‹ Journal; (volume 4)Chapitre 9 sur 11 · MAI 17 IG · texte numérisé non relu

MAI 17 IG

M. le prince de Bombes étoità la tète des Suisses, en bottes, pour montrer que le colonel général des Suisses doit être à cheval , mais les chevaux n'entrèrent point dans le jardin. Le roi prit grand plaisir à les voir, et leur donna ])eaucoup de louanges. — Il y eut conseil de régence le matin. — M. le comte de Charolois eut une pension de 20,000 écus *. — Paparel fut jugé à mort sur les deux heures; de vingt-sept juges il n'y en eut que deux d'avis différents; et comme il est gentilhomme, on l'a condamné à avoir le cou coupé.

* On le remarquera ici une fois pour toutes : en dons, en pensions , en gouvernements achetés et mis sur le grand pied pour les princes du sang, et en ce qui n'a été que trop connu sous le nom de Mississipi, il est innombrable ce que les princes et les princesses du sang ont tiré de cette régence ; et ce que tous ensemble ont eu du feu roi n'est rien auprès, en comptant même ce qu'ont eu de lui les fils et filles, petits-fils et petites-filles de France, les dots que le roi a fournies et les pensions du roi Jacques et de sa famille . depuis qu'il fut réfugié en France.

Jeudi 21, jour de l' Ascension, à Paris. — Le roi alla entendre le salut aux Feuillants. — M. le duc d'Orléans envoya un ordre à la chambre de justice de surseoir l'exécution de l'arrêt contre Paparel, sans cela il auroit été exécuté samedi ; il ne pou voit pas l'être aujourd'hui, à cause delà fête, ni demain, qui est un vendredi et [parce] qu'on n'exécute point à mort le vendredi, par respect pour notre Seigneur Jésus-Christ, qui à pareil jour de la semaine fut crucifié. — La maréchale de Bellefonds mourut hier à Vincennes, où elle étoit retirée depuis longtemps ; elle étoit de même famille que M. Fouquet, surintendant des finances. Elle avoit 12,000 francs de pension, qu'on lui donna après la mort du maréchal son mari; elle n'avoit point d'autre revenu. Le feu roi avoit la bonté de la faire payer par mois. — On mande d'Alsace la mort de M. de Rottembourg ; il étoit gendre du feu maréchal Rosen et père de Piottembourg, notre envoyé auprès du roi de Prusse.

Il étoit maréchal de camp et avoit une pension de 3 ou 4,000 francs.

Vendredi22 , à Paris. — L'audience que donne M. le duc d'Orléans au cardinal de Noailles tous les vendredis fut plus longue qu'à l'ordinaire ; il s'y agit apparemment du bref du pape que M. le duc d'Orléans persiste à ne vouloir pointrecevoirquele nonce n'enaitdonné copie au maréchal dHuxelles, et le nonce dit qu'on ne lui en a point envoyé de copie de Rome. On croit savoir à peu près ce qu'il y a dans ce bref qui ne sera pas agréable à la cour ni à M. le cardinal de Noailles. — On mande d'Angleterre que le roi Georges doit passer incessamment dans ses États d'Allemagne et que le prince et la princesse de Galles demeureront à Londres. — On a mis en prison des particuliers qui avoient écrit en faveur des gens d'affaires et pour blâmer la conduite de la chambre de justice avec eux; on a trouvé cet écrit trop fort et capable de faire de mauvaises impressions.

Samedi 23, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'après-dinée. — On croit que l'affaire des charges de M. d'Antin et de M. de Torcy est réglée, et que le parlement les enregistrera avec quelque modification, qui n'ira pointa la diminution des revenus, qui sont considérables. — On dit que la pension de 4,000 francs qu' avoit madame de Courtomer a été donnée à son fils, qui est enseigne des gardes de madame de Berry. — M. l'abbé d'Auvergne a pris séance comme conseiller d'honneur au parlement, en qualité d'abbé de Cluny ; il y avoit près de deux cents ans que les abbés de Cluny n'avoient pris cette place, parce qu'ils étoient ou princes du sang ou cardinaux. L'archevêque de Paris, l'abbé de Cluny et l'abbé de Saint-Denis ont le droit de prendre ces places au parlement, et sont au-dessus des autres conseillers d'honneur, et l'abbé de Cluny, comme chef d'ordre, a la place devant l'abbé de Saint-Denis. L'archevêque de Paris est duc de Saint-Cloud ; ainsi il n'y a plus d'intérêt, et il n'y a plus d'abbé de Saint-

Denis. Paris n'étoit qu'un évèché quand on accorda ces places-là à ces trois ecclésiastiques.

Dimanche 2k, à Paris. — Ilyeutconseil de régence le matin. — Le baron Sparre, ambassadeur de Suède, fit son entrée à Paris, qui fut très-magnifique quoiqu'en deuil ; le maréchal de Montre vel le conduisoit. — Le inspecteur d'infanterie ont ordre de se rendre à leur inspection le 10 de juin ; il y avoit deux inspections vacantes depuis la mort du roi, qui ont été remplies par les deux Montviel frères, et celle que du Verget avoit en Normandie a été donnée à Ceberet, brigadier, homme de grande réputation ; du Verget n'est que lieutenant-colonel. Voici l'état présent de ces onze inspecteurs d'infanterie : d'Aubigné en Flandre du côté de la mer (la ville de Lille est de son inspection) ; Altermak est dans les places du milieu de la Flandre; Ravignan dans le Hainaut et sur la Meuse ; Maupeou en Alsace ; le marquis de Broglie dans les Trois- Évèchés; Polastron en Languedoc et en Roussillon ; Tressemanesen Dauphiné et en Provence; Montviell'ainé en Touraine; le chevalier de Montviel dans le pays d'Aunis et le Bas-Poitou; Guitaut en Franche-Comté; Ceberet en Guyenne.

Lundi 25, à Paris. — Le procès de M. l'archevêque de Reims qui fut jugé ces jours passés fait grand bruit, et on croit que l'en n'en sera pas content à Rome et que quelques évêques de France n'en seront pas contents non plus. Le discours que prononça M. Joly de Fleury, avocat général, fut très-éloquent et très-fort. — Les nouvelles de Vienne nous apprennent que l'armée de l'empereur, forte de cent mille hommes effectifs, est campée à dix heures de Belgrade. On attend pour agir le retour d'un courrier que l'empereur a envoyé à Constantinople, par lequel il a mandé qu'il avoit renouvelé le traité d'alliance avec les Vénitiens, et qu'ainsi il seroit obligé de déclarer la guerre au sultan si les Turcs faisoient la moindre hostilité contre la république. On ajoute dans les lettres qui nous

sont venues de Vienne qu'en cas de guerre, l'empereur est résolu de faire attaquer Belgrade, que le maréchal Staremberg commandera à ce siège et que le prince Eugène commandera Farmée d'observation.

Mardi 26, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'aprèsdinée; iln'y en aura plus jusqu'au dimanche de la Trinité, et la plupart des conseillers de ce conseil sont allés à la campagne. M. le Duc va à Chantilly; M. le comte de Toulouse à sa petite maison de la Rivière près Fontainebleau. M. de laVrillière, secrétaire d'État, va à Chàteauneuf, et on fait venir M. d'Armenonville, qui étoit à la campagne, poursignercomme secrétaire d'État, s'il y a quelques expéditions à signer en l'absence de M. de la Vrillière. — La marquise d'Harcourt est à l'extrémité; on a fait sortir le maréchal, son beau-père, de la maison, et on l'a mené dans la maison de Saint-Frémont. Il aime fort sa belle-fille, et oncraint que cela ne nuise fort à sa santé, qui est déjà fort altérée.

Mercredi 27, à Paris. — Il n'y eut point de conseil de régence; il n'y en aura que le lundi d'après le dimanche de la Trinité. — On mande des Deux-Ponts que les confédérés de Pologne ont député un de leurs principaux officiers pour prier le roi Stanislas de venir se mettre à leur tête, et que le roi Stanislas a envoyé un courrier au roi de Suède pour lui demander ce qu'il juge à propos et ce qu'il veut qu'il fasse dans cette occasion-là. Je ne sais si cette nouvelle des Deux-Ponts est bien véritable. — L'abbé Milon acheta, il y a quelques mois, la charge d'aumônier du roi, qu'avoit l'abbé Morel, qui est la seule qui reste à vendre encore, car les sept autres ne se vendent plus. Elle a été vendue à beaucoup meilleur marché qu'elle n'auroit été durant la vie du feu roi.

Jeudi 28, à Paris i — Le roi alla se promener à la Meute ; M. ni madame d'Armenonville n'y étoient point (1). On

(1) Le château de la Muette ou de la Meute, <lans le bois de Boulogne, appartenait alors à M. d'Armenonville. Voir la note tome XI, page 455.

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croit toujours que madame la duchesse de Berry s'accommodera de cette maison-là, qui est charmante. Madame alla à Saint-Cloud pour y passer une partie de l'été; elle y a mené Mesdemoiselles, ses petites-filles. — On inquiète Montargis, garde du trésor royal, qui étoit auparavant trésorier deFextraordinaire des guerres; on lui demande compte de tout l'argent qui a passé par ses mains dans ces deux charges, et ces comptes iront à plus de 1,800 millions. — Madame la Duchesse la mère a prié M. le comte de Charolois, son fils, de donner au chevalier de Laigle, fils de sa dame d'honneur, la charge de son premier écuyer; ce prince n'en avoit point encore eu.

Vendredi 29, à Paris. — L'arrêt de mort de Paparel sera commué à un l^annissement perpétuel, et puis par ordre du roi il sera mis pour toute sa vie dans une prison royale; on est convaincu qu'il a beaucoup d'argent dans les pays étrangers. — M. du Prat, un des deux receveurs généraux de Paris, refusoitde payer ce que les receveurs généraux doivent payer par mois, disant qu'il n'avoit pas un sol dans sa caisse. On a mis le scellé chez lui, et on y a trouvé plus de 200,000 francs en argent neuf et en argent vieux; on a fait porter cet argent au trésor royal. — Le ])ont qu'on fait aux Tuileries pour entrer aux Champs- Elysées s'avance fort ; on en fait un autre moins considérable à la petite porte des Tuileries, près du Pont Royal, et on y fera une grande entrée, afin que les carrosses du roi puissent entrer sur la terrasse jusqu'au bas de son degré (1).

Samedi 30, à Paris. — Madame la duchesse de Berry alla coucher aux Carmélites ; elle n'y mena avec elle que mesdames d'Aydie et de Mouchy. — On ne jouera plus au lansquenet chez madame la duchesse d'Orléans au Palais-Royal, parce qu'on y travaille à son appartement, dont l'entrée étoit fort vilaine, et on lui fait une belle entrée

(1) Cela a été changé à l'égard du petit ] ont. {Aofe de Dangeati.)

par la grande cour. Madame la duchesse d'Orléans est dans son neuvième mois, et ce lui est encore une raison pour vouloir être plus en repos ; le lansquenet rassemble trop de monde. — MM. les pairs, dans leur dernière assemblée, ont résolu d'aller au parlement quand on jugeroit l'affaire de M. de Richelieu. — On met dix gentilshommes par compagnie dans le régiment des gardes; ils auront dix sols chacun par jour et seront surnuméraires dans les compagnies. C'est un soulagement pour la pauvre noblesse, et qui tiendra lieu des compagnies de cadets que l'on avoit il y a quelques années.

Dimanche 31, jour de la Penlecôle. — Le roi entendit la messe, vêpres et le sermon dans sa chapelle; ce fut l'abbé Favier qui prêcha. Madame la duchesse de Berry entendit vêpres et le sermon aux Carmélites, et puis alla se promener au Cours et aux Tuileries, M. le duc d'Orléans assista à sa paroisse à toutes les dévotions de la journée, puis alla à SaintCloud voir Madame. — M. de Bonnac a pris congé du roi et de M. le duc d'Orléans pour sou ambassade de Constantincple, où madame sa femme va avec lui. — H y a une ordonnance d'avant-hier en faveur des capilainesdes gardes du corps, des capilainesdes gendarmes, chevau-légers et mousquetaires, qui leur conserve les mêmes droits qu'ils avoient du temps du feu roi de lui rendre compte directement de ce qui regarde leurs compagnies, sans passer parle conseil de guerre.

Lundi V juin, à Paris. — Le roi alla à Chaillot voir la reine d'Angleterre, qui y fera un assez long séjour. M. le duc d'Orléans alla à la comédie italienne qui se joua pour la première fois à l'hôtel de Bourgogne; la salle étoit extraordinairement remplie ; ces comédies sont fort à la j^^ode. — Il y a encore quelques petites difficultés qui retardent le départ de M. le maréchal de Berwick pour la Guyenne; on a mis dans ses provisions des choses dont il paroît ne vouloir pas s'accommoder. — M. de Valentinois presse présentement pour être reçu pair; on ne trouve

pas la moindre difficulté à sou affaire, mais le duc de Brancas et le duc de la Feuillade demandent aussi à être reçus pairs, et il y a des gens qui s'y opposent*.

* On ne comprend rien à ce que veulent dire les Î^Iémoires en ce lieu et encore ci-dessous [et] en d'autres, sur ces trois hommes prétendant à la pairie et y trouvant des oppositions juridiques. Le feu roi avoit agréé le mariage du fils unique de Matiguon, chevalier du Saint- Ksprit, frère aîné du maréchal, avec la fille aînée de M. de Monaco , avec toutes ses conditions, et promis de lui donner de nouvelles lettres de duc et pair de Valentinois, comme on Ta vu eu son lieu. Nulle difficulté donc à cette grâce, qui , en façon du monde , ne pouvoit tomber en litige, puisqu'elle ne dépendoit que du roi seul, qui l'avoit promise et qui ne l'avoit pas consommée , parce que le mariage ne s'étoit pas accompli à temps qu'il le piit faire; il l'étoit maintenant, ainsi plus de difficulté. M. de Brancas, duc à Aix, puis pair à Aix, n'avoit point été enregistré à Paris de l'un ni de l'autre Les pères n'avoient jamais paru dans aucune cérémonie de la cour, [)ar<'e qu'aucun duc ne reconnoissoit son ancienneté ; et quant à la pairie enregistrée à Aix , c'étoit une chimère qui tout au plus lui donnoit séance en cet unique parlement, oij aucun autre pair qui s'y fût trouvé avec lui moins ancien ne lui eût cédé. Nulle matière donc à prétention juridique ni à opposition de personne : c'étoit au roi à le laisser comme il étoit, et comme avoient été ses pères, ou à lui accorder de nouvelles lettres de duc et pair à faire enregistrer au parlement de Paris, avec le rang nouveau de ces lettres nouvelles, comme à tout autre homme que le roi veut faire duc et pair. M. delà Feuillade fait duc lors de son mariage , par des lettres nouvelles sur la démission du duc de Roannois, son beau-frère, comme on l'a vu en son lieu, et avec rang nouveau, n'avoit point eu de lettres de pairie. Celles de Gouffier n'avoient jamais été enregistrées ; il n'y avoit donc là nulle matière à question, à prétention juridique, à opposition ni à jugement; c'étoit encore au roi seul à laisser M. de la Feuillade comme avoit été son père, ou à lui Mre la grâce de le faire pair par une érection expresse , et à la faire enregistrer au parlement.

Mardi 2, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla voir des canonsd'une nouvelle fabrique qu'un nommé Thomas, de l'artillerie, a inventés, qui sont plus courts, beaucoup plus légers et qu'on charge avec la moitié moins de poudre, et qu'on prétend qui auront la même force. Ce Thomas est fort appuyé par le comte de Buhi-Broglie , mais les offi-

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ciers de l'artillerie ne croient pas que cela réussisse. — Madame la duchesse de Berry achète la maison de la Meute deftl. d'Armenonville. Il demeurera toujours capitaine de Boulogne; en cette qualité ilavoitun appartement dans le château de Madrid, qu'on lui fera accommoder mieux qu'il n'est. Je ne sais paint ce que madame la duchesse de Berry lui donne; je sais seulement que d'Armenonville dit qu'il est fort content du marché.

Mercredis, à Paris. — M. le maréchal de Tessé vend sa charge de général des galères au chevalier d'Orléans, qui n'a que quatorze ans; il est fils reconnu de M. le duc d'Orléans et de mademoiselle de Séry, qui s'appelle présentement madame d'Argenton. On en donne au maréchal de Tessé 600,000 francs argent, comptant; c'est Crozatqui fait l'avance de cet argent, et il se remboursera sur les revenus de la charge, qui sont d'environ 50,000 francs. Il y a déjà quelques jours que ce marché étoit conclu ; mais M. le duc d'Orléans en avoit demandé le secret au maréchal, afin d'avoir le loisir d'en parler k Madame et à madame la duchesse d'Orléans. — Le bruit court que M. de Breton villiers, qui acheta il y a quelques mois du marquis d'Harcourt le régiment Dauphin-cavalerie , a été tuedans sa garnison par un officier de ce régiment.

Jeudi k, à Paris. — Madame vint ici de Saint-Cloud, dina avec M. le duc d'Orléans, et vit la comédie italienne que l'on fit jouer sur le théâtre de l'Opéra. Madame ne veut point voir les spectacles ailleurs. — Mademoiselle de Sauvebœuf, qui est devenue une grande héritière par la mort de son frère, s'est mise dans un couvent à l'insu de sa mère, et lui a fait dire qu'elle n'en sortiroit que pour épouser M. de Vassan, colonel, qui n'est pas fort bien dans ses affaires; elle a vingt-cinq ans passés. — Il y a eu quelques petits mouvements de religionnaires en Languedoc, mais qui n'ont eu aucune suite. — Le bruit qui avoit couru de la mort de M. de Bretonvilliers et de sou prétendu combat contre un capitaine de son régiment

s'est trouvé entièrement faux; plusieurs gens avoient déjà demandé ce régiment.

Vendredi 5, à Paris. — La marquise d'Harcourt mourut hier un peu avant minuit. Le maréchal de Villeroy et le duc de Villeroy sont partis ce matin pour aller à Villeroy, et le maréchal d'Harcourt de son côté pour aller à sa petite maison de Boulogne. Ils sont tous fort désolés de la mort de cette pauvre femme, dont ils étoient tous également contents, et le marquis d'Harcourt son mari est encore plus affligé qu'eux s'il se peut. — A la fin de ce mois M. le comte de Toulouse ne retournera plus à sa petite maison de la Rivière auprès de Fontainebleau, où il alloit passer deux jours de la semaine depuis quelque temps ; il fait revenir les chiens du roi dans la forêt de Sénart, et ira coucher à Petit-Bourg, qui est vis-à-vis de Sénart ; ainsi il aura le plaisir de la chasse de même, et n'aura pas tant de chemin à faire.

Samedi 6, à Paris. — M. le comte d'Évreux achète le gouvernement de Poitou de M. de laVieuville; il en donne 400,000 francs et 10,000 francs de pot-de-vin, et M. de la Vieuville se réserve le petit gouvernement de Fontenay-le-Comte. — M. le Blanc, un des conseillers du conseil de guerre, et qui a été longtemps intendant à Ypres et à Dunkerque, a eu une pension de 2,000 écus ; il y a plusieurs intendants qui ont eu de pareilles pensions quand on a été fort content d'eux, et on l'a toujours été de M. le Blanc, qui avoit l'intendance du meilleur revenu de toutes les intendances du royaume. — La réforme de la cavalerie est achevée. Le roi garde cent cinquante escadrons de cent maîtres chacun, outre les dixsept escadrons de la maison du roi et de la gendarmerie. — On a nouvelle d'Allemagne que l'électeur palatin est à l'extrémité.

Dimanche 7, à Paris. — Les conseils de régence ne recommenceront que demain. — La comtesse d'Egmont, de Flandre, est morte, à Bruxelles ; elle étoit de la maison

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d'Aremberg. Elle avoit épousé en premières noces le marquis de Grana, gouverneur des Pays-Bas, père de la duchesse d'Aremberg; ainsi madame d'Egmont étoit sa belle-mère et sa belle-sœur ; elle avoit épousé en secondes noces le comte d'Egmont, frère aîné de celui dont est veuve la corAtesse d'Egmont qui est ici. — L'ambassadeur de Portugal donna un bal très-magnifique; sa maison et son jardin étoient fort éclairés. On trouva le prince de Portugal qui est ici très-bien fait; il danse fort bien. Il y aura encore demain et après-demain chez cet ambassadeur des réjouissances pour la naissance du second fils du roi de Portugal qui vient de naître.

Lundis, à Paris. — Les conseils de régence recommencèrent; il y en eut un l'après-dînée. Le roi reçut le matin des chevaliers de Saint-Louis, dont le premier fut le marquis de la Fare ; ces chevaliers n'avoient pas été nommés par le feu roi. On avoit dit même dans les commencements que le roi n'en nommeroit pas de nouveaux ; il en avoit déjà reçu, mais c'étoit de ceux qui avoient été nommés par le feu roi. Il fit cette petite cérémonie avec un habit fort magnifique et de la meilleure grâce du monde. — Il y eut chez l'ambassadeur de Portugal une grande fête ; il donna un feu d'artifice sur la rivière, devant sa maison, où étoient beaucoup de princes et de princesses et les gens les plus considérables de la cour de Paris ; mais madame la duchesse de Berry voulut voir le feu d'une maison particulière, et en prit une pour cela près de la porte Saint-Bernard, où elle étoit avec toutes ses dames.

Mardi 9, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'aprèsdînée. Le marquis d'Antremont, nouvel ambassadeur de Sicile, salua M. le duc d'Orléans ; il étoit arrivé ici dès samedi. Le baron Perone, à qui il succède dans cet emploi, part lundi pour retourner à Turin. — On croit que le maréchal de Berwick n'ira plus en Guyenne; on a mis dans ses provisions quelques conditions qui n'étoient pas dans

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les provisions du maréchal de Montrevel^ dont il ne veut pas s'accommoder ; c'est par rapport à M. le comte d'Eu, gouverneur de la province , et ce maréchal est retourné à Fitz-James. On parle déjà d'envoyer d'autres gens en sa place, mais il n'y a rien encore de réglé là-dessus. — On fait travailler au gros pavillon des Tuileries le plus proche de la rivière, où l'on fera vingt-deux logements.

Mercredi i(i, à Paris. — Le roi alla à l'Observatoire*, où l'on fit devant lui plusieurs expériences; celles de l'aimant lui plurent fort,et il s'y amusa longtemps. — Il y eut conseil de régence le matin. On a réglé, sur la représentation des marchands, que les deuils seroient diminués de la moitié; ceux qu'on portoit un an on ne les portera plus que six mois, et ainsi de tous les autres **. — On a donné part au roi de la mort de la reine grande-mère du roi de Suède ; il y a déjà plusieurs mois qu'elle est morte. On reprendra l'effilé pour quelques jours, pour marquer qu'on le porte pour elle. — Quelques officiers pressés d'argent se sont trouvés obligés d'agioter leurs billets d'État; ils ont été grondés, et on a puni ceux qui ont pris le papier à diminution de ce qu'il vaut. On parle de mettre à part 200,000 écus en lieu où les officiers pressés d'argent pourront aller porterleurs billets, que l'on payera comptant sans leur rien faire perdre.

