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Lundi V T octobre, à Versailles. — Le roi se purgea pour la troisième et dernière fois de sa maladie ; toute sa plaie est présentement presque refermée. — Le roi eut des nouvelles du siège de Valenza du 27 au soir; la tranchée y fut ouverte le 24. 11 n'y a eu jusqu'ici personne de considérable de tué ni de blessé ; les ennemis font un grand feu; notre canon devoit être en batterie le 28 au matin. 11 y a dans la place treize bataillons, parmi lesquels il y a beaucoup de religionnaires commandés par milord Galloway. — Le P. le Comte, jésuite , qui a longtemps été à la Chine, et qui vient de nous en donner une belle relation , a été nommé confesseur de madame la duchesse de Bourgogne. — 11 est arrivé ici un envoyé de M. de Savoie, que nous avions déjà marqué qui étoit parti de Turin.

Mardi 2, à Versailles. — Le roi alla à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre. — Monseigneur alla à Paris à l'opéra dans la loge de Monsieur, et puis revint coucher à Meudon, où il demeurera jusqu'à jeudi, qu'on partira pour Fontainebleau. — Le roi a donné a madame

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de Roquelaure l'appartement qu'avoit madame de Mortemart , et à madame de Mortemart , il lui en donne un dans l'aile neuve, qu'elle a souhaité pour être plus près de mesdames ses sœurs. — Le roi a donné 50,000 francs à M. le cardinal d'Estrées, pour lui aider il payer le domaine de Gonesse qu'il s'étoit fait adjuger à un prix fort haut. — Le roi et la reine d'Angleterre iront à Fontainebleau le 1 1 , et y demeureront jusqu'au 22. M. de Cavoie a ordre de garder les logements qu'on leur donne tout meublés, pour les dames qui ont été an-devant de madame de Savoie et qui viendront avec elle.

Mercredis, à Versailles. — Le roi continue à se porter de mieux en mieux ; il ne lui reste plus que la sixième partie de sa plaie à fermer, et cela ne lui fait nul mal et ne l'empêche de rien. — M. le marquis de la Pierre a pris possession de la ville de Pignerol pour M. de Savoie ; M. d'Esteville, qui en étoit gouverneur pour le roi, y demeurera jusqu'à ce que les fortifications en soient entièrement rasées et puis il se retirera avec la garnison françoise dans la citadelle. Le marquis Tane est allé commander à Chambéry pour M. de Savoie, et M. de Thouy, qui y commandoit pour le roi, s'est retiré àMonlmeillan ; le comte de Saint-Georges a pris possession de Villefranche et de Nice pour M. de Savoie, et le chevalier de la Fare, qui y commandoit pour le roi, ira servir de maréchal de camp dans l'armée de M. de Catinat. Le roi ne garde de tout ce qu'il avoit pris sur M. de Savoie que Suse et Montmeillan, qu'on lui rendra après la paix, et en ce temps-là on lui remettra aussi la citadelle de Pignerol rasée.

Jeudi k , voyage de Fontainebleau. — Le roi mangea à Versailles avant que de partir, et vint ici avec quatre relais; il ne s'arrêta qu'un moment à l'entrée de la forêt. Monseigneur partit de Meudon, et arriva ici un peu après le roi. Messeigneurs les petits princes étoienl venus coucher dès mercredi au Plessis, chezPrudhomme, et arrivé-

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reut ici à dîner. Monsieur, Madame et Mademoiselle partirent lard de Paris et arrivèrent tard ici. — Quelques jours avant que de partir de Versailles, le roi donna audience au marquis de Govon, envoyé de M. de Savoie, où il lui dit qu'il n'a voit qu'un reproche à faire à S. A. U. , qui est qu'elle s'exposoit beaucoup trop au siège de Valenza, et qu'il le prioit de se ménager davantage pour leurs intérêts communs.

