qui sussent les lois et les coutumes. Outre tous ces conseils, on laissa celui du commerce à peu près tel

SEPTEMBRE i71S. 191

qu'il étoit. M. Amelot arrivant de Rome , si digne d'être l'âme du conseil des affaires étrangères par la réputation infinie qu'il s'étoit acquise dans toutes ses ambassades, oij il avoit passé presque toute sa vie, fut malheureusement trop suspect à M. le duc d'Orléans pour avoir su bien gouverner l'Espagne en s'y conservant bien avec madame des Ursins , et "par y être demeuré aimé et estimé plus que pas un autre de bien loin qui y eût été ambassadeur, quoiqu'il y eût fait en même temps la fonction de premier ministre. Le laisser entièrement eût été trop marqué ; on le fit donc présider à ce conseil de commerce avec l'entrée en celui des finances lorsqu'il y voudroit aller. Ce que sont devenus ces conseils, ce n'est pas ici le lieu de le dire. Le public les reçut avec un grand applaudissement , et c'est ce que IVL le duc d'Orléans en désiroit le plus.

Dans aucun des conseils il n'y eut de conseillers d'État de robe que dans celui des finances. Ce qu'il y avoit de magistrats dans ceux de conscience, de guerre, de marine et des affaires du dedans, étoient maîtres des requêtes ou conseillers de la grande chambre ; nulle difficulté donc dans ceux-ci. Mais au conseil des finances les conseillers d'État ne voulurent pas cédera M. d'Effiat, et alléguèrent l'exemple de la Houssaye, conseiller d'État et intendant d'Alsace , déclaré troisième ambassadeur plénipotentiaire avec le maréchal de Villars et le comte du Luc , lors ambassadeur en Suisse , pour la signature du traité de paix à Bade, qui prétendit ne pas céder au comte du Luc ; sur quoi Saint-Contest, maître des requêtes , intendant de Metz , fut mis à sa place. Ce fut donc une grande altercation. M. le duc d'Orléans la finit avec peu de gré de la noblesse et de la robe ; on dit ici la noblesse avec regret quand il s'agit d'Efliat, mais il étoit chevalier de l'Ordre; son oncle avoit été grand écuyer,et son grand-père chevalier de l'Ordre et maréchal de France. L'expédient fut de faire Efûat viceprésident du conseil des finances , et de lui donner la préséance à ce titre sur les conseillers d'État. Dès avant la formation des conseils, M. de Saint-Simon avoit proposé à M. le duc d'Orléans découper court à toutes ces tracasseries de rang; c'étoit d'y prendre pour règle celle des états généraux: l'Église, la noblesse et le tiers état. Le sang royal, les pairs et les otficiers de la couronne, comme tels, sont sur le théâtre avec le roi ; l'Église à droite en bas sur des bancs; la noblesse vis-àvis à gauche; en face du roi, le tiers, où la robe est tellement comprise qu'un magistrat noble par lui-même n'y peut être séant qu'avec le tiers état. M. le duc d'Orléans goûtoit fort cette pen.sée, qui ôtoit tout embarras , qui étoit fondée sur le plus authentique exemple et qui lui ôtoit beaucoup d'épines; mais le duc de Noailles , qui vouloit le désordre dans les conseils , l'importunité à M. le duc d'Orléans et le ridicule dans le tout, disputa contre, de force de poumon , fit peur à M. le

duc d'Orléans de s'aliéner la robe , fut soutenu du babil et de la décision de Canillac , en sorte que Saint-Simon, réputé, par l'affreux mensonge, si amené et si profondément pourpensé, de Noailles, être l'ennemi de la noblesse, sévit tondu pour elle par ce défenseur si faux et pourtant si cru bien méritant d'elle , et par ce même Canillac qui d'ailleurs crioit tant en sa faveur, et que Noailles avoit réduit , lui Canillac n'ayant d'intérêt en ce fait particulier qu'en la cause que Saint-Simon soutenoit. Tous deux s'en firent lâchement un mérite avec la robe, et firent si bien que la noblesse, toujours fascinée, ne voulut jamais croire qu'ils eussent été capables de ce trait. Pour dire maintenant tout de suite les excès monstrueux où l'on en vient lorsqu'on peut tout prétendre , et que la politique de Dangcau a bien voulu supprimer, c'est qu'on fut dix-huit mois sans qu'aucun, homme de robe voulut venir rapporter a la régence. Tous les jours le conseil de marine jugeoit des prises et d'autres sortes d'affaires dont il y avoit appel naturel et de droit à la régence, comme auparavant devant le feu roi ; tous les jours encore le conseil des affaires du dedans voyoit des procès ou évoqués ou par eux-mêmes de nature à être portés devant le roi, c'est-à-dire depuis à la régence , et de ceux-là il y en avoit beaucoup et beaucoup trop, et vastes , et difficiles, et de toutes sortes ; rarement, mais quelquefois il se présentoit des questions du conseil de conscience pour des mariages et d'autres choses d'administration spirituelle qui avoient trait à des déclarations du roi , ou sur des mineurs ou sur des huguenots; le conseil de guerre en fournissoit aussi sur des étapes, des fourrages et d'autres fournitures, et il se trouva par l'événement pour une fois qu'il en coûta plusieurs millions au roi , pour une vaste affaire de cette nature que le maréchal de Villars fut obligé de rapporter, et qu'on entendit et qu'on jugea comme on put , faute d'un rapporteur d'une autre sorte. Le fait étoit que les maîtres des requêtes, et à leur exemple les conseillers au parlement, qui étoient des conseils, déclarèrent qu'ils ne viendroient point rapporter à la régence , à moins de rapporter assis , ou que ce qui n'étoit ni prince du sang , duc ou maréchal de France, ou conseiller d'État s'il s'en trouvoit d'appelés comme il arrivoit quelquefois comme commissaires , demeurât debout tant que dureroit le rapport et le jugement. Cette prétention étoit d'autant plus étrange qu'en même temps pas un d'eux ne faisoit difficulté de rapporter tous les jours debout au conseil des parties, où M. le chancelier et les conseillers d'État étoient assis et où l'assemblée, quoique dans la maison du roi , ne se tenoit pas dans son propre cabinet, et n'étoit pas décorée d'un régent , petit-fils de France. A cela ils répondoient qu'aussi ue trouvoient-ils pas mauvais de rapporter debout devant lui jusqu'au dernier officier de la couronne inclus assis, et des conseillers d'État, s'il s'y en trouvoit, assis eacore, mais qu'ils n'en pouvoient admettre

d'autres, de quelque qualité qu'ils fussent assis , eux debout. Enfin, M. Daguesseau devenu chancelier, et le plus grand champion que puisse avoir la robe , trouva pourtant un si grand inconvénient à manquer de rapporteurs de robe , et leur prétention si étrange , qu'il pressa M. le duc d'Orléans d'ordonner à ces messieurs de venir rapporter et debout au conseil de régence, et sans qu'aucun du conseil se levât ou s'absentât pour eux ; il se chargea de le leur déclarer et de le faire exécuter. Il le fut en effet, et depuis ce temps-là on eut des rapporteurs à l'ordinaire.

MM. Voisin et de Torcy furent remboursés de leurs charges de secrétaires d'État, et le dernier avec la magniflcence qui se voit dans les ^Mémoires; on diroit profusion s'il s'agissoit d'un homme mieux dans ses affaires qu'il u'étoit alors , et qui eût moins dignement et longuement servi l'État. Desmaretz eut son congé tout à fait par l'établissement du conseil des finances, et Bercy, sou gendre, avec lui. Desmaretz ne s'attendoit à rien moins. Béchameil, son beau-père, avoit passé sa vie chez Monsieur, surintendant de sa maison, et y étoit mort considéré; lui-même étoitami intime du maréchal de Villeroy, qu'il croyoit tout-puissant, et d'Effiat qu'il comptoit gouvernant; plus que tout cela il n'imaginoit pas qu'on pût se passer de lui. Toutefois, il ne perdit pas le jugement, et se fit donner l'énorme présent que racontent les Mémoires, et sur un prétexte très- peu plausible et en soi et pour soi. On sentit dès lors, et surtout par le traitement fait à Voisin, quelle seroit la facilité du nouveau maître , qu'on vit enfin égaler toute effronterie et toute avidité.

Pour achever de suite tout ce qui regarde l'établissement des conseils, et n'y plus revenir dans ces additions, il fut réglé, au premier conseil de régence qui fut tenu, que les pairs y précéderoient les ducs, parce que cette séance n'étoit pas une simple cérémonie de cour, mais une séance d'État ; que les chefs des conseils venant en celui de régence y couperoient les rangs suivant leurs dignités et l'ancienneté dans leurs dignités; que si d'autres qu'eux, étant pairs ou ducs ou maréchaux de France, y venoient, ou mandés ou pour les affaires des conseils dont ils seroient, ils couperoient les rangs en la même façon, et à plus forte raison si M. le duc d'Orléans en admettoit dans le conseil de régence, et que les pairs et les ducs démis y auroient leur rang à l'ordinaire , comme partout où ils se trouvent, sans aucun égard à leur démission, comme s'ils n'étoient pas démis; que pour tout ce qui ne seroit point officier de la couronne , ils se couperoient par ancienneté , et s'il en venoit au conseil de régence des autres conseils , après le dernier de la régence. 11 fut aussi réglé que M. l'archevêque de Bordeaux viendroit à la régence toujours au lieu de M. le cardinal de Noailles , que les prétentions de sa dignité de cai-dinal de précéder les

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ducs en excluoit, et qui en effet n'y entra jamais par cette raison. Ces Éniinences y ont su prendre leur revanche dans les suites.

Mercredi 18, àVincennes. — Voici les noms des présidents des six conseils nouveaux : M. le cardinal de Noailles du conseil de conscience ; le maréchal de Villars du conseil de guerre ; le duc de Noailles du conseil de finances, dont le maréchal de Villeroy demeure toujours le chef; le maréchal d'Hiixelles du conseil des affaires étrangères ; le maréchal d'Estrées du conseil des affaires de marine; le duc d'Antin pour les affaires du dedans du royaume; l'ancien évêque deTroyes sera du conseil de la régence. Pecquet, commis de M. de Torcy, sera secrétaire du conseil des affaires étrangères. La Chapelle, qui étoit premier commis de M. de Pontcharlrain, à qui on avoit ôté son emploi, est nommé pour être secrétaire d'un des conseils, et c'est apparemment de celui delà marine. M. de Pontchartrain et M. de la Vrillière, qui garderont le titre de secrétaires d'État, demeureront dans le conseil de régence, mais sans y avoir voix délibérative.

Jeudi 19, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans fut saigné le soir, et eut une petite foiblesse à la troisième palette de sang qu'on lui tira ; il est fort échauffé par le travail qu'il fait dès le matin et qu'il continue jusqu'à la nuit. — On commence à voir des listes des conseils, mais qui ne sont pas exactes; je ne les mettrai ici que quand tout sera bien réglé. — M. le duc d'Orléans travaille souvent avec M. de la Vrillière, qui ne sait point encore sa destinée. M. d'Argenson travaille souvent avec M. le duc d'Orléans, qui lui marque beaucoup d'estime, et l'on ne doute pas qu'il ne soit employé dans des affaires importantes. — Voici les noms de ceux qui composent le conseil de finances, où M. le duc d'Orléans se trouvera quelquefois : le maréchal de Villeroy, chef du conseil ; le duc de Noailles, président; le marquis d'Effiat, viceprésident; M. Rouillé du Coudray, M. des Forts, M. Fagon, qui étoient tous deux intendants des finances , M. d'Or-

messoiîjM. de Gaumont, M. Gilbert de Voisins, M. de Baudry, tous quatre maîtres des requêtes, et le président Dodun.

Vendredi 20, à Vincennes. — On commence à tenir le conseil de finances ; c'est au Louvre , dans l'appartement de la reine mère, qu'il s'assemble. M. le duc d'Orléans y étoit et M. le marécbal de Villeroy. Le chancelier n'est point de ces conseils là. M. le duc d'Orléans a écrit une lettre à M. Desmaretz pour le remercier ; il est tout à fait hors des affaires ; on croit même qu'il va passer quelques jours à sa maison de la Marche. — Le service du feu roi se fera le 23 du mois d'octobre; il y aura des tables pour six ou sept cents personnes, et les maîtres d'hôtel du roi disent que cela coûtera plus de 20,000 écus. — Le conseil des affaires du dedans du royaume est composé du duc d'Antin, président, de M. le Premier, du marquis de Brancas, de MM. de Fieubet et Boujault, maîtres des requêtes, et de MM. Ferrant, abbé Mai nguy et Goislart, conseillers du parlement, et pour secrétaires la Roque et

Samedi 21, à Vincennes. — On tint encore le conseil de finances, et on le tiendra presque tous les jours jusqu'à ce que les affaires soient un peu plus en ordre. M. d'Argenson entrera dans ce conseil, et rendra compte à M. le duc d'Orléans seul de toutes les affaires de Paris. Les conseillers d'État qui sont dans le conseil de finances disputent le rang à M. d'Effiat, quoiqu'il soit chevalier de l'Ordre; M. le duc d'Orléans croyoit finir la dispute en le faisant vice-président, mais ils ne veulent point céder pour cela. — H y a un assez grand démêlé entre M. le Duc et M. le duc du Maine sur une qualité que ce dernier a prise dans un acte ; les esprits paroissent fort aigris, et M. le duc d'Orléans fait tout de son mieux pour accommoder cette affaire. — Le feu roi faisoit donner à M. Desmaretz, comme contrôleur général, 350,000 livres au renouvellement des fermes ; il a représenté à

196 JOL'RNAL DE DAJNGEAU.

M. le duc d'Orléans qu'il n'a point touché cette somme à ce dernier renouvellement-ci, parce qu'il y avoit des affaires plus pressées; ce prince a promis de la lui faire payer. — On croit que MM. les conseillers d'État céderont à M. d'Effiat, à cause de sa qualité de vice-président.

Dimanche 22, à Vincennes. — M. de Torcy donne sa démission de la charge de secrétaire d'État, qui sera éteinte; il sera du conseil de la régence, avec voix délibérative. On vendra des charges dans les postes à son profit jusqu'à la somme de 050,000 livres, qui est la valeur de son brevet de retenue, et comme on est content de lui au dernier point et qu'on veut le bien traiter, on lui donne la charge de surintendant des postes, qu'il n'exerçoit que par commission ; on attache à cette charge 50,000 francs d'appointements, et on lui donne un brevet de retenue de 50,000 écuspour achever de lui faire son remboursement de 800,000 francs pour le prix de la charge de secrétaire d'Étal. — Le marquis de Béthune, neveu de la reine de Pologne, qui est à Blois, et grand maître de sa maison , avoit épousé en premières noces une sœur du maréchal d'Harcourt; il vient d'épouser unefdle du duc deTresmes, qui a 200,000 francs en mariage. La noce s'est faite chez le duc de Tresmes à Saint-Ouen. — M, de Nangis a permission de M. le duc d'Orléans de vendre le régiment du roi, que le duc de Richelieu, qui en a l'agrément, achète 30,000 écus.

Lundi ^3, à Vincennes. — Le roi fit prêter serment au duc d'Albret pour la charge de grand chambellan, à M. Térat pour la charge de trésorier de l'Ordre, qui passe sur sa tète, et à Poirier pour la charge de premier médecin . M. le duc d'Orléans, qui et oit venu le matin de Paris, étoit présent à ces prestations de serment ; il s'en retourna aussitôt à Paris, où il fut assez longtemps enfermé avec M. Amelot, qui arriva hier de Rome et qui sera du conseil des affaires étrangères. L'après-dinée M. le duc d'Orléans alla au Luxembourg voir madame la duchesse de Berry, qui

y est venue diner et qui y est tout à fait établie. Il alla ensuite voirla reine d'Angleterre à ChaiUot, et le soir donna beaucoup d'audiences. Le conseil de conscience sera composé de M, le cardinal de Noailles, président, de l'archevêque de Bordeaux et d'un évêque qui n'est pas encore nommé, de M. le procureur général et de M. l'abbé Pucelle, et le secrétaire sera M. l'abbé d'Orsanne, officiai de l'archevêché de Paris.

Mardi 2k, à Yincennes. — Le roi à onze heures du matin donna audience à l'ambassadeur de Hollande, qui dans sa harangue lui souhaita un règne encore plus long que celui du feu roi, mais plus tranquille. — On a tenu le conseil de finances ces deux derniers jours; M. le duc d'Orléans ni le maréchal de Villeroy n'y étoient point. On le tiendra presque tous les jours jusqu'à ce que les affaires soient un peu débrouillées. M. Fagon et M. des Forts, qui sont de ce conseil, auront les mêmes départements qu'ils avoient, et les départements des cinq autres intendants des finances seront donnés à MM. d'Ormesson, Gilbert, Gaumont, Baudry et Dodun. M. le duc d'Orléans vouloit donner de gros appointements à M. Rouillé, mais il n'a voulu que 12,000 francs pour lui et 6.000 francs pour son secrétaire. L'après-dinée M. le duc d'Orléans alla au Luxembourg voir madame la duchesse de Berry. qui ne verra personne le matin à sa toilette; mais depuis six heures du soir jusqu'à dix elle verra les courtisans et les dames, sans qu'elles soient en grand habit et en écharpe même.

Mcrcredi 25, à Vincennes. — Le roi se promène tous les jours, et à une de ses promenades on lui a fait voir Bercy, qui est une maison magnifique et charmante. — Le conseil de régence, qui devoit se tenir aujourd'hui pour la première fois, ne se tiendra que samedi. M. le cardinal de Polignac a demandé à M. le duc d'Orléans la permission de se défaire de sa charge de maître de la chapelle ; il l'a obtenue. Leduc de Tresmes, premier

gentilhomme de la chambre en année, a fait prêter serment à Bachelier pour la charge de premier valet de chambre du roi, qu'il a achetée 50,000 écus de Blouin. — Le conseil de régence se tiendra quatre fois la semaine, et toujours dans le lieu où sera le roi; ces quatre jours seront : le samedi après dîner, le dimanche matin, le mardi après dîner et le mercredi matin, et pour cela M. le duc d'Orléans viendra coucher ici quelquefois les samedis et les mardis. On n'a point encore réglé ce que l'on donnera aux gens qui composent les conseils.

Jeudi 26, à Vincennes. — Le roi donna le matin audience aux députés des États de Languedoc ; l'évêque de Nîmes portoit la parole, et parla très-dignement. J'entendis la harangue qu'il iit au maréchal de Villeroy; on ne peut pas mieux parler qu'il parla. — M. le duc du Maine donne tous les ans un magnifique dîner aux députés des États de Languedoc après l'audience du roi, et c'est lui qui les présente au roi, comme gouverneur de la province. — On laisse à M. de la Yrillière le titre de secrétaire d'État ; il se mêlera des affaires des États de "Languedoc, dont il tiroit 12,000 francs, qui lui seront continués; il sera aussi chargé des affaires des États de Bourgogne, de Bretagne, d'Artois et de l'assemblée de Provence, quoique ces provinces-là ne fussent pas du département qu'il avoit. Il tiendra la plume au conseil de régence et en gardera les registres; M. le duc d'Orléans veut le bien traiter parce qu'il est content de lui et le public aussi.

Vendredi 27, à Vincennes, — M. le duc d'Orléans travaille presque tous les jours ou avec les gardes du trésor royal, chez qui à l'avenir tout l'argent sera porté, ou avec Berlin, trésorier des 'parties casuelles, et Couturier est toujours présent à ces audiences-là. Ce prince veut travailler tous les jours jusqu'à quatre heures après midi ; il ne dînera qu'à cette heure-là, et veut avoir le reste de la journée libre. — M. le duc d Aumout a ob-

SEPTEMBRE 17 13. î9'J

tenu de M. le duc d'Orléans pour son fils la survivance de sa charge de premier gentilhomme de la chaml3re du roi et celle du gouvernement de Boulonnois. — M. le grand prieur revient à la cour; on lui fait déjà meubler le grand prieuré. Madame la duchesse de Vendôme, sa belle-sœur, demanda ces jours passés à M. le duc d'Orléans s'il ne pouvoit pas revenir présentement; qu'il ne pouvoit pas demander lui-même cette permission, car à peine pouvoit-il savoir la mort du roi. M. le duc d'Orléans lui répondit qu'il n'avoit point besoin de permission pour revenir, mais qu'elle le pouvoit assurer qu'il seroit très-aise de le revoir ; qu'il lui savoit trèsbon gré à elle de lui en avoir parlé, d'autant plus que son beau-frère n'est pas trop bien avec elle.

Samedi 28, à Vincennes. — Le conseil de régence se tint ici Faprès-dmée pour la première fois ; tous les chefs des autres conseils y furent admis. Les conseils de marine et de guerre se tinrent le matin à Paris. — Au conseil de régence on laisse un fauteuil au bout de la table comme on fait au conseil des parties, en cas que le roi y voulût venir, et le feu roi venoit dans les premières années de son règne quelquefois à ces conseilslà. M. le duc d'Orléans à ces conseils-ci se met au même rang que les autres conseillers, et ne prend qu'un tabouret ou un siège pliant comme eux. Les deux secrétaires d'État qui restent, qui sont M. de la Vrillière et M. dePontchartrain, sont au bout de la table, assis; mais ils n'ont point de voix délibérative.

Dimanche 29, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans fit assembler chez lui à Paris le conseil des affaires étrangères. M. le comte de Toulouse tint le conseil de marine le matin et l'après-dinée ; ce conseil se tient au Louvre, dans l'appartement de la reine mère. Il compte d'assister toujours à ce conseil, qui se tiendra deux fois la semaine régulièrement et quelquefois plus souvent , et les autres jours il emploiera deux heures avec le plus ancien de ce

conseil pour l'ouverture des lettres et les réponses qu'il y faudra faire; c'est la Chapelle^ autrefois commis de M. de Pontchartrain , qui est secrétaire de ce conseil-là. — M. de Belle -Isle avoit une prétention fort considérable pour les fortifications que M. Fouquet avoit fait faire à Belle-Isle par ordre du roi , et au mois de mai dernier le feu roi avoit jugé que ces prétentions n'étoient pas sans raison. On lui avoit promis une partie de ce qu'il demandoit; on a examiné plus à fond l'affaire ces jours-ci, et on lui a adjugé iOO;,000 francs^ qui lui seront payés sur la province de Bretagne.

Lundi 30, à Vincennes. — • M. le duc d'Orléans donna beaucoup d'audiences le matin; il ne dîna point, et alla souper au Luxembourg avec madame la duchesse de Berry. — On travaille à force aux Tuileries, où l'on ne doute pas que l'on n'amène le roi àla fin de ce mois ; sa chambre y est déjà tendue de violet. — M. le duc d'Orléans avoit donné le choix à M. Amelot d'être du conseil de finances ou de celui des affaires étrangères ; il a choisi d'être du conseil des affaires étrangères. — Il est arrivé des courriers de Rome, dont l'un apporte à M. le cardinal de Rohan les bulles pour l'abbaye de Saint- Vaast et au cardinal de Polignac pour l'abbaye d'Anchin ; un autre courrier a apporté au roi l'induit pour l'archevêché de Cambray, et on croit que M. le duc d'Orléans y nommera à la Toussaint. — Les spectacles recommenceront demain à Paris. On ne croyoit pas qu'ils dussent recommencer si tôt; mais on prétend avoir trouvé dans les registres qu'à la mort de Louis XIII ils ne furent pas suspendus si longtemps.

Mardi 1" octobre , à Vincennes. — Le roi se fortifie et se porte ici à merveille ; mais comme le vilain temps approche, on croit qu'il sera beaucoup mieux aux Tuileries pour y passer l'hiver. — M. le duc d'Orléans tint le matin au Louvre conseil de finances, et vint ici l'après-dlnée, où il tint le conseil de régence; à ce conseil il fit entrer les maréchaux de Villarset d'Estrées, et leducd'Antin, parce

qu'il s'agissoit des affaires des conseils dont ils sont présidents. M. le duc d'Orléans coucha ici , pour être encore demain matin au conseil de régence. Il a réglé que ce conseil se tiendroit quatre fois la semaine : le samedi après diner, le dimanche matin , le mardi après dîner et le mercredi matin, et toujours dans l'endroit où sera le roi. — Les spectacles ont recommencé à Paris, et on y en établira encore de nouveaux. — MM. de Courtenay ont fait une protestation qu'ils ont présentée à M. le duc d'Orléans pour la conservation des droits de leur naissance.

Mercredi 2 , à Vincennes. — M. le duc d'Orléans tint ici le matin le conseil de la régence , oîi il fit entrer le maréchal d'Huxelles, parce qu'il s'agissoit des affaires du conseil dont il est président. M. de Torcy prit sa place à ce conseil, où il a voix délibérative, et après le conseil il prêta entre les mains du roi le serment pour la charge de grand maitre et surintendant des postes et relais de France. Il a donné sa démission de la charge de secrétaire d'État, qui est supprimée aussi bien que celle qu'avoit M. le chancelier; ainsi il ne reste plus de secrétaires d'État que MM. de Pontchartrain et de la Vrillière, qui ont séance au conseil de régence mais qui n'y ont point voix délibérative. — Bontemps, premier valet de chambre du roi et capitaine des Tuileries , a obtenu pour son fils, qui est fort jeune, la survivance de ces deux charges. — M. le duc d'Orléans, quiretournoità Paris, attendit ici jusqu'à deux heures M. de Villequier, qui devoit venir prêter son serment au roi pour la survivance de la charge de premier gentilhomme de la chambre.

Jeudi 3, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans, qui demeure toujours à Paris quand il n'y a point de conseil de régence, donna une audience particulière dans son cabinet à milord Stairs, et ensuite une audience publique à l'ambassadeur de Hollande et à plusieurs envoyés. — Les conseils sont distribués de manière qu'il n'y en aura aucun les jeudis. — On assure les rentes de la maison de

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ville sur les fermiers généraux, qui seront obligés de donner 100,000 francs par jour, ce qui monte à trente-six millions par an; leur ferme est pour six ans à commencer du 1*"' de ce mois. Ils doivent payer la première année quarante-huit millions ; ils augmentent de 500,000 francs la deuxième année et 500,000 la troisième année, ce qui fera quarante-neuf millions, et ils en payeront 50,000 les trois dernières années de leur bail. Outre les trente-six millions qu'ils donneront pour les rentes de l'hôtel de ville, ils donneront environ neuf millions par an pour payer les gages et appointements des cours supérieures et le reste du prix de leur ferme leur sera laissé pour les rembourser des avances qu'ils ont faites.

