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peu plusieurs quiétistes opiniâtres. C'est le roi qui en lit parler l'année passée au pape par le cardinal d'Estrées, et qui, par ses remontrances, obligea S. S. à faire faire le procès à Molinos, leur chef, pour lequel il est certain que le pape avoit une estime particulière. Il avoit même donné un évèché à Petruzzi, qui a écrit à peu près les mêmes choses que Molinos, et qu'on regardoit dans Rome comme le premier de ses disciples, et l'on prétend que le pape auroit eu de la peine à permettre qu'on travaillât à leurs procès, si le roi, étendant son zèle contre les hérétiques au delà des bornes de ses États, n'avoit ordonné au cardinal d'Estrées de lui remontrer la nécessité de s'opposer à une hérésie qui s'insinue si agréablement. Ce fut surces remontrances que la congrégation du saint office travailla, dès l'année passée, au procès de Molinos. Le cardinal d'Estrées, qui en est, exposa avec beaucoup de science et de zèle tout ce qu'il y a de dangereux dans cette doctrine, et fit si bien que la congrégation fit mettre en prison Molinos et quelques-uns de ses sectateurs ; elle condamna ensuite vingt-deux propositions tirées de ses ouvrages.
Dimanche 4, à Versailles: — Le roi s'alla promener en calèche avec Monsieur, et puis ils mirent pied à terre dans les jardins. — Monseigneur alla faire collation à la ménagerie avec madame la princesse de Conty. — Madame la Dauphine garda le lit tout le jour, et fut saignée pour la fluxion sur la joue qui s'est augmentée. — Le roi donna le gouvernement de Luxembourg à Bouftlers, colonel général des dragons et lieutenant général, et S. M. envoie Saint-Rut commander en Guienne , en la place de Boufflers qui revient. — Le roi a donné 1,000 écus de pension au fils de Lambert, qui n'a que six ou sept ans; il n'a laissé que ce garçon-là et deux filles.
Lundi 5, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc; Monseigneur courut le cerf à Saint-Léger. — Madame la Dauphine continua de garder le lit pour sa fluxion. — Le
mariage du petit Biron fut réglé avec mademoiselle de Nogent, à qui Fou donne 200,000 francs et plusieurs années de nourriture; M. de Biron le père touchera l'argent, et n'en emploie que 170,000 francs au payement des dettes de la maison. Il donnera la rente des 200,000 francs, et 5,000 francs par an qu'il donne à son fils du bien qui lui est échu de sa mère; les mariés n'auront en tout que 15,000 livres de rente.
Mardi 6, à Versailles. — Le roi devoit aller à Marly, mais il se trouva un peu incommodé d'une fluxion sur le col et ne sortit point. — Monseigneur s'alla promener avec madame la princesse de Conty, mesdemoiselles de Bellefonds et de la Force ; ils firent collation à la ménagerie. — Madame la Dauphine continua de garder le lit; sa fluxion la tourmente beaucoup. — Le roi a donné 2,000 écus de pension au comte de Sourdis, lieutenant général dans ses armées ; il s'appeloit le chevalier de Sourdis, et avoit une abbaye qu'il quitta, il y a quelques mois, pour épouser mademoiselle d'Avare. — M. d'Aligre-Boislandry , frère du gendre du contrôleur général , a épousé à Paris mademoiselle de Saint-Cler Turgot, à qui l'on a donné en mariage 420,000 livres.
Mercredi! , à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour; il se trouva assez incommodé d'une fluxion sur le col, et a même eu quelques mouvements de fièvre. — Monseigneur courut le loup; madame la Dauphine continua de garder le lit ; elle a eu un peu de fièvre. — Monsieur nous montra des pendants d'oreilles de 40,000 écus qu'il a achetés pour Madame , de l'argent qui lui vient de la succession de M. l'électeur son père , qui avoit 50,000 écus d'argent comptant. Il lui étoit dû 100,000 écus par l'Empereur, et 200,000 écus par ses peuples; il avoit pour 500,000 francs de grains et de vin, et beaucoup de meubles, entre autres quarante tentures de tapisseries; tout cela reviendra à Madame, outre les prétentions qu'elle a sur beaucoup de terres.
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Jeudi 8 , à Versailles. — Le roi alla tirer, et s'échauffa même un peu trop en marchant long-temps à pied. — Monseigneur fit collation avec madame la princesse de Conty à la ménagerie. — Madame la Dauphine continua d'être fort incommodée des oreillons. — M. de la Feuillade revint d'un voyage qu'il a fait à Luxembourg et à Metz. L'évêque, son frère, lui a donné 32,000 francs.
Vendredi 9, à Versailles. — Le roi a eu toute la nuit une assez grosse fièvre qui ne Fa quitté qu'à midi; personne ne Fa vu que le soir, pas même les gentilshommes de la chambre. — Monseigneur a passé presque toute l'aprèsdînée dans la chambre du roi , et puis s'est promené à pied dans les jardins avec madame la princesse de Conty. — Madame la Dauphine commence à se lever dans sa chambre et se porte beaucoup mieux. — L'ambassadeur de Venise a eu nouvelle que les armées de la République avoient pris Modon, qui est une grande ville dans la Morée.
Samedi 10, à Versailles. — Le roi s'est levé comme à l'ordinaire , et a été à la chapelle ; il a diné et soupe gras dans son appartement. — Monseigneur alla se promener sur le canal avec madame la princesse de Conty. — Madame la Dauphine a commencé à voir les dames qui ont des entrées privilégiées. — Le procès de mademoiselle d'Arpajon contre M. d'Ambres fut jugé Faprès-dinée devant le roi. MM. de Chàteauneuf, rapporteur, de Beauvilliers, de Croissy, l'abbé Pelletier et Monsieur opinèrent pour M. d'Ambres; M. de Louvois, M. le Contrôleur général, M. le Chancelier, MM. deRibère, de Bénard, Rezé, Bignon et Villayer furent pour mademoiselle d'Arpajon , et le roi se mit du côté des sept. Monseigneur assiste à ces conseils-là, et n'y donne point sa voix. — L'ambassadeur de Venise vint donner part au roi, à son lever, delà prise de Modon ; il ne reste plus aux Turcs de places dans la Morée que PatrasetNapolidePiomanie, et Napoli deMalvasie.
Dimanche 11, à Versailles. — La fièvre a pris au roi sur
les huit heures et demie du soir, et le frisson a duré jusqu'à dix; on espéroit qu'elle ne lui reviendroit point, car il a été assez tranquille toute la journée. — Monseigneur s'est promené à pied dans les jardins avec madame la princesse de Conty . — M . le Prince vint ici sur le hruit de la maladie du roi.
Lundi 12, à Versailles. — L'accès de fièvre qu'a eu le roi cette nuit a été fort doux , et il a dormi sept heures tranquillement ; il a été saigné ce matin , et nous l'avons vu à son dîner; il a même causé fort gaiement avec M. le pii nce. — Monseigneur a couru le cerf; Madame l'a accompagné à la chasse. — Taste , aide-major des gardes du corps, fut interdit pour avoir arrêté dans la salle des gardes un huissier qui avoit refusé de le laisser entrer chez le roi ; S. M. trouvant fort mauvais qu'on se serve de l'autorité pour venger ses injures particulières. — M. de la Feuillade alla prendre les ambassadeurs de Siam à Rambouillet, où ilss'étoient rendus de Berny le matin, les fit traverser tout Paris, et les conduisit à l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires.
Mardi 13, à Versailles. — Le roi passa toute la journée fort tranquillement, et dîna en public à l'ordinaire. Monseigneur alla courre le loup. — Madame la Dauphine voit toutes les dames, et ne se sent plus de ses oreillons. — On sut que M. le prince Philippe avoit fait un gain qui passe 10,000 pistoles chez M. de Lauzun à M. le président Kobert, qui l'a payé sans vouloir de composition.
Mercredi 14, à Versailles. — Le roi a fait ses dévotions et touché quelques malades entre la chapelle et le grand degré; il a été à vêpres l'après-dinée. — La fièvre a pris au roi entre six et sept heures, le frisson a été fort léger. — Madame la Dauphine a vu tout le monde et a dîné debout. — On a su que le père Maimbourg mourut hier à Paris d'apoplexie ; il avoit été jésuite et a composé beaucoup d'ouvrages, sur les hérésies principalement. — On a eu des nouvelles de Bude qui marquent qu'on a donné
un grand assaut, que les Impériaux et les Bavarois sont maîtres des brèches et que La place capitule (1). — Le petil Biron a épousé cette nuit mademoiselle de Nogent; la noce s'est faite chez la mère de la fille , à Paris.
Jeudi 15, à Versailles, jour de la Notre-Dame. — L'accès de fièvre du roi a été fort médiocre; il a dormi sept heures; on l'a purgé ce matin , et on ne l'a vu qu'à son dîner. — Monseigneur s'est allé promener dans les jardins avec madame la princesse de Conty . — On a su que M. de Bermont «Hoit mort à Paris, et que, par son testament, il a laissé 10,000 écus à M. de Monnotié l'aveugle. M. de Bermont étoit conseiller au parlement, et on croit qu'il étoitde l'ancienne maison des comtes de Toulouse. — Monseigneur a fait ses dévotions. — On mande de Varsovie qu'enfin le roi de Pologne est parti pour entrer en Moldavie à la tête de son armée; elle n'est que de 20,000 Polonois, de 15,000 Lithuaniens et de 8,000 Cosaques. L'armée de Lithuanie s'est fait attendre longtemps, à cause de la maladie de Sapiha, palatin de Wilna, qui en est grand général. Il est arrivé auprès du roi 150 Moldaves, assez bien montés, qui promettent que, dès qu'il sera entré en Moldavie, leur prince et celui de Valachie le viendront joindre avec leurs troupes. Il y a plus de 60,000 chariots à la suite de l'armée; les princes Jacques et Alexandre suivent le roi. Le marquis de Béthune est aussi du voyage, et M. de Courtanvaux fera la campagne volontaire.
Vendredi 16, à Versailles. — Le roi alla tirer l'après-dinée; Monseigneur alla courre le loup. On ne sait encore si le roi prendra du quinquina; si ses accès n'augmentent pas, on croit qu'il n'en prendra point. — Il y eut hier une petite promotion de bénéfices ; l'évèque de Montauban, frère de Villacerf et de Saint-Pouange, a eu l'abbaye de Masgarnier, auprès de Toulouse ; une Béthune d'Orval
(1) Le plus grand objet île l'Europe étoit alors le siège de Rude; on ne par loit d'autre chose partout. ( Mém <hi marq. de SourcJl.es. )
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a eu l'abbaye de Gif, auprès d'ici, par la démission d'une sœur de M. de Chiverny.
Samedi 17, à Versailles. — La fièvre prit au roi sur les six heures ; il eut un frisson ; Monseigneur courut le cerf avec Madame. — On mande de Rome que le prince d'Orange y a des agents secrets; on écrit qu'ils ont déjà gagné quelques-uns des ministres du pape ; il proteste qu'il n'a en vue que le repos de l'Europe , et qu'il n'a aucun éloignement pour la religion catholique, non plus que ses ancêtres, ce qui paroît assez, dit-il, par la douceur avec laquelle les catholiques ont toujours été traités en Hollande sous le gouvernement des princes d'Orange ; il assure que ses ancêtres n'ont renoncé à notre religion que pour s'opposer à la tyrannie des Espagnols et à l'inquisition qu'ils vouloient établir dans des provinces naturellement portées à la liberté. Ainsi, après avoir fait des ligues avec des princes protestants et avoir travaillé sous main à réunir les princes catholiques contre le roi, il espère encore mettre dans ses intérêts celui de tous les princes du monde qui lui doit être le plus contraire.
Dimanche 18, à Versailles. — Après le salut, le roi s'alla promener en calèche avec mesdames de Maintenon , Montchevreuil et la comtesse de Grammont. Monseigneur se promena dans les jardins avec madame la princesse de Conty. — M. le duc de Montauzier fit signer au roi et à toute la maison royale le contrat de mariage de sa petitefille, mademoiselle d'Uzès, avec M. le marquis d'Antin. — Roze, maréchal de camp, va servir en Languedoc sous M. de la Trousse.
Lundi 19, à Versailles. — Le roi alla tirer dans le petit parc; Monseigneur alla courre le loup. — Le roi a donné au marquis d'Harcourt, brigadier, une pension de 4,000 francs. — On écrit de Rome que le doyen des auditeurs de Rote est mort; la Rote est un tribunal qui juge les causes importantes de l'État ecclésiastique et quelques autres qui y viennent par appel des États catholiques de
l'Europe. Ce tribunal est composé de douze juges qu'on nomme auditeurs; il y en a un fraiiçois, deux espagnols, un allemand; les autres huit sont Italiens. Pour juger les causes, ces douze auditeurs se partagent en trois bureaux, dont chacun est composé de quatre auditeurs; quand une cause a été jugée par un de ces bureaux, on la porte devant le second et ensuite devant le troisième , et l'affaire n'est pas jugée définitivement qu'il n'y ait trois sentences conformes et qu'elle n'ait passé et comme roulé par ces trois petits bureaux; c'est ce qui fait que tout le corps de ces juges, entre lesquels on fait ainsi rouler les causes, se nomme en italien la Rota.
Mardi 20, à Versailles. — Le frisson prit au roi à quatre heures; il a été plus fort que les autres accès. Monseigneur courut le loup. — Madame la Dauphine alla se promener en carrosse, et on croit qu'elle accouchera cette semaine. — M. d'Antin épousa mademoiselle d'Uzès à Paris; la noce se fit à l'hôtel de Rambouillet; il n'y avoit personne.
Mercredi 21, à Versailles. — L'accès du roi fut assez violent et dura seize heures; il n'en fut quitte que sur les huit heures du matin ; il se purgea une heure après, et ce soir il a commencé à prendre du quinquina. — Monseigneur se promena en carrosse avec madame la Dauphine, et lui donna collation à la ménagerie.
Jeudi 22, à Versailles. — Le roi continue à prendre du quinquina; il a entendu la messe avant midi dans la tribune. — Monseigneur a couru le loup, et au retour il s'est promené dans les jardins avec madame la princesse de Conty. — Madame , en dinant avec madame la Dauphine, témoigna quelque chagrin de ce que hier madame de Biron, en la saluant, ne lui baisa pas le bas de sa robe. Depuis que madame la Dauphine est en France, Madame ne baise plus les femmes de qualité qui ne sont pas duchesses, voulant en user en cela comme madame la Dauphine*.
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* Ce n'étoit point nouveauté ni imitation de madame la Dauphine de ce que Madame ne baisoit. point les femmes de qualité : elle n'en a jamais baisé , pas une, ni la première Madame , ni les deux femmes de Gaston, ni les soeurs de Louis XIII. On n'en peut fournir d'exemple, ni que pas une femme de qualité se soit dispensée de leur baiser le bas de la robe. Le rang de tous les fils de France est pareil, et on n'y voit en rien aucune différence. La seule qu'avoit le Dauphin et la Dauphine n'est qu'à l'égard des autres fils de France , et ne consiste qu'en ce que le service, la chemise, la serviette, etc., leur est présenté par eux, et c'est tout ; aussi , tentative ou ignorance ou oubli de madame de Biron à l'égard de Madame, cela n'arriva plus.
Vendredi 23, d Versailles. — Le roi alla à la messe à onze heures; il garda le lit tout le jour. C'étoit son jour de fièvre : elle manqua, et même le roi a passé toute la journée sans en avoir le moindre ressentiment. — Monseigneur alla tirer à la plaine Saint-Denis. — On a donné le régiment qu'avoit le comte Ferdinand de Furstemberg et qui portoit son nom au fils de Greder, colonel suisse ; ce régiment-là vaut 8,000 ou 10,000 livres de rente. — Greder étoit major du régiment de son oncle.
Samedi 24, à Versailles. — Le roi alla à onze heures à la messe dans la tribune; il continue à se bien porter. — Monseigneur s'alla promener en calèche avec madame la princesse deConty; ils firent collation à la ménagerie. — Madame d'Antin vint ici de Paris, où elle avoit été mariée; elle trouva en arrivant dans son appartement madame de Montespan , qui l'avoit fait meubler magnifiquement de meubles qu'elle leur a donné , et dans le cabinet on trouva un grand bassin plein de tout ce qui peut servir à une dame, de rubans, d'éventails, d'essences, de gants, et une forte belle parure de diamants et d'émeraudes; ces présents-là valent bien 40,000 francs.
Dimanche 25, à Versailles. — Le roi continue à se bien porter; il va tous les jours à la messe à la tribune, et mange dans sa chambre en public. — Monseigneur alla tirer dans le parc, et puis donna la collation à Madame la princesse de Conty à la ménagerie. — M. de Tingry
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épousa à Sceaux mademoiselle de Chevreuse; il y avoit longtemps que ee mariage-là étqil arrêté. On donne à la fille ^50,000 francs d'argent comptant.
Lundi 26, à Versailles. — La lièvre ne vint point au roi ; ainsi, le second accès étant manqué, S. M. apparemment en est quitte ; il ne voulut point sortir de sa chambre, mais demain il s'ira promener. — Monseigneur courut le cerf avec Madame. — Le pape a accordé au roi un induit pour nommer aux évèchés d'Ypres et de Saint-Omer ; ces deux évèchés avoient été créés, en 1559, par le pape Paul IV, qui, en les créant, avoient donné au roi d'Espagne le pouvoir d'y nommer. Ces deux villes ont été cédées au roi par la paix de Nimègue ; le pape avoit fait difficulté jusqu'ici d'accorder l'induit. Il a refusé ceux que le roi demandoit pour les archevêchés de Cambrai et de Besançon .
Mardi 27, à Versailles. — Le roi, au sortir de son dîner, alla se promener à Trianon. Monseigneur l'y suivit; presque toutes les dames y furent conviées; on demandoit pour les courtisans; on y joua grand jeu ; il y eut une collation magnifique. S. M. se promena beaucoup. — Outre l'induit pour les évèchés d'Ypres et de Saint-Omer, le pape en a accordé au roi un autre pour les bénéfices consistoriaux de la Franche-Comté et des autres pays cédés au roi par la paix de Nimègue.
Mercredi 28, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc; Monseigneur courut le loup. — Madame la Dauphine commença sur les quatre heures du matin d'avoir des douleurs. Clément, qui la doit accoucher, croit que cela ira jusqu'à vendredi au soir. — On commence d'arranger dans la galerie les présents des Siamois, qui auront leur audience dimanche matin. — Le roi a donné au comte Ferdinand de Furstemberg, qui est premier ministre de l'électeur de Cologne, une pension de 10,000 francs.
Jeudi 29, à Versailles. — Le roi s'est promené en ca-
lèche avec madame la duchesse de Bourbon , mesdames de Maintenon et de Montchevreuil. — Monseigneur alla tirer, et puis donna la collation à madame la princesse de Conty, au bout du canal, du côté de Trianon. — Madame la Dauphine n'a pas encore les grandes douleurs, mais elle ne laisse pas de souffrir beaucoup. — Le duc de Villeroy est parti pour Lyon ; il y va pour prendre connoissance de toutes les affaires de la ville, qui sont assez embrouillées. S. M. lui laisse une autorité entière, et il a même des arrêts du conseil par lesquels il a un plein pouvoir de faire rendre les comptes à la ville d'une longue administration, et d'apporter tout l'ordre qu'il jugera convenable. Cela rend son voyage très-agréable, car il marque une pleine confiance que la cour a en lui *.