* Le roi s'étant promené à l'Observatoire, et se remettant en chemin pour retourner aux Tuileries, passoit nécessairement devant l'Institution (1). Le maréchal de Villeroy, ami du chancelier de Pontchartrain, imagina fort dignement de faire voir au roi un homme qui avoit su quitter une si grande fortune pour la retraite et la soutenir si hautement, et d'honorer la vertu en faisant un honneur extraordinaire à celui qui en donnoit un exemple si nouveau. Il se souvint que pour beaucoup moins , et pour une retraite toute domestique et dans un état ordinaire , le feu roi avoit voulu que les enfants de France qui venoient se promener à Paris y vissent le vieux Beringhen, et que le duc de Beauviiliers les y mena par son ordre. Le maréchal manda

(l) De l'Oratoire.

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donc au chancelier de Pontchartrain que le roi le vouloit aller voir, et qu'il alloitarriver. Le reclus, quiTétoit fidèlement, sentit tout l'honneur, mais il n'en redouta pas moins l'importunité : sa vraie et rare modestie, d'accord avec sou parfait renoncement , le fit aller attendre le roi sur sa porte dans la rue ; il ne put empêcher le roi de mettre piedà terre, mais il fit tant, à force de respects, que tout se passa sans entrer chez lui. Au bout d'un bon quai't d'heure il trouva moyen de remettre le roi en carrosse, de le voir partir, et de se rendre en paix à sa chère solitude.

** Madame la duchesse de Berry, lasse à son âge d'un nombre de grands deuils qui s'étoient succédé les uns aux autres sans presque aucun intervalle, fut cause de cette ordonnance , prétextée de l'intérêt du commerce et des marchands. On a depuis diminué encore les deuils, parce qu'en France on aime les extrêmes La vanité qui fait porter des deuils infiniment éloignés et de parentés souvent inconnues a soutenu ceux là ; et comme très-courts par leur nature, on n'a pu les abréger quand on auroit dû les supprimer; d'où il arrive qu'on ne porte plus le deuil des véritables parents, ou du moins avec une légèreté fort indécente, et qu'on le porte religieusement de tous ceux qui ne le sont plus, et de bien des gens qui n'ont jamais été parents. Le rare est que cette ordonnance des deuils venue de la régence de M. le duc d'Orléans est peut-être la seule observée qui en vienne.

Jeudi il, jour de la Fête-Dieu, à Paris. — Le roi attendit aux Tuileries la procession de Saint-Germain FAuxerrois, sa paroisse, et l'après-dinée il assista dans la chapelle aux dévotions de la journée. M. le duc d'Orléans alla à Saint-Eustache, sa paroisse, suivit la procession à pied et la reconduisit à l'église. — On a arrêté plusieurs gens par ordre de la chambre de justice, et entre autres un nommé Villeneuve, caissier de MM. de Mongelas et la Jonchère , trésoriers de l'extraordinaire des guerres. — On parle d'envoyer quelqu'un en Bretagne pour y commander à la place du maréchal de Chàteaurenaud, qui est fort vieux, et on croit que M. le régent a jeté les yeux sur le prince de Talmondpour remplir cet emploi. — Le fils aine de Crozat est entré dans les mousquetaires noirs, et achète la cornette 40,000 écus. M. de Montboissier, premier enseigne, donne 10,000écuspourmonteràlasous-lieutenance; cela fera les 50,000 écus qu'il faut payer à M. de Vins.

Vendredi 12, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla Faprès-dînée à la Villette voir l'épreuve des nouveaux canons inventés par Thomas ; ils n'ont pas tout à fait si bien réussi qu'il l'avoit fait espérer, mais on ne laissera pas de s'en servir en certaines occasions. Au retour de la Villette, M. le duc d'Orléans alla à un opéra nouveau qu'on appelle les Fêtes d'été [i), et qui a assez bien réussi ; il l'entendit dans la log^e de madame la duchesse de Berry. — On attendoit avec impatience l'ordinaire de Rome, espérant qu'il apporteroit quelques bonnes nouvelles sur les bulles ; mais on n'a rien appris qui donne espérance de les avoir; au contraire , il paroît qu'on est très-mécontent en cette cour-là de ce qui s'est passé en Sorbonne depuis quelque temps et de ce qu'ont fait différents parlements du royaume.

SamediiS, àParis. — M.leducd'OrléansdinaauLuxembourg- avec madame la duchesse de Berry et puis vint aux Tuileries au conseil de régence. — L'affaire de MM. le duc de Richelieu et comte de Gacé doit être jugée au parlement mercredi, et le roi écrira à MM. les princes du sang et aux pairs pour les inviter à s'y trouver. — M. de Nevers est en marché du gouvernement de Nivernois qu'a le comte de Médavy et qu'il veut vendre au moins 50,000 écus. — Il est encore incertain si M. de Berwick ira ou n'ira pas en Guyenne. — L'électeur palatin mourut le 7 de ce mois à Dusseldorf : il n'a point laissé d'enfants; il a trois frères, dont l'ainé, qui devient électeur, s'appelle le prince Charles. Il a été marié deux fois, à deux Polonoises, et a eu une fille de chacun de ces mariages. On le croit marié présentement, mais il n'avoue point ce mariage; et quand il viendroit des enfants, ils n'hériteroient pas de cet électorat, par le défaut de naissance delà mère. Les deux autres frères sont l'évêque d'Augsbourg, dont on ne parle jamais, parce qu'il est tombé en enfance, et

(1) Paroles de M"e Barbier, musique de Monteclair.

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l'autre est l'électeur de Trêves, qui est aussi grand maître de l'ordre Teutonique et qui, je crois, n'est point prêtre ; il est outre celacoadjuteur de Mayence.

Dimanche 14, à Paj'is. — Il y eut conseil de régence le matin. — M. de Clermont- Saint- Aignan, dont le père mourut en Italie maréchal de camp, et qui est présentement l'ainé des Clermont-Gallerande, achète le régiment d'Auvergne, dont est colonel le vieux d'Alha, ancien brigadier, qui se retire. — D'Andrezelles , qui étoit un des quatre secrétaires du cabinet et qui depuis avoir vendu sa charge avoit conservé les entrées chez le roi, et qui menoit une vie fort retirée, est nommé à l'intendance de Roussillon, en la place de M. delà Neuville, qui revient ici pour des affaires de famille d'une longue et difficile discussion. La Neuville est fils de des Chiens, qui a été dans beaucoup d'affaires. — Le comte de Croissy, qui a permission de revenir ici pour qu elque temps, étoit demeuré à Hambourg, où la goutte l'a pris assez rudement; mais il en est fort soulagé à cette heure, et on l'attend la semaine qui vient . On ne croit pas qu'on le renvoie ambassadeur en Suède.

Lundi 15, à Paris. — MM. les pairs ont reçu la lettre du roi pour se trouver à la grande chambre, au jugement de M. de Richelieu et de M. de Gacé, qui est remis au vendredi. M. le Duc et M. le prince de Conty ne sont pas contents de la suscription de ces lettres, et cela les aigrit encore davantage contre M. du Maine et M. le comte de Toulouse, parce que les suscri plions des lettres sont égales et que, aux unes et aux autres, la qualité de prince du sang y est énoncée. — Il va paroitre un édit sur les receveurs généraux, qui sont présentement quarante ; il y en a deux par généralité. Il n'y avoit que dix-neuf généralitésdans le royaume; on en acomposéune vingtième, dont M. le Gendre est intendant. Par cet édit les receveurs généraux seront obligés de porter dans le même endroit à Paris tout l'argent de leur recette, et dix d'entre eux qu'on choisira en auront la principale administration.

Mardi 16, à Paris — 11 y eutconseil de régence l'aprèsdînée. Beaucoup de gens considérables de la cour se sont intéressés à la banque de M. Law; elle est entièrement remplie, et des Angiois avoient envoyé ici 100,000 écus pour mettre à cette banque, qui n'y ont paspu avoir part

— On mande de Londres que le départ du roi Georges pour l'Allemagne est fixé au 27 de ce mois. — M. le Blanc interrogea hier Paparel à la Conciergerie; il n'en a pu rien tirer, et répond fort mal aux interrogatoires. — M. de Montboissier avoit peine à trouver les 10,000 écus qu'il doit donner pour monter à la sous-lie utenan ce des mousquetaires noirs ; Crozat fait les avances de ce qu'il lui manque, et par là toute l'affaire est finie, et Canillac sera reçu dans quelques jours à la tête des mousquetaires et puis fera recevoir les autres officiers de la compagnie.

Mercredi 17, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin, — Le maréchal d'Harcourt se trouva fort mal le soir; on craint pour lui une nouvelle attaque d'apoplexie.

— M. le Duc et M. le prince de Conty n'iront point vendredi au jugement de MM, de Richelieu etdeGacé, M. le Duc a fort sollicité pour Gacé, et M. de Richelieu a l'honneur d'appartenir à M, le prince de Conty. — Le czar a vu le roi de Danemark auprès de Hambourg, et, après les conférences qu'ils ont eues ensemble, le czar en est reparti pour aller aux eaux de Pirmond, où il compte d'être trois semaines. — M. de Pardaillan, frère de feu M. de Parabère et mestre de camp réformé, a obtenu une pension de 500 écus qui vaquoit sur les Invalides.

Jeudi 18, jour de la Pelile-Féte-Dleu, à Paris, — Le reposoir dans le palais du Luxembourg étoit très-magnifique; madame la duchesse de Berry y attendit la procession de Saint-Sulpice, et puis la reconduisit à pied jusqu'à l'église. Dans cette procession il y eut une grande bagarre entre les archers du guet et les archers de la Monnoie, qui se disputoient le pas ; il y eut même des

gens blessés de part et d'autre. Les gardes de madame de Berry eurent beaucoup de peine à apaiser le désordre, et le marquis de la Rochefoucauld, leur capitaine, fut même blessé à la main , mais très-légèrement. Les dames qui suivoient madame la duchesse de Berry furent très-épouvantées, mais cette princesse ne le fat point du tout. On a mis en prison quelques-uns de ces archers. — L'apoplexie du maréchal d'Harcourt se déclara la nuit ; il conserva la connoissance toute la journée, mais il a entièrement perdu la parole.

Vendredi 19, à Paris. — Le procès de M. de Richelieu et de M. de Gacé fut jugé; on ordonna un plus aaiple informé, et que ces messieurs garderont encore la prison deux mois. M. le Duc, M. le prince de Conty et M. le duc du Maine n'assistèrent point à ce jugement. M. le comte de Toulouse et M. le prince de Dombes y étoient. — On doit juger jeudi la pairie que prétendent, par raisons toutes différentes, MM. les ducs de Valentinois, de la Feuillade et de Villars-Brancas. M. le Duc et M. le prince de Conty disent qu'ils assisteront à ce jugement , et qu'ils veulent empêcher M. le duc du Maine, M. le prince de Dombes et M. le comte de Toulouse de passer par le parquet, privilège qui n'est dû qu'aux princes du sang, titres qu'ils ne veulent pas que prennent les princes légitimés*.

* Les princes du sang, qui, accoutumés de longue main par degrés à voir les bâtards pareils à eux en tout à la cour du feu roi et dans l'usage ordinaire de la vie, s'en étoient peu à peu consolés par les divers avantages nouveaux que cette société leur avoit procurés, étoient bien aises de trouver ailleurs en ces mêmes bâtards un étage qui les séparoitdes pairs d'une façon plus distinguée. INIais ils ouvrirent enGn les yeux lorsqu'il n'eu fat plus temps, et que dans les derniers temps du feu roi, uniquement consacrés à la grandeur de ses enfants légitimés , il les égala en tout et partout aux princes de son sang, jusqu'au titre et au nom, et jusqu'à la faculté de succéder à la couronne. Alors seulement ils comprirent que ce qu'ils avoieut pris pour le but n'étoit que le chemin, que la mort du feu roi ne leur permit peut-être pas d'achever dans toute l'étendue qu'il paroît que M. et madame du Alaine et leur

fidèle et toute-puissante Maintenon s'étoieut proposée. II leur fallut, à leur Sge et sous un roi si absolu, subir un joug sans oser dire un mot, et un joug qui en identifiant les bâtards avec eux , ne leur y faisoient trouver que les frères de leurs propres mères , et les enfants de ces frères, et leurs cousins germains, même doublement tels de la branche de Condé ; mais cette double parenté fut celle qui anima la discorde, par les procès qui s'émurent entre eux sur le testament de M. le Prince, qui n'auroit point regardé les bâtards de madame de iMontespau si INI. du Maine n'eut pas été élevé à l'honneur d'épouser une fille de M. le Prince et d'avoir ainsi, du chef de madame sa femme et de leurs enfants, des droits à soutenir dans cette succession. L'intérêt qui les anima s'aigrit infiniment davantage par les qualités qu'il fallut juridiquement prendre dans les requêtes. M. du Maine ne pouvoit n'y point parler comme autorisant nécessairement madame sa femme , et y parlant ne pouvoit omettre la qualité de prince du sang, qui lui avoit été accordée et enregistrée au parlement , sans paroître renoncer à ce grand droit et à tout ce qu'il emportoit. Les princes du sang, qui l'avoient souffert par nécessité , et qui depuis que la mort du feu roi leur avoit rendu leur liberté a cet égard étoient demeurés dans le silence, furent réveillés par une qualité qui, prise juridiquement avec eux, la constatoit par leur propre aveu pour jamais s'ils la passoient, et avec cette qualité toute l'entière parité avec eux en tout, partout et pour tout. C'est ce qu'ils ne purent se résoudre à souffrir, et de ce détroit où le procès d'intérêt jeta M. du IMaine résulta que l'accessoire devint le principal , et que la querelle sur cette qualité l'emporta du tout au rien sur celle des questions d'intérêt, qui néanmoins alloient à de grandes sommes. C'est ce que madame la Princesse, mère commune, devoit prévoir et arrêter, puisque les biens immenses qu'elle avoit apportés, ses grandes reprises, et les avantages d'une communauté effroyablement riche , lui donnoit les moyens de parler en, maîtresse par les avantages prodigieux qu'elle pouvoit faire aux uns au préjudice des autres, et par là arrêter les procès, les terminer avec justice mais à sa volonté, et faire tomber toutes les occasions de prendre des qualités qui ne pouvoient être suivies que par des tempêtes. Mais elle n'avoit que de grandes richesses et beaucoup de vertu : tout le reste lui manquoit, et tandis qu'il ne tenoit qu'à elle de faire la loi , elle la recevoit de ses enfants et de ceux qui gouvernoient ses affaires. Sou penchant étoit pour les princes du sang , mais elle craignoit étrangement madame du JMaine ; elle étoit pour le dernier qui lui parloit, et à force de flotter entre eux et de se montrer incapable de prendre aucun parti, elle acquit le parfait mépris d'eux tous, dont elle ne put jamais se relever, et les jeta dans les dernières extrémités les uns contre les autres.

-100 JOURISAL DE DAKGEAU.

Samedi 20, à Paris. Il y eut conseil de régence Taprèsdinée. — On croit que M. le duc d'Orléans ordonnera au parlement de retarder pour quelque temps le jugement qu'il devoit rendre jeudi sur les trois ducs qui demandent la pairie; il veut éviter les procès et les disputes qu'il pourroit y avoir entre les princes. — Par les lettres de Vienne du 7 de ce mois, il paroit que la guerre entre l'empereur et les Turcs est sûre ; on n'en doute plus en ce pays-là, et le prince Eugène doit partir incessamment. — La princesse de Nassau, qui est de la maison de Mailly, qui avoit été mise à la Bastille et ensuite envoyée dans un couvent à Rhétel, a eu permission de revenir ici; elle est chez le marquis de Nesle, son frère. Elle a fait une transaction avec le prince de Nassau, son mari, qui est présentement à Bruxelles et qui a consenti qu'elle revint à Paris dans sa famille.

Dimanche 21, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. — Le feu roi avoit promis 100,000 écus à M. Desmareiz au dernier renouvellement des fermes ; M. le duc d'Orléans lui fera payer ces 100,000 écus en lui donnant 1,000 pistoles par mois, et il a déjà touché le mois de juin*. — On travaille à faire un fonds pour payer aux troupes ce qui leur est dû de l'année passée, mais il n'est rien dû de celte année ni aux officiers ni aux soldats. — Madame la duchesse d'Orléans est presqu'à la fin de son neuf; on craint une septième fille. Elle en a déjà eu six, dont Tune est morte fort jeune, et elle dit qu'elle se sent dans celle grossesse-ci comme elle se sentoit dans ces grossesses-là. — Les grandes chaleurs qu'il a fait ces jours ici ont empêché que l'on ne ùt sortir le roi, qui se porte, Dieu merci , fort bien.

* "Voilà de ces foiblesses qui ne se peuvent comprendre. Le régent avoit ôté les finances à Desmaretz ; le duc deNoailles, à merveille alors avec lui et qui gouvernoit les finances , avoit levé le masque contre Desmaretz, qu'il avoit si bassement courtisé sous le feu roi jusqu'à sa mort , et avoit tâché de s'instruire sous lui a force de souplesse et de

cour, et Desmaretz u avoit pu rien refuser au neveu de madame de Maiutenou. Par lui poussé alors, sans cause comme sans mesure, il avoit fait fouiller Hyères, n'ayant pu induire le régent à faire fouiller sa maison, et tout aussitôt, le régent, pressé par le maréchal de Villeroy, qui lui avoit toujours été si contraire , tient à Desmaretz des promesses du feu roi dont il n'étoit point tenu , et qui en elles-mêmes et par rapport à la presse extrême des finances, et à un temps de minorité étoient si disproportionnées à un particulier tel que Desmaretz, et qui avoit si longtemps eu les finances.

Lundi 22, à Paris. — Madame la duchesse du Maine alla à Sceaux pour y passer une partie de Tété ; elle reviendra faire un tour ici aux couches de madame la duchesse d'Orléans. — Madame de Villacerf mourut ici de la petite vérole. — On mande de Pologne que. le roi Auguste est revenu à Varsovie, et qu'il espère apaiser les troubles de Pologne en renvoyant toutes les troupes saxonnes, àquoi les confédérés sont plus aheurtés que jamais. — M. deMazarin,quiestallé à Strasbourg avec M. le cardinal de Rohan, n'a point répondu au factum de M. de Chàtillon pour le grand bailliage de Haguenau; on en presse le jugement, et le conseil de finances a promis à M. le chancelier, beau-père de M. de Chàtillon, de juger l'affaire la semaine qui vient. — On cherche des moyens de donner quelque débouché aux billets d'État. M. Law en reçoit dans sa banque pour les trois quarts de ceux qui y prennent des actions; mais ce débouché là est fort petit, on en cherche de meilleurs.

Mardi 23, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'aprèsdinée. — M. le Duc fut saigné deux fois le soir pour une chute qu'il fit hier à la chasse. Madame la Duchesse, sa mère, soupa chez M. d'Antin ; il lui avoit caché sa chute et le parti qu'il avoit pris de se faire saigner. — Le petit Chabannes , lieutenant aux gardes, a l'agrément pour acheter la compagnie de d'Avéjan, qui a acheté la souslieutenance des mousquetaires gris. Le petit Chabannes étoit fort nouveau lieutenant ; il a été un de nos élèves de Saint-Lazare, et quoiqu'il soit fort pauvre, il est assuré

de trouver les 40,000 francs qu'il lui faut pour monter à la compagnie. — Madame de Kerouën, sœur du marquis de Boulainvilliers , a obtenu au conseil de régence une partie de ce qu'elle demandoit, et on reverra son procès au conseil du dedans du royaume.

Mercredi 2i, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. — On saigna M. le Duc, du pied, pour sa chute; on ne soupçonnoit point la petite vérole, mais elle parut sur les onze heures. Les médecins le crurent en très-grand danger; le soir il fut fort soulagé. M. le duc d'Orléans alla l'après-dinée à l'hôtel de Condé savoir des nouvelles de M. le Duc, mais il ne le vit point. M. le comte de Toulouse y alla aussi savoir de ses nouvelles, quoique les familles soient fort brouillées. Madame la Duchesse s'est enfermée avec M. son fils; madame la Duchesse sa femme vouloit s'y enfermer aussi , mais on n'a pas voulu le lui permettre. — La marquise de Villequier est fort mal; elle a reçu tous ses sacrements. — M. le nonce est depuis quelque temps à la campagne; cela a fait courir le bruit qu'il vouloit s'en retourner à Rome, mais ce bruit est faux, et il reviendra à Paris aux premiers jours.

Jeudi 25, à Paris. — M. le Duc passa la journée assez doucement. Il est encore mieux qu'hier au soir; il n'a plus de transport au cerveau et la fièvre est fort diminuée. — Le maréchal de Châteaurenaud demeurera commandant en Bretagne; on avoit parlé d'y envoyer en sa place M. le prince deTalmondou M. le maréchal de Montesquiou, et M. le prince de Talmond croyoit avoir la préférence, mais le maréchal de Châteaurenaud a représenté ses services vivement et dit même à M. le duc d'Orléans qu'il ne demandoit point d'appointements.' On ne sait pas encore si M. de Berwick ira en Guyenne; la difficulté qu'il fait ne regarde pas plus les princes légitimés que les princes du sang; il soutient qu'il n'y a point d'exemples qu'aucun maréchal de France ait jamais commandé en province sous les ordres d'un prince du sang absent et

qu'il ne veut pas être le premier à donner cet exemple. Vendredi 26, à Paris. — Madame la duchesse d'Orléans, après son souper, sentit des douleurs pour accoucher. On envoya en diligence à Saint-Cloud pour en avertir madame la duchesse de Berry, qui s'y baignoit dans la rivière, et Madame, qui y demeure depuis quelques jours. Avant qu'elles fussent arrivées, madame la duchesse d'Orléans accoucha ; elle ne fut pas deux heure sen travail, quoiqu'on craignît fort pour elle, parce qu'elle avoit été trèsmalade dans ses autres couches; mais par malheur elle n'accoucha que d'une fille. Elle en avoit déjà cinq, et elle n'a qu'un fils, quiestM.le duc de Chartres. Elle en étoit fort affligée; M. le duc d'Orléans, qui en étoitpour le moins aussi affligé qu'elle, eut la force de se contramdreet delui dire que puisqu'elle se portoit bien et qu'elle avoit peu souffert, ils dévoient être contents l'un et l'autre.

Samedi 27, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'aprèsdinée. — M. le Duc continue à se porter aussi bien qu'il se peut au quatrième jour de la petite vérole. — On croit la marquise de Villequier hors de danger. — Le pape a proposé dans ce dernier consistoire l'évêché de Bayeux pour M, le cardinal de la Trémoille ; mais on dit que ce cardinal a ordre de ne recevoir aucunes bulles, ni pour lui ni pour un autre, si le pape n'en accorde à tous les évêques que M. le régent a nommés. La même chose arriva pendant les démêlés de la France avec Rome en 1682 : le feu roi ne voulut point qu'on reçût quelques bulles que le pape vouloit donner, à moins qu'il n'en accordât à tous les évêques que le roi avoit nommés.

