‹ Journal; (volume 5)Chapitre 35 sur 65 · RÉGIMENTS : COLONELS · texte numérisé non relu

RÉGIMENTS : COLONELS

Flandres , Folleville ;

Berri , Goesbriant ;

Béarn , M ontchevreuil ;

Hainaut , Pomponne ;

Boulonnois , Vibrais ;

Angoulmois , Bellefonds ;

Périgord , Chamarande .

Lundi k. — Le roi réunit les deux Chàtelets; on ôta la charge de M. Girardin , et on le récompensa : il étoit lieutenant civil du nouveau , et M. le Camus demeura seul lieutenant civil, et on ôta M. de Rians, procureur du roi de l'ancien , et M . Robert demeura seul. — Le roi fit encore six nouveaux régiments composés de bataillons de garnison comme les autres sept qu'il venoit de faire. — Le secrétaire de M. de Mansfeld, qui faisoit ici la fonction de résident de l'Empereur, vint demander au roi du secours contre les Turcs. — Il plut toute la journée; cela empêcha le roi et Monseigneur de sortir.

Mardi 5. — Le marquis de Richelieu, qui avoit enlevé mademoiselle de Mazarin il y a deux ans, et qui s'étoit retiré en Angleterre, lit sa paix avec M. de Mazarin qui lui donne en mariage cent mille francs et le. gouvernement

52 JOURNAL DE DAINGEAU.

de la Fère, à condition qu'il l'épousera une seconde fois dès qu'ils seront revenus en France. — On apprit la mort du président d'Onneville. M. Boze*, secrétaire du cabinet, acheta la charge du président Berault 200,000 livres. Le dessein de M. Roze est de pouvoir faire passer cette charge à son fils. — En allant à la messe, le roi dit au chevalier de Lorraine : « M. de Commercy nous a quitté ; il est allé en Hongrie. » 11 avoit une compagnie de cavalerie dans les troupes du roi et partit sans en rien dire. — Le roi fit ce jour-là encore quatorze régiments comme les derniers qu'il avoit faits, les six colonels de hier et ces quatorze-ci prendront leur rang selon leur ancienneté de commission de capitaines, et ceu.v qui ne l'étoient point seront les derniers. Voici leurs noms sans ordre :

Le Camus, Pelot, Amanzé, Kercado, Breauté, Charost, Valentinois, d'Antin, de Lus, Biron, Polignac, tous les onze capitaines dans le régiment du roi; Martigny et Blainville, de Picardie; Saint-Pater, Chemerault et Chàteaurenault, du Dauphin; le chevalier d'Hautefort, cVAnion, le duc de Villars et Mailly, volontaires.

'Rose , secrétaire du cabiuet , f avoit été du cardinal Mazarifi, et de beaucoup de conliance et d'intrigues. Il étoit hardi et plein d'esprit et de bons mots, dangereux, considéré, bon ami. Il avoit une terre joignant Chantilly, que M. le Prince, le dernier, vouloit avoir, et que Rose, trèsriche , ne vouloit pas vendre. A la suite de bien des niches et de procédés pour l'y réduire , M. le Prince s'avisa de faire chercher partout des renards en vie et d'en faire jeter trois ou quatre douzaines par dessus la muraille dans son parc. Rose , oirtré , n'en fit pas à deux fois , il vint trouver le roi , et avec cette ancienne familiarité qu'il avoit su se ménager, il lui dit d'abordée : « Sire , je viens vous demander s'il y a en « France un autre roi que vous. » Le roi , surpris , comme on le peut croire , demande à qui il en a. Rose lui conte le tour de M . le Prince et lui en demanda justice, et il l'eût. Le roi se fâcha sérieusement, ordonna à M. le Prince de faire prendre tous les renards et de bien vivre avec Rose. Oncques depuis il ne reçut que des caresses de M. le Prince et plus de propositions sur sa terre ; mais Rose ne se pouvoit tenir sur lui. — Dans les derniers temps de sa vie , le roi alloit à la messe avant le conseil , et sur la lin de sa messe , les minisUvs s'assembloient dans sa

chambre, où les gens de considération prenoient souvent le temps de leur dire un mot, en attendant qu'ils entrassent au conseil. Rose remarqua que M. le Prince, fort bas pour ceux dont il pouvoit avoir la inoindre affaire, les y courtisoit tous assidûment dans ce temps-là, tout à coup il s'en va à lui avec cette privance qu'il avoit toute sa vie usurpée, et le prenant par le bouton : « Monsieur, lui dit-il, en souriant avec « malice et lui taisant son petit œil, je vous vois tourner ici tous ces « messieurs tous les jours : je vous connois : ce n'est pas pour rien. « Est-ce que vous voudriez vous faire premier Prince du sang ou « grand-maître de France ? » Quelque plein d'esprit que fût M. le Prince il fut tellement étourdi de la sottise , qu'il ne put répondre un mot ; il en rit comme il put, l'assistance tant qu'elle osa, et Rose de toute sa force. Rose avoit la plume , c'est-à-dire qu'il faisoit les lettres de la main du roi. Jamais homme ne l'a fait si bien, si proportionuément, ni si dignement écrire , et n'a mieux contrefait l'écriture du roi; c'étoit à s'y méprendre en les confrontant toutes deux, la fausse et la véritable. On ne iiniroit pas sur ce bonhomme-là ; mais encore celui-ci : sa petite bile avoit épousé Portail , devenu longtemps depuis , président à mortier et premier président. Elle était fort riche et attendoit de grands biens de Rose, qui l'étoit infiniment aussi ; elle se trouvoit mal mariée au petitlils du premier chirurgien de Louis XIII , et disoit plaisamment qu'elle en étoit restée au Portail. Sa conduite répondant à ses plaintes , son beau-père, conseiller en la grand'chambre porta les siennes à Rose avec peu de succès, et les redoubla tant que le bonhomme ennuyé lui dit enfin qu'il avoit raison; qu'il étoit plus en colère que lui; que sa petite-fille étoit une coquine, et que si elle luidonnoit lieu de lui en parler davantage, il la déshériteroit. Onques depuis il n'ouït parler de plainte, et si sa petite-fille ne se corrigea pas.

Mercredi G. — Le roi alla tirer dans son grand parc; Monseigneur courut le loup à huit lieues d'ici; il dina chez M. de Noailles à Sainte-Geneviève des Bois, et revint avant la nuit après avoir pris son loup. — L'accommodement de madame de Laval et de la maréchale de Rochefort fut signé avec MM. de Goaslin , c'étoit le président le Coigneux qui l'avoit fait. — Le roi accorda à M. de Montauzier le vingi-septième régiment pour M. de Laurière, son neveu, qui étoit capitaine dans le Dauphin. Il n'y avoit eu le jour d'auparavant que vingt-six colonels de nommés, et on ne savoit à qui la dernière place étoit destinée.

Jeudi 7. — On sut que M. Daquin, le conseiller, avoit

traité de la charge de secrétaire du cabinet qu' avoit M. Verjus, plénipotentiaire à Ratisbonne. — M. le maréchal de Schomberg revint à la cour; il avoit commandé l'armée du roi toute la campagne. — Le roi et Monseigneur allèrent voir la machine de M. de Ville et les aqueducs qui doivent mener l'eau jusqu'à la butte de Montboron; au retour, le roi passa à Marly, où l'on trouva beaucoup de bâtiments nouveaux.

Vendredis. — Le roi et Monseigneur entendirent vêpres, puis le roi alla tirer, et Monseigneur courut les tètes.

Samedi 9. — On sut que les Vénitiens avoient pris sur les Turcs la ville de Sainte-Maure. — Le roi tira l'aprèsdinée dans son parc, et Monseigneur courut le loup.

Dimanche 10. — Il y eutune fête à Marly, qui commença sur les six heures ; toute la musique du roi chanta des morceaux des opéras ; puis il y eut grand bal dans le salon , et ensuite quatre soupers dans les quatre appartements ; le roi, Monseigneur, madame la Dauphine et Madame tenoient chacun une table. Il y avoit quarante et une femmes qui avoient été priées par madame la Dauphine.

Lundi il. — Le roi alla tirer dans son parc ; madame la Dauphine se fit saigner et garda le lit tout le jour. Monseigneur prit médecine. — Ce soir-là je pris congé du roi pour m'en aller passer quelques jours en Touraine. — M. de la Hoguette , sous-lieutenant des mousquetaires, épousa mademoiselle de Rubel, nièce de madame de Alinnnion. — Dans mon absence, voici ce qui se pass;i : Monsieur tomba malade le jeudi 14 à Saint-Cloud, d'une fièvre continue ; le roi lui rendit force visites, et remit son voyage de Chambord jusqu'au 21. Quand le roi partit de Versailles, Monsieur étoit hors de danger, mais il avoit encore La fièvre. — Monseigneur le duc de Bourgogne fut considérablement malade d'une dent qui lui perçoit. 11 étoit presque guéri quand le roi partit. — La marquise deCœuvres mourut*. — On eutavant le départ pour Chambord, la ratification d'Espagne. — Le chevalier d'Humières

mourut à liaville; il laisse, une commanderie de Malthe considérable dans le pays de Liège et deux abbayes , dont La principale vaut plus de 15,000 livres de rente en Poitou.

— Le roi partit le 21, qui étoit jeudi. Il coucha à Châtie. et le -22, à Toury ; le 23, à Notre-Dame de Cléry, et le 2k , il arriva à Chambord, où je rejoignis la cour. — Dans la route le roi eut la nouvelle de rechange des ratilications, fait à Ratisbonne. L'Empereur et l'Empire signèrent, et tout ce que le roi avoit demandé fut accordé .

— On sut que le grand maître s' étoit enfoncé une côte en tombant de cheval à Saint-André, où il chassoit. — Le mariage de mademoiselle de Gontault, avec M. d'Urfé, se fit à Versailles avant le départ du roi. Madame la duchesse d'Arpajon, comme dame d'honneur, servoit de mère à la tille le jour des fiançailles. — Madame demeura à Saint- Cloud auprès de Monsieur ; ainsi il y eut beaucoup d'appartements de reste à Chambord ; on trouva même beaucoup d'appartements et des logements nouveaux, car depuis deux ans on avoit fort travaillé à cette maison-là. — Voici comme on étoit placé dans le carrosse du roi en venant : le roi et madame la Dauphine au derrière, Monseigneur à une portière, madame de Maintenon à l'autre, et dans le devant madame la princesse de Conty, Mademoiselle , et madame d'Arpajon. — Dans le second carrosse, la maréchale de Rochefort, mesdames de Soubise, du Lude, et la princesse d'Harcourt. — Dans l'autre carrosse mesdames de Seignelay, de Saint-Géran et de la Vieuville. — Madame de Montespan marchoit dans son carrosse, avec ses enfants ; il n'y avoit que cela de daines au voyage. — Avant que de partir de Versailles le roi fit sortir M. de Meckelbourg de Vincennes , et lui donna une audience particulière dans son cabinet.