Vendredi 6, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf dans sa calèche, à. son ordinaire; il devoit ensuite aller tirer, mais la pluie l'en empêcha. — Le cardinal de Sfondrate,abbédeSaint-Gall, et le cardinal Franzoni sont morts à Home; cela donne espérance que S. S. songera bientôt à faire la promotion pour les couronnes, car voilà quatre placés vacantes , si Ton compte les deux que le pape s'est réservées in petto. — On a eu nouvelle d'Allemagne que M. le prince Louis de Bade, après avoir vu de près les retranchements du maréchal de Choiseul, le long du Spirbach, s'est retiré, voyant bien qull n'étoit pas possible de les attaquer. —On mande de Hollande que le prince d'Orange n'ose repasser en Angleterre, de peur que les Hollandois , dès qu'ils le verront parti de leur pays, ne songent à faire leur paix particulière.

Samedi 6, à Fontainebleau. — Le roi dîna à onze heures, et puis alla tirer. Monseigneur courut le loup. — On mande de Savoie que la princesse ne partira de Turin que le 7 pour arriver au pont de Beauvoisin le 15. M. de Tessé écrit de Valenza du 3 que le marquis de Saint- Thomas étoit revenu de Milan sans y avoir rien conclu , que les alliés ont déclaré la guerre A M. de Savoie dans toutes les formes; on a même envoyé le cartel de jmrt et d'autre pour l'échange des prisonniers. Le 27 du mois passé le marquis de Villars releva l'attaque de la droite avec trois bataillons et six compagnies de grenadiers, et le marquis de Clérembault releva la gauche avec pareil nombre de troupes, et nous n'eûmes cette nuit-la que

deux soldats de blessés. Le 28 M . le grand prieur releva la droite, et Faraechon la gauche; cette nuit on poussa un boyau sur la droite pour embrasser un ouvrage détaché que nous attaquons; nous y eûmes dix soldats de tués et vingts de blessés et un capitaine des grenadiers de Bourgogne blessé a mort. Ce jour-là même Tournefort, colouel de cavalerie, qui étoit allé en parti du côté de Mortara avec quatre-vingts maîtres et vingt gendarmes, trouva un parti des ennemis d'un nombre à peu près égal ; il les attaqua, en tua quarante sur la place, prit vingt prisonniers et força dans une cassine le reste du parti qui s'y étoit retiré, qui fut passé au fil de l'épée. Le 29, la droite fut relevée par M. le chevalier de Tessé, et la gauche par M. de Villepion ; cette nuit-là les ennemis tirent une sortie a vec deux mille hommes qui tombèrent sur nos grenadiers, qui, après avoir essuyé leur première décharge, les repoussèrent jusque dans la palissade, et tuèrent le commandant de cette sortie. Nous avons eu en cette occasion quinze soldats et trois officiers tués, quatre-vingtcinq soldats et cinq officiers blessés, outre le lieutenantcolonel du Chàtelet, qui sortit à la tète de la cavalerie qui étoit de garde pour couper les ennemis, et qui reçut un coup qui lui a cassé la mâchoire ; on tua beaucoup des ennemis et on fit même quelques prisonniers.

Dimanche 7, à Fontainebleau. — Le roi et Monseigneur allèrent tirer chacun de leur côté. — Le roi a nommé

M. de Calières, envoyé extraordinaire et plénipotentiaire en Hollande, où l'on commence à traiter la paix générale publiquement. Le roi lui donne de quoi se mettre en équipage et 2^,000 francs par an d'appointements. — M. de la Lande, écuyerde monseigneur le duc du Maine, épouse mademoiselle de Castajas, qui étoit auprès de madame de Maintenon ; le roi la fait femme de chambre de madame la duchesse de Bourgogne, et doune Vu, 000 livres à son mari sur la maison de ville.

Lundi 8, à Fontainebleau. — Le roi. Monseigneur, les

princes et les princesses coururent le cerf par le plus beau temps du monde. — Les comédies commencèrent ici dès le 6, mais les appartements ne commenceront que quand la reine d'Angleterre sera ici. — On mande de Hongrie que le Grand Seigneur est déjà retourné à à Constantinople, content d'avoir fait lever le siège de Temeswar, et M. l'électeur de Saxe est retourné à Vienne.