Dimanche 28, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. — Madame la duchesse de Berry et M. le duc d'Orléans allèrent l'après-dlnée à la Meute, que cette princesse commence à faire meubler. — Les dernières nouvelles de Vienne parlent du prompt départ du prince Eugène, et on n'y doute pas que les hostilités ne commencent dès qu'il sera arrivé à l'année. S. M. I. a fait arrêter à Staden

404 JOURJNAL DE DAKGEAU.

Langallerie ; on prétend qu'il avoit fait un traité avec le Turc et qu'il avoit reçu beaucoup d'argent. On mande aussi que l'empereur a fait Bonneval lieutenant général *. — Madame la duchesse d'Elbeuf est considérablement malade; elle et oit la troisième femme de feu M le duc d'Elbeuf. Elle n'avoiteude son mariage quedeux tilles, dont l'aînée étoit feu madame la duchesse de Mantoue et la cadette est religieuse.

* On a vu en son lieu les désertions de I^angallerie et de Bonneval des troupes de France et leur cause peu honorable. Langallerie, incapable de se contenter de rien et de vivre avec personne , et croyant mériter tout, quoique très-simple gentilhomme et de capacité fort bornée , ne put durer chez l'empereur. I! traita avec les Turcs; il fut pris sur le fait et traité selon ses mérites. Pour Bonneval , d'une naissance fort supérieure et d'un mérite de guerre beaucoup plus étendu, [il] ne put subsister non plus avec ceux à qui il s'étoit livré; il se brouilla si personnellement et si outrageusement avec le prinée Eugène, qui s'étoit déclaré son protecteur, et qui le logeoit et défrayoit chez lui , qu'il quitta les Impériaux et se voulut donner aux Moscovites, qui n'osèrent l'accepter dans la crainte d'offenser le prince Eugène , lequel , au lieu de le mépriser, eut la petitesse de pique de le barrer partout. Après avoir tâté bien des lieux et bien des partis, il se retira à Venise, d'oij il flt son traité avec les Turcs ; il leur livra les plans, qu'il avoit adroitement ramassés, des principales places de leurs û'ontières tenues par l'empereur, et toutes les connoissances qu'il avoit acquises dans son service, puis passa à Constantinople et se fit circoncire. Tel fut le fruit du pardon qu'il obtint ici du régent, par l'entremise de Biron, qui lui donna sa OUe, avec laquelle il ne demeura pas un mois , et ne la revit jamais depuis. Cet affreux parti , et si fort inouï dans un homme de cette naissance , dépasse fort l'étendue du temps de ces Mémoires ; mais son horrible nouveauté a fait estimer qu'elle méritoit d'être insérée dans ces notes , même en anticipant le temps.

Lundi 29 , à Paris. — Il y a apparence présentement que milord Bervvick ira commander en Guyenne et que l'on trouve les difficultés qu'il a faites raisonnables, car on ne trouve point d'exemple qu'aucun maréchal de France commandant dans une province ait été aux ordres d'un prince du sang absent *. — M. de Rothelin, qui avoit obtenu une dispense de Rome pour épouser

mademoiselle de Clère, sa nièce, a été obligé de renvoyer un courrier à Rome, parce que le banquier s'étoit servi d'un mot latin qui auroit pu dans la suite être mal interprété et faire un procès aux enfants qui viendroient de ce mariage. — La maladie de M. le Duc va toujours de mieux en mieux.

* Toujours usurpations ou du moins tentatives les plus nouvelles et les plus fortes et des princes du sang et de ceux qui le vouloient être, plus que de qui que ce fût, et presque toutes les autres à leur instigation et à leur proGt.

Mardi 30, à Paris. — Il y eut conseil de régence Faprèsdînée. Le matin, au conseil de fmances, on rapporta l'affaire du duc de Mazarin contre M. de Ghâtillon pour le grand bailliage de Haguenau; il fut ordonné qu'on communiqueroit cette affaire au procureur général, le roi pouvant y avoir intérêt. — M. de Berwick eut audience le matin de M. le duc d'Orléans, qui entretint ensuite le maréchal de Villeroy, doyen des maréchaux de France , et l'on saura demain ce qui aura été réglé sur le commandement de Guyenne. — La reine d'Espagne étoit encore assez grosse, mais elle s'est blessée; le roi son mari avoiteu quelques accès de fièvre, que le quinquina lui a ôtés. — Le marquis de los Balbazès, qui est à Madrid et qui est prodigieusement riche, a marié sa fille aînée au duc de la Mirandole, grand écuyer du roi, et la seconde au duc d'Arcos, veuf depuis quelques mois; c'est le frère aîné de la duchesse d'Albe *.

* Le duc d'Arcos étoit frère du duc de Banos et de la duchesse d'Albe, qui vint en France avec son mari, ambassadeur d'Espague, qui y mourut et leur fille unique aussi, dont la grandesse retourna à son oncle paternel. La duchesse d'Albe se remaria au duc de Solferiuo , arrière-cadet de Gonzague, qu'elle avoit connu abbé à Paris, et qui fut fait grand pour ce mariage et gentilhomme de la chambre par Philippe V, lequel n'en ayant point eu d'enfants et en étant veuf se remaria à la fille du prince de Santo-Buouo, Carraccioli, grand d'Espagne, qui avoit été vice -roi du Pérou. Ces deux ducs d'Arcos et de Banos vinrent exilés en France , en punition de s'être opposés à l'égalité du

i06 JOURNAL DE DAKGEAU.

rang des ducs et des grands d'Espagne dans les deux monarchies, convenu entre Louis XIV et le roi son petit-fils à son avènement à celle d'Espagne. Ils s'appeloient Ponce de Léon. Le duc d'Arcos étoit veuf de la fille de Tamirante de Castille, retiré en Portugal, en chemin de France, oiiil venoitambassadeur, dont tous les biens furent confisqués, et qui mourut miséralilement en Portugal. Elle étoit veuve du marquisdel Carpio, issu par mâles du célèbre don Louis de Haro, qui, avec le cardinal ^lazarin, avoit fail la pai.x des Pyrénées. En secondes noces il épousa une Spinola, petite-fille du marquis de los Balbazès, ambassadeur d'Espagne en France, lors du mariage et de l'entrée solennelle de la reine Marie-Thérèse, femme de Louis XIV, à Paris, et qui mourut prêtre. Cette seconde femme eut plusieurs sœurs, qui épousèrent le duc de la Mirandole, comme les Mémoires le disent; le prince Pio, grand d'Espagne, qui étoit capitaine général d'armée et Tavoit été de Catalogne ; le comte de Fuensalida, grand d'Espagne, qui étoit Velasco, des connétables de Castille, ducs de Frias, et un frère marquis de los Balbazès, grand d'Espagne, gendre du duc d'Albuquerque , et depuis grand écuyer de la princesse des Asturies.

Le duc de la Mirandole avoit été accordé à la princesse de Parme, et leurs articles signés. Alberoni, dans ces entrefaites, ayant proposé et promis cette princesse à la princesse des Ursins pour le roi d'Espagne, le mariage du duc de la Mirandole fut rompu et celui d'Espagne fait. Cette reine a toujours conservé de l'amitié et de la distinction pour le duc de la ]Mirandole, qu elle fit venir en Espagne et faire grand d'Espagne, puis grand écuyer, mais qui se trouva un pauvre sujet quoiqu'un fort honnête homme. Il est frère du cardinal Pic de la Mirandole. La duchesse sa femme périt par un étrange accident, en 1722: un torrent impétueux, grossi par deux orages furieux coup, sur coup, entra dans un bout de Madrid près du Buen-Retiro, le long d'une espèce de vallée peu perceptible qui sépare ce palais de la ville , y emporta tout dans un instant, inonda l'appartement bas de l'hôtel de la jNIirandole, où il y avoit grande compagnie, y ennoya plusieurs et entre autres la duchesse de la Mirandole dans le fond de son cabinet, où elte étoit allée se jeter à genoux et prier Dieu. L'ambassadeur de Hollande nagea longtemps appuyé de deux fauteuils, et se sauva à grand'peine. Le prince Pio fut emporté par le courant des appartements dehors, et son corps trouvé dans un égout à quatre lieues de Madrid. Le duc de Liria , fils du duc de Berwick, suspendu longtemps à ime porte après avoir sauvé l'abbé Grimaldo, frère du ministre et secrétaire d'État, tomba dans l'eau avec la porte, et fit tant qu'il sortit en nageant dans la rue où, en s'élançant, il demeura plus d'une demi-heure pendu par ses mains à des grilles de fenêtres , où il se harponna et d'où on le tira au second otage par des cordes où le duc de la Mirandole s'étoit sauvé d'abord. Plusieurs

autres de la compagnie y périrent, un dans la maison ou dans la cour, car il y en avoit une, chose peu commune dans IMadrid, où des carrosses furent renversés et brisés, et quelques-uns de ceux qui s'étoient sauvés dessus noyés ou fort blessés. Le nonce du pape, Aldobrandin, mort depuis cardinal , en etoit sorti un moment devant l'orage, sur ce qu'il avoit ouï dire que ce qui arriva aussitôt après étoit arrivé cent ans auparavant à cette même maison; il ledit à la compagnie, qui s'en moqua, mais il eut le bonlieur de ne pouvoir être retenu. Le rare est qu'en ce même temps un des plus grands et des plus superbes palais de Madrid, confisqué sur le dernier amirante de Castille, où logeoit le dernier duc d'Ossone, fut brûlé et brûloit encore, faute d'eau à pouvoir éteindre le feu.

Mercredi 1" juillet, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. — L'arrêt de mort contre Paparel est commué en bannissement perpétuel; et comme on ne veut point qu'il passe en pays étrangers où l'on soupçonne même qu'il a de l'argent, on l'envoie prisonnier au château de Saumur. — La princesse dont madame la duchesse d'Orléans accoucha ces jours passés s'appellera mademoiselle de Chartres, et la princesse sa .«^œur qui portoit ce nom, et qui est l'aînée de toutes, s'appellera mademoiselle d'Orléans , ou Mademoiselle tout court. — Le marquis de Breauté est mort à Lisieux, après une longue maladie. Il étoit un des deux maîtres de la garde-robe de M. le duc d'Orléans ; cette charge vaut J 1 ou 12^000 livres de rente, et il n'avoit point de brevet de retenue.

Jeudi 2, à Paris. — Madame la duchesse de Berry donna un grand dîner à la Meute à Madame, qui y vint de Saint-Cloud. M. le due d'Orléans y de voit venir, mais il eut tant d'affaires qu'il n'y put pas venir. — On mande d'Angleterre que le duc de Marlborough est tombé en apoplexie; il y a même des lettres qui le disent mort et qu'il a fait un testament par lequel il donne 300,000 écus au maréchal de Berwick, fils de sa sœur; mais ce maréchal, à qui j'en ai parlé aujourd'hui, m'a dit qu'il ne savoit rien de ce testament et qu'il ne croyoit pas la nouvelle de sa mort vraie. — On mande de Vienne que

l'impératrice est encore grosse. Quoiqu'on ne doute point de la guerre en ce pays-là, les hostilités ne sont point commencées, et on croit même le départ du prince Eugène retardé.

Vendredi 3, à Paris. — M. Langlois, docteur et syndic de la Sorbonne, fit une harangue où l'on a trouvé des choses très- fortes, surtout dans une comparaison d'Assuérus, de Mardochée et d'Aman avec ce qui s'est passé sur la findu précédent règne, et M. le cardinal de Noailles, qui étoit à cette harangue, a dit à ses amis que ce discours-là, bien loin de lui avoir fait plaisijp, comme c'étoit l'intention de l'harangueur, lui avoit fort déplu. — Il y a eu une assemblée de huguenots en Guyenne, où un prédicant les exhortoit un peu trop vivement, à ce qu'on prétend ; on fut averti de cette assemblée, on y marcha, on n'eut point de peine à les dissiper, car ils n'étoient point armés, mais on trouva assez près du lieu où ils étoient assemblés deux charrettes chargées de pistolets, de fusils et de baïonnettes.

Samedi 4, à Paris. — Il y eutconseil de régence l'aprèsdlnée, et en sortant du conseil M. le duc d'Orléans vint danslalogede Madame, qui y étoit venue de Saint-Cloud, et y entendit avec elle la comédie italienne, qui réussit fort. Ces comédiens-là sont très-bons et fort à la mode. — Le pape a accordé des bulles au cardinal de la Trémoille pour l'évêché de Bayeux et pour les chevaliers de Saint- Lazare qui avoient des pensions sur cet évêché, qui sont : MM. de Montmorency, de Polignac, de l'Hôpital, de Saint- Vallier, de Marcieu et de Retz. — MilordBerwick a obtenu ce qu'il demandoit, qu'on ôtât de sa commission qu'il étoit sous les ordres de M. le comte d'Eu. Il partira au premier jour pour aller commander en Guyenne ; il est très-content, et les princes du sang ne sont point mécontents de lui. Les maréchaux de France, ses confrères, l'ont fort loué.

Dimanche 5, à Paris. — Il y eut conseil de régence le

matin. — M. d'Anfin donna un grand souper à madame la duchesse de Berry et à M. le duc d'Orléans ; après le souper il y eut comédie italienne dans le jardin, qui étoit fort illuminé; il y eut un feu d'artifice^ et dans lesentr'actes de la comédie les meilleurs acteurs de l'Opéra chantoientet dansoient. — M. de Berwick vit M. le duc du Maine, et ils paroissent fort contents tous deux ; ce maréchal s'est fort bien justifié des mauvais offices que l'on lui avoit voulu rendre auprès de ce prince. — L'évêque de Tarbes est mort après une longue maladie ; il s'appeloit l'abbé de Poudens avant que d'être évèque. Cet évêché vaut environ 20, 000 livres de rente. Il avoit deux prieurés, dont il y en a un à la collation du prince de Pons qu'il veut donner au chevalier de Lorraine, son frère, et qui vaut 4,000 livres de rente.

Lundi 6, à Paris. — Le roi alla se promener au Cours malgré le vilain temps. — Il y a eu un bataillon à Mariembourg dont plus de la moitié a déserté parce qu'il leur est dû quatre mois de l'année passée. On a repris plusieurs soldats qui avoient déjà passé sur les terres de Liège; on en fera pendre quelques-uns des plus mutins. — La Connelaye est mort ; il étoit gouverneur de Belle- Isle. Ce gouvernement vaut 15 à 16,000 livres de rente, mais il engage à résidence. — On a donné le commandement de Toulon, qu'avoit Chalmazel, qui vient de mourir, à Dupont, ancien officier d'infanterie de grande réputation, qui avoit été longtemps lieutenant-colonel du régiment de Navarre, et qui dans les dernières années de la guerre avoit été mis commandant à Pampelune.

Mardi 7, à Paris. — Il y eut conseil de régence l'aprèsdinée. — Nous avons présentement quinze vaisseaux à la mer et huit galères qu'on y peut mettre quand on voudra. Tous les officiers de marine sont payés du courant, et on travaille dans tous les ports à construire de nouveaux bâtiments et à remplir les magasins. — M. de Machault, maître des requêtes et commissaire de Bourvalais, se veut

410 JOURÎNA.L DE DANGEAU.

retirer de la chambre de justice ; il s'est brouillé avec M. de Fourqueax, procureur général de cette chambre. — M. le nonce recommence à demander audience à M. le duc d'Orléans; mais on ne la lui donnera point s'il ne dit auparavant au maréchal d'Huxelles ce qu'il a ordre de dire. On veut savoir de quoi et comment il doit parler, afin de préparer la réponse; on s'attend bien qu'il n'a rien d'agréable à dire *.

* C'est l'usage eu France de ne recevoir ni brefs ni bulles que communiqués auparavant , et de n'accorder point d'audience au nonce, quand on le sait chargé de chose importante , qu'on ne sache auparavant de quoi il est question, et comment il s'en acquittera.

Mercredi 8, à Paris. — Il y eut conseil de régence le matin. M. le duc d'Orléans alla souper chez M. le prince de Rohan à sa petite maison de Saint-Ouen ; il n'y avoit de dames au souper que la princesse de Rohan et madame de iMontauban. — Le duc deGramont a obtenu au conseil de régence ce qu'il demandoit pour sa principauté de Bidache; le feu roi avoit renvoyé le jugement de cette affaire au parlement de Paris^ et on a ordonné présentement qu'elle serajugée devant le roi, et en attendant ce jugement le duc de Gramont est en possession des honneurs dont cette terre a joui sous ses prédécesseurs. — L'archevêque de Tours est à l'extrémité; on ne croit pas qu'il passe la nuit. Il a été longtemps à Rome auditeur de rote; il est de la maison d'Isoré d'Hervaut.

Jeudi 9, à Paris. — Il arriva un courrier du cardinal delà Trémoillequi apporte des nouvelles qui ne sont pas agréables, car le pape paroît fort mécontent et fort irrité contre la Sorbonne et contre les évêques qui n'ont pas recula Constitution. — L'archevêque de Tours* mourut la nuit. L'archevêché est d'un très-petit revenu , mais le poste est très- considérable. — Le petit gouvernement de Gap a été donné au chevalier d'Argenson, ancien officier qui est estropié. — M. le Duc est entièrement hors de tout

danger et compte d'aller au premier jour à Chantilly, où mesdames les Duchesses iront avec lui. Le voyage qu'elles dévoient faire aux eaux dé Forges est rompu.

* Cet archevêque étoit un des plus estimés de France pour son savoir et pour sa vertu. I! avoit été auditeur de rote longtemps pour la France et toujours, dansjRome même, très-attaché aux libertés de l'Église gallicane; il le fut toujours étroitement à M. le cardinal de Noailles et aux prélats qui lui étoient unis dans l'affaire de la Constitution, qui perdit en lui un grand appui. Il étoit de bonne maison , ancienne et bien alliée, et qui avoit eu en divers temps des emplois distingués; c'étoit en un mot un excellent et courageux évoque, un vrai gentilhomme droit et vrai. Il étoit issu de germain du feu duc de Beauvilliers et fort bien avec lui.

Vendredi 10, à Paris. — Le prince de Portugal qui étoit ici en partit la nuit du mardi au mercredi, en chaise de poste, pour aller faire la campagne en Hongrie. L'ambassadeur ne sa voit point qu'il dût partir; il revenoit ce jourlà de voir Marly , et en rentrant à Paris il trouva sur le rempart les chaises de poste qu'il avoit fait préparer. Le fils de M. le comte de Tarouca, ambassadeur de Portugal àla Haye, est le seul qui l'a suivi. L'ambassadeur qui l'avoit accompagné à iMarly se jeta à genoux devant lui pour le prier de ne point partir, lui représentant que le roi son frère l'avoit cliargé de sa conduite pendant qu'il seroit en France, etqu'il ne lui pardonneroit jamais de l'avoir laissé faire ce voyage ; l'ambassadrice joignit ses prières à celles de son mari , mais ils ne purent rien obtenir ni Tun ni l'autre. On loue fort ici la résolution qu'a prise ce prince, qui avoit paru très-aimable partout où on l'avoit vu ; il n'avoit point été chez le roi ni chez M. le duc d'Orléans, à cause du cérémonial.

Samedi 11, à Paris. — Conseil de régence l'aprèsdinée. — Lenormand fit amende honorable, et le peuple parut fort animé contre lui, quoique ces sortes de spéciales attirent d'ordinaire la compassion. Barrangue, qui étoit impliqué dans cette affaire, ne sera qu'admonesté ; ilafait

412 JOURNAL DE DANGE4U.

voir dans les interrogatoires qu'il a subis qu'il n'avoit péché que par simplicité et trop de confiance qu'il a eu en ce fripon-là. — M. le duc d'Orléans aparté à Macliault avec tant débouté et lui marquant tant d'estime qu'il n'a pu refuser ce prince, qui lui demandoit de ne point quitter la chambre de justice. — On mande de Vienne que l'empereur a donné le gouvernement de Flandre au prince Eugène, qui étoit gouverneur du Milanois, et le gouvernementdu Milanois au prince de Lewenstein.M. de Bentenrider, ministre de l'empereur, vint le soir nous apporter cette nouvelle; le prince de Lewenstein est le frère aine de madame de Dangeau.

Dimanche 12, à Paris. — Conseil de régence le matin. — Le prince Eugène est parti de Vienne du 1" de ce mois; il porte des pleins pouvoirs pour la paix et pour la guerre. Il y a eu quelques petites hostilités commencées par les Turcs, mais le bâcha qui les commande assure que ces hostilités sont faites contre son ordre et qu'elles sont commises par des Rasciens, qu'il fera punir. — D'Avignon, major des gardes du corps, songe à se retirer, par sa mauvaise santé ; il demande, en se retirant, quelques grâces, qu'on lui accordera apparemment, car c'est un homme de mérite et qui a très-bien servi. Le feu roi l'aimoit et l'estimoit fort. Brussac, premier aide major, montera à sa place et la remplira dignement. — On parle d'une promotion dans la guerre, mais il y a tant de demandeurs que cela pourra bien la retarder.

Lundi 13, à Paris. — Le roi alla se promener à Madrid, à la petite maison de mademoiselle de Chausseraie, qui lui donna beaucoup de petits divertissements très-convenables; il y demeura longtemps, et s'y divertit fort bien. — M. le Duc partit pour Chantilly, où mesdames les Duchesses vont avec lui; il étoit sorti dès hier pour aller à la Bastille voir M. de Gacé, pour qui il a toujours eu beaucoup d'amitié. — Le premier président et les députés du parlement qui l'accompagnoient eurentle matin

une longue audience de M. le duc d'Orléans sur les représentations qu'ils avoienl faites pour les charges de M. d'Antin et de M. de Torcy. Il y a apparence que les lettres seront enfin enregistrées au parlement, mais avec beaucoup de modifications; cependant, il y a bien des gens dans ce corps qui ne veulent point du tout l'enregistrement.

Mardi 14, « Paris. — Conseil de régence l'après-dînée. — L'affaire de d'Avignon, major des gardes, est entièrement réglée. Il se retire; on lui continue la pension de 4,000 francs qu'il avoit comme major, une autre pension ancienne de 1,000 francs, 1,000 écus qu'il a du cordon rouge, et on lui donne l'expectative de la grand'croix, qu'on lui permet de porter en attendant qu'il en vaque. Brussac monte à la majorité, et sa place d'aide major ne sera point remplie. Il n'y aura plus qu'un aide major dans les gardes du corps, qui est Parifontaine, Les sous-aides majors des compagnies feront la fonction d'aides-majors pendant que les capitaines de leurs compagnies seront en quartier, et on leur donne le rang d'enseignes, sans pourtant vouloir que dans les promotions ils passent devant les exempts plus anciens qu'eux. D'Avignon, outre ses pensions, a un bon gouvernement; ainsi il touche près de 30,000 francs du roi.