* La marquise de Cœuvres étoit fille de Lionne , ministre et secrétaire d'État des affaires étrangères , et l'on disoit que l'évêque de Laon , depuis le cardinal d'Estrées, lui avoit fait épouser son neveu pour faciliter et hâter sou cardinalat. Le marquis de Cœuvres en eut des en-

fants, fut depuis duc d'Estrées par la mort de son père, ambassadeur à Rome , et n'eut point d'enfants de son second mariage. On prétendit en vers et en prose que le prélat avoit préféré la pourpre à son neveu.

Dimanche 2i. — Le roi arriva à Chambord sur les trois heures, et partit un moment après pour aller tirer dans son parc. — Il y eut comédie le soir même, et le roi n'y alla point. — S. M. donna à M. de Pomponne l'abbaye de Saint-Maixent vacante par la mort du chevalier d'Humières.

Lundi 25. — Le roi courut le cerf à dix heures du matin, et revint assez à temps pour dîner avec madame la Dauphine et toutes les dames. — Après diner il alla tirer dans son parc; il y eut le soir comédie, où il n'alla point.

— M. de Luxembourg- eut la lièvre, et le major des gardes servit de capitaine, parce que les trois autres étoient absents.

Mardi 26. — Monseigneur courut le loup. — Le roi fit forcer des cerfs par des lévriers. — Madame la princesse de Conty et les filles montèrent à cheval. — Il y eut le soir appartement (1) ; le roi joua au billard pendant le bal.

— On apprit la mort de Persan, enseigne des gardes du corps. — Je partis ce jour-là pour aller à la Bourdaisière où madame de Montespan venoit coucher le lendemain avec M. le comte de Toulouse, mademoiselle de Nantes et mademoiselle de Blois.

Mercredis. — Le roi courut le cerf, et le soir il y eut comédie.

Jeudi 28. — Le roi alla à la chasse du lièvre , en calèche

(1) On disait qu'il y avait appartement lorsque le roi recevait le soir (de 6 h. à 10) toute la cour dans son grand appartement; alors le roi jouait au billard en public, il y avait musique , jeux de toutes sortes , et rafraîchissements; l'appartement se terminait quelquefois par un bal. Cf. Mercure galant, décembre 1682, etc. Relation des assemblées/ailes à Versailles dans'le grand appartement du roi pendant le carnaval de 1683 et des divertissements que Sa Majesté y avait ordonnés. Paris, 1683, 1 vol. in-12;— St-Simon, t. 1, p. 45 et 46, édit. in-12.

avec madame laDauphine et le soir il y eut appartement.

Vendredi 29. — Le roi alla tirer dans le parc ; le soir il y eut comédie. — Le roi donna l'enseigne qu' avoit Persan dans ses gardes à Montesson qui étoit le plus ancien exempt et qui servoit présentement auprès de madame la Dauphine. — Je revins le soir de la Bourdaisière , j'arrivai durant la comédie.

Samedi 30. — Le roi et Monseigneur coururent le cerf, et revinrent diner avec madame la Dauphine. — L'aprèsdlner Monseigneur alla forcer des sangliers à la course sans chiens , et le roi alla tirer dans son parc ; le soir il y eut appartement ; madame la Dauphine fut au bal , Monseigneur joua au lansquenet à son ordinaire et le roi joua au billard. — Au coucher du roi, l'abbé de Saint-Vallier obtint l'agrément de se défaire de sa charge d'aumônier qu'il n'avoit pu obtenir jusque-là; son marché étoit fait à 25,000 écus, et c' étoit l'abbé de Beuvron avec qui il avoit traité et qui fut agréé.

Dimanche 1er octobre. — Le roi nous dit en dînant qu'il avoit donné àM. d'Avaux, son ambassadeur en Hollande, la survivance de la charge de grand prévost de l'ordre qu'avoit M. de Mesmes son frère; c'est une charge où l'on fait des preuves et dont M. de Mesmes a refusé plus de 100,000 écus. — Monseigneur courut des sangliers sans chiens, M. de Liancourt tomba et se démit l'épaule, qu'on lui remit sur l'heure ; d'Ecquevilly tomba plus dangereusement, et au souper du roi on dit qu'il se mouroit, mais ce bruit ne se trouva pas bien fondé. — Le roi alla tirer dans le parc; le soir il y eut comédie. — Il fut résolu ce soir-là qu'on habilleroit le régiment des gardes françoises de bleu , et les suisses de rouge.

Lundi 2 . — Le roi courut le cerf ; le chevalier de Lorraine arriva de Paris à la chasse, et assura S. M. qu'il avoit laissé Monsieur jouant , et en parfaite santé ; il dit aussi au roi que M. de Noailles étoit à l'extrémité. — L'après-dîner le roi alla tirer, et Monseigneur ne sortit point ; il joua jus-

qu'au souper. — Al. de Louvois nous dit que les ordres étoient partis pour la réforme de la cavalerie ; le roi casse J V,000 chevaux. — Il y eut appartement le soir; madame laDauphine dansa et le roi joua au billard.

Mardi 3. — Le roi alla tirer l'après-dinée et Monseigneur prit un loup dans le parc ; le soir il y eut comédie. — On eut nouvelles qu'un grand convoi des Turcs avoit été pris par le colonel Heusler et que toutes les troupes qui vouloient secourir Bude s'étoient retirées fort en désordre.

Mercredi h. — Monseigneur prit un gros loup dans une des iles de la Loire, où il vouloit prier Monsieur de faire faire des routes; le roi tira dans son parc. — J'appris la mort de l'abbé de Machault, qui s'étoit fait tailler deux jours après la première douleur qu'il eût jamais ressentie de la pierre. — 11 y eutj le soir appartement, et le bal dura très-peu, parce qu'il n'y avoit que trois danseuses avec madame la Dauphine; le roi joua au billard.

Jeudi h. — Je partis ce jour-là de Chambord avec M. de la Feuillade pour aller à la Bourdaisière ; je revins joindre la cour le jour qu'elle arriva à Fontainebleau; voici ce qui ce passa en mon absence : — Les chasses continuèrent, il y eut tous les jours le soir appartement ou comédie ; le roi n'alla à aucune comédie ; entre la messe et le diner, il n'y eut plus aucun intervalle. — Madame de Montespan revint le dimanche 8, après avoir été onze jours dans son voyage de Fontevrault; elle passa et repassa à la Bourdaisière. — Madame laDauphine, à un bal, refusa le milord llarram qui la vint prendre et dit qu'elle vouloit danser le branle de Metz, si bien que le bal finit ; le roi approuva ce qu'elle avoit fait parce que milord Harram n'étoit que fils de duc et non pas duc lui-même. — On apprit à Chambord la mort de l'abbé de Saint-Luc , qui se tua en galopant un cheval qui le jeta à terre ; son abbaye, qui vaut 1 i,000 livres de rente, fut donnée à l'abbé de Coaslin, qui a la survivance de la charge de premier aumônier

OCTOBKK 1684. 5«J

du roi <| ua l'évèque d'Orléans son oncle; par La mort de l'abbé de Saint-Luc il vaque une charge d'aumônier chez le roi. — On sut aussi la mort de l'abbé de Varèze, bibliothécaire du roi en la place du bonhomme Calcavy. — Le roi partit de Chambord le jeudi 1*2. Il vint coucher à Notre-Dame de Cléry, où il apprit la mortdeCayac, gouverneur de Nancy. — Le vendredi 13 il coucha à Pluviers, où il arriva fort tard; les équipages de la cour lurent très-fatigués. — Le samedi 14 il arriva à Fontainebleau à sept heures du soir. — On apprit à Chambord la mort du bonhomme Corneille, fameux par ses comédies; il laisse une place vacante dans l'Académie. — Le grand prieur donna à l'abbé de Chaulieu un prieuré de 4,000 livres de rente dépendant de son abbaye de Saint-Victor de Marseille. — Le P. Sainte-Maure mourut, et laissa deux prieurés vacants, que Sainte-Maure demanda au roi pour son frère le chevalier ; mais le roi le refusa, disant qu'il s'étoit imposé une loi de ne plus donner de bénéfices aux chevaliers de Malthe. — M. le Duc donna la charge de colonel de son régiment d'infanterie à Villandry, capitaine dans le Royal. — Les envoyés de Siam arrivèrent à Paris pour négocier quelque chose sur le commerce avec les ministres du roi, à qui seuls ils étoient envoyés. Leurs ambassadeurs périrent l'année passée et ceux-ci n'auront point d'audience de S. M. — On apprit la mort de Caumont , frère du premier président de Toulouse, et qui avoit été secrétaire des commandements de la reine-mère. — Mademoiselle de la Lande, femme de chambre de madame la Dauphine, mourut à Versailles d'une veine qu'elle se rompit en portant un plat; une de ses sœurs étoit déjà morte dans la même charge, et le roi la donna à leur mère, qui avoit été femme de chambre de la reine.

Samedi 14, à Fontainebleau. — En arrivant on eut la comédie italienne, où le roi ne vint point. — Je partis ce jour-là deChàteauneuf, où j'avois couché, et arrivai ici une heure après le roi. — On trouva à Fontainebleau 180,000

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toises de routes faites clans la forêt sans qu'on eût abattu un seul arbre.

Dimanche 15. — Le roi alla tirer et fut content de la quantité de gibier qu'il trouva ici. — Il y eut le soir comédie italienne. — Après la messe le roi alla chez madame de Montespan, comme il y alloit toujours avant le voyage de Chambord. — M. Amelot, ambassadeur à Venise, fut nommé à l'ambassade de Portugal d'où M. de Saint-Romain avoit demandé à revenir.

Lundi 16. — Monseigneur courut le loup; le roi alla tirer ; il y eut grand jeu chez le cardinal de Bouillon. M. de Richelieu perdit 10,000 écus. — On apprit la mort de M. de Cordemoy, qui avoit été lecteur de monseigneur le Dauphin, il travailloit à l'histoire de France et commençoit à la faire imprimer. — Le soir il y eut comédie italienne ; le roi y alla ; c'étoit la seule comédie qu'il eut vue depuis la mort de la reine ; il trouva la comédie fort mauvaise et s'y ennuya fort. — M. de Cordemoy laissoit par sa mort une seconde place vacante dans l'Académie françoise.