— On mande de la Haye que MM. Dickvelt et Boréel sont désignés pour être plénipotentiaires de la Hollande et du prince d'Orange; le comte de Kaunitz et de Strattman le seront de l'empereur. Le prince d'Orange insiste pour tenir promptement une assemblée pour traiter la paix.

Mardi 9 , à Fontainebleau. — Le roi et Monseigneur coururent le cerf avec les chiens de M. le duc du Maine.

— Le prince Louis de Bade a repassé le Rhin avec toutes ses troupes. — On a nouvelle d'Italie que le siège de Valenza s'avance fort; le marquis de Saint-Thomas est encore retourné conférer avec les alliés, et on ne doute pas qu'ils n'acceptent enfin la neutralité. — On mande au roi que la princesse de Savoie partira sûrement de Turin le 7, et l'on compte qu'elle arrivera le 16 au Pontde-Beauvoisin. — On a fait partir un courrier pour porter à M. de Vendôme le quartier d'hiver des troupes de Catalogne.

Mercredi 10, à Fontainebleau. — Le roi et la reine d'Angleterre arrivèrent ici sur les six heures; S. M., qui avoit été à la chasse du côté de Chailly, les reçut à l'entrée de la forêt et les fit monter dans son carrosse. — On parle d'Aix-la-Chapelle etde Neuchàtel en Suisse pour le heu où se doivent faire les conférences de la paix ; mais beaucoup de gens croient que ce sera à Delft en Hollande. — On fait partir l'ordre pour les quartiers d'hiver des armées de Flandre ; le maréchal de Boufflers d emeurera en ce pays-là et le maréchal de Villeroy reviendra ici , où il sera de retour avant la Toussaint. — Bezemeaux le lils est mort ; il étoit gendre de M. de Villacerf.

« JOURNAL DE IMNGEAlï.

Jeudi 1 1 , a Fontainebleau. — Le roi alla courre le cerf l'après-dlnéc avec le roi et la reine d'Angleterre. Monseigneur courut le loup. Le soir il y eut appartement pour la première fois depuis qu'on est ici. — M. de Betou, gouverneur de Condé, est mort. — M. de Nesmond et le petit Renaud sont rentrés dans nos ports. — Le bruit courl que les Vénitiens ont levé le siège de Dulcigno et que les Allemands font de nouvelles propositions de paix avec la Porte , et il ne parolt pas que lo Grand Seigneur y veuille entendre.

Ce jour-là nous apprîmes à Lyon par un courrier que nous envoya Tessé que les Allemands avoient accepté la neutralité pour l'Italie.

Vendredi 12, à Fontainebleau. — Le roi chasse tous les jours et ne songe qu'à faire les honneurs de Fontainebleau au roi et à la reine d'Angleterre. — Le roi a donné la charge d'enseigne de ses gardes à [ Macqueville ) , qui étoit le plus ancien exempt de la compagnie ; cette charge vaquoit depuis deux mois par la mortde Lançon. — On mande d'Allemagne que l'électrice de Saxe est morte ; c'était une des belles princesses de l'Europe. Elle étoit sœur du prince de Saxe-Eisenach, que nous avons vu ici, et avoit épousé en premières noces un prince de Hrandebourg-Anspach. — On mande d'Angleterre que les monnoies rognées y font toujours beaucoup de désordres; on y attend incessamment le prince d'Orange, et les vaisseaux qui le doivent passer sont prêts à mettre à la voile.

Samedi 13, à Fontainebleau. — Le roi reçut le soir la nouvelle que les alliés avoient accepté la neutralité pour l'Italie; le marquis de Saint-Thomas arriva le 7 au camp devant Valenza, qui en porta la nouvello et fit cesser tous les actes d'hostilité. Le comte de Tessé et le marquis de Vins demeureront en otage pour le roi , et le eomte de Mansfeld et le marquis de Léganès pour la maison d'Autriche. — L'armée du maréchal do Villeroy est encore campée à Winendale ; celle des alliés , qui

était campée au Bois-Seigneur-lsaac est séparée. L'électeur de Bavière qui la commandoit est retourné a Bruxelles; il n'est resté ensemble que le corps qui est auprès de Bruges sous les ordres de M. de Vaudemont.