Mercredi ib, à Paris. — Conseil de régence le matin. — On paye actuellement l'intérêt des billets d'État, et M. le duc d'Orléans fait donner toutes les semaines de l'argent pour payer des billets d'État qui sont entre les mains de pauvres officiers qui seroient obligés de les agioter sans ce secours-là. C'est M. le Blanc qui est chargé de cette distribution- là, qui se fait toutes les semaines. — M. de Pons, dont la femme est dame d'honneur de madame la Duchesse la jeune, s' étant enfermé avec M. le Duc durant sa maladie, a la petite vérole ; un gentilhomme de ce prince et deux autres domestiques l'ont prise aussi en le gardant. — Greder, lieutenant général, est mort

aux eaux de Bourbonne ; il étoit déjà très-mal quand il partit pour y aller et n'a pris les eaux qu'un seul jour. Il avoit un régiment allemand très-beau^, et qui vaut beaucoup au colonel.

Jeudi 16, à Paris. — Madame vint de Saint-Cloud diner avec M. le duc d'Orléans; quand elle vient ici, elle y amène toujours les princesses ses petites-filles. Elle entendit dans sa loge la comédie italienne, qui est fort à la mode, et la comédie françoise est fort abandonnée. — M. de la Porte, premier président de Metz, est mort ici; il avoit quatre-vingt-six ans passés. Il avoit un brevet de retenue sur sa charge, que M. le duc d'Orléans a donnée à M, de Chazeaux, président à mortier de ce parlement, et aaccompagné ce présent de paroles fort gracieuses. M. de Chazeaux est neveu de feu M. Bossuet, évêque de Meaux. La charge qu'on lui donne ne vaut que 10 ou 12,000 livres de rente. — H y a des nouvelles d'Allemagne qui portent que le roi de Suède a pris en Norvège Chrislianstad; mais ces nouvelles-là sont si incertaines et varient si souvent qu'on ne sait ce qu'il en faut croire.

Vendredi 17, à Paris. — Outre le conseil de finances qu'il y eut le matin, à l'ordinaire, il y en eut un extraordinaire l'après-dinée. — La marquise de Castries la mère tomba malade au Palais-Royal ces jours passés; elle s'est fait porter dans sa maison, et la petite vérole a paru. — Le régiment allemand qu'avoit Greder a été donné au neveu du baron Sparre, ambassadeur de Suède. Quand le baron Sparre quitta son régiment qu'il avoit en France pour aller joindre le roi de Suède son maître, qui avoit besoin de lui , il pria le feu roi de donner son régiment à Link, qui en étoit lieutenant-colonel; le feu roi lui offrit de le donner au baron Sparre, son neveu, mais en remerciant le |roi de sa bonté, il lui dit que Link étoit un trop galant homme pour lui faire ce tort-là et qu'il le serviroit encore mieux que son neveu. Ce procédé fut fort loué du roi et de tout le monde, et on vient de l'en

récompenser en donnant ce régiment à son neveu.

Samedi 18, à Paris. — Conseil de régence Paprèsdinée. — Le gouvernement de Belle-Isle, vacant par la mort de la Connelaye, a été donné à des Fourneaux, ancien lieutenant des gardes du corps. Le chevalier de Mommeins, le plus ancien enseigne de ce corps, monte à la lieutenance, et la brig-ade de des Fourneaux est donnée à Valeilles, ancien exempt. C'étoit le tour de la cavalerie de monter à la brigade ; mais le feu roi avoit promis à Valeilles de réparer le tort qu'il lui fit en faisant monter le fils de Busca à la brigade de son père, et il n'étoit pas si ancien exempt que Valeilles. — M. de Cany^, grand maréchal des logis de la maison du roi, a la petite vérole , et les médecins ont très-mauvaise opinion de son mal ; il se baigna il y a deux jours après avoir beaucoup soupe, et c'est à cela qu'on attribue une partie de son mal.

Dimanche 19, à Paris. — Conseil de régence le matin. — La charge de premier écuyer de la grande écurie, qui vaquoit depuis la mort du comte de Lyonne, est donnée à Sainte-Maure*, qui ne payera que les 80,000 francs de brevet de retenue qu'il y avoit sur la charge ; mais, comme on avoit promis à madame la duchesse Sforce 20,000 écus sur la première charge vacante, on n'expédiera la commission de cette charge pour Sain te -Maure que quand on aura trouvé un autre fonds pour les 20,000 écus promis à madame Sforce. — M, le duc d'Orléans met un major dans ses gardes; il n'y en avoit point encore eu. Il a choisi pour cet emploi Rocheplatte, qui en étoit lieutenant, et on lui permet de vendre sa lieutenance.

* Sainte-Maure étoit d'une naissance distinguée, neveu du feu duc de Montauzier, élevé avec Monseigneur, depuis son menin, toujours à la cour et de tous les Marlys et Meudons; gros joueur, mais peu estimé à la guerre, qu'il avoit quittée de bonne heure. Il avoit auprès du régent le mérite de n'avoir pas suivi contre lui le torrent delà cour, où il étoit initié dans tout à celle de jMonseigneur, et il avoit eu la médiocre pré-

416 JOURNAL DE DANGEATI.

férence de la charge de premier écuyer de M. le duc de Berry à la mort de Razilly. On ne comprit point comment un homme de cet état voulut acheter une charge si subalterne et en faire un établissement au fils de son frère aine, car il ne se maria point-^tne mourut que bien des années après, fort vieux. Son frère cadet est encore aujourd'hui vice-amiral de France.

Lundi 20, à Paris. — On mande d'Angleterre que le roi Georges devoit en partir le 18, qui étoit samedi dernier; il y a bien des gens à Londres qui croient qu'il pourroit bien ne pas retourner sitôt en Angleterre.il a^ait duchesse mademoiselle de Schulembonrg, sa maîtresse, qu'il avoit amenée avec lui d'Allemagne. lia ôté toutes les charges au duc d'Argyle, qui pré ten doit à des récompenses et non à des punitions; outre le commandement en Ecosse et les gouvernements qu 'avoit ce duc, on a voulu qu'il quittât la charge de premier gentilhomme de la chambre du prince de Galles, et il lui a renvoyé la clef d'or, que ce prince avoit peine à recevoir, parce qu'il l'aime fort. — On fait partir Louville * pour aller en Espagne, qui portera des lettres du roi et du régent au roi et à la reine d'Espagne; il a ordre de ne point passera Bayonnepour éviter de voir la reine douairière.

* On a vu en son lieu dans ces notes quel étoit Louville, quelle place de la plus intime confiance il avoit tenue en Espagne, et comment la princesse des Ursins s'en étoit su défaire, par la soif de régner seule sans aucun contredit. :\L le duc d'Orléans, entraîné vers l'Angleterre, avoit trop d'esprit et de sens pour ne pas sentir combien l'Espagne à se conserver lui étoit personnellement nécessaire, et de plus importante à sa gestion ; il se servit donc habilement de sa position avec le roi d'Angleterre pour en tirer de sa main la cession actuelle de Gibraltar à l'Espagne, a des conditions qui n'importoient point à cette monarchie ni au commerce, mais qui tendoieut à une liaison qui la rapprochoit de l'empereur et à l'affermissement de la paix de l'Europe. Alberoni, qui exerçoit dès lors, sans en avoir encore le nom ni la pourpre romaine, la fonction et toute la puissance de premier ministre en Espagne, et qui en avoit chassé la princesse des Ursins et mis hors de gamme tout ce qui tenoit à elle, n'avoit jamais vu Louville, et la face de cette cour avoit changé bien des fois et eu entier depuis

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qu'il n'y étoit plus. Le régent espéra donc qu'il ne prendroit poiot de jalousie d'un homme qui n'alloit là qu'en passant et sans aucune volonté de troubler personne. Il crut seulement que l'intime connoissance qu'il avoit du roi d'Espagne le lui feroit manier plus adroitement que personne, et que l'ancienne amitié et confiance en lui, réveillée parla présence, seroit plus susceptible de persuasion par l'ancienne habitude que par le ministère d'un homme tout neuf. Il soupçonna toutefois que la clôture, exacte jusqu'à la dernière indécence, oîi Alberoni avoit su renfermer EL. MiAI. CC, et qui n'étoit pénétrable qu'à lui et au très-petit nombre de valets de sa confiance, lui reudroit Louville assez suspect, dans la crainte des anciennes liaisons et de l'ascendant de Louville sur le roi d'Espagne, pour l'engager a prévenir ce prince contre lui : ce fut pour ne lui en pas donner le temps que le voyage de Louville fut tenu secret , qu'il eut ordre d'entrer en Espagne par le pays de Foix et des chemins détournés, et de tâcher de tombera Madrid comme une bombe, parce qu' Alberoni ne craignoit rien tant pour son pouvoir que les ofiiceset l'influence de notre cour sur celle qu'il dominoit et qu'il vouloit dominer pour sa fortune, sans concert avec la nôtre, pour en éviter mieux toute influence et régner plus en paix et plus absolument avec une totale indépendance à tous égards. Tout cela étoit sagement concerté, mais on ne connoissoit pas encore toute l'audace d' Alberoni ni tout le poids des chaînes dont il avoit lié le roi d'Espagne. Louville tombé plutôt qu'arrivé chez le duc de Saint-Aignan, notre ambassadeur à IMadrid, eut à l'instant défense d'aller au palais ni de se présenter nulle part devant LL. MM. CC. Il eut beau déclarer qu'il étoit chargé d'ordres et de lettres du régent pour le roi , Alberoni lui en fit demander la communication. Sur ce qu'il repondit qu'il avoit défense, comme il étoit vrai , de s'ouvrir qu'au roi seul et de remettre à nul autre ses dépêches, il eut ordre de sortir de Madrid et incessamment du royaume. Un procédé si étrange entre deux puissances si proches et amies n'abattit ni Louville ni le duc de Saiut-Aij{nan ; mais ils n'empêchèrent point aussi la reitération de ces mêmes ordres. Il n'y avoit plus après cela à reculer, si une attaque de néphrétique n'eût arrêté Louville, dont même il fallut donner avis. Là-dessus arriva Alberoni en personne, et qui voulut absolument pénétrer jusqu'à Louville, qu'il trouva dans le bain. Malgré un si fâcheux état, il fallut soutenir toutes les questions et les circonvallations du tout-puissant ministre, qui n'en put rien tirer et qui lui déclara que quelque chose dont il fût chargé, quelques ordres qu'il pût avoir, rien ne pénétreroit iuimédiatement au roi d'Espagne ni ne changeroit rien aux ordres qui lui avoient été signifiés de partir ; que le roi donuoit deuv ou trois jours a sa santé, à condition qu'il ne vît personne, et que lui, Alberoni, étoit prêt à l'écouter de tout ce qu'il voudroit lui dire ou lui T. .XVI. 2-7

communiquer. Louville avoit défenses expresses de le faire ; ainsi Alberoni s'en alla comme il étoit venu. Louville partit deux jours après, rapportant ses dépêches, et il eu coûta Gibraltar et d'autres choses à l'Espagne, dont elle a eu lieu de se repentir depuis. Belle leçon entre cent mille autres pour les rois et premiers ministres.

Mardi 21, à Paris. — Conseil de régence l'après-dinée. — M. le maréchcal de Villars arriva de son gouvernement de Provence; il n'est pas content de messieurs du parlement d'Aix, qui ne veulent point que les députés qu'ils doivent envoyer ici soient présentés par lui. — M. le Duc vint de Chantilly souper à Paris; mais il s'en retournera demain. Mesdames les Duchesses y sont demeurées. — On avoit fort parlé d'une promotion, et M. le duc d'Orléans, qui a toujours envie de faire plaisir, y étoit très-disposé; mais messieurs du conseil de guerre sont persuadés qu'il n'est pas du service du roi d'augmenter le nombre des officiers généraux. Ils trouvent même qu'il y en a déjà trop, et croient que M. le duc d'Orléans en faisant une promotion désobligeroit plus de gens qu'il n'y en auroit à qui il pût faire plaisir.

Mercredi 22, à Paris. — Le roi alla se promener dans la ville, fit le tour de la place Royale et revint par la place des Victoires, qu'il n'avoit point encore vue. — Conseil de régence le matin. — M. de Cany est à la dernière extrémité ; il sera regretté de tout le monde, car il est fort aimé et fort estimé. On avoit envoyé un courrier à M. de Chamillart, son père, qui est àCourcelles; mais apparemment il le trouvera mort en arrivant. Outre la charge de grand maréchal des logis qu'a M. de Cany, et dont il n'a joui que depuis la mort de Cavoie, dont il étoit survivancier, il a 12,000 francs de pension, est colonel du régiment de la Marine, qui est un des six vieux corps et qui a toujours été un régiment de grande réputation, à qui on ne reprochoit que de ne pas bien vivre d'ordinaire avec leurs colonels, et ils ont toujours fort aimé M. de Cany.

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Jeudi 23, à Paris. — MM. les ducs de Mortemart et de laFeuillade vinrent au lever de M. le duc d'Orléans lui apprendre la mort de M. de Cany, leur beau-frère, et lui demander ses charges pour son fils aîné, qui n'a que sept ans. M. le duc d'Orléans répondit très-favorablement pour la charge ; mais il leur dit qu'il ne falloit pas qu'ils pensassent pour lui au régiment. Madame la duchesse de Beauvilliers vint aussi à midi chez M. le duc d'Orléans pour lui recommander les intérêts de madame de Cany, sa nièce. — -M. le duc d'Orléans donna audience à l'ambassadeur de Sicile, et alla l'après-dinée àSaint-Cloud voir Madame, et puis allasouper à Clichy, chez M. le grand prieur, qui y a une très-jolie maison. M. le duc d'Orléans s'y plut fort, et n'en revint qu'au jour; il y avoit très-peu d'hommes à souper avec lui et point de dames.

Vendredi 24, à Paris. — M. le duc d'Orléans fut le matin longtemps enfermé avec M, le cardinal de Noailles. Par les nouvelles qu'on a de Rome par le courrier du marquis de Rothelin, qui apporte la dispense pour son mariage avec sa nièce, on a reçu des lettres du cardinal de la Trémoille qui font espérer que les affaires pourroient s'accommoder à Rome, et M. le duc d'Orléans presse M. le cardinal de Noailles de déclarer ses intentions sur l'acceptation de la bulle. — L'abbé Mole est mort de la petite vérole, qu'il avoit gagnée en voyant souvent M. le Duc durant sa maladie. Il étoit abbé de Saint-Riquier, qui est une abbaye de plus de 20,000 livres de rente. Le chevalier Mole, son frère, officier de la gendarmerie, est venu demander une pension à M. le duc d'Orléans sur cette abbaye. — M. le duc d'Orléans alla souper à la Meute avec madame la duchesse de Berry.

Samedi 25, à Paris. — Conseil de régence l'après-dinée. — Outre les 100,000 écus de brsvet de retenue qu'avoitM. de Cany, on donnera encore 80,000 francs pour sa veuve, si clans la famille on prend le parti de vendre la charge. M. l'abbé Colbert, qui a quitté le petit collet

et qui s'appelle présentement le comte de Seignelay, en offre déjà 400,000 francs. On croit que M. de Chamillart, ses filles et ses gendres voudront que la charge ne soit point vendue et qu'elle demeure aufils^ à qui M. le duc d'Orléans continuera le même brevet de retenue de 100,000 écus — On a reçu des lettres de Vienne du 17 ; il y a longtemps que l'on n'en avoit reçu de si fraiclies. Le comte du Luc mande que le prince Eugène étoit arrivé à Bu de, qu'il en étoit reparti le lendemain pour se rendre à l'armée, qui n' étoit pas encore toute assemblée, et qu'il n'y avoit point encore d'hostilités commencées.

Dimanche 26, à Paris. — Le roi entendit la messe dans la tribune; il ne voulut pas descendre en bas, quoiqu'il se porte fort bien, Dieu merci, — Il y eut conseil de régence le matin. — Madame vint ici de Saint-Cloud diner avec M. le duc d'Orléans ; elle alla l'après-dlnée aux Petites Carmélites, et puis retourna à Saint-Cloud. — La famille de M. de Cany a pris le parti de ne point vendre la charge ; on la garde pour le fils, et un de ses oncles Texercera en attendant qu'il soit en âge; on lui continuera le brevet de retenue de 100,000 écus. — Le comte de Croy, fils du comte de Solre, a épousé en Flandre mademoiselle de Milandon. sa proche parente, qui est tille unique et que l'on regarde en ce pays-là comme une grande héritière.

Lundi 27, à Paris. — On fit partir il y a quelques jours Louville pour Madrid ; on a tenu son départ secret et on ne dit point le sujet de son voyage Le prétexte est qu'il va à Madrid pour tâcher à se faire payer des pensions qu'il a du roi d'Espagne; on sait pourtant qu'il porte des lettres du roi et du régent au roi et à la reine d'Espagne et qu'il a ordre de ne point passer à Bayonne pour éviter de voir la reine douairière. On croit que les Espagnols ne seront pas bien aises de le voir arriver, et que les nouveaux ministres de cette cour-là lui laisseront avoir peu d'audiences de leur maître. On doit baptiser les trois infants; le prince des Asturies l'est déjà. L'infant don Philippe sera

tenu par le duc de Saint-Aignan pour le roi et parla princesse de Robecque pour Madame; l'infant don Ferdinand sera tenu par l'ambassadeur de Sicile pour le roi son maître et par la marquise de Crèvecœur pour Madame Pioyale; et l'infant Charles, fils de la nouvelle reine, sera tenu par la comtesse d'Altamira, sa dame d'honneur, pour la reine douairière d'Espagne; le duc de Parme sera son parrain, et l'on dit qu'Alljeroni, son envoyé, le tiendra pour lui. La coutume en Espagne est qu'on donne aux enfants le nom de baptême quand on les ondoie.

Mardi 28, à Paris. — Conseil de régence l'après-dinée. — La noce du marquis de Rothelin se fit ici, chez la mère de la mariée. — H y a quelques jours qu'on a fait partir l'abbé Dubois, conseiller d'État, pour aller en Hollande et y attendre le roi Georges à son passage. On prétend que l'abbé Dubois est ami particulier de milord Stanhope, secrétaire d'Etat, que le roi Georges mène avec lui dans son voyage, et on eut nouvelle hier que ce roi étoit arrivé en Hollande. On ne dit point de quelle affaire l'abbé Dubois est chargé. — On porte beaucoup d'argent à la banque de M. Law, et elle commence à se mettre en grand crédit. — MM. les maréchaux de France ont résolu de ne point condamner à payer les gens qui viendront à leur tribunal pour des dettes de pharaon , de la bassette et du hoca. Le pharaon est fort à la mode; on le joue en beaucoup de bonnes maisons.

Mercredi 29, à Paris. — Conseil de régence le matin. — M. le duc d'Orléans alla souper au pavillon de Saint-Cloud, d'où il vit l'illumination et le feu d'artifice que madame la princesse de Conty la mère fit faire pour madame la duchesse deBerry, qui soupoit à Issy chez elle. La fête fut très-magnifique; il n'y avoit de dames à cette fête, outre les dames de madame de Berry, que la princesse de Montauban et la duchesse de Villars. M. le prince de Conty et Madame sa femme n'y étoient poinL il y avoit beaucoup de carrosses dans la plaine et de l'autre côté de la rivière

pour voir rilluminafion et le feu. — MM. les maréchaux de France ont jugé l'affaire de M. de Granville, et pendant qu'ils étoient assemblés M. le duc d'Orléans y envoya le marquis d'Effiat pour recommander M. de Granville. On s'est contenté de l'envoyer par un officier de la connétablie à Toul, où on lui donne la ville pour prison, pour un an et sur sa parole. Il s'est accommodé pour le civil, il y a quelques jours, avec la famille de la demoiselle à qui il avoit donné une promesse de mariage, et il demeure en repos sur le mariage qu'il a fait à Nancy.

Jeudi 30, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla à Saint- Cloud tenir un enfant avec Madame, et puis revint souper à la Meute avec madame la duchesse de Berry, qui fait beaucoup de nouveaux embellissements à cette maison, qui étoit déjà fort aimable. — M. de Rions, lieutenant des gardes de madame la duchesse de Berry, a acheté 10,000 écus le régiment de Soissonnois de Barville , ancien brigadier d'infanterie, à qui on conserve son rang. — M. de Jonsac, qu'on accusoit de s'être battu contre M. de Villette il y a quelques mois, s'est venu remettre à la Conciergerie pour être jugé. — Le czar est arrivé à Copenhague. Il a quarante-deux galères dans la mer Baltique; on n'y en avoit jamais tant vu. Il a dix mille hommes embarqués sur ces galères, et il lui vient encore huit mille hommes par terre; ces dix-huit mille hommes joints aux troupes du roi de Danemark sont destinés à faire la descente dans le pays de Schonen.

Vendredi 31, àParis. — M. le duc d'Orléans travailla le matin avec M. le cardinal de Noailles plus longtemps qu'à l'ordinaire ; il paroit qu'il y a quelque adoucissement du côté de Rome, ce qui fait espérer que les affaires de l'Église se pourront accommoder. — On a donné le régiment de la marine à M. de Middelbourg, frère du prince d'Isenghien. M, de Middelbourg étoit colonel du régiment des Landes, qu'on a donné à M. de Boissieux, colonel réformé et neveu du maréchal de Villars. — Toutes les dé-

clarations que la chambre de justice a demandées ne sont pas encore données; mais il en reste fort peu à donner, et ce sont les moins importantes. On croit que présentement M. le duc d'Orléans fait travailler à la taxe que l'on fera sur les gens d'affaires^ mais ce ne sera pas la chambre de justice qui se mêlera de ces taxes. — Madame deSauvebœuf a épousé, malgré sa mère, M. de Vassan; la mère est allée à la campagne sans vouloir voir sa fille.

Samedi 1" août, à Paris. — Conseil de régence l'aprèsdinée. — Madame vint de Saint-Gloud dîner avec M. le duc d'Orléans^ et entendit de sa loge la comédie italienne ; quand elle vient de Saint-Cloud, elle amène toujours avec elle les princesses ses petites-filles, dont elle paroît fort contente. — L'abbé Dubois est revenu de Hollande; on ne dit point s'il est content de son voyage. On nesavoit point les raisons pour lesquelles on lui faisoit faire ce voyage; on n'en dit point le succès. — On ne parle plus du tout de la promotion que l'on devoit faire dans les officiers de guerre. — On a nouvelle que l'armée de l'empereur est campée à Fusack, près de Petervaradin. Le prince Eugène rassemble toutes les troupes qui la doivent composer, et tous les Allemands que nous voyons ici et toutes les nouvelles que nous recevons de ce pays-là assurent qu'elle est de plus de cent mille hommes.