* L'archevêque de Lyon, oncle des deux maréchaux de Villeroy, eommandoit à Lyon et dans tout ce gouvernement avec une autorité d'autrefois. Les intendants souffroient impatiemment de n'y être rien ou fort peu de chose, et l'archevêque étoit en attention continuelle sur eux pour les contenir et ne leur rien passer : ces dispositions réciproques en avoient fait rappeler beaucoup, à mesure qu'ils se brouillèrent avec l'archevêque. Le roi , las enfin d'en changer sans voir cesser ces démêlés, envoya le duc de Villeroy, gouverneur de la province, à Lyon, avec tout pouvoir, et en même temps le chargea d'une liste entière du conseil pour la montrer à son oncle, afin qu'il y choisît pour intendant qui bon lui sembleroit, et qu'après cela au moins, il vécût en repos. Le duc, depuis maréchal de Villeroy, partit tout bouffi d'une distinction si extraordinaire, et ne douta pas que son oncle ne s'en trouvât comblé ; mais le petit bonhomme lui dit d'abordée qu'il n'étoit qu'un sot ; qu'il n'avoit qu'à rempocher sa liste , et dire au roi qu'il estimoit tant tous ceux de son conseil qu'il n'y pouvoit choisir personne, et que tous lui seroient également bons ; puis ajouta qu'il ne seioit pas la dupe d'en demander aucun pour qu'on lui fermât la bouche sur ce choix dès qu'il s'en voudroit plaindre ; qu'il se plaindroit de tous quand et'comme bon lui sembleroit, et toutes les fois qu'il voudroit ; que c'étoit une porte qu'il ne se fermeroit jamais, et le moyen de les tenir de court ou de les faire ôter, et lui cependant de demeurer le maître. Il tint parole et le demeura si bien , qu'en aucun temps personne n'a été si maître ni si universellement que lui jusqu'à sa mort, et sous un gouvernement où qui que ce soit n'avoit pu conserver l'ombre de l'autorité de sa charge.
Vendredi 30, à Versailles. — Le roi alla tirer, et se sent ;uissi fort qu'ayant qu'il eût eu la fièvre. — Monseigneur esl allé tirer dans le parc, et puis s'est un peu promené dans les jardins; il vouloit courre le cerf aujourd'hui , mais il a eu peur que madame la Dauphine n'accouchât pendant qu'il seroit dehors, et n'a pas voulu s'éloigner; on l'ira avertir dans le parc dès que les grandes douleurs commenceront. — On ne doute point que madame la Dauphine n'accouche demain avant midi. — Le roi a donné à mademoiselle de la Force, cadette de celle qui est fille d'honneur de madame la Dauphine, une pension de 2,000 francs. — Le roi a encore donné à M. le cardinal d'Estrées une gratification de 18,000 francs.
Samedi 31, à Versailles. — Sur les quatre heures du matin, les grandes douleurs vinrent à madame la Dauphine; on envoya éveiller le roi , Monseigneur, Monsieur et Madame, et tous les princes et princesses du'sang qui ont droit d'être aux accouchements des reines. On attendit jusqu'à onze heures et demie pour faire venir le roi, car Clément, l'accoucheur, voyoit bien que rien ne pressoit. S. M. s'étoit rendormie depuis avoir été éveillée , et ne se leva qu'à son ordinaire; madame la Dauphine accoucha un peu avant midi de M. le duc de Berry ; elle se trouva assez malFaprès-dînée. — Le roi alla tirer sur les quatre heures du soir ; Monseigneur partit à une heure avec Madame, et alla courre le cerf, qui se vintfaire prendre dans Versailles. — M. le Grand eut nouvelles queM. l'abbé d'Harcourt, son frère , étoit mort d'apoplexie, et demanda au roi, pour son fils, l'abbé de Lorraine, l'abbaye de Saint-Faron qu'avoit son frère; S. M. la lui accorda sur l'heure; elle vaut 22,000 livres de rente.
Dimanche 1er septembre, à Versailles. — Le roi donna audience aux ambassadeurs de Siam (1), sur un trône
(1) Voy. les Mémoires du marquis de Sourches ; ceu\ de l'abbé de Choisy, édit. Michaud , t. XXX , p. 608 à 615 , et la relation du voyage des arobassa-
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qu'on lui éleva au bout de la galerie qui touche à l'appartement de madame la Dauphine. L'ordre fut fort beau, et S. M. dit qu'il en falloit louer M. d'Aumont, premier .gentilhomme de la chambre en année. Les ambassadeurs parlèrent fort bien ; l'abbé de Lyonne, le missionnaire , leur servit d'interprète ; ils demeurèrent au pied du trône jusqu'au moment qu'ils présentèrent au roi la lettre de leur maître; ils montèrent pour la lui rendre jusqu'à la dernière marche. Personne à l'audience ne fut couvert que le roi , qui ôta son chapeau une fois ou deux seulement. Les Siamois témoignèrent un fort profond respect par toutes leurs mines, et s'en retournèrent jusqu'au bout de la galerie, toujours à reculons, ne voulant pas tourner le dos au roi; ils sont trois ambassadeurs ; ils ont quatre gentilshommes et deux secrétaires, et mangent tous neuf ensemble; le reste de leur suite n'est que de la .valetaille. — Le second ambassadeur avoit été ambassadeur à la Chine, et le roi de Siam l'a envoyé afin qu'il fasse la comparaison de la cour de France avec celle de la Chine, qu'il croit les deux plus belles cours du monde.
Lundi 2, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc; Mon seigneur courut le loup, et donna le soir un grand souper dans son appartement à madame la princesse de Contyet à quelques dames, et ensuite il lit une loterie d'une partie des présents qu'il a eus de Siam. — On devoit aller coucher à Marly; la partie est remise à demain. — Madame la Dauphine se porte à merveille de sa couche. — Les Siamois allèrent à Maintenon voiries travaux qu'on y fait; on leur fit voir toute l'infanterie sous les armes; les officiers les saluèrent de la pique, et l'on prit l'ordre d'eux; enfin on leur rendit toutes sortes d'honneurs. — Le roi de Danemark a fait une entreprise sur Hambourg ,
deurs de Siam en France , qui forme trois volumes de supplément au Mercure galant.
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sans la participation du roi, et son envoyé en vint hier apprendre la nouvelle à S. M. — On chanta hier le Te Deum à Notre-Dame pour la naissance de M. le duc de Berry. M. le chancelier et les évèques se plaignoient de ce que les gardes du corps n'étoient pas sous les armes en leur présence; mais Saintot leur dit que les gardes du corps ne faisoient que battre du pied pour M. le Chancelier, et que, pour MM. du clergé, on neprenoit les armes que quand ils alloient en corps à l'audience du roi *.
* Frapper du pied par les gardes du corps en sentinelle , est devenu à volonté d'une origine ignorée. Ils prenoient les armes dans les salles des gardes, pour tous les ducs, comme ils le font encore pour les princes du sang et pour leurs capitaines. Le nombre des ducs , qui n'étoit que de quatorze ou quinze, étant augmenté du double, et encore de quel double en 1663! peu à peu les armes ne se prirent plus pour eux ; mais le bruit continua comme pour les prendre sans le faire ; puis ce bruit qui se renouveloit trop souvent pour rien, cessa aussi, dont pour mémoire ce frappement de pied resta , dont le duc de Saint- Simon, qui avoit fait im long séjour en son gouvernement de Blaye, fut bien étonné quand il revint, et crut d'abord qu'il ne s'étoit trouvé que des nouveaux gardes dans les salles , quand il y avoit passé, qui ne le connoissoient pas, et ne prenant garde qu'aux armes qu'on ne prenoit plus. Dans la suite, les gardes accoutumés à voir l'ordre aux ducs, frappèrent souvent pour ceux qui le portoient sans être ducs, d'autant qu'il n'y eut , longtemps durant , presque plus de chevaliers de l'ordre qui ne fussent pas ducs, et qui allassent à la cour, et que le chancelier Le Tellier, M. de Louvois, M. de Seignelay qui le portoient comme officiers commandeurs , imposoient plus aux gardes et même aux officiers des gardes qui flatteusement laissoient faire les sentinelles ; et après la promotion nombreuse de 1688, ces frappements de pied demeurèrent presqu a volonté , quoique moins prostitués que devant. Depuis le roi d'aujourd'hui, cela s'est écoulé avec bien d'autres choses, en sorte qu'on frappe souvent pour qui on ne le doit pas, et qu'on ne frappe pas pour qui on le doit , par ignorance des choses ou des gens que le plus souvent les gardes ne connoissent guère.
Mardi 3, à Markj. — Sur les quatre heures du soir, le roi monta en carrosse avec madame la duchesse de Bourbon, mesdames de Montespan, de Maintenon, de Thianges et de Moreuil. — Monseigneur le suivit ayant dans sa ca-
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lèche madame la princesse de Conty , mesdames d'Urfé et de Dangeau, mesdemoiselles de Biron et de la Force. — S. M. coucha àMarly; elle s'y promena fort. Toutes les dames qui étoient venues avec lui ou avec Monseigneur y demeurèrent, hormis les iilles, qui retournèrent coucher à Versailles. Voici la distribution des logements que le roi adonnés dans les douze pavillons de Marly : à la gauche, le premier étoit pour madame de Chevreuse et pour la comtesse de Grammont, qui n'y vint point; le second pour mesdames d'Urfé et de Dangeau; le troisième pour M. du Maine et M. le comte de Toulouse; le quatrième pour M. de Vendôme et pour Livry; le cinquième pour M. de Louvois et M. le Premier; et le sixième pour le maréchal d'Humières et pour Cavoye. De l'autre côté, M. le Duc et M. d'Aumont occupoient le premier; M. de la Rochefoucault et Tilladet le second; M. le Grand et M. de Noailles le troisième; Lasalle et le premier médecin le quatrième; M. de La Feuillade et M. de Villequier le cinquième; M. de Duras et M. de Lorges le sixième. On trouva des robes de chambre et des toilettes pour homme et pour femmes dans tous les pavillons. M. de Luxembourg, capitaine des gardes en quartier, logeoit au-dessus du roi.
Mercredi ï, à Marly — Le roi vouloit aller tirer dans Vézinet, au-dessous de Saint-Germain ; le vilain temps l'en empêcha. S. M. joua l'après-dinée au trente et quarante; le soir il y eut musique , et le roi vit danser les dames ; après souper, Monseigneur joua à colin-maillard et à de petits jeux à courir. — Il y a ici soixante hommes des gardes françoises et quarante des suisses. — On a su que le roi avoit donné à la petite d'Heudicourt, pour se marier, 10,000 écus d'argent comptant et 1,000 écus de pension. — Monseigneur est allé le matin avant la messe et l'après-dinée encore à Versailles , à cheval , pour voir madame la Dauphine. Il a ramené les filles avec lui et elles sont retournées coucher à Versailles.
Jeudi 5, àMarly. — Le roi tint conseil à Marly avec
MM. de Louvois et de Croissy. L'après-dînée, S. M. monta en calèche et lit le tour de son parc. Monseigneur monta à cheval avec madame de Bourbon , madame la princesse de Conty, mesdames d'Urfé et de Dangeau et les filles , qu'il avoit été quérir dès le matin à Versailles. Le soir il y eut musique, et le roi vit danser les dames. Ensuite on soupa à Marly, et le roi fut de retour ici à onze heures; il laissa Monseigneur jouant à colin-maillard avec les dames, qu'il ne ramena ici qu'après minuit.
Vendredi G, à Versailles. — Le roi alla tirer et se promener dans son parc. Monseigneur partit le matin pour Anet (1); il y dîna, et courut ensuite le cerf. Le soir il y vit l'opéra (VAcis et Galalée, que M. de Vendôme a fait faire pour lui. — Lully et tous les danseurs et danseuses, chanteurs et chanteuses, y sont, et y demeureront durant le séjour que Monseigneur y fera; il en coûtera à M. de Vendôme quatre ou cinq mille pistoles. — Je suivis Monseigneur à Anet. — On mande de Londres que le roi d'Angleterre à établi une commission extraordinaire pour les affaires ecclésiastiques ; les mesures qu'il avoit prises, dès le commencement de son règne, pour établir la liberté de conscience, alarmèrent les gens zélés pour la religion anglicane ; le docteur Charpe , curé de Saint-Gilles de Londres, cria contre les dispenses des lois pénales et du test ; les habitants de Londres coururent en foule pour l'écouter ; le roi en fut averti, et pressa l'évêque de Londres de l'interdire. L'évêque n'en voulut rien faire ; le roi lui ôta la place qu'il avoit dans le conseil privé et la charge de doyen de la chapelle royale, et quelque temps après, pour achever de le réduire et pour se rendre maître de tous les ecclésiastiques , il a établi cette commission qui est composée de l'archevêque de Cantorbery, du chancelier de
(1) Voir le Journal de tout ce qui s'est passé à Anet pendant le séjour dé 'monseigneur le Dauphin , dans le Mercure de juillet. lre partie, pag. 9.7fl à *>94.
Sunderland, des évêques de Durham et de Rochester, et du chef de justice du banc du roi ; il leur donne par ses lettres-patentes une entière autorité sur tous les ecclésiastiques du royaume, avec pouvoir de les interdire, de les priver de leurs bénéfices et de les excommunier.
Samedi 7, à Versailles. — Le roi alla se promener à Saint-Cyr; il y mena mesdames de Maintenon, de Montchevreuil et de Grammont. — Monseigneur courut le loup à Anet, et le soir il vit l'opéra, que tout le monde a trouvé fort joli. — Madame la Dauphine envoya un de se écuyers pour savoir des nouvelles de Monseigneur, et le roi donna ordre qu'on y portât une grande quantité des plus beaux fruits de son potager. — On mande de Londres que le roi d'Angleterre a levé son petit camp et a renvoyé dans leurs quartiers les dix mille hommes dont il étoit composé; il y alloit souvent de Windsor, où il a passé l'été , et y menoit les reines.
Dimanche 8, à Versailles. — Le roi, au sortir du salut, alla tirer dans son parc; il écrivit à Monseigneur qu'il avoit résolu de partir pour Maintenon samedi, et qu'il y demeureroit jusqu'au mardi suivant , et qu'il n'auroit qu'à l'y venir joindre; Monseigneur nous montra la lettre qui étoit fort gracieuse et fort bien écrite. — Monseigneur alla tirer l'après-dinée, et le soir il n'y eut point d'opéra, parce qu'il voulut laisser reposer les chanteurs ; il fit venir seulement dans le salon les violons, à qui il fit jouer les airs de ballet qui lui avoient plu davantage. — A son coucher, Monseigneur m'ordonna de porter au roi et à madame la Dauphine les lettres qu'il venoit de leur écrire , et de les leur rendre à leur lever.
Lundi 9, à Versailles. — J'arrivai au lever du roi, qui fut bien aise d'apprendre que Monseigneur se diverti ssoit fort à Anet, et que tous les jeunes gens qui l'y avoient suivi se gouvernoient fort sagement. Je demandai au roi de sa part s'il trouvoit bon qu'ils vinssent à Maintenon. S. M. me répondit qu'il trou voit bon qu'ils y vinssent tous, et qu'il
avoit permis que tout le monde le suivit à ce voyage-là .
— Ce jour-là Monsieur dîna à Sceaux avec toute sa cour; M. de Seignelay le mena après le dîner dans sa nouvelle galerie, qui est un des plus agréables lieux du inonde; j'y allai après le diner du roi, et Monsieur me chargea de dire à Monseigneur qu'il auroit été le voir à Anet sans un érysipèle qui l'obligeroit à faire des remèdes dès le lendemain. — Monseigneur courut le loup et vit l'opéra le soir.
Mardi 10, à Versailles. — M. de Croissy vint au lever du roi lui dire qu'il étoit arrivé un courrier de M. de la Vaugnyon pour porter la nouvelle de la prise de Bude, qu'on a emporté d'assaut; on n'en sait pas encore les particularités. — C'est M. de Commercy qui en a porté la première nouvelle à Vienne; M. de Lorraine l'envoyoit à l'impératrice douairière. M. de Neubourg, grand maitre de l'ordre Teutonique, étoit chargé de le venir dire à l'Empereur, mais il n'a pas pu faire tant de diligence que M. de Commercy. — Le roi se promena le soir dans ses jardins; j'arrivai à Anet dans le temps que Monseigneur revenoit de courre le cerf; il alla à l'opéra sur les sept heures, à son ordinaire, et le trouva toujours trèsjoli.
Mercredi 11, à Versailles. — Le roi reçut un courrier de Rome ; M. le duc d'Estrées lui mande que le pape avoit fait une promotion de vingt-sept cardinaux et un in petto. M. de Strasbourg est du nombre ; il avoit la nomination du roi. — M. le lieutenant civil et M. le premier président de la corn1 des aides vinrent apporter au roi une lettre de M. de Grenoble, leur frère, que le pape a nommé; il écrit au roi pour savoir si S. M. trouvera bon qu'il accepte l'honneur que lui fait S. S. ; le roi ne s'y opposa point*.
— M. de Beauvais, qui avoit la nomination du roi de Pologne, n'a point été nommé. — Monseigneur apprit à Anet la promotion des cardinaux par le courrier qu'on m'envoya. 11 courut le loup et fut à. l'opéra comme à l'ordi-
naire. Voici la liste des cardinaux qu'on vient de faire :
Le prince François-Marie de Médicis;
Le prince Renaud d'Esté, à la nomination d'Angleterre;
L'évêque de Strasbourg, à la nomination de France;
Colonits, évèque de Javarin , à la nomination de l'Empereur ;
Ranuzzi, nonce en France, Bolonois;
Durazzo, nonce en Espagne, Génois;
Palavicin, nonce en Pologne, Génois;
Salazard, évèque de Cordoue, nomination d'Espagne;
Goez, évèque de Gurck, qui avoit refusé la nomination de l'Empereur;
L'archevêque de Saltzbourg;
Le Camus, évèque de Grenoble; *
Le P. d'Aguirre, Espagnol, qui a écrit contre la régale ;
L'archevêque de Brague (1 ) ;
L'évêque de Varmie , parent du roi de Pologne ;
L'abbé de Denhoff , envoyé du roi de Pologne à Rome, où il a la commanderie du Saint-Esprit ;
Barbarigo, archevêque de Corfou, Vénitien, qui a soutenu les droits de son église contre le généralissime Morosini;
Le P. Goloredo, qui est du Frionl;
Monsignor Corsi, qui est auditeur de la chambre, Florentin ;
Monsignor Négroni, trésorier de la chambre, Génois;
Monsignor de Cavalieri , préfet de l'annone, Romain;
Monsignor Astalli, Romain;
Monsignor Slusio, secrétaire des brefs, Liégeois ;
Monsignor des Angelis, Pisan;
Monsignor Mattei, majordome de S. S., Romain : ces sept-là sont du palais ;
Monsignor Petrucci, évèque de Jesi;
Monsignor Ciceri , évèque de Côme , parent du pape : il est de Côme;
(l)Bragtie est une ville dp Portugal située sur la rivière de Cavado.
SEPTEMBRE IG8G. âtës
Fortunato Carafia, frère du grand maître de Malte, Napolitain.