Dimanche U , à Fontainebleau. — Le roi eut un petit ressentiment de goutte qui ne l'empêcha pas d'aller tirer l'après-dlnée. 11 prend depuis quelques jours tous les matins de la sauge, comme on prend du thé; il prenoit auparavant cela du café qu'on lui a fait quitter.

— Le roi résolut de faire traiter la princesse de Savoie comme duchesse de Bourgogne, et fit partir un courrier en diligence pour nous en apporter l'ordre au Pont-de- Beauvoisin ; mais il craint que la princesse n'y soit arrivée

* avant son courrier. Monsieur a prié le roi de faire rendre ces honneurs à la princesse de Savoie , et a témoigné A S. M. que cela ne feroit de peine ni A lui ni A Madame, et qu'au contraire ils la verroient dans ce rang-là avec plaisir.

Nous partîmes ce jour-là de^Lyon pour venir au Pontde-Beauvoisin le 13 , où la princesse doit arriver le 16.

Lundi 15, à Fontainebleau. — Le roi continue à chasser tous les jours, et il y a des appartements et des comédies comme les autres années. — M. l'abbé le Pelletier, conseiller d'État, tomba en apoplexie en sortant de dîner chez M. le Pelletier, le ministre, son frère ; on ne croit pas qu'il en puisse réchapper. — L'ancien duc de Rouannois, qui avoit cédé son duché à feu M. de la Feuillade quand il épousa sa sœur, est mort à la campagne ; il y a longtemps qu'il vivoit dans une fort grande dévotion et fort retiré.

— Madame la princesse de Conty a toujours été malade depuis qu'on est à Fontainebleau, et la reine d'Angleterre ne se porte pas bien.

Ce jour-là nous arrivâmes au Pout-de-Beau voisin.

Mardi 16, à Fontainebleau. — I,e roi courut le cerf l'après-dlnéc avec le roi d'Angleterre , Monseigneur et les petit* princes. La reine d'Angleterre ne sortit point de chez elle ; elle est assez incommodée. — Le maréchal

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de Choiseul, après avoir fait raser les retranchements que le prince Louis avoit faits devant son camp, est allé camper en deçà de la Queich et a mis ses troupes en quartier de fourrages.

Ce jour-la nous reçûmes la princesse de Savoie au Pont-de-Beauvoisin , au bout du pont même qui est tout entier à la France. J'avois été le matin au-devant d'elle jusqu'aux Échelles, où elle avoit couché ; nous fîmes de la part du roi des présents considérables au marquis de Dronero, qui conduisoit la princesse, à madame la princesse de la Cisterne et à madame du Noyer, qui étoient les dames qui l'accompagnoient , et à plusieurs autres officiers ; et on distribua beaucoup d'argent aux domestiques les moins considérables. Un peu devant que la princesse arrivât, nous reçûmes Tordre du roi de la traiter comme duchesse de Bourgogne* (i).

( I ) « Le matin du mardi l c, qui étoit le jour qu'on devoit recevoir la princesse, il arriva un courrier de la cour, qui apporta l'ordre de la faire traiter comme duchesse

> conférences entre les maîtres des cérémonies des deux cours. Enfin fut réglé pour l'arrivée de la princesse , qui fut sur les quatre» heures midi. Le Pont-Beauvoisin est un petit lieu séparé en deux par une rivière peu considérable, qui sépare la France d'avec la Savoie. Dans la partie qui esta la Savoie, il y a un couvent de Carmes, où les maréchaux des logis de M. le duc de Savoie avoient marqué le logis de la princesse. Elle y descendit avec un cortège de noblesse très-nombreux et la bourgeoisie de Cliambéry en armes, qui l'avoit accompagnée jusqu'à ce lieu-là. Elle se reposa dans son appartement et y prit quelques rafraîchissements. A peine eut-on su fies nouvelles de son arrivée , qu'on se mit en marche ; les gardes du roi se lestèrent jusqu'à la raie du milieu du pont , en deçà , le carrosse du roi justement sur le milieu , la téte des chevaux tournée du coté de la France. M. le comte de Brionne avec toutes les dames avança aussi jusques à la moitié du pont. Madame la princesse de Savoie , après avoir reçu les adieux de toutes les dames et de tous les officiers qui composoient sa cour, partit des Carmes dans sa chaise , accompagnée des gardes et des Suisses de M. de Savoie, et de beaucoup de noblesse, au bruit des trompettes et des acclamations du peuple. Lorsque cette princesse arriva sur le milieu du pont, le page qui portoit sa robe la quitta, et un page du roi la prit. Sesjécuycrs lui quittèrent la main, et M. de Brionne, à la téte des dames et de la maison du roi , la salua et lui lit son t, en ayant été chargé par le roi. 11 appela ensuite M. le i