Dimanche 2, à Paris. — Conseil de régence le matin. — LacomtessedeCastries, qui s'étoitvenueremettre dans son appartement du Palais-Royal, se trouva assez mal l'aprèsdlnée , et les médecins, craignant qu'il n'y eût du venin dans son mal, la firent transporter chez son père, qui loge dans l'ile Notre-Dame, et deux heures après qu'elle y fut arrivée la petite vérole parut, et on la croit en très-grand danger. — On croit que les provisions de M. d'Ântin et de M. de Torcy pour leurs charges seront enregistrées mercredi; cependant le parlementa nommé six conseillers de la grand'chambre pour examiner le don qu'on leur a fait, et ces deux messieurs-là croient que les commis-

saires qu'on a nommés ne leur seront pas favorables.

Lundi S, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla Faprèsdinée à Saint-Gloud voir Madame. — La reine d'Angleterre, qui est à Chaillot, vint à Paris voirie roi, et puis alla au Palais-Royal voir madame la duchesse d'Orléans, qui garde encore sa chambre et qui voit tout le monde depuis six heures jusqu'à neuf. — Madame de Barbazan mourut ici, de la petite vérole. Mademoiselle de Neuchaise, qui étoit une assez riche héritière, est morte aussi de la petite vérole ; elle étoit toute prête de se marier, et l'on dit qu'elle alloit épouser le marquis de Bissy, neveu du cardinal de ce nom.

Mardi k, à Paris. — Conseil de régence l'après-dinée.

— M. de Jonsac, qui s'est mis depuis quelques semaines à la Conciergerie, espère que le parlement jugera demain son affaire et qu'il sera justifié. — On parle plus que jamais de l'affaire qu'il y a entre les princes, et comme dans quinze jours le temps expire que MM. de Richelieu et de Gacé ont été condamnés à demeurer à la Bastille, on prévoit les embarras qu'il y aura si ces princes veulent aller au parlement assister au jugement. Il y a plusieurs gens qui veulent s'entremettre pour adoucir les esprits et finir leurs démêlés, maisjusque ici personne n'y a réussi.

Mercredi ô, à Paris. — Conseil de régence le matin.

— Madame la duchesse de Berry alla dîner avec Madame^ à Saint-Cloud, et se promena l'après-dinée à cheval dans les jardins avec les princesses ses sœurs. — L'affaire de M. de Jonsac fut jugée au parlement ; on ordonna un plus ample informé et qu'il demeureroit dans la Conciergerie jusqu'à la Saint-Martin. On ne parla point au parlement des affaires de M. d'Antin et de M. de Torcy, et on commence à croire que cela ne sera pas jugé encore de quelque temps. — 11 y eut une tragédie aux Jésuites, où le roi devoit aller; mais madame de Ventadour n'a pas jugé à propos de le mener dans un lieu où il y a tant

de monde, à cause de la quantité de petite vérole qu'il y a dans Paris. Le chevalier d'Orléans brilla fort à celte tragédie où il y avoit dans les entr' actes beaucoup de danses et même des danseurs de l'Opéra.

Jeudi 6, à Paris. — M. le nonce eut audience de M. le duc d'Orléans le matin ; il lui apporta un bref du pape fort favorable pour M. le chevalier d'Orléans, qui le met en droit d'avoir dans la suite toutes les charges et dignités de la religion de Malte. Après l'audience du nonce M. le duc d'Orléans alla diner à Saint-Cloud. Madame la duchesse de Berry alla courre le cerf dans la forêt de Livry, et après la chasse revint au château, où ily eut un souper magnifique. M. le Duc alla le matin voir M. le premier président; on dit toujours qu'il va incessamment présenter sa requête contre les princes légitimés. Cette affaire embarrasse fort M. le duc d'Orléans, et il est fort à souhaiter qu'elle finisse bientôt et doucement. — La comtesse de Castries est à l'extrémité et a reçu tous ses sacrements; c'est grand dommage, carc'étoit une fort jolie femme, dont le mari et la famille étoient très-contents.

Vendredi 1, à Paris. — On mande de Madrid que le roi d'Espagne n'a point voulu voir M. de Louville ; il avoit envoyé au-devant de lui des courriers pour l'empêcher d'entrer en Espagne, mais ils ne l'avoient pas trouvé , parce qu'il n'alloit point par la route ordinaire. On lui en envoie un d'ici pour le faire revenir, mais il est tombé malade chez le duc de Saint- Aignan, notre ambassadeur, ce qui pourra bien retarder son retour. — On mande d'Allemagne que le roi Georges arriva le 26 à Hanovre , et qu'il va à Pirmond prendre les eaux. — La comtesse de Castries, qui étoit grosse de six à sept mois, accoucha par la violence des remèdes qu'on est obligé de lui faire; on crut que cela pourroit la soulager, mais cette espérance ne dura pas longtemps; l'enfant fut baptisé, et ne vécut que deux heures. — On fit une petite opération à madame la duchesse d'Elbeuf que l'on croit qui pourrala soulager.

Samedi 8, à Paris. — Conseil de régence l'après-dinée. — Madame vint de Saint-Cloud dîner avec M. le duc d'Orléans, et vit dans sa loge la comédie italienne, qui est toujours fort à la mode. — La comtesse de Castries mourut la nuit, et comme son enfant mourut dès hier, M. de Castries ne peut hériter de rien. — Madame la duchesse de Berry doit aller le mois prochain passer quelques semaines à Fontainebleau, et Ton dit même que M. le duc d'Orléans y pourra aller passer quelques jours avec elle. Il donnera congé pour quinze jours à tous les conseils , hormis à celui de régence, qui n'aura que huit jours de relâche. On ne laisse pas de croire que ce voyage de Fontainebleau pourra être changé, parce que cela pourroit engager à des dépenses et que l'on songe fort à ménager les revenus du roi.

Dimanche 9, à Paris. — Le roi entendit la messe dans la chapelle en bas; il se porte à merveille, se fortifie beaucoup et marque avoir beaucoup d'esprit. On ne le laisse guère sortir, à cause des grandes chaleurs et qu'il yabeaucoup de petite vérole dans Paris. — M. le duc d'Orléans travaille souvent à rétablir l'union parmi les prélats sur les affaires de la Constitution. Les gensqu'il appelle aux conseils qu'il tient là-dessus sont le maréchal d'Huxelles, l'archevêque de Bardeaux, l'ancien évêque de Troyes, le marquis d'Effiat, M. Amelot et le procureur général. On ne doute pas qu'il ne fasse bientôt revenir à Paris M. le cardinal deRohan,qui est depuis quelques mois dans son évêché de Strasbourg et qui souhaite fort de n'en point revenir s'il n'y a de grandes dispositions dans les esprits à un accommodement *.

*0u setaitdaus ces notes de toute cette matièrede Constitution, dont l'histoire luneste compose de gros volumes. Sans répéter le peu qui y en a été dit et sans prendre parti, il sut'ût de remarquer que le cardinal de Noailles et les siens , arrêtés par la vérité qu'ils croyoient évidente etpar leur conscience, dont personne n'a pu rendre la pureté suspecte, étoient incapables d'accommoder des points de doctrine comme ou fait

des points d'intérêts, ot que les chefs du parti contraire qui y avoieut fait et y eutretenoient : leur fortune, leur considération, leur crédit, ne voulurent jamais que donner de trompeuses apparences, et en effet perpétuer les contestations , et que M. le duc d'Orléans, peu touché de la religion , ne mauioit et ne conduisoit cette affaire qu'en politique . qui n'attire ni le Saint-Esprit ni la bénédiction de Dieu.

Lundi 10, à Paris. — M. le duc d'Orléans a réglé que les ministres étrangers viendroient chez lui les mardis quand ils le voudroient voir, et madame la duchesse de Berry veut aussi leur donner un jour pour les voir. — Par toutes les nouvelles qu'on reçoit de Pologne, il paroit que les confédérés sont plus animés que jamais contre les Saxons. Ils ont pris d'assaut Posnanie, où ils ont fait de grands désordres et tué beaucoup de gens ; ils en ont démoli toutes les fortifications. Ils veulent que l'on fasse le procès à Sieniawski, grand général de la couronne, et demandent beaucoup d'autres choses que le roi Auguste aura peine à leur accorder, mais qu'il aura peutêtre encore plus de peine à leur refuser en l'état où sont les affaires. — On parle de quelques petits changements dans le conseil de guerre, et on croit que le comte d'Evreux, colonel général de la cavalerie, y entrera.

Mardi 11, à Paris. — Conseil de régence l'après-dinée. — M. le duc d'Orléans s'enferma le matin avec les gens qu'il a choisis pour travailler à la réunion des prélats et à la paix de l'Église, et ensuite S.A. R. donna audience aux ministres étrangers. — La princesse fille du prince Jacques, qui étoit àBlois avec la reine de Pologne, sa grand-mère, en partit il y a quelques jours pour aller trouver le prince son père en Silésie. Elle n'a point passé à Paris, quoiqu'elle l'eût fort souhaité ; la dame qui a soin de sa conduite ne l'a pas jugé à propos. On croit même qu'elle ne passera pas en Bavière pour voir l'électrice, sa tante. — On attend avec impatience des nouvelles du prince Eugène, et on ne doute plus que les hostilités ne soient commencées avec les Turcs.

Mercredi 12, à Paris. — Conseil de régence le matin. — L'affaire de M, de Richelieu et de M. de Gacé se doit juger la semaine qui vient. iM. le Duc, M. le comte de Charolois, M. le prince de Conty n'y seront point, comme parents de M. de Richelieu; M. du Maine, par la même raison, n'y sera pas non plus; raaisM. le comte de Toulouse, qui n'est point parent, y veut être, et M. le duc d'Orléans craint que cela n'aigrisse encore davantage les esprits ; mais jusque ici il n'a pas pu obtenir de M. le comte de Toulouse de n'y point aller, et on croit qu'il ne l'obtiendra pas, parce que M. le comte croit que cela feroit tort à son droit. M. le Duc soutienttoujoursque les princes légitimés ne doivent point être regardés comme princes du sang, et travaille aune requête contre eux.

Jeudi 13, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla l'aprèsdinée à un concert chez le chevalier Grozat, où il entendit une Italienne qui a une très-belle voix et qui chante très-bien ; elle s'appelle Diane, et revient d'Angleterre, où elle a été en grande réputation. Il demeura deux heures à cette musique, et puis monta dans sa chaise de poste et alla à la Meute. — On convoque les pairs pour de vendredi en huit jours, mais on n'y convoquera pas les princes; ils sont tous parents de M. de Richelieu, hormis M. le comte de Toulouse, qui veut venir au parlement ce jourlà. On lui en avoit encore parlé aujourd'hui pour tâcher d'obtenir qu'il n'y vint pas, mais il demeure ferme dans sa résolution, dont M. le duc d'Orléans est assez fâché, et M. le Duc s'en plaint *.

*Les princes du sang s'étoient avancés de dire qu'en cette séance ils empêcheroient les bâtards de traverser le parquet ; cela ne pouvoit s'exécuter qu'à force ouverte , et ou peut juger de telle chose et de ses suites. Le régent, qui les voulut absolument éviter, usa du prétexte de cette parenté, et les princes du sang, intérieurement bien aises de se délivrer d'un si fort engagement, ne se firent pas prier pour l'accepter; naais il demeura de cette affaire que les bâtards se trouvèrent à la séance et y traversèrent le parquet en la personne du comte de Toulouse.

Vendredi H, à Paris. — Madame deBerry alla de bonne heure aux Petites-Carmélites ; elle y assista à toutes les dévotions de Taprès-dinée, et coucha dans la maison. Madame de Pons, sa dame d'atours, et madame d'Aydie, une de ses quatre dames , y étoient avec elle. M. et madame la duchesse d'Orléans allèrent ensemble à Saint-Cloud voir Madame. — On fit la grande opération à madame la duchesse d'Elbeuf; on lui en avoit déjà fait une petite il y a quelques jours. Elle reçut le viatique avant que les chirurgiens entrassent; elle est fort préparée à la mort, et souffrit l'opération avec beaucoup de courage et de patience, mais fort persuadée que tous les maux qu'on lui fait souffrir dans ces opérations sont fort inutiles et quelle n'en peut pas revenir. Maréchal étoit présent à l'opération, que Ledran a faite fort bien, à ce qu'on assure.

Samedi 15, jour de la Vierge, à Paris. — Le roi entendit la messe et vêpres dans la chapelle, et après vêpres il suivit la procession, qui se fit dans le péristyle des Tuileries. — M. le duc d'Orléans devoit aller à la procession de Notre-Dame, et une partie desesgensl'y atteudoit; mais il n'y alla point, à cause, du cérémonial. Le parlement à cette procession prétend avoir la droite sur tout autre que le roi et ne la devoir pas céder au régent. Ils ont dans leurs registres que M. Gaston, fils de roi et lieutenant général de l'État, s'étoit trouvé à cette procession sans leur avoir disputé la droite. Il n'y a point d'exemple pour un régent ; ce n'est que le roi Louis XIII qui a établi cette procession*. — H n'y eut point de conseil de régence, à cause des dévotions de la journée. — On attend avec impatience des nouvelles de Hongrie, car on apprit par un courrier du comte du Lue, arrivé il y a deux jours, que les Turcs avoient passé la Save.

* L'exposition du lait dispense des réflexions , entre un petit-fils de France et régent du royaume, le premier et sans égal même eu rang après le roi, et le parlement de Paris, cour de justice bornée comme

les autres à son ressort, dont le conseil privé casse les arrêts, et qui ne peut s'assimiler ni prétendre représenter en rien les états généraux du royaume : aussi les présidents à mortier avoient-ils par degrés usurpé la préopinion d'abord sur les pairs , puis sur les princes du sang, après sur les fils de France , enfin sur Anne d'Autriche , lors reine mère et régente du royaume , lorsqu'en 1664 ils furent contradictoirement remis par le roi à n'opiner qu'après les pairs et les officiers de la couronne , ce qui a toujours subsisté depuis. Le rare est qu'en jouissant de cette préopinion , ils étoient restés en bas , découverts et à genoux pour opiner, tandis que les officiers de la couronne, les pairs et audessus , étoient en haut , et assis , couverts pour opiner.

Dimanche 16, à Paris. — Le roi entendit la messe en bas, et avant que de rentrer dans son appartement il se promena longtemps sm^la terrasse qui y touche, ce qu'il fait très-souvent les matins ; on ne le laisse guère sortir parce qu'il y a beaucoup de petite vérole dans Paris. M. et madame d'Orléans allèrent l'après-dinée à Saint- Cloud voir Madame. Madame la duchesse de Berry alla au Cours avec trois calèches, dont il y en avoit deux pleines de dames, et dans la troisième étoient les principaux officiers de la maison. — 11 y eut conseil de régence le matin, et pendant ce conseil il arriva un courrier du comte de Luc parti de Vienne le 8 ; l'empereur avoit reçu le matin la nouvelle que le prince Eugène avoit gagné une grande bataille le 5 de ce mois auprès de Salankemen, à peu près dans le même lieu où les Turcs avoient été battus par le prince de Bade.

Lundi 17, à Paris. — Le ministre de l'empereur qui est ici reçut hier au soir un courrier de son maitre qui lui mande la victoire du prince Eugène. La lettre que ce prince écrit à l'empereur est datée du 5 au soir, de la tente du grand vizir. Le combat a été fort opiniâtre durant sept heures ; cependant l'on compte que les Impériaux n'ont perdu que quatre mille hommes et l'on mande que les Turcs en ont perdu plus de trente. On leur a pris tout leur équipage, leur artillerie. On a trouvé devant la tente du grand vizir le corps du comte Brener, à qui ils

avoient coupé la tète ; ils l'avoient pris le jour de devant en attaquant un détachementde deux mille chevaux qu'on avoit donnés au comte Palfi pour aller reconnoitre les ennemis. — Le procès de M, de Meuse pour les biens de sa femme fut jugé au conseil de finances et renvoyé au procureur général du parlement; c'est à peu près ce que souhaitoit M. de iMeuse.

Mardi 18, à Paris. — M. le Duc fut longtemps enfermé le matin avec M. le duc d'Orléans, et il va présenter sa requête contre M. du Maine et M. le comte de Toulouse*. M. le duc d'Orléans devoit donner audience pour les affaires de la Constitution ; mais il a remis à jeudi ces messieurs qui sont de ce petit conseil, parce qu'il est accablé d'affaires. Il y eut conseil de régence l'après-dinée, — Les jésuites n'ont plus permission de confesser à Paris; il n'y en a que quatre à qui on ait conservé cette permissionlà, qui sont : le P. Gaillard, confesseur de la reine d'Angleterre, le P. de la Rue, le P. deLinières, confesseur de Madame, et le P. du Trévoux, confesseur de M. le duc d'Orléans**.

* Cette affaire, imprimée dans une suite de factums et de pièces de part et d'autre , est si connue et a fait tant de bruit qu'on n'eu grossira ces notes que pour des éclaircissements rares, qui ne se trouveroient peut-être pas ailleurs.

**Ce fut à un petit nombre de jésuites à qui les pouvoirs avoient été personnellement laissés qu'ils furent ôtés, car leur interdit général étoit plus anciennement fait et du temps du feu roi.

Mercredi 19, à Paris. — Conseil de régence le matin. — Le comte d'Évreux* entrera dans le conseil de guerre comme colonel général de la cavalerie, et se mêlera du détail des affaires qui regardent ce corps; c'étoient MM. de Jeoffreville et de Lévis qui s'en mèloient. Jeoffre ville demeurera dans le conseil, en conservera les appointements, et est fort content de n'être plus chargé de rien ; il avoit aussi le détail de tousles dragons, et c'est M. de Lévis qui en sera chargé, et le sera toujours aussi de la gendar-

merie ; mais les carabiniers et les régiments d© cavalerie étrangers, dont il se mèloit, seront,comme le reste de la cavalerie, sous les soins du comte d'Évreux. Ce comte n'aura point d'appointements, prendra la dernière place dans le conseil de guerre et n'aura point la qualité de conseiller de ce conseil.

* Le comte d'ÉvTeux vouloit faire sa charge, acquérir par là de l'autorité dans la cavalerie et se pousser par là plus loiu. Cet intérêt lui parut mériter de l'emporter sur la chimère ; mais pour lui ménager toujours un petit recoin, il imagina cette dernière place sans appointements ni titre de conseiller du conseil de guerre, pour y entrer au seul titre de sa charge, et point de son grade , et cacher sous le voile de la dernière place affectée celle dont sa vanité eut souffert encore plus. Rien d'uni dans ces messieurs-là, et toujours des refuites eu attente, faute de mieux.

Jeudi 20, à Paris. — M. le duc d'Orléans fut enfermé le matin avec ces messieurs qu'il avoit réunis mardi; c'est un conseil pour tâcher à rétablir la paix entre les prélats de France et avec le pape sur la Constitution. M. le duc d'Orléans a envoyé un courrier au cardinal de Rohan,quiest à Saverne, pour le faire revenir ici et voir si l'on pourra finir cette grande affaire. — La chambre de justice a condamné aux galères un nommé Dumoulin , qui étoit à Caen et homme d'affaires, qui avoit donné une déclaration fausse de ses biens; il avoit supprimé un article de 28,000 francs que l'on a trouvés dans sa maison. — On mande de Pologne que les affaires s'y brouillent plus que jamais, et que les confédérés font tous les jours de nouvelles demandes, qui embarrassent fort le roi Auguste.

Venijiredi'il, à Paris. — MM. de Richelieu et de Gacé furent jugés au parlement; on a ordonné un plus ample informé pendant trois mois, et ces messieurs sont en liberté. Il n'y avoit de prince au parlement que M. le comte de Toulouse. — M. le duc d'Orléans donna des audiences depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir sans disconlinuation ; celle qu'il donne tous lesvendredis au

cardinal de Noaillesf ut plus longue encore qu'à Tordinaire. M. le duc d'Orléans^ après ces audiences, alla souper chez madame la duchesse de Berry à la Meute. — Le comte de Coigny* ne veut plus vendre sa charge de colonel général des dragons, dont le marché étoit fait avec iM. de Belle- Isle, qui en est mestre de camp général, et il avoit fait aussi le marché de cette charge de mestre de camp général avec la Fare, capitaine des gardes du corps de M. le duc d'Orléans; il y a six mois que ces deux marchés étoient faits.

*Coigny étoit mal sur les papiers du régent. Il le lui fit sentir par le refus d'entrer au conseil de guerre ; en cela plus malheureux qu'un autre , au désespoir jusqu'aux larmes , il voulut vendre sa charge, et il en fit le marché. Il connoissoit peu le duc de Saint-Simon, dont la femme étoit parente proche de la sienne , qu'elle n'en voyoit pourtant pas plus souvent ; mais, dans cette situation , des amis communs en parlèrent à Saint-Simon, et madame de Coigny alla le trouver. Il voulut bien s'intéresser pour eux ; Coigny l'alla voir et lui conter amèrement ses peines; Saint-Simon en eut beaucoup à l'empêcher de vendre, en lui remontrant ce qu'il deviendroit après s'être défait de ce qui étoit toute son existence pour le présent et son espérance pour l'avenir, et à la fin il lui persuada un mois de patience et de le laisser faire. Il entreprit la chose auprès de M. le duc d'Orléans, et en quinze jours il le fit entrer au conseil de guerre. Coigny ne l'oublia pas dans d'autres temps, et de ce moment critique dépendit sa fortune, qu'il a faite telle qu'on la voit , et en lui et en sou fils tout a la fois.

Samedi 22, à Paris. — M. le Duc présenta au roi et à M, le duc d'Orléans sa requête contre M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse; elle est signée de M. le comte de Charolois et de M. le prince de Gonty. — Conseil de régence l'après-dinée. — M. Daguesseau ne se mêlera plus des pensions des nouveaux convertis; il a demandé d'en être déchargé, à cause de sa maladie. 11 y a déjà longtemps qu'il est très-incommodé, outre qu'il est fort vieux. Toutes les affaires des nouveaux convertis dont il se mèloit seront renvoyées au conseil des affaires ecclésiastiques, qui se tient chez M. le cardinal de Noailles.

434 JOURNAL DE DAJNGEAL'.

— M. d'Alèg-re et plusieurs autres gens qui avoient un intérêt commun avec lui avoient un grand procès contre les filles de feu M. de Lavardin, que la perte de ce procès auroit ruinées; elles ont gagné leur procès, et il y avoit plus de six vingts ans que ce procès étoit commencé.

Dimanche 23, à Paris. — Conseil de régence le matin.

— M. le Duc espère que le lit de justice se tiendra avant la lin du parlement, mais on doute que cela se puisse faire.

— M. le Premier, qui est chargé des grands chemins du royaume, du pavé et des ponts, a fait un voyage jusqu'à Blois. On vouloit faire raccommoder le pont, mais il a trouvé qu'il en coùteroit plus à le faire raccommoder qu'à en faire un nouveau, qui sera plus commode et un peu au-dessus de celui qui est tombé , et par les devis qu'il a fait faire, il n'en coûtera que 800,000 francs. M. d'Antin ira au commencement du mois qui vient en ce pays-là et donnera les derniers ordres sur cela. — M. d'Alègre, président à mortier, a eu une pension de 2,000 écus qu'avoit le feu président de Maisons, et c'est une des quatre pensions qu'on appelle les pensions de Pontoise *.