Vendredi 4, à Vincennes. — On a publié l'édit pour la charge de grand maitre et surintendant des postes et pour les charges qu'on crée qui en dépendent et qui sont à vendre , dont les appointements seront payés par le trésorier général des postes. On verra ce détail dans l'édit qu'on trouvera à la fin de ce livre (1). M. de Nouveaux, qui est le dernier qui ait eu la charge qu'a M. de Torcy présentement, ne prètoit son serment qu'entre les mains du chancelier, et M. de Torcy, qu'on veut bien traiter en tout, l'a prêté entre les mains du roi. — M. le cardinal de Rohan eut une longue audience de M. le duc d'Orléans; mais cette audience n'a roulé que sur les affaires particulières de l'évèché de Strasbourg et sur la charge de grand aumônier. Au conseil de régence de mardi, le maréchal d'Estrées parla fort de la dissipation des bois qu'on avoit amassés à Rochefort pour la construction des vaisseaux, et dont plus de la moitié étoit perdue. M. de Pontchartrain demanda la permission de parler; mais comme il n'étoit point préparé à cela, M. le duc d'Orléans lui dit de prendre du temps pour rendre compte du détail de cette affaire *.

(1) Cet édit ne se trouve pas dans le manuscrit de Dangeau.

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* Pontchartrain , accoutumé à régner sous le feu roi, et despotiquement et avec la verge de fer dans tout son département, et à dominer partout ailleurs avec tout l'empire, la rudesse et l'insolence d'un écolier mal né devenu tout à coup régent de sa classe, étoit tombé dans l'abattement qui succède à lenflure et dans toutes les bassesses qu'il crut le pouvoir soutenir.il étoit presque aussi détesté qu'il étoit détestable et qu'il s'étoit délecté à se faire sentir tel à chacun ; jusqu'en faisant plaisir il avoit le talent d'offenser. Il u'étoit donc plaint de personne, et végétoit en nulle, sans voix au conseil de régence, et sans quoi que ce soit à faire chezlui. Il étoit insulté à son tour par toute la marine, qu'il s'étoit si longuement complu à désespérer ; il avoit anéanti le maréchal d'Estrées et jusqu'à M. le comte de Toulouse, qui résolurent bien de ne le pas ménager. Les mémoires pleuvoieut contre lui , et il ne passoit pas pour avoir les mains nettes; il falloit voir clair à des accusations qui n'alloient à rien moins qu'à le charger d'avoir immensément proflté de la vente qu'il avoit fait faire de tous les magasins des ports qui en effet se trouvèrent vides , et ^M. le comte de Toulouse ne vouloit pas se commettre à rien avancer sans preuves. Enfin, le maréchal d'Estrées , de concert avec lui , apporta au conseil de régence uii mémoire fort détaillé , sur la déprédation des bois de la marine de Rochefort, où les accusations étoient directes et personnelles et sans nul ménagement ; il le lut tout haut, Pontchartrain présent, et M. le comte de Toulouse appuyant et commentant avec modestie , mais avec grande force et sans aucun égard. Saint-Simon, assis auprès de lui, surpris au dernier point d'une telle ignominie, lui eu dit tout bas ce qu'il en pensoit, et le comte lui répondit qu'il verroit bien autre chose le lendemain matin. Il tint parole, et lut au conseil de régence le mémoire le plus amer et le plus cruel qui fût jamais sur ces mêmes déprédations et bien d'autres, le commenta à mesure, insista sur les ordres que Pontchartrain avoit donnés et qu'il ne pouvoit nier, montra qu'il avoit perdu et ruiné la marine de propos délibéré , et qu'il ne s'y étoit rien moins que ruiné lui-même. L'étonuement de chacun fut sans pareil, non du contenu du mémoire, qui ne surprenoit personne pour le fond , mais de ces pointes assenées à chaque mot , du poids qu'y dounoit le lecteur, et par soi et par ses réflexions fréquentes, plus dures encore que le mémoire , et de la présence de Pontchartrain, qui étoit véritablement là pis que sur sellette. La veille il avoit voulu répliquer un mot, mais le maréchal d'Estrées le lit taire comme un petit garçon , et le lendemain il n'osa souffler à rien de tout ce que M. le comte de Toulouse lut et dit , qui termina l'action par avouer que lui-même avoit fait le mémoire, et qu'il en avoit adouci et supprimé beaucoup de fâcheuses vérités. Il est incroyable comment une telle honte peut être supportée, et par un hoiume dont liusoleuce, l'a-

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niraadversion la plus dure et la plus recherchée, et la pédanterie la plus austère et la plus gauche, ajoutoient beaucoup à la naturelle malignité, et formoit du tout ensemble l'essence de son caractère , dont le fond, n'en déplaise aux philosophes, étoit d'aimer le mal pour le mal; toutefois, il ne sourcilla pas , et sortit du conseil avec les autres comme si cela ne l'eût pas regardé. Sans la considération de son père, il auroit été juridiquement recherché, et il ne faisoit pitié à personne. Voilà comment la chose se passa , que Dangeau se contente d'indiquer, ce qui est encore beaucoup pour sa politique.

Samedi 5, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans se trouva fort incommodé d'une grande fonte de cerveau qui l'empêcha d'aller à Vincennes tenir le conseil de régence. M. le Duc le tint à sa place, et le duc de Noailles y alla rendre compte de ce qui se fait dans le conseil de finances. Le conseil pour les affaires du dedans du royaume se tint pour la première fois; c'est le matin qu'ils travailleront, et ce sera dans la même salle du Louvre où l'Académie françoise s'assemble. — M. de Mortagne, qui étoit premier écuyer de Madame, avoit acheté, il y a six semaines, de M. de Souliers la charge de chevalier d'honneur de cette princesse, dont il lui avoit donné 12,000 écus. M. de Souliers s'étoit retiré en son pays; iMadame avoit souhaité que M. de Mortagne achetât cette charge ; ainsi M. de Mortagne avoit les deux charges et de chevalier d'honneur et de premier écuyer, qui ne doivent pas être sur la tête du même homme. M. de Mortagne vient de vendre celle de premier écuyer 70,000 livres à M. de Simiane, parent de Simiane, premier gentilhomme de la chambre de M. le duc d'Orléans.

Dimanche 6, à Vincennes. — Il n'y eut point de conseil de régence, quoique ce soit le jour; toutes les affaires qu'il y avoit y furent réglées hier ; elles ont été bien discutées dans les autres conseils avant qu'on les porte au conseil de régence. M. le duc d'Orléans est toujours fort enrhumé, mais cela ne l'empêche pas de travailler beaucoup et de donner des audiences

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quasi toute la journée. 11 espère bientôt terminer toutes les affaires qui sont entre M. le Duc et M. le duc du Maine ; elles sont en grand chemin d'accommodement. — Il y eut hier au conseil des affaires du dedans du royaume une place distinguée des autres qu'on croit qui sera changée; il ne paroit pas même que personne ait eu tort en cela. — On parle fort d'une réforme dans les troupes, (on doit ôter cinq hommes par compagnie de cavalerie^ de dragons et d'infanterie ) de diminuer le nombre des gardes du corps, de retrancher quelques soldats des compagnies des régiments des gardes françoises et suisses, de faire quelque changement dans les carabiniers, et de diminuer ce qu'il en coûte pour les ofiiciers réformés d'une manière qui leur seroit pourtant plus avantageuse.

Lundi 7, à Vincennes. — Le roi se porte à merveille ici, mais rhiver qui approche feroit craindre que cet air-ci ne fût trop froid, et on se hâte de mettre les Tuileries en état de le recevoir; on ne croit pas qu'elles puissent être prêtes à la fin de ce mois-ci, parce qu'on y a trouvé beaucoup de poutres pourries. — M. le duc d'Orléans donna audience à milord Stairs, qui va prendre la qualité d'ambassadeur; on lui mande de Londres que les mouvements des montagnards en Ecosse deviennent plus importants; peu s'en est fallu qu'ils n'aient surpris le château d'Edimbourg. — M. le duc d'Orléans fut harangué par l'Académie françoise ; l'abbé de Dangeau, directeur, porta la parole. M. d'An tin fera ce que faisoit M. de Pontchartrain pour les académies, hormis pour celle des sciences, dont M. le duc d'Orléans se réserve le soin ; il nous dit même qu'après sa régence il prieroit le roi de lui laisser ce soin-là, et que ce seroit un de ses amusements dans sa vieillesse.

Mardi S, à Vincennes. — M. de Fervaques eut hier l'agrément du gouvernement duMaine, dont M. de Bullion, son père, lui a donné la démission et sur lequel il avoit

un brevet de retenue du prix de tout ce que leur avoit coûté la charge. — Au conseil des affaires du dedans du ro} aume, on changea la place qui avoit fait quelque petite difficulté; la séance a été remise dans l'ordre ; tous les sièges sont égaux. — Le marquis de Simiane, premier gentilhomme de la chambre de M. le duc d'Orléans, a la lieutenance générale de Provence, qu'avoit le comte de Grignan, son beau-père. On a retranché quelque chose du revenu, mais elle vaudra encore plus de 20,000 livres de rente. Il y avoit 200,000 francs de brevet de retenue pour les créanciers ; M. de Simiane espère que M. le duc d'Orléans lui en donnera un de la même somme. — M. le duc d'Orléans vint ici l'après-dinée, où il tint le conseil de régence, et on y a fait de grands changements dans les intendances.

Mercredi 9, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans, qui avoit couché à Paris, vint ici le matin tenir le conseil de régence. — Le baron de Breteail a A'endu sa charge d'introducteur des ambassadeurs 250,000 francs à M. de Magny , maître des requêtes, fils de M. Foucault, conseiller d'État et chef du conseil de Madame. — M. d'Angervilliers est nommé intendant d'Alsace en^ la place de M. de la Houssaye, qui est du conseil de finances, et on envoie en Dauphiné, en la place de M. d'Angervilliers , M. d'Orçay, qui est intendant de Limoges. M. le Mairat, maître des requêtes, a été nommé à cette intendance. L'intendance de Bretagne, qu'avoit M. Ferrand, du conseil de marine, a été donnée à M. de Brou, intendant d'Alençon, et on envoie en sa place M. de Martangis, qui étoit intendant à Bourges. On supprime cette intendance, et on l'a jointe à celle de Moulins, comme elle étoit autrefois. On supprime aussi l'intendance de Dunkerque et celle de Pau. M. le Blanc, intendant de Dunkerque, est du conseil de guerre, et M. de Cély, qui étoit intendant à Pau, va à Metz, en la place de M. de Saint-Contest, qui est du conseil de guerre. L'intendance de Dunkerque

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est jointe aux deux intendances de Flandre, et celle de Pau est jointe à celle de Bordeaux. On a donné l'intendance de Rouen à M. Goujon. M. Roujault, qui est du conseil des affaires du dedans du royaume, avoit cette intendance. — On a donné àSeignier, maréchal de camp et ancien ofticier d'infanterie , le gouvernement de la citadelle de V'alenciennes, qu'avoit le bonhomme Saint- Just, qui vient de mourir, et on a donné la lieutenance de roi de Condé à des Arennes, et celle de Thionville à Joubert, et ces trois messieurs qu'on place rendent les pensions qu'ils avoient. — La princesse de Cellamare, femme de M. l'ambassadeur d'Espagne, est morte à Rome; elle étoit de la maison Borg-hèse, et avoit épousé en premières noces le prince de la Mirandole, et avoit eu de ce mariage le prince de la Mirandole, qui est grand écuyer du roi d'Espagne.

Jeudi 10, à Vincennes. — La Gibaudière, lieutenant de roi de Rayonne, est mort; on a donné sa place à Bellefonds, ancien officier de dragons et qui étoitlieutenant de roi du château Trompette et on a donné la lieutenance de roi du château Trompette àMauroy. — Milord duc d'Ormond, qui étoit à Paris, est allô àla campagne; son départ a fait courir différents bruits, dont le plus apparent est qu'il est allé à Bar voir le roi d'Angleterre, et il est apparent aussi qu'on le reverra ici bientôt. — Pléneuf, à qui on demandoit de grosses sommes, a pris la faite; il a écrit en partant à plusieurs gens de sa famille et de ses amis; sa femme et Duchy, son frère, sont demeurés ici. Duchy étoit mêlé dans beaucoup d'affaires avec lui, et tout leur bien est en vente ; on amis le scellé dans la maison de Pléneuf*. — Tous les financiers sont fort intrigués, et il y en a beaucoup parmi eux qui veulent faire des offres à M. le duc d'Orléans pour éviter la recherche.

* Pléneuf se retira enlm à Turin. On remet à ce temps-là à dire un mot de cet homme de bien et de son honnête et utile famille, parce qu'il s'y mêla, d'affaires, et pour n'en pas revenir sur lui à deux fois.

Vendredi 11, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans a réglé que l'on donneroit au roi par mois pour menus plaisirs ou charités 10,000 francs et 1,000 écus par mois aussi pour ses habits. Madame de Ventadour n'en demandoit pas tant , et M. le duc d'Orléans en vouloit donner davantage. — M. de la Vrillière a la plume au conseil de régence et est chargé de tous les registres; il est très-content, car non-seulement il est chargé d'affaires encore plus importantes qu'il n'étoit, mais il a plus de revenus qu'il n'en avoit, et il n'est pas sans espérance d'avoir dans quelque temps voix délibérative dans le conseil de régence. — M. le duc d'Orléans a charsé M. de Torcy d'examiner l'affaire qui est entre M. le Grand et M. le Premier pour la rapporter au conseil de régence, où elle sera jugée. 11 y a beaucoup de mémoires de part et d'autre, qui commencent à courir, mais qui ne sont pas encore imprimés, et jusqu'à ce que cette affairelà soit réglée et que le service du feu roi soit fait, on ne vendra point les chevaux; on en gardera fort peu des deux écuries pour le roi*.

* M. le Grand prétendit à la mort du roi toute la dépouille delà petite écurie, et la supériorité entière sur elle et sur le premier écuyer. Le comte d'Harcourt et M. le Grand, sou ûls, d'une part, et les deux Bérinphen de l'autre avoient passé leur vie et toute celle du feu roi dans ces deux charges, sans prétention et sans dépendance, nonobstant toute la supériorité personnelle et tout le crédit des deux grands écuyers. On ne sait qui mit cela dans la tête si tard à M. le Grand, qui tout à coup Fentreprit et en fit une affaire majeure.

Samedi 12, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici l'après-dinée tenir le conseil de régence et retourna coucher à Paris. — M. de Simiane a eu 200,000 francs de brevet de retenue sur la charge de lieutenant général de Provence, comme les avoit le comte de Grignan, son beau-père. Il y a quelques disputes entre le maréchal de Villars, gouverneur de Provence, et lui, sur ce qui lem^ doit revenir à chacun; mais cela s'accommodera à l'a-

miable. — On a réglé dans le conseil de guerre que le duc de Guiche auroit sous sa direction toute l'infanterie françoise, Biron les régiments d'infanterie étrangers^ Jeoffreville la cavalerie françoise, Lévis la cavalerie étrangère, la gendarmerie et les carabiniers ; les autres lieutenants généraux de ce conseil ont chacun un détail particulier. M. de Saint-Contest aura le soin des Invalides, des munitions de guerre et de bouche pour les troupes et pour les magasins ; M. le Blanc est chargé aussi de beaucoup d'affaires dans ce conseil. — Vauvré, du conseil de marine, dispute le rang dans ce conseil à Bonrepaux, qui est devant lui et dit publiquement qu'il ne viendra plus dans ce conseil si on ne lui donne la place qu'il prétend.

Dimanche 13, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici le matin tenir le conseil de régence, et retourna coucher à Paris. — Il y a des disputes dans le conseil des affaires étrangères sur le rang, entre MM. l'abbé d'Estrées, Canillac, Chiverny et Amelot comme conseiller d'État et plus ancien ambassadeur que l'abbé d'Estrées et Chiverny. M. Amelot n'est point encore entré dans ce conseil* . — La banque que propose M. Law, Écossois, sera examinée après-demain chez le duc de Noailles, où M. le duc d'Orléans fera venir encore d'autres gens que ceux qui sont du conseil de finances. Cette banque n'est point pour acquitter le roi de quelques dettes, comme on l'avoit dit d'abord; ce n'est que pour la sûreté et facilité du commerce, ce qui sera d'une grande utilité pour le royaume quand la confiance sera établie, ce qu'on croit qui sera bientôt pour les François et pour les étrangers par les précautions qu'on y apporte. On n'obligera personne d'y porter son argent ni d'en prendre des billets; mais ces billets là seront reçus à toutes les recettes du roi dans le royaume, comme de l'argent comptant**.

* Ces disputes de rang dans les conseils particuliers ne furent qu'entre des subalternes, et point entre des gens de qualité ni d'état distingué, qui

ne laissèrent pas de fatiguer ]M. le duc d'Orléans, mais qui ne valent pas la peine d'être expliquées.

** Il faudroit des volumes pour expliquer seulement, et le plus légèrement du monde, tout ce qui se passa en finance , et en avoir fait de plus une étude particulière ; il s'en faut donc bien qu'on en puisse charger ces additions ou notes. La matière a été si généralement intéressante et si publique^ qu'il est aisé de trouver partout les écJaircissements de curiosité qu'on pourroit avoir là-dessus. On en usera donc sur les finances ici comme on a fait sur la Constitution et à peu près par les mêmes raisons.

Lundi lï, à Vincennes. — Le départ du roi pour Paris est un peu différé, parce qu'il y a beaucoup à travailler dans les Tuileries. — Le duc de Guiche aura la qualité de vice-président du conseil de guerre, et ne se mêlera plus du détail de l'infanterie françoise; c'est Biron qui en sera chargé, et Puységur, outre les autres fonctions qu'il a déjà dans ce conseil, sera chargé de l'infanterie étrangère. — L'affaire entre le maréchal de Villars et M. de Simiane pour la Provence est accommodée; M. de Simiane tirera de sa charge environ 25,000 francs par an, et le maréchal de Yillars tirera aussi plus de la Provence que M. de Vendôme qui en avoit le gouvernement avant lui. — Par toutes les nouvelles qu'on a d'Angleterre, on apprend que les affaires d'Ecosse deviennent tous les jours plus considérables; les montagnards se sont rendus maîtres de Perth, de Dundee, d'Inverness et d'Aberdeen. Us remontent présentement la rivière, qu'ils ne peuvent pas passer à Perth, n'ayant point de bateaux, et veulent entrer dans la plaine d'Edimbourg ; ils comptent que les habitants de la plaine se joindront à eux.

Mardi 15, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans alla le matin au conseil de finances et au conseil de guerre ; il vint icil'après-dinée, où il y eut conseil de régence ; il coucha ici. — On a supprimé beaucoup de traitants dans les provinces , qui viendront rendre compte ici de leur régie. Un peu avant la mort du feu roi on avoit supprimé presque toutes les compagnies qui avoient avancé

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de l'argent pour acquérir des droits sur les entrées de Paris; c'est ce qu'on appelle les communautés. Les traitants vouloient jouir de ces droits-là et se charger de rembourser ces compagnies , ce qui leur auroit fort nui ; on diminue une partie de leurs droits, mais on leur en laisse l'administration jusqu'à ce qu'ils soient remboursés de leurs avances. Quelques-uns des plus gros financiers de Paris sont venus offrir à M. le dac d'Orléans quatre-vingts millions, argent comptant, s'il vouloit faire cesser la recherche de tous les traités depuis 1687, et qu'ils s'assembleroient pour se cotiser entre eux pour lui fournir l'argent qu'ils offrent. M. le duc d'Orléans leur a répondu qu'il vouloit huit cents millions en papiers qu'ils ont du roi et qu'il sait qui sont entre leurs mains.

Mercredi 16^ à Vincennes. — M. le duc d'Orléans, qui avoit couché ici, tint conseil de régence, et puis retourna à Paris ; il fut enfermé longtemps l'après-dinée avec M. d'Argenson, — Hier, chez le duc de Noailles, on examina les propositions de M. Law pour l'établissement d'une banque; M. le duc d'Orléans y fit venir le prévôt des marchands, M. d'Argenson, M. Amelot, M. de Saint- Contest, M. le Blanc et ceux du conseil de finances qui s'y trouvèrent. On doit s'assembler encore demain chez M. Amelot , où on fera venir 'quelques banquiers et quelques-uns des principaux commerçants ; on croit que l'affaire réussira. — On eut nouvelle d'une grande conspiration à Londres contre le roi Georges et sa famille. Madame eut une lettre de madame la Raugrave , fille de l'électeur palatin, père de Madame et de madame deDegenfeld; la'Raugrave est dame d'honneur delà princesse de Galles. Il y a plusieurs seigneurs anglois soupçonnés d'être entrés dans cette conspiration, et qu'on prétend qui ont fait une association avec les soulevés d'Ecosse; on arrête tous les jours des gens à Londres.

Jeudi 17, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans fait sortir mademoiselle de Chartres de l'abbaye de Chelles, et la

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mettra à Montmartre. Elle a changé, dit-on, le dessein qu'elle avoit de se faire religieuse, — M. le duc d'Orléans donna l'après-dînée une grande audience au comte de la Marck, et fut enfermé ensuite longtemps avec M. d'Argenson. — On réduit les rentes sur les tailles, qui étoient au denier douze, au denier vingt-cinq comme celles de la maison de ville ; le retranchement qu'on fait à ces rentiers-là servira à rembourser les sept intendants des finances et les six intendants du commerce. Les intendants des finances ont donné chacun 200,000 éciis, et Poulletier, un des sept, avoit financé 200,000 francs de plus, ce qui fait 4,400,000 livres. Les six intendants du commerce ont financé chacun 50,000 écus; les six intendants du commerce étoient Boissy, Caumartin, Machault, l'Escalopier, Rouillé des Fontaines, Amelot de Chaillou et Tous ces remboursements ne pourront être achevés que dans sept ans, et en attendant on leur payera l'intérêt au denier vingt-cinq.

Vendredi 18, à Vincennes. — On tint hier un grand conseil chez M. Amelot pour examiner la banque, qui avoit déjà bien été examinée chez le duc de Noailles mardi dernier ; elle le sera encore demain chez M. d'Argenson. On y fait venir des banquiers et des principaux commerçants de Paris; M. Law a prié M. le duc d'Orléans d'en exclure le seul Bernard. — Madame la duchesse de Berry fut enfermée l'après-dinée chez elle avec le duc de Tresmes et le duc d'Aumont pour régler les affaires des comédiens, dont elle se veut mêler; on en retranche quatre, qu'on trouvoit trop mauvais, et on remet dans la troupe Poisson le père et Poisson le fils ; on donne à chacun des quatre de ceux qu'on retranche 500 francs de pension. — M. le duc d'Orléans alla l'après-dinée à Saint-Cloud, et en revint avec madame la duchesse d'Orléans et mademoiselle de Chartres. M. le duc de Chartres est encore à Saint-Cloud; il se porte assez bien, mais on ne veut point encore l'amener à Paris.

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Samedi 19, à Vincennes. — Le roi se porte à merveille ici et devient tous les jours plus joli, et par l'esprit et par ses manières polies. M. le duc d'Orléans vint ici l'après-dinée tenir le conseil de régence ; il a fait faire le calcul de ce qui est dû aux ambassadeurs et aux ministres que nous avons dans les pays étrangers; cela monte à 1,600,000 francs. — L'assemblée du clergé se séparera à la fin du mois, et il n'y a encore que six millions de payés, des douze qu'elle doit donner au roi. — On publia l'arrêt qui supprime plusieurs petites «barges dans Paris et dans les provinces, qui étoient fort à la charge du peuple. — L'affaire entre M. le Duc et M. le duc du Maine fut terminée chez madame la Princesse; M. le Duc retire toutes les protestations qu'il avoit faites contre les actes où M. du Maine prend la qualité de prince du sang et promet à M. le duc d'Orléans de ne les point renouveler que du consentement de M. le duc d'Orléans. Il n'a point voulu donner cette parole à M. ni à madame du Maine, ne voulant rien promettre làdessus qu'à M. d'Orléans*. Dans les actes que M. le Duc signera avec M. et madame du Maine dans la suite il ne prendra pas lui-même la qualité de prince du sang, afin qu'ils ne puissent pas prétendre de la prendre avec lui ; mais il ne s'oppose point qu'ils ne prennent, M. le comte de Toulouse et lui, la qualité de princes du sang dans les actes qu'ils passeront avec les autres gens. Madame du Maine se contente pour sa part de la succession de feu M. le Prince, son père, de 1,200,000 francs, dont l'intérêt lui sera payé au denier vingt, et qu'on ne lui pourra rembourser à moins de 100,000 francs à la fois; c'est l'abbé Mainguy qui a été chargé du détail des affaires pour la succession. Madame la Princesse auroit fort souhaité qu'étant tous chez elle pour cet accommodement, il y eût eu plus de chaleur et d'amitié entre eux ; mais comme les esprits ont été fort aigris, il faut leur laisser le temps de revenir.