Mardi 17. — Le roi alla tirer ; M. le Nonce vint lui offrir de la part des Génois de faire venir ici les plus considérables de la république, hormis le Doge, pour lui demander pardon. Le roi se tint ferme et répondit qu'il vouloit que le Doge y vint lui-même. — Il y eut le soir comédie italienne. — J'appris le mariage de la fille de Félix, premier chirurgien du roi, avec M. du Martret, lieutenant particulier de Paris.

Mercredi 18. — Le roi courut le cerf, et au retour de la chasse vint diner chez madame deMontespan. — Madame la Dauphine se trouva mal l'après-dînée et se mit au lit ; on contremanda les comédiens françois ; mais comme le soir elle se trouva mieux , Monseigneur voulut avoir la comédie, et on les rassembla. — D'Obarède, gouverneur de File de Rhé, fut nommé pour gouverneur de Nancy à la place de Cayac.

OCTOBRE IGM. 61

Jeudi 19. — Monseigneur alla le matin aux toiles où l'on tua quatre gros sangliers, qui estropièrent huit chevaux ; au retour Monseigneur donna à diner à ceux qui avoient eu l'honneur de le suivre. — Le roi alla tirer l'aprèsdînée ; le soir il y eut appartement ; madame la Dauphine n'y vint pas, elle étoit encore un peu incommodée. — Au lever du roi on parla fort de la rivière d'Eure que S. M. veut faire venir à Versailles : on la fait niveler, et elle est de quatre-ving-ts pieds plus haute que les plus hauts réservoirs de Versailles.

Vendredi 20. — Monseigneur alla courre le loup dans Champagne et donna à diner au retour. Le roi alla tirer. — Dans toute la journée on ne vit point madame la Dauphine qui continuoit de se trouver mal. Le soir Monseigneur lit jouer les comédiens francois. — Le prince d'Harcourt perdit une course considérable à Saint-Germain contre M. de Marsan. — J'appris que M. deBullion avoit acheté la charge de prévôt de Paris 50,000 écus ; le roi l'avoit remboursée à M. de Coaslin qui l'a voit eue après la mort de M. Seguier, parent du chancelier de ce nom. Cette charge a des droits honorifiques forts beaux, elle vaut 8,000 livres de rente, elle n'en valoit que 6,500 au duc de Coaslin. Les arrêts du Châtelet se rendent au nom du prévôt de Paris , et le lieutenant civil étoit à son égard ce que sont les lieutenants généraux dans les présidiaux à l'égard du grand bailli ou du sénéchal de la province.

Samedi 21 . — Monseigneur courut le cerf et en revenant de la chasse nous trouvâmes le roi qui tiroit . — Le soir il y eut appartement ; madame la Dauphine se levaet y vint en cornette ; le roi nous dit qu'il retrancheroit la collation de l'appartement, parce qu'à Fontainebleau, comme il y a moins de pièces chez le roi , la collation embarrassoit et gâtoit tout le bout de la galerie par où il lalloit passer pour aller au bal. — Madame vint ce jour-là de Paris où elle avoit laissé Monsieur en assez bon état , mais trop

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foible encore pour hasarder le voyage de Fontainebleau. Dimanche 22. — Après la messe du roi, Monseigneur alla courre le loup et revint encore avant que le roi sortît; il le suivit même, à la chasse du lièvre, puis revint avant le roi, et nous donna un grand dîner. — Le soir il y eut comédie françoise ; entre la comédie et la farce , Favier etPécourt dansèrent la chaconne du dernier opéra .

— Au coucher, le roi nous dit qu'il avoit donné grâce au marquis de Richelieu, qui sans cela n'auroit pu demeurer en France en sûreté. C'étoit la première grâce que le roi eût accordée pour un enlèvement , et il nous dit aussi qu'il avoit fait mettre dans les lettres que c'étoit en considération des grands services que les oardinaiix'de Richelieu et de Mazarin avoient rendus à l'État. — On sut que M. de la Haye , envoyé du roi en Ravière , alloit ambassadeur à Venise en la place de M. Amelot, qui va relever M. de Saint- Romain en Portugal. M. de Saint -Romain ne se pressera point de revenir, pour laisser les affaires de ce pays-là en bon train, et compte de n'en partir que le printemps prochain.

Lundi 23. — Le roi et Monseigneur coururent le cerf le matin ; S. M. étoit en calèche avec madame la princesse de Conty, mesdames de Maintenon et de Montchevreuil, et mademoiselle de Rambures. Madame et la petite Loubes étoient aussi venues en sa calèche ; mais elles montèrent à cheval et suivirent Monseigneur. — Au retour de la chasse , le roi passa autour du canal pour voir des fontaines qu'il fait faire dans la prairie à côté de l'île Royale ; ensuite il alla choisir des chevaux de la grande et de la petite écurie, qu'il envoyé à la reine d'Espagne ; au retour il donna à dîner aux dames dans son cabinet en particulier.

— Le soir il y eut appartement et l'on y coupa la bourse d'un capitaine suisse dans la salle du bal. — Ce soir-là le maréchal de Créqui arriva à la cour revenant de Raréges, où il étoit allé après la prise de Luxembourg.

Mardi 24. — Monseigneur courut le loup et donna

un grand repas au retour; le roi alla tirer l'après-dînée — Le soir il y eut comédie italienne, et dans les entreactes Favier, Pécourt et un Anglois dansèrent des chaconnes. — Le maréchal d'Humières revint à la cour ; il a perdu depuis trois mois son fils unique, son gendre et son frère.

Mercredi 25. — Le roi alla à la chasse du sanglier, les dames raccompagnèrent , madame la Dauphine en carrosse et les autres à cheval; en partant, M. le Grand lit voir au roi les harnois et les housses des chevaux qu'on envoie à la reine d'Espagne ; on les trouva fort magnifiques et fort agréables; le soir il y eut appartement. — Il se répandit un bruit dans la cour que mademoiselle de Rambures épousoit M. de***, à qui l'on faisoit de grands avantages ; mais le bruit se trouva faux.

Jeudi 26. — Le maréchal de Bellefonds revint de sa campagne de Catalogne. — Le matin le roi courut le cerf, et au retour alla dîner chez madame deMontespan. Monseigneur demeura à courre un second cerf, et au retour donna un grand diner chez lui. — Le soir il y eut comédie françoise. On y vit jouer deux comédiennes nouvelles , qui se présentoient pour être reçues dans la troupe. — Ce jour-là M. de Courtenvaux monta dans le carrosse de Monseigneur avec nous. Jamais avant lui secrétaire d'État n'étoit entré dans ces carrosses-là ; mais le roi y avoit consenti en considération des services du père et du grand-père de M. de Courtenvaux.

Vendredi 27. — Monseigneur courut le loup; le roi alla tirer au sortir de la messe. — On apprit que les cardinaux Albicy et Bassadona étoient morts ; ainsi il y a présentement vingt-trois chapeaux vacants. — Le soir il y eut appartement; on y dansa pour la première fois les contredanses qu'un maître anglois , nommé Isaac, avoil apprises à toutes les daines. Madame la Dauphine sortit du bal assez mécontente. — Le matin le fils de M. Daquin prêta le serment de fidélité entre les mains de M. de Cré-

qui, premier gentilhomme de la chambre en année, et le soir il prit possession des entrées attachées aux charges de secrétaire du cabinet.

Samedi 28. — Le roi alla tirer l'après-dinée. — Monseigneur ne sortit point de tout le jour. — Le soir il y eut comédie italienne. — Ce jour-là M. de Choiseul revint à la cour ; il y avoit neuf mois qu'il commandoit les troupes de M. de Cologne. En partant d'ici le roi lui donna 4,000 écus , et durant son séjour en ce pays-là il lui a donné 1,000 écus par mois. Quand il apris congé de M. l'Électeur, S. A. E. lui a donné une espèce de diamant qui vaut 1,000 pistoles et 15,000 francs d'argent comptant. — M. de Louvois est revenu de Versailles, où il a demeuré quatre jours , à donner ordre à tous les bâtiments et à tous les travaux que le roi y fait faire.

Dimanche 29. — L'après-dînée le roi alla en calèche avec les dames à la chasse du sanglier; il se mit dans le chariot avec madame la Dauphine, et tua fort adroitement un grand cerf qui étoit entré dans la cour et qu'on craignoit qui ne blessât quelqu'un . — Monseigneur alla dès le matin courre le loup, et revint assez à temps pour être à la chasse du sanglier. — Le soir il y eut appartement et bal, où mademoiselle de Blois dansa pour la première fois ; le roi quitta le billard de bonne heure, et vint au liai voir danser les contredanses.

Lundi 30. — On apprit au lever du roi la mort de madame la duchesse de Luynes* ; elle mourut à Paris la nuit du samedi au dimanche. — Le roi courut le cerf en calèche avec madame la princesse de Conty et mademoiselle de Nantes; dans le derrière, il y avoit mesdames de Ventadour, de Montespan et de Maintenon ; Madame étoit venue aussi en calèche avec lui, mais elle monta à cheval et courut avec Monseigneur ; après le premier cerf pris , le roi s'en retourna et donna à diner aux dames, qui l'avoient accompagné, dans son cabinet en particulier; Monseigneur courut et prit un secondcerf, puis revint, etla meute

du roi recourut un troisième cerf qu'elle prit encore.

* Madame do Luynes étoit Rohan, sœur de père de madame de Chevreuse , mère de son mari et sœur de père et de mère de madame de Soùbise; très-belle et très-vertueuse.