* Lorsque, dans la minoritédu feu roi, le parlement se divisa pour et contre la cour, et le marqua, les uns par leur désobéissance en continuant de le tenir à Paris , les autres obéissant aux ordres de la cour et l'allant tenir à Pontoise , les principaux de ces derniers eurent 6,000 livres de pension, que le feu roi continua assez ordinairement dans leurs familles , et c'est ce qui s'appelle des pensions de Pontoise.

Lundi 24, à Paris. — Il y eut grande musique le soir dans le jardin des Tuileries; cela se fait tous les ans la veille de la Saint-Louis. Le roi étoit sur sa terrasse, et le peuple, qui étoit en foule dans le jardin, témoignoit sa joie par des cris continuels de Vive le Roi l — Madame de la Vrillière, qui étoit malade depuis quelques jours, a la petite vérole; madame de Mailly, sa mère, et madame de Listenois, sa sœur, sont dans sa maison avec elle; mais M. de la Vrillière, qui est obligé par sa charge d'être souvent chez le roi, quitta la maison avant que la petite

AOUT 17i6. ^3-

vérole parût. — Madame la duchesse d'Elbeuf reçut la nuit rextrême-onction ; elle la demandoit avec ardeur depuis quelques jours, mais son confesseur et les médecins ne croyoient pas qu'on la lui dût donner si tôt.

Mardi 25, à Paris. — Conseil de régence l'après-dinée. — Tous les conseils auront congé dans le mois de septembre, les uns plus les autres moins, mais les moins seront de trois semaines. — M. le prince de Conty se trouva très-mal le soir, et avec des accidents qui font croire qu'il aura la petite vérole; on le saigna du pied. — Il arriva hier des lettres de Vienne du 12 ; il y a plusieurs relations du combat donné le 5. iM. le prince Eugène en a envové une au maréchal de Villars; sa lettre est du 8, et il écrit de Petervaradin, qui est en deçà du lieu où s'est donné le combat. On n'a point poursuivi les ennemis après la victoire, qui a été très-complète. On croit que le grand- vizir a été tué dans la bataille, et il paroit que le prince Eugène songe à faire le siège de Temeswar.

Mercredi 26, à Paris. — Conseil de régence le matin. — M. le prince de Conty fut saigné du pied le matin pour la seconde fois, et l'après-dinée la petite vérole, parut. 3Iadame sa mère et madame sa femme sont enfermées avec lui ; madame sa femme n'a jamais eu la petite vérole, et la craint fort. — M. de Longueil, fils du feu président de Maisons et qui est président à mortier, mais trop jeune pour donner sa voix, a obtenu une pension de 2,000 écus. dont madame sa mère jouira sa vie durant. Feu M. de Maisons, avoit été fort attaché aux intérêts de M. le duc d'Orléans , et ce prince a été bien aise de procurer cette grâce à la famille. M. de Longueil, quoique assuré d'être président à mortier, n'est proprement encore que conseiller^ et on ne prend point sa voix. Il va prendre le nom de président de Maisons.

Jeudi 27, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla à midi à Saint-Cloud voir Madame, à qui il rend beaucoup de soins, et de Saint-Cloud il vint aux Invalides, assister au

-)36 JOURJNAL DE DAISGEAU.

conseil de guerre qui s'y tenoit, et le soir il alla souper chez le maréchal d'Estrées, à sa petite maison de Chaillot. — M. de Saint-Abre est mort ici, de la petite vérole ; il étoit sous-lieutenant de gendarmerie, et on croit que cette charge sera donnée à d'Auger pour la vendre. Ces charges sont fixées à 30,000 écus. D'Auger est major de la gendarmerie, et c'est une charge qu'on veut supprimer comme on a supprimé tous les majors dans la cavalerie. D'Auger, depuis la mort du roi, avoit demandé plus d'une fois à se retirer, parce qu'il est fort incommodé. Il n'y a que 2,000 écus d'appointements à cette charge ; les voyages qu'il lui falloit faire pour la revue de ses compagnies lui valoient encore quelque chose, parce qu'on payoit ces voyages grassement.

Vendredi 28, à Paris. — M. le duc d'Orléans travailla longtemps avec M. le cardinal de Noailles; il espère toujours pouvoir mettre la paix dans l'Église. — Il arriva un courrier de Vienne ; les lettres sont du 15, et celles du prince Eugène sont du 11. Il a fait repasser le Danube à son armée à Petervaradin, et s'est remis dans le camp de Fusack, où il étoit quelques jours avant la bataille; il a détaché le général Palfi pour passer le Tibisque (1) et aller investir Temeswar. Il mande que dans la bataille il a pris cent soixante-et- douze pièces de canon et dix-huit mortiers, dix mille chariots attelés de Jjœufs et pleins de munitions de guerre et de bouche ; qu'il y a trouvé de quoi faire subsister l'armée de l'empereur tout le reste de cette campagne et assez de munitions de guerre pour faire le siège de Temeswar.

Samedi 29, à Paris. — Conseil de régence l'après-dinée. Au sortir de ce conseil M. le duc d'Orléans donna à M. le duc du Maine la requête de M. le Duc, et lui dit en riant : « Vous voyez que je fais la fonction de sergent; je vous donne un mois de temps pour y répondre. » On

(t) La Theiss.

se flatte toujours que M. le duc d'Orléans trouvera moyen d'accommoder cette affaire, qu'il a grande envie de finir. — On a donné à d'Auger la sous-lieutenance de gendarmerie à vendre, et on supprime la charge de major ; d'Auger voudroit bien qu'on le fît maréchal de camp , mais cela ne lui est pas encore accordé. — Madame la duchesse de la Feuillade est tombée malade, et sa maladie commence si violemment qu'on la croit déjà en trèsgrand danger; on ne doute pas que ce ne soit une maladie de venin.

Dimanche 30, à Paris. — Conseil de régence le matin . — On doit juger mercredi l'affaire des trois ducs qui prétendent la pairie; aucun des princes ne sera à ce jugement. — Madame vint de Saint-Cloud dîner avec M. le duc d'Orléans, et puis elle entendit de sa loge l'opéra ; M, le duc d'Orléans l'entendit dans la loge de madame la duchesse de Berry avec elle. — M. le chevalier d'Orléans prêta il y a quelques jours le serment pour la charge dégénérai des galères. M. le maréchal dcTesséareçula plus grande partie de son payement et a debonnes assurances pour le reste. — M.lecardinaldePolignacvendsachargede maître delà chapelle à l'abbé de Breteuil, quilui en donne 140,000 francs, 110,000 en argent comptant, et 30,000 en billets d'État. L'abbé en a eu l'agrément, quoiqu'il fût fort peu connu, ayant toujours été dans des séminaires. Il est fds de feu M. de Breteuil, conseiller d'État et frère du maître des requêtes ; sa mère, qui est encore en vie, est fort riche, et est de la maison de Courtebonne.

Lundi 31, à Paris. — Il y eut le matin au parlement trois pairs ecclésiastiques et trois laïques. MM. les pairs veulent se raccoutumer à venir au parlement, et ont résolu qu'il y eût toujours quelques-uns d'entre eux qui y allassent ; ils avoient un peu négligé ces places-là, quelques belles qu'elles soient. — Madame de la Feuillade a la petite vérole. — On fera demain à Saint-Denis le service du bout de l'an du feu roi; les compagnies n'y seront

point conviées; l'archevêque de Toulouse officiera. — M. le cardinal de Roban n'est pas encore arrivé; on ne l'attend que jeudi. — Madame d'Avaucourt, fille de la Raisin, et qu'on soupçonnoit fille d'un très-grand seigneur qui ne l'avoit pas reconnue (1), étoit partie de Bretagne par la peur de la petite vérole^ que beaucoup de gens avoient dans son voisinage, est tombée malade auprès de Tours, et de la petite vérole ; elle y est morte. Elle étoit grosse de sept à huit mois ; on l'a ouverte aussitôt après sa mort, et son enfant a eu baptême.

Mardi i" seplembrfiy à Paris. — On fit le service du bout de l'an pour le feu roi. M. le duc d'Orléans. M. le comte de Charolois, M. le duc du Maine, le prince de Bombes, M. le comte d'Eu et M. le comte de Toulouse y étoient. Il y avoit un catafalque. Il n'y eut que les héraults qui firent les révérences; les princes n'en firent point. La cérémonie, qui commença à dix heures et demie, ne dura pas deux heures. Il n'y eut point de conseil de régence l'après-dinée. On avoit défendu les spectacles dans Paris. — Madame la duchesse de la Feuillade est à l'extrémité. — La chambre de justice a eu congé pour huit jours, et se va rassembler; on y a résolu de procéder avec plus de rigueur contre des gens déjà condamnés à faire des restitutions au roi, à quoi ils n'ont point encore obéi.

Mercredi 2, à Paris. — Conseil de régence le matin. — Les États de Languedoc haranguèrent le roi, l'archevêque de Toulouse portoit la parole. On attendit que le conseil fût levé pour faire la harangue, parce que M. le duc d'Orléans y vouloit être. M. le duc du Maine donna un grand festin, comme il fait tous les ans ; nous étions trente à la grande table. — Le roi alla l'après-dinée voir la duchesse de la Ferté, dans sa maison, rue de Richelieu ; sa

(1) Voirie Journal de Dangeaii, aux '26 et 29 mai 171 j, tome XV, pages 425 et42G.

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maison est fort petite, mais d'une magnificence extraordinaire. La fête fut fort jolie; il y eut de la musique, un ballet de petites filles, de petites mascarades d'enfants vêtus en chiens, une grande collation pour le roi, d'autres collations pour sa suite , forces fusées , un feu d'artifice , des fontaines de vin dans la rue. Le roi en fut très-content, et fit de grands remerciments à la duchesse de la Ferté. — M. le duc d'Orléans soupa chez le duc de Noailles, au faubourg Saint-Antoine; il y avoit quatre dames à ce souper, les maréchales de Villars et d'Estrées et les marquises delà Vallière et d'Épinay.

Jeudi 3, à Paris. — La duchesse de la Feuillade mourut le matin; il n'y avoit que trois jours qu'elle étoit malade. — M. le duc d'Orléans a accordé des lettres de surannation (1) au duc de Villars-Brancas, qui sera reçu lundi pair; ainsi il aura le rang avant M. de la Feuillade et M. de Valentinois. M. le duc d'Orléans avoit promis au duc de Villars qu'il prêteroit le serment le premier quand les deux autres y seroient*. — Le maréchal de Berwick cède la grandesse et les te rres qu'il a en Espagneàmilord Tinmouth , son fils aine , qu'il avoit eu de son premier mariage. Le roi d'Espagne y consent, et il prendra le nom de duc de Liria. On parle d'un mariage considérable pour lui en ce pays-lù, où il compte de s'établir pour toujours *"".

*0n a vu ci-dessus que l'engagement étoit pris par le feu roi de faire duc et pair, par lettres nouvelles avec nouveau rang, le llls aîné de Matignon, sur la démission de M. de Monaco, sou beau-père, qui n'avoit point de garçons , et ce n'eu fut ici que l'accomplissement nécessaire. On a vu aussi en même temps quel étoit l'état des ducs de la Feuillade et de Brancas : ou va voir ici comment ils furent élevés à la pairie.

Le duc de Brancas étoit de ces hommes légers, à traits que rien n'ar-

(1) Surannation. Terme de chancellerie, qui se dit des lettres qu'on obtient pour faire valider d'autres lettres de vieille date , à cause que la force du sceau ne dure qu'un an pour les choses qui ne sont pas jugées ou exécutées. ( Dictionnaire de Trévoux. )

rête, non par eux-mêmes, sans but que de se divertir, sans méchanceté, d'une imagination ravissante et quelquefois folle, qui ne se refusoit rien, aimable et plaisant, mais à qui iléchappoit souvent de faire justice, à soi tout le premier, puis aux autres. Unedébauclie outrée et vilaine Tavoit séparé de presque tous les honnêtes gens; et quoique ce ne fut pas celle de M. le duc d'Orléans, ce prince s' étoit toujours plu avec lui, et devenu le maître , l'admettoit dans ses soupers et dans sa familiarité. Brouillé avec sa femme, qui étoit la vertu même, et que la misère avoit faite dame d'honneur de IMadame , brouillé souvent avec ses enfants, brouillé surtout avec l'argent, dont il prenoit où il en pouvoit attraper, il étoit charmant avec qui ne le voyoit guère, et surtout avec qui n'avoit que faire à lui. Il avoit cédé son duché à son fils pour un très-riche mais très-vil mariage ; sa belle-fille avoit infiniment d'esprit et d'intrigue. Ils se réunirent, et elle lui mit en tête de rendre leur état certain par des lettres nouvelles de duc et pair. Ils captèrent le procureur général Daguesseau, et le duc de Brancas, dont la faveur ne passoit guère la table , crut'trouver une protection sûre dans celle de Canillac, sou ami de tout temps et de toutes les heures. Canillac, de bonne maison assurément et qui jusqu'à la régence n'avoit pas cru mieux , imagina depuis d'être d'une naissance au-dessus de tout, et la bonne opinion que de tout temps il avoit eue de lui-même crût alors au point le plus insupportable. De tout temps, il avoit été bien avec M. le duc d'Orléans, dont il prétendit à la mort du roi devenir le Mentor , et le fut en effet à plus d'une reprise, jusqu'à ce qu'à la fin l'orgueil le rendit ingrat et insolent pour le régent comme pour les autres , et le perdit ainsi, aidé par son ami le cardinal Dubois, qui le tint exilé à Blois, d'où il ne revint qu'après la mort de M. le duc d'Orléans. Il y gagna le mal caduc de rage, qui s'augmenta par n'être de rien à force d'avoir changé de camps, avec ce masque de probité, qui malgré lui ne dura guère, et il mourut dans le désespoir comme son ami la Feuillade, et le même jour que lui, après une longue reprise d'obscurité. C'est de lui que le duc de Brancas disoit : que comme les femmes ont des pertes de sang, Canillac en avoit une continuelle de morale; et en effet c'étoit un babil doctrinal intarissable et qui lassoit , quoiqu'il parlât trèsbien et avec beaucoup d'esprit, mais sans jamais laisser un moment le temps de parler à personne , pas même eu affaires , ce qui l'en rendoit lui-même tout à fait incapable , et fort souvent ridicule. Comme il n'estimoit que soi , qu'il prétendoit mettre tout à son point et donner le ton aux choses avec une hauteur, un mépris pour autrui , une haine pour ce qui le primoit, et une jalousie qui le rougeoit sans cesse, on en faisoit aussi tout ce qu'on vouloit à force de bassesses, d'admiration et de louanges, jusqu'à lui casser le nez avec l'encensoir. C'est à quoi le duc de Brancas ne put pas se ployer, par l'impétuosité de son imagi-

nation et la légèreté de son esprit ; quelque résolution qu'il eût prise, il ne pouvoit lui passer bien des choses. Lui-même se donnoit pour un homme sans secret et incapable d'affaires , et fatigué un jour d'en être plaisanté par Canillac du haut de son mérite devant le régent : « Cela peut être vrai , lui répondit-il ; mais la différence qu'il y a entre toi et moi, c'est que je suis une caillette gaie , et que tu es une caillette triste. » Voilà toute la compagnie à rire aux éclats, M. le duc d'Orléans plus que pas un, et Canillac dans une fureur qui ne lui sortit que par les yeux et lui mastiqua la bouche ; aussi ne l'a-t-il Jamais pu pardonner à Brancas. M. le duc d'Orléans ne fut pas si colère : des gens de province pressèrent le duc de Brancas de demander quelque diose qu'ils désiroient à M. le duc d'Orléans; Brancas, ou pressé aussi d'un bon mot ou impatienté de tout ce qu'ils lui disoient de sa faveur pour l'exciter et le forcer: « .l'eu conviens, leur répondit-il, il a toutes sortes de bontés pour moi et j'obtiens tout ce que je veux de ÎNI. le duc d'Orléans; mais il a si peu de crédit auprès du régent, mais si peu, si peu , que vous en serez étonnés et qu'on n'en peut rien espérer par cette voie. » M. d'Orléans sut ce sarcasme, il en rit le premier et ne le trouva point du tout mauvais. C'est encore le même duc de Brancas qui disoit de IM. le duc d'Ofléans, qu'il menoit les affaires en espiègle ; cela n'étoit pas mal vrai, et le prince en rit le premier. IMais en voilà assez pour caractériser deux hommes qui, chacun de différente façon , ont été comptés dans cette régence : Canillac en personnage important et qui entroit dans les affaires et les conseils , et qui fut longtemps assez avant dans la confiance de M. le duc d'Orléans ; l'autre par être dans sa plus grande et plus libre familiarité et dans ses plaisirs, et s'y faire craindre sans être méchant , mais par des traits fréquents et uniques qui le saisissoient, qu'il n'étoit pas le maître de retenir, qui réjouissoient le prince , et qui par les assistants se répandoient après dans le monde aux dépens de qui il appartenoit. Parlons maintenant de son affaire. Revenu d'espérer en Canillac, qui le trompa toujours pour réserver tout son crédit pour son ami la Feiiillade, et dont il découvrit le manège et la fausseté, qui les brouillèrent, n'espérant pas de pouvoir emporter une si grande affaire par lui-même, sa belle-ûlle se tourna vers le seul homme qu'elle y craignoit, et qui, s'il étoit favorable, étoit le plus capable de l'emporter et par son poids et son crédit auprès du prince, et par celui que lui donnoit en ce genre de grâce l'opposition à les voir faire, dont il ne s'étoit jamais caché. C'étoit le duc de Saint- Simon, dont la liberté étoit entière, même du temps du feu roi, et qui avoit beau jeu contre celle-ci sur le mérite du père et du fils et sur la naissance de la belle-fille; toutefois, elle essaya par la maréchale de Chamilly, la plus intime amie de sa belle-mère et qui l'étoit aussi de la duchesse de Saint-Simon, et par conséquent de son mari, qui n'é-

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toieut et ne furent jamais qu'un. La maréchale qui, à une vertu peu commune, et toiyours également soutenue joignoit toutes les qualités aimables et sûres de l'esprit et du cœur, se chargea d'en parler au mari et à la femme, et le fit efficacement. Saint-Simon considéra que M. de Braocas n'en étoit pas moins duc pour l'être d'une manière bizarre , que son ancienneté pouvoit embarrasser, qu'il valoit mieux s'en défaire une fois pour toutes par de nouvelles lettres et uu nouveau rang de duc et pair qui le remît dans l'ordre commun et naturel , que de laisser des prétentions et une exclusion de tout éternelles. Il convint donc d'y travailler a cette condition ; mais il voulut s'en bien assurer par celui-là même qu'elle regardoit; c'etoit le lils, parce que le père s'étant démis de son duché, il n'y avoit que le fils qui fut susceptible de la pairie et non plus le père, comme il étoit arrivé au maréchal de Tallard. On prit donc rendez-vous chez la maréchale de Chamilly, où les ducs et duchesses de Villars et de Saint-Simon se trouvèrent. Là se fit l'explication et la convention nette et précise que le duc de Villars étant fait pair et nouvellemeut duc parce que le parlement de Paris ne l'avoit point enregistré, et parce qu'on vouloit couper toute prétention d'ancienneté par ces lettres nouvelles, il prendroit la queue de tous, non-seulement dans tout ce qui regardoit la pairie qu'il n'avoit pas. et qui simplement enregistrée à Aix étoit une chimère inutile, mais même pour tout ce qui concernoit le rang de duc, c'est-àdire dans toutes les cérémonies de la cour en général, et spécialement de l'ordre du Saint-Esprit, oii les ducs non pairs même, mais vérifiés, précèdent les ducs et pairs moins anciens qu'eux. Cela fut nettement expliqué par le duc de Saint-Simon au duc et à la duchesse de Villars, répété par la maréchale de Chamilly, pour marquer qu'elle l'entendoit de même, et que c'etoit de cela précisément dont elle s'étoit chargée de faire la proposition et à cette condition expresse , enfin repris eu mêmes termes par le duc de Villars, qui en convint, réitéra cette même condition, et donna à la maréchale et au duc sa parole positive de s'en contenter et de ne faire jamais en aucun temps, occasion, cérémonie quelconque, rien de contraire à cet engagement, qu'il acceptoit et promettoit, et dont il donnoit sa foi et sa parole. li ajouta, couime il avoit été convenu entre eux par la maréchale , qu'il se chargeoit et répondoit de sou père là-dessus; qu'il prioit M. de Saint-Simon d'expliquer cette conduite à i\L le duc d'Orléans, que lui et son père hii répéteroient , et qu'il trouvoit bon qu'elle devînt publique en même temps de l'enregistrement des nouvelles lettres de duc et pair auxquelles, à cette condition, M de Saint-Simon vouloit bien s'intéresser. Après uue convention si nette, si claire et si précise, M. de Saint-Simon ne crut pas devoir exiger rien par écrit. Saint-Simon , content de In parole donnée à lui et à la maréchale de Chamilly en

leur présence, et des deux dueliesses de Saint-Simon et de Viilars, ne songea plus qu'à tenir la sienne. Il représenta au régent la convenance de mettre à flot des gens dont il aimoit le père et dont la mère méritoit ses grâces et sa considération, les tirer de prétentions et d'exclusions perpétuelles, et les remettre dans l'ordre ordinaire par une grâce très-grande à la vérité , mais de l'extérieur de laquelle ils jouissoient depuis un siècle dans la vie commune et qui ne blessoit personne, en prenant la queue suivant de nouvelles lettres , et pour ne rien omettre suivant la condition dont il avoit parole et qu'il lui expliqua. 11 ne fallut pas de moindres raisons et appuyées par Saint-Siuion pour persuader à la lin le régent , qui, bien que porté à cette grâce, en seutoit le ridicule par rapport au sujet; mais enfin M. de Saint- Simon l'emporta. Les lettres nouvelles de duc et pair, comme si Viilars n'eût jamais été duc, furent expédiées et vérifiées, et lui reçu au parlement en ce rang nouveau, du jour de cette réception, et de plus la convention pour les cérémonies de cour rendue publique et avouée pour augmentation de droit qui, de sa nature, devenoit hors d'atteinte par ces nouvelles lettres qui étoient pour le duché comme pour la [)airie. I\Iais le duc de Saint-Simon fut la dupe de sa droiture et de sa franchise, et le fut encore de l'appui de la raison, des règles et du droit qui, indépendamment de cette convention et de cette parole si nette, si expliquée , si positive, ne laissoient aucune ressource de prétention à M. de Viilars. M de Saint-Simon n'avoit aucune habitude avec lui ni avec son père avant qu'il fut question de ceci. La père le vint voir deux ou trois fois et dîner chez lui ensuite ; le fils y vint encore moins. Sa vie n'avoit pas été meilleure que celle du père du côté de la débauche, quoique moins affichée, et s'il n'avoit pas poussé la guerre loin, il avoit bien fait; mais eu jouant gros jeu, il n'y étoit pas soupçonné, et ne passoit pas pour manquer de parole.