0CT0B1V K 169«i.

* On oe sait pourquoi les Mémoires omettent deux choses tres-puhliques : Tune que le rang absolu de duchesse de Bourgogne fut donné à la princesse par l'impossibilité de lui en donner aucun avec Madame,

de Dangeau, qu'il lui présente, et ensuite madame la duchesse de Lude el les dames du palais. Toutes ces cérémonies étant achevées, M. le comte de Brionne lui donna la main et la mît dans le carrosse du roi, oii toutes les darnes eurent l'honneur d'entrer. Toute la cour de Savoie fondoit en larmes. Cette princesse, ayant traversé la partie du pont qui appartient à la France, arriva au logis qui lui étoit préparé, au milieu d'un peuple infini , et au bruit des acclamations de Vive le Roi et madame la princesse de Savoie. La plus grande partie de la noblesse du Dauphiné et des provinces voisines s'y étoit rendue. Cette princesse, étant descendue de carrosse au milieu d'une foule incroyable de peuple , fut conduite dans son appartement; elle y entra d'un air qui ne parut point embarrassé. On lui présente tous les officiers de la maison du roi , les uns après les autres. Elle les reçut avec une grâce infinie et leur donna des marques d'une grande bonté. Elle leur parut dans tous ses discours et dans toutes ses manières beaucoup au-dessus de son âge. Elle est très-bien faite et des plus agréables. Elle a beaucoup de noblesse dans sa physionomie, le teint beau et de très-belles couleurs, quoique naturelles. Elle a les yeux parfaitement beaux , les cheveux d'un très-beau blond cendré. Cette princesse joint à mille agréments des manières prévenantes et une vivacité d'esprit qui

« Les dames et les seigneurs de Savoie vinrent voir cette princesse deux heures après l'avoir quittée, et la trouvèrent aussi accoutumée avec les François que si elle avoit toujours vécu parmi eux ; elle se mit à table avec madame la princesse de Cistenta , sa dame d'honneur et gouvernante, madame des Noyers envoyée pour la conduire , et plusieurs autres dames de la cour de Savoie , madame la duchesse de Lude et les dames du palais. On servit flans le même temps trois tables de douie couverts chacune pour les seigneurs de Savoie et plusieurs autres tables pour les officiers; on régala jusqu'aux moindres personnes de leur suite, avec beaucoup de profusion et de magnificence. M. le comte de Brionne avoit distribué avant le souper quantité de présents de la part du roi, qui surprirent tellement par leur richesse et par leur beauté qu'on en parla toute la soirée. Madame la duchesse du Lude fit l'honneur à madame la princesse de Cisterna de la laisser coucher encore cette nuit-là dans la chambre de la princesse, ainsi que madame Marquet, qui est la femme de chambre qui passe en France. Madame la duchesse du Lude pria le lendemain la princesse , lorsqu'elle reçut le dernier adieu de toutes les personnes qui l'avoient accompagnée, de passer légèrement sur ces sortes de cérémonies , de crainte que cela ne lui fit de la peine. Cette princesse répondit qu'elle ne devoit point s'affliger quand elle alloit être la plus heureuse personne du monde. Ayant reçu avant que de partir un courrier de te cour, elle fit ap ( ieler madame la duchesse du Lude, et lui dit qu'il n étoit pas de la décence d'une personne de son âge d'ouv rir des lettres sans les lui laire voir, et qu'elle la prioit de les lui ouvrir. Tout cela se passa avec beau-

