‹ Journal; (volume 5)Chapitre 29 sur 65 · DU DUC DE SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

DU DUC DE SAINT-SIMON

. ANNÉE MÎ84.

Samedi 1 Pr avril. — Le roi lit ses dévotions (1 ), el don nu plusieurs abbayes; l'abbé de Pezé, parent de la maréchale de la Motte, eut une de celles de M. d'Auch *, qui étoit mort à Aucli quelques jours auparavant. M. le duc de Beauvilliers en obtint une de filles en Anjou pour une de ses sœurs; Castan , exempt des gardes, eut une abbaye en Béarn ; Manzard (2) eut un prieuré au pays du Maine.

* L'archevêque d'Auch étoit frère du feu maréchal de la Mothe , grand aumônier de la reine-mère qu'il assista à la mort, en 1 666, et commandeur de l'ordre du Saint-Esprit. — La maréchale de la Mothe étoit Prie et sœur cadette de madame de Bullion, belle-fille du surintendant; la

(1) Cette expression se rencontrera fréquemment dans le courant de ce journal, et , pour en faire connaître tout d'abord le sens, nous citerons la Gazette de France du 1er avril 1684 : « Le roi communia en l'église de la paroisse par les mains du cardinal de Bouillon , grand aumônier de France, et S. M. toucha ensuite plus de neuf cents malades à qui elle fit distribuer de grandes aumônes. Le soir, elle assista, dans la chapelle du château, à Compiles et an Salut chantés par la musique. »

(2) Le manuscrit de la Bibliothèque impériale porte Mazard, mais c'est une erreur évidente de cette copie très-fautive, car on trouve dans le Mercure galant (avril 1684, p. 222) : ■ Le prieuré de Grammont en Berce, ordre de Grammont, diocèse du Mans, à M. l'abbé Bodin; il est beau-frère île M. Mausar, premier architecte du roi.

maréchale de la Mothe étoit veuve et retirée dans ses terres à vingt-cinq lieues de Paris , lorsque madame de Montausier, dame d'honneur de la reine et gouvernante de ses enfants , les quitta , ne pouvant suffire aux deux charges, envoya chercher la maréchale qui ne s'attendoit à rien moins, et qui fut choisie comme une femme de belle représentation, vertueuse, de bonne maison par elle-même , bien sotte , et qui ne seroit qu'une bonnemie, incapable de se mêler de rien à la cour que d'obéir dans ses fonctions à la lettre, comme elle fit aussi ; elle a été gouvernante des trois générations. Elle étoit mère des duchesses d'Aumont, la seconde femme de Ventadour et de la Ferté.

Dimanche 2, jour de Pâques. — M. d'Amen (1), qui avpit prêché tout le carême , acheva ses prédications par un des plus beaux sermons et un des plus beaux compliments au roi qu'on puisse faire : c'est toujours ce jour-là que les prédicateurs l'ont leur compliment d'adieu au roi

Lundi 3. — Le roi, à son lever, parla fort sur les courtisans qui ne faisoient point leurs Pâques, et dit qu'il estimoit fort ceux qui les faisoient bien, et qu'il les exhortoit tous à y songer bien sérieusement, ajoutant même qu'il leur en sauroit bon gré.

M. le prince Camille (2), fils de M. le Grand, eut 2,000 écus de pension sur l'archevêché d'Auch, et M. de Montgommery (3), colonel de cavalerie, 1,000 écus sur le même archevêché.

Mardi \ . — M . de Savoie envoya à Mademoiselle des présents magnifiques, entre autres un fort beau tilde perles.

Mercredi 5. — Il fut réglé que Monsieur, en conduisant Mademoiselle sa fille après le mariage fait, auroit la droite sur elle, ce que M. de Savoie a voit voulu disputer dans le commencement *.

* Cette prétention de M. de Savoie, que madame sa femme eut la droite sur Monsieur, étoit bien hasardée, et n'avoit de couleur que par

î) Jules Mascaron.

(2) Camille de Lorraine , troisième fils de Louis de Lorraine , comte d'Armagnac, grand écuyer de France.

3) «Qui s'en est rendu digne et par son mérite personnel et par l'abjuration qu'il a faite dp la R. P. réformée. » Merc. gai.

le traitement «le tète couronnée qu'il avoit obtenu en France pour ses ambassadeurs. Jamais les dues de Savoie n'ont disputé aux princes du sang, bien moins aux fils de France ; lorsque le fameux duc de Savoie Charles-Emmanuel, gendre de Philippe II, roi d'Espagne , et qui maria son fils avec une fille de Henri IV, vint voir ce prince à Lyon, il se trouva fortuitement à la porte de sa chambre pour venir à son lever en même temps que M. le Prince : ils s'arrêtèrent et se saluèrent, et en même temps le roi, les voyant, éleva la voix, et dit à M. le Prince : Passez, passez- , mon cousin: monsieur de Savoie sait trop ce qu'il vous doit. M. le Prince passa. M. de Savoie le suivit et ne s'en tint point blessé. La même chose arriva pour la chemise entre les mêmes, et M. le Prince la donna au roi. 11 y en a mille exemples encore plus forts, même avec les électeurs, à qui les ducs de Savoie cèdent ; mais, ces derniers étant reconnus rois de Sardaigne partout , cela change aussi ce rang en tout.