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* On peut dire que sans l'intérêt précuniaire de la succession de M. le Prince, M. du Maine seroit demeuré paisible possesseur de tout ce qu'il avoit conquis. Son rang, sa qualité de prince du sang, son habilité de succéder à la couronne, delui, de ses fils et de son frère, touchoient peu M. le duc d'Orléans, et point assez pour donner à madame sa femme le coup de poignard de les leur disputer. M. le Duc, car les autres princes du sang étoient encore bien jeunes, avoit été fort blessé de ces énormes et inouïes concessions, mais il s'y étoit accoutumé, et il ne s'en parloit plus. Mais M. le Prince, qui avoit laissé des biens immenses, avoit fait un testament qui avantageoit si extrêmement son fils unique par-dessus ses filles , que ces princesses ne le crurent pas devoir supporter ; c'est ce qui commença le procès. M le Duc ne survécut que d'un an M. le Prince son père; après sa mort le roi fit chercher des voies d'accommodement; il est étonnant comme elles ne se trouvèrent pas. Madame la Princesse, mère commune, avoit de son côté des biens aussi immenses, avec lesquels elle pouvoit faire la loi a ses enfants et mettre la paix entre eux, surtout avec l'appui de l'autorité du roi ; mais ni elle ne le fit, ni ou ne le lui fit faire, et le reste de la vie du roi s'écoula dans ces vaines recherches. Après sa mort le procès recommença ; IM. le Duc espéra de réduire ^1. du INIaine sur l'intérêt, en lui en contestant un plus sensible que le pécuniaire, et de conduire par lui madame la princesse de Conty, sa tante et sa belle-mère, au même point où M. du Maine se seroit arrêté. Il se trompa; madame du Maine éclata, et l'accessoire devint le principal , parce qu'il n'y avoit pas moyen de procéder sans qualités, et que du moment que celle de prince de sang etoit contestée à M. du jMaiuepar M. le Duc, il la falloit soutenir partout ou y renoncer. De là, au reste, il n'y eut qu'un pas; ainsi la qualité de prince du sang, l'habilité à la couronne, la parité d'honneurs et de rang, tout devint litigieux. Cela une fois expliqué, ou ne s'engagera pas ici a suivre ces princes dans toutes leurs démarches; cela seroit trop vaste pour de simples additions; on se contentera d'en éclaircir les événements qui le mériteront le plus. D'accommodement qui tint sur pas un article, il n'y en eut point, comme le disent les Mémoires et comme on le crut alors.

Dimanche 20, à Vincennes. — Il n'y eut point de conseil de régence, parce que les autres conseils n'avoient point envoyé de matière à traiter. Dans le dernier conseil de marine, il y avoit dispute pour les rangs entre M. de Bonrepaux, de Champigny, Ferrant et Vauvré; M. le comte de Toulouse ordonna que ces quatre messieurs prendroient leurs places sans distinction, comme ils

arriveroient , en attendant que M. le duc d'Orléans eiU examiné leurs raisons pour régler leurs rangs ; ce qui fut exécuté dans cette séance-là. — M. le Grand a produit un nouveau mémoire dans l'affaire qu'il a contre M. le Premier; ils ont fait imprimer leurs factums de part et d'autre ; ils sont assez curieux, et on les trouvera à la fin de ce livre (1). Cette affaire sera jugée mardi matin dans un conseil de régence extraordinaire, et on ne croit pas que tout ce que M. le Grand prétend lui soit adjugé dans son entier. — L'affaire de la banque fut examinée encore hier ; elle doit être décidée jeudi, dans une assemblée qui se fera chez M. le duc d'Orléans. — Il arriva un courrier d'Angleterre; les troubles d'Ecosse augmentent considérablement, et les Hollandois refusent d'envoyer au roi Georges les six mille hommes qu'il leur demande.

Lundi 21, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans donna des audiences tout le matin et toute l'après-dinée ; il en donna une le soir au maréchal de Berwick. — M. de Lesparre, second fils du duc de Guiche, a obtenu la survivance du gouvernement de Ham; il a donné 10,000 fr. à Sérignan, qui en est gouverneur, pour avoir son consentement. C'est Cavoye qui a imaginé cette affaire-là, qui est d'autant meilleure pour Lesparre, qui est fort jeune, que Sérignan a plus de quatre-vingt-dix ans , et le gouvernement vaut 15,000 livres de rente et n'oblige à aucune résidence. — M. Fagon prit séance au conseil comme conseiller d'État; il est surnuméraire; il n'a point le rang du jour qu'il a été intendant des finances, parce que les intendants des finances sont supprimés. On ne fait guère de conseillers d'État surnuméraires, mais on avoit l'exemple de M. Rouillé, qui l'avoit été, et on a été bien aise de faire ce plaisir à M. FagoUj qui travaille beaucoup et dont on est fort

(i) Ces pièces ne se trouvent pas dans le manuscrit dc^Dans'au.

content. — On a nouvelle que le roi de Pologne est arrivé depuis quelques jours en Saxe et qu'il a laissé le général Flemming en Suède.

Mardi 22, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici le matin, et tint le conseil de régence par extraordinaire. On y jugea l'affaire entre M. le Grand et M. le Premier; M. le Premier a gagné l'affaire en son entier, et l'on croit qu'il lui en reviendra plus de 100,000 écus , car il a toute la dépouille de la petite écurie*. M. le duc d'Orléans tint encore conseil de régence l'après-dinée, puis retourna coucher à Paris. On avoit appelé au conseil de régence le matin tous les présidents des autres nouveaux conseils ; le maréchal de Villeroy, comme beaufrère de M. le Grand, et le maréchal d'Huxelles, cousin germain de M. le Premier, s'étoient récusés. — Madame de Dansreau reçut une lettre du comte de Lewenstein, son frère, évêque de Tournay, qui lui mande que le mardi 15 de ce mois il avoit été élu abbé de Stavelo et de Malraedy. Ce sont deux petites souverainetés jointes ensemble qui donnent la séance dans le banc des princes de l'empire; elles étoient vacantes par la mort du prince François, frère du duc de Lorraine ; cela vaut environ 10,000 écus de rente. Le cardinal de Furstemberg, qui en étoit abbé avant le prince François , avoit voulu faire le comte de Lewenstein son coadjuteur.

* M. le Grand, que sa longue habitude de crédit très-distingué auprès du roi, et le grand état qu'il avoit tenu toute sa vie, avoit rendu trèsautorisé, prit si vivement le procès qu'il intenta à M. le Premier, que personne de la régence n'en vouloit être juge , et que la plupart proposèrent de remettre cette affaire-là à la majorité; elle traîna donc de la sorte jusqu'à ce que les entreprises de fait de M. le Grand, les cris de M. le Premier, qui sans jugement se voyoit peu à peu dépouillé de main mise, et ce qui fut représenté au régent de la foiblesse de ces remises, firent décider pour le jugement, etalors IM.deTroyes, quoiqueami de tout tempsdes Béringben, mais qui ne vouloit se brouiller avec personne , s'enfuit à Troyes sous prétexte d'y aller déménager, et ne revint qu'après le jugement rendu. La question est assez curieuse et assez courte

pour trouver place ici. M. le Grand faisoitbouclier de ses patentes de grand écuyer, qui lui douuoient toute autorité et supériorité sur la grande et sur la petite écurie, et qui à son égard ne distinguoieut point le premier écuyer de la petite écurie du premier écuyer de la grande écurie, constamment demeuré en tout et partout sous ses ordres. Il alléguoit que dans quelque usage que fût le premier écuyer de se mêler seul des carrossesdu roi et de leurs attelages, c'étoit au grand écuyer qu'étoit demeuré le droit d'en ordonner le deuil et de toute la livrée de la petite écurie, toutes les fois que le roi drapoit ; enOn il ajoutoit qu'il étoit ordonnateur également des dépenses de l'une comme de l'autre ; que la chambre des comptes ne counoissoit^que sa seule signature, et qu'encore qu'il laissoit faire à M. le Premier toutes les dépenses de la petite écurie, lorsqu'il en falloit compter c'étoit à lui, grand écuyer, que ces dépenses de la petite écurie étoient apportées, pour qu'il y fît la même fonction d'ordonnateur que sur celles de la grande , avec quoi elles étoient allouées à la chambre des comptes, sans que le nom du premier écuyer y parût jamais en rien. Delà il concluoit sa supériorité , la dépendance entière de lui, du premier écuyer et de toute la petite écurie, à quoi ne pouvoit préjudicier la complaisance qu'il avoit bien voulu avoir de ne la pas faire sentir, et conséquemment qu'à lui, privativement au premier écuyer, appartenoit toute la dépouille de la petite écurie. IM. le Premier couveuoit de tout, mais en nioit les conséquences. 11 disoit, sur les provisions de grand écuyer, que c'étoit un style ancien, qui étoit demeuré et qui ne décidoit rien contre l'état présent des choses ; qu'il est tel que la plupart des charges se sont faites et accrues aux dépens les unes des autres; qu'on seroit bien étonné si le grand chambellan entreprenoit de se soumettre les quatre premiers gentilshommes de la chambre, le grand maître et les maîtres de la garde-robe , d'ôter aux premiers valets de chambre la garde de l'argent particulier du roi, d'avoir un petit sceau et d'en sceller beaucoup de choses à l'insu du chancelier, et de recevoir les hommages pour le roi, dont le chancelier et la chambre des comptes sont en possession depuis longtemps; que toutes ces choses étoient sans difficulté des démembrements de l'office de grand chambellan, et ainsi de bien d'autres charges ; que pour le deuil de la petite écurie, cela ne concluoit pas plus contre lui que contre les quatre capitaines des gardes du corps , auxquels le grand écuyer envoyoit, à tous les grands deuils de la cour, son propre tailleur prendre leur mesure , acheter, faire et leur porter leurs habits, qui étoient payés sur son ordonnance, et qu'encore qu'il fût en effet ordonnateur des dépenses de la petite écurie, il ne pouvoit rien qu'il ne les signât toutes à la seule inspection de celle du premier écuyer, et sans se mêler ni demander raison de pas une , comme c'étoit lui encore qui étoit ordonnateur des étendards des quatre compagnies des gardes du corps, sans que cela lui acquît aucun

21 s JOURNAL DE DAKGEAU.

commandement sur elles, ni aucune supériorité de charge sur aucun de leurs officiers, non pius que le moindre droit d'avoir rien à dire nia voir sur ces étendards. Qu'il en résultoit donc que cette qualité d'ordonnateur qu'il conservoit sur des dépenses dont il n'avoit pas la plus légère inspection , n'étoit que pour simplifier les choses et diminuer la variété des signatures pour la facilité et la commodité d'un meilleur ordre à la chamlire des comptes. Enfin, qu'il étoit vrai dans le principe et dans l'ancien temps que la petite écurie dépendoit du grand écuyer ; mais qu'il étoit vrai aussi que Henri III l'avoit entièrement et totalement distraite et rendue indépendante de M. de Bellegarde, grand écuyer, en faveur de M. de Liancourt, premier écuyer, sans que dès lors ni depuis jusqu'au moment présent, il y eût jamais dispute, prétentions ni difficultés là-dessus; que, toujoursdepuis, Henri HI et tous ses successeurs avoient donné l'ordre au grand et au premier écuyer distinctement et séparément en présence l'un de l'autre, et de plus à un simple écuyer de la petite écurie en présence du grand écuyer, lorsque le premier écuyer n'y étoit pas ; que cela étoit arrivé à M. le Grand tant que le roi a vécu, toutes les fois qu'il en a pris l'ordre, sans que jamais il en ait fait ia moindre représentation, beaucoup moins de plainte; qu'enfin le même M. de Liancourt avoit eu la dépouille entière de la petite écurie par deux fois, à la mort d'Henri HI et à celle d'Henri IV, et M. de Saint-Simon, premier écuyer, à celle de Louis XIII, sans la plus petite opposition ni difficulté. Il concluoit à continuer de vivre comme il avoit toujours vécu, et que le premier écuyer et la petite écurie demeurassent à l'égard du grand écuyer et de la grande écurie sur le pied de séparation entière et de totale et parfaite indépendance où Henri III l'avoit mise et où les rois ses successeurs l'avoient maintenue jusqu'à présent, sans que depuis près de cent quarante ans il y eût jamais eu de plainte, ni de prétentions au contraire ; c'est ce qui fut enfin décidé. M. le Grand, qui en fut d'autant plus outré qu'il sentoit tous les avantages de son poids auprès du régent, en voulut profiter au moins en ce qu'il put, et en obtint l'étrange permission de protester contre cet arrêt, et un ordre de la recevoir, à tel notaire qu'il voudroit. Il ne laissa pas de chicaner encore, et toujours par voie de fait, le premier écuyer et la petite écurie, qui souffroient longtemps avant de se plaindre, qui se plaignirent longtemps sans obtenir justice, et qui enfin l'obtenoient. L'inquiétude de ce procès, qui anéantissoit la charge de premier écuyer s'il eût perdu, et lui-même qui n'existoit que par sa charge, et les tracasseries continuelles qui suivirent , donnèrent tant de chagrin au premier écuyer que cela lui abrégea fort ses jours. Pour achever cette matière, quoiqu'en chose qui dépasse fort le temps des îMémoires, le grand et le premier écuyer morts et leurs enfants ayant leurs charges, les tracasseries recommencèrent , et par la protection de M. de Fréjus,

dès lors fort compté par M. le Duc, premier ministre, auquel il succéda bientôt, le premier écuyer fut maintenu. Le grand écuyer alors voulut se servir de la protestation, et remit touteTaffaire en question, et il la perdit de nouveau en entier. Piqué de n'avoir pas réussi, il ne voulut pas signer les dépenses de la petite écurie sans les examiner, et le premier écuyer, son arrêt en main, refusa de s'y soumettre. Cela dura ainsi quelque temps; mais cette sorte de délai apportant de la confusion, et pas un des deux n'en voulant démordre, M. le Duc, premier ministre, décida qu'au refus du grand écuyer il signeroit comme grand maître de la maison du roi, et depuis il a continué jusqu'à cette heure, tellement que le grand écuyer en a perdu cette belle prérogative par pique et opiniâtreté ; et c'est ainsi que les choses entre eux en sont demeurées, et sans plus d'entreprises de la part du grand écuyer.

Mercredi 23, à Vincennes. — On fit à Saint-Denis le service du feu roi; M. le cardinal de Rohan officia; l'évêque de Castres prononça Foraison funèbre. On me dispensera d'écrire le détail de cette triste cérémonie, qui dura jusqu'à cinq heures et demie du soir; on trouvera cela ailleurs dans beaucoup d'endroits. — H y a déjà quelques jours que M. de Canillac a olitenu le don pour le dessèchement des marais de la Moer ; il y en a une petite partie dépendante d'Ypres, qui n'est plus à la France, mais on croit qu'il sera aisé de s'accommoder avec ceux à qui l'empereur fera le don de ce qui lui en doit revenir. — Aux conseils de rég^ence, on y rapporte les samedis toutes les affaires qui ont été agitées au conseil de finances, et le duc de Noailles, président du conseilde finances, rapporte lui-même et a séance et voix délibérative. Les mardis on rapporte à ce conseil ce qui a été agité aux conseils de g'uerre, de marine et du dedans du royaume, et ce sont le maréchal de Villars, le maréchal d'Estrées et le duc d'Antin, présidents de ces conseils, qui rapportent, et ont séance et voix délibérative. Les mercredis et les dimanches matin, le maréchal d'Huxelles, président du conseil des affaires étrangères, rapporte ce qui a été agité dans ce conseil, et a séance et voix délibérative aussi.

Jeudi 24, à VIncennes. — On tint le matin conseil de finances, dans lequel on avoit fait venir beaucoup des plus fameux banquiers négociants; M. le duc d'Orléans étoit à ce conseil, où Ton examina à fond la proposition de M. Law pour l'établissement de la banque, que beaucoup de gens croyoient qui seroit acceptée et jugée utile au royaume; mais après un long examen on a jugé qu'elle devoit être rejetée, et M. le duc d'Orléans, qui y avoit fait travailler M. Law depuis quelques mois, s'est rendu à l'avis le plus fort, ce qu'il fait toujours avec beaucoup d'honnêteté et de sagesse. — On avoit fort parlé d'une réforme dans les troupes, mais cela est suspendu; M. le duc d'Orléans vo'udroit bien trouver les moyens de s'empêcher de la faire. Les receveurs généraux doivent fournir 2,500,000 livres par mois pour les dépenses de la guerre; mais cela ne suffit pas pour l'entretien des troupes qui sont encore sur pied, dont la dépense monte à quarante millions ; ainsi il faudra chercher encore un autre fonds si on ne fait point de réforme.

Vendredi 25, à Vincennes. — Le roi se porte ici à merveille et se fortifie tous les jours; on ne croit pas qu'il aille à Paris avant le 20 novembre. M. le duc d'Orléans, pour se délasser un peu de tout le travail qu'il fait, alla hier à l'Opéra, et il y a été encore aujourd'hui, mais dans sa petite loge. — On commença hier à jouer au lansquenet chez madame la duchesse de Berry, et on a joué aujourd'hui chez madame la duchesse d'Orléans, dans le grand appartement ; on jouera comme cela tous les jours alternativement au Luxembourg et au Palais- Royal, mais fort petit jeu ; et les jours que le lansquenet sera au Palais-Royal, madame la duchesse de Berry, jouera au brelan au Luxembourg, et elle retient toujours quelques dames à souper. — Il y eut mercredi une dispute au service du feu roi; les trois ducs nommés pour porter la couronne, le sceptre et la main de justice, vouloient

être salués avant le parlement ; on fit apporter les registres qu'on a toujours dans ces occasions-là pour régler les disputes qui peuvent survenir , et l'on trouva qu'au service de Louis XIII le parlement avoit été salué avant les ducs qui doivent porter les honneurs ; ceux-ci, se voyant condamnés par cet exemple et n'en étant point contents , n'ont point voulu être salués. C'étoit le duc d'Uzès qui portoit la couronne^ le duc de Luynes (1) qui portoit le sceptre et le duc de Brissac la main de justice*.

* Être mal informé et très-partial, c'est ce qu'on peut dire de cet endroit de ces ^Mémoires. Voici ce qui se passa : Les ducs des lionueurs savoient qu'ils dévoient être salués avant le parlement, et savoient bien aussi quel étoit Dreux, grand maître des cérémonies, dont le père étoit actuellementconseillerdelagrandechambre,quiétoitle plus bel endroit de sa famille. M. d'Uzès le voyant approcher de M. le duc d'Orléans au chœur de Saint-Denis pour quelque ordre, la cérémonie coinmeucée, s'avança, et lui dit devant ce prince qu'il le prioit de se souvenir qu'ils dévoient être salués devant le parlement. Dreux, d'un air brutal, répondit qu'il n'en feroitrieu. a Etpar quelle raison? répliqua M. d'tzès. — Parce que cela ne se doit pas. » Leduc insista; Dreux, toujours sur le

(I) « J'ay eu l'honneur de passer chez monsieur le rtiicde Luynes pouravoh' celuy de luy dire qu'il est destiné parie roy pour porter une des pièces d'honneur le jour du grand service qui se fera à Saint-Denis le 23 du présent mois d'octobre pour l'enterrement du roy deffunt.

<> Le roy donne des robes de grand deuil à messieurs les ducs qui doivent porter les dits honneurs. Monsieur le duc de Luynes aura donc si luy plaît la bonté d'envoyer sa mesure, tant celle de sa hauteur que celle de la grosseur de sa teste chez le nommé Coligny, tailleur, demeurant rue duCocq, près les Pères de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré , qui est chargé de faire les robes de deuil de cette cérémonie.

« Le 23 octobre, jour de la cérémonie, monsieur le duc de Luynes doit se rendre à neuf heures précises du matin à l'abbaye de Saint-Denis et à l'appartement dit des hôtes , où sera la chambre destinée à recevoir messieurs les trois ducs nommez pour porter les honneurs du feu roy, et de suivre les princes du grand deuil à l'église.

« Le jour de cette cérémonie WS\. les trois ducs dîneront à la table des jmnces du grand deuil.

« C'est de la part de son très-humble et très-obéissant serviteur,

« Dr.EL'x, grand maître des cérémonies. »

Le 3 octobre 1715. — {Tiré des archives de la maison de Luynes. )

même ton, allégua ses registres. On n'étoit pas là en lieu de les envoyer quérir et de les examiner; INI. le duc d'Orléans , qui vouloit surtout ménager le parlement dans ces commencements et en choses qui ne lui importoient guère, se mêla foiblement de la conversation et n'imposa point à la dispute, sur quoi M. d'IJzès déclara que s'ils étoient salués après le parlement, ils ne rendroient point le salut. Il n'y eut pas autre chose, si non que Dreux dit en finissant, qu'il ne saluoit point qui ne le saluoit pas, et tint parole. Ces trois ducs, dont les deux derniers trèsjeunes, n'avoieut que leur droit pour eux, qui alors n'étoit pas à la mode et qui y a toujours été de moins en moins depuis, Dreux en abusa aisément et le régent laissa faire. Tout s'y passa d'ailleurs assez étrangement eu tout ; mais le silence des IMémoires sur cette cérémonie en épargnera la discussion ici. Aux obsèques d'Henri IV et de Louis Xlll, les ducs portant les honneurs furent salués avant le parlement et auparavant toujours de même. M. le duc d'Orléans, qui les livra au parlement, n'en eutit pas la conséquence pour lui-même. On verra dans la suite que ce même parlement lui disputa le pas et la préséance à lui petit (ils de France et régent du royaume, le força, parce qu'il le voulut bien, de s'abstenir de la procession de l'Assomption, tous ses gens arrivés sur le lieu et lui montant en carrosse pour s'y rendre, et pour n'en avoir pas le démenti l'année suivante , ou pour mieux faire triompher le parlement , de se masquer eu roi pour le précéder, sans raison ni cause, c'est-à-dire de marcher avec les gardes du corps et suivi du capitaine des gardes en quartier avec le bâton , comme la personne du roi même, qui est l'unique fois que M. le duc d'Orléans ait pris cet étrange cortège. En voilà assez ici là-dessus ; on s'y étendra davantage pour lors. Il suffit de remarquer combien à plomb retomba sur le rang du régent même la politique qu'il eut sur celui des ducs à l'égard du parlement.

Samedi 26, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici à quatre heures, tenir le conseil de régence; à ce conseil on fit entrer M. Rouillé du Coudray, qui apporta les cahiers des États de Languedoc et les cahiers du clergé. Avant que de venir ici, M. le duc d'Orléans avoit entretenu le P. leTellier dans les jardins du Palais-Royal; ce père a donné à M. le duc d'Orléans beaucoup de papiers que ce prince lui demandoit; on lui continuera la pension de 2,000 écus que le feu roi lui avoit donnée. — M. le duc d'Orléans a fait un don au ducdeRrancassur les juifs qui sont à Metz, à condition que cela ne soit point des

droits du domaine, et MM. du conseil de finances croient que ce droit-là est domanial; on compte que cela peut valoir 20, OOOlivresde rente. — J'apprisque M. deCanillac donne à madame de Maisons un quart de ce qui lui reviendra du don qu'on lui a fait des marais de la Moer qu'on vd dessécher. Il y aune compagnie qui entreprend de faire ce dessèchement et qui doit faire un présent considérable à M. de Canillac.

Dimanche 27, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici le matin tenir le conseil de régence, et retourna dîner à Paris. — M. de Bonnac, nommé depuis longtemps à Tambassade de Constantinople, n'y va plus; on l'envoie au roi de Prusse, en la place du marquis de Lassay le fils, nommé depuis longtemps à cette ambassade et qui souhaitoit d'être débarrassé de cet emploi-là; ce changement n'est pas encore public. — Madame la comtessse d'Egmont, qui est à Paris, a reçu une lettre du baron de Câpres, qui est à Madrid ; il lui mande que le roi d'Espagne l'a fait grand de la première classe. Le baron de Câpres est de la maison de Bournonville. — Madame la duchesse de Berry va avoir un capitaine des gardes; on ne doute pas qu'elle ne choisisse le chevalier de Boye pour lui donner cette charge; elle augmentera ses gardesjusqu'au nombre de cinquante. M. le duc d'Orléans veut aussi que Madame ait un capitaine des gardes; elle n'en vouloit pas faire la dépense, et M. le duc d'Orléans la fera pour elle.

Lundi 28, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans fut purgé , parce c[ue les médecins le pressoient fort de le faire, surtout Chirac, son premier médecin présentement; il a eu la place de M. Humbert, homme illustre dans les sciences et qui est mort depuis six ou sept semaines. La médecine n'empêcha point M. le duc d'Orléans de travailler ou de donner des audiences toute la journée. — Il y a plusieurs lettres de Londres qui portent que le comte de Marr a défait les troupes du duc d'Argyle; le

frère de ce duc a été tué dans ce combat; mais on doute encore de cette nouvelle et de celle qui est venue par les mêmes lettres que les jacobites (pour parler comme les Angiois) se sont rendus maîtres de Bristol. Le bruit court ici que le duc dCtrmond est parti il y a quelques jours de la petite maison qu'il avoit à Vaugirard et qu'il va débarquer à quelque port d'Angleterre, où il est attendu par ses amis; si la nouvelle de Bristol étoit vraie, c'est apparemment là qu'il voudroit descendre, car il en a été gouverneur et il est adoré en ce pays-là.

Mardi 29, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici l'après-dinée tenir le conseil de régence, et retourna coucber à Paris. — 3Iadame la duchesse de Berry a choisi pour son capitaine des gardes le chevalier de Roye, pour lieutenant M. de Rions ( il est de la maison de Riberac ) et pour enseigne le chevalier de Courtomer; ces deux messieurs étoient ojEficiers dans le régiment du roi. Madame a choisi pour son capitaine des gardes Hariin , colonel d'infanterie, et qui s'est fort distingué en deux ou trois occasions ; il a été nourri page de Madame, et elle lui donnoit une pension qu'elle lui payoit par mois. Madame n'aura point de compagnie des gardes; elle se servira toujours, comme elle faisoit, des gardes de M. le duc d'Orléans , dont il y avoit un détachement chez elle, commandé par un simple exempt. — Le comte de Poitiers, de Franche-Comté^ et qui épousa mademoiselle de Malause il y a environ un an, est mort; il joua encore à la paume samedi dernier. Je crois qu'il est le dernier de sa maison, mais il laisse sa femme grosse. Mercredi 30 , à Vir^cennes. — L'assemblée du clergé vint haranguer le roi pour prendre congé; elle se doit séparer demain et signer le don des douze millions qu'elle fait au roi. Ce fat l'évêque d'Auxerre qui porta la parole ; M. le duc d'Orléans, qui étoit venu de Paris, se tint auprès du roi durant la harangue, et puis alla tenir le conseil de régence, et retourna diner à Paris. —

M. Bouchu, conseiller d'État de semestre , est mort en Bourg'ogne, où il étoit depuis longtemps ; ses infirmités l'empêchant de venir ici faire les fonctions de conseiller d'État; il ne laisse point de place vacante, parce que M. Fagon, qui fut reçu ces jours passés, étoit surnuméraire. — Le bruit se répand que madame la duchesse d'Orléans prend quatre dames pour être auprès d'elle, et le public en nomme trois, qui sont : madame de Tonnerre, madame de Conflans et madame d'Épinay; on croit que la quatrième place est réservée pour la femme que le jeune marquis de Castries épousera; il est fils de son chevalier d'honneur et de sa dame d'atours.