Mardi 31. — Le roi et Monseigneur ne sortirent point de tout le jour ; ils allèrent l'après-clinée a vêpres et se confessèrent au père de la Chaise. — On apprit la mort du chevalier de Nonant, qui avoit été colonel de cavalerie. Sa femme est héritière de tout le bien delà maison de Sainton. — Par la réforme de la cavalerie , il ne reste plus en France que quarante régiments; douze àdouze compagnies et vingt-huit à huit compagnies ; les douze régiments à douze sont les sept régiments du roi , le colonel , le mestre de camp, le commissaire général, Konigsmark et Tilladet. — On sut de Bude que M. de Lorraine avoit été contraint de quitter le siège, étant fort malade de la dyssenterie; l'Empereur y envoyoit le prince Herman de Bade, chef de son conseil de guerre, pour y commander à sa place. Mercredi 1er novembre, jour de la Toussaint. — Le roi et Monseigneur tirent leur bon jour. Il y eut une petite distribution de bénéfices. M. de Montauzier obtint pour l'abbé Fléchier, l'abbaye et le prieuré qu'avoit le père de Sainte-Maure, son cousin germain. L'abbaye s'appelle Beigne et le prieuré Peyrat, et sont l'un et l'autre dans la terre de Montauzier; cela peut valoir 6,000 livres de rente ; il y a une pension de 500 écus pour l'abbé Veillet, précepteur du petit comte de Crussol; M. de Montauzier Favoit ainsi souhaité du roi. — L'évèque d'Aire eut une abbaye dans Aire , nommée Saint-Sevé , et a laissé celle de Jare, près Melun, que le roi a donnée à Longuerue , exempt des gardes, servant depuis dix-huit mois auprès de Monseigneur. Il l'a demandée pour un de ses frères, qui «si d'église et fort savant. Mouret, porte-malle du roi, a eu l'abbaye de Preuilly, vacante par la mort du chevalier d'Humières, et M. de Canillac a eu pour une de ses sœurs .

une abbaye de filles dans Clermont. — Monseigneur joua le soir au reversi el ne sortit point de tout le jour non plus que le roi.

Jeudi 2. — Monseigneur alla à la chasse du sanglier et le roi alla tirer. — On apprit ce jour-là le mariage de mademoiselle Courtin, à qui son père donne 110,000 livres, argentcomptant ; elle épouse un Breton, conseiller au grand conseil, fils de M. de la Vitré ; il portoit le nom de comte de Rochefort parce que son père avoit acheté le comté de Rochefort de M. d'Elbeuf ; M. Courtin lui a fait quitter le titre de comte. — Les régiments de Languedoc et de la Ferté vinrent camper à Versailles pour y travailler; ils relèvent les régiments du roi et de Dauphin.

Vendredi 1. — On solennisa la Saint-Hubert par prendre trois cerfs bout à bout ; le roi et Monseigneur furent à ces chasses-là ; le soir il y eut comédie. — Monsieur arriva à Fontainebleau ; il navoit point paru à la cour depuis sa grande maladie ; il en étoit fort bien remis. — On sut que madame de Nogent*, en revenant de Barèges, s'étoit arrêtée à Lauzun, où elle avoit marié sa fille à un gentilhomme du voisinage nommé le comte d'Aydie ; il est delà maison de Riberac ; la mère de la fille lui a donné 1 0,000 louis d'or qu'elle avoit portés avec elle dans sa cassette. —

On choisit trois nouvelles comédiennes pour être mises dans la troupe du roi, et madame la Dauphine leur til une exhortation sur leur bonne conduite à l'avenir.

* Madame de àNogent étoit sœur de M. de Lausuu, mort duc et chevalier de la Jarretière. Elle étoit fille de la reine mère, sans bien. Nogent , maître de la garde-robe du roi et fort bien avec lui, l'épousa et fut tué au passage du Rhin. Il étoit frère de Vaubrun, tué aussi au combat donne par M. de Lorge à la mort de M. de Turenne. Ces deux veuves ont vécu très-vieilles et ontporté le grand deuil de leurs maristoute leur vie comme la première année. A.uciuie ni devant ni depuis ne s'en étoit avisé.

Samedi k. — Le roi alla tirer malgré le mauvais temps. Monseigneur courut le cerf avec les chiens du grand prieur, et tomba même à la chasse; la neige et le grand froid em-

péchèrent les chiens de chasser; le soir il y eut appartement. — M. de Mennevillette , secrétaire des commandements de Monsieur, mourut à Paris; son tils aîné avoit la survivance de sa charge chez Monsieur; il est conseiller du grand conseil.

Dimanche 5. — Le roi alla se promener dans la forêt et marquer cinq endroits pour être renfermés de palis pour y élever des faisandeaux et des perdreaux. Monseigneur courut le loup. — Le soir il y eut comédie française, le roi y vint et Ton choisit Mithridate, parce que c'est la comédie qui lui plaît le plus ; madame la princesse de Conty, les duchesses de Choiseul et de Roquelaure et le comte de Brionne dansèrent dans les entr' actes.

Lundi 6. — Le roi et Monseigneur coururent le cerf; le roi étoit en calèche avec madame la princesse de Gonty ; mesdemoiselles de Bourbon et de Nantes ; mesdemoiselles de Biron et de Rambures étoient dans le fond ; Madame étoit venue en calèche avec le roi , mais elle monta à cheval et suivit Monseigneur ; le roi leur donna à dîner dans son cabinet. — Le soir il y eut appartement. — Ce jour-là M. le comte de Tessé, brigadier des dragons, en fut fait mestre de camp général, comme Monclar l'est dans la cavalerie; et voici comment l'affaire se fit : il y avoit une ancienne charge de mestre de camp général des carabins qui s' étoit conservée dans la maison de Quincé ; Tessé l'acheta de cette famille 40,000 francs ; le roi la supprima et lui donna en la place celle de mestre de camp général des dragons. Il y avoit 1,200 écus d'appointements à celle des carabins, qu'on attacha à celle des dragons .

Mardi T. — Monseigneur courut le cerf avec la meute de M. le grand prieur, puis donna un grand dîner à tous ceux qui avoient eu l'honneur de le suivre. — Le soir il y eut comédie italienne, et comme on en sortit de bonne heure, Monseigneur joua encore avant souper. — Ce jour-l;ï le comte de Fiesque remercia l<* roi du soin qu'il

08 JOURAAL DE DANGEAU.

avoit de ses intérêts avec les Génois. C'est que S. M. avoit eu la bonté pour lui de dire à M. le Nonce qu'il vouloit que les Génois fissent raison au comte de Fiesque, et qu'en attendant qu'on eût liquidé ses prétentions et jugé l'affaire ils lui donnassent 100,000 écus d'argent comptant. — Ce soir-là Bergeret prit possession des entrées au petit coucher ; il avoit prêté le matin son serment, entre les mains de M. de Créqui , de la charge de secrétaire du cabinet, que lui vendoit Talon; il y avoit longtemps que ce marché-là étoit fait, mais il n'avoit point encore été exécuté.

Mercredi 8. — Le roi alla tirer, Monseigneur courut le loup, et le vilain temps le fit revenir de bonne heure; au retour il donna à dîner à ceux qui l'avoient suivi. — Le soir il y eut appartement; Monsieur commença le bal avec madame la Dauphine, et dansa des contredanses. — Ce jour-là la Fare vint faire signer son contrat de mariage à toute la famille royale; il y avoit déjà longtemps que l'on parloit de ce mariage-là. — Je sus que le roi étoit assez en colère contre le chevalier de Tourville, qui avoit eu ordre après la signature de la trêve d'aller devant Cadix poui empêcher les gallions d'Espagne de sortir avant que les vaisseaux des marchands de Saint-Malo fussent arrivés; il n'avoit pu exécuter ses ordres à temps, et n'étoit arrivé que quatre jours après le départ des gallions, qui n'avoient pas attendu les Malouins; c'est une perte considérable pour les marchands.

Jeudi 9. — Le roi alla tirer avec les chiens couchants du chevalier de Lorraine et de M. de Marsan; Monseigneur courut le cerf et donna à diner chez lui au retour; le soir il y eut comédie. — Ce jour-là le roi envoya de l'argent aux filles de madame la Dauphine pour la mascarade que l'on proposoit, et il fit aussi payer les habits de tous les hommes qui en dévoient être. — On sut que M. le marquis de Béthune, petit-fils de M. le duc d'Orval, épousoit la sœurde M. de Rothelin qui esl assez âgée mais fort riche.

Vendredi 10. — Le roi nesortil poinl de tout le jour â Cause «.lu mauvais temps. Monseigneur ne laissa pas de courre le loup et même il en prit six ce jour-là : le soir il y eut appartement. — Ou sut (pie le roi avoit nommé le chevalier deChaumont, major de la marine, pour aller ambassadeur auprès du roi de Siam, qui faisoit bâtir un palais magnifique pour recevoir l'ambassadeur du roi.

Samedi 11. — Le roi alla tirer en sortant de la messe. Monseigneur dîna avec madame la Dauphine, puis alla à la chasse du sanglier. — Le soir il y eut comédie; la mascarade qu'on avoit proposée pour ce jour-là ne put pas être prête, et on la remit au lundi suivant. — On sut que M. le comte devienne, second fils de M. de la Yieuville, épousoit mademoiselle de Saint-Chamond, grande héritière. Dimanche 12. — Le roi et Monseigneur ne sortirent que pour aller faire un tour de canal; le roi étoit en calèche avec Madame, et au derrière. Monsieur, mesdames de Maintenon et de Ventadour. Monseigneur joua le matin à la paume; le soir il y eut appartement. — On apprit la mort de M. Paris, ancien maître des requêtes, qui laisse un million de bien , presque tout en argent ; il en revient à mademoiselle de Courtebonne 100,000 écus comptant. Lundi 13. — Malgré le mauvais temps. Monseigneur prit deux cerfs ; Madame le quitta après la mort du premier cerf. Monseigneur tomba assez rudement à la seconde chasse, sans pourtant se blesser ; au retour il nous donna un grand dîner. — Le soir il y eut comédie italienne (1), mêlée de musique et de danses. Les danseuses étoient madame la princesse de Conty, mesdames de Roquelaure, de Choiseul et de Seignelay, et mademoiselle de Pienne, ensuite mademoiselle de Nantes dansant avec mesdemoiselles d'Uzès , d'Estrées , de Lœwestein et d'Hamilton ; Pécourt

(1) Voir les détails <le la comédie italienne, dans le Mercure de novembre, p. 228 à 241.

et Favier se mêloient à ces danses , et messieurs rie Brionne, d'Alincourt, de Tingry , de Cossé , et le chevalier de Mailly, dansoient avec la seconde troupe de dames. Le roi vint à la comédie , qui lui plut fort , et comme elle finit de bonne heure il fit recommencer toutes les entrées de ballet. Faure joua du violon à une sérénade sur le théâtre, et le roi y prit plaisir. — S. M. ordonna en sortant qu'on gardât les habits, parce qu'il vouloit avoir encore ce divertissement-là â Versailles.