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avec les princesses du sang, ni même avec les duchesses qui pût s'ajuster avec ce qu elle étoit et avec ce qu'elle devoit être. La duchesse de laide ne lui cédoit même que par cette dernière considération, et avoit ordre de prendre un fauteuil devant elle , et de faire asseoir les dames sur des tabourets , chose encore difficile de faire traiter cette princesse par elle-même comme les princesses du sang, et ce fut tout cela qui Ht raviser le roi, et consentir Monsieur au rang plein et entier de duchessede Bourgogne, qui, bien que sans fondement et prématuré, n 'étoit pas sans décence et coupoit court à tout.

L'autre chose, quia la vérité n'est pas omise, mais plus qu'adoucie, est que le comte de Brionne , qui devoit recevoir la princesse de la part du roi, des mains du marquis de Dronero de la part de M. de Savoie, ne voulut point que ce prince fût traité d'altesse royale, si luimême ne l'étoit d'altesse par le même instrument. La dispute fut cause du séjour du lendemain de l'arrivée de la princesse au Pont-dc- Beauvoisin , et comme le comte do Brionne ne voulut jamais le passer autrement, quoi qu'on lui pût dire des deux côtés, Dronero plus sage, ôta toute altesse, puis évita de nommer M. de Savoie Le roi en fut extrêmement choque quand il l'apprit, et M. de Savoie très-offensé; mais l'affaire étoit faite. Il ne tint pas au prince de Bohan d'en faire autant en recevant l'infante; mais H eut affaire au marquis de Santa- Ouz, grand d'Kspagne et mîijordome-major de la reine d'Kspagne, qui lut depuis chevalier de la Toisond'or et du Saint-Esprit) de la maison Bazan-Benavidès, charge de la remettre, c'est-à-dire chargés tous deux de la part des deux rois de l'échange des deux princesses; nonseulement Santa-Cruz rejeta l'altesse avec grande hauteur que le prince de Bohan vouloit prendre , non-seulement il rejeta l'expédient qui lui fut proposé de la prendre également l'un et l'autre, non-seulement il rejeta encore celui de n'eri prendre également ni l'un ni l'autre, mais il voulut prendre l'excellence, et que le prince de Bohan la prit aussi , disant que c'étoit le titre propre des grands d'Kspagne , qui n'admettoient l'altesse qu'aux flls d'Kspagne , et que ce même titre devoit par conséquent être celui du prince de Bohan qui avoit I honneur d'être duc-pair. Celui-ci se retrancha a laisser prendre l'excellence a l'autre , et à ne prendre ni altesse ni excellence pour soi;

coup de complimenta et d'amitiés do part f t d'autre , madame la fluctuasse 'lu bude ayant toutes les qualités nécessaires pour Wen remplir l'emploi dont le roi l'a honorée. Tous les officiers qui <mt l'honneur de servir la princesse en sont charmés. Elle monta dans te carrosse du rot après la messe pour aller rourlicr a Buurgoin. M Dcsgranucs, maître des cérémonies, a si bien réglé tontes choses que chacun a été content. » (Mercure d'octobre I6«J6, page* .106 a 317.)

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mais Sauta -Cru/ prétendit qu'il prit l'oxt «IleiH r . | r traitement devant Hrv de poini on point égal et pareil entre eux , et s'y roidit si bien qu'après six jours de négociations et de finesses il en fallut passer par là.

Mercredi 17, à Fontainebleau. — Quoique le roi ne souffre pas de sa goutte, il a des foiblesses au pied qui ne lui permettent pas de marcher; il se fit porter en chaise chez lareiued'Angleterre, qui est encore fort incommodée, et ensuite les deux rois, Monseigneur et messeigneurs les petits princes allèrent au jeu de paume voir jouer les bons joueurs. — M. L'abbé le Pelletier mourut ici le matin de son apoplexie. — On a nouvelle de Hongrie que le comte Caprara avoit voulu marcher au secours de Mitrowitza que les Turcs assiégeoient, mais qu'il avoit appris dans sa marche que la place avoit été rendue , et qu'il avoit incontinent fait repasser le Danube à ses troupes.