Jeudi ^i y à Vincennes. — L'assemblée du clergé dura jusqu'à onze heures et demie du soir, et il y eut beaucoup de contestations; on ne put pas signer le contrat des douze millions qu'ils donnent au roi ; il faudra qu'ils se rassemblent encore samedi matin. Ils ont condamné le livre des Exaples et le Témoignage de la vérité, avec des qualifications très-fortes; M. le duc d'Orléans leur a fait dire de ne point faire imprimer ces condamnations ni de ne les point mettre dans leurs registres ; ils ont obéi, mais ils emporteront dans leurs diocèses ces condamnations signées par les secrétaires de l'assemblée, afin qu'on ne les puisse révoquer en doute. Les contestations qu'il y a eu entre eux n'étoient que sur la manière d'obéir à M. le duc d'Orléans, sans préjudice à la condamnation qu'ils ont faite et sur laquelle les trente-deux évêques de l'assemblée et les trente-cinq du second ordre ont tous été du même avis. — Madame la duchesse de Berry, qui avoit pour confesseur le P. de Trévoux, qui est confesseur aussi de M. le duc d'Orléans, ne veut plus avoir de confesseur en charge ; elle est allée coucher aux Carmélites du faubourg Saint-Germain, après s'être confessée dans une église où elle était allée dans le carrosse d'une de ses dames. — L'assemblée du clergé a fait faire seize copies des condamnations ;

on en donnera une à chaque chef des députés des seize provinces ecclésiastiques , qui en enverront des copies à leurs comprovinciaux quand il en sera temps.

Vendredi V novembre, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans alla entendre la grande messe à Saint-Eustache, sa paroisse, et ne voulut point que les tambours entrassent dans l'église; il entend la messe tous les jours. — Madame la duchesse de Berry, qui avoit couché aux Petites-Carmélites, où elle n'avoit avec elle que mademoiselle de la Vaise, sa première femme de chambre, en sortit à quatre heures pour retourner au Luxembourg; ses dames l'étoient venues prendre. On ne recommencera à jouer au Palais-Ro^al et au Luxembourg que dimanche. — Milord Stairs eut une longue audience de M. le duc d'Orléans. 11 parolt embarrassé et affligé ; il assure pourtant que les dernières nouvelles qu'on avoit dites ici, et d'un combat en Ecosse et de ce qui s'étoit passé à Bristol, étoient fausses, mais il croit le duc d'Ormond arrivé en Angleterre. — On a reçu des lettres de madame de Lorraine du 29. Elle mande que le prince Camille est à la dernière extrémité. — H y a quelques disputes dans le conseil de guerre entre le maréchal de Villars elles lieutenants généraux qui sont de ce conseil; M. le duc d'Orléans y doit aller lundi pour y régler et y décider toutes ces contestations.

Samedi 2, à Vincennes. — L'assemblée du clergé finit le matin après avoir signé le contrat, et presque tous les évèques qui la composoient s'en retournent dans leurs diocèses. — 11 n'y eut point de conseil de régence; ils ne recommenceront que mardi. — Madame de Poitiers est la quatrième dame de madame la duchesse d'Orléans; on croyoit que cette place- là étoit gardée pour la femme qu'épouseroit le jeune marquis de Castries. Madame de Poitiers est venue depuis huit jours, et cette place lui étoit destinée avant la mort de son mari, et on avoit eu des raisons pour ne le pas déclarer. Madame la duchesse

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de Berry a pris deux exempts dans ses gardes, qui sont M. de Sabran et le tils de madame de Briquemaut, qui est fort jeune et qui n'a point encore servi ; on dit qu'elle veut avoir une surintendante et un chancelier, mais cela est encore fort incertain*. — Le capitaine des gardes de Madame aura 2,000 écus d'appointements, comme les capitaines des gardes de xM. le duc d'Orléans ; mais ils ont beaucoup d'autres émoluments chez M. le duc d'Orléans qu'il n'aura pas chez Madame.

* Faute de reine et de dauphine et plus que d'elles, faute de roi par l'âge , nous en eûmes bientôt plusieurs. On a vu en ces additions quel bruit fit au mariage delà duchesse de Chartres, maintenant d'Orléans, la nouveauté de lui donner un chevalier d'honneur et une dame d'atours, jusque alors réservés aux seules filles de France. Aujourd'hui la même princesse prend des dames du palais , et bientôt nous la verrons imiter en cela par madame la Duchesse et par les autres princesses du sang. La vérité est qu'aucune de ces dames ne prit le nom de dame du palais, mais au nom près ce fut la même chose , et ce ne fut pas même la principale de toutes celles qui multiplièrent la royauté.

Dimanche 3, à Vincennes. — Le roi jouit toujours ici d'une parfaite santé, et on ne le mènera point à Paris que la gelée n'ait commencé, parce qu'on craint le mauvais air, à cause de la quantité de petite vérole qu'il y a dans la ville. — Au conseil de marine le maréchal de Tessé jusque ici n'avoit point signé, même dans ce qui regardoit les affaires des galères, dont il est général; cela n'étoit signé que de M. le comte de Toulouse et du maréchal d'Estrées; mais il a été réglé, sur les représentations qu'a fait le maréchal de Tessé à M. le duc d'Oiléans et à M. le comte de Toulouse, qu'il signeroit après le maréchal d'Estrées dans ce qui regarderoit les galères. — On avoit dit, il y a quelques jours, que les HoUandois ne vouloient point envoyer en Angleterre les six mille hommes que le roi Georges leur avoit demandés ; mais ils n'en ont fait aucune difficulté : ils sont tout prêts à

s'embarquer, et ils attendent seulement que le roi Georges leur mande de les faire partir; ils enverront des Suisses et des Hollandois.

Lundi k, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans alla au conseil de guerre, et y termina toutes les petites contestations qu'il y avoit ; chacun des conseillers sait de quoi il se doit mêler particulièrement et va faire imprimer ce détail-là; on le fait imprimer aussi des autres conseils, afin que tous ceux qui ont des affaires sachent à qui ils doivent s'adresser directement. — Dans le dernier conseil il fut résolu que tous les présidents et conseillers des six nouveaux conseils ne payeroient point de port de lettres, et que celles qu'ils écriroient en réponse aux affaires dont ils sont chargés seroient affranchies aussi, et chaque conseil aura un cachet particulier, — M. de Craon, grand écuyer de M. de Lorraine, et qu'il avoit envoyé ici depuis la mort du roi, avoit fort pressé M. le duc d'Orléans sur le dédommagement que son maître demande et qu'on lui a promis pour Longwy et sa prévôté. M. de Craon a obtenu une partie de ce qu'il demandoit, en attendant que l'affaire soit entièrement réglée.

Mardi 5, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici l'après-dinée , tint le conseil de régence, et coucha ici. Il fut résolu dans ce conseil d'établir un conseil de commerce, qui sera presque tout composé, ou de ceux qui sont dans le conseil de finances, ou de ceux qui sont dans le conseil de marine. Je ne sais pas encore bien au juste ceux qui ont été choisis pour cela ; je sais seulement que le maréchal de Villeroy sera à la tête de ce conseil, que le duc de Noailles, président du conseil de finances, et le maréchal d'Estrées, président du conseil de marine, sont déjà nommés. — ■ Il y avoit une enseigne vacante dans les mousquetaires noirs, qui a été donnée au marquis du Pont-du-Chàteau, de la maison de Canillac, qui donnera 10,000 écus au plus ancien maréchal des logis de cette compagnie pour le consoler de ne point monter à cet

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emploi. — Polasti'on épouse madame d'Arennes, veuve d'un lieutenant général fort vieux, dont elle n'avoit point eu d'enfants, mais avec qui elle avoitsibien vécu, qu'en mourant il lui a donné tout son bien, et M. le duc d'Orléans a promis à Polastron que ce qui étoit dû à d'Arennes pour ses appointements lui seroit payé. On compte, outre cette prétention, qu'elle a 400,000 francs de bon bien.

Mercredi 6, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans tint le conseil de régence, et puis retourna dîner à Paris. — On mande de Lorraine que le roi d'Angleterre est parti de Bar-le-Duc et qu'il n'emmène que deux ou trois personnes avec lui. — Asfeld, arrivé depuis peu d'Espagne, d'où il a rapporté la Toison, est du conseil de guerre, et dans son rang de lieutenant général; sa commission est du même jour que les autres conseillers de ce conseil. Il aura le soin des fortifications; c étoit M. Pelletier qui jusqu'ici en avoit eu la direction et qui même avoit travaillé quelquefois avec M. le régent depuis la mort du roi. On vouloit lui en conserver les appointements, qui sont de 20,000 francs; il a prié M. le régent de lui permettre de ne les point prendre, disant qu'il n'est pas juste qu'il fût payé d'un emploi dont il n'étoit plus chargé; M. le duc d'Orléans le presse fort de les vouloir prendre.

Jeudi 7, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans continue à travailler presque tout le jour; on lui a conseillé de faire un peu d'exercice, et il joua à la paume le matin. — M. de Pontchartrain donne la démission de sa charge de secrétaire d'État à M. de Maurepas, son fils aine, qui n'apas encore quinze ans, et qui par conséquent ne l'exercera pas si tôt, quelque avantageux que cela soit à sa famille. M. de Pontchartrain a eu peine à s'y résoudre, parce que le voilà dépouillé de tout. On donnera un brevet de retenue à M. de Maurepas, mais je ne sais pas encore de combien. M. de la Vrillière signera ce que si-

gnoit M. de Pontchar train*. — Il paroît par toutes les nouvelles qu'on reçoit d'Angleterre que les affaires s'y brouillent fort et que le comte de Marr fait d'assez grands progrès en Ecosse où son armée est grossie considérablement. On ne sait point encore où le duc d'Ormond a débarqué, mais on ne doute pas qu'il n'y soit arrivé.

* Pontchartrain , infatigable aux affronts , se tenoit cramponné aux restes stériles, oisifs et muets de son ancienne place, et ne songeoit qu'à s'y maintenir comme que ce fût, à l'ombre de la considération de son père et de la protection d'Efflat et des Bezons. Il n'avoit de fonction que celle de moucher les bougies au conseil de régence, et cela s'étoit également tourné eu coutume de sa part , et en dérision sans contrainte de la part de tout ce qui y assistoit. Chacun admiroit un si triste personnage et son insensibilité ; chacun le souhaitoit chassé, rt en attendant chacun à sa manière ne se faisoit faute de le chasser. M. le duc d'Orléans admiroit sa patience comme les autres; mais il ne songeoit point à le renvoyer, lorsque le duc de Saint-Simon, qui avoit juré sa perte sans cesser d'être le plus intime ami du chancelier, son père, auquel il ne s'en étoit pas caché longtemps avant la mort du roi, et qui l'avoit mis en l'état où il se trouvoit alors , ne l'y put même souffrir davantage. Il détermina IM. le duc d'Orléans à donner la charge de secrétaire d'État au Gis, pre.sque enfant, et à la faire exercer, en attendant l'âge, par la Vrillière, Phélypeaux comme lui, et secrétaire d'État par lui-même; ainsi doublement hors de portée de tentative de songer avec le temps à se l'approprier. Cela fut donc exécuté par une lettre du régent au chancelier de Pontchartrqin, qui lui faisoit valoir cette grande marque fie considération personnelle , qui maintenoit si singulièrement sa famille , et lui défendoit en même temps de lui écrire, encore moins de paroître devant lui auparavant que son fils eût donné sa démission , et que son petit-fils fût pourvu à sa place.

L'applaudissement fut général. Le chancelier, quoiqu'il connût et sentît bien son fils , en fut peiné pour lui , mais ravi du salut inespéré de son petit-fils à cet âge , et par lui de sa famille. Il dit à Saint-Simon qu'il le reconnoissoit à ce coup arrangé de la sorte, l'embrassa, et n'en ont pas été un moment moins intimement amis. Saint-Simon le lui avoua sur-le-champ et à bien d'autres, tellement que ce détail. Le pourquoi seroit une histoire trop longue, ce que Pontchartrain méritoit et est devenu depuis [sic]. I^e public en fut et est bon témoin encore, et sans contradicteur.

Vendredi 8, à Vincennes. — Milord Middleton est arrivé

NOVEMBRE 1713. 23t

à Saint-Germain avec quelques autres Anglois qui étoient comme lui à Bar auprès du roi Jacques, dont on ne sait aucunes nouvelles depuis son départ de Lorraine; on le croit arrivé sur nos côtes, mais on ne sait en quel endroit. Milord Stairs presse fort M. le duc d'Orléaîis d'empêcher qu'il n'entre dans le royaume s'il n'y est pas déjà ou qu'il ne s'y emlmrque ; il voudroit qu'on le fit arrêter partout où on le trouvera. — Danger, major de la gendarmerie, quitte son emploi ; c'est un garçon de mérite, en qui le feu roi avoit beaucoup de confiance. M. le duc d'Orléans l'a toujours fort bien traité ; on ne sait point ce qui l'oblige à se retirer. — M. Pelletier persiste à refuser les 20,000 francs que M. le duc d'Orléans voudroit lui faire prendre ; car on est fort content de lui^ et les changements qu'on a faits sur cela ne lui ont ôté ni l'estime ni la considération du régent ni du public.

Samedi 9, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans donna le malin une assez longue audience à M. d'Argenson, et vint ici l'après-dinée tenir le conseil de régence. — Gontades, major des gardes, est parti cette nuit avec son frère et deux sergents aux gardes ; on croit que M. le duc d'Orléans l'a fait partir à la prière de milord Stairs, qui prétendoit savoir que le roi Jacques devoit passer à Château-Thierry, où il demandoit que M. le duc d'Orléans envoyât quelqu'un pour l'arrêter et pour le remener à Bar. On croit que le voyage de Gontades sera fort inutile pour cela, et que le roi Jacques est bien plus avancé que cela dans son voyage, mais milord Stairs est persuadé qu'il n'aura pas fait si grande diligence, et M. le duc d'Orléans a bien voulu faire cette démarche-là pour le contenter. — M. de Torcy a conclu le marché de la maison de Boisfranc, vis-à-vis le Gours; il en donne 260,000 francs.

Dimanche 10, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans tint conseil de régence le matin , et puis retourna diner à Paris. — M. de Bercy*, gendre de M. Desmaretz et qui

étcat intendant des finances, a reçu ordre par M. de la Vrillière de s'en aller pour quelque temps à ses terres de Normandie. On l'accuse d'avoir eu la nuit des rendezvous avec des gens d'affaires pour travailler de concert avec eux afin d'empêcher la circulation de l'argent. Cette accusation-là ne paroit pas trop apparente, il faut qu'il y ait quelque autre raison. M. Desmaretz a été fort affligé du malheur de son gendre; il en a parlé à M. le duc d'Orléans, qui lui a répondu avec beaucoup de bonté et qui lui a fait espérer qu'on le feroit revenir bientôt. — Le maréchal de Villars doit aller en Provence au mois de janvier pour y tenir l'assemblée qui est indiquée pour le mois de janvier.

* Bercy, gendre de Desmaretz, avoit été sous lui intendant des finances ; il avoit eu toute sa confiance et conséquemnient la principale autorité dans ce ministère. Il faut avouer qu'il la méritoit par son esprit et sa capacité. Leur chute fut commune ; mais Bercy , plus jeune et plus remuant que son beau-père , ne pouvoit se tenir de voir des gens d'affaires et donna par là de l'inquiétude au duc de Noailles, à qui il n'en falloit pas tant pour en prendre, et qui, Benjamin de celte maison, comme on l'a vu en ces notes dans les dernières années du feu roi, en avoit résolu la perte après en avoir pris la place, dans la crainte d'en être traversé. Il ne ménagea donc pas Bercy, et pour s'en délivrer soi et oter ce conseil à Desmaretz, fit chasser Bercy en ^Normandie. On verra bientôt une madame la Fontaine, créature parfaitement obscure, mais conduite par la main , par l'autorité et la protection la plus forte , former des accusations énormes à Desmaretz, le traduire juridiquement à la Tournelle et lui faire friser la sellette et pis.

Lundi 11, à Vincennes. — M. de Vergagne est grand d'Espagne, et voici comme cela s'est fait: M. deSpinola, son beau-père, lui cédoit la grandesse par le contrat de mariage avec sa fille aînée , M. de Spinola n'ayant point de garçon, et n'ayant jamais pris possession de la grandesse. Le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne ici, a été prié par toute la famille de M. de Vergagne d'en écrire au roi d'Espagne pour le supplier de lui permettre de jouir des honneurs que son beau-père lui avoit

cédés par le contrat de mariage. Le roi d'Espagne a trouvé que cela étoit juste. M. le duc d'Orléans n'en avoit point voulu écrire au roi d'Espagne, mais il avoit témoigné à l'ambassadeur qu'il s'intéressoit fortà cette affaire. M. de Spinola ne sera plus grand, car les pères, quand ils ont pris possession de la grandesse, ne la peuvent plus céder à leurs enfants, et le père et le fils ne peuvent être grands par la même grandesse. Il n'y a eu que le maréchal de Tessé qui a obtenu cette grâce-là pour son fils, par une faveur toute particulière *.

* M. de Nevers n'avoit jamais été que duc à brevet ; sou fils ne pouvoit donc être duc , et fit ce mariage étranger pour la grandesse ; mais le feu roi, à qui il n'avoit jamais pris la peine de faire sa cour ni de servir, n'en voulut pas ouïr parler. M. le duc d'Orléans, dès sa première jeunesse, avoit eu de l'amitié pour M. de Mancini, qui depuis son mariage s'appeloit .M. de Vergagne; la débauche Tavoit continuée. Il étoit fils de la sœur de la duchesse de Sforce, et cette tante l'aimoit aussi tendrement que si c'eut été son fils , et en avoit toujours pris le même soin ; elle étoit de longue main la confidente unique de madame la duchesse d'Orléans, et M. le duc d'Orléans avoit delà considération pour elle. Ce fut ce qui fit l'affaire de M. de Vergagne , et qui dans la suite le fit encore duc et pair. Dangeau est mal informé sur les grandesses. Il est vrai que les grands ne se démettent point ; mais lorsqu'ils perdent leur grandesse , comme il arrive à un homme que sa femme a fait grand et qui devient veuf, son fils, ou, s'il n'en a point, sa fille, ou un héritier proche de sa femme, recueille la grandesse et devient grand de droit et sur-le-champ; alors le mari conserve sa vie durant le rang , les honneurs et toutes les distinctions de la grandesse , mais qui finissent avec lui , et ne passeroient pas après lui aux enfants d'un second mariage. Ainsi M. Spinola n'a rien perdu ni pu perdre dans l'occasion dont il s'agit.

Mardi 12, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici l'après-dlnée tenir le conseil de régence, et retourna couchera Paris. — On eut hier nouvelle que la flottille revenant en Espagne avoit échoué dans le canal de Bahama; douze vaisseaux du roi d'Espagne y ont péri. 11 y a eu quatrecents hommes noyés, parmi lesquels est Ubilla,qui commandoit la Hotte; elle étoit chargée de dix-huit mil-

lions d'écus, et il yavoit pour presque autant de marchandises, ce que les Espagnols appellent las frutas, dont les principales marchandises sont de l'indigo et de la cochenille. — M. le duc d'Orléans a permis depuis quelques jours la traite des blés, parce qu'il y en a trop dans le royaume, la livre de pain dans les provinces ne se vendant pas six deniers la livre. — Girardin, capitaine aux gardes, fils de Yauvré, et Ferrant, capitaine au régiment du roi, se battirent le matin devant les Tuileries; Girardin reçut un coup d'épée dans le corps, qu'on croit mortel. Il y a grande apparence que cela sera regardé comme un véritable duel , et M. le duc d'Orléans a fait dire à la famille qu'il ne falloit point lui en parler et que c'étoit l'affaire du parlement.

Mercredi 13 , à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici le matin tenir le conseil de régence, et retourna diner à Paris; il descend d'ordinaire au Luxembourg en revenant de Vincennes. — Le maréchal d'Harcourt a obtenu pour le marquis d'Harcourt, son fils, la survivance de la charge de capitaine des gardes du corps; on avoit dit d'abord que le maréchal donnoit sa démission ; cela est au choix du maréchal, qui nest point encore déterminé là-dessus. Il avoit fait marché de cette charge à 500,000 francs avec le comte de Roucy, qui n'en a pas pu avoir l'agrément; on y avoit songé aussi pour le duc de Lorges, avec qui le maréchal n'a pas voulu traiter, parce qu'il étoit engagé avec le comte de Roucy. — Regnault , receveur des tailles de la généralité de Paris, a fait banqueroute de plus de trois millions ; on prétend que sa banqueroute n'est point frauduleuse, mais on le blâme des dépenses extraordinaires qu'il avoit faites, surtout à sa maison de Châtillon auprès de Paris. — L'ambassadeur d'Espagne a eu des nouvelles que la perte de la flottille n'est pas si considérable qu'on l'avoit cru et qu'on a déjà repêché plus des deux tiers de l'argent.

Jeudi li, à Vincennes. — On redemande 1,650,000

NOVEMBRE ITliî. 235

francs à la Garde, payeur des rentes, qui étoit chargé de cet argent par un arrêt du conseil ; il a fait voir un ordre de M. Desmaretz de remettre cette somme entre les mains de Legendre, et Legendre afait voir un ordre de M. Desmaretz pour se dessaisir de cet argent et en payer les dettes du roi pressantes. On attaque ces gens-là comme n'étant pas valablement déchargés, et on leur permet d'avoir leur recours contre M. Desmaretz; on assure que M. Desmaretz n'est pointembarrassé de cette affaire, et qu'il fera voir les bonnes raisons qu'il a eues de disposer de ces fonds-là, — M. le duc d'Orléans a donné à M. d'Antin la permission d'assembler cet hiver des bals, trois fois la semaine, dans la salle de l'Opéra ; on n'y entrera qu'en masque et en payant. Le chevalier de Bouillon, qu'on appelle présentementle prince d'Auvergne, aura 2,000 écus de pension sur cette affaire-là, dontil a donné l'avis. — M. le duc de Charost a obtenu la survivance de sa charge de capitaine des gardes du corps pour M. d'Ancenis, son fils, qui est mestre de camp du régiment de Bourgogne-cavalerie. Le marquis d'Harcourt a aussi un régiment royal de cavalerie; ces deux régiments sont à vendre 40,000 écus chacun. Vendredi 15, à Vinccmies. — Il y a eu une grande consultation des médecins pour juger quand on pourroit mener le roi à Paris, sans danger du uiauvais air. Tous les médecins ont été de même opinion là-dessus, et qu'on ne le devoit mènera Paris qu'après qu'il auroit gelé; ils disent tous qu'il y a beaucoup de petite vérole à Paris et fort dangereuse. — Les dernières nouvelles de Londres, venues par un courrier, parlent d'une nouvelle conspiration qu'il y a eu contre le roi Georges> et qu'on a fait mourir un major d'un régiment irlandois, accusé d'en être le chef. Il paroît que les affaires de ce pays-là sont plus brouillées que jamais et qu'en Ecosse l'armée du comte de .Marr grossit tous les jours. On ne sait point encore si le roi Jacques est débarqué; on ne sait pas même si le duc d'Ormond, qui est parti longtemps avant lui, est

arrivé. — On parle fort d'une réforme qu'on va faire dans les troupes; il y a différents avis sur la manière de la faire, et il n'y a rien encore de déclaré là-dessus.

Samedi 16, à Vincennes. — Il n'y eut point de conseil de régence; M. le duc d'Orléans joua l'après-dinée à la paume pour faire un peu d'exercice. — On a plusieurs lettres qui portent que les retranchements de Stralsund ont été forcés. Le baron de Sparre, ambassadeur de Suède, dit qu'il n'en a point eu de nouvelles. — Samuel Bernard, qui a rendu coraptede toutes les affaires qu'il a négociées, dont on est très-content, se met à la tète des receveurs généraux pour fournirles 2,500,000 livrespar mois qu'on les engage de donner pour le payement destroupes; il a beaucoup de crédit en France et dans les pays étrangers; il est très-capable, et ne demande que dix pour cent d'intérêt pour les avances. M. le duc d'Orléans l'a fort exhorté d'entrer dans cette affaire, et rien ne lui parolt si important, comme de raison, que de faire payer les troupes exactement; ce qui fait qu'on en réforme une partie , c'est de n'avoir point assez de fonds pour entretenir toutes celles qui sont sur pied.

Dimanche 17, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici le matin tenir le conseil de régence, et retourna diner à Paris. — On a résolu de casser le traité qu'on avoit fait avec le duc de Tursis pour ses six galères ; on trouve que la dépense en est trop grande; le maréchal de Tessé donne sur cela un mémoire à M. le duc d'Orléans pour représenter l'importance qu'il y a de ne point rompre ce traité. — Le comte de Roucy se plaint d'un de ses proches parents, qui prétend non-seulement n'avoir pas tort avec lui, mais au contraire s'est employé pour lui avec beaucoup de vivacité. — Le fils aine de madame de Caylus, colonel de dragons, vend son régiment 40,000 écus à M. de — , gentilhomme breton, qui a déjà servi dans la cavalerie; il en al'agrémentet est allé en Bretagne pour en hâter le payement. — La réforme est réglée pour les

gardes du corps et pour les régiments des gardes françoises et suisses ; on ôte six-vingts gardes du corps par compagnie , qui auront permission de porter toujours la bandoulière, et on leur donne à chacun 50 écus de pension; on casse quinze hommes par compagnie du régiment des gardes françoises, et quarante par compagnie du régiment des gardes suisses.