* L'abbé le Camus, frère du lieutenant civil et du premier président de la cour des aides à Paris , avoit été aumônier du roi et dans la meilleure compagnie , galant , plein d'esprit, d'agrément , de sel,s'avoit beaucoup, débauché à l'excès, et impie jusqu'à avoir fait le baptême d'un cochon. L'abbé Bouthillier de Rancé, qui ne fut jamais impie ni vraiment débauché , mais galant , chasseur, et du plus grand monde, étoit fort de ses amis, et se retira quelques années avant d'entreprendre cette merveille de nos jours qu'il a si longuement et si saintement soutenue à la Trappe. L'abbé le Camus en fut touché et prit toute une autre conduite, qui fut récompensée de l'évêchéde Grenoble : il y mena une vie très-épiscopale , et y ajouta une pénitence extérieure qui le canonise avant le temps : ce fut de ne manger en tout temps que des légumes, sans viandes, œufs ni poissons, et de prendre son repas en réfectoire chez lui avec tous ses domestiques , jusqu'aux plus abjects , avec une lecture commune. La visite exacte de son diocèse, les sermons et tout le reste de la vie la plus digne d'un évêque, accompagna ces austérités, sans jamais sortir de son diocèse. Du reste, agréable en compagnie , poli , aimable et toujours un peu difficile à retenir ses bons mots. Parmi tant de piété , il ne laissa pas de profiter de ce que sa réputation lui valut à Rome, où il fomenta la bonne volonté de cette cour par une conduite fort mesurée et par un agent secret qu'il y entretenoit. Tout en lui avoit plu à Innocent XI, sa singularité de vie surtout. Il en reçut la pourpre pour récompense , et la prit sans se commettre à la permission du roi, qui ne lui pardonna jamais. Sa joie, malgré les mauvaises nouvelles de Paris, ne put être tempérée; elle avoit éclaté jusqu'au scandale, et jamais cardinal ne le fut tant que lui ; enfin jusqu'à ses bottes pour aller en mulet par les montagnes étoient rouges , et, quinze ans après, messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berry ayant passé par Grenoble , son ivresse fut encore assez forte pour le faire douter s'il leur donneroit la main chez lui. A la vérité il n'avoit jamais vu de cardinaux qu'à Rome , où le roi ne le laissa aller qu'au second conclave et au troisième, qui fut le dernier de son cardinalat, et il avoit apparemment perdu les idées de son premier âge , ou il en avoit vu à la cour. Il revint tout court après l'exaltation des deux papes, où il assista, et ne put jamais obtenir non-seulement de venir à la cour, mais de mettre le pied hors de son diocèse. On lui voulut persuader d'adoucir sa nourriture : Oh ! mes chers légumes ! répondit-il , par un élan de vérité , je vous ai trop d'obligations ! je ne vous abandonnerai jamais. Il n'avoit point d'autres bénéfices , étoit riche de patrimoine et dépensoit peu : néanmoins il laissa de si immenses richesses qu'elles furent éga- T. t 2.r>
lement l'étonnement et le scandale de tout le monde. Il mourut en septembre 1707.
Jeudi 12, à Versailles. — Le roi, après le salut , alla se promener dans ses jardins; il a envoyé force faisandeaux qu'il a tués à Monseigneur. — Nous avons appris que le roi a donné un brevet de retenue de 20,000 écus à Montanègre , lieutenant de roi de Languedoc. — Monseigneur courut le cerf, et alla à l'opéra; il soupa sur la terrasse, d'où il vit l'illumination et un beau feu d'artifice. — On a su que le comte de Roye a quitté le service du roi de Danemark , ne voulant pas partager le commandement des troupes avec M. de Guldenlew ; dans la capitulation qu'avoit faite le comte de Roye avec S. M. Danoise, il étoit porté qu'il commanderoit seul les troupes en deçà de la mer Baltique *.
* Voici le vrai de ce qui fit quitter le Danemark au comte de Roye. Sa femme et sa fille ayant un jour l'honneur d'être à la table du roi et de la reine de Danemark , trop frappées de la figure de cette princesse qui n' étoit pas belle , elles se parlèrent en riant ; mademoiselle de Roucy dit à sa mère que la reine ressembloit à madame Pannache, et la comtesse de Roye en convint. La reine qui l'entendit, demanda qui étoit madame Pannache ; elles repondirent du mieux qu'elles purent que c'étoit une dame de qualité de la cour de France et s'en crurent quittes par là. La reine qui , sur la condition , s'étoit payée de la réponse, fut curieuse de la figure par la ressemblance qu'on lui avoit dounée, et fit écrire à Mayercron, envoyé de Danemark, à Paris , 'de lui mander un grand détail de madame Pannache , où rien ne fût oublié. — Bien étonné fut Mayercron d'un ordre si extraordinaire, et dont il ne pouvoit deviner le pourquoi ; il récrivit donc que madame Pannache étoit une vieille créature, presque naine , presque décrépite , presque aveugle avec des yeux chassieux . bordés d'un doigt de rouge, dégoûtante, épouvantable; du reste mise en gueuse, qui se requinque et qui tire profit de son ridicule ; qui venoit ramasser des poulets dans son tablier au souper du roi , y faire la folle et la gueuse et essuyer en passant les croquignoles des salles des gardes. Mayercron finissoit par sa surprise que le nom de cette créature fut parvenu jusqu'en Danemark et eût pu donner de la curiosité à la reine. On peut juger de la colère qu'elle conçut contre la comtesse de Roye et contre sa fille. Le < omte de Roye fut incontinent remercié ; ils se retirèrent en Angle-
terre , où , sans emploi , ils finirent leurs jours. Ea comtesse y avoit le comte de Kevershain, son frère, et trois enfants de madame de Malause, sa sœur, et ces derniers n'y firent nulle fortune. Le comte de Guldenlew étoit un bâtard du roi , et ce nom leur est affecté. C'est le seul pays du monde où cela soit.
Vendredi 13, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc. Monseigneur courut le loup et vit l'opéra. — Durant le petit voyage, madame la Dauphine a tous les jours envoyé à Monseigneur, et Monseigneur tous les jours envoyé à madame la Dauphine. — Durant le voyage d'Anet, Monseigneur a fait manger avec lui Laniamet. — Le roi a donné à Lostange la confiscation des biens de son frère, qui est en fuite pour la religion. — Le roi a donné au chevalier de Chaumont, qui revient de l'ambassade de Siam, 9,000 francs de gratification et 1,500 pour son voyage depuis Brest jusqu'ici.
Samedi 14, à Maintenon. — Le roi partit de Versailles après son diner, et arriva à six heures à Maintenon. Monsieur étoit avec lui dans sa calèche. — Monseigneur courut le loup entre Anet et Maintenon, où il arriva d'assez bonne heure pour y dîner; il y joua en attendant l'arrivée du roi ; tous les courtisans ont eu permission d'y suivre S. M. — Le roi a donné à la marquise de Courcelle, tante du duc de Villeroy, une pension de 3,000 livres. — Le roi a donné au chevalier de la Chaise, exempt des gardes du corps et neveu du père confesseur, 2,000 francs de pension.
Dimanche 15, à Maintenon. — Le roi a fait la revue du régiment de dragons de la reine et des vingt-deux bataillons qui y sont campés pour travailler ; il les vit sur une ligne, et puis les fit défiler devant lui. Monseigneur suivit le roi à la revue. — Le roi, voyant marcher le chevalier Colbert, colonel de Navarre, de front avec Pussignan, brigadier, ne le trouva pas bon, et fit dire à l'ordre que les brigadiers marchassent à la tête des colonels, à la même distance que les colonels marchent devant les lieute-
nants-colonels. — Dès que le roi eut la nouvelle de la promotion des cardinaux, il envoya Solezet, un de ses ordinaires, au nonce Ranuzzi, pour lui faire compliment sur son élévation au cardinalat; le nouveau cardinal vint le jour même remercier le roi; il ne voulut point paroitre avec la calotte rouge devant S. M., mais il la remit en allant chez Monseigneur et chez madame la Dauphine.
Lundi 16, à Maintenon. — Le roi, après son diner, alla visiter les travaux qu'il trouva très-bien conduits et fort avancés. — On va envoyer en quartier d'hiver les troupes qui y travaillent. — Le roi alla dans son carrosse jusqu'à Berchère-la-Mangotte, où la rivière arrive déjà, et mena avec lui Monseigneur, Monsieur, M. du Maine, mesdames de Maintenon et de Montchevreuil. — Au retour, le roi monta à cheval, et visita tous les travaux jusqu'à Maintenon. — A ce voyage-là, le roi fit manger avec lui le chevalier de Tilladet, le chevalier Colbert, Charmet et La Châtre, qui n'avoient point encore eu cet honneur-là.
Mardi 17, à Versailles. — Le roi arriva ici avant deux heures, et alla tirer dans son parc avant que de rentrer au château. — Monsieur, qui étoit revenu dans sa calèche, repartit en arrivant pour aller à Paris voir l'opéra à'Âds, qu'on commence à y jouer. — Monseigneur revint de Maintenon à cheval en deux heures, et alla Paprèsdinée rejoindre le roi à la chasse. Madame la princesse de Conty soupa avec le roi en cornette dans l'antichambre de madame la Dauphine, où le roi a accoutumé de manger en public. — On a appris que les Turcs ont abandonné toutes les places qu'ils tenoient en Pologne, à la réserve de Gaminiek ; que l'armée de Pologne a beaucoup souffert dans les déserts de Moldavie, et que les deux hospodars, au lieu de la venir joindre, ont été trouver lesérasquier qui a soixante-dix mille hommes tant Turcs que Tartares ; [que le roi de Pologne s'est emparé de Jassi, capitale do In Moldavie, qu'il y a fait faire un service so-
SEPTEMBRE miHi. ;J8'J
lennel pour le repos de l'âme de Solkieski, son grandpère maternel, grand général et grand chancelier de
Pologne qui, en 1620, fut tué près de Jassi dans une bataille qu'il perdit contre les Turcs.
Mercredi 18, à Versailles. — Le roi alla tirer Paprèsdlnée ; Monseigneur courut le cerf, et Madame vint de Saint-Cloud pour le courre avec lui. — J'ai appris que le roi avoit fait donner, il y a quelques jours, 12,000 francs au comte de Soissons; M.(de la Feuillade avoit remontré au roi le mauvais état de ses affaires.
Jeudi 19, à Versailles. — Le roi se promena dans ses jardins après le salut; Monseigneur alla à l'opéra à Paris ; -il y mena dans son carrosse madame la Duchesse, madame' de Bourbon , mademoiselle de Bourbon et les tilles de madame la Dauphine; madame de Montauban et madame de Polignac le vinrent trouver à l'Opéra, et il les fit entrer dans sa loge.
Vendredi 20, à Versailles. — Le roi se promena longtemps à pied dans ses jardins. Monseigneur courut le loup. — Madame la Dauphine commença à se lever, et Monseigneur soupa dans la ruelle de son lit. — Le roi mangea dans sa chambre parce qu'il mange gras, et il nous a dit à son souper que M. de Tournay lui avoit mandé que du Bordage s'étoit converti de très-bonne foi et après de grands combats , et qu'il étoit présentement bon catholique.
Samedi 21, à Versailles. — Le roi, après son dîner, alla faire la revue de son régiment qui est campé ici près, et ensuite revint se promener à pied dans ses jardins. — Monseigneur alla à Saint-Cloud; c' étoit le jour de la naissance de Monsieur, et Monsieur lui donna une grande collation, une comédie, deux farces et medianoche, du jeu, et de la promenade mêlée à tout cela. Monseigneur y avoit mené madame la princesse de Conty et les filles de madame la Dauphine. Madame la princesse de Conty n'entra point à la comédie.
Dimanche 22, à Marly. — Le roi, en sortant du salut.
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monta en carrosse pour aller coucher à Marly; il avoit avec lui madame de Bourbon, madame de Maintenon, la princesse d'Harcourt, la comtesse de Grammont, la duchesse de Chevreuse et madame de Moreuil. — Monseigneur le suivoit et menoit avec lui madame la princesse de Conty, madame de Seignelay et madame de Dangeau , et quelques-unes des filles , qui revinrent coucher à Versailles. — Le roi et Monseigneur tinrent chacun une table dans la même chambre. — Voici la disposition des douze pavillons : — Au premier, à la gauche, étoient M. du Maine et M. de Toulouse; au second, mesdames de Chevreuse et de Seignelay; au troisième, madame de Dangeau et M. de Montauzier; au quatrième, M. de Noailles et le premier médecin; au cinquième , le maréchal de Créqui et Gavoye; au sixième, M. de Louvois et Tilladet. De l'autre côté, au premier, M. le Duc et M. de Bourbon ; au second , le duc d'Aumont et M. le Premier ; au troisième, M. de la Rochef oucault ; au quatrième MM. de Duras etdeLorges; au cinquième, le marquis de Gesvres; M. de Vivonne y devoit être avec lui et n'y vint point; et au sixième pavillon, Livry et M. de Villequie .
Lundi 23, à Marly. — Le roi tint conseil le matin comme \ l'ordinaire, et Paprès-dinée il alla tirer dans le Vézinet ; Monseigneur, madame de Bourbon, madame la princesse de Conty et toutes les dames qui savent monter à cheval allèrent joindre le roi, et l'accompagnèrent durant la chasse. — L'après-dlnée il y eut grand jeu, et après souper beaucoup de jeux à courre. — Monseigneur est allé ce matin voir madame la Dauphine, qui garde encore le lit, et ira tous les jours durant le séjour de Marly. — Le roi a fait mettre l'abbé de Lanion à la Bastille, n'étant pas content de sa conduite; on Faccusoit d'avoir contrefait une lettre de cachet ; mais cela, je pense, ne se trouvera pas vrai. — Madame de Montespan dit au roi, l'après-dlnée, qu'elle avoit une grâce à lui demander durant le se-
SEPTEMBRK 1686. i)l
jour de Marly, (|ui étoit de lui laisser le soin d'entretenir les gens du second carrosse et de divertir l'antichambre*.
* Madame de Montespaii, accoutumée à régner, et qui avoit infiniment d'esprit, sentoit sa décadence , et ne la pouvoit supporter. Ses humeurs altières àvoient achevé d'écarter le roi, qui s'en plaignoit à madame de Maintenon , à faute d'autres , et qui , après avoir été assez longtemps à ne pouvoir la souffrir et à presser de temps en temps madame de Montespan de la renvoyer, s'y étoit enfin accoutumé peu à peu, jusqu'à la faire succéder à la reine. A son tour, elle la faisoit avec son ancienne maîtresse dont elle craignoit l'esprit, la jalousie et l'ascendant ancien qu'elle avoit sur le roi, qui, entre ces deux déités , se trouvoit mal à son aise. Les aigreurs , les hauteurs , l'habitude usée lui rendoient madame de Montespan incommode , et sa conscience qui l'avoit séparé de ces anciens plaisirs avec elle, et dont madame de Maintenon s" étoit si habilement servie pour se faire épouser, étoit encore un instrument en la main de cette dernière pour achever de chasser celle dont la seule vue lui étoit également un reproche , une terreur et un embarras de tous les instants , etc. Madame de Montespan , qui le sentoit vivement et qui ne s'appuyoit plus que sur ses enfants et sur un reste de foiblesse du roi pour elle , tâchoit de le rappeler par ces sortes de propos qu'elle avoit fort à la main.
Mardi 24, à Marly. — Le roi monta en calèche après dîner et alla voir courre le cerf; Monseigneur et toutes les dames montèrent à cheval ; on avoit mis des toiles dans le parc, afin que le cerf ne pût pas beaucoup s'éloigner de l'enceinte où on l'avoit laissé courre. — Le soir, après souper, il y eut force jeux à courre et à battre, où Monseigneur se divertit fort. — Madame la Dauphine commença à se lever dans sa chambre à Versailles.
Mercredi 25, à Marly. — Le roi alla tirer l'après-dinée, et puis s'alla promener aux réservoirs qu'il a fait faire pour Marly. — Le soir il y eut de petits jeux comme à l'ordinaire. S . M. a résolu de faire fortifier la tète du pont de Huninghen de l'autre côté du Rhin ; il a fait dire aux princes d'Allemagne, par les ministres qu'il a en ces payslà, qu'il étoit prêt de dédommager le marquis de Bade,, sur les terres duquel seront les nouvelles fortifications, et qu'il n'avoit point voulu rien innover durant que l'Empe-
reur étoit engagé en des affaires aussi incertaines qu'étoit le siège de Bude, mais qu'à cette heure tout lui succédoit heureusement, et que, S. M. apprenant qu'on formoit des ligues contre lui dans l'empire, il étoit hien aise de n'avoir rien à craindre, et de mettre ses places hors d'état d'être attaquées par ceux qui lui voudroient faire la guerre ou interrompre le commerce de ses sujets.
Jeudi 26, à Versailles. — Le roi se promena en calèche dans le parc de Marly ; il y soupa et retourna coucher à Versailles. Monseigneur alla se promener à cheval avec les dames ; il y eut une ou deux filles qui demeurèrent derrière par malheur, et cela leur fit des affaires. On joua à de petits jeux jusqu'au souper, et on fut de retour à Versailles avant minuit. Les mêmes dames qui étoient venues à Marly avec le roi et Monseigneur s'en retournèrent avec eux. — Le roi fait payer à M. Bontemps 450,000 francs qu'il avoit avancés pour le roi en plusieurs dépenses depuis dix ou douze ans. — On mande de Rome que la haquenée pour le royaume de Naples a été enfin présentée au pape dans le lieu où il a voulu ; il n'a pas voulu aller dans l'église de Saint-Pierre , comme c'est la coutume. Je vais mettre ici un petit mot sur cette haquenée dont on entend parler si souvent. — Les papes ayant, dans le douzième siècle, favorisé les seigneurs Normands qui entreprirent de chasser les Sarrasins de la Pouille et de la Calahre et du reste du pays qu'on appelle aujourd'hui le royaume de Naples, leur donnèrent le titre de royaume, et en investirent ces princes ; depuis ce temps-là, ce royaume a toujours été regardé comme un fief dépendant du Saint-Siège, et ceux qui l'ont possédé ou qui y ont prétendu ont toujours eu recours au pape pour en obtenir l'investiture. Il a été réglé dans le siècle passé qu'ils payeroient pour tribut tous les ans, le jour de Saint-Pierre, une haquenée blanche qui seroit présentée au pape par un ambassadeur extraordinaire, avec une cédule ou billet de 7,000 ducats d'or; la cérémonie s'en fait tous les ans.
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Vendredi 17, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc; Monseigneur courut le loup. — Le roi a donné à M. de la Kochefoucault 113,000 livres qu'il avoit dépensés pour la garde-robe, par-dessus ce que le roi lui donne pour ses habits, et S. M. lui a dit en môme temps de lui présenter toujours, à la tin de l'année, le mémoire de ce qu'il aura dépensé par dessus le fonds réglé , et qu'il le lui feroit toujours payer. — Milord Haram vient ici envoyé du roi d'Angleterre pour faire ses compliments sur la naissance de M. le duc de Berry. — Le roi donna à M. de la Meilleraye le juste -au -corps que M. de Mazarin, son père, avoit et dont il se démet en faveur de son fils ; il y a quarante personnes du moins qui ont l'honneur d'avoir ces juste-au-corps-là brodés comme ceux du roi *. — Nous avons appris que le roi de Pologne a campé à Galassin, près du Danube, à soixante lieues de Constantinople et à quarante d'Andrinople ; qu'il continue sa marche vers le Budgiack, et que les Turcs évitent le combat dans l'espérance que, faute de vivres et de fourrages, il sera bientôt obligé à s'en retourner en son pays.
* Il faut une fois pour toutes dire ce que c'est que ces juste-au-corps à brevet. Au commencement que le roi fut amoureux de madame de la Vallière, et qu'il ne s'en cacha plus, la cour étoit à Saint-Germain, et Versailles au même état à peu près où Louis XIII l'avoit mis , qui n' étoit rien. Le roi y alloit une fois ou deux la semaine, en très-petite compagnie, passer une partie de la journée avec madame de la Vallière, et imagina un habit bleu doublé de rouge avec la veste rouge, l'un et l'autre brodés d'un dessin particulier : il en donna à une douzaine de ceux à qui il permettoit de le suivre à ces petites promenades particulières de Versailles , et qui avec cet habit et non sans le porter ces jours-là, y alloient sans demander. Dans la suite, ces habits se muliplièrent jusqu'à quarante, où ils sont demeurés fixés , et , quand il en vaque , le roi l'accorde par un brevet expédié par le secrétaire d'État de la maison du roi, d'où ils s'appellent juste-au-corps à brevet. Ils ne donnent ni privance , ni entrée quelconque ; toute la distinction est qu'ils se portent en deuil, et qu'ils se sont portés pendant tous les temps où l'or et l'argent ont été défendus sur les habits. Pendant la dernière
régence , en a eu qui a voulu sans restriction au Dombre où on revient depuis, en n'en donnant plus.