Quoique les suites eu dépassent ces Mémoires, elles méritent de n'être pas omises ici, eu s'y resserrant sur tout ce qui n'est pas précisément de ce sujet. La duchesse de Viilars, élevée, nourrie, mariée par M. et madame du Maine, dont elle fut la plus favorite, et fille et longtemps depuis, et elle et sou mari ne bougeant de chez eux nombre d'années de suite un peu devant et après la mort du roi, ils sentirent le cadavre et s'en éloignèrent; c'est-à-dire que voyant l'éclat s'augmenter entre les princes du sang et les bâtards , et s'apercevant de l'orage qui se formoit de loin contre J\L du jMaine , ils commencèrent à s'intriguer sourdement chez madame la Duchesse, puis chez M. le Duc, et quand il en fut temps passèrent d'un camp à l'autre. Le jeu, les coiffures et les ajustements, oi^i le duc de Viilars primoit, les bijoux et les autres misères donnèrent tant de mérite à sa désertion auprès de madame la Duchesse qu'il fut l'un dos trois qu'elle arracha à son fils pour le faire

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chevalier de l'Ordreen 1724 , lorsque après la mort de 31. le duc d'Orléans il fut devenu premier ministre, et celui des trois pour lequel elle eut le plus de besoin de son crédit. Le père de Lassay ne lui put être refusé, et les intrigues secrètes de leur Mississipi, ou comme on l'appeloit alors de leur Compagnie des Indes, aidèrent fort à madame la Duchesse à obtenir Silly, qui se jeta depuis par lafenêtrede son château et mourut de la sorte , peu d'années après. 3Iais ce ne fut pas assez au duc de Villars d'être chevalier de l'Ordre ; il voulut y avoir Je rang de sa première érection vérifiée à Aix. M. de Saint-Simon , craint par la trop fameuse madame de Prie, qui gouvemoit M. le Duc et l'État, étoit écarté, et ne fut pas même de cette promotion. Il étoit hors de toute portée de faire valoir une parole dont M. le Duc seroit le juge, qui montra en plein ce qu'il étoit pour les ducs , et dans cette promotion et dans tout ce qui put les regarder d'ailleurs. Us firent des représentations vaines, et le duc de Villars triompha de son manque de foi et du mépris et de l'ignorance de toutes règles. 31 de Saint- Simon en rit, et le conta à qui voulut l'entendre sans chercher à le faire et sans l'éviter aussi, avec toute la naïveté de la vérité qui ne put être ni niée ni affoiblie , mais ce fut tout. Lorsque après l'éloignement de M. le Duc des affaires, M. de Fréjus,qui lui succéda, fut devenu premier ministre et cardinal, et 31. de Saint-Simon nommé chevalier de l'Ordre le premier jour de 1728, il expliqua au cardinal le fait du duc de Villars, qui le trouva tel qu'il est en effet, et qui offrit à Saint- Simon de remettre la chose en jugement; mais celui-ci dédaigna d'y consentir. Il se réputoit mort au monde, et il se contenta de continuer à estimer le duc de Villars ce qu'il valoit et d'en user en conséquence.

La Feuillade fit son affaire à l'etonnement général et a l'indignation publique. Son intérêt, qui en plus d'une manière avoitentout prévalu à celui de l'État, avoit coûté l'Italie, et en particulier à M. le duc d'Orléans la perte de la bataille de Turin. Il s'y étoit joint tant de sujets des plus griefs mécontentements, que ce prince s'en étoit déclaré ouvertement et avoit toute l'armée pour témoin combien il avoit de fortes raisons de s'en plaindre. A la mort de nos princes, qui ouvrit le champ à la plus effrénée licence contre M. le duc d'Orléans, la Feuillade qui en sentoit bien la source et l'appui, et qui n'avoit pu se relever de sa chute, en tenta la voie, et tâcha de se la frayer par des propos sans exemple comme sans aucun ménagement, et alloit prenant congé tout haut de tout le monde comme n'ayant plus que peu de jours à vivre, par la liberté dont il ne pouvoit s'empêcher do parler. C'est le seul homme qui, par cette conduite en effet uuique , ait pu porter M. le duc d'Orléans à des extrémités, et le duc de Saint-Simon n'eut pas peu à faire pour l'empêcher de faire donner cent coups de

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bâton à la Feuiliade. Avec tous ses grands airs il u"ou réussit pas mieux: où il teudoit, et n'osoit de plus se trouver nulle part vis-à-vis de M. le duc d'Orléans. 11 en étoit là lorsque ce prince arriva à la régence, et la Feuiliade n' étoit pas, comme César, le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris , mais il se piquoit de l'un et de l'autre, et ce dernier goût l'avoit uni de tout temps à Canillac. La prise sur ce dernier étoit sûre à force d'encens, et celui de la Feuiliade, toujours galant, toujours brave, toujours brillant, et dont la vie avoit coulé parmi les hauts et les bas continuels, d'ailleurs hardi avec beaucoup d'esprit et de grâces, étoit pour Canillac le plus odoriférant encens. Du fond de sa maison dans Paris, et de ce mépris de la cour qu'affectoit un orgueil qui n'y avoit jamais pu atteindre, et que les dégoûts en avoient éloigné , il s'applaudissoit de dominer un courtisan souvent si à la mode et d'être le confident et le directeur d'un ambitieux parmi tant de fortunes diverses. Il se piqua aisément de l'honneur de devenir son protecteur dans un moment où il avoit moins de ressources, et sa vanité s'en fit un capital. 11 connoissoit le prince à qui il avoit affaire, qui ne se pouvoit donner ia peine de haïr, ni guère d'aimer, et dont cette vertu si dure, si prodigieuse, si distinctive des chrétiens étoit le propre par nature et par la douceur du sang qui couloit dans ses veines. Il savoit de plus que M. le duc d'Orléans se conduisoit souvent par des égards de crainte, et il en profita pour son ami. Il le lui représenta trompé par des gens avec qui il étoit en liaison, puis désespéré de l'avoir été et de s'être perdu sans ressource ; il lui vanta ses talents, ses amis, sa réputation parmi le grand monde , son esprit dangereux à pousser à bout et duquel on pouvoit tirer mille partis utiles; enfin, il lui exténua [sic] les aventures de Turin parle désespoir d'une si terrible chute et de fortune et de réputation militaire qui l'avoit aveuglé pour se prendre à des fers rouges, et il parvint de la sorte en lui répondant de la Feuiliade pour toujours, et de l'applaudissement public de tant de clémence qui le feroit adorer des plus indifférents et ramèneroit ses ennemis, qu'il obtint la pairie avant qu'on se pût douter que la Feuiliade eût seulement osé penser à obtenir son pardon. On ne peut se représenter quel fut le cri public à la nouvelle de cette grâce ; et qui eu effet eût pu imaginer que le premier homme que le régent fît pair fût celui-là même qui avoit si démesurément mérité d'être immolé à sa réputation et à sa trop juste vengeance, sans que qui que ce soit eut osé l'en blâmer ! Le prélude n'eut pas le succès qu'en avoit promis la sirène enchanteresse ; les serviteurs se crurent en proie aux réconciliés, et les ennemis en prirent courage de tout oser en assurance. Ce fut une très -dangereuse influence, que l'expérience accrut tous les jours, et qui régna toute la vie de ce prince, qui lui donna bien des embarras, qu'il reconnut sou-

446 JOURNAL DE DAKGEAU.

vent et à laquelle il n'eut jamais la force de se soustraire. Cela me fait souvenir tl'un fait qui caractérise et qui par cela même mérite de trouver place ici. M. de Saint-Simon, de même âge que M. le duc d'Orléans, et son ami dès l'enfance , qui ne fut jamais de ses plaisirs, qui demeura seul fidèle et publiquement à cette amitié réputée si dangereuse , et si longtemps le seul homme de la cour qui le vît , le seul dans sa confiance la plus intime et qui la conserva dans tous les temps, sans crainte et sans ménagement comme sans soupçon aucun de pas un des nuages qui furent à plus d'une fois répandus sur ce prince, qui le poussèrent au bord du précipice et qui l'obscurcirent si longtemps ; ]M. de Saint-Simon^ dis-Je, étoit en possession de lui tout dire, et eu usoit avec toute la franchise de l'amitié et toute la liberté que lui avoit acquise la longue habitude et plusieurs services les plus décisifs et les plus essentiels qu'il lui avoit rendus dans les temps les plus critiques de sa vie. Un jour que, vers la fin de la vie du roi, il étoit monté chez madame la duchesse d'Orléans à Marly, il la trouva au lit, et M. le duc d'Orléans assis au chevet seul avec elle; dès qu'il fut auprès d'eux, madame la duchesse d'Orléans lui conta quelque chose d'affreux en noire, basse et dangereuse malignité que venoient de lui faire à la sourdine des gens du premier rang et de la première splendeur à la cour par leur faveur et par leurs établissements, par l'état qu'ils y tenoient et par leurs liaisons ; gens qui se donnoient en secret pour vouloir être de ses amis, mais dont la trame venoit d'être mise au net et au clair. Saint-Simon s'écria ; madame d'Orléans l'interrompit, et lui fit ses plaintes de la tranquillité d'âme de iM. le duc d'Orléans làdessus, qui même ayant trouvé ce jour-là même, et depuis la découverte, le prêtre et son frère dans le salon, n'avoit rien changé avec eux de sa façon ordinaire et ne s'y étoit pas trouvé contraint, et cependant M. le duc d'Orléans sourioit doucement. Saint-Simon, à qui un tel tempérament n'étoit rien moins qu'homogène , fixa ses deux yeux alarmés sur les siens, et s'écria avec un dépit amer : « Pour cela, Monsieur, il faut dire la vérité : depuis Louis le Débonnaire il n'y en eut jamais un si débonnaire. » Ce trait vif et M-ai le perça ; il rougit, il balbutia , il se fâcha ; chose à lui presque inouïe. Le duc de Saint- Simon s'en mit à rire, et lui dit que pour cette fois-il avoit mis le doigt sur l'ulcère, et qu'il en étoit bien aise pourvu qu'il en profitât. Le prince n'en fit rien, cela n'étoit pas en lui; il se radoucit peu à peu, et il ne fut plus question de cette riotte [sic] entre eux. Longtemps après, c'est-à-dire après la mort du roi, et lorsque le roi d'aujourd'hui fut revenu de Vincennes à Paris, Saint-Simon causant à un bout du grand cabinet du conseil de régence avant qu'on le commençât, s'entendit appeler, et on lui dit que !M. le duc d'Orléans, qui étoit dans une fenêtre à l'autre bout du cabinet, le deraandoit. Il y alla , ce qui étoit autour

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du prince s'écarta; alors !o régent, d'un air extrêmement sérieux, et qu'il preuoit rarement avec personne et encore moins avec le duc, lui dit qu'il avoit fort à se plaindre de lui , et qu'à leur ancienne amitié il en étoit extrêmement surpris. Saint-Simon, qui le fut au dernier point, le supplia de s'expliquer et l'assura qu'il n'avoit pas même eu jamais la moindre pensée qui pût être soupçonnée de lui manquer : « Vous avez pourtant fait des vers contre moi, répliqua le prince. — Moi des vers, répondit le duc , et des vers contre vous ! et vous savez que de ma vie je n'en ai su faire un seul, comment pouvez-vous croire que cette science me soit venue tout à coup et pour un coup d'essai contre vous.^ — Enfln, pensez-y bien, reprit le prince ; et si je vous les dis, vous ne pourrez les méconnoître: c'est une chanson. — IMonsieur, lui répliqua le duc, le plus étonné du monde, je ne sais qui vous peut mettre de telles absurdités dans la tête ni comment elles y peuvent entrer : encore un coup, de vers et de chansons , en toute ma vie je n'en ai su faire ; et vous le savez bien, et vous devez savoir encore mieux que de rien faire contre vous, j'en suis encore plus incapable. » Là-dessus voilà le régent à lui chanter un pont-neuf qui couroit sur lui par les rues, dont le refrain étoit : ■< Notre régent est débonnaire », et à pâmer de rire ; et Saint-Simon, en colère, à s'écrier : <■ Comment ! vous vous en souvenez encore après si long temps; pour moi, je l'avois bien oublié ; » et le régent à rire de plus eu plus et à lui répéter que pour celle-là il falloit bien qu'elle fût de lui : il n'y avoit que des louanges de vaudeville. La plaisanterie finit ainsi, et le régent la raconta le soir et s'en divertit ; mais cela montre qu'il n'avoit pu oublier ce reproche ancien de débonnaireté , dont il fit mention plusieurs fois depuis, et au duc même et à d'autres, mais en riant et avec amitié, ce qui n'empêcha pas Saint-Simon de lui en dire sa pensée avec la même liberté aussi, toutes les fois que l'occasion s'en présentoit et qu'il le jugeoit nécessaire, mais rarement avec quelque fruit.

Pour revenir à la Feuillade, il reçut du régent d'autres grâces considérables, il fut même admis quelquefois à ses soupers; mais ce n'étoit pas une âme sur qui les bienfaits pussent quelque chose. Ils ne firent que le décréditer dans les liaisons qu'il avoit prises avec les ennemis de M. le duc d'Orléans. Il s'éloigna de lui pour les regagner, mais ils ne s'y fièrent pas , et il passa ainsi flottant et décrié le reste du temps de la vie de ce prince, à la mort duquel il fit éclater la plus scandaleuse ingratitude. Elle l'introduisit dans la confiance de ceux qui gouvernoient M. le Duc, maître alors de l'État ; il se prostitua atout pour servir leur vengeance personnelle. Il entraîna au parlement les ducs de Pvichelieu et de Brancas pour y être juges de M. le Blanc, et n'y put entraîner qu'eux; M. le duc d'Orléans et M. le prince de Conty y allèrent dans des vues tout opposées, et on admira d'y voir en

face contre M. le duc d'Orléans deux pairs faits par son père, et un troisième, qui liiidevoit.la vie, 'contre un opprimé public à qui les deux avoient des obligations les plus essentielles et de qui le moteur des trois n'avoit jamais reçu aucun déplaisir ; aussi Tindignation publique éclatat-elle à tel point, qu'à la troisième séance iM. le Duc leur manda de s'en abstenir et de n'y plus retourner. La Feuillade, devenu tout à coup maréchal de France sans avoir servi depuis son déplorable siège de Turin, ne sougeoit plus qu'à faire passer M. le Duc des mains de celle qui le gouvernoit dans les siennes , et pour devenir ainsi l'arbitre de l'État, répondit sur son crédit au parlement de la perte de M. le Bianc, et empêcha qu'on ne lui donuàt des conunissaires. Voyant ses espérances en hasard , il crut les rétablir en se rendant juge lui-même. Il fut donc outré de s'y être si honteusement mécompte et avec une imprécation si générale ; mais l'arrêt qui tôt après déclara si solennellement ^L le Blanc innocent , avec un applaudissement si général et si grand qu'il ressembla à un triomphe, desespéra la Feuillade. Il ne put soutenir les reproches de madame de Prie, ni ceux de M. le Duc, ni rinfàme avortement de ses vastes espérances, et en trois ou quatre jours il mourut, à Marly, en forcené.

** Cet exemple du duc de Berwick est le premier qui se soit vu en Espagne d'une cession de grandesse ; celle du maréchal de Tessé fut escroquée, et n'auroit pas eu d'effet en Espagne. On a vu dans ces 3Iémoires et dans ces notes les raisons de la singularité qui fit exclure le fils aine du duc de Berxvick, unique de son premier mariage, des lettres d'érection en duché-pairie obtenues par son père. Ses vues d'établir ce fils en Angleterre ne pouvant plus avoir lieu, il les tourna vers l'Espagne, et par l'événement il devint un des plus grands seigneurs par un mariage des lors grand , mais qui dans la suite le devint bien davantage par la mort sans alliance du duc de 'V'eragua , frère unique de sa femme, en qui finit une des trois branches de la maison de Bragance établie en Espagne , et qui n'avoit , ainsi que celles d'Oropesa et de Lemos, d'autres bâtardises que celles mêmes des rois de Portugal. La branche d'Oropesa s'est éteinte depuis, et celle de Lemos est prête à s'éteindre. Ce fils du duc de Berwick eut avec cette cession de la grandesse , que le roi d'Espagne permit et l'en fit jouir, la propriété et la jouissance du duché de Liria, dont il prit le nom, et de celui de Quiriça de plus de 40,000 livres de rente, que le roi d'Espagne donna en propriété au duc de Berwick avec la grandesse , en récompense de l'importante victoire d'Almanza , et le duc de I-iria eut de grands emplois en Espagne, qu'il servit utilement en paix et en guerre, et sa femme fut dame du palais.

Vendredi \, à Paris. — M. le duc d'Orléans travailla

longtemps le matin avec M. le cardinal de Noailles. On travaille à un projet d'acceptation pour la bulle ; M. le duc d'Orléans a une grande envie de voir finir la division entre les prélats et avec Rome. M. le cardinal de Rohan arriva le soir; on espère que son arrivée pourra avancer les affaires. M. le duc d'Orléans verra ces deux cardinaux ensemble. — L'abbé Aubry est mort; il avoit une belle abbaye auprès de Saint-Quentin. — D'Iberville, notre envoyé en Angleterre, qui avoit eu permission de venir ici pour quelques jours, et pour ses affaires particulières, retourne à Londres. — Le prince électoral de Saxe, qui étoit ici et qui avoit pris le nom de comte de Lusace, a la petite vérole à Venise.

Samedi b, à Paris. — Conseil de régence l'après-dînée. — Tous les pairs vinrent au parlement, et il n'y eut point de princes du sang*. On enregistra les lettres de surannation du duc de Villars-Brancas; on enregistra l'édit nouveau pour la cliambre de justice, mais le parlement se réserva de pouvoir faire ses remontrances sur cet édit, qu'ils n'avoientpoint examiné. Us ont refusé d'enregistrer les édits de création de la charge de surintendant des bâtiments et de général des postes. L'affaire fut fort débattue; tous les pairs étoient pour l'enregistrement, et le duc de Noailles parla fort bien, et dans son discours il y eut des choses qui furent fort remarquées ; mais la pluralité des voix l'emporta pour la négative, et il y en eut encore plus contre la surintendance des bâtiments que contre la charge de général des postes.

* M. le duc d'Orléans, dans la crainte de commise et de ses grandes suites pour le traversement du parquet entre les princes du sang et les légitimés , obtint des uns et des autres qu'ils ne se trouveroient point au parlement.

Dimanche 6, à Paris. — Conseil de régence le matin, et il n'y en aura plus jusqu'au mois d'octobre. — M. le cardinal de Rohan fut longtemps enfermé l'après-dinée avec M. le duc d'Orléans, qui veut que ce cardinal examine

avec les prélats qui sont ici et qui ont accepté la bulle, un corps de doctrine qu'a fait M. le cardinal de Noailles.

— On croit que M. le duc d'Orléans, qui est fâché de ce qui se passa hier au parlement sur le refus d'enregistrer l'édit de création des deux charges, y enverra demain des lettres dejussion et prolongera les séances du parlement.

— Le marquis de la Rochefoucauld vend sa charge de capitaine-lieutenant des gendarmes anglois au comte de Tavannes ; cette charge est fixée à 50,000 écus ; et le comte de Tavannes, qui commande la compagnie des chevaulégers d'Anjou , la vend 40,000 écus, à quoi elle est fixée, au comte de Guines, fils du feu baron de Souastre et petitfils de feu Montberon .

Lundi 7, à Paris. — Le marquis d'Effiat alla de bon matin au parlement porter une lettre de créance, et leur parla ensuite de la part du roi et de M. le duc d'Orléans, qui désiroient l'enregistrement des charges de iMM. d' Antin et deTorcy ; il ne leur parla point des lettres dejussion, qui étoient toutes prêtes. Ce qu'il dit au parlement de la part de M, le duc d'Orléans étoit fort gracieux. Le premier président lit assembler les chambres; il y eut soixante voix pour enregistrer, et il n'y en eut que quarante-neuf contre. Il y a quelques modifications dont MM. d'Antin et de Torcy ne sont point mécontents- il y avoit peu de conseillers des enquêtes à cette séance, et c'étoient des présidents et des conseillers des enquêtes qui s'y étoient le plus opposés quand l'affaire fut délibérée la première fois. Qaand ce qui regardoit ces deux charges fut fini, le duc de Villars-Brancas fut reçu pair.

Mardi 8, à Paris. — Le conseil pour les affaires ecclésiastiques a congé pour tout le reste du mois, comme les autres conseils. — L'abbé Dubois est àHanovre, auprès du roi Georges; on ne dit point les affaires dont il est chargé.

— M. le duc d'Orléans soupa chez madame la duchesse d'Orléans , ce qu'il fait très-souvent ; mais il avoit accoutumé les mardis de souper ailleurs; il y avoit à ce souper

mesdames de Simiane, d'Epinay et mademoiselle de Villefranche, le grand prieur et le duc de Brancas. Madame la duchesse de Berry alla coucher à la Meute, où elle compte de demeurer deux ou trois jours. — L'abbé de Louvois est malade; sa maladie commence violemment et on le croit en danger. — La chambre de justice a fait arrêter Thévenin et Jully ; ce Thévenin est le neveu de feu Thévenin qui étoitsi riche.

Mercredi 9, à Paris. — M, le duc d'Orléans alla l'aprèsdînée àSaint-Cloud voir Mademoiselle, qui a eu quelques petits accès de fièvre, si légers que cela n'a pas empêché Madame d'aller dineràla Meute avec madame la duchesse de Berry, — On mande de Rome que le cardinal Ferrari est mort; il avoit été jacobin. Le pape l'employoit fort dans les affaires; c'est le seul chapeau qui vaque présentement. — Il y a six commissaires nommés pour la taxe des gens d'affaires ; trois de la chambre de justice, qui sont le président de Lamoignon , le président Portail et M. de Fourqueux, procureur général de cette chambre, et trois duconseil de finances, qui sont MM. des Forts, Rouillé et Fagon, tous trois conseillers d'État. — La charge, les maisons et les terres de Prondre sont saisies réellement par la chambre de justice.

JeudiiO, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla à midi à la Meute voir madame la duchesse de Berry, et l'aprèsdinée il alla à Saint-Gloud voir Madame et Mademoiselle, dont la fièvre n'a point eu de suite. Il trouva Madame en calèche dans les jardins, et monta dans la calèche avec elle, oùétoient madame la grande-duchesse, la duchesse de Brancas et madame de Dangeau, à qui Madame faisoit voir les jardins de Saint-Cloud, qu'elle n'avoit pas vus depuis longtemps ; elle fut même un peu embarrassée parce qu'elle n'avoit point vu M. le duc d'Orléans depuis la mort du roi. Elle ne fait aucune cour qu'à Madame ; elle ne la voit même que dans des couvents, quand Madame est à Paris. — Madame de Roquelaure a

gagné son procès contre le duc de Richelieu, qui vouloit faire casser le testament de mademoiselle d'Acigné , sa tante, qui en mourant avoit laissé tout son bien à l'abbé de Laval, son cousin , qu'elle vouloit épouser. L'abbé de Laval est mort depuis elle, et il étoit frère de madame de Roquelaure.