Ce jour-là nous partîmes du Pont-de-Beau voisin avec madame la princesse de Savoie. Les Savoyards et les daines qui l'avoient amenée prirent congé d'elle comme elle montoit en carrosse, et lui baisèrent la main. Hier, dès que la princesse fut arrivée, M. le comte de Brionue envoya un courrier au roi pour lui en porter la nouvelle.

Jemh 18, à Fontainebleau. — Le roi se trouva mieux rie sa goutte, et alla tirer l'après-dinée. I* roi d'Angleterre et Monseigneur allèrent courre le cerf avec la mente de M. le duc du Maine, et messeigneurs les petits princes allèrent courre le lièvre avec la petite meute de M. de lu Rochefoucauld. La reine d'Angleterre est toujours incommodée. — Le roi donna la place du conseil vacante par In mort de M. l'abbé le Pelletier à M. de Bouville. intendant d'Orléans. — Le prince d'Orange s'embarqua le iï à Orange-Polder, et on le croit arrivé en Angleterre. L'ouverture du parlement se doit faire à Londres le 30 du mois.

Ce jour-là nous arrivâmes à Lyon, où Ton fit une magnifique entrée à la princesse (1).

Vendredi 19 , à Fontainebleau. — Le roi reçut la nouvelle que la princesse de Savoie étoit arrivée au Pont-de- Beauvoisin le 16 de ce mois. S. M. n'a quasi plus de goutte, et ce qu'il en a eu a été si peu violent qu'il n'en a quasi pas gardé la chambre. — On mande de Madrid que le roi d'Espagne est entièrement guéri , mais que la reine est encore languissante. — On mande de Pologne que l'élection du roi devoit se faire le 15 de mai en pleine campagne, que la pospolite sera convoquée, comme cela se pratiqua a l'élection du roi Michel Wisnioviecki , et ceux qui proposeront un originaire polonois qu'on appelle communément Piast dans ce pays-là, sera regardé [sic] comme un traître à la patrie. On mande aussi de ce pays-là que les Moscovites, depuis avoir pris Azof, s'étoient encore rendus maîtres de quelques places.

Samedi 20, à Fontainebleau. — Le roi n'a plus du tout de goutte; il a été aujourd'hui aux toiles avec Monseigneur etmesseigneurs les petits princes. — Monseigneur avoit couru le loup le matin avec le roi d'Angleterre et Madame. La reine d'Angleterre est toujours malade. — On mande de Catalogne que M. de Vendôme a achevé de faire raser les fortifications de San-Feliou et de toutes les petites places qui sont sur la côte depuis Roses jusqu'à Barcelone ; il a quitté le camp de Val-d'Aro et vint camper le 7 à Pere-Taillade. Nos vingt-cinq galères qui étoient à Roses en sont parties pour retourner à Marseille. L'armée d'Espagne a toujours demeuré dans ses retranchements sous Hostalrich.

Madame la princesse de Savoie demeura ces deux

(t) Voir les détails sur l'entrée et le séjour de la duchesse de Bourgogne à Lyon danr, le Mercure d'octobre 16%, pages 318 à 32i, et dans celui de novembre, pages 226 à 254.

jours-là à Lyon pendant lesquels il y eut de grandes illuminations dans Bellecour.

Dimanche 21, à Fontainebleau. — Le roi et Monseigneur allèrent tirer l'après-dlnée. — Le courrier que la duchesse du Lude avoit envoyé au roi arriva et apprit à S. M. que la princesse de Savoie étoit arrivée à Lyon le 18. Le roi résolut d'aller à Montargis au-devant de la princesse, et ne veut mener avec lui que Monseigneur et Monsieur. — Le maréchal de Boufflers ayant été averti que les ennemis vouloient tenter le passage de l'Escaut à Antoing pour entrer dans le Tournésis , fit marcher à Mortaigne en diligence M. de Pracomtal avec une brigade de carabiniers, et commanda à Zurlauben d'aller avec quelques régiments d'infanterie au delà de l'Escaut ; les ennemis avertis du mouvement de ces troupes ne jugèrent pas à propos de rien entreprendre.