Samedi 28, à Versailles. — Le roi se promena dans ses jardins; Monseigneur courut le cerf avec Madame, qui vint de Saint-Cloud et s'y en retourna après la chasse. — Le roi a fait dire à M. l'électeur de Brandebourg' et à MM. de Brunswick qu'ils avoient bien fait de donner du secours à la ville de Hambourg1 ; mais que, puisque le roi de Danemark avait fait retirer ses troupes , qu'ils dévoient ne le pas inquiéter dans sa retraite, et que, s'ils vouloient l'attaquer, il se déclarerait pour lui, ne pouvant abandonner les intérêts d'un roi son allié.
Dimanche 29, à Versailles. — Le roi, après le salut, alla se promener dans ses jardins. Monseigneur alla faire collation à la ménagerie avec madame la princesse de Conty et les filles de madame la Dauphine. — Le cardinal cleBonzyprit congé du roi pour aller tenir les États de Languedoc. M. deNoailles, qui commande dans cette province, fait tenir les États plus tôt qu'ils ne tenoient autrefois, parce qu'il veut revenir à temps pour servir son quartier, qui commence au mois de janvier. La Trousse, qui commande les troupes en Languedoc depuis huit mois, reviendra ici quand M. de Noailles y arrivera. — Mademoiselle de Blois a la petite vérole, et madame de Montespan s'est enfermée avec elle à Clagny.
Lundi 30, à Versailles. — Le roi alla tirer après son dîner ; Monseigneur courut le loup. — On ne doit partir pour Fontainebleau que de demain en huit jours. — On a fait sortir l'abbé de Lanion de la Bastille , et il a ordre de s'en aller en Bretagne. — On avoit rendu quelques mauvais offices à la duchesse de Portsmouth sur des discours qu'on prétendoit qui avoient été tenus chez elle ; on disoit même qu'il y avoit des lettres de cachet expédiées pour l'éloigner et pour chasser M. le chevalier de Savoie et Laniamet ; mais on a découvert la fausseté de cette ac-
cusation, et la duchesse a eu une grande conversation avec le roi, dont elle est sortie fort contente. M. Courtin l'a fort servie dans cette affaire , représentant à M. de Louvois tous les services qu'elle avoit rendus à la France durant sa faveur en Angleterre, ce qu'il avoit vu pendant son ambassade *.
* M. Courtin , conseiller d'État fort distingué , avoit été ambassadeur en Angleterre du temps de Charles II et de ses amours avec madame de Portsmouth, de qui il avoit tiré des avis et des secours les plus importants pour la France, dont il avoit souvent rendu compte au roi. Il étoit ami particulier de M. de Louvois et fort familier avec lui; étant entré un soir dans son cabinet, à la fin de son travail, que Louvois continuoit sans prendre garde à Courtin, ce dernier vit sur son bureau une lettre de cachet qui exiloit la duchesse de Portsmouth, qui étoit là pour être signée. Courtin se récria, et fit tant qu'il obligea M. de Louvois d'en reparler au roi et de le faire souvenir des services essentiels et en nombre qu'il avoit reçus d'elle : il le fit , et le roi se contenta de charger Courtin de la voir pour lui dire de faire qu'on parlât plus sagement chez elle.
Mardi 1er octobre, à Versailles. — Le roi se trouve tellement bien de l'usage du quinquina, qu'il est plus fort et plus vigoureux qu'il n'étoit avant sa fièvre quarte ; il s'est longtemps promené à pied dans ses jardins et à son orangerie. — Monseigneur a été à l'opéra, à Paris; il a mené dans son carrosse madame la duchesse , mademoiselle de Bourbon, madame de Polignac et quelques-unes des filles de madame la Dauphine. — On assure que, depuis le départ du cardinal de Bonzy, le roi lui a fait donner 25,000 écus.
Mercredi 2, à Versailles. — Tous ces jours passés, le roi a fort vu les ambassadeurs de Siam, et dans son petit appartement, où il leur fit et leur dit mille honnêtetés , et dans ses jardins, où il défendit que personne n'entrât durant qu'ils s'y promèneroient, afin qu'ils vissent tout avec plus de commodité et de liberté ; ils sont charmés des bontés de Sa Majesté. Ils n'étoientpas si contents quand ils arrivèrent à Paris, parce que sur leur route il y avoit des
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lieux où ils n'avoient pas été trop bien traités , surtout à Orléans. — Ils vont en Flandre voir les conquêtes du roi ; mais ils n'iront point en Alsace et sur le Rhin, parce que le voyage seroit trop long et qu'ils pàtiroient trop du froid ; ils en souffrent déjà beaucoup ici, et demandent si l'hiver durera encore longtemps. — Ils ont aujourd'hui leur audience de madame la Dauphine, qui les a reçus dans son lit. — Ils ont aussi eu audience de toutes les princesses du sang, qui les reçurent sur leur lit, et on donna des fauteuils aux trois ambassadeurs ; les autres mandarins demeurèrent debout. Il y a déjà quelques jours qu'ils sont à Clagny, où ils sont traités magnifiquement.
Jeudi 3, à Versailles. — Le roi a trouvé les présents que les Siamois ont fait à madame la Dauphine fort jolis, et il est fort content aussi des présents que lui a faits M. Constance, favori du roi de Siam ; ils sont agréables et magnifiques. M. Constance demande la protection du roi, et il paroit qu'il songe à se retirer en France, en cas que le roi de Siam, son maître, vint à mourir, — Milord Haram, envoyé d'Angleterre, eut son audience du roi pour faire les compliments du roi son maître sur la naissance de Monseigneur le duc de Berry.
Mercredi k, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc. — Monseigneur tira de son côté, et revint chez lui avant huit heures ; madame la Duchesse , madame et mademoiselle de Bourbon, madame la princesse de Conty, avec les dames qu'elles menèrent, le vinrent trouver; on joua à de petits jeux, comme on avoit fait à Marly. Il y eut un grand souper; Monseigneur choisit ce jour-là, parce que le roi et madame la Dauphine mangent gras et qu'il ne pouvoit souper avec eux. — Le roi témoigna de l'inquiétude de la diligence que veut faire Monseigneur demain; car il compte d'aller courre le cerf à Fontainebleau et d'être de retour pour la promenade.
Samedi 5, à Versailles. — Le roi se promena dans ses
jardins; Monseigneur partit à sept heures, alla courre le cerf à Fontainebleau, et fut de retour à six heures du soir, et alla faire collation à la ménagerie avec madame La princesse de Conty. — C'est l'abbé Servien, camérier secret du pape, qui vient en France apporter les barrettes pour les cardinaux de Furstemberg et le Camus et pour le nonce Rannucci. — Le roi a nommé trois brigadiers de cavalerie pour faire la fonction d'inspecteurs durant l'hiver, savoir : Dubourg en Franche-Comté , Barillac en Flandre, et Vatteville sur la frontière de Champagne.
Dimanche 6, à Versailles. — Après le salut, le 'roi alla se promener dans ses jardins; Monseigneur alla tirer l'après-dinée. — J'appris que M. Choppin, le lieutenant criminel qu'on a supprimé en supprimant le nouveau châtelet, étoit mis en prison. On l'accuse d'avoir fait enlever une femme, et d'avoir mis son mari en procès; l'affaire est fâcheuse, car le mari étoit prêt d'être condamné comme ayant fait mourir cette femme qui ne se rétro uvoit plus. — Le roi a donné la lieutenance générale du pays Chartrain à M. de Montmorency, fils aine de madame de Fosseuse; il est l'ainé de tous les Montmorency; c'est le duc d'Orval, son oncle, qui avoit cette charge.
Lundi 7, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son petit parc; Monseigneur se promena avec madame la princesse de Conty. — J'appris que le gouverneur des Pays-Bas espagnols avoit envoyé ici le baron Del val, pour se plaindre de quelques poteaux que M. Fautrier, intendant en Hainaut , a fait planter tout auprès de la contrescarpe de Namur. On lui a répondu qu'on ne savoit ce que c'étoit, et qu'on en écriroit à l'intendant pour savoir les raisons qu'il avoit eues de le faire. — Le roi a choisi Du Pré pour son envoyé extraordinaire à Gênes. — Le roi a augmenté de 6,000 francs la pension qu'a voit la princesse d'Harcourt.
Mardi 8. Voyage de Fontainebleau. — Le roi est parti ce matin pour Fontainebleau; il a clans son carrosse Monsieur, Madame, madame la duchesse de Bourbon, madame la princesse de Gonty et madame de Maintenon. Monseigneur est allé devant à cheval et y court le cerf. — Madame la Dauphine demeure à Versailles, d'où elle ne partira que samedi pour aller joindre le roi. — Il y eut comédie françoise où Monseigneur et Madame allèrent; le roi n'y alla point, et on croit même qu'il n'ira point durant tout le voyage de Fontainebleau; on avoit cru qu'il joueroit, mais on n'y voit point d'apparence. S'il a à jouer ce sera les jours d'appartement; il n'y en aura que quand madame la Dauphine sera arrivée.
Mercredi 9, à Fontainebleau. — Le roi se promena et alla tirer dans ses parquets, où il trouva beaucoup de gibier; Monseigneur courut le loup. Le soir il y eut comédie italienne. — Madame de Maintenon a le logement du maréchal de Villeroy, qu'on avoit donné l'année passée à madame la duchesse de Bourbon ; il est de plainpied à l'appartement du roi , et on l'a rendu très-propre et très-commode par les ajustements qu'on y a faits. — Madame la duchesse de Bourbon a l'appartement qu'avoit madame de Maintenon. — On apprit la mort de l'abbé de Quincé, qui avoit refusé l'évêché de Poitiers, sentant bien que sa santé n'étoitpas assez bonne pour y faire son devoir. 11 laisse deux abbayes peu considérables.
Jeudi 10, à Fontainebleau. — Le roi, après la messe, monta en calèche avec mesdames de Maintenon , de Chevreuse et de Thianges, et alla voir courre le cerf, qui passa souvent devant lui. — Monseigneur, madame la duchesse de Bourbon et madame la princesse de Gonty étoient à cheval ; on ne veut plus que les tilles montent à cheval, parce qu'on n'a pas été content de la dernière cavalcade qui se fit à Marly. — Les Vénitiens ont confisqué les biens du Barbarigo, que le pape a nommé car-
dinal, et ont défendu dans tous leurs États qu'on le reconnut pour tel. — Il y eut le soir comédie française.
— Le roi, au retour de la chasse, donna à diner aux dames. — Madame la Dauphine sortit pour la première fois de sa chambre à Versailles ; elle alla à la messe à la tribune; elle se prépare à partir samedi pour Fontainebleau. — Je me levai aussi pour la première fois, après quinze jours de fièvre double tierce.
Vendredi 11 , à Fontainebleau. — Le roi, après son diner, alla courre des sangliers dans les toiles. Monseigneur suivit le roi avec madame de Bourbon et madame la princesse de Conty à cheval. — Le soir il y eut comédie françoise. — On eut des nouvelles du roi de Pologne, qui n'est plus qu*à deux journées de la mer Noire; il compte d'hiverner en ce pays-là, et a fait dire au pape que, si on le vouloit secourir d'argent seulement, il avancerait toujours, et se trouveroit, l'été qui vient, peu éloigné de Gonstantinople. Il espère se joindre avec les Moscovites et exterminer la race des Tartares précopites; les hospodars de Valachie et de Moldavie lui avoient promis de se joindre à lui; mais ils ne lui ont pas encore tenu parole.
Samedi 12, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer; Monseigneur courut le loup. Le soir il y eut comédie italienne.
— Madame la Dauphine partit de Versailles entre dix et onze heures; elle vint diner à Chilly, où Mademoiselle la vint attendre. Mademoiselle ne vient point à Fontainebleau, parce que l'on dit qu'il y a quelque petite vérole. — Le soir madame la Dauphine arriva à Essonne, où elle coucha; elle marche en chaise et a quarantedeux porteurs ; elle va presque aussi vite qu'en carrosse , et nous arrivâmes de fort bonne heure à Essonne. — On sut que le comte de Konigsinark étoit mort de maladie dans l'armée des Vénitiens; il avoit eu la moitié du régiment de Furstemberg quand on le partagea; il étoit neveu du maréchal de Konigsmark et fils de celui qui
pilla Prague. — On a avis de Madrid que les galions sont arrivés à Cadix, riches de plus de 20,000,000 d'écus. On écrit qu'il y a 8,000,000 en lingots d'or, 1,000,000 en barres d'argent, 1,000,000 en pistoles, et le reste en marchandises. Nos marchands y ont une grosse part.
Dimanche 13, à Fontainebleau. — Le roi et Monseigneur vinrent au-devant de madame la Dauphine jusqu'à deux lieues d'ici. Monseigneur étoit à cheval, et prit un peu les devants avec Madame , madame la duchesse de Bourbon et madame la princesse de Conty. Le roi étoit en calèche avec Monsieur et mesdames de Maintenon et de Thianges ; madame la Dauphine arriva avant six heures ; elle avoit dîné à Pont-Thierry et n' étoit partie qu'à onze heures d'Essonne; elle acheva son voyage dans sa chaise. ■ — L'ambassadeur de Venise vint donner part au roi de la prise de Napoli de Romanie , qui est une conquête considérable dans la Morée ; le généralisme Morosini y a trèsbien fait , et sa république a fait un décret par lequel Lorenzo Morosini, son frère, et les aînés de sa famille seront à perpétuité chevaliers et auront tous les honneurs attachés à cette dignité. Les Vénitiens font aussi un présent considérable au maréchal de Konigsmark, qui les a très-bien servis. — Il y eut comédie françoise, mais madame la Dauphine n'y alla point, et se coucha en arrivant.
Lundi 14, à Fontainebleau. — Le roi alla en calèche voir courre le cerf ; il avoit avec lui mesdames de Maintenon et de Thianges, et la comtesse de Grammont ; Monseigneur, madame de Bourbon , madame la princesse de Conty et mademoiselle de Bourbon étoient achevai; au retour, le roi donna à dîner dans son cabinet aux daines qui avoient été à la chasse , et madame la Dauphine y vint aussi dîner avec le roi. — Le soir il y eut comédie italienne, où madame la Dauphine alla. — On sut que l'abbé Servien, avant que de venir trouver le roi , avoit passé à Grenoble , et que le cardinal le Camus avoit pris la barrette, sans attendre que le roi la lui renvoyât; il avoit
demandé de venir à la cour pour la recevoir des mains du roi, mais S. M. fit réponse que cela n'étoit p.ts nécessaire. — Monseigneur ;t recommencé à coucher dans le même lit que madame la Dauphine.
Mardi 15, à Fontainebleau. — Le roi alla à la chasse aux sangliers dans les toiles. Monseigneur l'y suivit à cheval avec Madame, madame et mademoiselle de Bourbon el madame la princesse de Conty. Le soir il y eut comédie irançoise. — J'appris qu'avant que départir de Versailles, le roi avoit donné la majorité du Ponent au marquis d'O, lieutenant de vaisseau; les majors ont le rang de capitaine ; celui-ci doit épouser la fille de Guilleragues, mort ambassadeur à Constantinople. — M. de Louvois revint d'Ancy-le-Franc, où il avoit passé quelques jours, et M. de Seignelay alla à Seignelay. — Le roi a quitté son quinquina , qui lui a fait tous les biens du monde ; il en prendra quelques jours après s'être purgé. — Monsieur est allé à Paris voir les meubles et les tapisseries qu'on a portés à Madame de la succession de M. l'électeur palatin, son frère.
Mercredi 16, à Fontainebleau. — Le roi alla en calèche voir courre le loup. La chasse ne fut pas si belle que Monseigneur l'auroit souhaité ; au retour, il donna à dîner aux dames qui avoient été à la chasse , et madame la Dauphine y dîna aussi. Au sortir de table, ils allèrent au jeu de paume voir les grands joueurs; Jourdain tout seul gagna les deux plus forts, après avoir joué longtemps, deux contre deux des parties qu'il avoit gagnées aussi. — On apprit que Mercy et Capliers étoient morts en Hongrie ; c'étoient deux hommes de réputation et des plus capables qu'eût l'Empereur. — Le roi a donné une pension de 1,500 livres à mademoiselle de Caumont, parente de madame de Maintenon ; elle épouse le frère aîné de l'abbé de la Rochejacquelein, aumônier de madame la Dauphine.
Jeudi 17, à Fontainebleau. — - Lcroi alla tirer; Monseit. i. 2G
gneur courut le cerf avec Madame ; le soir il y eut appartement pour la première fois; le roi ne joua qu'au billard avec M. de Vendôme, M. le Grand et M. Chamillard. — J'appris qu'un conseiller nommé Machaut avoit été tué près de Paris par un voleur qui a été pris, et qui a dit qu'ils étoient trente de leur compagnie qui voloient depuis longtemps autour de Paris. — Monsieur est revenu de Paris , très-content des tapisseries et des meubles que Madame a hérités de M. l'électeur, son frère.
Vendredi 18, à Fontainebleau. — Le roi alla courre le cerf en calèche; Madame, madame la duchesse de Bourbon , madame la princesse de Gonty, y allèrent à cheval ; au retour, le roi leur donna à dîner dans son appartement ; c'est la première fois que le roi ait mangé maigre depuis sa maladie; madame la Dauphine, qui mange gras, ne dîna point avec lui à cause de cela. — M. de Richelieu vint un jour ici , joua fort gros jeu contre les courtisans ; il leur gagna beaucoup d'argent, et s'en retourna à Paris. — Le soir il veut comédie italienne.
Samedi 19 , à Fontainebleau. — Le roi ne sortit que l'après-dinée et alla tirer ; Monseigneur courut le loup. Le soir il y eut comédie françoise. — On apprit la mort de Bâtiment, lieutenant des gardes du corps de la compagnie de Noailles ; on espère que le roi donnera une petite pension aux enfants, et on ne doute pas que Vignaut, premier enseigne de cette compagnie-là, ne monte à la lieutenance. — Madame la duchesse de Bourbon vient tous les jours après souper chez madame de Maintenon , où le roi \;i de même qu'il alloit chez madame de Montespan.
Dimanche 20 , à Fontainebleau. — Le roi , après son diner, alla .voir jouer les beaux joueurs de paume; il nous conta en dînant l'aventure tragique d'un capucin nommé Belmont, qui avoit été mousquetaire ; c'étoit un des braves hommes du monde, et qui, même depuis être capucin, avoit donné beaucoup de marques de courage ; car il nepartoil point de La tranchée et étoit toujours à la tète
des travailleurs pour confesser les blessés. Le maréchal de Lorges a dit au roi qu'il l'avoit vu durant deux heures • litre deux lignes d'infanterie qui combattaient , ayant un coup de mousquet dans la cuisse et ne se voulant pas retirer, parce qu'il vouloit confesser les blessés. Le pauvre misérable est devenu fou et furieux ; on Fa enfermé dans le fort Saint-André, au-dessus de Salins. Le commandant, nommé la Barte, l'a fait enchaîner; le lendemain matin , il lit entrer un caporal dans sa chambre, le capucin avoit rompu sa chaîne, et en jeta à bas le caporal ; et quand la Barte, qui suivoit le caporal, entra, il se jeta sur lui , le renversa à terre et l'étrangloit , quand le caporal revint de son étourdissement, et comme il ne pouvoit se relever, il cria à la sentinelle de tirer par la fenêtre ; la porte étoit fermée , la sentinelle tira , tua le capucin et cassa le bras à la Barte. — Le soir il y eut comédie françoise.