Lundi iS, à Vincennes. — M. Roujault, intendant de Rouen, faisant sa tournée dans la province^ manda ici , il y a quelques jours, qu'il avoit fait arrêter à la poste de Nonancourt , entre Paris et Rouen , deux hommes qui apparemment avoient un mauvais dessein par les manœuvres qu'on leur avoit vu faire et par des armes brisées qu'ils avoient dans leurs portemanteaux; on sait qu'un de ces hommes c'est M. de Rleniac, et qu'il avoit un passe-port de milord Stairs*. — M. le duc d'Orléans tint chez lui l'après-dinée conseil de finances, où M. Malet, qui est présentement attaché au marquis d'Effiat , porta des propositions qu'on examina et qu'on examinera encore jeudi et vendredi; le conseil de régence en décidera samedi. Il s'agit des billets sur les gabelles dont on fait de classes différentes , et il s'agit aussi de tous les autres papiers qui sont dans le commerce , et l'on compte qu'en tout il y en a pour plus de six cents millions, mais on en retranchera une partie quand on aura bien vérifié les agiotages qui ont été faits sur quelques-uns de ces billets.

*Les mouvements d'Ecosse n'étoicnt que les suites des projets du feu roi, de concert avec le roi d'Espagne, pour essayer à rétablir le roi Jacques II sur le trône. La mort du roi le fit échouer, et M. le duc d'Orléans, devenu tout Hanovrien par les raisons qui ont été expliquées , se garda bien de le favoriser ; il a même été soupçonné d'avoir averti le roi Georges de ce que la mort du roi avoit livré là-dessus à sa connoissance , lequel, ayant en tout le temps de bien prendre ses précautions, ne se soucia pas trop d'empêcher les démarches du roi Jacques, pour mieux savoir ce qu'il avoit à faire et se défaire des plus dangereux, et de ce prince même s'il lui étoit possible. Pressé par son foible parti, et ne se voulant refuser à aucun moyen d'espérance, il

238 JOURNAL DE DAINGEAU.

en prit de ce que M. le duc d'Orléans continuoit à le payer de ce qu'il touchoit du feu roi et de ce qu'il consentoit à ne pas faire semblant de savoir ni son dessein ni son passage par la France. Il disparut donc tout à coup, la traversa avec trois ou quatre personnes, logea à Chaillot chez M. de Lauzun, très-caché, vit la reine sa mère, et partit pour s'aller embarquer en Bretagne et passer en Ecosse. Stairs , qui sans avoir encore pris caractère d'ambassadeur d'Angleterre en faisoit à Paris toutes les fonctions avec une audace peu commune, eut le vent de ce voyage, et résolut de ne rien oublier pour délivrer son maître de l'unique reste des Stuarts. Il dépêcha sourdement des gens sur les différentes routes, et entre autres sur celle de Paris en Bretagne par Alençon ; il en chargea Douglas, colonel réformé dans les Iriandois à la solde de France , qui par son nom, son esprit et son intrigue s'étoit insinué à Paris dans plusieurs maisons considérables depuis la régence , et s'étoit mis sur un pied de familiarité distinguée avec le régent. Il avoit beaucoup de réputation de valeur, étoit fort pauvre, marié , avoit du monde et de la politesse , et rien qui le put faire soupçonner d'être capable de crime. Douglas avec deux hommes à cheval et lui en chaise , tous fort armés, s'en allèrent en poste mais lentement sur cette route. Arrivés de bonne heure à Nonancourt entre Dreux et Verneuil au Perche et dix-neuf lieues de Paris, il mit pied a terre à la porte, mangea un morceau et s'informa avec un extrême soin d'une chaise faite de telle façon et accompagnée comme il le dépeignit. H témoigna craindre qu'elle ne fût déjà passée et qu'on ne lui dît pas vrai, et après des perquisitions infinies, il laissa un troisième homme qu'il lui arriva, avec ordre de l'avertir lorsque la chaise passeroit, et ajouta des menaces et des récompenses au\ gens de la poste pour n'être pas trompé par leur négligence. Le maître delà poste, nommé l'Hôpital, n'y étoit pas; sa femme y étoit , et se trouva une femme de tète , de courage et de vertu : tant de soins lui furent suspects. Elle fit inutilement ce qu'elle put pour tirer quelque éclaircissement ; mais tout fut inutile de leur part. Ce qu'elle put démêler, c'est qu'ils étoient Auglois , qu'ils étoient dans un mouvement violent , qu'il s'agissoit de quelque chose de trèsimportant et qu'ils ntéditoient un mauvais coup. Elle imagina qu'il s'agissoit du roi Jacques, et conçut le dessein de le sauver, et tout en même temps l'arrangea dans sa tête , ei sut l'exécuter. Pour cela elle se fit toute à ces messieurs , ne refusa rien , se contenta de tout , et leur promit qu'ils seroient fidèlement avertis : elle les persuada si bien que Douglas s'en alla sans dire où , qu'à celui qui étoit venu le joindre , mais en lieu voisin pour être averti à temps, et il emmena un de ses valets : l'autre demeura avec l'arrivé pour attendre. Un homme de plus embarrassa fort la maîtresse; toutefois elle prit son parti. Elle proposa au monsieur de boire un coup parce qu'il avoit trouvé Dou-

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glas hors de table ; elle le servit de son mieux et de son meilleur vin , el le tint à table le plus longtemps qu'elle put ; allant et venant , elle avoit donné ses ordres. Un maître valet eu qui elle se fioit étoit en sentinelle avec ordre de paroître seulement s'il voyoit une chaise, et sa résolution étoit prise d'enfermer son homme et son valet et de faire relayer la chaise par ses chevaux qu'elle avoit détournés par derrière ; mais la chaise ne vint point, et l'homme s'ennuya de demeurer à table ; alors elle fit si bien qu'elle lui persuada de s'aller reposer et de compter sur elle , sur ses gens et surtout sur ce valet que Douglas avoit laissé. L'Anglois recommauda bien à celui-là de ne pas désemparer le pas de la porte et de le venir avertir dès que la chaise paroîtroit. Madame l'Hôpital mit cet Angiois le plus sur le derrière de sa maison qu'elle put, et, toujours l'air dégagé, sort et s'en va chez une de ses amies dans une rue détournée , lui conte son aventure et ses soupçons , s'assure d'elle pour recevoir et cacher chez elle celui qu'on attendoit , envoie quérir un ecclésiastique de leurs parents en qui ils se pouvoieut fier, qui prêta un habit d'abbé et une perruque assortissante. Cela fait, madame l'Hôpital retourne chez elle, trouve le valet angiois sur sa porte, l'entretient , le plaint de son ennui , lui dit qu'il est bien bon d'être si exact, que de la porte ta la maison il n'y a qu'un pas et qu'elle lui promet qu'il y sera averti aussi bien que par ses yeux sur la porte, le persuade de boire un coup, donne le mot à un postillon affidé, qui fait boire l'Anglois et le couche ivre mort sous la table. Pendant cette expédition, cette femme avisée va écoutera la porte de l'Anglois, tourne doucement la clef et l'enferme, puis vient s'établir sur le pas de sa porte. Une demi-heure au plus après, accourt celui qu'elle avoit mis en sentinelle ; la chaise arrive , à qui sans qu'elle sût pourquoi et à trois hommes qui l'accompagnoient, on fit prendre le petit pas; c'étoit le roi Jacques. Madame l'Hôpital l'aborde et lui dit qu'il est attendu, que s'il n'y prend garde il est perdu , qu'il ait à se fier à elle et à la suivre. La réplique fut courte, et les voilà chez l'amie. Là, il apprend tout ce qui s'est passé ; on le cache lui et ses gens le mieux qu'il est possible, puis madame l'Hôpital envoie chercher la justice chez elle , et sur ses soupçons fait arrêter l'Anglois ivre dans sa cuisine, et le monsieur Angiois qu'elle avoit enfermé sans qu'il s'en fût aperçu, et qui s'étoit endormi. Aussitôt après elle dépêcha un de ses postillons avec une lettre à ^L de Torcy, surintendant des postes, et un peu après le juge envoya son procès-verbal à la cour. On ne peut exprimer la rage de cet Angiois quand il se vit arrêté et hors d'état d'exécuter ce qui l'avoit amené, et sa furie contre ce valet ivre. Pour madame l'Hôpital il l'auroit étraugiée , et elle eut très-longtemps la peur d'un mauvais parti Jamais l'Anglois ne voulut dire ce qui l'avoit amené, ni où étoit Douglas, qu'il nomma pour imposer par ce nom II se dé-

Clara être envoyé par l'ambassadeur d'Angleterre, et cria fort que ce ministre ne souffriroit pas l'affront qu'on lui faisoit. On lui répondit doucement qu'on ne voyoit point de preuves qu'il fut à l'ambassadeur d'Angleterre , ni que ce ministre prît aucune part en lui ; qu'on voyoit seulement des desseins très-suspects contre la liberté publique et celle des grands cberaius ; qu'en un mot on ne lui feroit ni tort ni déplaisir, mais qu'il resteroit en sûreté jusqu'à ce qu'on eût des ordres , et làdessus lui et le valet iwe furent conduits civilement en prison. Ce que devint Douglas on n'en sait rien , sinon qu'il fut reconnu en divers endroits de la route courant, s'inforraant, criant avec désespoir qu'il étoit écbappé, sans dire qui. Apparemment qu'il vint ou envoya aux nouvelles, lassé de n'en point avoir, et que le bruit d'un tel éclat dans un petit lieu comme Nonancourt vint aisément à lui dans le voisinage où il s'étoit relaissé, et que cela le fit partir pour làcber court d'attraper sa proie-, mais il couroit en vain , le roi Jacques étoit demeuré caché à INonancourt, où, charmé des heureux soins de cette maîtresse de poste qui l'avoit sauvé de ses assassins, il lui avoua qui il étoit et lui donna une lettre pour la reine sa mère. Il fut là trois jours, pour laisser passer le bruit et ôter toute espérance à ceux qui le cherchoient ; puis, ti'avesti en abbé , il monta dans une autre chaise de poste que madame l'Hôpital emprunta comme pour elle dans le voisinage, afin d'oter toute connoissance par les signalements, et continua son voyage pendant lequel il se vit toujours poursuivi, mais heureusement jamais reconnu, et s'embarqua pour l'Ecosse. Douglas, lassé de ses courses inutiles, revint à Paris, où Stairs faisoit grand bruit de l'aventure de Nonancourt, qu'il ne traitoit pas de moins que d'attentat contre le droit des gens, et Douglas, qui ne pouvoit ignorer tout; ce qui se disoit de lui , eut l'audace d'aller partout où il avoit accoutumé de se montrer, aux spectacles, et de se présenter devant M. le duc d'Orléans. Ce prince ignora tant qu'il put un complot si barbare , et à son égard si insolent. Il en garda le silence , dit a Stairs ce qu'il jugea à propos pour le faire taire, et lui rendit ses Anglois. Douglas baissa pourtant auprès de M. le duc d'Orléans; beaucoup de gens considérables lui fermèrent leurs portes, et quelque temps après il disparut de Paris; et je ne sais ce qu'il est devenu depuis. Sa femme et des enfants tout petits y demeurèrent à l'aumône , dont le sort m'est pareillement inconnu. La reine d'Angleterre fit venir madame l'Hôpital à Saint-Germain, la remercia et la caressa comme elle le méritoit , lui donna son portrait, et ce fut tout; le régent quoi que ce soit; et longtemps après le roi d'Angleterre lui écrivit et lui envoya son portrait aussi.

Conclusion : elle est demeurée maîtresse de la poste à Nonancourt, et l'est encore. Elle-même m'a raconté l'histoire , et qui que ce soit ne la contredit en rien ; elle est vraie et femme estimée dans son lieu. On

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n'oseroit dire que de ce qui lui en a coiité de frais elle n'eu a pas été remboursée. Telle est l'indigence des rois détrônés , ou l'oubli des périls et des services. Il n'est pas croyable combien tous les honnêtes gens s'aliénèrent de Stairs, que ses airs insolents ne concilioient déjà pas , et qui combla la mesure en s' expliquant sur cette affaire sans l'avouer, mais sans du tout s'en disculper ni en témoigner d'autre peine que de son succès.

Mardi 19^ à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici l'après-dinée tenirle conseil de régence, etcouchaici. Le duc de Guiche entra au conseil de régence comme viceprésident du conseil de guerre , le maréchal de Villars étant incommodé. — M. le duc d'Orléans fait mettre en liberté les gens de milord Stairs qu'on avoit arrêtés à Nonancourt ; mais il a exhorté ce milord à être plus circonspect , et à ne plus faire de ces choses qu'il ne seroit pas permis à un ambassadeur de faire, et à plus forte raison à ce milord, qui n'a point encore de caractère; cependant, ce milord ne laisse pas de se plaindre de ce qu'on arrête des gens chargés de ses lettres et de ses ordres. — M. le maréchal d'Harcourt ne donne point la démission de sa chai^ge à son fils; il a pris le parti de ne lui donner que la survivance, parce que cela convient mieux aux affaires desa famille, et M. le duc d'Orléans lui avoit permis de prendre sur cela le parti qui lui paroitroit le meilleur pour ses affaires.

Mercredi 20, à Vincennes. — Il y eut conseil de régence le matin, et puis M. le duc d'Orléans, qui avoit couché ici, retourna à Paris. L'après-dinée il donna audience dans sa petite galerie à l'Académie des Sciences en corps, qui ne l'avoit point encore salué depuis sa régence parce qu'elle étoit en vacance ; on le remercia de la protection particulière qu'il donne à cette compagnie, dont il s'est réservé le soin, et en même temps on lui rendit compte de l'élection qu'on venoitde faire du cardinal de Polignac pour remplir la place d'honoraire, vacante par la mort du fameux P. Malebranche. — On a choisi pour sous-

242 JOURNAL DE DAKGEATJ.

gouverneur du roi le marquis de Ruffey, ancien lieutenant général, de la maison de Damas, M. de Jeoffreville, que le feu roi avoit nommé à cet emploi, n'ayant pu l'accepter à cause de sa mauvaise santé, et on a nommé trois gentilshommes de la manche, quoique d'ordinaire on n'en nommât que deux ; ces trois sont le chevalier de Pezé , capitaine aux gardes, parent de madame de Ventadour, le marquis d'Arcy, gendre de madame de la Lande, sous-gouvernante, et M.d'Ossy,fi.ls de madame de Villefort, sousgouvernante aussi.

Jeudi 21 , à Vincennes. — Il y eut conseil de finances extraordinaire. — On a présentement des listes imprimées des conseils de marine , du dedans du royaume, de finances et de guerre ; on les trouvera partout. Le maréchal de Villeroy ne retournera point à Vincennes, où ilétoit toujoursauprèsduroi,parcequele marquis deVilleroy, son petit-fils, a la petite vérole. Il ne le voit point ; mais comme il en a des nouvelles à tous moments, il croit ne devoir point se montrer devant le roi. — On eut nouvelle que le traité de la Barrière avoit été signé le 15 après quarantehuit conférences qu'il y avoit eu sur cette affaire ; nous n'en savons point encore les conditions; il y eut de grandes réjouissances ce jour-là. Le comte deKonigsegg, ministre de l'empereur, après avoir fini cette affaire, se prépare à venir eu France ambassadeur, et il a déjà loué la maison de l'ambassadeur de Hollande, qui s'en retourne. — Il n'y aura point de listes imprimées ni du conseil des affaires ecclésiastiques ni de celui des affaires étrangères, parce qu'il n'v a point de distribution particulière dans ce conseil. Vendredi 2^ , à Vincennes. — L'affaire des billets de gabelles et de tous autres papiers de cette nature , qui devoit être réglée aujourd'hui, ne le sera que la semaine qui vient. — Le P. le Tellier et le P. Doucin ont ordre de se retirer de Paris*. On croit qu'il y en aura encore quelques autres qui auront le même ordre; on a ùté à plusieurs de leur compagnie le pouvoir de confesser, et aucun de

ceux à qui on a laissé la permission n'a le pouvoir d'aller confesser dans les couvents. M. l'evêque de Metz a interdit tous les jésuites de son diocèse et on croit que M. de Verdun les a interdits aussi dans le sien. — Il arriva un courrier du comte du Luc; le bruit se répandit d'abord qu'il apportoit la nouvelle que l'empereur avoit déclaré la guerre au Turc, cela ne s'est pas trouvé vrai. Il n'a envoyé ce courrier, qui est son secrétaire, que pour représenter ses intérêts et l'embarras où il est, ne touchant rien ; M. le duc d'Orléans a donné ordre qu'on lui envoie 40,000 francs.

* L'exil, trop mérité, des PP. Tellier et Doucin et l'interdit des jésuites dans le diocèse de Metz appartiennent tellement à l'affaire de la Constitution qu'on n'en expliquera rien ici .

Samedi 23, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici l'après-dînée tenir le conseil de régence. — L'affaire de la Garde, à qui on redemandoit 1,600,000 francs pour lesquels il avoit son recours sur le Gendre et puis sur M. Desmaretz, fut éclaircie ces jours passés ; on a trouvé qu'ils n'avoient rien fait de mal ni les uns ni les autres, et on a jeté au feu en présence de M. Desmaretz toutes les procédures qui avoient été faites là-dessus. — On a porté à M. le duc d'Orléans ou à ceux qui composent le conseil de finances trois cent trente-trois mémoires qui ont tous été examinés, sur la manière dont on doit régler l'affaire des billets de la caisse des emprunts et de tous autres billets royaux, et on espère que la semaine qui vient cette affaire sera entièrement réglée. — Madame la duchesse d'Orléans est grosse; on souhaite fort qu'elle ait un second lils , mais elle est si malade dans ses grossesses et dans ses couches, que cela trouble la joie que sa grossesse doit nous donner.

Dimanche 24, à Vincennes. — Il y eut conseil de régence, après quoi M. le duc d'Orléans retourna diner à Paris. — On a nouvelle sûre que le roi Jacques n'étoit

pas encore à la voile le 20 de ce mois; il doit avoir été joint le 18 par le duc d'Ormond, qui est revenu des côtes d'Angleterre parce qu'on n'y a point répondu aux signaux qu'il y avoit faits. Il a été trahi par un de ceux à qui il se confioit le plus , mais il en a été averti assez à temps pour prendre le parti de revenir joindre le roi Jacques aux côtes de France. On ne dit point où ils sont ni où ils prétendent pouvoir débarquer. — 31. Buys, ambassadeur de Hollande, a pris ses audiences de congé ; mais il ne doit retourner en son pays qu'à la lin de l'année. — Sur le mémoire présenté à M. le duc d'Orléans par le maréchal de Tessé , concernant les galères de G ênes , on parle de faire un nouveau traité avec le duc de Tursis ; mais il n'y a rien encore de décidé là-dessus, et on ne sait pas même si le duc de Tursis voudra entrer dans un nouveau traité. Lundi 25, à Vincennes. — La réforme des seize hommes par compagnie du régiment des gardes fut faite; on réforme cent mousquetaires de chacune des deux compagnies des mousquetaires du roi, qui étoient à deux cent cinquante chacune, mais cette réforme n'est pas encore faite. — Mademoiselle de Biron à qui on donne 20, 000 écus en mariage, épouse M. de Bonnac, neveu de Bonrepaux, qui lui assure 20,000 livres de rente sur son bien, et Bonnac en a presque autant de son côté. Mademoiselle de Biron n'a que 20,000 écus, parce que M. et madame de Biron ont beaucoup d'enfants et surtout bien des filles à marier. Bonnac, qui avoit été nommé, il y a déjà plus d'un an, à l'ambassade de Constantinople, est destiné présentement à l'ambassade auprès du roi de Prusse. — Madame de Sourches, femme du grand prévôt, qui cède sa charge à son fils, est morte ; elle étoit héritière de la maison de Montsoreau. Elle est morte de la gangrène à la jambe, comme le feu roi, et étoit à peu près de même âge. Mardi 26, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici l'après-dinée tenir le conseil de régence, et s'en retourna coucher à Paris. — Le comte de Roucy, qui s'est

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fort plaint de M. de Saint-Simon*, a eu une audience sur cela de iM. le duc d'Orléans, qui a exigé de lui qu'il ne parleroit plus de cette affaire; il y a bien des gens qui croient que M. de Saint-Simon n'a pas eu tout le tort qu'on a voulu lui donner dans le monde. — On croyoit qu'on jugeroit aujourd'hui au conseil de régence l'affaire de M. de Courson, intendant de Guyenne, contre les habitants de Périgueux; l'affaire a déjà été vue au conseil du dedans du royaume. — Madame de Lenoncourt , chanoinesse de Remiremont , a remis ses prébendes à madame son abbesse; elle est à Paris, et elle se marie à M. d'Olède, qui a plus de 20,000 écus de rente; il a voit épousé en premières noces une sœur de M. de Caumartin ; c'est un mariage qui se fait par l'estime qu'il a pour madame de Lenoncourt.

* M. de Saiat-Simon Oguroit trop alors pour ne pas expliquer l'éclat qui arriva entre lui et le comte de Roucy; mais, pour le mieux entendre, il faut reprendre les choses de plus haut. La sœur bien aimée du maréchal de Lorges étoit la comtesse de Roye , mère du comte de Roucy, du comte de Blansac, du marquis de Roye, du chevalier de Roye , connu , lors de sou mariage à la fille de Pronde , sous le nom de IM. de la Rochefoucauld , des abbesses de Saint-Pierre, de Reims et du Paraclet , de feu madame de Pontchartrain , mère de Maurepas , secrétaire d'État, et d'un autre fils et d'une autre fille demeurés protestants et passés eu Angleterre avec elle, oij, sans être mariés, ils se sont établis. Ou ne parle que de ceux qui vivent encore ou qui vivoient en ce temps-là , excepté madame de Pontchartrain. Ces neveux du maréchal de Lorges vivoient avec lui en tout sur le pied de ses enfants. M. de Saint-Simon les trouva ainsi en épousant la fille aînée du maréchal de Lorges. 11 a toujours vécu avec tout le respect et la plus intime tendresse avec lui et avec tout ce qui lui étoit cher, et continua depuis sa mort dans la même liaison la plus étroite avec ses neveux et avec leurs femmes ; vivant dans les mêmes lieux , ils passoient leur vie ensemble. Roucy, par son jeu , par ses pertes , par un rustre qui passoit pour droiture et franchise, par sa bonne mine , la vigueur de son corps , sa dépense , sa familiarité avec le bas, s'étoit d'autant plus aisément concilié le monde, que personne ne craignoit son esprit, qui étoit nul , mais qui, à force de cour, de monde, d'ambition et de besoins avoit acquis du ma-

nége dont on avoit peine à se douter. Sa femme , dame du palais de la dernière Dauphine , et lille unique de la duchesse d'Arpajon , sœur de Beuvron , dame d'honneur de la première Dauphine, étoit encore plus empressée, s'il se peut, de crier que son mari; aigre et par là haïe, et sujette aux prises et aux querelles ; une sorte d'esprit par l'usage de la cour, où elle étoit également rampante, et sur les monts; nécessiteuse et glorieuse à l'excès, et pleine d'ambition avec ce bonheur qu'elle s'imaginoit toujours un succès infaillible des chimères de fortune qu'elle se mettoit dans la tête ;le mari glorieux aussi infiniment, et tous deux dans le dernier servage de tout ministre et de toute faveur [sic]. Le comte de Roucy s'étoitfort attaché à Monseigneur, duquel il étoit fort bien traité. 11 avoit été admis des premiers dans l'entre-sol de îMcudon ; il y avoit fondé sa fortune pour l'avenir ; il en avoit épousé les passions et le langage ; et comme c'étoit un pays ennemi de M. le duc d'Orléans, et que Roucy vouloit plaire, il n'y avoit gardé aucune sorte de mesure dans les temps les plus calamiteux et depuis , à la totale différence de Biron , de la Vallière , de Sainte-Maure et de Dumont, qui surent demeurer parfaitement réservés là-dessus et ne pas déplaire. Tout se sait , et on peut juger que J\L le duc d'Orléans, qui avoit tant d'intérêt de savoir ce qui se passoitlà, ne l'ignora pas. Il y fut si sensible en bien et en mal , que ce fut presque la seule chose dont il se souvint avec sentiment toute sa vie et qu'il voulut marquer dans sa puissance. Le comte de Roucy, noyé dans le jeu et à la suite des princes et de ses plaisirs de Paris , étoit un homme avec qui on ne vivoit guère , mais avec qui pourtant Saint-Simon étoit en amitié. Pour sa femme, elle mangeoit sans cesse chez lui , et sans cesse il alloit les matins chez elle , et la duchesse de Saint-Simon dans la même intimilé. L'aventure de la Marsaille ouvrit les yeux à bien des gens; peut-être n'y eut-il que faute de sens , mais cela même fut malheureux et rendit équivoque ce qui ne l'avoit pas été. Le comte de Roucy reçut d'abord une blessure qui se trouva après légère ; il fut aux équipages se faire panser, ety demeura pendant tout le restede l'action. Vint en son temps la promotion : Chamillart étoit le tout- puissant, et en particulier le ministre de la guerre; quoique fort mal avec le duc de Lorges, son gendre, il étoit ami intime du duc de Saint-Simon. Le comte et la comtesse de Roucy avoient grand'peur. Ils employèrent Saint- Simon, qui par efforts sur Chamillart lui en lit faire sur le roi, et pour le grade et pour le service. A la bataille de Hochstett , le malheur fut tel qu'il fit grand tort à des gens qui ne l'avoient pas mérité ; le comte de Roucy s'y trouva tellement enveloppé , que cela réveilla le souvenir de la ]\Larsaille, et fit un grand et triste bruit : ce fut encore pis de Blansac, qui se trouva dans le villagedeBlenheimetquiy eut l'étrange sort que chacun sait. Chamillart étoit encore le. même; les femmes