Mardi li. — L'après-diner le roi alla tirer; Monseigneur courut le cerf avec les chiens de M. le grand prieur ; le soir il y eut appartement, et le roi fut même étonné du grand nombre de courtisans et de dames qui étoient demeurés jusqu'au dernier jour. — Au souper du roi il y eut un petit concert de trois luths théorbes , qui sont des instruments fort ressemblants aux archiluths d'Italie. — Au retour de la chasse, Monseigneur nous donna un grand dîner. — Le roi et Monseigneur paroissoient regretter Fontainebleau et avoir envie d'y demeurer plus longtemps les autres années. — On sut ce jour-là que M. de Bérulle étoit nommé à l'intendance d'Auvergne et que M. de la Berchère, à qui il succédoit, étoit nommé à l'intendance de Montauban, à la place de M. du Boisbaillet, qu'on rappeloit. Quelque temps auparavant M. Foucault avoit été nommé à l'intendance de Béarn en la place du même Boisbaillet; ce M. Foucault-là avoit été déjà intendant à Montauban.

Mercredi 15, à Versailles. — Le roi partit de Fontainebleau pour venir à Versailles ; il dina en chemin à Essone, mais ce ne fut pas dans son carrosse comme dans les autres voyages : il dina dans une chambre avec les dames qui suivoient la cour ; on arriva à la nuit quoique l'on fût venu avec des relais. — M. d'Arcy, qui étoit envoyé du roi à Hanover, fut nommé ambassadeur de Turin.

Jeudi 16. — Le comte de Boye revint de Danemark, où il étoit général des troupes de S. M. D. Il rapportoit l'ordre

de l'Éléphant. Il nousdil que Leur armée étoit de 25,000 hommes bien complets el en bon état, savoir 15,000 hommes de pied et 10,000 chevaux. — Le roi alla tirer dans son parc; Monseigneur joua au volant, et ne sol lit point ; le soir il y eut comédie françoise.

Vendredi il. — On apprit la mort du pauvre Spinola, qui mourut à Orléans revenant à la cour. — On sut • pie M. le prince de Carignan avoit épousé la sœur du prince César d'Esté, et que ce mariage s' étoit fait si secrètement que Ton ne l'avoit pas su à Turin : il étoit allé à Raconits , qui est une terre à lui, et puis il fit venir la future épouse à deux lieues de là dans un carrosse inconnu. Dès qu'elle y fut arrivée, il alla la trouver, l'épousa, se mit au lit avec elle aussitôt après et puis la mena à Turin. — M. de Savoye envoya au roi pour lui apprendre cette nouvelle, et l'assurer que ce mariage s' étoit fait sans sa participation; le roi vouloit bien qu'il se mariât, mais il songeoit à lui faire épouser une princesse françoise. — Le roi alla tirer dans son ancien parc ; Monseigneur courut le loup, et le soir il y eut comédie italienne.

Samedi 18. — On apprit au lever du roi la levée du siège de Bude et que l'armée de l'Empereur étoit en grand désordre. M. de Bavière retournoit en ses états assez mécontent de la cour impériale. 11 s'étoit fort distingué durant tout le siège, et ses troupes y avoient fort bien fait. — Le roi alla tirer dans son ancien parc. Monseigneur voulut courre le loup, mais on n'en trouva point, il fut obligé de demeurer à Versailles. Le soir il y eut comédie françoise. — M. le Prince vint à Versailles; il y avoit longtemps que nous ne l'avions vu en aussi bonne santé.

Dimanche 19. — Le roi fit donner ordre à l'abbé Résigny, envoyé de Modène, de se retirer. — Madame de Bade eut ordre de partir dans vingt-quatre heures; on la reléguoit à Rennes pour avoir donné à madame sa mère des conseils éloignés de ceux que la cour vouloit qu elle lui inspirât ; et en même temps madame la princesse de Cari-

72 JOURNAL DE DANGE \U.

gnan* eut des défenses de se présenter devant le roi. — Le roi se promena dans son parc ; Monseigneur alla tirer, et le soir il y eut comédie italienne.

Lundi 20. — M. le chevalier de Savoie revint à Paris de Londres, où il s'étoit battu contre M. de Bannière, qu'il avoit tué ; ses amis lui conseillèrent fort sagement de ne se pas montrer à Versailles. — Madame la princesse de Bade partit pour exécuter les ordres du roi ; la Bussière, ordinaire de chez le roi , la conduisoit jusqu'à Rennes, et madame de Carignan demeuroit à Paris , au désespoir d'être séparée de sa fille et plus animée que jamais contre le comte de Soissons. — Le roi tira l1 après dlnée ; Monseigneur courut le loup ; le soir il y eut appartement.

* Madame de Carignan étoit fille et sœur des deux seuls princes du sang qui ont porté le nom de comtes de Soissons , et en elle finit cette branche ou rameau de Coudé. Elle avoit épousé le prince Thomas , fils , frère , oncle des ducs de Savoie, et en eût la princesse de Bade et deux fils : L'aîné, prince de Carignan, né sourd et muet avec tout l'esprit possible , entendoit tout , faisoit tout entendre , et étoit capable d'affaires. C'est de sou mariage qu'il s'agit ici, dont il a eu autre prince de Carignan, qui a épousé la bâtarde de M. de Savoie , depuis roi de Sardaigne, et de madame de Vérue , dont postérité. Le cadet fut comte de Soissons , colonel général des Suisses et Grisons en France , mari d'une des nièces Mancini , du cardinal Mazarin , pour qui il inventa la charge de surintendante au mariage de la reine et fit des choses si étranges à son entrée à Paris pour le comte de Soissons. Il fit en même temps son autre nièce Martinozzi, qui étoit princesse de Conti, surintendante de la reine mère ; puisque la jeune reine en avoit une , et comme tout va toujours de l'un à l'autre en France, Monsieur, en épousant la fille d'Angleterre, obtint à cet exemple, que madame de Monaco , qui ne fut jamais en sa vie princesse autrement que de nom , serait sa surintendante. Madame, sa seconde femme, n'en a jamais eu ni les deux Dauphines. Le comte de Soissons mourut à l'année, non sans soupçon de poison de la part de sa femme , de chez qui le roi ne bougeoit et la fleur de la cour. Mais elle entra dans tant de choses et si étranges qu'elle fut chassée et puis s'enfuit aux Pays-Bas , de là en Espagne, où, de concert avec Mansfeld, ambassadeur de l'empereur, elle empoisonna la reine d'Espagne, qui prenoit trop de crédit sur le roi son mari , au gré de la cour de Vienne. Elle a fini une misérable vie à Bruxelles , et laissa trois fils et deux filles qui ne se sont point mariées

et ont vécu fort étrangemenl àParis, puis en Italie. Les Mis furent 1« comte di' Soissons, le célèbre prince Eugène, généralissime des armées de l'empereur et chef de son conseil de guerre , et le prince Philippe, mort

jeune charge d'abbayes et de débauches. Le comte de Soissons épousa par amour une bâtarde de Béarnais, écuyerdeM. le Prince, belle comme le beau jour et sotte de même. Le désespoir que madame de Carignan eut de ce mariage l'engagea à presser son aîné muet et sourd de se marier. Comme il n'y avoit que les enfants de madame de Carignan de la maison de Savoie, le roi fut choqué d'un mariage qui éloignoit de la succession aux États de Savoie le comte de Soissons attaché à la France partant de liens; mais il le rompit à la fin, et fut tué au siège de Landau dans l'armée de l'empereur Joseph, et laissa des enfants dont le prince Eugène prit soin à Vienne.

Mardi 21. — M. de Bouillon parla au roi le matin sur le combat du chevalier de Savoie en Angleterre. S. M. lui conseilla de faire promptement sortir son neveu du royaume } et l'on craignoit que ses bénéfices ne fussent en danger. — Le roi alla tirer ; Monseigneur ne sortit point de tout le jour ; le soir il y eut comédie françoise. — M. Piton, premier commis de M. le contrôleur général, eut ordre de se retirer, et Ton mit en sa place M. de Bise, autrefois commis de M. d'Herval pendant qu'il étoit contrôleur général. — Monsieur alla à Paris faire compliment à madame de Carignan sur tout ce qui lui étoit arrivé ces jours passés.

Mercredi 22. — Le roi alla tirer ; Monseigneur alla courre le cerf dans la forêt de Saint-Germain ; au retour, il nous donna un grand souper ; il entra tard dans l'appartement. — On sut que le chevalier de Savoie étoit retourné en Angleterre pour se mettre dans la Tour de Londres en attendant que l'on fit des informations de son combat qui le j ustifieroient et le mettroient en état de revenir ici sans avoir rien à craindre.

Jeudi 23. — Le roi alla tirer après la messe ; Madame l'accompagna à cette chasse. — Monseigneur ne sortit point, et sur les cinq heures il se trouva mal dans le temps qu'il alloit au Salut; il fut obligé de revenir chez lui se

74 JOURNAL DE DAWGEAU.

coucher; La fièvrese déclara sur les six heures; oh renvoya les comédiens. — M. de Bourgeauville, envoyé du roi au cercle de Souabe, fut nommé à l'emploi qu'avoit d'Arcy auprès des princes de Lunebourg.

Vendredi 2ï. — Monseigneur eut la fièvre tout le jour ; on eraignoit que ce ne fût la petite vérole ou la rougeole ; il fut saigné sur les onze heures du matin; à dix heures du soir la fièvre étoit diminuée, et il fit sortir tout le monde de sa chambre pour dormir. — Il y eut appartement, qui ne commença qu'à huit heures, et madame la Dauphine n'y alla que fort tard, parce qu'elle se tint toujours auprès de Monseigneur.

Samedi 25. — La fièvre continua toujours à Monseigneur, et le redoublement le prit sur le soir ; les médecins l'avoient voulu faire saigner le matin , mais il s'y opposa toujours. — Le roi ne sortit point de tout le jour. S. M. donna à Mansart 50,000 francs et l'agrément pour la charge d'intendant des bâtiments qu'avoit Gobert, qu'on vouloit ôter de cet emploi! .

Dimanche 26. — Monseigneur eut la fièvre tout le jour, mais il n'eut point de redoublement; les médecins appeloient sa maladie une ébullition érésypélateuse ; les courtisans disoient que c'étoit la rougeole. Sur le soir les rougeurs qu'il avoit par tout le corps diminuèrent fort; il avoit été saigné le matin. — Au sortir de la messe le roi alla tirer dans son parc; sur les sept heures il y eut appartement. — Le roi donna 100,000 francs à M. de Chevreuse pour une des charges nouvelles qu'il avoit créées dans les che\ au-légers, et donna cette charge à M. de Mursé, mousquetaire, neveu de madame de Maintenon.