Jeudi 6. — Le roi donna à Monsieur 100,000 francs pour son équipage d'armée. — Madame de Lislebonne , qui devoit conduire Mademoiselle en Savoie, eut dans ses lettres le titre d'ambassadrice*; et comme elle s'en défendoit sur sa naissance, on lui donna l'exemple de madame d'Armagnac, qui, en pareille occasion, avoit eu pareille qualité , et cela étoit nécessaire pour finir des disputes qu'il y auroit eu sans cela.

*M. de Mayenne-Lorraine a été ambassadeur en Espagne pour le mariage de Louis XIII ; M. de Chevreuse en Angleterre pour le mariage de Charles Ier et d'autres de sa maison encore ; M de Nevers-Gonzague à Rome pour l'absolution de Henri IV ; le prince de Condé eu Angleterre ; le duc de Verueuil à Vienne et à Munster , et tant d'autres.

Vendredi 7. — Le roi envoya le duc de Charost chez madame de Rolian*, qui se mouroit, pour tâcher de lui faire écouter les gens qui lui parleroient de changer de religion.

Samedi 8. — Madame la princesse deRohan mourut à Paris.

* Cette princesse de Rohan étoit la fille unique du fameux duc de Rohan, dernier chef des Huguenots et mort en Valteline commandant l'armée de Louis XIII, et de la fille du célèbre duc de Sully, Mavimilien de

Béthune, laquelle avec cette fille soutùit si héroïquement pour son se\e le dernier siège de la Rochelle jusqu'à manger les cuirs de son carrosse ; cette fille se prit d'amour pour M. Chabot , qu'on appeloit Saint- Aulaye , fort protégé de M. Gaston à qui il étoit, et de M. le Prince, l'épousa et lui porta ses biens immenses, et le fit duc-pair par des lettres de continuation de pairie dont la cour se repentit, et qui furent enregistrées malgré elle, en 1652, et M. de Rohan reçu par l'autorité et la présence de M. Gaston et de M. le Prince au parlement. Il eut depuis le gouvernement d'Anjou, et figura fort peu, sa femme toujours beaucoup; elle quitta le nom de duchesse pour celui de princesse quand son fils unique épousa mademoiselle de Vardes, qui prit le nom de duchesse de Rohan, comme fit aussi madame de Chevreuse pour éviter la distinction de la vieille, la mère ou la douairière. Messieurs de Rohan commencèrent alors à être princes. Madame de Chevreuse, veuve du connétable de Luvnes, remariée au duc de Chevreuse , dernier fils de M de Guise , né à Blois , étoit fille du duc de Monthazon, gouverneur de Paris , et sœur du prince de Guémené de la maison de Rohan. Elle est célèbre par son attachement à la reine-mère, pour qui elle fut chassée par Louis XIII, et fut longtemps en Espagne et aux Pays-Ras, et figura grandement pendant sa régence. M. de Sully avoit obtenu le tabouret pour les sœurs du duc de Rohan son gendre, en faisant le mariage, sous prétexte que leur grand'mère étoit Alhret-TVavarre , ce qui les faisoit issus de germain de Henri IV, et, à défaut de ce prince et de sa postérité, leur donnoit droit à la couronne de Navarre. Mais cette distinction s'étoit bornée là , sans que M . de Soubise , leur autre frère , et qui après bien des révoltes mourut en Angleterre sans être marié, y fût compris, sinon qu'il eut, en 1620, un brevet de duc; beaucoup moins l'autre branche de Rohan qui étoit Monthazon et l'aînée, parce qu'elle ne venoit point de cette grand'mère. Néanmoins ce fut un prétexte au duc de Luvnes, connétable, d'obtenir le tabouret pour sa femme, la veille de ses noces, comme une galanlerie sans conséquence; et à la promotion de 1619, où il fut chevalier du Saint-Esprit, il obtint l'ordre pour le prince de Guémené son beau-frère, quoiqu'il fût fort jeune , et pour le marquis de Marigny, depuis appelé le comte de Roehefort, frère du duc de M ontbazon son beau-père. Guémené, n'étant point duc, passa le premier après les ducs de la promotion, et Marigny le soixante-septième parmi les gentilshommes, et n'en eut cpie quatre après lui; sa femme ne prétendit jamais au tabouret. Pendant la régence, la faveur de madame de Chevreuse y fit entrer la princesse de Guémené, sa belle-sœur, qui étoit debout, son beau-père vivant. La reine, qui alloit souvent au Yal-de-Grâce, n'y voyoit que ses plus privées favorites, et dans ce dernier particulier y fit asseoir une fois ou deux la princesse de Guémené, sous prétexte d'incommodité. Alors elle cessa d'aller au Louvre et au Palais-Royal chez la reine; et, après longtemps, madame