Lundi 21 , à Fontainebleau. — Le roi alla voir courre le cerf, etdonnaà dîner, au retour, aux dames qui avoient été à lâchasse; madame la Dauphine y dîna aussi. — C'étoit les chiens de M. le chevalier de Lorraine qui couroient, et le roi attendit longtemps au bout de la forêt , où la chasse ne vint point. Monseigneur suivit les chiens et prit le cerf à Nemours. Le soir il y eut comédie françoise. — Le roi a donné le régiment qu' avoit M. de Konigsmark au major des gardes-suisses, qui s'appelle Sorbeck.
Mardi 22, à Fontainebleau. — Le roi dîna en particulier au sortir de la messe et puis alla tirer. Monseigneur courut le cerf avec Madame. — Madame la Dauphine s'habilla en robe; il y avoit sept mois qu'elle n'avoit mis que des robes de chambre; elle est entièrement remise. Le soir il y eut appartement. — Le roi, après avoir joué au billard, vint à la musique pour entendre unopéra du jeune Boisset, qui est surintendant de la musique de la chambre en semestre ; Lully a l'autre semestre. — Le roi donna à la marquise de Béthune une gratification de 12,000 francs — Le roi donna une gratification de 9,000 francs au
marquis de Feuquières, son ambassadeur en Espagne.
Mercredi 23, à Fontainebleau. — Le roi alla en calèche voir courre le cerf et donna à dîner à son retour aux dames qui l'avoient suivi à la chasse. Monseigneur y demeura avec Madame après que le roi fut revenu, et courut un second cerf. — On vit à la cour un petit nain qui n'a que seize pouces de haut; on n'en vit jamais un si petit ; il a trente-six ans et étoit maitre d'école dans son village en Bretagne. — J'appris qu'on redemandoit à M. Fouyot quelque argent qu'il a touché de l'amirauté , principalement du temps de M. de Vermandois; madame la princesse de Conty espère en tirer 200,000 francs. — Vignaut a eu la lieutenance de Bâtiment , et la Motte , le plus ancien exempt de la compagnie, a monté à l'enseigne de Vignaut ; ce la Motte-là est frère de Vatteville , brigadier de cavalerie et mestre de camp du régiment d'Orléans. — Le soir il y eut comédie.
Jeudi 2i, à Fontainebleau. — Le roi mangeaen particulier après la messe et puis alla tirer. Monseigneur prit le plus grand loup qu'il eût pris de sa vie. — M. de Vendôme pria fort le roi de ne point envoyer en prison Castille , officier du régiment des gardes, qui avoit manqué à l'exercice, parce qu'il le faisoit jouer à la paume avec lui. Le roi a voulu que l'officier ait été en prison, et n'a rien accordé à M. de Vendôme, qui s'en faisoit une véritable affaire. — On a nommé M. Pussort et M. d' Argouges pour régler quelques affaires entre le chancelier de Monsieur et le surintendant de ses finances, et ces messieurs les commissaires examineront aussi quelques vieux comptes, du temps que Boisfranc étoit surintendant de Monsieur. — Le soir il y eut comédie.
Vendredi 25 , « Fontainebleau. — Le roi alla courre le cerf en calèche et donna à dîner, au retour, dans son cabinet, aux dames qui l'avoient suivi à la chasse, et même à deux qui n'avoient pas été de la chasse. Monseigneur et Monsieur dînèrent aussi avec le roi. — Le soir il y eut
appartement, e1 le roi, après avoir joué au billard, alla n la musique et entendit le reste de l'opéra qifa l'ait Boisset. — On sut que la petite Loubes, qui a été longtemps tille de Madame, s'étoit résolue à se faire religieuse; elle s'est «'•prouvée dans le couvent où elle se mit en sortant de la chambre des filles; Monsieur payera les 8,000 francs que les religieuses demandent, et ne payera plus les 500 écus de pension qu'il lui donnoit.
Samedi 26, à Fontainebleau. — Le roi a dîné à son petit couvert après la messe, et puis est allé tirer, et s'est plaint même à la chasse de la foule des gens qui le suivent , et les a assurés qu ils ne faisoient point du tout leur cour en le suivant comme cela. — Monseigneur et Madame ont couru le cerf. — Madame la Dauphine est incommodée, depuis quelques jours, d'une fluxion sur la joue qui ne l'empêche point de sortir de sa chambre ; il y a eu comédie françoise. — Madame de Montespan est arrivée; elle étoit demeurée à Clagny auprès de mademoiselle de Blois, qui a eu la petite vérole. — L'abbé Servien, qui porte les barrettes pour les cardinaux françois, est arrivé à Paris ; il a su qu'on avoit trouvé mauvais qu'il ne fût pas venu tout droit à la cour, et qu'il eût passé par Grenoble ; il s'excusa en disant que le cardinal Le Camus lui avoit mandé à Turin de prendre la route qu'il a prise ; il ne paroitra ici que quand M. le nonce viendra recevoir le bonnet des mains du roi. — Après souper, le roi alla chez madame de Montespan, comme il a toujours fait.
Dimanche 27 , à Fontainebleau. — Après la messe, le roi vint droit chez lui ; il mangea à son petit couvert, et puis alla tirer. — Monseigneur alla à la Billebaude quêter un loup dans la forêt; il en trouva un, fit la plus belle chasse du monde et tua le loup. — Le soir, il y eut comédie italienne. — Le mariage du comte de Beuvron avec mademoiselle de Téaubon fut déclaré ; il y a deux ans que le roi et Madame sont dans la confidence, et depuis six mois le roi avoit augmenté la pension de Beuvron de 2,000
écus sans qu'on le sût, si bien qu'il a présentement 12,000 francs de pension, et sa femme en a huit; voilà '20,000 francs de pension qu'ils ont ; ils ont encore, plus de 10,000 livres de rente d'ailleurs. Madame avoit demandé au roi très-instamment cette dernière augmentation de 2,000 écus , et le roi ne les accorda qu'à sa pressante recommandation. — M. de Seignelay et les amis intimes de Beuvron n'ont pas été contents du secret qu'il leur a fait de son mariage* . — Le roi d'Angleterre a donné une place dans son conseil privé au comte de Tyrconnel. Le père Petters, jésuite, est du conseil du <;il»inet.
* Le comte de Beuvron étoit frère du marquis de Beuvron et de la duchesse d'Arpajon, fort dans le grand monde, et capitaine des gardes de Monsieur. 11 fut fort accusé d'avoir eu part avec le marquis d'Effiat i l'empoisonnement de Madame, et le chevalier de Lorraine, qu'elle avoit fait chasser et qui étoit allé voyager à Rome , d'en avoir envoyé le poison : cela fit alors tout l'éclat que pouvoit faire une telle affaire , qui irrita publiquement l' Angleterre, et qui toucha infiniment le roi qùî aimoit fort Madame et qui commençoit à lui donner confiance pour ses affaires ; mais une chose aussi grave , et où Monsieur étoit mêlé , les disgrâces de ces messieurs finirent, et le comte de Beuvron crut avoir eu dans les goulottes de Saint-Cloud, en plein jour, où il se promenoit seul , une vision d'une pompe funèbre de Madame , qui le mit en grand désordre et qui commença à le convertir. Monseigneur, a la mort de la reine, étant à Saint-Cloud avec le roi, et s' étant levé, la nuit , d'auprès de madame la Dauphine , crut voir feu Madame traverser gravement la chambre, seule , le regardant, et vêtue comme elle l'étoit à l'ordinaire. Quoi qu'il en soit, le roi, qui dès lors méditait le mariage de mademoiselle de Blois avec M. de Chartres , et qui en sentait toutes les difficultés , fut bien aise de mortifier (sic) de loin Madame qui avoit eu Téaubon auprès d'elle, que Monsieur avoit ôtée, et à qui Madame écrivoit tous les jours de sa vie, et la voyoit tant qu'elle pouvoit dans des couvents à Paris. Pour en revenir au comte de Beuvron , il faut ajouter une aventure heureuse qui lui arriva : allant à Luxembourg avec la cour, embarqué dans le carrosse de Cavoye, avec d'autres gens de la cour, il s'endormit; il y avoit des années qu'il menoit une vie mourante sans pouvoir trouver de soulagement. Cavoye, a qui il preuoit quelquefois des fantaisies fort bizarres, étoit au-devant, vis-à-vis du comte de Beuvron, et le contemploit dor-
OCTOBRE 16JW. 107
niant la bouche ouverte; tout à coup il tira uu couqiUon( sic) de sa poitrine, cl le crache dans la bouche du comte de Beuvrou, à qui il le darde au fond du gosier, Beuvron, réveillé eu sursaut cl suffoquant , est saisi d'un mal de cœur horrible et fait tant d'efforts pour vomir qu'il rendit un abcès par la portière et recouvra la santé. On peut juger cependant des éclats de rire de la carrossée et de la peine qu'on eut à l'apaiser.
Lundi 28, à Fontainebleau. — Le roi, après son dîner, est allé à lâchasse du sanglier dans les toiles; Monseigneur étoit à cheval avec les dames , et madame la Dauphine étoit en carrosse avec le roi. Toutes les dames se mirent dans les carrosses de madame la Dauphine , c'està-dire celles qui ne montoient pas à cheval. — Le soir, il y eut appartement ; le roi y joua au billard à son ordinaire; on donna la hure du sanglier à Roussis, qui Fa voit tué, et qui en apporta l'oreille au roi au bout de son salue, à la manière de Perse ; le sanglier blessa M. de Villequier au pied assez considérablement, et fit tomber rudement Sainte-Maure, sans le blesser.
Mardi 29 , à Fontainebleau. — Le roi, au sortir de la messe, dina à son petit couvert et puis alla tirer. Monseigneur courut le cerf avec les chiens du grand prieur et le manqua. Le soir il y eut comédie françoise. — ,l 'appris qu'il avoit vaqué un bénéfice considérable dans le comtat d'Avignon, dépendant de l'abbaye de Cluny. Le pape y a nommé, ne reconnoissant point le cardinal de Bouillon pour aimé et ne lui ayant pas donné de bulles ; le cardinal de Bouillon y a nommé de son côté , et, après plusieurs lettres qu'ils se sont entr'écrites, le vice-légal et lui, le cardinal a si bien fait et a tant dit de bonnes raisons qu'il l'a emporté. Le vice-légat a cédé; et le moine qu'avoit nommé le cardinal de Bouillon est en possession.
Mercredi 30 , à Fontainebleau. — Le roi, au sortir de table, alla tirer en volant; il trouva, en cherchant des perdrix, un gros sanglier dans son quartier ; il mit une
balle dans son fusil et le tua. Monseigneur conrutle cerf avec Madame. Le soir il y eut comédie françoise. — On a réglé pour mercredi la cérémonie que le roi doit faire , de donner la barrette au nonce, et S. M. veut bien faire l'honneur à celui-ci de le faire dîner avec lui. Jamais S. M. n'a fait cet honneur-là à aucun cardinal qu'au légat Chigi et au cardinal de Grimaldi , le roi n'ayant alors que quatre ou cinq ans , et S. M. ne l'avoit point voulu faire au cardinal Roberti, qui fut nommé cardinal étant nonce en France. Le feu roi l'avoit fait au cardinal Richi, et ne l'avoit pas fait au cardinal Spade, qui avoit voulu avoir un accoudoir à la messe en recevant la barrette.
Jeudi 31 , à Fontainebleau. — Le roi entendit vêpres dans la chapelle, et, au sortir de là, il s'enferma dans son cabinet avec le P. de la Chaise. Monseigneur et madame la Dauphine accompagnèrent le roi à la chapelle. Madame laDauphinefit ses dévotions le matin. — Il n'y eut ni comédie, ni appartement. — Le roi de Portugal est résolu d'épouser la princesse palatine, sœur de l'Impératrice, et envoie le comte de Villamayor en ambassade la demander à l'électeur, son père.
Vendredi 1er novembre, jour de la Toussaint, à Foulai nehleau. — Le roi fit ses dévotions (1) , Monseigneur les lit aussi ; ils entendirent la grand' messe célébrée par l'archevêque de Sens ; l'après-dinée, ils furent au sermon du P. Bourdaloue et à tout l'office du jour. — On a su que les Impériaux ont attaqué Segedin , où Lavergne , lieutenant général, qui commandoit en attendant l'arrivée du comte Caraffa, a été tué ; le prince Louis de Rade s'est joint au comte de Schersemberg, qui ramène les troupes de Croatie, et ont commencé le siège des Cinq- Églises. — Le roi donna à l'abbé du Rreuil-Foucquet , un de ses aumôniers, l'abbaye de Saint-Jacut, en Rretagne.
(1) Ensuite de quoi il toucha les malades des écrouelles, dans l'allée royale. ( Mém, du marq. de Sourches.)
NOVEMBRE 1680. mi
Samedi 2, à Fontainebleau. — Au sortir de la messe, le roi mangea à son petit couvert, et puis allatirer. Monseigneur cl Madame coururent le cerf. — Le soir il y ml appartement, où on entendit un opéra du petit Marais, qu'on trouva fort agréable; c'est Maurel, de la musique, qui a fait les paroles. — On apprit que le prince Commercy avoit accepté le titre de général-major et le régiment qu'avoit le baron de Mercy. Sa famille avoit toujours assuré le roi qu'il ne prendroit aucun emploi dans l'armée de l'Empereur. M. et madame de Lislebonne vont faire leurs efforts pour obliger leur iils à ne pas suivre ce parti-là et à revenir; mais, s'ils n'en peuvent venir à bout, on croit qu'ils auront ordre eux-mêmes de sortir du royaume.
Dimanche 3, jour de Saint-Hubert , à Fontainebleau. — Le soir il y eut comédie. — Saint-Amand , capitaine de vaisseau du roi et ci-devant ambassadeur vers le roi de Maroc, mourut à Paris. — On apprit que le roi de Pologne remarchoit vers son pays , et n'a voit pu exécuter le dessein qu'il avoit sur Bialogorod, vers la mer Noire. — Monseigneur commença à courre le cerf dès sept heures du matin; il en prit deux avant midi , et ensuite le roi vint à la chasse en calèche, et en vit prendre encore deux. Monseigneur avoit quelque envie de courre le cinquième, pour la rareté du fait.
Lundi h, à Fontainebleau. — Le roi se purgea, et recommença à prendre du quinquina; il en reprendra encore quelques jours. — Monseigneur alla coucher à Valéry , chez M. le duc de Bourbon ; en arrivant il fit des battues, et le soir il joua au volant et à culbas. — M. le Duc lui proposa de ne s'en aller que mercredi; il prit ce parti-là, et on envoya ordre à Fontainebleau pour faire venir les trois ou quatre meilleurs acteurs des comédiens italiens pour jouer mardi au soir. — Il y eut comédie françoise à Fontainebleau. — M. d'Ormesson, ancien maître des requêtes et homme de réputation , mourut à Paris.
Mardi 5, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer. Monseigneur passa tout le jour à Valéry, où il courut le loup, et le soir il y eut la comédie italienne et un grand jeu de volant. — M. le Duc défraye tous les équipages de chiens, de chevaux et tout ce qui a suivi Monseigneur, même les valets. — Le soir il y eut appartement à Fontainebleau. — On a su que les Etats de Languedoc, s1 étant assemblés à Nismes, ont accordé tout d'une voix 700,000 écus au roi pour le don gratuit de la province.
Mercredi 0 , à Fontainebleau. — Le cardinal Ranuzzi , nonce du pape, reçut le bonnet de cardinal des mains du roi ; le prince Camille, qui avoit été nommé pour le conduire, l'alla prendre dans les carrosses du roi, et on lui lit les honneurs qu'on fait aux ambassadeurs des têtes couronnées ou aux nonces de S. S. aux premières audiences. Il entra dans la chapelle à la fin de la messe du roi , étant vêtu de la soutane violette , du rochet et du mantelet ; l'abbé Servien, camérier du pape, qui avoit apporté le bonnet, le présenta au roi dans un bassin de vermeil doré couvert d'un taffetas rouge. S. M., ayant pris le bonnet, le mit sur la tète du cardinal, qui entra ensuite dans la sacristie, où il prit l'habit rouge et accompagna le roi dan s son grand appartement, où S. M. le fit dîner avec elle sur le même côté de la table. Il y avoit quatre ou cinq places de distance entre le roi et le cardinal; il étoit assis sur un siège pliant , et fut servi par Desormes , contrôleur général de la maison du roi, et ce qu'on lui servit fut pareil à ce qu'on servit au roi : après diner, il reconduisit le roi jusqu'à son cabinet, et se retira après bien des remerciments de l'honneur qu'il venoit de recevoir. Ensuite il alla chez madame la Dauphine , chez Monsieur, chez Madame et chez les princes et princesses du sang , conduit chez madame la Dauphine par le prince Camille, par le grand-maître des cérémonies, par l'introducteur des ambassadeurs , et par Saintot , maître des cérémonies , et chez les autres, conduit par l'intro-
d licteur des ambassadeurs. — Le roi ne sortit point de tout le jour, parce qu'il plut toujours. — Monseigneur courut le cerf à Valéry avec les chiens du grand prieur, et puis revint ici. Le soir, il y eut comédie francoise. — Le cardinal ne vit point Monseigneur, parce qu'il étoit à Valéry.
Jeudi 7 , à Fontainebleau. — Le roi alla tirer. Monseigneur et Madame coururent le cerf. — Le soir, il y eut comédie italienne où le roi vint ; c'est la seule comédie que le roi ait vue durant ce voyage-ci. — J'appris que les domestiques de l'ambassadeur de Hollande avoient tué dans Paris un de leurs camarades qui s'étoit fait catholique ; le lieutenant criminel et M. de la Reynie ont écrit au roi pour savoir ce qu'ils avoient à faire' là-dessus : le roi leur a mandé qu'ils fissent les poursuites nécessaires ; ils ont décrété de prise de corps contre les domestiques, et en ont déjà pris deux ou trois qu'ils ont mis en prison, malgré les plaintes de l'ambassadeur. — J'appris que hier, au diner, le roi, la première fois qu'il but, but à la santé du pape, disant au cardinal Ranuzzi : » Monsieur, il est juste que je commence par boire la santé de S. S. » Il s'étoit levé et avoit ôté son chapeau avant que de boire; il se rassit et se couvrit; le cardinal demeura debout et découvert , et, un moment après, il demanda au roi permission de boire à la santé du plus grand roi de la terre , et à la prospérité de la chrétienté , et il butdebout et découvert ; le roi étoit assis et couvert, et mit seulement la main au chapeau au commencement du compliment et après que le cardinal eut bu. — Le cardinal Ranuzzi a eu aujourd'hui audience de Monseigneur, qui l'a reçu debout, sans fauteuil derrière lui.
Vendredi 8 , à Fontainebleau. — Le roi alla à la chasse aux sangliers avec les dames ; Monseigneur l'y suivit avec madame la duchesse de Bourbon , madame la princesse de Conty et les filles. Madame la Dauphinu se trouva un peu enrhumée, et ne fut point de la chasse. Le soir, il y eut
appartement. Madame la princesse de Conty viendra au premier appartement, car voici justement l'année de son grand deuil finie; elle a jugé à propos de n'y pas venir encore aujourd'hui. Le roi donna à la Chesnaye une pension de 1,000 écus; il en avoit déjà une de pareille somme, et ses deux charges lui valent encore 8 ou 10,000 francs. — Avant-hier, quand le cardinal Ranuzzi eut audience de madame la Dauphine, il ne mit son bonnet qu'une seule fois ; d'abord qu'il entra, elle se leva, il la baisa, lui fit son compliment, qu'elle écouta debout ; ensuite elle s'assit sur un fauteuil, et lui fit donner un pliant au milieu du cercle des dames qui étoient assises.