eurent recours à Saint-Simon, qui eut toutes les peines du monde à venir à bout de Chamillart , et qui par lui lit plus que ces épouses désolées n'en avoient osé espérer. De réciproque, ni M. de Saint-Simon ni ^I. de Roucy n'en étoient pas à portée ; mais liaison , reconnoissance , intimité, jusqu'à l'époque dont il est maintenant question. La folie du comte et de la comtesse de Roucy étoit une compagnie des gardes du corps ; quand on dit folie, ou parle de leur portée, qui fait tout en ce genre, et non delà condition, qui y faitjle moins, et on peut dire rien par le nombre de gens de même sorte. Être duc encore plus ; et, pour dire la vérité, ils vouloient tous deux absolument l'un et l'autre [sic]. A la mort du maréchal de Lorges, ils espérèrent si bien l'un des deux , que la comtesse de Roucy y compta un soir pour le lendemain matin, et ne put se contenir de le dire; avec tant d'usage de cour, c'étoit peu connoître le roi , butté à n'avoir dans ces premières charges que des ducs et des maréchaux de France, comme on l'a vu toujours de sou temps sans exception , et qui de quelque façon qu'il traitât les ducs à l'égard de ses enfants nuturels, étoit bien loin de croire que ce qu'il pouvoit donner de plus solidement grand dût être donné eu consolation de quelque charge que ce fut. Harcourt , duc et pair et maréchal de France , cousin germain de la comtesse de Roucy, eut la charge du maréchal de Lorges sans s'en soucier. Il vouloit entrer dans le conseil, et n'avoit demandé la charge que par bienséance. Le roi mort , il s'en soucia encore moins : il aimoit le bien ; il regardoit le roi majeur et grand dans un tel éloignement, qu'il le perdoit de vue; il aimoit mieux le prix de la charge que de la conserver à son fils. Il s'en ouvrit , et le comte de Roucy, qui le sut d'abord, lui en demanda la préférence. Question tout de suitede l'agrément. 11 vint tout courant au duc de Saint- Simon, qui à l'heure mêmeen fut parler à M. le duc d'Orléans. Au premier mot, ce prince, si doux et si indifférent, se hérissa, et tout à l'instant refusa. Saint-Simon, qui n'ignoroit pas le vieux levain deMeudon, mais qui étoit accoutumé à la débonnaireté parfaite de M. le duc d'Orléans pour tous ceux dont il avoit le plus eu lieu d'être mécontent , insista et si bien que la chose se tourna en dispute et un moment en aigreur. Si fallut-il bien céder au prince ; mais Saint-Simon, résolu de revenir à la charge , parla d'autre chose. Après un assez long entretien , il fit une recharge; alors Meudon, la Marsaille, Hochstett et mille autres choses sortirent de la bouche du régent avec une impétuosité et une colère que Saint-Simon n'avoit jamais vue, dont la conclusion fut une défense de ne lui en plus parler, et un ordre de dire au comte de Roucy que le feu roi n'ayant mis dans ces chargeslà que des ducs et des maréchaux de France , il se garderoit bien de rien changer là-dessus ; puis M. le duc d'Orléans entama d'autres propos. Pendant cette dernière partie de conversation , jM. de Saint-Simon,

qui avoit vu qu'il n'y avoit plus à y revenir pour le comte de Roucy, pensa à son beau-frère, dont le père avoit eu la même compagnie. Sa conduite ne l'y portoit pas; M. de Saint-Simon même u'avoit pas eu lieu d'être content de lui ; mais, ne pouvant réussir pour Roucy, et n'y ayant jamais voulu penser pour lui-même , il parla pour le duc de Lorges,et tout aussitôt il l'obtint. Il falloit des arrangements pour payer qui pouvoient, par l'esprit des gens, avoir leur difficulté , et cette raison fit convenir INI. le duc d'Orléans de tenir l'agrément secret. Jamais il n'entra dans l'esprit de M. de Saint-Simon que le comte de Roucy pût avoir le moindre soupçon de sa conduite. Il avoit une réputation de droiture et de franchise sur laquelle il croyoitpouvoit compter, et la façon dont il avoit toute sa vie servi le comte de Roucy et vécu avec lui ne lui avoit pas permis d'y faire aucune réflexion. Le lendemain matin il dit au comte de Roucy, qu'il étoit bien fâché de n'avoir pu réussir, qu'il y avoit fait tout ce qui avoit été en lui, toujours inutilement. Roucy, fort étonné et encore plus fâché , demanda la cause d'un malheur auquel il ne croyoit pas se devoir attendre, et à force d'insister et d'importuner, Saint-Simon, qui ne vouloit pas dire pis, lui allégua ce que iNL le duc d'Orléans lui avoit prescrit. Là-dessus, Roucy donna l'essor à sa furie contre le régent et contre la prétendue nécessité d'être duc ou maréchal de France pour être capitaine des gardes ; s'en va chez lui à sa femme , puis chez Harcourt , et les voilà aux hauts cris. Pour les aiguiser mieux , on ajouta à la réponse , que AL le duc d'Orléans, ne vouloit pas avilir ces charges en les donnant à des gens non titrés, et l'on peut juger de l'effet de ce propos', sitôt après l'éclat de cette salutation du roi inventée et mise à sus à M. de Saint-Simon par M. de Noailles. Le lendemain de tout ce bruit M. le due d'Orléans tourmenté à souper entre les bouteilles pour savoir qui seroit capitaine des gardes, ne put résister aux dames du repas, et le lâcha ; ce fut la nouvelle du lendemain matin. Là-dessus les Roucy reprirent espérance qu'en éclatant contre le duc de Saint-Simon, il s'en trouveroit tellement intéressé, qu'il y raettroit toute sa faveur pour se tirer d'affaire en obtenant la charge pour le comte de Roucy ; c'est au moins ce qui parut de leur conduite , car au sortir de la table la comtesse de Roucy vint chez M. de Saint-Simon eu bémol lui dire le vacarme que faisoit cette nouvelle ; qu'elle le connoissoit de trop longue main pour le soupçonner d'avoir promis à son mari de parler pour lui , et d'avoir seulement parlé pour le duc de Lorges, mais que le monde étoit si méchant et son mari si outré, qu'autant pour lui que pour l'autre elle le conjuroit de faire encore un effort. Saint-Simon lui dit que pour -ce qui le regardoit , il ne craignoit point les soupçons; que s'il avoit voulu la charge pour lui ou pour son beau-frère , rien ne l'^iipêchoit de refuser au comte de

Roucy déparier pour lui, et d'aller sou ehemin, à quoi lui ni personne n'auroit eu rien à dire ; qu'il y avoit donc été rondement et nettement ; qu'à la vérité, se voyant éconduit pour le comte de R^oucy par deux fois et hors de toute espérance , la pensée lui étoit venue pour son beau-frere, sans aucune qu'il en pût naître aucun soupçon; mais que, pour couper court, il vouloit bien encore faire un effort de toutes ses forces, puisqu'il l'avoit fait d'abord , mais à deux conditions : la première , que ce seroit eu présence du comte de Roucy, qui seroit témoin lui-même de ce qu'il diroit et de ce qui se passeroit; la seconde, que puisque le monde s'avisoit de soupçons , qu'il monteroit actuellement avec elle dans son carrosse et , sans la quitter, qu'il iroit avec elle prendre le comte de Roucy et le mèueroit tout de suite au Palais-Royal, où il lui répondoit que, quoi que fît M. le duc d'Orléans , il n'entreroit qu'avec lui et parleroit devant lui ; que cela étoit net, sans moyen d'écrire ou de faire rien dire à M. le duc d'Orléans dans l'entre-deux, puisque d'entre-deux il n'y en auroit point , et que là M. de R.oucy seroit témoin et juge, et bien en état de voir s'il y alloit bon jeu, bon argent , ou, par la surprise et les propos de M. le duc d'Orléans, si ce langage seroit autre que n'avoit été le premier. La comtesse de Roucy, également aise et surprise de la proposition l'accepta , et sur-le-champ montèrent tous deux dans son carrosse et allèrent chez elle. En chemin elle fit ses réflexions car avant d'entrer elle dit à Saint-Simon que son mari étoit si outré, qu'elle lui demandoit en grâce de la laisser entrer chez lui pour lui parler avant qu'il le vît, parce que son procédé étoit si bon qu'elle ne se consoleroit jamais qu'il fût mal reçu comme il pouvoit arriver d'un homme fâché. Dans la surprise , Saint-Simon y consentit à condition qu'elle le laissât en compagnie ; en effet, elle l'y laissa dans une première pièce et entra oià étoit son mari avec d'autre monde. Us y tinrent conseil, et il fut long. La conclusion fut que la comtesse sortit et dit au duc qu'elle étoit outrée de douleur ; qu'il connoissoit son mari et l'excès de son opiniâtreté , qu'il n'y avoit jamais eu moyen de le résoudre à le voir; que cela reviendroit, mais qu'elle le prioit d'aller au Palais-Royal et de faire encore tout son possible. Alors Saint- Simon sentit tout le manège. Us ^ ouloient le forcer par l'éclat à en faire sa propre chose et à emporter de faveur la charge pour le Roucy, et s'il ne réussissoit pas, faire contre lu: tout l'éclat imaginable , et cet éclat ne se pouvoitplus si le Roucy étoit témoin comme le duc de Saint- Simon l'avoit mis pour condition. Aussi prit-il un autre ton dans sa réponse à la comtesse de Roucy ; il lui dit qu'il n'eût pas imaginé qu'une proposition aussi nette et aussi décisive du fait que l'étoit celle qu'il lui avoit faite, et qui l'avoit amené chez elle pour l'exécuter, pût être susceptible de refus ; qu'il estimoit au contraire qu'elle méritoit tout autre chose , et qu'il croyoit que tout le monde en penseroit ainsi et y

verroit clair aux procédés; que pour cela même imiquement il la faisoit encore , et s'offroit de l'exécuter à l'instant , mais que si le refus persistoit , il entendroit bien ce que cela voudroit dire , dont il seroit fort étonné après une telle amitié de vingt ans. Elle voulut répondre souplement, mais Saint-Simon la pria de n e perdre point de temps et de retourner à son mari. Elle y rentra. Le parti étoit pris ; elle y demeura peu, et revint dire les mêmes choses. Saint-Simon lui dit qu'après ce qu'il avoit fait, et après ce qu'il venoit de proposer et de commencer de sa part à exécuter en venant avec elle chez elle , il n'avoit plus aucun pas à faire qu'à prendre congé d'elle , fit la révérence à elle et à la compagnie, et s'en alla. Dès le même jour les cris redoublèrent. Le comte et la comtesse de Roucy, coururent les maisons, et eurent beau jeu, parce que Saint-Simon ne s'en remua pas. Trois ou quatre jours se passèrent de la sorte ; à la fin ^L et madame de Saint- Simon furent avertis de tant d'endroits du vacarme et des propos de M. et de madame de Roucy, qui retentissoient partout , que M. de Saint-Simon s'en alla au Palais-Royal ; il trouva M. le duc d'Orléans avec ^L le comte de Toulouse et madame la duchesse d'Orléans qui alloient dîner avec madame Sforce. Là , il dit à M. le duc d'Orléans ce dont il étoit averti , et ce qu'il ne pouvoit s'empêcher de faire, mais qu'il avoit voulu lui en rendre compte auparavant, pour n'être pas au moins blâmé après par quelque nouveau tour d'adresse ; il ajouta , que puisqu'il trouvoit là M. le comte de Toulouse , il le prioit de lui vouloir bien dire à l'oreille la véritable raison de son refus au comte de Roucy. M. le duc d'Orléans le fit, et M. le comte de Toulouse vit encore mieux par là combien ^L de Saint-Simon avoit été hors de portée de réussir. Tout de suite , comme M. de Saint-Simon voulut s'en aller, ]\L le duc d'Orléans le retint jusqu'à lui faire fermer les portes et envoya sur-le-champ chercher le comte de Roucy , fort en colère. Au bout de quelque temps, ^L de Saint-Simon représenta si fortement à M. le duc d'Orléans et à 3L le comte de Toulouse le peu de convenance qu'il y auroit qu'il se trouvât à la vesperie qui attendoit le comte de Roucy , et le danger même de quelque manque de respect en sa présence , que le régent permit au duc de s'en aller. Il rencontra sur le quai des Tuileries le comte de Roucy, qui alloit à toutes jambes au Palais-Royal. J\L le duc d'Orléans lui parla en présence de madame la duchesse d'Orléans, qui dînoit, et de M. le comte de Toulouse, un langage qu'il n'avoit pas accoutumé , et dont le comte de Roucy demeura étrangement étourdi. Cela mit fin à ses propos; mais M. de Saint-Simon et lui ne se sont revus de leur vie , ni la comtesse de Roucy , madame de Saint-Simon ; et la comtesse est morte de la sorte. Le comte de Roucy à la mort envoya prier madame de Saint-Simon de l'aller voir. Il étoit veuf ; cela se passa comme en ces terribles occa-

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sions, et il la chargea de mander toutes sortes de choses pour lui à son mari, qui étoiten Espagne. Les autres Roucy, ils les ont revus, et quelques-uns même en amitié , qui n'avoient jamais approuvé des procédés si étranges. Pour le duc de Lorges, médiocrement aise d'être capitaine des gardes, [il] prit pourtant ses arrangements, et tira tout ce qu'il put de sa mère, aux dépens de qui il appartiendroit. Il falloit encore une somme pour laquelle suffisoit sa petite maison de campagne de Livry ; mais à la vendre il ne s'y put jamais résoudre , et il la préféra à être capitaine des gardes du corps. Il peut s'en être repenti depuis ; mais pour son fils , c'est une étrange différence. On peut juger comme Saint-Simon fut content. IM. d'Harcourt, n'ayant donc pu trouver son payement, se ravisa quelque temps après ou fut ravisé par sa famille, et la fin de tout cela fut que son fils eut sa charge, qu'il possède encore aujourd'hui. Tout ce détail fut si public alors et tellement Thistoire du jour que tout le monde la sut alors telle qu'elle vient d'être racontée.

Mercredi 27, à Vincennes. — M, le duc d'Orléans vint ici le matin tenir le conseil de régence; le maréchal d'Huxelles ne put pas y venir, parce qu'il est incommodé, et l'abbé d'Estrées y vint en sa place. — Le maréchal de Berwick apporta à M. le duc d'Orléans des nouvelles d'Ecosse, venues par un aide de camp du duc de Marr, qui n'a été que neuf jours en chemin; il assure que le général Gourdon, qui commande un petit corps détaché, avoit battu le général major Carpenter, qui venoit joindre le duc d'Argyle ; cet aide de camp assure que le duc de Marr a vingt-cinq mille hommes dans son armée assez bien armés et que les soldats ont trois sols par jour outre le pain , qu'ils sont payés très-régulièrement. — Dans un petit voyage qu'a fait M. le Duc à Chantilly, où il avoit mené beaucoup de jeunesse , il y a eu des tracasseries et des discours trop hbres dans le vin, qui ont fait des querelles. M. le duc de Richeheu a eu le malheur même de se brouiller avec M. le Duc, qui ne veut plus le voir.

Jeudi 28, à Vincennes. — On fit à Notre-Dame le service du feu roi. M. le duc d'Orléans, M. le Duc et M. le comte deCharolois menoient le deuil, comme ils l'avoient mené à Saint-Denis. L'abbé Maboul, évèque d'Alet , prononça

l'oraison funèbre, et reçut de grands applaudissements. Les princes dînèrent chez le cardinal de Noailles, avec beaucoup de courtisans; le dîner fut fort magnifique. — Le marquis de Rothelin doit épouser mademoiselle de Clère , sa nièce : ils ont envoyé à Rome pour la dispense ; on n'attend plus que cela pour finir le mariage, et toutes les conditions sont réglées. — On a des nouvelles très-mauvaises pour Je roi de Suède. L'ile de Rugen a été prise entièrement ; tous les retranchements ont été forcés. Le roi de Suède a chargé plusieurs fois les ennemis, a combattu à pied et à cheval, mais enfin il a été contraint de céder au nombre. Il s'est retiré dans Stralsund, dont on n'avoit pas pu lui ôter la communication, et on dit qu'il est blessé au bras et à la jamlîe.

Vendredi 29, à Vincennes. — L'affaire des billets fut encore agitée au conseil de finances, et doit être entièrement réglée demain au conseil de régence. A ces conseils de régence , les samedis , où on ne parle que de finances, M. Pelletier et M. Daguesseau y entrent et y ont la même séance qu'ils avoient ai^ conseil de finances du feu roi , selon leur rang de conseillers d'État, et après les ducs et les maréchaux de France. — 31. le duc d'Orléans fut averti le matin que le duc de Richelieu et le chevalier de Ravière avoient eu une querelle ces jours passés à Chantilly, et qu'ils avoient pris leurs mesures pour se battre dans le bois de Roulogne, où M. le Duc donnoit une grande chasse aux dames. Il envoya des officiers de ses gardes arrêter ces deux messieurs, qu'il fit venir chez lui, leur fit de grandes réprimandes , et leur déclara que si d'ici à dix ans ils avoient le moindre déûiêlé, il regarderoit cela comme une suite de cette affaire -ci. Il leur demanda leur parole, et leur dit : « Ne m'y manquez pas, car si vous me manquiez je ne vous manquerois pas .»

Samedi 30, à Vincennes. — M, le duc d'Orléans vint ici l'après-dinée tenir le conseil de régence , où on acheva de régler l'affaire des billets ; on y fit quelque change-

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ment; on fera imprimer incessamment la déclaration. — Madame de Villeroy, supérieure du Calvaire, est morte de la petite vérole ; c'étoit une fille d'un grand mérite , et le maréchal son père en est affligé au dernier point. Ce qui doit le consoler un peu, c'est que le marquis de Villeroy , son petit-fils, qui a la même maladie et qui étoit très-mal il y a trois jours, est présentement hors de danger.— Le P. le Tellier s'est retiré à Amiens; il souhaitoit de se retirer à Bourges ; mais l'archevêque de Bourges a fait dire au P. Martinot', supérieur des jésuites, qu'il ne vouloit pas que le P. le Tellier se retirât dans Bourges. — On mande d'Allemagne que l'électeur de Cologne avoit fait entrer ses troupes dans Bonn, qui ont surpris la garnison hollandoise qui y étoit et l'en ont chassée. On ne sait point quel parti les Etats Généraux prendront làdessus.

Dimanche 1" décembre, à Vincennes. — H n'y eut point de conseil de régence, parce qu'il n'y avoit point d'affaires étrangères qui pressassent. — On apprit que l'archevêque de Sens (1) mourut dans son diocèse, la nuit du 28 au 29 ; il n'avoit point d'autres bénéfices, mais il vaque par sa mort une place de conseiller d'État ; il étoit un des trois ecclésiastiques*. — Madame la duchesse de Berry a déclaré qu'elle niroit aux spectacles qu'au bout de six mois de la mort du roi. Madame s'éloit déjà expliquée là-dessus , il y a quelques jours, et madame la duchesse de Berry a suivi son exemple. — Madame eut nouvelle que madame la duchesse de Lorraine , sa fille, étoit accouchée d'un enfant mort, et ce qui fait d'autant plus craindre pour la mère c'est qu'elle étoit tout à fait au bout de son terme. — Madame de Louvois, qui reçut hier tout ses sacrements, a perdu toute connoissance, et on ne croit pas qu'elle passe la nuit.

(1) Hardoiiin Fortin de la Hoguette.

* On a vu en son lieu quel étoit cet archevêque de Sens, à propos de son digne refus de l'Ordre. Ce fût un vrai évéque , un vrai homme d'honneur et une vraie perte pour l'Église et même pour l'État ; elle eut été plus grande encore sans ses longues infirmités, qui à la fln ne lui avoient pas laissé en tout temps la pleine disposition de sa tête.

Lundi 2, à Vincennes. — Les conseils de régence se tiendront présentement aux Tuileries, dans l'appartement du roi, hormis les mercredis matin que M. le duc d'Orléans les viendra tenir ici. C'étoit une assez grande fatigue pour tous les conseillers de ces conseils de venir ici quatre fois la semaine, — Madame de Louvois mourut à Paris., à deux heures du matin, fort regrettée et surtout des pauvres, à qui elle faisoit de très-grandes charités. Elle avoit soixante-neuf ans, s' étoit retirée de la cour il y a longtemps, et pendant qu'elle y avoit été, et durant la grande faveur de M. de Louvois, elle avoit toujours trouvé le secret de se faire aimer de tout le monde et même de ceux qui n'aimoient pas son mari*. — A l'assemblée du Prima mensis de la Sorbonne, il s'est passé beaucoup de choses dont on croit que le pape ne sera pas content ; ils ont déclaré à la pluralité des voix, et des voix en grand nombre, qu'ils n'avoient jamais eu intention de recevoir la bulle Unigenilus, et que ce qu'ils avoient fait en celan'étoit que pour obéir au feu roi.

* Madame de Louvois fut une perte pour sa famille, pour ses amis, pour les pauvres , et fut un exemple singulier de ce que peut une conduite sage et digne union conduite par le seul bon sens. C'étoit ime grande héritière d'une race dont l'illustration ne passoit pas le maréchal de Souvré , père de son grand-père ; mais ce maréchal fut illustre et eut des enfants qui le furent aussi, et qui tous ensemble mirent le nom de Souvré sur un pied dans le monde qui n'auroit pas gagné en approfondissant, et qui eut sa source dans le mérite, l'esprit, la faveur et les grands emplois de ce maréchal, qu'il couronna par celui de gouverneur de la personne de Louis XIII , et de premier gentilhomme de sa chambre , laquelle passa à son fils avec le gouvernement de Tou- Taine et de Fontainebleau, et tous deux furent chevaliers de l'Ordre. Un autre des fils du maréchal figura extrêmement [comme] grand prieur de France et en beaucoup d'emplois au dedans et au dehors. Le maréchal

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(le Souvré eut deux filles, qui y coutribuereut pour le moins autant ; Madame de'Lausac, gouvcruaute du feu roi, et qui de mère en fille eu[a transmis la charge jusqu'à la duchesse de Tallard, qui l'exerce aujourd'hui, et madame de Sablé, si connue par son esprit et par la considération extrême qu'elle sut s'acquérir et maintenir toute sa vie. Leur Irère avoit épousé la sœur du premier maréchal de Yilleroy, dont il ne lui resta de cinq enfants qu'un seul fils, mort même avant lui et qui , d'une Barentin , ne laissa qu'une fille unique, qui même naquit posthume et qui perdit tous ses proches avant l'âge nubile, hors le maréchal de Villeroy, frère de sa grand'mère , qui fut son tuteur. C'étoit im homme avisé, qui ne fit pas pour rien une grande fortune, et qui se donna autant de peine à la maintenir qu'il en avoit pris à la faire. De tant de gens qui le courtisoient pour parvenir au mariage de cette nièce si riche dont il disposoit seul, il préféra IM. de Louvois, au scandale de toute la France ; mais M. le Tellier, son père, étoit lors au plus haut point de sa faveur et au plus florissant état de son ministère ; le maréchal se voulut concilier de tels amis par un service si au delà de leur portée, surtout alors, et compta pour rien tout ce qui se diroit du sacrifice qu'il se fit à soi-même de sa nièce. Elle avoit la plus grande mine du monde et la plus grande et la plus belle taille, même de la beauté, peu d'esprit^ mais un sens qui demeura étouffé pendant son mariage, quoiqu'il ne puisse rien ajouter à la considération de M. de Louvois pour elle et pour tout ce qui lui appartenoit. A la mort de ce ministre, au lieu de tomber, elle se releva , et sut s'attirer une considération personnelle qui , de sa famille où elle régna , passa à la cour et à la ville où elle se renferma et sut tenir une grande maison sans sortir des bornes de son état et de son veuvage, y rassembler sa nombreuse famille et ses amis, et passer sa vie dans les bonnes oeu^Tes sans enseigne et sans embarras. Il est immense ce qu'elle donnoit d'aumônes et combien noblement et ordonnement elle les distribuoit. A la cour, une ou deux fois l'an, une nuit, et accompagnée de toute sa famille ; c'étoit une nouvelle que son arrivée. Le roi lui faisoit toujours accueil et toute la cour à son exemple. Du reste, presque point de visites. Tout l'été à sa belle maison de Croisy, avec bonne compagnie, mais décente, de son âge, et trayée ; en un mot une vie si convenable et si décente qu'elle ne s'est jamais en rien démentie, et que sa mort, qui fut une grande perte pour sa famille, en parut une au public. Avec elle finit la maison deSouvTé.

Mardi 3, à Vlncennes. — M. le duc d'Orléans tint le conseil de régence aux Tuileries, dans l'appartement préparé pour le roi ; on ne sait pas encore quand S. M. ira l'occuper, et les médecins s'assembleront jeudi à Paris pour

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donner leur avis là-dessus. — M. le nonce s'est fort plaint à M. le duc dOrléansdecequi se passa hier à la Sorbonne; M. le duc d'Orléans Ta fort assuré que cela s'étoit fait sans sa participation. M. le nonce a dépêché un courrier au pape, et on craint que cela n'éloigne fort l'accommodement. — Milord Stairsavoit eu nouvelle qu'il s'étoit passé une action à Preston fort désavantageuse au parti du roi Jacques, qu'on avoit pris dans cette ville trois ou quatre mille hommes attachés à son parti . On a eu la confirmation de ce désavantage ; mais moindre que ne Ta dit milord Stairs. On a nouvelle aussi d'un grand combat entre le duc d'Argyle et le duc de Marr ; on dit qu'il y a eu beaucoup de gens tués de part et d'autre, et que les deux généraux après le combat se sont retirés chacun dans leur camp.

Mercredi h-, à Vincennes. M. le duc d'Orléans vint ici le matin tenir le conseil de régence , et retourna dîner à Paris. — M. le comte d'Évreux se loue fort d'un règlement qu'a fait M. le duc d'Orléans sur des mémoires qu'il lui avoit présentés, il y a deux mois, par rapport à sa charge de colonel général de la cavalerie, mais nous n'en savons point encore le détail. — M. Rouillé marie son fds aine à mademoiselle le Féron, qui aura 3 ou 400,000 francs de bien ; il auroit peut-être trouvé des partis plus avantageux pour son fils en la place où il est, mais c'est un homme fort sage et qui ne songe point à profiter des conjonctures présentes. — On examina encore des propositions nouvelles sur l'affaire des billets de la caisse des emprunts, mais on croit qu'on s'en tiendra à ce qui a été fait là-dessus. — On mande de Pétersbourg que la belle-fille du czar étoit morte en accouchant ; elle étoit sœur de l'impératrice*. La femme du czar est accouchée aussi; mais elle se porte bien.

* Cette princesse, que la vanité d'un petit prince sacrifia aux barbares et que l'intérêt de l'empereur, qui se les vouloit entièrement acquérir, y précipita , méritoit un meilleur sort par sa figure , son esprit

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et sa vertu. Elle fut toujours malheureuse avec le plus Russe de tous les Russes, et ne reçut de douceur et de protection que du czar, son beaupère. Elle mourut d'un coup de pied que son mari lui donna dans le ventre étant grosse , qui a bien montré depuis quel il étoit et qu'il a chèrement payé par la fin la plus tragique.