Lundi 21. — La fièvre de Monseigneur diminuoit toujorus, et sur le midi il en fut tout à fait quitte. — Le roi alla tirer dans son parc. — La Fare prêta le serment de capitaine des gardes de Monsieur, et prit le bâton ; il y avoit longtemps que l'on parloit de cette affaire, mais elle n' étoit point encore achevée. — Le roi en allant

à La messe vil dans sa galerie les envoyés de Siam, à qui il ne donna point d'audience ; ilsse proirternèrenf <-n terre dès qu'ils virent de loin paroître S. M. — Au coucher du roi la Chesnaye lui demanda la survivance du gouvernement de Meulan qu'avoit son père. Le roi lui dil qu'il ne donnoit point de survivance, mais qu'il vou loit bien ([lie son père lui cédât ce gouvernement.

Mardi 28. — Monseigneur n'eut point de fièvre; le roi au sortir de la messe alla tirer dans son parc. — Le soir il y eut appartement et bal dans l'appartement, comme avant la maladie de Monseigneur; madame la Dauphine n'entra dans l'appartement qu'à neuf heures , parce qu'elle tint compagnie à monseigneur le Dauphin. — Le roi donna 2,000 francs de pension au chevalier du Guet qui avoit épousé la petite-fille de sa nourrice.

Mercredi 29. — Le roi se promena à pied dans ses jardins. — Monseigneur continua à se mieux porter, et fit faire dans le parterre de l'Amour la curée du loup que les chiens a voient pris; il la voyoit de son lit. Ensuite, Madame la Dauphine et luise firent lire l'opéra de Quinault, de Roland. — Ce jour-là on apprit la mort de l'abbesse de l'abbaye aux Bois. La sœur du duc de Chaulnes est coadjutrice de cette maison depuis longtemps; l'abbesse qui vient de mourir étoit de la maison de Lannoy . tante des enfants de M. delà Rochefoucault.

Jeudi 30. — Le roi alla tirer dans son parc; Monseigneur prit médecine. L'après-dînée, il fit jouer devant lui ; ensuite madame la Dauphine et lui se firent lire la comédie de Don Sanche d'Aragon. Le soir il y eut appartement. Madame de la Fare dansa au bal pour la première fois , elle fut trouvée fort jolie et dansant fort bien. — Après le petit coucher, le roi appella M. de Turenne* et lui fit une forte réprimande sur ce qu'il le servoit peu respectueusement.

*M. de Turenne, fils aine de M. de Bouillon et grand chambellan eu survivance, profita mal de cette correction, et se fit enfin exiler. Un matin,

en donnant la chemise au roi , il ne prit pas la peine d'ôter des gants à frange, de laquelle il donna par le nez au roi fort rudement, qui le trouva aussi mauvais qu'il est aisé de le croire.

Vendredi 1er décembre. Le roi alla faire la revue de ses gardes du corps ; il y avoil plus d'un an qu'il ne les avoit vus : il les trouva en fort bon état malgré leur fatigue. En revenant de la plaine d'Ouille, où il avoit fait la revue, il passa au château de Saint-Germain, et il revint trèscontent de tous les bâtiments qu'on y avoit faits. — Le soir madame de Grignan le vint remercier des 4,000 écus de gratification qu'il avoit donnés à M. de Grignan pour les dépenses extraordinaires qu'il avoit faites sur la côte en Provence. — Monseigneur s'habilla â midi et passa la journée dans sa chambre ou dans celle de madame la Dauphine, et se remit au lit â huit heures ; il étoit encore affoibli de sa maladie. — M. de Croissy nous montra tous les présents que lui avoient faits les envoyés deSiam. — Le comte de Précin, envoyé de Savoie, nous dit que M. de Savoie avoit donné ordre au prince de Carignan de sortir de ses États et qu'il alloit chercher les moyens de faire casser son mariage.

Samedi 2. — Le roi alla tirer à l'issue de la messe; au retour de la chasse il prit un habit sur lequel il y avoit pour douze millions de diamants. — Monseigneur voulut prendre médecine et ne put; il vomit la première; on lui en présenta une seconde qu'il jeta afin que l'on ne lui en parlât plus; le soir il y eut appartement. — Monsieur nous dit qu'il avoit reçu des lettres de la reine d'Espagne, sa fille, qui lui mandoit que la trêve avoit été publiée à Madrid le 14 du mois passé. On commençoit à s'étonner de ce que les Espagnols ne l'avoient point encore fait publier en Espagne.

Dimanche 3. — Le roi et Monseigneur allèrent au sermon du P. Bourdaioue, qui de voit prêcher ici tout l'Avent. — Thévenot fut choisi par M. de Louvois pour garde de la bibliothèque du roi en la place de l'abbé de

Varèze, mort depuis quelques mois. — J'appris la mort du bonhomme Marillac, quiavoitété longtemps conseiller d'État, et qui s'étoit démis de cet emploi entre les mains de son tils il y a deux ans ; cela n'a voit jamais été pratiqué .

— M. le comte de Saint-Maurice, que M. de Savoie avoit envoyé ici sur la maladie de Monsieur, prit son audience de congé ; Monsieur lui donna un fort beau diamant.

— M. de Marillac eut aussi la place de conseiller d'honneur qu'avoit son père.

Lundi 4. — Le roi ne sortit point; Monseigneur prit médecine; le soir il y eut appartement. — J'appris que le chevalier de Sillery étoit premier écuyer de M. le prince de Conty, il étoit déjà colonel deson régiment d'infanterie.

— Je sus aussi que le comte d'Auvergne vendoit le régiment-colonel à M. le marquis de Mus qui lui en donnoit 25,000 écus dont 10,000 francs pour lui et 35,000 pour M. Voisin, qui en étoit colonel et que le roi avoit cassé. Bergeret fut élu à l'Académie ; il y avoit une grande brigue pour Ménage , mais Bergeret eut dix-sept voix et Ménage n'en eut que douze. Le soir même le roi dit à Racine, directeur de l'Académie, qu'il approuvoit l'élection.

Mardi 5. — Le roi ni Monseigneur ne sortirent point de tout le jour, le soir il y eut comédie françoise. —

— Les gardes du corps furent commandés pour partir le 10 et le 11 et aller passer l'hiver en Auvergne, en Berry et en Bourbonnois. — J'appris que le roi prenoit pour lui le logement de madame de Montespan , qu'il joignoit à son petit appartement et qu'il avoit choisi Mignard pour en peindre le salon et la galerie(i) ; il donnoit à ma-

(1) La petite galerie et les deux salons qui se trouvaient à chaque extrémité lurent peints en effet par Pierre Mignard; elle a été détruite vers 1730. L'appartement des bains était au-rez-de-chaussée au-dessous des grands appartement»; du roi , dans la partie occupée aujourd'hui par les 8e, 9"", 10e et 1 Ie salle* des Maréchaux de France.

dame de Montespan l'appartement des bains* dont on ôtoit beaucoup de marbre, et on le parquetoit pour le rendre logeable en hiver.

* Ce petit appartement de madame de Montespan étoit moins contign au derrière du cabinet du roi qu'il en étoit une suite. Ce fut le premier grand pas de sa disgrâce et de son éloignement.

Mercredi 6. — Le roi alla tirer dans son parc; Monseigneur raccompagna ; il n' avoit point encore monté à cheval depuis sa maladie ; le soir il y eut appartement. — M. de Ne vers signa le contrat d'acquisition de la terre de Fresnes, et l'on découvrit qui avoit eu les ventes. Cela a voit t';ii! une affaire ici. — L'abbé Genêt fut mis auprès de mesdemoiselles de Nantes et de Blois. — L'on fit publier une nouvelle ordonnance pour les déserteurs, qui ne seront plus punis de mort , mais mutilés, marqués à la joue et envoyés aux galères.

Jeudi 7. — Le roi alla tirer, et Monseigneur fut dans Verrière pour courre le loup, mais il n'en trouva point. — Le soir il y eut comédie italienne où le Pantalon parut pour la première fois ; madame la Dauphine le trouva assez bon. — J'appris que M. Mazel, major du régiment colonel, s' étoit fait catholique et je sus aussi que le roi donnoit t ,000 écus de pension à du Saussay maréchal de camp et 1,000 écus de pension à Bligny le plus ancien colonel de cavalerie , et qui avoit été cassé à cette dernière réforme, et qu'on avoit ajouté 2,000 francs à la pension qu'avoit le chevalier de Montalet. L'on avoit cassé les mousquetaires de Flandres, qu'il commandoit, et on les avait incorporés dans les grenadiers de la maison du roi.

Vendredi 8. — Le roi et Monseigneur ne sortirent point ; ils allèrent au sermon du Père Bourdaloue , à vêpres, et au salut; le soir il y eut appartement. — J'appris la mort de M. de Chavigny; il avoit été maître des requêtes et étoit tîls aîné du fameux M. de Chavigny secrétaire d'Etat. — Je susaussi qu'on avoit donné au che-

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valier deClermont, frère du comte de Houssillon , cadei dans les gardes du corps, une place d'exempl vacante par la démission de Vacogne.

Samedi 9 . — Le roi alla tirer dans son parc ; à son retour de la chasse M. de Montauzier, M. le duc de Noailles et moi lui demandâmes audience pour lui représenter les intérêts des gouverneurs des provinces qui étoient lésés par une procédure des maréchaux de France qui avoien I reçu l'appellation d'un jugement de M. de Canisy, lieutenant de roi de Normandie. — Monseigneur courut le loup ; le soir il y eut comédie françoise.

Dimanche 10. — Le roi ne sortit point; il entendit après le dîner le sermon du P. Bourdaloue, et dit en sortant qu'il n'en a voit jamais entendu un si beau ; tous ceux qui étoient au sermon furent de cet avis-là. — Monseigneur alla tirer dans le parc ; le soir il y eut appartement.

Lundi 11. — Le roi alla tirer dans son parc ; Monseigneur alla courre le cerf à Saint-Germain ; le soir il y eut comédie françoise. — On apprit la mort de mademoiselle de Jarnae, fille d'honneur de Mademoiselle. — Madame de Jarnae, sa mère, étoit sa dame d'honneur et étoit morte au commencement de cette année. — On sut que mademoiselle de la Valette, dernière fille de madame de Navailles, avoit déclaré qu'elle vouloit épouser son cousin, M. de Laurière , et que la mère étoit fort mécontente et de sa fille et du garçon , qui est son neveu à la mode de Bretagne.

Mardi 12. — Monseigneur courut le loup; le roi alla tirer. Le soir il y eut appartement. — M. le maréchal d'Estréeseut la survivance de sa charge de vice-amiral du Ponent*pour le comte d'Estrées,son fils, à condition qu'il feroit encore une année la charge de capitaine de vaisseau, et trois ans celle de chef d'escadre.