Samedi 9 , à Fontainebleau. — Le roi, au sortir de la messe, dina à son petit couvert et alla tirer ; Monseigneur courut le cerf avec Madame. Le soir, il y eut comédie françoise. Madame la duchesse de Bourbon se trouva mal à la comédie. — J'appris que le roi avoit nommé la Loubère pour aller à Siam porter les' présents qu'il y envoie et achever le traité de commerce ; il n'aura pas le titre d'ambassadeur. Sebret, un des directeurs de la compagnie des Indes-Orientales, y va avec {lui; ils auront tous deux le titre d'envoyés extraordinaires. — Quand M. le cardinal Ranuzzi a eu son audience à Paris de M. de Chartres et de Mademoiselle, ils ont eu des fauteuils et lui ont fait donner une chaise à dos ; l'abbé Servien , qui l'a accompagné à toutes ses audiences , et qui a rendu des brefs du pape et des lettres du cardinal Cibo à tous les princes et à toutes les princesses, n'en a point rendu à M. de Chartres et à Mademoiselle , parce qu'ils n'ont point encore écrit au pape, et que le pape n'écrit jamais le premier. Chez les princes et princesses du sang, il est en camail et en rochet sans mantelet ; il a la main et un fauteuil.
Dimanche 10, à Fontainebleau. — Le roi, après son dîner, alla se promener en calèche autour du canal, et ensuite on le mena voir des sources d'eau qu'on peut faire
venir ici très-aisément et à très-bon marché. Monseigneur suivit le roi à sa promenade. — Le soir il y eut comédie. — On croit que madame la duchesse de Bourbon a La petite vérole, et cela pourroit changer quelque chose au départ de la cour. — Le roi régla un grand jeu de reversi pour les jours d'appartement à Versailles ; il tiendra un jeu; Monseigneur et Monsieur en tiendront chacun un aussi, et S. M. nous a nommés, Langléetmoi,pour tenir les deux autres. Tous les courtisans s'intéresseront, et le jeu est fort gros (1).
Lundi 11 , à Fontainebleau. — Le roi sut à son réveil que la petite vérole paroissoit à madame la duchesse de Bourbon, et il régla en même temps que Monseigneur et Madame partiroient demain pour Versailles. S. M. ne dit point encore quand elle partira, et apparemment elle veut voir s'il n'y a point de danger à la maladie. — M. le Prince partit de Chantilly, et arriva ici après minuit ; quoique malade , il alla dès la nuit même voir madame de Bourbon. — Monseigneur courut le cerf avec Madame ; le soir il y eut appartement. — Monseigneur a donné les entrées chez lui au petit Mailly, et le roi l'a approuvé.
Mardi 12, à Fontainebleau. — Madame la Dauphine prit congé du roi sur les dix heures, et vint dîner au Piessis et coucher à Versailles. — Monseigneur courut le cerf, revint dîner à Fontainebleau , en repartit après trois
(1) Ce fut alors que Sa Majesté résolut, pour donner quelque amusement à sa cour, de faire recommencer les appartements , aussitôt qu'elle serait de retour à Versailles , et même d'y jouer elle-même un très-gros jeu au reversi , pour lequel chaque joueur feroit tin fonds de cinq mille pistoles. Les joueurs dévoient être le roi , Monseigneur, le marquis de Dangeau et Langlé , maréchal des logis, des camps et armées du roi. Mais, comme les avances étoient considérables, les joueurs s'associèrent avec plusieurs personnes de la cour; et le roi même eut la bonté d'en mettre quelques-uns de part avec lui , entre autres, M. le comte d'Auvergne, M. le marquis de Beringben, son premier écuyer, et le maître des requêtes Chamillard , lesquels dévoient tenir le jeu de Sa Majesté quand elle donneroit son temps à de meilleures occupations. (Mém. du marq. de Sourches.)
heures et arriva à cheval à Versailles ; il ne fut que deux heures et demie en chemin. — Le roi est demeuré, et veut que xMonsieur et Madame s'en aillent aussi ; on craint que S. M. ne veuille aller voir madame de Bourbon ; il a couru le cerf aujourd'hui en calèche, à son ordinaire, et le soir il a joué petit jeu au reversi pour se remettre en train. — Mademoiselle de Semeac a demandé qu'on lui permit de s'enfermer avec madame de Bourbon ; on lui a permis , et on a fort loué la résolution qu'elle avoit prise.
Mercredi 13, à Fontainebleau. — Le roi a tiré, et s'est fort promené en calèche ; on ne sait encore quand il partira; le mal de madame de Bourbon s'est trouvé si grand qu'on l'a fait confesser et communier. Madame de Montespan, qui avoit toujours été auprès d'elle, est montée en carrosse pour Paris, la croyant morte (1), mais elle a eu une crise considérable, et le soir on l'a crue hors de danger. Le roi vouloit entrer dans sa chambre, mais M. le Prince, qui ne peut se remuer (2), eut la force de venir au-devant de lui dans la chambre, et parla si fortement et si tendrement au roi pour l'empêcher d'avancer que S. M. se rendit à ses raisons. — Monseigneur se promena fort à Versailles dans les jardins, et le soir il y eut comédie françoise. — On a su que madame de Bourbon étoit hors de danger. — Monseigneur et Madame vinrent de Fontainebleau à Paris.
Jeudi 14, à Fontainebleau. — La petite vérole de ma-
(1) Pour ne pas la voir expirer, dit le marquis de Sourches.
(2) M. le Prince, qui étoit dans l'antichambre, oubliant la foiblesse de ses jambes, se leva brusquement, et, s'étant mis dans la porte, protesta au roi qu'il ne soulfiïroit pas qu'il y entrât, lui disant qu'il n'avoit pas la force de l'en empêcher, mais que s'il y vouloit entrer, il faudrait au moins qu'il lui passai sur le ventre auparavant. — Ordinairement M. le Prince ne pouvoit faire un pas sans être appuyé sur les bras de deux hommes; et cette fois-là il courut pour traverser la chambre, sans que personne lui donnât la main. — Tout le monde sut très-bon gré à M. le Prince d'en avoir usé de cette manière, car il n'y avoit point d'homme à qui la santé du roi ne fût très-précieuse. ( Mém. du marq. dp Snnrcfiex.)
clame de Bourbon est sortie en grande abondance ; il n'y a plus de fièvre, et le roi partira demain pour Versailles. Il s'est fort promené aujourd'hui, et le soir a joué petit jeu au reversi; le grand jeu commencera au premier appartement à Versailles. — Madame de Montespan est repartie de Paris pour retourner à Fontainebleau auprès de madame de Bourbon, qu'elle avoit quittée, la croyant morte. — Monseigneur courut le loup à Versailles, et le soir il y eut comédie italienne. — Le roi de Pologne, voyant que les princes de Valachie et de Moldavie lui a voient manqué de parole en joignant leurs troupes à l'armée des Turcs , que les Moscovites n'avoient fait aucun acte d'hostilités contre les Tartares, sous prétexte que la paix et la ligue n'avoient pas été ratifiées par la diète de Pologne , que les Cosaques Zaporovites , sujets des Moscovites, n'avoient osé se déclarer, que la saison étoit déjà fort avancée, que la sécheresse extraordinaire avoit tari toutes les fontaines, que les Tartares a voient brûlé tous les fourrages, et qu'enfin il lui étoit impossible d'aller à Bialogorod sans passer sur le ventre à une armée deux fois plus forte que la sienne, il a résolu dans son conseil de guerre, de remettre son entreprise à une autre année, et a repris la route de son pays. L'année des Turcs et des Tartares l'a suivi un mois durant , et il y a eu des escarmouches tous les jours.
Vendredi 15. Départ de Fontainebleau. — Le roi partit de Fontainebleau ; il avoit dans son carrosse madame la princesse de Conty , madame de Maintenon et madame de Bury ; il vint dîner au Plessis, et arriva sur les quatre heures à Versailles. — Monseigneur alla au-devant du roi à cheval jusqu'à deux lieues d'ici, et le roi le fît monter dans son carrosse; madame la Dauphine reçut, le roi au pied de l'escalier dans la cour; le roi la conduisit dans son appartement, où il demeura quelque temps , et ensuite il repassa chez lui , où il donna audience à l'archevêque de Paris, qui a été fort malade.
Ensuite S. M. travailla avec M. de Louvois. — Monseigneur et madame la Dauphine allèrent le soir à la comédie. — On mande de Lisbonne que le roi de Portugal a déclaré qu'il avoit résolu d'épouser la princesse Marie-Sophie, fille de l'électeur palatin. Cet électeur a été longtemps duc de Neubourg ; il vint l'année passée à l'électorat par la mort de l'électeur Charles, frère de Madame.
Samedi 16, à Versailles. — Le roi alla se promener et tirer dans son parc; il fut très-content de la quantité de gibier qu'il y trouva et témoigna prendre grand plaisir à la chasse. — Monseigneur courut le loup. Le soir il y eut comédie. — On eut nouvelles que les Impériaux ont pris Finfkirk (Cinq-Églises) et Segedin, qui est sur le Tibisque; ils ont même défait quelques Turcs qui venoient au secours de Segedin. — Le roi a accordé à M. de Saint-Hérem la survivance des charges qu'il a à Fontainebleau pour son second fils, l'aîné qui les avoit s' étant fait d'église.
Dimanche 17, à Versailles. — Le roi alla visiter ses jardins, ses réservoirs et tous les ouvrages qu'on fait ici; il a paru fort tranquille et fort gai à sa promenade. — Monseigneur et madame la Dauphine allèrent à Paris voir l'opéra d'im et Galatée, que madame la Dauphine n'avoit point encore vu. — Montaigu , lieutenant de roi deGuienne et gouverneur du Château-Trompette, mourut hier à Paris ; il avoit quatre-vingts ans et étoit homme de mérite et de vertu. Il a fait un testament où l'on croit qu'il donne beaucoup à ses amis'; il avoit prié en mourant le duc de Gesvres, qui étoit fort de ses amis, de se raccommoder avec son fils, et le raccommodement s'est fait aujourd'hui. — Le roi a envoyé à Moran, intendant de Provence , une commission pour commander dans la province; les premiers présidents d'Aix prétendoient commander en Provence , comme ceux de Gre noble en Dauphine . en l'absence du gouverneur et du
lieutenant de roi, mais S. M. , depuis quelque temps, donne cette commission-là aux intendants de Provence. Lundi 18, à Versailles. — Sur les sept heures du matin , le roi se lit faire la grande opération ( 1 ) pour rendre sa guérison plus sûre , et las de porter un mal qui l'ineommodoit, mais où il n'y avoit pourtant aucun danger; cette résolution-là a surpris tout le monde; elle étoil prise, il y a six semaines, et personne ne le savoit que; M. de Louvois, Madame de Maintenon , le P. de la Chaise , le premier médecin Fagon et Félix ; le roi en avoit dit quelque chose à Fontainebleau à M. de la Rochefoucault. Il a souffert toute l'opération avec une patience admirable; on lui a donné deux coups de bistouri et huit coups de ciseaux sans qu'il lui soit échappé le moindre mot. Félix avoit fait faire un instrument d'une manière nouvelle , qu'il avoit essayé sur différents malades , et cela a épargné encore quelques coups de ciseaux. Dès que l'opération fut faite, le roi l'envoya dire à Monseigneur qui étoit à la chasse , à madame la Dauphine , dès qu'elle fut éveillée, à Monsieur et à Madame qui étoient à Paris, à M. le Prince et à M. le Duc qui étoient à Fontainebleau , auprès de madame de Bourbon, leur défendant de venir. Dès Faprès-dinée , le roi tint le conseil, vit beaucoup de courtisans , et voulut qu'il y eût appartement et que l'on commençât le grand jeu de reversi qu'il avoit ordonné à Fontainebleau : le Premier tint son jeu. Madame de Montespan partit en diligence pour venir trouver le roi , mais ayant appris
(1) Le journal delà santé du roi entre dans de grands détails sur la maladie de LouisXIV. Ce qui est relatif à l'opération a été imprimé dans le t. XXX de la collection Michaud, à la suite des Mémoires de l'abbé de Clioisy ; mais le détail de l'opération se trouve dans un excellent travail de M. Le Roi, imprimé dans fe tome V des Mémoires de la Société des sciences naturelles de Seine-et-Oise, sous le titre de : Récit (le la grande opération faite au nu Louis XIV, en 1686. Les Mémoires de Saint-Simon renferment aussi de grands détails sur ce point. Voir enfin les Mémoires du marquis de Sonrches , t. II, p. 206 et suiv.
à Essonne que le roi s'en portoit très-bien , elle retourna auprès de madame de Bourbon ; Monseigneur, apprenant la nouvelle, quitta la chasse dans l'instant et revint ici à toute bride et en pleurant.
Mardi 19 , à Versailles. — Le roi a vu beaucoup de courtisans à sa messe et quand on lui a porté ses bouillons. Il est fort tranquille; il entretient tout le monde et se remue dans son lit comme s'il n'avoit rien souffert. Il a tenu son conseil à l'ordinaire et a vu les ministres étrangers qui sont venus le complimenter. — Monseigneur a couru le cerf ; le soir il y a eu comédie françoise. — On ouvrit il y a deux jours le testament de Montaigu; il Laisse à M. de Noailles les appointements de cette année qui montent à 40,000 francs du moins ; il donne 10,000 écus d'argent comptant à mademoiselle de Noailles, 40,000 francs à madame de Gamache , fille de madame de Brionne, à qui il avoit l'obligation de sa fortune; il l'ait encore beaucoup d'autres donations à ses amis et à des religieux. Le chancelier et le procureur général ont refusé les legs qu'il leur avoit faits ; ils étoient fort médiocres; on croyoit qu'il leur en feroit de fort grands, car c' étoient ses plus intimes amis. — M. le Duc revint de Fontainebleau.
Mercredi 20 , à Versailles. — Le roi continue à être tranquille et à voir les courtisans ; il fait entrer presque tout le monde et tient ses conseils à l'ordinaire ; il n'a point eu de fièvre, quoique la suppuration ait commencé ; il chante tout le jour dans son lit et est d'une gaieté surprenante ; il s'est levé même et a fait faire sa barbe. — Monseigneur courut le loup. Le soir il y eut comédie italienne. — M. le Duc fit le soir au roi les compliments d*-. M. le prince de Gonty et lui témoigna la douleur qu'il avoit de n'oser les venir faire lui-même ;' le roi repondit qu'il n'étoit point chassé, qu'il pouvoit venir s'il vouloit. M. le Duc l'a mandé ; il sera demain ici , mais il n'y demeurera qu'un jour et retournera à Chantilly ,
ne croyant pas encore être raccommodé avec S. M. — Les Siamois sont revenus de leur voyage de Flandre où on leur a fait de très-grands honneurs ; ils ont été étonnés de la beauté et du nombre de nos places et de nos troupes; ils donnoient l'ordre partout, et au lieu de nommer le nom d'un saint , ils disoient quelque sentence à la mode de leur pays / et même ils les disoient fort spirituellement et presque toujours par rapport au roi et à la ville où ils étoient.
Jeudi 21 , à Versailles. — Le roi n'a point de fièvre et continue à être tranquille et gai ; il entretient tous les courtisans avec plus de bonté que jamais ; il a été long-temps enfermé avec le P. de la Chaise et l'archevêque de Paris. — Monseigneur courut le cerf. Le soir il y eut appartement. — M.. le prince de Conty est arrivé tard ; il verra le roi demain matin ; il n'a point voulu voir les courtisans chez lui. — Madame de Montespan est venue de Fontainebleau et se tient à Clagny, pour savoir plus souvent des nouvelles du roi ; elle n'ose venir ici à cause qu'elle a été auprès de madame de Bourbon qui a la petite vérole.
Vendredi 22 , à Versailles. — Le roi a très-bien passé la nuit ; il a dormi sept ou huit heures ; il a vu tous les courtisans le matin et le soir ; M. le prince de Conty l'a vu, et le roi même, en le voyant , lui a dit : « On croit mon mal plus grand quand on est loin ; mais dès que l'on me voit, l'on juge aisément que je ne souffre guère. » M. le prince de Conty lui a témoigné en peu de paroles trèsrespectueuses la joie qu'il avoit de le trouver en si bon état ; il repartira demain après avoir encore vu le roi à son bouillon. — Monseigneur ne sortit point; il joua chez lui , l'après-dinée , petit jeu au reversi. Le soir il y eut comédie. — Le roi a donné à M. Amelot, l'ambassadeur, une gratification de 9,000 francs.
Samedi 23 , à Versailles. — Le mal du roi va toujours de mieux en mieux; il a eu un peu de goutte au
pied ce soir, et c'est encore une bonne marque, puisque les humeurs se jettent sur d'autres parties du corps. — Monseigneur courut le loup ; Madame l'accompagna à cette chasse-là malgré le vilain temps. — Le soir il y eut comédie françoise. — M. le prince de Conty s'en est retourné à Chantilly et s'est conduit très-sagement pendant le peu de séjour qu'il a fait ici. — J'appris que M. de Cominges Vervins , frère de celui qui étoit premier maître d'hôtel avant le maréchal de Bellefonds , et qui s' étoit retiré de France pour s'être battu , étoit mort à Moskou ; il avoit espéré qu'on le feroit lieutenant général dans l'armée des Moscovites ; on ne lui a voulu donner aucun emploi. Ses malheurs lui ont troublé l'esprit et il s'est tué d'un coup de pistolet.
Dimanche 24, à Versailles^ — Le roi a très-bien dormi; il a grand faim et est bien las de ne vivre que de bouillons ; il commencera demain à manger un peu ; son mal va toujours aussi bien qu'on le peut désirer. — Monseigneur ne sortit point de tout le jour. Le soir, il y eut appartement. — J'appris que le roi faisoit faire un fort de quatre bastions dans une île à six lieues audessous de Strasbourg; l'île est des terres d'Alsace.
Lundi 25, à Versailles. — Le roi a commencé à manger et a changé de lit aujourd'hui; il continue à voir tout le monde et tient ses conseils comme à l'ordinaire. — Monseigneur et Madame ont couru le cerf; le soir il y eut comédie italienne. — J'appris que le roi avoit donné ces jours passés l'abbaye de Saint-Jacut à l'abbé Foucquet , un de ses aumôniers ; l'abbaye de Nanteuil , près Poitiers, à l'abbé Gineste; l'abbaye de la Bussière, près Autun, à l'abbé Brizay, grand-vicaire de Chartres; l'abbaye de Saint-Vincent de Besançon à l'abbé Bizot; et l'abbaye d'Aubepierre, près Limoges, à l'abbé le Vasseur.
Mardi 26, à Versailles. — Le roi se porte toujours de mieux en mieux ; il n un peu de goutte qui l'ineom-
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mode plus que sa plaie. — Monseigneur el madame la Dauphine partiront d'ici après-dîner H allèrent ;ï Saint-Cloud; on y avoit fait venir les ambassa< leurs <!<• Siam. Monsieur donna une très-grande fête qui commença par un fort beau bal où les dames étoient extrêmement parées; après le bal, on alla à la comédie. Monseigneur commença le bal ; il y avoit longtemps qu'il n'avoit dansé, et il dansa mieux qu'à son ordinaire; madame la Dauphine et lui avoient les plus belles pierreries du roi. Monsieur et Madame étoient fort chargés de diamants ; après la comédie , on soupa dans l'ancien salon , où il y avoit quatre tables tenues par Monseigneur, par madame la Dauphine, par Monsieur et par Madame ; ils étoient soixante et un à table ; toute la fête fut fort magnifique et fort agréable ; tout le château de Saint-Cloud étoit illuminé.