Vendredi 11, à Paris. — M. de Chamarande, le fils, a la petite vérole, et l'on craint fort qu'il n'en meure, car sa maladie est fort dangereuse, à ce qu'on dit; Chamarande n'a point d'autres enfants. — Madame la princesse de Chimay est morte après une longue et cruelle maladie; elle étoit fille de madame la duchesse de INevers, qui avoit une.pension de 4,000 francs que le feu roi partagea, quand elle mourut, à ses deux filles, madame la duchesse d'Estrées et elle. Madame de Chimay avoit un logement au Louvre, où elle est morte , et que madame la duchesse du Maine demande pour madame la duchesse d'Estrées. — La Sorlîonne, au Prima mensis, traita des matières en question; il y eut des discours très-forts, dont plusieurs évéques se plaignent, et l'on dit que M. le duc d'Orléans même trouve que la Sorbonne n'est pas assez mesurée sur ces affaires-là.

Samedi 12, à Paris. — Il est arrivé un assez grand accident à M. le Duc, qui est à Chantilly ; il s'est blessé étant à la chasse. Sa blessure est à la tète et du côté de son bon œil; il a déjà été saigné deux fois. Madame la Duchesse, sa mère, qui devoit aller à Saint-Maur, s'en ira à Chantilly. — On mande de Madrid que les galions sont arrivés à Cadix, chargés de trente millions d'écus. — M. de Torcy vend sa charge de chancelier de l'ordre du Saint-Esprit à M. l'abbé de Pomponne, son beau-frère, qui lui en donne 100,000 écus présentement et lui assure encore 100,000 francs après sa mort. Le chancelier est obligé de faire des preuves, comme les chevaliers, et nous sommes nommés, le maréchal de Tessé et moi, pour être les commissaires. Il a été réglé qu'aucun officier de l'Ordre ne pourra à

l'avenir garderie cordon bleu en vendant sa charge, s'il ne Ta possédée pendant vingt ans.

Dimanche 13, à Paris. — Le roi eut la nuit une petite fonte, à quoi il est assez sujet; mais cela ne l'empêcha pas d'aller à la messe dans sa tribune, et il se porta fort bien tout le jour et fut fort gai. — On a donné à la duchesse dEstrées la jeune le logement au Louvre et la pension de 2,000 francs qu'avoit la princesse de Chimay, sa sœur. — MM. les cardinaux de Noailles et de Rohan entreront mercredi en conférence devant M. le duc d'Orléans, qui y fera venir le maréchal d'Huxelles et le marquis d'Effiat, pour être témoins de ce qui s'y dira. — On donne à l'abbé de Pomponne un brevet de retenue de 100,000 écus sur la charge de chancelier de l'Ordre, qu'il achète. — Il arriva de Rome un jésuite qui est venu dans la chaise de poste du cardinal de la Trémoille, et qui en arrivant alla chez le maréchal dHuxelles.

Lundi 14, à Paris. — Mademoiselle d'Orléans, qui étoit avec Madame à Saint-Cloud, lui demanda permission d'aller à Chelles, où elle vouloit faire ses dévotions ; on lui permit d'y aller. Elle n'y mena avec elle que madame des Bordes, sa sous-gouvernante, qui comptoit de la ramener le soir; mais Mademoiselle la renvoya, et écrivit par elle à madame la duchesse d'Orléans qu'elle avoit toujours eu dessein de se faire religieuse, et à Chelles, qu'elle y étoit plus résolue que jamais, et qu'ainsi elle avoit pris le parti d'y demeurer pour n'en plus sortir. — L'abbé de Saillant tomba le matin en apoplexie; elle fut si violente qu'on le crut mort pendant plus de demiheure, mais il se trouva mieux l'après-midi, et on le crut presque hors de danger le soir. On qualifie son mal d'indigestion .

Mardi 15, à Paris. — Le fils de M. de Chamarande mourut le matin ; il n'y avoit que trois jours qu'il étoit malade, et M. de Chamarande n'a point d'autre enfant et est plaint généralement de tout le monde. — On a renvoyé à

454 JOURNAL DE DAISGEAU.

Rome lejésuite qui étoit venu vendredi ; il s'est très-bien conduit ici , et on prétend qu'il se conduit encore mieux à Rome. Le pape paroit avoir beaucoup d'amitié pour lui. M. le duc d'Orléans lui a fait donner 2,000 écus pour son voyage. — Le maréchal de Montrevel, qui est assez incommodé depuis quelque temps, avoitété prendre l'air à Charonne ; il n'y a demeuré que deux ou trois jours, et en est revenu si mal qu'on le croit en très-grand danger ; il n'urine que parla sonde.

Mercredi 16, à Paris. — MM. les cardinaux deNoailles etdeRohan entrèrent l'après-dinée en conférence chez M. le duc d'Orléans ; le maréchal d'Huxelles et le marquis d'Effiatétoient présents. La conférence se passa avec beaucoup de douceur et de politesse de part et d'autre. M. le duc d'Orléans en fut fort content, et l'on espère toujours que les affaires s'accommoderont. — Le comte de Beuvron, second fils du maréchal d'Harcourt, se trouva mal à Chantilly, il y a deux jours ; les médecins le voulurent faire saigner sur-le-champ, lui déclarant que son mal pouvoit devenir considérable; il crut qu'il seroit assez tôt de le faire quand il seroit arrivé à Paris. Le mal a toujours augmenté depuis, et il est à l'extrémité; il jette le sang par plusieurs endroits de son corps, et sa maladie n'est point une maladie ordinaire en France.

Jeudi il, à Paris. — Madame vint ici de Saint-Cloud dîner chez la duchesse du Lude, et puis alla entendre la comédie italienne dans sa loge, où étoient M. et madame la duchesse d'Orléans. Madame la duchesse de Berry étoit à cette comédie, mais dans sa loge avec ses dames. M. le duc de Cliartres se trouva un peu mal la nuit, et le matin il eut une légère fièvre. — Un notaire de Paris, nommé Cosson, a été condamné par la chambre de justice au bannissement, à plusieurs restitutions à des particuliers et à 40,000 francs au roi. — Les évèques qui ont accepté la Constitution s'assemblent chez le cardinal de Rohanpour examiner le corps de doctrine que le cardinal de Noailles

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leur envoie par son secrétaire ; mais après la conférence le secrétaire le remporte.

Vendredi 18, à Paris. — Il y eut un conseil extraordinaire le matin, au Louvre, qui fut conseil de finances et de régence; M. le duc d'Orléans y alla. M. le chancelier et M le maréchal de Villeroy revinrent hier de leur campagne pour être à ce conseil, qui fut très-long, — M. le duc de Chartres eut une petite fièvre; les médecins le firent saigner, et un peu après la petite vérole parut. On envoya quérir le frère duSoleil, qui a un très-bon remède pour les jeunes gens qui ont cette maladie, et on veut que ce soit lui qui le gouverne dans sa maladie. Ce frère du Soleil est l'apothicaire du collège des jésuites. — Le comte de Beuvron mourut; il avoit la lieutenance de roi de Normandie et le gouvernement du vieux palais de Rouen qu'avoit eu M. son père et qui est dans leur maison depuis longtemps. Il étoit chevalier de la Toison * et étoit colonel du régiment d'Auxerrois.

* Le comte de Beuvron avoit reporté en Espagne le collier de la Toison que son oncle Sesanne y avoit reçu, et l'y avoit obtenu. La disposition de ses charges données à son père, déjà hors de combat par ses apoplexies, marque de plus en plus combien le régent étoit sans ûel.

Samedi 19, à Paris. — M. le duc d'Orléans sera six semaines sans voir le roi, à cause de la petite vérole de M. le duc de Chartres, qu'il ne verra pourtant point; mais il sera souvent avec madame la duchesse d'Orléans, qui le verra tous les jours; madame la duchesse de Berry le verra aussi. M. le duc d'Orléans prend toutes sortes de précautions pour que les gens qui vont au Palais-Royal n'aillent point aux Tuileries. On dit que la petite vérole de M, le duc de Chartres sort fort bien et que sa malailie ne sera pas dangereuse; le frère du Soleil, qui est auprès de lui^ en parle comme d'un mal fort léger. — On laisse à M. le maréchal d'Harcourt la disposition entière de la lieutenance générale de Normandie et du gouvernement

du vieux palais de Rouen qu'avoitle comte de Beuvron, son fils, et on donne le régiment d'infanterie qu'il avoit aussi au plus ancien colonel réformé, qui s'appelle Belle • Isle et qui est brigadier.

Dimanche 20, à Paris. — On ne veut plus que le roi descende en bas dans la chapelle , à cause du mauvais air qu'il y a dans Paris ; il entend la messe tous les dimanches dans la tribune et les autres jours dans sa chambre, et on ne laisse entrer chez le roi que les gens qui ne vont pas au Palais-Royal et qui sont en petit nombre. — On va enregistrer la déclaration qui fut résolue vendredi au Louvre, où le conseil se tint; ce fut un conseil de régence et de finances. — Madame de Lussan, dame d'honneur de madame la Princesse et femme de feu M. de Lussan, chevalier de l'Ordre, mourut hier, au petit Luxembourg. — Il n'y eut point d'assemblée d'évèques chez le cardinal de Rohan ; le secrétaire du cardinal de Noailles qui y porte le corps de doctrine a demandé congé pour deux jours ; on le fait entrer dans l'assemblée, et l'on travaille à l'examen devant lui.

Lundi 21, à Paris. — M. le duc de Chartres passa trèsbien la nuit; il n'y a aucun danger pour sa vie, à ce que disent tous ceux qui le voient ; le frère du Soleil dit qu'il n'a point vu de petite vérole qui sortit mieux. — M. le duc d'Orléans fit la revue des gardes du corps et des mousquetaires auprès de la croix des Sablons ; il y avoit une infinité de carrosses à cette revue. Les gardes étoient habillés de neuf et leur habillement coûte 50,000 francs moins que les autres années; mais il est plus habillement de guerre. — M. le Duc est très-bien guéri, et recommence à monter à cheval et à chasser à Chantilly, d'où il ne reviendra ici qu'au commencement du mois qui vient, et mesdames les Duchesses en reviendront avec lui. — On a des lettres du comte du Luc, notre ambassadeur à Vienne. Il mande que la tranchée fut ouverte à Temeswar la nuit du 5 au 6; il y a même des lettres d'au-

très gens qui disent qu'elle a été ouverte dès le 2. Le prince de Portugal a eu son cheval tué d'un coup de canon et il est blessé à la jambe; mais on croit que ce n'est pas du canon et que ce n'est que de la chute du cheval.

Mardi '22, à Paris. — M. le duc de Chartres se porte de mieux en mieux; il chante dans son lit; il dit qu'il est fort heureux d'avoir la petite vérole à son âge (1). M. le duc d'Orléans n'a point voulu sortir du Palais-Royal, quoique bien des gens lui conseillassent, parce qu'il n'a jamais eu la petite vérole. — Il y eut assemblée d'évèques chez le cardinal de Rohan, et tous les évèques qui y sont se trouvent du môme avis dans les remarques qu'ils font sur le corps de doctrine; il y a un projet d'acceptation de la bulle, mais ils ne l'ont pas encore vu. — Madame de Manneville mourut à Paris , après une longue souffrance d'un cancer ouvert; elle étoit fille de feu M. de Montchevreuil , et avoit été dame d'honneur de madame la duchesse du Maine; on lui avoit conservé 2,000 écus de pension que le roi lui donnoit dans cette charge. — La petite vérole parut l'après-midi au comte de Castries ; il y a deux jours qu'il étoit malade, et la maladie a commencé violemment. — L'envoyé de Parme a reçu nouvelle de la levée du siège de Corfou, et que les Turcs ont étranglé le séraskier qui les commandoit à ce siège et qui ne vouloit pas le lever.

Mercredi23, à Paris. — M. le duc de Chartres se porte de mieux en mieux. — Il paroit une nouvelle déclaration sur les gens d'affaires, qui avoit été résolue au conseil de vendredi, encore plus forte que les autres; on leur accorde dix jours pour ajouter à leurs déclarations ce qui y manque, après quoi on procédera contre ceux qui en auront donné de fausses ou d'imparfaites, et l'on va travailler incessamment à les taxer. On dit qu'il y en a qui se sont déjà accommodés, et à cause de leur bonne foi seroni

(1) Il était âgé de treize ans.

mieux traités que les autres. — Ce sera le chevalier d'Harcourt, troisième fils du maréchal, qui aura la lieutenance générale de Normandie et le gouvernement du vieux palais de Rouen; l'abbé, qui est le second fils de ceux qui restent , à qui sa famille l'avoit offerte, a mieux aimé demeurer dans sa profession. M. le duc d'Orléans en avoit laissé la disposition entière au maréchal.

Jeudi 2i, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla l'aprèsdmée à Saint-Cloud voir Madame. — MM. les évêques, qui ont encore été aujourd'hui chez le cardinal de Rohan, ne se rassembleront plus que mercredi ou jeudi, — On a eu la confirmation de la levée du siège de Corfou ; que les Turcs se sont rembarques fort à la hâte et qu'ils ont laissé dans l'Ile toute leur artillerie et toutes leurs munitions de guerre et de bouche. Le siège étoit fort avancé ; les Turcs avoient déjà des logements sur le chemin couvert ; mais le commandant de leurs vaisseaux, épouvanté de voir que la flotte des chrétiens augmentoit tous les jours et ayant eu la nouvelle de la bataille perdue en Hongrie, avoit mandé au séraskier, qui commandoit à ce siège, qu'il n'y avoit point de temps à perdre, qu'il falloit faire rembarquer les troupes; le séraskier n'avoit pas voulu suivre son conseil; et que les troupes, intimidées par la vigoureuse défense du général Schulembourg qui commandoit dans la place, s'étoient mutinées et avoient étranglé le séraskier.

Vendredi 25, à Paris. — La chambre de justice avoit fait mettre en prison un nommé Pommereu *, dont M . d' Argenson (1) se servoit souvent. M. d'Argenson alla dès le soir même chez M. le duc d'Orléans, et en obtint une lettre de cachet pour faire sortir Pommereu de prison. La chambre de justice a fait de grandes représentations làdessus à M. le duc d'Orléans, et menace de ne se plus assembler, disant qu'il est inutile de travailler puisque

(1) LieutL'iiant de police.

leurs arrêts ne sont pas exécutés. — Le comte de Castries mourut le matin ; il étoit fils unique. Le père et la mère, qui l'aimoient fort tendrement, en sont au désespoir. — La duchesse d'x\lbret et la maréchale d'Estrées vouloient avoir la maison de Bourvalais, qui est dans la place de Vendôme ; M. le duc d'Orléans Fa fait donner à la duchesse d'Albret , qui étoit logée en maison d'emprunt.

* Ce Pommereu étoit une âme damnée d'Argenson , contre lequel le parlement avoit un dépit extrême de l'autorité indépendante de ce corps que ce lieutenant de police exerçoit dans Paris et des usages fréquents que le régent en faisoit. Ravi d'avoir trouvé de quoi mettre ce Pommereu en justice et de l'espérance d'y embarrasser, par ses défenses et par l'instruction du procès, d'Argenson lui-même , et d'arrêter par la terreur ce qu'il appeloit ses entreprises et celles de la cour, il fut outré de voir échapper cette proie et montra par des plaintes , des menaces et l'interruption des fonctions de la chambre de justice, dont le régent avoit la prompte expédition fort à cœur, tout ce que ce corps méditoit. Le régent tira l'homme de prison par autorité, le mit eu sûreté , et tout ce qui pouvoit avoir trait à cette affaire , puis manda à la chambre de justice de courre après; c'étoit bien s'en tirer en espiègle, comme disoit le duc de Brancas.

Samedi 26, à Paris. — M. le duc d'Orléans alla l'aprèsdinée à Saint-Cloud voir Madame. Madame la princesse de Conty, la mère, commence à répandre un factura contre madame la Princesse et M. le Duc; par ce factum elle demande d'avoir sa part dans les pierreries que le roi Casimir et la reine sa femme, qui étoit tante de madame la Princesse, lui donnèrent en mariage. Ce factum est conçu en termes fort respectueux pour madame la Princesse, et l'on dit que c'est madame la princesse de Conty elle-même qui l'a fait. — L'affaire de Pommereu fait grand bruit; M. le duc d'Orléans a permis à la chambre de justice de le faire reprendre , mais on dit qu'il est en fuite. — Le roi de Sicile étoit venu à Chambéry passer quelques jours; il en est reparti pour Turin, et en partant il a ôté la capitation qui étoit en Savoie et

que nous y avions établie pendant que nous en étions les maîtres.

Dimanche^l , à Paris. — Madame la duchesse de Berry partit à cinq heures pour la Meute , où elle compte de demeurer quinze jours. M. le duc d'Orléans avoit diné avec elle, et après sondiner il revint chez lui, où il donna plusieurs audiences jusqu'à sept heures et puis s'enferma dans son cabinet, où il écrivit plusieurs lettres de sa main dans les pays étrangers. — M. le Duc, qui est parfaitement guéri de sa chute^ vint de Chantilly faire un tour ici; il y retournera mercredi pour chasser, et en reviendra samedi. Mesdames les Duchesses reviendront avec lui, et iront quelques jours après à Saint-Maur pour y demeurer jusqu'à la Saint-Martin. — L'affaire de Pommereu, qui avoit été mis en prison par la chambre de justice et qui en est sorti par lettre de cachet, fait grand bruit; la chambre de justice n'a pas voulu travailler à aucune affaire depuis jeudi et s'est plainte au régent.

Lundi 28, à Paris. — Le duc de Noailles alla à la chambre de justice par ordre de M. le duc d'Orléans, qui leur a permis de faire reprendre Pommereu partout où il sera et de le remettre en prison ; il y a tous les jours de nouvelles plaintes contre lui, et on dit qu'il est en fuite. M. le duc de Noailles a si bien parlé à la chambre de justice qu'elle a recommencé à travailler. — On mande de Vienne que le siège de Temeswar va lentement; la grosse artillerie n'est pas encore arrivée, cependant M. le prince Eugène compte d'en être maître à la fin d'octobre. — Par les lettres que l'on reçoit de Hambourg, on apprend que la descente que le czar et le roi de Danemark veulent faire dans le pays de Schonen est différée ; il s'y trouve plus de difficultés qu'ils ne pensoient; on parle même de quelques propositionsde paixentrecespuissancesduNord, qui pourroient bien avoir une suite heureuse.

Mardi 29, à Paris. — Le roi fut un peu de mauvaise humeur le matin ; il commença par se mettre en colère

contre le duc de Villeroy, son capitaine des gardes en quartier; il ne voulut point voir les ambassadeurs, qui étoient venus, comme ils viennent tous les mardis; il ne voulut point aller à la messe. Madame de Ventadour envoya prier M. le duc du Maine de monter chez le roi; il y vint, mais il n'en put rien obtenir non plus qu'elle; mais après son diner il sentit le tort qu'il avoit eu, il promit bien que cela ne lui arriveroit plus et fut fort doux, de bonne humeur et fort joli tout le reste de la journée.

— On parle fort d'un traité avec l'Angleterre; on dit même qu'il est très-avancé. On en dit les conditions si différemment qu'on n'en peut rien écrire de positif.

Mercredi 30, à Paris. — Le marquis deLivry, premier maître d'hôtel du roi, a obtenu la survivance de sa charge pour le comte de Livry, son fils; M. le duc d'Orléans la lui avoit promise il y a huit mois, mais cela n'a été déclaré que ce matin . M. de Livry conserve les brevets de retenue qu'il y avoit sur cette charge, qui sont de 460,000 francs.

— Le duc d'Olonne se trouva fort mal hier au soir, et la petite vérole a paru ce matin. Le duc de Châtillon , son père, quoique très-incommodé depuis longtemps, s'est enfermé avec lui; il n'a point d'autres enfants, et le duc d'Olonne n'en apoint. La duchesse d'Olonne s'est enfermée aussi avec son mari, quoiqu'elle craigne extrêmement la petite vérole. — M. d'Angennes, colonel du régiment de Normandie, revint avant-hier de la campagne, et en passant chez la maréchale de Montesquieu, saproche parente, il eut une fièvre si violente et une si grande foiblesse qu'il ne put pas se faire porter dans sa maison, qui en est fort proche; la petite vérole a paru ce matin.

Jeudi 1" octobre, à Paris. — Il n'y aura plus qu'une assemblée d'évéques chez M. le cardinal de Rohan, qui sera samedi, et dimanche ils porteront chez M. le duc d'Orléans les remarques qu'ils ont faites sur le corps de doctrine qu'on leur a donné à examiner pour en dire leurs avis; tous ces évêques sont de même sentiment. — M. le

duc d'Orléans alla l'après-dinée dans le faubourg Saint- Martin voir un jardin où il y a beaucoup de plantes curieuses et très-rares, qui sont élevées et cultivées avec un soin extraordinaire; ce jardin est à M. Tresson, lieutenant général de l'artillerie, fort estimé. — Le marquis d'Effiat, vice-président du conseil de finances, sera du conseil de régence, et il y prendra sa place le jour que ces conseils recommenceront, qui sera samedi, et il ne sera plus du conseil de finances.

Vendredis, à Paris. — H y a trois hommes encore décrétés par la chambre de justice et qui sont en fuite; on prétend que ces trois hommes ont été souvent employés par M. d'Argenson. — Le maréchal de Montrevel est si mal que Ton n'en espère plus rien; il a la gangrène en deux endroits. Il n'a qu'une charge qu'on puisse donner, qui est une des six lieutenances générales de Bourgogne, qui est d'un très-petit revenu et sur laquelle même je crois qu'il a un brevet de retenue; c'est la lieutenance générale de Charolois. Il en avoit deux , celle-là et celle de Bresse , qu'il avoit vendue il y a longtemps, et qui vaut 11 ou 12,000 livres de rente; c'est Lassay qui l'a présentement. — Il y a des changements pour les jours du conseil de régence; il n'y en aura que trois par semaine : le samedi après diner pour les affaires de finances, le dimanche matin pour les affaires étrangères, et le lundi matin pour la guerre, la marine et le dedans du royaume.

Samedi 3, à Paris. — Il y eut conseil de régence au Louvre, et non aux Tuileries, où il se tenoit; mais M. le duc d'Orléans ne veut pas qu'il s'y tienne, parce qu'il y veut toujours être et qu'il ne veut pas aller aux Tuileries, à cause de la petite vérole de M. le duc de Chartres, quoiqu'il ne le voie point. Le marquis d'Effiat* entrera dans ces conseils, et a pris place, mais la dernière de toutes. — Il y eut encore une assemblée d'évèques chez M. le cardinal de Rohan, mais il n'y en aura plus; et demain ils porteront à M. le duc d'Orléans les remarques qu'ils ont

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