deChei reuse et elle obtinrent qu'elle y seroit assise comme elle l'avoit été au Val-de-Grâce. Madame de Senescey, dame d'honneur de la reine, en eut quelque temps après le tabouret et sa iilleet survivancière aussi, qui étoit la comtesse de Fleix, mère du dernier duc de Foix. La noblesse se joignit aux ducs pendant les divers mouvements de la régence, et ces tabourets turent otes et quelque temps après rendus, mais ils en demeurèrent là. Madame de Roban eut de M. Cbabot, son mari, devenu duc de Roban, un bis unique et trois filles : mesdames de Soubise, de Coecquen et d'Épinoy. La beauté de madame de Soubise, dont le roi fut touché, fit la fortune de sa famille. M. de Soubise étoit frère de madame de Chcvreuse et du prince de Guémené, mari de celle dont on vient de parler, mais fort disproportionné d'Age, fils du second lit de M. de Montbazon et d'une Avaugour Goeslo, des bâtards de Bretagne, cette fameuse madame de Montbazon par sa beauté dont fut épris l'abbé Bouthillier de Rancé, si célèbre et si saint depuis sous le nom d'abbé de la Trappe, où il porta la réforme à un si haut point. M. de Soubise avoiteu une première femme qui n'avoit jamais prétendu au tabouret. La beauté de sa deuxième femme le lui valut, et par degrés le rang de prince à la maison de Rohan. M. de Montauban, frère du prince de Guémené, petitneveu de madame de Soubise, eut un rang le dernier en épousant la sœur de Nogent, veuve de Ranues. Monsieur le lui obtint ; et, malgré les charmes de madame de Soubise , le roi reproeboit toujours à Monsieur qu'il le lui avoit extorqué. Précédemment à tout cela et de bien loin, le deuxième duc de Guise ayant été tué par Poltrot au siège d'Orléans, sa veuve, qui avoit toujours aimé le duc de Nemours-Savoie, le voulut épouser. Elle étoit fille de la duchesse de Ferrare, fille de Louis XII; c'était un grand avantage pour M. de Nemours, qui l'avoit aussi aimée, mais qui avoit fait un enfanta la fille du vicomte de Roban, aine de la maison, sous promesse de mariage ; le bruit de cette affaire , les procédures dont elle étoit menacée à Piome et en France, engagèrent M. de Nemours et madame de Guise à mettre tout leur crédit pour apaiser tout et se marier sans embarras, et on y fit consentir mademoiselle de Rohan ou de la Gurnache en lui donnant et érigeant pour elle Loudun en duché vérifié. A ce titre elle eut le tabouret et rang de duchesse, qui a fini en elle avec ce duché. Ceux de la maison de Rohan remontent là leurs distinctions, mais ils n'en disent ni l'origine, ni l'espèce, ni les bornes, qui sont telles qu'on les voit.

Dimanche 0. — Fiançailles de Mademoiselle avec M. de

Savoie. M. le duc du Maine, porteur de la procuration.

Lundi 10. — Mariage de Mademoiselle, le matin (1);

M) Voir, pour les détails de cette cérémonie, le Merc.gal. d'avril, p. 304 a 345.

elle part en sortant de la chapelle, et va coucher à Juvisy. — Mort de M. du Téron, conseiller d'État. — Bergeret achète de Talon la charge de secrétaire du cabinet ; mais celaétoit encore secret. — Madame la princesse de Lislebonne conduisoit Madame Royale en Savoie, et on lui donna 10,000 écus pour son voyage.

Mardi 11. — Le roi donna 600 louis à Termes pour la campagne. — S. M. forma pour les affaires ecclésiastiques un bureau où présidoitM. de Rheims; la plus part de ces affaires se traitoient auparavant au bureau de M. de Paris.

Mercredi 12. — Monseigneur prit médecine, et me donna deux petits tableaux de sa propre main (1). — Le roi donna pension de 4,000 francs à la comtesse de Fiesque. — Le roi ordonna à mademoiselle de Tonnerre de quitter la cour pour entrer aux Filles Sainte-Marie à Paris (2). — S. M. fit payer ce que la reine (3) devoit de la bassette (4) ; cela montoit à près de 100,000 écus.