*Ce fut cette survivance qui fit dans la suite le comte d'Estrées maréchal de France de si bonne heure, parce que, nonobstant les conditions de service dans les grades inférieurs, il fut compté a la tête des

lieutenants généraux du jour de cette survivance, à quoi la faveur de sa famille et de celle de la femme qu'il épousa dans la suite lui servirent depuis.

Mercredi 13. — Le roi s'alla promener en carrosse dans son petit parc ; Monseigneur ne sortit point ; le soir il y eut comédie italienne. — Le comte d'Estrées prêta le serment de la charge de vice-amiral, quoiqu'il ne la dût pas sitôt exercer. Madame de Béthune * obtint la continuation de sa pension de 9,000 francs comme elle l'avoit toujours eue durant la vie de la reine.

* Madame de Béthune étoit dame d'atours de la reine et fort bien avec elle, sœur du duc de Saint-Aignan et mère de M. de Béthune, mari de mademoiselle d'Arquien, sœur de la reine de Pologne , épouse du célèbre JeanSobieski.

Jeudi IV. — Le roi sortit en calèche et se promena dans son petit parc ; Monseigneur prit médecine; le soir il y eut appartement. — Madame la marquise de Richelieu parut à la cour pour la première fois. — M. le comte de Soissons revint de Savoie , où il n'avoit pu empêcher le mariage du prince de Carignan.

Vendredi 15. — Le roi alla à Marly ; Monseigneur ne sortit point de tout le jour; le soir il y eut comédie françoise. — Le comte de Soissons alla souper chez M. le prince de Conty, et durant le souper il y eut des discours tenus, dont on croyoit que le comte de Soissons n'a voit pas lieu d'être bien content.

Samedi 16. — Le roi et Monseigneur ne sortirent point de tout le jour ; le roi fit venir Monseigneur dans son cabinet l'après-dinée. Le soir il y eut appartement. — M. le comte de Crussol et mademoiselle de Senectère dansèrent au bal pour la première fois. — J'appris que M. de Breteuil, intendant des finances, épousoit mademoiselle de Gourtebonne, fille du lieutenant de roi de Calais.

Dimanche 17 . — Le roi et Monseigneur ne sortirent point Je huit lejour; ils allèrent au sermon du Père Bourdaloue

qui fut parfaitement beau; le soir il y eut comédie. — Le bruit se répandit qu'on avoit fait, le soir du samedi . une cruelle insulte à M. de Termes* dans la galerie basse; ce bruit étoit apparemment faux, et le roi témoigna en rire fort mécontent. Il fît l'aire des perquisitions pour savoir qui avoit l'ait courir ce bruit-là. — J'appris que la vieille comtesse d'Ille étoit morte le mois passé.

* M Tenues étoit de même maison que M. de Montespan, et n'avoit de noble que sa naissance et de la valeur. Il étoit pauvre et si bas qu'il Ht l'impossible pour être premier valet de chambre du roi. 11 fut tellement accusé de lui rapporter tout ce qu'il voyoit ou entendoit , qu'il étoit seul au milieu de la cour saus que personne voulût lui parler, encore moins le recevoir. M. le Duc et madame la princesse de Conty le soupçonnèrent d'avoir tait quelque rapport sur leur compte , et , dans leur colère, firent coucher des Suisses dans L'antichambre de M. le Prince qui n'y étoit pas, et qui donnoit sur la galerie auprès de la cour des princes; et comme Termes se retiroit tard et passoit souvent par la. il se trouva brusquement chargé à grands coups de bâton par ce.> Suisses , qui, n'épargnant que sa tête, le menèrent battant à l'autre boui de la galerie, et l'y laissèrent si moulu de coups qu'il en fut plusieurs jours au lit. Ou se douta bien d'où venoit l'insulte; mais comme elle ne put être démêlée assez pour prouver par qui, Tenues en fut pour sa bastonnade . et le roi bien fâché, sans s'en pouvoir prendre à des gens si grands, qui, faute de preuves, en demeurèrent quitte pour en rire , ei à ignorer d'où la séréuade etoit partie.

Lundi 18. — Le roi alla tirer dans son parc , et Monseigneur alla courre le loup, à six lieues d'ici; le soir il \ eut appartement. — On parla fort d'un démêlé entre MM. les maréchaux* de Créqui et de Luxembourg, et même il y eut bien des gens qui s'offrirent. — M. le Duc revint à Versailles; il étoit depuis un mois à Paris, très-incommodé de la goutte : c'étoit la première fois qu'il l1 avoit eue.

* Je ne saisplus ce que ce fut que le sujet du démêlé de ces maréchaux . ni ce qui s'y passa.

Mardi 19. — Le roi fut enfermé l'après-dinée ayee

M. le Duc pour régler tous les marchés de sa maison. —

On tira une grande loterie chez madame la Dauphine ;

cela dura jusqu'à la comédie. — Saintrailles fut déclaré

t. i. fi

premier écuyer de M. le duc de Bourbon, dont on faisoit la maison. On ne lui donne point de gouverneur, de premier gentilhomme de la chambre , ni de capitaine des gardes. Saintrailles demeure colonel du régiment d'Anguien, le roi le trouvant bon ainsi.

Mercredi 20. — Le roi se promena l'après-dlnée dans ses jardins, et Monseigneur alla dans le parc de Boulogne, où il chassa quelque temps le renard avec les chiens du chevalier de Lorraine et de Villarceaux ; le soir il y eut appartement. — Le bruit courut que M. le ducdeModène a voit fait demander au roi une princesse françoise pour l'épouser. — Le marquis de Béthune, des gendarmes, petitfils du duc d'Orval, épousa mademoiselle de Rothelin. Le marquis de Rothelin, son frère, n'a point consenti au mariage : mais , comme elle a trente ans , on n'a nul besoin du consentement; elle a 350,000 francs d'argent. C'est M. de Soubise qui a fait ce mariage-là.

Jeudi 21. — Le roi et Monseigneur allèrent, au sortir de la messe , tirer dans le parc ; le soir il y eut comédie italienne. — M. le nonce vint le matin demander à S. M. un mois de délai pour les Génois ; le roi lui répondit que cela seroit contre les intérêts de son État et blesseroit sa réputation, et le refusa. — On apprit que M. Méraut étoit mort subitement à Paris II étoit conseiller au parlement, fort estimé , et chancelier de l'ordre de Saint-Lazare , et c'étoit lui principalement qui a voit travaillé, sous M. de Louvois, au rétablissement de cet ordre.

Vendredi 22. — Le roi ne sortit point de tout le jour; Monseigneur alla courre le loup dans le bois de Boulogne ; le soir il y eut appartement. — Madame de Montespan alla à Paris. Le roi passa l'après-souper chez madame de Maintenon. — Le maréchal d'Humières gagna son procès contre l'ordre de Malthe; il en reviendra plus de 20,000 écus à la maison d'Humières.

Samedi 23. — Le roi ni Monseigneur ne sortirent point de tout le jour ; le roi se confessa pour faire demain matin

son bon jour; il n'y eut ni comédie ni appartement. Les spectacles recommenceront mardi. — Le roi signa leconlr;il de mariage de Villenne, exempt de ses gardes, avec la tille du président le Prestre; la présidente n'avoit point voulu consentir au mariage, mais les mariés s'aimoient depuis long-temps, et ont enlin obtenu son consentement . Dimanche lï. — Le roi lit son bon jour, et passa presque toute la journée à la chapelle. — Manicamp * mourut à Paris, après une longue maladie de langueur. — J'appris qu'à un chapitre tenu à Strasbourg , M. le prince de Talmont et un tils de M. le comte d'Auvergne avoient été élus chanoines.

* Manicamp étoit de la maison de Longueval , frère de la troisième femme du premier maréchal d'Estrées, qui n'en laissa point d'enfants. L'esprit , la grâce , le savoir, la galanterie , la débauche , la valeur de Manicamp ne lui purent frayer un chemin à la fortune, mais bien a une sorte de dictature dans le grand monde, qui l'y rendirent considérable. Il avoit beaucoup d*amis de la compagnie la plus choisie et la plus haute, libre , hardi et dangereux , mais se piquant fort d'impiété. 11 n'étoit ni marié ni riche , et souvent à la cour, plus pour la bonne compagnie que pour le roi.

Lundi *25. — Le roi et xMonseigneur passèrent presque toute la journée à la chapelle. Le P. Bourdaloue prêcha, et, dans son compliment d'adieu au roi, il attaqua un vice qu il conseilla fort à S. M. d'exterminer dans sa cour. Ce compliment-là l'ut remarquable, aussi bien que son sermon. — On apprit la mort de l'évèque d'Aire, qui laisse son évèché et l'abbaye de Saint-Sever dans Aire aussi vacante. — Monseigneur joua le soir chez madame la Dauphine.

Mardi 26. — Le roi et Monseigneur ne sortirent point; Monsieur et Madame revinrent de Paris, où ils étoient depuis huit jours; le soir il y eut appartement. — MM. les princes de Conty s'étant plaints assez aigrement de ce que M. de la Feuillade les avoit lait suivre la veille de Noël, qu'ils avoient soupe chez M. de Langlée, le roi déclara que e'avoit été par son ordre, et qu'il avoitdonnéce

soin-là à M. de la Feuillade, pour empêcher qu'il n'arrivât quelque chose entre ces princes et M. le comte de Soissons. — Lalande , maître de musique de la chapelle . eut une pension de douze cents francs , et sa femme une de huit cents francs. — Le major déclara que le roi lui a voit ordonné de l'avertir de tous ceux qui causeroient à la messe.

Mercredi 27. — Le roi ne sortit point ; Monseigneur alla glisser . sur la glace. Le soir il y eut comédie françoise. Monsieur donna la capitainerie de Coucy, qu'avait le pauvre Manicamp , à Montoze , frère de Caillavel. — Le roi donna l'abbaye de Beaume-les-Nonnains à la fille de Bissy . lieutenant de roi en Lorraine. — On sut que le roi avoil parlé à Monsieur sur les mœurs de beaucoup de ses domestiques, et qu'il L'avoit prié de faire cesser le commerce de M. le chevalier de Lorraine avec madame de Grancey, ce que Monsieur lui promit.

Jeudi 28 . — Le roi et Monseigneur, au sortir de la messe, allèrent tirer dans le petit parc, où l'on fit une battue, et le roi permit à M. le Grand, au grand-maître et à M. de la Rochefoucault de tirer. — Le soir il y eut appartement, et l'on sut que le gouverneur de M. de Chartres étoit choisi ; mais on ne le déclarait point encore. — J'eus ce jour-là audience du roi dans son cabinet.