Mercredi 27, à Versailles. — Le roi a un peu souffert aujourd'hui; cependant il a tenu ses conseils et a vu tous les courtisans comme à l'ordinaire. — Monseigneur courut le loup. Le soir il y eut appartement. — J'appris que l'abbé de Coligny se faisoit homme d'épée, et qu'il avoit prié le P. de la Chaise de le dire au roi ; il lui remet deux abbayes qui valent bien près de 20,000 livres de rente. On croit que cela pourra bien rompre le mariage de M. de Nesle qui devoit épouser mademoiselle de Coligny qu'on avoit regardée jusqu'ici comme héritière de la maison.
Jeudi 28, à Versailles. — Le roi a passé quelques heures de la nuit sans dormir; il souffroit assez de douleurs et sa goutte au pied lui fait beaucoup de mal ; mais le soir il s'est senti fort soulagé, et les chirurgiens assurent que la plaie va aussi bien qu'on le peut souhaiter. — Monseigneur courut le cerf; le soir il y eut comédie. — Le commandeur de Grémon ville mourut à Paris ; deux de ses frères étoient morts ces moisci ; il laisse une commanderie en Flandre qui re-
viendra au chevalier Colbert, parce que le grand maitre est en donaison, et qu'il lui a promis la première vacante, à la recommandation du roi; celle-ci vaut du moins 20,000 livres de rente; il laisse aussi une abbaye qui en vaut bien encore autant *.
* Ce commandeur de Grémonville avoit été fort dans la confiance de la reine-mère , et avoit figuré dans des aventures de cour. Longtemps depuis, il fut envoyé à Vienne et avoit acquis de la réputation en diverses négociations. Il avoit des amis et conservé ime sorte de considération auprès du roi.
Vendredi 29 , à Versailles. — Le roi n'a plus de douleurs et sera bientôt en état de se lever; sa guérison s'avance fort. — Les nouvelles de Fontainebleau sont fort bonnes pour madame la duchesse de Bourbon, qui est entièrement guérie , et qui se prépare à revenir ici ; mais M. le Prince est assez malade et l'on craint fort la suite de son mal. — Monseigneur et madame la Dauphine allèrent à Paris à l'opéra de Galatée. — Le roi a donné à Bregis, lieutenant-colonel du régiment de Crussol, le gouvernement du fort qu'on bâtit dans une ile sur le Bhin, six lieues au-dessous de Strasnourg; on commence déjà à y travailler; on l'appellera 1 fort Louis.
Samedi 30, à Versailles. — On n'a, Dieu merci, plus aucune inquiétude sur le mal du roi; il ne souffre plus et sa plaie se referme tout comme on le peut souhaiter. — Monseigneur ne sortit point; la neige l'en empêcha; si le temps continue, il ira demain en traîneau. M. le Duc est allé à Fontainebleau; M. le Prince a impatience de le voir; il se porte toujours assez mal. — Mesdemoiselles de Doré et de Paumy qui sétoient enfermées avec madame la duchesse de Bourbon ont la petite vérole. — Le soir il y eut appartement. — Monseigneur s'est fait couper les cheveux; il en avoit une très-grande quantité et les plus beaux
monde ; mais ils l'incommodoient à la chasse; il a pris la perruque qui ne lui sied pas mal (1).
Dimanche 1er Décembre, à Versailles. — Le mal du roi va toujours de mieux en mieux. Monseigneur et madame la Dauphine allèrent au sermon du P. Bourdaloue, et de là, Monseigneur monta en traîneau et alla faire le tour du canal. Le soir il y eut comédie françoise. — Les nouvelles qui sont venues de la santé de M. le Prince ne sont pas bonnes. — On a su de Savoie que M. le marquis de Pianezza est hors de prison , et qu'il est à Aoste, où il a la liberté de se promener; mais il ne reçoit point encore de lettres, ni de Turin ni des pays étrangers, qui ne soient ouvertes; on croit qu'il sera bientôt remis dans ses charges.
Lundi 2 , à Versailles. — Le roi a très-bien passé la nuit ; Monseigneur a couru le loup ; le soir il y eut comédie. — J'appris la mort de M. de Canisy, frère du lieutenant de roi de Cotantin, sous la lieutenance générale de Matignon; ilétoit oncle de madame de Saint-Géran. — M. le Prince se porte considérablement mieux et on le croit hors de danger. — Nieucourt a eu la charge de guidon des gendarmes de la reine.
Mardi 3, à Versailles. — Le roi a un peu souffert juijourd'hui; les chairs reviennent trop vite par en haut et c'est ce qu'on veut empêcher. — Monseigneur ne sortit point de tout le jour et joua l'après-dlnée à la paume; il y a un jeu de paume ici que des particuliers ont fait bâtir à leurs dépens et qui n'est achevé que depuis trois jours. — Le soir il y eut appartement.
(1) Monseigneur conservoit depuis longtemps les plus beaux cheveux du monde , qui étoient l'admiration des François et des étrangers ; mais soit qu'ils l'incommodassent, ou par quelque autre raison qui ne fût pas connue, il se les lit couper alors et prit une perruque, malgré les remontrances de tout le monde. — Tout le monde fut au désespoir de ce qu'il se fit couper les cheveux, et parce qu'il n'y en avoit pas au inonde de plus beaux, et parce que la perruque qu'il prit ne lui séoit pas la moitié aussi bien. (Mém. du marq. deSourches.)
— J'appris que le comte de Melgar avoit été arrêté en Espagne; ii revient du Milanois, dont il étoit gouverneur ; il a refusé l'ambassade de Rome , et on l'a donnée au marquis de Cogalludo , fils duc de Médina- Cceli. — M. le Duc est revenu de Fontainebleau, où il a laissé M. son père considérablement mieux; il assure même qu'il n'a pas été si dangereusement malade qu'on le croyoit ici.
Mercredi h, à Versailles. — Le mal du roi va toujours très-bien, mais il souffre un peu depuis hier; il commença hier à son dîner à manger de la viande. — Monseigneur courut le cerf avec Madame. Le soir il y eut comédie. — On apprit la mort du chevalier de Jarnac, frère de mademoiselle de Jarnac, fille d'honneur de madame la Dauphine. — Ymecourt a été fait inspecteur général de la cavalerie en Hainaut.
Jeudi 5, à Versailles. — Le roi souffre encore un peu, mais le fond du mal va toujours très-bien. Monseigneur courut le loup; le soir il y eut comédie. — Quand le roi a soupe et qu'il a donné le bonsoir à ses courtisans, il cause encore quelque temps avec ses enfants, et madame de Tliianges est de la conversation et entre par derrière, comme quand madame de Montespan est ici. — Le roi envoie des troupes àSiam pour mettre dans les places que le roi de Siam lui donne, qui sont Bankok et Merguy ; ces troupes seront commandées par Desfarges, lieutenant de roi deBrisach. Le roi le fait maréchal de camp, lui donne 6,000 francs pour son équipage, et 15.000 francs d'appointements par an. Il aura sous lui Bruan, major de Feuquières, à qui le roi donne 6,000 francs d'appointements, et Yerdesalle qui en aura 4,000.
Vendredi 6, à Versailles. — Le roi s'est fait donner ce matin quelques coups de ciseau pour rendre la cicatrice plus égale ; il s'en porte très-bien et a été fort gaillard tout le jour devant et après l'opération. — Monseigneur a couru le cerf; il y a eu appartement. — On
parle de digues rompues en Hollande qui ont inondé toute l;i ville et tout le pays de Groningue. — Le roi a donné à . Feydeau de Brou, maître des requêtes, l'intendance de Rouen à la place de la Briffe qui a demandé à en revenir. — Le roi d'Angleterre a cassé le parlement d'Ecosse parce qu'il n'a pas voulu accorder aux catholiques la liberté de conscience ; ils vouloient bien permettre que les catholiques fissent leurs assemblées en secret, pourvu que cette liberté ne durât que pendant la vie du roi ; on n'a pas laissé d'ouvrir une chapelle publique pour les catholiques dans le château d'Edimbourg.
Samedi 7, à Versailles. — On craint qu'il ne faille encore faire quelque incision au roi pour rendre sa guérison plus sûre. — Monseigneur courut le loup; le soir il eut y comédie. — Quand on panse le roi, il n'y entre que les premiers valets de chambre. M. d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre en année, les autres n'y entrent point, pas même son fils qui a la survivance ; M. de la Rochefoucault entre, M. de Louvois a toujours entré dès le commencement, et M. de Seignelay y entre depuis quelque jours. — Le roi a ordonné à M. Trobat, président du conseil de Roussillon, de se rendre à Céret pour régler avec les commissaires d'Espagne les contributions dues de la dernière guerre.
Dimanche 8, à Versailles. — On a encore donné quelques coups de ciseau au roi ce matin. Madame la Dauphine a fait ses dévotions, — Monseigneur alla tirer dans le parc après son diner. Le soir il y eut comédie françoise. — Les nouvelles de Fontainebleau marquent que la santé de M. le Prince ne se rétablit point; il espère pourtant partir mercredi pour venir en trois jours à Paris; mais on craint bien qu'il ne soit pas en état de faire ce voyage-là. — On mande de Constantinople que le Grand-Seigneur a fait noyer tous les chiens de chasse, au sortir d'un sermon où un prédicateur lui avoit re-
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proche en face qu'au lieu d'aller défendre Bude, il s'amusoit à aller tous les jours à la chasse ; il a aussi déposé le mufti qui avoit signé le fetfa ou ordonnance pour déclarer la guerre à l'Empereur.
Lundi 9, à Versailles. — On fit de grandes incisions au roi le matin ; il souffrit plus que le jour qu'on lui fit l'opération. Les chirurgiens assurent fort qu'il n'y a plus rien à couper, et que sa guérison est assurée. Le mal que S. M. a souffert ne l'a point empêché de tenir son conseil et de voir les courtisans à l'ordinaire. — Monseigneur et madame la Dauphine allèrent au sermon du père Bourdaloue et à vêpres. — Le soir il y eut appartement. — M. le Prince continue à se trouver mal, et il est bien à craindre qu'il n'ait à Fontainebleau la même destinée que M. le prince de Conty y eut l'année passée.
Mardi 10, à Versailles. — Le roi s'est fort bien porté aujourd'hui; il ne souffre guère et est fort tranquille; mais la nouvelle qu'il a reçue ce soir de l'extrémité où est M. le Prince l'a fort affligé ; il a entretenu longtemps M. le Duc qui part en diligence pour se rendre auprès de M. son père. M. le prince de Conty est parti de Chantilly pour se rendre aussi à Fontainebleau, où M. le Prince n'avoit point voulu lui permettre de venir à cause du mauvais air. — Monseigneur et Madame coururent le cerf. — Le soir il y eut comédie. — On croit que le roi fera revenir M. le prince de Conty à la cour et lui pardonnera, et que S. M. voudra donner cette consolation-là à M. le Prince mourant; il n'avoit rien plus à cœur que de voir rentrer son neveu dans les bonnes u races du roi.
Mercredi 11, à Versailles. — Le roi a beaucoup souffert aujourd'hui, et nous dit que ce qui a encore augmenté son mal a été la nouvelle qu'il a apprise de la mort de M. le Prince, et le regrette fort vivement. M. le Prince, en mourant, lui a écrit une lettre la plus tou-
chante qu'on puisse lire; il la finit en remerciant S. M. de ce qu'elle a bien voulu pardonner à M. le prince de Conty, et remercie Dieu de ce qu'il lui a donné le loisir d'apprendre cette lionne nouvelle, et mande au roi que présentement il meurt content. M. le Duc, en partanl d'ici hier, avoit témoigné au roi que rien ne pouvoit donner de consolation à M. son père que de savoir avant de mourir que M. le prince de Conty fût rentré dans ses bonnes grâces, et le roi lui dit qu'il pouvoit assurer M, le Prince qu'il pardonnoit de bon cœur au prince de Conty.
— On ne sauroit assez louer tout ce qu'a dit et fait M. le Prince jusqu'au dernier moment, et sa mort est, s'il se peut, plus belle que sa vie. — Le soir il y eut comédie.
— II y a *déjà quelque temps que le prince Philippe de Brandebourg est à la Haye; il est l'ainé des quatre fils que l'électeur a eus de sa seconde femme. Le prince d'Orange fait espérer à l'électrice qu'il lui fera donner par les États la survivance des charges de stathouder, de général et d'amiral; maison ne croit pas qu'il ose seulement en faire la proposition, de peur d'offenser le prince électoral, qui prétend que son frère, le prince Louis, doit être préféré, parce qu'ils sont deux fils de la tante du prince d'Orange, qui étoit la première femme de l'élecieur, leur père.
Jeudi 12, à Versailles. — Le roi souffre encore beaucoup et a ce matin renvoyé son conseil; mais il l'a tenu le ^ oir et vu les courtisans à son souper. — M. le Duc et M. le prince de Conty sont revenus à Paris; le roi y envoie M. de Villequier, premier gentilhomme de la chambre en année, et madame la Dauphinem'y envoie pour faire leurs compliments; on ne sauroit assez dire à quel point tous les courtisans et le peuple même regrettent M. le Prince.
— Monseigneur joua à la paume le matin et après son dîner. Le soir il y eut appartement. — M. de Guénegaud, ancien trésorier de l'épargne, mourut à Paris ; il avoit nettoyé tous les comptes qu'il avoit à rendre avant que
de mourir. — On portera le deuil'de M. le Prince quinze jours; on ne le porte d'ordinaire que dix des princes du sang.
Vendredi 13, à Versailles. — Le roi se porte considérablement mieux, et l'on ne doute plus de sa prompte guérison. — Nous avons vu à Paris toute la famille de M. le Prince , et l'on ne saurait voir de gens plus profondément affligés; M. le Duc est venu ce soir parler au roi; il n'a vu que lui et est retourné coucher à Paris ; il n'y a point voulu recevoir de visites; il n'a fait entrer que ceux qui venoient de la part de la maison royale. — Monseigneur joua à la paume le matin et au reversi l'après-dînée. Le soir il y eut comédie. — On croit que M. le marquis de Créqui ira voyager et que la cour a conseillé à son père de lui faire prendre ce parti-là. — On dit aussi que madame de Polignac ne paraîtra pas sitôt à
la cour. Monseigneur lui a fait dire par qu'il ne
vouloit plus avoir aucun commerce avec elle. *
* Monseigneur étoit amoureux de madame de Polignac et cela avoit hâté son mariage. Elle étoit mademoiselle de Rambures , fille de madame la Dauphine , robine plaisante , bien de l'esprit, et point du tout bonne. Cela dura toujours avec Monseigneur, jusqu'à ce qu'il découvrit que le marquis de Créqui, qui étoit dans cette intrigue , étoit pour le moins aussi bien traité que lui ; c'est ce qui fit l'éclat ; ils furent chassés et madame de Polignac n'est pas revenue à la cour depuis , seulement à la fin de sa vie , des moments , se montrer une fois ou deux l'année. Elle n'en fut pas moins galante , sans que son mari le trouvât mauvais. Elle joua tant, qu'elle se ruina et s'en alla en Auvergne où elle mourut assez étrangement , ce dit-on , et fort lasse de vivre. Le Rordage , fort du grand monde et du grand jeu , bien qu'accusé de ne pouvoir devenir père , étoit , depuis plusieurs années , le grand tenant de la maison; il la fut voir en Auvergne et se trouva à sa mort. Sa douleur fut telle que, revenu à Paris, il prit une tapée d'opium en cachette, qui l'auroit mis en l'autre monde, si ses valets, surpris de son long sommeil et bien plus de ne le pouvoir réveiller, ne fussent courus au secours et le sauvèrent. Madame^de Coligny , la grande amie commune, eut grande peine après à lui remettre la cervelle , et il fut du temps sans se remettre dans le monde. Polignac n'en eut point d'enfant. Un second mariage avec une fille de madame de Mailly, dame d'atours
de madame la Dauphine dernière, puis de la reine, et fort belle, lui en
procura plusieurs, dont on croit fort peu être à lui, et fut aussi lion mari avec celle-là qu'avec l'autre. Son frère, devenu cardinal, ne le portoit pas si patiemment.
Samedi 14, à Versailles. — La santé du roi va toujours de mieux en mieux. Monseigneur courut le cerf; le soir il y eut comédie. — M. le Prince, en mourant, a fait Lamarie (1) capitaine des gardes de M. de Bourbon, et Moreuil gentilhomme de la chambre de M. de Bourbon. Briard avoit été destiné à cette charge-là, mais cela ne s'étoitpas exécuté. On conserve tous les appointements aux domestiques de M. le Prince. M. le Duc n'aura pas les privilèges de premier prince du sang. M. le Prince en jouissoit parce l'on n'ôte point à ces gens-là les honneurs qu'ils ont eus, et qu'il avoit été longtemps premier prince du sang; c'est présentement M. de Chartres qui l'est et qui, par-dessus cela, a des honneurs particuliers comme petit-fils de France. — On rend à M. le prince de Conty son appartement où logeoit Mademoiselle, fille de Monsieur, et on donne à Mademoiselle le logement de M. de Bouillon ; cela fait croirejqu'il ne reviendra pas sitôt .
Dimanche 15, à Versailles. — Le roi espère se lever dans peu de temps, et sa plaie va à souhait. Monseigneur joua l'après-dinée à la paume. Madame la Dauphine fut au sermon du P. Bourdaloue. Le soir, il y eut appartemement. — Gourville rendit compte au roi, le soir, des choses dont M. le Prince l'avoit chargé. — On rendra les grands honneurs au corps de M. le Prince, comme on avoit fait à M. le Prince son père, en 164.6, et, ce qu'il y a de nouveau en cette occasion-ci, c'est que l'on tapissera de noir la chambre où M. le Prince est mort à Fontainebleau; il n'y avoit point d'exemple de prince du sang mort dans la maison du roi. M. le prince de Conty est
(1) Lamarie étoit premier éciiyer de M. le Prince, et Moreuil gentilhomme •ii' la chambre, iyotede Dangeau.)
nommé pour lui aller donner l'eau bénite de la part du roi ; cette cérémonie se fera samedi prochain . — On a commencé à porter le deuil de M. le Prince.
* Il eut été bien difficile de ne pas tendre de noir une chambre mortuaire , ou bien indécent de transporter hors du château le corps de M. le Prince. Aux grands deuils où on tend de noir, les princes du sang ne tendent point leurs antichambres dans les maisons du roi , comme ils n'y ont point de dais ni de balustres à leur lit, à la différence des petits-fils et des petites-filles de France qui y ont toutes ces distinctions-là.
Lundi 16, à Versailles. — Le roi compte d'aller à la chapelle entendre la messe à Noël; Monseigneur courut le loup. Le soir il y eut comédie. — M. le Duc, M. de Bourbon et M. le prince de Conty virent le roi en particulier ; le prince de Conty parla fort sagement au roi , et S. M . répondit avec beaucoup de bonté, et comme un homme qui ne veut plus rien avoir sur le cœur. Le roi a dit à M. le Duc de s'appeler M. le Prince, et M. de Bourbon gardera le nom de duc de Bourbon, mais on ne l'appeleraque M. le Duc tout court. M. son père et M. son grand père, durant la vie de leur père, portoient le nom de duc d'Enghien. — Le prince Philippe de Brandebourg, aîné du second lit, est à la Haye ; le prince d'Orange lui donne la main chez lui; l'ambassadeur de France et lui se voient quelquefois et se donnent la main l'un à l'autre, quand ils se rendent visite.