Jeudi 13. — L'affaire du duc de la Ferté avec un tailleur qu'il avoit maltraité fut terminée. — Milord Harram a fait demander au roi de lui servir d'aide de camp cette campagne.

Vendredi 'li. — J'ai appris que M. de Saint-Geniez quit-

(1) Louis de France, Dauphin, surnommé le grand Dauphin et qu'on n'appelait à la cour que Monseigneur, faisait des dessins au crayon ou à la plume, dont plusieurs sont conservés au Cabinet des estampes L'indicateur de la galerie du château d'Eu ( 1836 ) mentionne, sous les nos 21, 22 et 35 , trois <l< '^in> au crayon rouge ou à la plume derrière lesquels Mademoiselle de Montpensier avait écrit : « /aie ( par Monsieur le Do/in, 1677. » Madame de Genlis a donc en tort d'ajouter au texte de Dangeau en imprimant « deux petits tableaux peints de sa propre main. » Il s'agit très-certainement de dessins encadrés.

(2) Voy. p. 7 et les Souvenirs de madame de Caylus, édit. Michaud, p. 49.').

(3) La reine Marie-Thérèse était morte à Versailles le 30 juillet 1683.

(4) Bassette, sorte de jeu de cartes introduit en France vers 1678 par Justiniani, ambassadeur de Venise. C'était une espèce de lansquenet qui ne tarda pas à être défendu par le roi. « Ces jours passés, le sieur de la Reynie, lieutenant général de police, condamna à de grosses amendes quelques personnes qui avaient contrevenu aux défenses que le roi a laites de tenir jeu de la bas- >ette. » Gaz. de Fr. 1684, p. 756.

toit son gouvernement de Saint-Oiiier , et se retiroil aux P. P. de l'Oratoire.

Samedi 15. — Le roi a été à Marly. — Monseigneur a couru le cerf. — Le roi me dit qu'il me feroit servir d'aide de camp cette année. — Le iils de Francine a épousé la tille de Lulli. — M. de Rhodes* sortit avant hier de la Bastille et est revenu à la cour ; il n'apprit que chez M. de la Feuillade le malheur de mademoiselle de Tonnerre. — M. Jacquier** est mort ces jours passés. — L'abbé de Yarez a été mis à la place de M. Gallois, pour avoir soin de la bibliothèque du roi ; cela lui donnera un logement et 1,000 écus de rente.

* M. de Rhoddes-Pot , grand maître des cérémonies , et le dernier de cette ancienne et illustre maison , étoit amoureux de mademoiselle de Tonnerre , et fit entin tant de fracas qu'il fut mis à la Bastille , et la fille chassée.

** Jacquier étoit ce fameux commis des vivres dont M. de Turenne disoit qu'avec lui il n'étoit jamais en peine de mener une armée parfont où il vouloit ; cela Pavoit rendu considérable , et en même temps fort riche.

Dimanche 10. — On sut que M. Bergeret avoit acheté la charge de secrétaire de cabinet de M. Talon.

Lundi 17. — Mademoiselle des Herteaux* fut mariée avec M. le chevalier du Guet. La noce se fit à Clagny. chez madame de Montespan. Le roi donna une pension de 1,000 écus à la mariée.

* La mère de mademoiselle des Herteaux avoit ete fort dans la confidence du roi pour ses amours, surtout dans les premiers commencements de madame de Montespan, qui résista longtemps , avertit son mari , le pressa de l'emmener en Guyenne, puis succomba.

Mardi 18. — Milord Harram, envoyé du roi d'Angleterre , fut déclaré aide de camp du roi pour la campagne prochaine.

Mercredi 19. — Le roi nomma le duc de Grammont pour un de ses aides de camp. — Le roi alla voler l'après-dinée avec Madame et madame la princesse de Gonty .

— M. d'Estampes fut reçu capitaine des gardes de Monsieur, par la démission du marquis de Beauvau , qui lui avoit vendu sa charge 45,000 livres.

Jeudi 20. — Cominges fut fait aide de camp du roi. — Madame vint à Versailles courre le cerf, avec Monseigneur.

— On sut que M. le marquis de Rebé, colonel de Piémont , avoit épousé à Brisach la fille de Monclar, mestre de camp de la cavalerie ; elle est très-grande héritière , à ce que l'on croit.

Vendredi 21. — Monseigneur le Dauphin alla àSaint- Cloud dire adieu à Madame , fort aftligée de ne pas être du voyage. — Le roi donna une pension de 2,000 francs à M. d'Oppeville.

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