Vendredi 29. — Le roi alla tirer dans son parc , il continua à y faire des battues ; M. le Grand, M. le chevalier de Lorraine , M. de la Rochefoucault et le grand-maître eurent permission de tirer. — Monseigneur alla à Boulogne pour courre le loup, et n'y en trouva point. — M. le maréchal d'Estrades fut déclaré gouverneur de M. de Chartres, avec 24,000 francs d'appointements; il garde son gouvernement de Dunkerque. Le roi n'avoit pas voulu consentir qu'il le gardât quand il fut nommé pour ce même emploi-là, la première fois, et on avoit mis M. deNavailles * en sa place; présentement il succède à M. de Navailles. — Il y eut une promotion parmi les officiers des galères. Le

DÉCEMBRE 1684. «r,

chevalier deJanson, frère de M. de Beauvais, lut l'ail chef d'escadre eu La place de Manse, mort, cl la galère du chevalier de Janson lui donnée au lilsde Alansc. On donna les deux galères qui ont été bâties cette année aux deux Lieutenants de la Reale, qui sont Le chevalier de Gonor et Fourbin Sainte-Croix, neveu de Séguirant; le chevalin- de Janson étoit le pins ancien des capitaines de galères.

' M. de Navailles étoit homme de qualité et bien allié de Gascogne, dont le nom étoit Montault, fort brave et fort homme d'honneur, mais qui, pour faire fortune, se mit domestique du cardinal Mazarin , et l'y trouva. Pouvant avoir un brevet de duc, il l'aima mieux pour son père, en 1CÔ0, retiré chez lui; après quoi il l'obtint pour lui-même. Il a presque toujours eu des commandements considérables et fut maréchal de France à la promotion de 1675 , à la mort de M. de Turenne , et il étoit chevalier de l'ordre de celle de 1661 . L'esprit ne répondit pas a la fortune, et M. le Prince le maltraita fort à l'armée , un jour que , fort en peine d'un cours de petit ruisseau, qu'aucune carte ne marquoit, M. de Navailles lui promit de lui en montrer une plus exacte, et lui apporta une mappemonde L'unique éloge qu'il donna à la chicorée du potager, dans tout ce que M. Colbert lui lit voir de beau à sa maison de Sceaux, est aussi célèbre. Sa femme, sœur de Baudéan, acheta du cardinal Mazarin la charge de dame d'honneur de la reine à son mariage , à la mort de la célèbre maréchale de Guébriant, qui mourut allant trouver la cour en Guyenne au retour de ses ambassades et prendre possession de cette charge au mariage. Mais quelques années après , madame de Navailles ne se trouvant pas d'humeur de laisser les filles d'honneur de la reine aux galanteries du roi qui venoit souvent la nuit dans leur chambre par une porte de derrière , et voyant que ses représentations étoient inutiles, fit murer la porte où le roi trouva visage de bois ou de pierre. Elle et son mari, qui l'avoit fort approuvée, furent chassés dans les vingt-quatre heures , avec ordre de se défaire de sa charge de capitaine des chevau-légers de la garde, et madame de Montauzier faite dame d'honneur. Ce ne fut qu'à toute peine, qu'il conserva son gouvernement de la Bochelle. Ils soutinrent l'un et l'autre cette disgrâce avec beaucoup de dignité et de modestie, et en re- «•ueillirent une grande réputation. Le roi ne l'a pardonné véritablement à madame de Navailles que fort tard, par tout le crédit de madame de Maintenon, qui, en débarquant des îles de rAmérique toute jeune, avoit été nourrie et en très-petit état chez madame de Neuillan , mère de madame de Navailles , qui lui faisoit mesurer l'avoine à ses chevaux , et qui avoit transmis à sa tille une avarice singulière dont il y a

cent contes plaisants. Jamais pourtant madame de jNavailles n'est retournée à la cour que des moments. Son mari servit jusqu'à la paix de Nimègue. Ce ne fut pas sans peine que Monsieur fit consentir le roi et lui qu'il fût gouverneur de M. son fils, dont il ne prit guère que le nom et le logement ; et ne le fut pas six mois , étant mort subitement, le b septembre 1684, à 65 ans. Il ne laissa que trois filles : la troisième, femme du duc d'Elbeuf , mère de la dernière duchesse de Mantoue ; madame de Rothelin. mère de ceux d'aujourd'hui, et madame de Pompadour, mère de madame de Courcillon, fille unique, qui n'a eu aussi que la ducbesse de Picquigny. — Le maréchal d'Estrades doit tout a son mérite. Il fut domestique du cardinal de Richelieu et très-bien avec le cardinal Mazarin ; bon dans les armées, meilleur encore dans les négociations, où il excella. Mais le lustre qu'il acquit à sa famille finit avec lui. La négligence de son fils, chargé delà nouvelle delà signature de la paix de Nimègue, fut cause de la bataille de Saint-Denis. — Le maréchal fut chevalier de l'ordre de la promotion de 1661 , et maréchal de France en 1673.

Samedi 30 . — Le roi ne sortit point de tout le jour ; il fut longtemps renfermé l'après-dinée avec le père de la Chaise. — Monseigneur alla tirer dans le parc. — M. d'Alon, avocat général du parlement de Guienne, remercia le roi de ce qu'il Favoit choisi pour remplir la place de premier président de Pau, vacante parla mort de M. de la Vie. — Il fut déclaré que l'abbé de Choisi iroit à Siam avec le chevalier de Chaumont., y porteroit des patentes d'ambassadeur^ dont il prendroit la qualité , en cas que le chevalier de Chaumont vînt à mourir, ou qu'il fût jugé à propos par eux et par les évèques françois qui sont à Siam, qu'il y demeurât un homme de la part du roi après le départ du chevalier de Chaumont, qui doit ramener les ambassadeurs que le roi de Siam doit envoyer ici. — Il y eut un démêlé entre M. de la Trémoille et M. le marquis de Gesvres, qui fut terminé sur l'heure.

Dimanche 31 . — Le roi et Monseigneur ne sortirent point. Monseigneur fit son bon jour ; il ne Favoit point fait à Noël. Il n'y eut, le soir, ni comédie ni appartement. — De Nonville , colonel et brigadier de dragons , fut choisi pour aller commander en Canada. Le roi lui donne 24,000

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francs d'appointements, et lui t'ait vendre son régimenl 20,000 écus. — S. M. donna ordre à M. de la Feuillade de commander à vingt compagnies des gardes de se tenir prêtes à marcher le 20 janvier, pour aller en Italie. Cette nouvelle hâtera MM. de Gènes de donner au roi la satisfaction qu'il leur demande. — Madame de Montespan fil présent au roi, le soir après souper, d'un livre relié d'or et plein de tableaux de mignature, qui sont toutes les villes de Hollande que le roi prit en 1672. Ce livre lui coûte quatre mille pistoles, à ce qu'elle nous dit. Racine et Despréaux en ont l'ait tous les discours et y ont joint un éloge historique de S. M. Ce sont lesétrennes que Madame de Montespan donne au roi. On ne sauroit rien voir de plus riche, de mieux travaillé et déplus agréable.

fin de l'année 1684.

Dans le cours de cette année j'ai mis tout ce dont je me suis souvenu, et crois n'avoir rien mis que ce que j'ai vu ou bien su. — Voici quelles étoient les occupations du roi toute cette année-là. — Il se levoit entre huit et neuf d'ordinaire ; dès qu'il étoit habillé , il s'enfermoit avec ses ministres jusqu'à midi et demi ; il sortoit à cette heure-là de son cabinet, faisoit avertir madame la Dauphine qu'il étoit prêt pour entendre la messe, et toute la maison royale alloit à la messe, où l'on avoit une excellente musique. — On sortoit d'ordinaire de la messe entre une et deuxheures, et le roi alloit chez madame de Montespan jusqu'à ce que l'on eût porté sa viande. — S. M. alloit ensuite dîner dans l'antichambre de madame la Dauphine. Les gentilshommes servants le servoient. Monseigneur, madame la Dauphine , Monsieur et Madame, mademoiselle et madame de Guise mangeoient avec le roi et quelquefois les princesses du sang. *

'Jamais les princesses du sang ne mangeoient quand madame la Dauphine ou Madame y étoient. Encore nétoient-ce que les filles du roi.

hors les têtes , et quelquefois à Fontainebleau , et même là les autres princesses du sang, mais très-rarement.

Après-diner, le roi rentrait un moment chez madame la Dauphine, puis se renfermoit chez lui à travailler, ou bien sortoit. — A sept ou huit heures du soir, il alloit chez madame de Maintenon jusqu'à dix heures, qui étoit l'heure de son souper, puis revenoit souper chez madame la Dauphine: en sortant de table, il entroit un moment chez elle, lui donnoit le bon soir, puis passoit chez madame de Montespan , où il demeurait environ jusqu'à minuit, et le petit coucher étoit ordinairement fini à minuit et demi, au plus tard à une heure. — Les jours d'appartement, on entroit dans l'appartement à sept heures. Le roi jouoit au billard jusqu'à neuf. Les joueurs étoientle duc de Vendôme, M. le Grand , le duc de Grammont et M. Chamillard; après le billard, le roi entroit dans son cabinet avec madame de Maintenon, ou alloit chez elle jusqu'à souper. Madame la Dauphine voyoit un moment jouer le roi, puis alloit un quart d'heure à la musique et ensuite commençoit le bal. — Monseigneur jouoit d'ordinaire ou au lansquenet ou à culbas (1); et, les jours où il n'y avoit point appartement , Monseigneur jouoit chez madame la Dauphine, ou alloit à la comédie avec elle. — Les dimanches, il y avoit toujours conseil d'État où étoit le roi, M. le chancelier, M. de Louvois, M. de Croissy, et M. Pelletier, contrôleur général des finances. — Le lundi, conseil d'État. — Le mardi, conseil des finances où étoit le roi , Monseigneur, M. le chancelier, M. le maréchal de Villeroy, M. le contrôleur général, M. Pussort et M. Boucherat. — Mercredi, conseil d'État. — Jeudi, conseil d'État. — Vendredi, conseil de conscience avec M. l'archevêque de Paris d'abord , et ensuite avec le père de la

(l; Sorte de jeu <le cartes dans lequel le joueur est quelquefois obligé de mettre son cm/ bas, c'est-à-dire abattre ses cartes sur table. (Voir V Académie universelle des jeux; Paris 1725. in-12.)

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