* L'origine de ces noms singuliers de M. le Prince, M. le Duc, M. le Comte, n'est pas ancienne , et n'est qu'un langage continué. Le prince de Condé , frère du roi de Navarre , père de Henri IV, étoit le seul prince du sang, parmi les huguenots, et leur chef. Ils s'accoutumèrent à ne parler de lui qu'en le nommant tout court M. le Prince, et cette façon de parler s'introduisit dans le parti catholique, à la cour et partout. Ce prince fut tué à la bataille de Jarnac, le 13 mars 1569 , à près de quarante ans. Son fils qui, à cette mort, avoit seize ans, et qui soutint le même parti, porta aussi le même nom, et fut de mémo appelé M. le Prince : c'est celui qui mourut à Saint-Jean d'Angely, le 5 mars 1588, à trente-cinq ans, et on le crut empoisonné. Le fils qui lui naquit après la
mort de Charlotte de la Trémouille, porta de même le nom de prince de Coude. Henri IV le lit venir à huit ans à Saiut-Germain-en-Eaye, pour y être élevé, et il continua d'y être appelé M. le Prince. Il fut père de celui de la mort duquel il est ici question , et dont les actions militaires relevèrent encore la naissance, même du vivant de son père. 11 avoit vingt-cinq ans quand il le perdit, portoit le nom de duc d'Enghien et ne tarda pas à être insensiblement appelé M. le Duc tout court, à l'exemple du nom singulier de son père. Ils étoient les premiers et presque les seuls princes du sang de cette sorte ; ces noms se sont perpétués de père en lils. Comme tout est exemple en France , M. le comte de Soissons, fils du deuxième lit de M. le Prince tué à Jarnac, et qui n'eut qu'un fils, tué à la bataille de Sedan sans avoir été marié , se fit appeler M. le Comte aussi tout court , et son fils après lui , dont les sœurs ayant épousé l'une M. de Longueville, dont elle n'eut que la dernière duchesse de Nemours, l'autre, le prince de Carignan, qui en eut le muet et sourd, père du prince de Carignan d'aujourd'hui , et le comte de Soissons, mari d'une des Mancini , nièces du cardinal Mazariu, laquelle fut suriutendante de la reine , avoit toujours le roi chez elle et fit longtemps la pluie et le beau temps à la cour, jusqu'à ce qu'elle en fut chassée, et obligée à sortir du royaume. L'habitude étoit si grande de dire M. le Comte et madame la Comtesse tout court pour le comte et la comtesse de Soissons , que beaucoup de gens le continuèrent à ceux-ci, quoiqu'ils ne fussent plus princes du sang. Leur fils, qui épousa la Beauvais et qui sortit après longtemps de France et de son service pour être tué devant Landau dans celui de l'Empereur, en eut encore quelques restes , tant est puissante quelque habitude que ce soit, quand elle a pris pied , et tant aussi ce pied est aisé à prendre.
C'est ce qui est tout nouvellement arrivé pour la façon de parler aux princes du sang. -Monseigneur le Dauphin, fils de Louis XIV, n'a jamais été traité que de Monsieur dans sa jeunesse; peu à peu le Monseigneur prévalut, et le Monseigneur tout court en parlant de lui, au lieu de dire M. le Dauphin. M. de Montauzier, qui avoit été son gouverneur, demandoit plaisamment , si on le prenoit pour un évêque, et tant lui que les anciens courtisans ne disoient jamais que Monsieur le Dauphin, et en parlant à lui, toujours : Monsieur et jamais Monseigneur. Le Moîisieur, en lui parlant, s'abolit peu à peu à la mort de M. de Montauzier et le Monsieur le Dauphin aussi en parlant de ce prince. Tant que plaisanterie d'abord et habitude après , le roi même s'y conforma en l'une et en l'autre façon, mais jamais Monsieur ni Madame, qui demeurèrent les seuls. Les trois fils de Monseigneur furent même par leurs bas domestiques toujours appelés Monsieur, parlant à eux ; mais peu à peu , lorsqu'ils furent grands, le Monseigneur prévalut. Sur la fin de la guerre de 1G88, les jeunes gens, fort libres avec
M. le Duc et M le prince de Conty, commencèrent, à l'armée, à leur dire Monseigneur comme par familiarité. L'exemple gagna et vint jusqu'à la cour, où cela demeura tellement dans ces termes que personne de vieux, ou qui ne fut pas familier avec eux , ne leur dît jamais que Monseigneur ; et M. le Prince est mort dans cet usage de n'être appelé Monseigneur par personne. Après sa mort, l'usage du Monseigneur pour les autres princes du sang s'étendit , et ceux qui les appeloient ainsi n'osoient faire différence de M. du Maine et de M. le comte de Toulouse. M. de Vendôme , qui prit bientôt après un vol prodigieux, nonseulement reçut volontiers le Monseigneur à l'armée, mais il ne prenoit pas plaisir au Monsieur. Mais à la cour, où il ne revint guère qu'à son retour d'Italie pour servir en Flandre , et où il n'eut pas loisir de séjourner beaucoup, et dont il fut peu après éconduit, il ne put étendre ce Monseigneur au delà du subalterne. A la mort de Monseigneur, W*. le duc de Bourgogne déclara qu'il vouloit qu'on dît de lui M. le Dauphin, et Monsieur parlant à lui ; mais il ne vécut qu'un an et moins, pour le malheur de la France. Le Monseigneur boiteux, donné par la plupart et non par bien d'autres , recommença à gagner, et prévalut tellement, que peu après la Régence, il devint exigé, et l'est demeuré depuis , sans néanmoins qu'il y ait eu d'ordre , ni que les princes du sang se soient portés pour offensés quand on y a manqué.
Mardi 17 , à Versailles. — Le roi s'est levé et s'est promené plus d'une heure dans sa galerie et dans son grand appartement. — Monseigneur et madame la Dauphine allèrent à Paris voir l'opéra d'Armide, qu'on recommence à danser. — M. le duc de Chaulnes est nommé par le roi pour accompagner M. le prince de Conty à Fontainebleau. M. le Duc recevra M. le prince de Conty au bas du degré , et lui rendra les mêmes honneurs qu'il rendroit au roi lui-même ; il sera accompagné des ducs de la Trémouille , de Ventadour et de Coislin , les deux premiers parents du père et le dernier parent de la mère; la Salle, maître de la garde-robe du roi, portera la queue du prince de Conty, qui ira dans les carrosses du roi , suivi des gardes du corps.
Mercredi 18 , à Versailles. — Le roi s'est encore promené aujourd'hui dans ses appartements et s'en porte mieux. — Monseigneur courut le cerf avec Madame ; le soir il y put appartement. — Le roi n'a point voulu <ju^
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M. de Bour on allai avec son père à Fontainebleau lui aider à faire les honneurs, parce que le roi craint pour lui le mauvais air qui y est encore. — Les princes sont retournés à Paris pour recevoir les visites ; il y aura un service à Notre-Dame, où les cours supérieures seront; le service se fera aux dépens de M. le Prince; le roi ne l'ait la dépense des services que pour les généraux morts à la tête de ses armées.
Jeudi 19, à Versailles. — La guérison du roi s'avance considérablement ; le soir il y eut comédie. — On sut que le bonhomme la Varenne étoit mort ; il étoit lieutenant de roi d'Anjou et du Saumurois. Quoique ces gouvernements soient épars , la lieutenance de roi n'en est point séparée; peut-être qu'à cette heure le roi la séparera (1). — Monseigneur courut le lièvre dans le parc de Saint-Germain avec les chiens de M. du Maine. Madame la princesse de Conty, madame de Mortemart, madame de Bellefonds et mademoiselle d'Humières étoient à cheval avec Monseigneur.
Vendredi 20 , à Versailles. — Le roi se lève tous les jours; il s'est même habillé aujourd'hui, mais il n'a point paru en public. Monseigneur joua à la paume l'après-dînée. Le soir il y eut comédie. — On apprit la mort de l'Impératrice douairière ; elle étoit de la maison de Mantoue ; le roi commencera à en porter le deuil à Noël. M. deLobkovits en doit venir donner part après demain ; le deuil sera grand. — M. de Duras avoit été choisi par M. le Prince pour l'accompagner à la place de M. de Ventadour, son beau-frère; M. de Duras ne s'est point trouvé ; sa femme même a écrit que l'on ne le trouveroit point; cela paroit bien bizarre, et M. le Prince est fort en colère. — L'Impératrice douairière s'appeloit Éléonor de Gonzague ; elle étoit fille de Charles, duc de Mantoue ;
(1) Cette nom elle ne sest point trouvée vraie, et plusieurs gens avoient déjà demandé la charge. (Note de Dangeav.)
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elle épousa en 1651 l'Empereur Ferdinand III , qui, de ce troisième mariage-là , eut la duchesse de Lorraine et la princesse électorale palatine.
Samedi 21 , à Versailles. — Le roi est venu aujourd'hui à l'appartement ; il a vu commencer le jeu et la musique, et y est même demeuré assez longtemps ; il n'est point changé ; il ne souffre plus que d'un peu de goutte qu'il a au pied. — Monseigneur courut le loup. — Je sus que Pressigny étoit mort à Paris d'une blessure qu'il reçut ces jours passés, dans la place des Viefoires, d'un parent de M. de Nancré, son beau-frère, qu'il avoit attaqué; il étoit fils de la Bazinière et colonel <le cavalerie incorporé dans Quinson.
Dimanche 22 , à Versailles. — Le roi vint à la messe à la tribune de la chapelle , et donna audience à milord Haram, qui prenoit congé de lui, et au comte de Lobkovits, qui lui venoit donner part de la mort de l'Impératrice douairière. — Monseigneur joua à la paume l'après-dînée, après avoir donné audience. — Madame la Dauphine alla au sermon du P. Bourdaloue, après avoir donné audience ; le soir il y eut comédie françoise. — M. le prince de Conty revint de Fontainebleau, où il donna hier l'eau bénite à feu M. le Prince, au nom du roi; \\ étoit allé dans les carrosses du roi, suivi des gardes du corps commandés par Saint-Viance, qui en est enseigne ; l'aumônier du roi lui donna le goupillon; il eut un prie-Dieu avec un accoudoir ; M. le Prince le vint recevoir au bas du degré; Matignon lui portoit la queue; enfin il reçut les mêmes honneurs que le roi, s'il y eût été en personne. Il y avoit dans le carrosse du roi avec lui le duc deChaulnes , Matignon et M. de Blainville, grand maître des cérémonies. M. le prince de Conty, en donnant l'eau bénite, étoit vêtu d'une robe de deuil avec le chaperon en forme , la queue de la robe traînante de cinq aunes. Il avoit autour de lui les gardes du corps et vingt des Cent-Suisses delà garde ; l'évèque d'Autun a conduit
le corps du prince de Condé de Fontainebleau à Valero ,
« I le présenta en arrivant à l'archevêque de Sens, qui le reçut vêtu de ses habits pontificaux*.
* La queue de M. de Chaulnes, portée par un gentilhomme ; celle de Matignon, point portée. — M. le Prince fit faire un grand service à la paroisse de Fontainebleau, et s'y trouva en cérémonie avec les ducs de la Trémouille, de Ventadour et de Coislin ; ils étoient tous quatre sur un drap de pied noir, quatre fauteuils égaux parfaitement de front , et se joignant. Pour les carreaux , celui de M. le Prince étoit seul en avant de quatre doigts plus que les autres, et point de prie-Dieu ; cette avance du carreau et ce retranchement de prie-Dieu , fut une nouveauté. Environ deux ans auparavant, le roi se tourna à l'Évangile de la messe, et fit un signe à la duchesse de Chevreuse, qui étoit auprès de la princesse de- Conty, qu'elle ne comprit point ; il le lui expliqua, et lui lit retirer sou carreau qui joignoit celui de la princesse de Conty, un tant soit peu en arrière, pour qu'il ne fût pas parfaitement sur la même ligne, comme cela s'étoit constamment pratiqué. Ce fut pour cette raison que M. le Prince avança un peu le sien à cette cérémonie , et qu'il n'y eut point de prie-Dieu où la place de M. le Prince ne pouvoit avoir la même avance qu'il donna à son carreau. C'est la première nouveauté de toutes celles que l'alliance des bâtards, et leur élévation ensuite, ont procurées aux princes du sang. Pour les fauteuils, ils furent parfaitement de front et joignant l'un l'autre et égaux en tout.
Lundi 23 , à Versailles. — Les chirurgiens conseillèrent au roi de se reposer encore un jour ou deux, en l'assurant bien positivement que, dans quatre jours au plus tard, il seroit parfaitement guéri sans crainte de rechute. Monseigneur courut le loup et joua le soir au reversi chez lui. Il n'y eut ni comédie ni appartement. — On mande de Londres que l'évèque a été suspendu de ses fonctions pour autant de temps qu'il plaira au roi; la commission ecclésiastique a prononcé le jugement contre lui , parce qu'il n'a pas voulu procéder contre le docteur Charpe , qui avoit tenu des discours fort séditieux et fort désagréables au roi. S. M. B. a nommé les évèques de Durham , de Rochester et de Peterborough pour faire les fonctions épiscopales dans le diocèse de Londres; l'archevêque de Gantorbéry n'a pas voulu être plus longtemps
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de la commission , et le roi a. donné sa place à milord Muigraf, et a ôté à l'archevêque la place qu'il avoit dans le conseil privé.
Mardi 24 , à Versailles. — Le roi entendit dans la chapelle les trois messes de minuit, et il ne descendit pas en bas; il donna audience le matin au comte de Rivera, envoyé de Bavière , sur la naissance de monseigneur le duc de Berry; il y avoit déjà quelque temps que cet envoyé étoit ici, mais S. M. n'avoit pu donner audience.
— Madame la Dauphine fit ses dévotions le matin. — Le soir il y eut appartement. — Le marquis de Villars, le fils, fut nommé pour aller à Vienne faire les compliments du roi sur la mort de l'Impératrice douairière.
— L'évêque d'Autun porta à Paris, dans l'église des Jésuites, le cœur de feu M. le Prince qu'on avoit laissé en dépôt à la paroisse de Fontainebleau. M. le Prince, son fils, et M. le prince de Conty s'y rendirent pour le recevoir. Le cœur fut placé avec les cérémonies ordinaires sur une crédence placée près de la chapelle où est le cœur de Henri, prince de Condé.
Mercredi 25. jour de Noël, à Versailles. — Le roi entendit dans la tribune de la chapelle la grand'messe célébrée par l'évêque de Boulogne, et, l'après-dtnée, il fut au sermon du P. Bourdaloue, à vêpres et au salut. Le P. Bourdaloue, à la fin de son sermon, fit un compliment au roi sur le rétablissement de sa santé, le plus touchant et le plus pathétique que j'aie jamais entendu. — Monseigneur et madame la Dauphine accompagnèrent le roi à toutes ses dévotions. — Le roi n'a pas voulu prendre aujourd'hui le deuil de l'Impératrice, qui sera en violet, afin que M. le Prince, qui est revenu de Paris, le vit encore en habit noir, qui est le deuil pour M. son père. — Le soir il y eut appartement.
Jeudi 26, à Versailles. — Le roi prit le violet pour la mort de l'impératrice Éléonor, et madame la Dauphine quitta la jupe d'hermine. — Monseigneur courut le
[oup. Le soir il y eut comédie. — L<; roi dit au duc d'Aumont que son gendre, le marquis de Créqui, . avoit envie de lui déplaire , puisqu'il demeuroit toujours ici, quoiqu'il lui eût fait conseiller par sa famille de s'absenter; ainsi apparemment il partira demain (1). — Madame la duchesse de Bourbon est revenue à la cour ; le roi l'a vue, mais, comme elle est encore fort rouge , elle ne va point chez madame la Dauphine, ni ne voit Monseigneur.
Vendredi 27 , à Versailles. — Le roi se porte toujours de mieux en mieux; il n'a plus ni bandage ni emplâtre, et la cicatrice est telle qu'on la pouvoit désirer. — Monseigneur joua à la paume. Le soir il y eut comédie. — J'appris la mort de Dusaussay, gouverneur de Brouage; il étoit aussi maréchal de camp. Il avoit longtemps servi en Portugal sous le maréchal de Schomberg, avec qui il s' étoit brouillé. — Le maréchal de Créqui présenta le marquis, son fils, au roi pour prendre congé de lui. L'adieu a été sec.
Samedi 28, à Versailles. — Le roi a été à l'appartement ; il a vu longtemps danser et ensuite est revenu voir jouer. — Monseigneur courut le cerf. — Le roi a recommencé aujourd'hui à se coucher devant les courtisans privilégiés; c'est ce qu'on appelle le petit coucher. — Le cardinal de Furstemberg est arrivé à Paris ; il vient
(1) Le marquis de Créqui avoit eu avec une dame de la cour, dont Monseigneur s'étoit épris, une correspondance qui, parla trahison d'un valet, tomba entre les mains de Louis XIV. « Le roi , dit le marquis de Sourches , fit voir à Monseigneur les lettres qu'on avoit trouvées dans la cassette, dans lesquelles le marquis de Créqui et cette dame ne le traitoient pas avec tout le respect qu'ils dévoient, ce qui ayant achevé d'aliéner son esprit contre cette dame, il consentit sans peine que le roi exilât le marquis hors du royaume Le maréchal de Créqui fit tous ses efforts pour obtenir le pardon de son fils, mais le roi demeura ferme dans sa résolution, et toute la grâce qu'il lui accorda, fut de trouver bon que le marquis vint prendre congé de lui publiquement, comme pour s'en aller voyager en Italie... » Voy. les Mémoires du marquis de Sourches, t. Il, p. 229 à 233.
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recevoir le bonnet des mains du roi. — Le duc de Zaguarolle , aîné de la maison de Rospigliosi et neveu de Clément IX, a acheté le palais Mazarin dans Rome; il en a donné 200,000 écus romains; je crois que c'est M. de Nevers qui a touché cet argent-là.
Dimanche 29 , à Versailles. — Le roi continue de se bien porter, et se lèvera bientôt comme à son ordinaire ; il compte d'aller, au commencement de l'année, diner et souper chez madame la Dauphine, comme il faisoit avant sa maladie. — Monseigneur et madame la princesse de Conty allèrent à l'Opéra à Paris. — Madame la Dauphine alla rendre visite à madame la Princesse dans son appartement ici ; elle ne voulut point voir de comédie , Monseigneur n'y étant pas. — Le roi a fixé le jour pour la cérémonie du baptême des trois fils de Monseigneur ; ce sera de lundi en huit jours, le jour des Rois.
Lundi 30, à Versailles. — La santé du roi se fortifie tous les jours, Dieu merci. — Monseigneur courut le loup. Le soir il y eut comédie italienne. — On chanta ici dans la paroisse le Te Deum pour le retour de la santé du roi. M. l'évêque d'Orléans officia; Monseigneur et madame la Dauphine y étoient , et toutes les princesses du sang ; l'église étoit illuminée en dehors et en dedans. — La sœur de la maréchale de Lorges fit profession à Chaillot; elle n'a qu'un frère; ainsi le maréchal de Lorges aura la moitié de tout le bien de Fromont.
Mardi 31 , à Versailles. — Le roi fit ses dévotions dans la chapelle, et ensuite toucha les malades comme àson ordinaire; il les fit venir sous les arcades de la galerie basse, parce qu'il pleuvoit. — Monseigneur joua à la paume Le soir il y eut appartement. — Le roi donna une des abbayes qu'avoit l'abbé de Goligny à un fils du feu marquis d'Illiers, tué dans le service; elle ne vaut que 3,000 livres de rente ; il en avoit encore une, qui est dans Reims, et qui en vaut treize à quatorze. On croit que le roi l'a destinée. — On a su que M. le maréchal de Schom-
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berg s'étoit embarqué à Lisbonne avec toute sa famille, qu'il avoit été pressé de prendre ce parti-là , parce que L'inquisition le tourmentoit fort; on croit qu'il passera droit en Hollande, où il attendra les ordres du roi pour savoir ce qu'il peut faire qui plaise davantage à S. M. — Le roi a donné à une sœur de M. de Lauziin l'abbaye de Saintes, qui est considérable. — L'abbé de Ratabon, grand vicaire de M. de Strasbourg, a eu l'abbaye de Dert, en Alsace, que le roi a retirée des mains des hérétiques; il y en avoit encore quelques autres dans le même cas, dont le roi a disposé aussi.