Jeudi 5, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans donna des audiences jusqu'à midi et puis allajouer à la paume pour se dissiper un peu; il va assez souvent à l'Opéra, dans sa petite loge , mais il y travaille presque toujours, et voit fort peu le spectacle. — La Sorbonne s'assembla et confirma tout ce qu'elle avoit fait lundi dernier , ce qui redouble fort les plaintes qu'a déjà faitesM. le nonce. — On ne sait encore rien de bien certain sur le roi Jacques ni sur le duc d'Ormond; on croit qu'ils ne sont à la voile que du 27 et qu'ils débarqueront en des endroits différents. On parle très-différemment du combat donné en Ecosse entre les troupes du duc d'Argyle et celles du duc deMarr. — Le baron Sparre , ambassadeur de Suède, a eu nouvelle que le roi son maître , qui , après la prise de Rugen s'étoit retiré dans Stralsund , s'étoit embarqué sur un petit bâtiment pour repasser en Suède et que les troupes qu'il avoit dans la petite île de Ruden s'étoient embarquées aussi pour s'y retirer.

Vendredi 6, à Vincennes. Les médecins assemblés à Paris pour donner leur avis sur le dessein qu'on a de mener le roi aux Tuileries le plus tôt qu'il se pourra sans hasarder sa santé, ont écrit que la petite vérole étoit moins fréquente et moins dangereuse que le mois passé, mais qu'il y en avoit encore plus à Paris qu'il n'y en a d'ordinaire en cette saison, et sur leur avis on a pris le parti de faire demeurer le roi ici encore quelques semaines. — On va établir quatre bureaux où on portera tous les billets et on examinera avec soin ceux qui peuvent avoir été agiotes, et on fera les retranchements proportionnés à l'agiotage ; on a changé quelque petite chose de ce qui avoit été réglé samedi, et la déclaration paroitra incessamment. —

258 JOURINALDEDAINGEAU.

Le chevalier de Roye , capitaine des gardes de madame la duchesse de Berry , épouse mademoiselle Pronde , à qui on donne 200,000 écus en mariage; on prétend même qu'on lui donne quelque chose de plus, qui ne paroi tra point dans le contrat.

Samedi"!, à Vincennes. — M. le ducd'Orléans tintl'aprèsdinée conseil de régence aux Tuileries, où l'on approuva tout ce qui fut réglé hier au conseil de finances. — Il arriva un courrier du maréchal de Château-Renaud, qui mande que les États de Bretagne ont accordé le don gratuit de trois raillions et quatre millions pour le dixième, comme il y a deux ans aux derniers États. — On mande de Nancy que madame de Lorraine est considérablement mieux de sa couche. Le prince Camille y est mort; il étoit fils de M. le Grand, fort infirme depuis longtemps et fort aimé ici et en Lorraine. Il avoit une pension de M. de Lorraine de 2i,000 francs ; il en avoit une en France sur l'archevêché d'Auch de 8,000 livres, et le feu roi lui avoit fait un don sur les litières qui valoit bien autant*. — L'électeur de Trêves, frère de M. de Lorraine, qui étoit à Vienne prêt à revenir à Nancy, est tombé malade de la petite vérole ; le prince François son frère en est mort cette année.

* Le prince Camille étoit un homme triste , sombre , extrêmement glorieux, qui aimoit fort le vin et la table , mais sans agrément, même en buvant; très-bien fait et très-adroit à tous les exercices. Las de sa pauvreté , plus encore du joug domestique à son âge et d'un service militaire qui ne le menoit à rien, solitaire au milieu du monde par son goCit pour le particulier, il trouva moyen de s'accrocher en Lorraine et d'y avoir la première charge de cette petite cour, avec une subsistance très-abondante. L'ennui l'y suivit comme ailleurs, et bientôt M. de Vaudemont lui tomba comme une bombe avec cette préséance que RL de Lorraine lui accorda à sa cour après ses enfants et ses frères. Camille s'absenta toujours pendautles séjours de Vaudemont, et ce dégoût lui rendit son état fort triste. Il ne fut point marié, et ne fut regretté de personne , pas même de sa famille. Ce qu'il avoit d'esprit étoit tourné au sérieux, et les Guises en eussent su tirer parti s'il avoit vécu de leur temps.

DÉCEMBRE i713. 259

Dimanche 8y à Vincennes. — M. le duc d'Orléans tint le matin conseil de régence, où le maréchal de Villars entra' par extraordinaire. — 31. de Gontaut, fils aîné de M. de Biron , épouse mademoiselle de Gramont, fille ainée du duc de Guiche, qui est fort bien faite et fort bien élevée, à qui on donne 200,000 francs ; on a envoyé un courrier à M. de Gontaut pour le faire revenir de Saintes, où il étoit par ordre, — On commence à voir le traité de la Barrière, dont les principaux articles sont que les provinces des Pays-Bas, telles que le feu roi Charles II les a possédées, avec ce qui a été cédé par la France, seront possédées par l'Empereur et la maison d'Autriche en toute souveraineté ; les États Généraux auront garnison de leurs propres troupes dans Namur, Tournay, Menin , Varneton , le fort de la Kenoque , Ypres et Furnes , et tireront 500,000 éciis du pays pour l'entretien de leurs garnisons. Ils auront en propriété dans la Haute-Gueldre la ville de Venlo et Stevenswert ; on rasera dans trois mois les fortifications de la citadelle de Liège et du château de Huy aux dépens du pays de Liège.

Lundi 9, à Vincennes. — Le chevalier de Caylus est revenu d'Espagne, et s'est mis dans la Conciergerie pour se justifier de son prétendu duel avec le chevalier d'Auvergne, depuis lequel il a toujours été exilé et a servi avec beaucoup de réputation en Espagne, où il est lieutenant général ; et dès qu'il sera sorti de la Conciergerie, où il compte de n'être que trois jours, il retournera en ce pays-là, où 1^ roi d'Espagne lui a donné le commandement en Estramadure qu'avoit le marquis de Bay, capitaine général, qui vient de mourir. — Le marquis d'Harcourt épouse la fille ainée du duc de Villeroy, qui étoit élevée au Calvaire auprès de sa tante, qui en étoit supérieure et qui vient de mourir ; elle a déjà près de 500,000 francs de bien échu; on ne dit point les conditions du mariage, parce qu'il n'y arien de signé. — Les chefs des quatre bureaux qu'on établit dans le Louvre pour l'exa-

men des billets sont : M. de Caumartin pour les billets de la caisse des emprunts, M. Amelot pour ceux de la marine, M. de la Houssaye pour l'extraordinaire des guerres et l'artillerie, et M. des Forts pour les ordonnances et assignations.

Mardi 10 , à Vincennes. — M. le duc d'Orléans tint l'après-dinée le conseil de régence aux Tuileries. — On a scellé la déclaration pour les billets, et elle doit être enregistrée demain au parlement, après quoi elle sera rendue publique. — Le bureau de M. de Caumartin sera composé de MM. Rouillé du Coudray etFagon, conseillers d'État, de MM. le Fèvre d'Ormesson et Fieubet, maîtres des requêtes. Le bureau pour les billets de la marine sera composé de MM. Amelot, conseiller d'État, Ferrant et Amelot de Chaillou, maîtres des requêtes, Dodun , président des enquêtes , Champigny, chef d'escadre , Vauvré , intendant de la marine , et Cartigny, commissaire ordonnateur. Le bureau pour l'extraordinaire des guerres et de l'artillerie sera composé de MM. de la Houssaye , conseiller d'État, de Saint-Contest , le Blanc, d'Herbigny et Gilbert de Voisins, maîtres des requêtes. Pour les ordonnances et assignations MM. des Forts, conseiller d'État, Roujault, Landivisiau, Gaumont et Baudry, maîtres des requêtes. Ces messieurs les commissaires s'assembleront au Louvre tous les jours de la semaine, depuis huit heures du matin jusqu'à trois heures après midi.

Mercredi 11, à Vincennes. — Le roi eut le matin une assez grande fonte, à quoi il est sujet; il n'en avoit pas eu depuis qu'il est ici, mais le soir il s'en trouva délivré, et cela lui dure d'ordinaire fort peu. — M. le duc d'Orléans vint ici le matin tenir le conseil de régence, et assista à la harangue que firent au roi les députés des États de Bourgogne ; M. l'évêque d'Autun portoit la parole. Il assista aussi à la réception que le roi fit des députés du parlement de Normandie, dont le premier président de ce parlement étoit ; ils furent présentés au roi par M de

Luxembourg, gouverneur de Normandie. — Mimeur, qu'on parle d'envoyer ambassadeur à Constantinople;, a obtenu une petite grâce dont il n'y avoit point d'exemple : il avoit eu commission de mestre de camp étant officier de gendarmerie ; depuis ce temps-là il a été brigadier et maréchal de camp , et on lui a permis de vendre sa commission de mestre de camp, et il l'a vendue 16,000 francs à un lieutenant-colonel de cavalerie que je ne connois point et dont on dit beaucoup de bien.

Jeudi 12, à Vincennes» — Le roi se porte fort bien ; son incommodité d'hier matin n'a eu aucune suite. Dieu merci. — Le chevalier de Caylus, beau-frère de madame deCaylus, sortit de la Conciergerie, où il s'étoit mis lundi, et en sortit pleinement justifié du prétendu duel dont il étoit accusé; il se dispose à retourner en Espagne. — La déclaration pour les billets fut portée au parlement par le procureur général , y fut enregistrée ; mais le premier président avant qu'on allât aux opinions sortit de la chambre. Il paroît qu'il croit avoir sujet de se plaindre du procureur général dans cette occasion-là; je ne sais point assez les raisons de part et d'autre pour en parler, car onles conte différemment. Plusieurs gros marchands de Paris font de grandes instances auprès de M. le duc d'Orléans pour qu'il veuille bien rehausser les espèces ; ils prétendent que c'est un moyen pour faire rentrer l'argent dans le royaume , mais il y a encore plus de gens d'un autre avis, et M. le duc d'Orléans veut qu'on ne touche plus à la monnoie.

Vendredi 13 , à Vincennes. — La déclaration pour les billets est publiée, et les différents bureaux où l'on doit examiner ces billets s'assemblent déjà chez ceux qui sont à la tête de ces bureaux. — L'abbesse de Panthemont est morte ; elle avoit quatre-vingts ans passés et étoit sœur du feu maréchal de Tourville. Cette al^baye est fort demandée, parce qu'elle est dans Paris, mais elle est d'un fort petit revenu. — Le comte de Rieux, qui a présidé un

262 JOURNAL DE DAKGEAU.

jour cette année aux États de Bretagne et dont les États ont été fort contents , vient ici leur député pour faire quelque représentation à M. le régent. — Il est venu à la reine d'Angleterre, à Saint-Germain, des nouvelles d'Ecosse qui sont fort favorables au roi Jacques ; ces nouvelles sont que le duc Marr avoit eu tout l'avantage qu'il pouvoit désirer dans le combat contre le duc d'Argyle et qu'il avoit beaucoup de prisonniers ; mais les gazettes de Hollande en parlent fort différemment.

Samedi Ik , à Vincennes. — Il y eut conseil de régence l'après-dinée aux Tuileries. — Il arriva un courrier de M. de Lorraine par lequel on apprit la mort de l'électeur de Trêves son frère ; la petite vérole le prit à Vienne, dans le temps qu'il se préparoit à en partir pour revenir dans son électoral, et on le croyoit hors de danger la veille de sa mort. Il avoit, outre l'archevêché de Trêves, l'évêché d'Osnabruk ; il avoit le grand prieuré de Malte en Castille et des abbayes en Sicile; ces abbayes sont confisquées. Madame de Lorraine mande à Madame que M. de Lorraine est fort frappé de cette mort etd' avoir vu mourir en six mois de temps ses deux frères de cette maladie-là, lui qui ne l'a jamais eue. — Durant la guerre il y avoit cent quatre-vingts commissaires des guerres, qui avoient au moins chacun 1,000 écus d'appointements, et M. le chancelier depuis la paix, pendant qu'il étoit ministre de la guerre, en avoit retranché quatre-vingts ; on vient encore d'en réformer quarante , il n'en reste plus que soixante.

Dimanche 15, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans tint le matin conseil de régence aux Tuileries, et il y eut au Louvre conseil de guerre le matin et l'après-dinée, où l'on acheva de régler la paye des officiers réformés, qui sera fort diminuée ; on compte que cela épargnera plus de deux millions au roi. Ces officiers auront permission de demeurer chez eux, mais ceux qui voudront aller aux régiments où ils sont incorporés , y auront leur logement

DÉCEMBRE 171o. 263

comme les officiers en pied. On parle de donner aux uns et aux autres des lettres d'État pour trois ans^ s'ils en ont besoin. — Il y eut une assemblée de tous les pairs chez M. l'évêque de Laon, leur doyen , car l'archevêque de Reims n'est pas à Paris; cette assemblée est à l'occasion de la réception qui se devoit faire au parlement de M. le duc de Valentinois, et ils prétendent que le parlement leur doit faire des honneurs que le parlement ne prétend pas devoir leur faire, et M, le duc d'Orléans a rerais la réception du duc de Valentinois jusqu'à ce que cette affaire soit accommodée.

Lundi IQ, à Vincennes. — On mande de Rome que le pape a eu quelques accès de fièvre , dont il est quitte ; le courrier que le nonce lui a envoyé sur les délibérations delà Sorbonne ne partit point le mardi, comme on l'avoit dit ; il ne partit que le dimanche après : ainsi tout ce qu'il peut avoir fait , c'est d'être arrivé présentement à Rome. — Le marquis d'Harcourt qui avoit un régiment royal de cavalerie l'a vendu à M. de Rretonvilliers 40,000 écus et 2,000 livres de pot-de-vin. — Le marquis de Miraval *, ambassadeur d'Espagne en Hollande, est arrivé ici; le roi son maître le fait revenir en Espagne pour lui donner la charge de gouverneur du conseil de Castille, qui a les mêmes honneurs que le président, et il n'y a point eu de président depuis le comte d'Oropesa. Il dit qu'à la Haye on assure que M. de Lorraine aura le gouvernement des Pays-Ras, mais à Vienne on est persuadé que l'empereur l'a destiné au prince Eugène.

* Ce marquis de Miraval étoitun gentilhomme particulier qui avoit ce litre de Castille et qui étoit lié avec tout ce qui avoit été attaché à la maison d'Autriche et à la personne de l'archiduc. Il s'attacha depuis à ce qui s'appeloit la cabale italienne, que la reine favorisoit, dans la haine qu'elle avoit conçue des Espagnols et qu'elle s'étoit attirée d'eux. Ce fut par cette voie que Miraval se remit en selle et obtint l'ambassade de Hollande , puis la place de gouverneur du conseil de Castille , la première de la monarchie. Il étoit dans cette place à l'abdication du roi, à laquelle lui et ses anciens amis autrichiens contribuèrent de tout

leur pouvoir pour écarter la France et revenir à leurs maximes et à leurs étiquettes. La reine, qui l'avoit ainsi cruellementtrompé, le fit chasser dès que Philippe V eut repris la couronne après la mort du roi son fils , et Miraval est mort longtemps après, dans l'obscurité et la disgrâce. Cétoitun homme qui n'étoit pas sans esprit et sans politesse, avec de l'insinuation et de l'art, grand travailleur et honnête homme, à son entêtement près, dont il ne put jamais revenir.

Mardi 17, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans tint le conseil de régence aux Tuileries. On y approuva ce qui avoit été proposé au conseil de marine de remplir les deux places de chef d'escadre des galères en y nommant le commandeur de Sigueran et le chevalier de Roannès. — M. de Gontaut arriva le matin à Paris. Son éloignement de la cour a duré trois mois, et on l'a fait revenir pour épouser mademoiselle de Gramont. C'est un mariage fort bon pour l'un et pour l'autre, et fort approuvé. La noce se fera dans quinze jours chez le cardinal de Noailles, grand-oncle de la demoiselle. — 11 s'élève encore une source de divisions entre M. le Duc et MM. le duc du Maine et le comte de Toulouse à l'occasion de la première réception de duc qui se fera au parlement. M. le Duc prétend, quand le roi et M. le duc d'Orléans ne seront pas au parlement, et qu'ainsi il se trouvera à la tête des princes du sang, il prétend, dis-je, que M. le duc du Maine et M. lecomtede Toulouse ne doivent point passer par le parquet. M, le duc d'Orléans travaille à réconcilier encore davantage les esprits et empêcher tout ce qui pourroit brouiller ces princes-là.

Mercredi 18, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans vint ici le matin tenir le conseil de régence, et retourna diner à Paris. — Le duc de la Feuillade fut nommé ambassadeur à Rome; il avoit été brouillé, il y a quelques années , avec M. le duc d'Orléans , mais on l'a raccommodé avec lui , et ce prince songe à lui faire des grâces considérables pour lui aider à soutenir la dépense de cette ambassade, qui est grande *. — Le bruit qui avoit

DECEMBRE I7lo. 2G5

couru que le roi de Suède étoit sorti de Stralsund et s'étoit embarqué sur un petit bâtiment pour retourner en Suède est faux; il est encore dans Stralsund, et par toutes les nouvelles qu'on reçoit d'Allemagne on apprend que la contrescarpe est prise. — Le duc de Mazarin a présenté sa requête à M. le duc d'Orléans pour le grand bailliage de Haguenau , et M. le duc d'Orléans fait examiner cette affaire pour savoir si c'est au parlement ou au conseil de la régence à la juger, — Madame la duchesse deBerry, qui avoit envie d'avoir une maison auprès de Paris, achète la Planchette, auprès du pont de Neuilly, qui étoit la maison de la maréchale de Créquy.

* Faut-il le dire, le défaut de M. le duc d'Odéans fut la foiblesse , et la foiblesse poussée au dernier point, qui gâta tout ; toute sa vie le témoigne par les faits, et on éprouva sans cesse tout ce qu'elle put sur lui dans toutes sortes de formes. Canillac, qui en abusa plus qu'aucun, et dont il ne se déprit enfin que trop tard pour toujours , étoit ami de la Feuillade, d'esprit, de société, de vanité et de débauche , et l'orgueil joint à l'amitié lui fit entreprendre de le raccommoder avec M. le duc d'Orléans, qu'il avoit si longuement et en tant de manières offensé. Avec toute sa vanité , sa philosophie , son épicurienne morale et toute sa fausseté, la Feuillade, qui n'avoit pas deviné la puissance future de M. le duc d'Orléans , se désespéroit en soi-même de la situation qu'il s'étoit creusée avec lui, et ne savoit par où en sortir, quand ce protecteur entreprit de rendre la vie à son ambition. Il connoissoit à fond le prince à qui il avoit affaire, et ie piqua de peur, d'intérêt et d'honneur, tellement que le régent, qui ne s'étoit montré inexorable sur le comte de Roucy que parce que ce n'étoit pas un homme , reçut presque comme un service l'occasion qui lui fut présentée par Canillac de regagner la Feuillade, duquel on lui fit aisément accroire, par l'étoffe qu'il y connoissoit, qu'il y avoit à craindre et à espérer de lui. L'occasion du marché du gouvernement du Dauphiné fut donc habilement saisie , et par elle d'être pluie de bienfaits qui indisposèrent étrangement le monde, instruit de ce que la Feuillade méritoit du régent et qui retira de la Feuillade tous ses amis avec qui il frondoit et moralisoit sans cesse, qui étoient tous gens peu amis du gouvernement et qui ne se crurent plus en sûreté sur rien avec un homme à transitions si subites et si entières. On verra dans la suite quelle fut la conduite et l'ingratitude de la Feuillade et la catastrophe des deux amis.

Jeudi 19, à Vinceiines. — La grande gelée fait croire que le roi ira bientôt à Paris, et l'on dit que ce sera de lundi en huit jours. — On donne à M. de la Feuillade un brevet de 350,000 francs sur son gouvernement de Dauphiné, et outre cela 10,000 francs par an d'augmentation sur ses appointements, qui seront payés par la principauté d'Orange, qui payoit la même somme de 10,000 livres au roi Guillaume. — M. de Beaucour, qui avoit fait le marché du régiment de Caylus-dragons à 40,000 écus, demande quelques petites diminutions sur ce prix, et M. le duc de Noailles a bien voulu se charger déterminer cette petite affaire. — Il étoit venu des nouvelles par la Hollande que le roi Jacques étoit arrivé le 4 de ce mois à Dundee en Ecosse, et ces nouvelles étoient conformes pour la date de son arrivée aux lettres qu'on avoit reçues du gouverneur et du connétable de Saint-Malo, qui mandoient que le capitaine du vaisseau qui avoit porté le roi Jacques en Ecosse étoit revenu, et qu'il assuroit l'avoir mené en Ecosse et qu'il y étoit arrivé le i; mais il ne disoit point en quel lieu il avoit débarqué. On doute fort de ces nouvelles, parce que la reine d'Angleterre ni M. le duc d'Orléans n'en ont reçu aucun avis, et qu'il est presque impossible que le roi Jacques, qui n'étoit embarqué que du 27, put être arrivé en Ecosse le 4.

Vendredi 20, à Vincennes. — Le roi se porte fort bien, et on le mènera de lundi en huit jours à Paris. — L'évêquede Saintes (1) se démet de son évèché, où il se trouvoit accablé d'affaires , parce qu'il y a beaucoup de nouveaux convertis ; il lui est venu une grande succession par la mort de M. du Buisson, intendant des finances ; ils sont cinq héritiers, qui ont eu chacun au moins 35,000 livres de rente. — 11 se répand des bruits, qu'on croit très-bien fondés, que M. Desmaretz s'en va pour quelque temps à Maillebois ; M. le duc d'Orléans n'est point mécontent de

(1) Henri Augustin le Pilleur.

DECEMBRE l/lo. 267

lui, mais il lui a pourtant conseillé de s'éloig-ner pour quelque temps , parce qu'il y a beaucoup de gens qui lui rendent de mauvais offices et qui veulent persuader que sa présence à Paris nuit aux affaires du roi *. — Quelques évéques de ceux qui ne sont point dans le parti du cardinal de Noailles ont projeté d'écrire une lettre à M. le duc d'Orléans pour le supplier d'écrire au pape pour lui demander quelques explications sur la bulle Unigenitus ou son consentement pour un concile national*.

* 31. de Noailles vouloit avoir ses coudées franches et point du tout être éclairé ; Desmaretz le tenoit de court dans Paris. Non content de s'être défait de Bercy par l'exil, il se voulut aussi défaire de son beaupère et mener M. le duc d'Orléans par degrés à des rudesses qui n'étoient pas dans son génie et où le duc n'auroit pu réussir tout d'un coup. Il réussit ainsi peu à peu, et l'ordre s'alloit expédier, quand Desluaretz , qui eu avoit eu le vent et qui avoit utilement tenté toutes les voies , désespéra encore plus de la réponse qu'il eut du régeut. Outré de se voir chasser, il se prit à un fer rouge, et fit conjurer Saint-Simon de lui pardonner, puisqu'il s'étoit bien vengé, et de le protéger pour lui parer l'exil. Louville,ami intime de Saint-Simon et dont la femme étoit fille du frère de madame Desmaretz, se chargea de la commission, et y réussit. Peut-être que Saint-Simon en pardonnant à Desmaretz, en obligeant Louville, ne fut pas fâché de donner un dépit à Noailles ; il parla dès le lendemain à M. le duc d'Orléans; il obtint que Desmaretz ne seroit point exilé, et permission encore, pour mieux assurer la chose, que celui-ci l'en allât remercier. Jamais deux hommes ne furent plus mortifiés et plus aises que Noailles et Desmaretz, avec qui Saint-Simon se raccommoda.

Samedi 21, à Vincennes. — M. le duc d'Orléans tint le conseil de régence ; il a fait faire des compliments à madame d'Argenton, qu'il n'a pas voulu voir depuis qu'il est à Paris. Il a cru lui devoir faire ces honnêtetés sur ce qu'elle s'étoit enfermée avec le chevalier d'Orléans, son fils, qui a la petite vérole, et elle a eu le malheur de la prendre en le gardant, dont elle est même assez dangereusement malade. — On a commencé ces jours-ci à porter beaucoup de billets aux quatre bureaux qui sont

établis clans le Louvre, et Ton croit présentement que Texamen de ces billets,, par le bon ordre qu'on y apporte, se fera plus promptement qu'on ne lecroyoit d'abord. — Le marquis de Maubourg-, brigadier d'infanterie, qui avoit épousé en premières noces la fille du marquis de La Vieuville de son premier lit , se remarie avec la fille aînée du maréchal de Bezons, à qui on donne 100,000 francs et quelques années de nourriture. Il a un régiment d'infanterie, qu'on lui a permis de vendre, et il conservera les appointements de colonel réformé.

Dimanche 22, à Vincemies. — Il y eut le matin conseil de régence, et il n'y en aura plus qu'après les fêtes; on donne toute la semaine à la dévotion. — On ne doute plus que la monnoie ne soit rehaussée , quoique M. le duc d'Orléans et tout le conseil même aient eu beaucoup de peine à s'y résoudre, en prévoyant bien les inconvénients; mais les six corps des marchands et tous les négociants en ont si vivement et si fortement représenté la nécessité dans le temps présent, que M. le duc d'Orléans et tout le conseil est revenu à leur avis : les louis d'or seront remis à seize francs et les écus à quatre; on croit même que dans six semaines on en augmentera encore le prix. — Il est sûr que M. Desmaretz doit aller dans peu de jours à Maillebois, et M. le duc d'Orléans veut bien lui accorder une audience avant son départ. — La noce de M. de Bonnac avec mademoiselle de Biron se fit chez M. de Lauzun, grand-oncle de la mariée ; elle fut fort nombreuse et fort magnifique. Les mariés allèrent coucher chez M. de Bonrepaux, oncle de M. de Bonnac, où ils demeureront.

Lundi 23, à Vincennes. — On publia l'arrêt pour l'augmentation des monnoies, et à la fin de janvier les louis d'or vaudront vingt francs, les écus à cent sols et toutes les autres espèces à proportion. L'augmentation de quatorze à seize est tout au profit des particuliers qui ont de l'argent, et l'augmentation de seize à vingt pour les louis

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d'or et à proportion pour les autres espèces, est toute au profit du roi. Les particuliers à la fin de janvier seront obligés de porter leur argent à laMonnoie, où l'on y mettra une marque nouvelle, — Mademoiselle de Chartres, que l'on parloit de marier, persiste à vouloir être religieuse. — Milord Stairs répand des nouvelles qui seroient bien mauvaises pour le roi Jacques ; il prétend que le duc de Marr, dontpresque toutes les troupes, à ce qu'il dit, ont déserté , demande à faire son accommodement, et notre envoyé à Londres mande que ce bruit-là y est fort répandu. On ne sait rien du tout sur le débarquement du roi Jacques, ni même rien de sûr sur son embarquement ; on ne sait rien non plus du duc d'Ormond.

Mardl2ï, veille de Noël, à Vincennes. — Madame la duchesse de Berry entendit la messe de minuit à Saint-Sulpice, sa paroisse , et M. le duc d'Orléans les entendit aux PP. de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré, où feu Monsieur les entendoit toujours. — Il s'élève une espèce de troisième parti parmi MM. les évèques; il y en a déjà treize qui ont signé une lettre à M. le duc d'Orléans, dans laquelle ils supplient S. A. R. d'écrire une lettre au pape pour lui demander quelques explications sur la bulle Unigenitus ou un concile, et ces treize évêques comptent qu'il y en a plus de quarante qui se joindront à eux. Parmi ces évèques-là il n'y en a point qui n'aient reçu la Constitution; ainsi ils ne sont point dans le parti du cardinal de Noailles, mais cela les en rapproche. — Le mariage du marquis de Castries le fils dont on parle depuis longtemps est entièrement résolu; ils en reçoivent les compliments. 11 épouse mademoiselle d'Olainville, qui a 6 ou 700,000 francs de bien déjà échu et aura encore 100,000 écus; elle est parfaitement belle, et il en est fort amoureux.

Mercredi 25, à Vincennes. — Le roi partira d'ici lundi après son diner pour venir demeurer à Paris aux Tuileries, où tout est prêt pour le recevoir. — Madame la du-

chesse de Berry alla le matin à sa paroisse et l'aprèsdinée aux petites Carmélites. Madame et M. le duc d'Orléans assistèrent à toutes les dévotions de la journée à Saint-Eustache , leur paroisse. — On voit une lettre écrite au pape pour l'animer contre les évêques qui n'ont pas reçu la Constitution et contre la Sorbonne. Je n'ai point vu cette lettre , mais on m'a dit qu'elle est trop forte. — Madame la duchesse d'Orléans est toujours fort incommodée de sa grossesse. — M. Desmaretz doit avoir une audience de M. le duc d'Orléans avant que de partir pour Maillebois , et il ne paroit pas qu'on le presse de partir. — On a nouvelle qu'il est entré un secours de vivres, d'hommes et d'argent dans Stralsund, où le roi de Suède se défend si bien qu'on croit que la place ne sera pas si tôt prise ; les assiégeants souffrent beaucoup de la rigueur de la saison.

Jeudi 26, à Vincennes. — On va travailler à la distribution des bénéfices. M. le duc d'Orléans donnera pour cela des audiences vendredi, samedi et dimanche à M. le cardinal de Noailles , avec qui seul il travaille sur cette affaire. — M. le duc d'Orléans a dit ce matin qu'il ne savoit sûrement que d'aujourd'hui où estle roi Jacques, et il en gardera le secret ; les nouvelles ne sont pas bonnes pour son parti en Ecosse, si on en croit milord Stairs, mais les nouvelles qu'il débite sont suspectes. — Le bruit qui avoit couru que M. et madame de Lorraine alloient à V^ienne est entièrement faux. — La noce de M. le chevalier de Roye se fera dimanche chez M. Pronde, père de la mariée; il quittera le nom de chevalier de Roye , pour prendre celui de marquis de la Rochefoucauld. On croit que sa femme aura la place de dame du palais de madame de Berry, qui sera vacante par la maladie de la comtesse de Brancas, qui n'est pas en état de venir à Paris de tout l'hiver.

Vendredi 27, à Vincennes. — Le cardinal de Noailles travailla le matin avec M. le duc d'Orléans, et on dit qu'il

n'y a rien de réglé encore que l'évêché de Saintes, qu'on donne à l'abbé de Beaumont. Il est neveu du feu archevêque de Cambray, et vient d'être élu unanimement grand doyen de cet archevêché. — M. deBelle-Isle a été aux États de Bretagne sans avoir pu rien obtenir sur les 400,000 francs qu'on lui a voit accordés à prendre sur cette province ; il en est revenu, et depuis son retour M. le duc d'Orléans a encore donné de nouveaux ordres pour le faire payer de cette somme; il croit que présentement il n'y aura plus de difficultés , et il y a envoyé son frère pour solliciter. — H y a encore quelques évêques qui ont signé la lettre qu'on écrit à M. le duc d'Orléans, pour le supplier de demander au pape une explication sur la bulle Unigenitus ou un concile. On assure que déjà vingt évêques ont signé cette lettre, et qu'il y en aura du moins vingt autres qui la signeront.

Samedi 28, à Vincennes. — Le cardinal de Noailles travailla le matin avec M. le duc d'Orléans, et il n'y eut point de conseil de régence l'après-dinée. — Le duc d'Antin, qui n'exerçoit la charge de surintendant que par commission en a le titre présentement , et en cette qualité il prêtera son serment à la chambre des comptes. — Il y a des lettres d'Allemagne qui disent que le roi de Suède est parti de Stralsund , qu'il s'est embarqué sur un petit bâtiment et qu'il est arrivé à un port du pays de Chonen (1) ; mais on a tant dit de fausses nouvelles sur son sujet , qu'on ne sait plus ce qu'il en faut croire. — Les Hollandois se plaignent fort à l'empereur de ce que l'électeur de Cologne a chassé les garnisons de Bonn , dont il ne veut pas faire raser les fortifications, et l'empereur répond qu'il n'est point entré dans le traité par lequel l'électeur de Cologne s'est obhgé à les faire raser. On ne sait point si cela ne retardera pas la ratification du traité de la Barrière.

(1) Scanie, province méridionale de la Suède.

Dimanche 29 , à Vincennes. — Le roi partira d'ici demain sûrement pour aller à Paris , qui sera une grande joie pour toute la ville.' — M. le duc d'Orléans tint le conseil de régence, dans lequel il ne parla point de la distribution des bénéfices , et on croit que si elle eût été réglée il leur en auroit dit quelque chose. — Le marquis de la Rochefoucauld épousa le soir mademoiselle Fronde , et les fiançailles du marquis de Gontaut se firent chez M. le cardinal de Noailles, grand-oncle de mademoiselle de Gramont. — MAe cardinal de Noailles travailla toute Faprèsdlnée avec M. le duc d'Orléans ; mais on ne sait rien encore sur la distribution des bénéfices. — M. le duc d'Orléans a promis aux chevaliers de Malte et aux chevaliers de Saint-Lazare de leur donner quelques pensions. — Les nouvelles ont bien changé sur le roi Jacques ; on prétend savoir sûrement où il s'est embarqué la dernière fois , et on compte qu'il sera bientôt en Ecosse, où il n'est point vrai que le duc de Marr ait fait son accommodement avec le roi Georges.

Lundi 30, à Paris. — Le roi partit de Vincennes après son dîner, et arriva ici avant trois heures. La ville le vint haranguer ; M. Bignon, prévôt des marchands, portoit la parole et fit un très-beau discours. Il y a eu quelques disputes pour les places dans le carrosse du roi ; on dit que M. le duc d'Orléans avoit appelé M. le duc d'Albret, grand chambellan , pour remplir une place à la portière, mais que M. le Premier s'y mit , prétendant que c'étoit son droit. Je ne sais point exactement comme cela s'est passé, ni les raisons de part et d'autre. Le roi étoit dans le fond du carrosse avec M. le duc d'Orléans et madame de Ventadour ; ils étoient trois au devant et un à chaque portière. Ces places étoient remplies par M. du Maine, le prince Charles , les maréchaux de Villeroy et d'Harcourt , et M. le Premier, qui est celui à qui l'on conteste. Il y a eu aussi quelque dispute pour la marche entre les chevau-légers et les gardes du corps. — La noce de M. de

DÉCEMBRE I71u. 273

Gontaut avec mademoiselle de Gramont se fit chez M. le cardinal de Noailles.

* Le feu roi auroit été bien étonné s'il avoit pu voir son successeur entrer en pompe , pour la première fois dans Paris , en troisième dans le fond de son carrosse. Disputes à tout, plus de règles, toutes prétentions , pas même de mémoire de ce qu'on a vu cent fois. Le grand chambellan avoit raison, non pas à l'égard du premier écuyer, mais bien du maréchal de Yilleroy, qui n'avoit que faire là tant que madame de Ventadour étoit en fonction.

Mardi 31 , à Paris. — Le roi se porte fort bien, et témoigne beaucoup de joie de se voir à Paris. Il y eut conseil de régence l'après-dinée. — Les articles du mariage du marquis d'Harcourt avec mademoiselle de Villeroy furent signés. Le maréchal d'Harcourt offroit de céder sa duché à son fils; mais ils ont jugé plus à propos dans les deux familles qu'il ne la cédât pas présentement. Mademoiselle de Villeroy, qui est au Calvaire , en va sortir ; elle demeurera chez madame de Courtenvaux, sa tante , dans la maison qu'avoit madame de Louvois , jusqu'à son mariage, qui se fera dans quinze jours , et puis elle demeurera avec son mari chez la maréchale d'Harcourt. On ne sauroit la mettre en meilleures mains. Elle a déjà 500,000 francs de bien échu, et en aura peut-être encore autant après la mort du maréchal et du duc de Villeroy. — Les nouvelles d'Allemagne donnent lieu de croire que Stralsund est prêt à capituler; il y a même des lettres qui portent que le roi de Suède en est sorti et s'est embarqué pour passer dans le pays de Schonen.

APPENDICE A L'ANNÉE ITlo.

KOTE SUR LE DÉPART DU ROI DE L'ARlMEE EN 1693.

Page 20.

Tous les faits et explications avancés par Saint-Simon, à propos de cette affaire, sont absolument faux. Il est en pleine contradiction avec les documents les plus authentiques, lettres du roi, de ses généraux (1), de Racine . de madame de jMaintenon ; relations officielles ; Journal de Dangeau, etc.

Dans une longue et savante note que M. Th. Lavallée a ajoutée à la lettre de madame de Maintenon, adressée de Dinant , le 12 juin 1693, à la mère INIarie- Constance , maîtresse des novices de Saint-CvT, il aborde la question de savoir si Saint-Simon a dit la vérité et si Louis XIV s'est conduit lâchement , s'il a fait un « acte honteux, » ou si Saint-Simon a calomnié Louis XIV. ^lalheureusement pour Saint-Simon , il résulte de cette enquête que Louis XIV n'est pas un lâche , mais que lui, Saint-Simon , est un calomniateur. Nous citons d'abord le passage de la lettre de madame de Maintenon , qui a motivé la note de M. Th. Lavallée :

« Le roi est en parfaite santé et n'a pas peu pris sur lui en sacrifiant les desseins qu'il avoit eus au bien de ses affaires, qui s'est trouvé à envover en Allemagne pour profiter de l'heureux succès de la prise de Heidelberg ; pour moi, je suis ravie que l'intérêt de l'État le force à retourner à Versailles. Il se porte très-bien et se moque de ce que nous appelons fatigue. »

Voici maintenant la note de M. Lavallée :

« La fin de cette lettre est d'une asse^ande importance, et peut ser-

(1) Imprimées dans la corre?[)ondance militaire de Louis XIV, publiée |)ar le P. Griffet, 8 vol. ii>-12.

APPErsDlCE. 275

vira éclaircir un point de la vie de Louis XIV, que ses ennemis ont indignement calomnié ou travesti. La plupart des historiens ont en effet raconté que dans la campagne de 1693 Louis XIV tenait entre ses mains Guillaume d'Orange, et pouvait sûrement anéantir son armée quand tout à coup, par le conseil de madame de Maintenon, et malgré les supplications de ses généraux , il prit 'a résolution de retourner à Versailles. Saint-Simon , dans son addition au .Tournai de Dangeau, du 13 août 1715, ne craint pas de prononcer les mois de Jlétriss2i?'e et d'acte ho?iteux pour qualifier la retraite du roi ; et il rappelle qu'il tint la même conduite, et par des motifs aussi étranges, en 1676 et en 1691. Voici ce qu'il dit dans ses Mémoires, qui ont été faits après les Additions et la lecture attentive du Journal de Dangeau.

« Le roi partit le 1 8 mai avec les dames, fit avec elles huit ou dix jours de séjour au Quesnoy, les envoya ensuite à Namur, et s'alla mettre à la tête de l'armée de M. de Boufflers, le 2 juin, avec laquelle il prit, le 7 du même mois , le camp de Gemblours ; en sorte qu'il n'y avoit pas demi-lieue de sa gauche à la droite de M. de Luxembourg, et qu'on alloit et venoit en sûreté de l'une à l'autre. Le prince d'Orange étoit campe à l'abbaye de Parc (près de Louvain) , de manière qu'il n'y pouvoit recevoir de subsistances et qu'il n'en pouvoit sortir sans avoir les deux armées du roi sur les bras. Il s'y retrancha à la hâte, et se repentit bien de s'y être laissé acculer si promptement. On a su depuis qu'il écrivit plusieurs fois au prince de Vaudemont, son ami intime , qu'il étoit perdu et qu'il n'y avoit que par un miracle qu'il en pût échapper. Sou armée étoit inférieure à la moindre des deux du roi, qui l'une et l'autre étoient abondamment pourvues d'équipages, de vivres et d'artillerie , et qui , comme on peut le croire, étoient maîtresses de la campagne.

« Dans une position si parfaitement à souhait pour exécuter de grandes choses et pour avoir quatre grands mois à en pleinement profiter, le roi déclara, le 7 juin, à M. de Luxembourg qu'il s'en retournoit à Versailles , qu'il envoyoit IMonseigneur en Allemagne avec un gros détachement et le maréchal de Boufflers. La surprise du maréchal de Luxembourg fut sans pareille. Il représenta au roi la facilité de forcer les retranchements du prince d'Orange et de le battre entièrement avec une de ses deux armées et de poursui\Te la victoire avec l'autre . . ]Mais la résolution étoit prise. Luxembourg, au désespoir do se voir échapper une si glorieuse et si facile campagne, se mit à deux genoux devant le roi, et ne put rien obtenir. Madame de Maintenon avoit inutilement tâché d'empêcher le voyage du roi; elle en craignoit les absences; une si heureuse ouverture de campagne y auroit retenu le roi longtemps pour en cueillir par lui-même les lauriers; ses larmes à leur séparation, ses lettres après le départ furent plus puis-

santés, et l'emportèrent sur tes plus jjressantes raisofis et État, de guerre et de gloire. »

« Remarquons d'abord avec quel art perfide toute cette dernière phrase est rédigée ; le lecteur qui n'est point prévenu doit certainement croire en lisant ces mots : Elle avoit essayé d'empêcher le voyage du roi ; elle en a'aignoit les' absences.., ses larmes à leur separution , ses lettres après le départ, — que madame de ]Maintenon est restée à Versailles , que c'est de là qu'elle le rappelle , et que le roi ne quitta subitement son armée que pour revenir plus tôt auprès de celle que Saint-Simon appelle « sa vieille sultane ». C'est en effet ce que cet écrivain veut nous faire croire ; mais nous savons qu'il n'en est rien , que madame de Maintenon avait suivi le roi , qu'elle était avec les dames à Namur, qu'elle devait rester dans le voisinage de l'armée pendant toute la campagne : elle ne pouvait donc pas craindre les absences du roi ; il ue pouvait donc pas y avoir eu ni larm.es à la séparation, ni lettres après le départ. Saint-Simon n'ignorait pas cela , puisqu'il était lui-même à l'armée ; il ne pouvait l'avoir oublié , quand il fit ses ^Mémoires , puisqu'il les écrivit sur ses propres .Idditions an Journal de Dangeau ; or, on lit dans ces Additions :

« Ce fut une consternation dans les deux armées qu'on ne se peut représenter; jusqu'aux courtisans , si aises d'ordinaire de retourner chez eux , ne purent contenir leur douleur ; elle éclata partout aussi librement que la surprise ; et à l'une et à l'autre succédèrent de tristes et fâcheux raisonnements. Le roi partit le lendemain pour al 1er rejoindre madame de Maintenon et les dames et retourner avec elles à Versailles. » (Addition du 13 août 1715.)

« Quant au fait même de la retraite du roi, on a vu quelle explication simple en donne madame de Maintenon : « Le roi n'a pas peu pris sur lui en sacrifiant les desseins qu'il avoit eus au bien de ses affaires, qui s'est trouvé à envoyer en Allemagne pour profiter de l'heureux succès de la prise de Heidelberg. Pour moi, je suis ravie que l'intérêt de l'État le force à retourner à Versailles. »

« Cette explication se trouve commentée par Dangeau, témoin oculaire et journalier de tous les faits et gestes de Louis XIV, et on y lit : « Lundi 8 juin, au camp de Gemblours.)l.e roi a tenu conseil avec iMonseigneur, 1\L le Prince, IMM. les maréchaux de Luxembourg, de Villeroy et de Boufflers, et leur a déclaré la résolution qu'il avoit prise d'envoyer Monseigneur en Allemagne avec un gros détachement de ces armées-ci. Cette résolutionfut prise au Quesnoy ( le roi y avait séjourné du 25 mai au 2 juin), après la nouvelle qu'on eut delà prise de Heidelberg (cette nouvelle arriva du roi, au Quesnoy, le 28 mai ) et de l'épouvante où l'on étoit en Allemagne. Le roi préfère les con-

quêtes en ce pays-là à celles qu'il auroit pu faire ici (1), et S. M. s'en retournera au premier jour à Versailles.

« Mardi, dju'ui. — Le roi a déclaré à l'ordre qu'il s'en retournoit à Versailles et qu'il envoyoit Monseigneur en Allemagne , où il croit qu'il est de la dernière conséquence d'avoir une grosse armée. »

« Ainsi, d'après le récit de Dangeau, la résolution du roi était prise dès le séjour au Quesnoy ( 28 mai ), c'est-à-dire avant que le prinoe d'Orange ne fut retranché dans son camp de Parc, avant qu'on ne connût la force de ce camp , avant même que le roi ne se fût mis à la tête de ses troupes. Louis croyait à tort ou à raison ( c'est ce qu'il est inutile de discuter ici ) qu'il était de la dernière conséquence d'avoir une grosse armée en Allemagne , de profiter de la prise de Heidelberg et de l'épouvante qu'elle avait produite , etc. D'après cette opinion , qu'on peut blâmer au point de vue militaire, mais dont la sincérité ne saurait être mise en doute , il changea de plan de campagne , et, comme dit madame de ^laintenon , il ne prit pas peu sur lui de sacrifier ses desseins au bien de ses affaires , en envovant 57 escadrons et 27 ba-

(t) Saint-Simon, dans son adiJition rUi 13 août 1713, violent pamphlet de 150 pages in-folio, est pourtant de l'avis de Louis XIV et sur ce point précisément. Voici ce qu'il dit : que Louvois jeta tout le poids de la guerre sur la Flandre, toute hérissée de places fortes, où les actions ne la pouvaient finir, « tandis qu'il ne permit sur le Rhin qu'une guerre languissante, où Vij portant au plus fort il étoit aisé de pénétrer dans le cœur de Vempïre et d'avoir la paix^>. C'est ce que voulut faire Louis XIV, en 1693 : pénétrer dans le cœur de l'Empire, en profitant de l'héroïque succès du capitaine Bruslard et de la consternation de l'ennemi.

A tous les renseignements que donne M. Lavallée on peut encore ajouter ceux que nous fournit Racine. Il écrit à Boileau, le 9 juin 1693, de Gemblours : « Le roi fait un détachement de ses armées, et l'envoie en Allemagne avec Monseigneur. Il a jugé qu'il falloit profiter de ce côté-là d'un commencement de campagne qui paroît si favorable, d'autant plus que le prince d'Orange s'opiniâtrant à demeurer sous de grosses places et derrière des canaux et des rivières, la guerre auroit pu devenir ici fort lente et peut-être moins utile que ce qu'on peut faire au delà du Rhin.... » Dans les fragments historiques de Racine (t. V, p. 321, édit. 1820, 6 vol.), on lit encore : « M. de Feuquières avoit parlé tout l'hiver à M. de Pomponne de l'avantage qu'on trouveroit à [wrter le fort de la guerre en Allemagne. Lorsqu'on fut arrivé au Quesnoy et qu'on sut la prise de Heidelberg , ces discours furent remis sur le tapis. Le roi demanda à Chamiay un mémoire oii il expliquât les raisons pour la Flandre ou pour l'Allemagne. Chamiay a avoué qu'il appuya un peu trop pour l'Allemagne. Ainsi on résolut dès lors de pousser de ce côté-là , et le détachement de Monseigneur fut résolu. Le roi apprit cette résolution à M. de Luxembourg près de Mons. )>

tnillons de son armée avec le Dauphin pour grossir l'armée d'Allemagne.

" Cela étant fait, et le reste ne pouvant être employé qu'à renforcer la seconde armée , celle que commandait depuis quatre ans le maréchal de Luxembourg , Louis XIV n'avait plus qu'à s'en retourner à Versailles , car il ne pouvait prendre le commandement de cette seconde armée ; Luxembourg , illustré récemment par les batailles de Fleurus et de Steinkerque, était un personnage trop considérable, trop populaire, et qui avait toute la confiance du soldat , pour qu'il pût lui faire cette sorte d'affront, comme il agissait d'ordinaire avec les généraux, eu s'effaçaut devant eux, en les laissant maîtres de faire, en leur témoignant noblement toute sa confiance. D'ailleurs, il combina avant son départ le plan de la campagne avec Luxembourg , et lui donna les ordres les plus précis pour prendre Huy, faire sortir le prince d'Orange de son camp et lui livrer bataille.

« ^laiutenaut est -il vrai que le camp du prince d'Orange fut si facile à forcer par l'une même des deux armées, comme dit Saint-Simon; et Louis XIV manqua-t-il réellement la plus belle occasion d'écraser sou ennemi pour ne pas risquer sa gloire aux hasards d'une bataille? Les faits vont parler. Le roi étant parti , Luxembourg avait dans sa main 80 à 90,000 hommes, c'est-à-dire des forces plus que doubles de celles de son adversaire ; il n'est plus gêné par la présence de Louis XIV; ce n'est pas Taudace qui manquait à cet élève du grand Coudé. Enfin, le prince d'Orange s'est affaibli lui-même de 30 escadrons , qu'il a aussi envoyés en Allemagne sur la nouvelle des renforts amenés par le Dauphin. On doit penser qu'il va immédiatement réparer la faute du roi, forcer le camp de Parc et battre le prince d'Orange. Écoutons encore Dangeau.

« Jeudi 18 juin. M. de Luxembourg, qui est campé à une lieue des ennemis , a été reconnoître leur camp (de Parc); il s'est approché d'assez près pour distinguer les rues de l'infanterie et de la cavalerie ; ils sont couverts d'un ruisseau difficile à passer, et on ne peut pas tes attaquer dans ce camp -là. »

« Luxembourg resta ainsi devant le camp de Parc jusqu'au 12 juillet, sans oser faire une seule attaque ; à la fin il se décida à décamper luimême, s'estima heureux de n'être pas attaqué dans sa retraite, et manœuvra alors uniquement pour faire sortir son adversaire de sa formidable position; il y parvint. Après dix-sept jours d'efforts, il l'attira entre les deux Gèthes, et, le voyant sur le point de regagner son camp de Parc, il le- força à livrer bataille. C'était le 29 juillet ; c'est alors , le 29 juillet, que s'engagea la glorieuse et stérile bataille de Neerwinde.

« Comme on le voit, Louis XIV ne manqua pas une occasion unique d'écraser son rival en n'attaquant pas un camp que Luxembourg n'osa

aliaquer pendant plus d'un mois, et qu'en définitive il jugea inattaquable. Comme on le voit, sa retraite ne fut pas motivée par la peur que lui faisait son adversaire , puisque son plan de campagne était changé à l'avance. S'il quitta l'armée et laissa le commandement suprême à Luxembourg , ce fut par un sentiment de délicate confiance qui était dans ses habitudes ; enfin, s'il cessa de paraître à la tête de ses armées, ce n'est pas parce qu'il perdit sa réputation militaire dans cette campagne , et qu'il se sentit honteux du rôle qu'il y avait joué ; c'est parce qu'il n'était plus jeune, et, comme il le disait aux dames de Saint-Cyr, parce qu'il croyait que ses généraux faisaient mieux que lui (1).

« Quant à la conduite de madame de Maintenon dans cette conjoncture , on voit qu'elle est, comme de coutume , toute passive. Elle aimerait mieux rester à Saint-Cyr avec ses chères filles; mais le roi veut qu'elle le suive, elle obéit; il décide de quitter l'armée, elle est ravie que l'intérêt de l'État le force à retourner à Versailles , et se réjouit d'avance de revoir son cher Saint- Cjt, auquel elle écrit tous les jours.

« J'ai fait cette longue note parce que l'accusation de lâcheté portée par Saint-Simon contre le grand roi, quelque indigne qu'elle soit , a été partout répétée et qu'elle est devenue de l'histoire vulgaire; il n'est donc pas indifférent qu'elle se trouve réfutée par des faits précis. Je l'ai faite aussi pour donner un exemple de la haine aveugle et de la mauvaise foi de Saint-Simon contre Louis XIV et madame de îMaintenon ! Si l'on épluchait ainsi chaque page de ses jNIémoires, il n'en resterait pas dix chapitres de vérité historique. » (Th. Lav allée. — Lettres édifiantes de madame de Maintenon. )

(1) Le complément de ce mot est dans celui-ci : « J'ai l'honneur d'être le plus ancien soldat de mon royaume, » disait Louis xrv à Villars, au milieu (les désastres de la guerre de la succession. Il ne dit pas le plus ancien capitaine, le plus ancien général.

280 f APPENDICE.

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