Ce jour-là la princesse partit de Lyon et vint coucher à Tarare. M. le comte de Brionne partit de Lyon après le lever de la princesse, pour aller à la cour rendre compte au roi de sa mission.

Lundi 22 , à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf avec le roi d'Angleterre , Monseigneur et les princesses. La reine d'Angleterre se porte beaucoup mieux. — Le maréchal de Villeroy a quitté le camp de Winendale, et a mis ses troupes en quartier de fourrage. Le comte de Tallard, avec le corps qu'il commande, étoit encore campé le H sur les terres de Liège , et le marquis d'Harcourt, depuis qu'il a quitté le maréchal de Choiseul, a marché vers Kirn et revient sur la Moselle. — On écrit de Marseille qu'il y avoit eu un combat naval entre les Vénitiens et les Turcs dans l'Archipel, au mois d'août, et qu'on croyoit qu'il y en auroit encore bientôt un autre; que l'avantage avoit été égal au premier.

Ce jour-là la princesse de Savoie vint de Tarare coucher à Roanne.

Mardi 23 , à Fontainebleau. — Comme la reine d'An-

gleterre est encore un peu incommodée , cette cour ne partira d'ici que vendredi. — Les troupes allemandes dévoient ce jour-là commencer à marcher pour sortir d'Italie, et les troupes du roi pour revenir en France. Le 9 du mois, la neutralité étant signée, nous retirâmes notre artillerie des batteries, et on l'embarqua sur le Pô pour revenir à Pignerol. M. de Savoie vint coucher le 10aCasal,et on arriva le 11 à Turin. On compte qu'avant la fin du mois, il n'y aura plus ni troupes allemandes ni troupes auxiliaires dans l'Italie.

La princesse séjourna a Roanne.

Mercredi 24, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Le roi d'Angleterre courut le cerf avec les chiens de M. de Bouillon. Monseigneur passa toute l'apres-dtnée chez madame la princesse de Conty, qui est encore incommodée d'une fluxion qu'elle a sur les yeux . — M. le comte de Brionne * arriva au lever du roi et lui rendit compte de sa mission ; il avoit été chargé du roi d'aller recevoir madame la princesse de Savoie au Pontde-Beauvoisin ; c'est lui qui donna aux Savoyards l'acte de délivrance. Il y eut une difficulté sur cela qu'heureusement les Savoyards ne firent qu'après que nous en fûmes partis; ils prétendoient que M. le comte de Brionne devoit donner de l'altesse royale à M. du Savoie, en parlant de lui, et M. le comte de Brionne prétendoit qu'aucun prince de la maison ne l'avoit jamais fait; nous primes sur cela un expédient à Lyon, qui étoit de ne point nommer M. de Savoie dans l'acte de délivrance; et le roi a approuvé l'expédient

* I* comte de Brionne, grand écuyer et chevalier du Saint-Esprit , gouverneur de province, sujet du roi sans un pouce de terre hors de France, ni lui ni sa branche , et chargé par le roi de recevoir eu son nom la princesse , pouvoit-il de son chef avoir un autre cérémouial que le roi et refuser l'altesse royal*' à M. de Savoie, à qui le roi le donuoit sans difficulté depuis longtemps , et dans un acte fait pour et au nom du roi ? On sent Imwi qu'il y a là quelque chose de plus ou de

moins, et cette chose était l'altesse que le comte de Brionne vouloit accrocher pour soi.

Jeudi 25, à Fontainebleau. — Le roi, mécontent de lu conduite de madame de Saint-Géran *, lui a envoyé ordre, à Versailles où elle étoit demeurée, de s'éloigner de lu cour de plus de trente lieues ; on ne lui laisse la liberté de demeurer à Paris que jusqu'à la fin de ce mois; un lui continuera sa pension, et même M. de Pontchurtrain lui fait payer ce qui lui en étoit dû. On ne dit point encore le sujet de sa disgrâce, qui apparemment sera longue, car le roi a déjà disposé de son appartement, qu'il a donné à madame de Castries. — Il y a déjà beaucoup d'ofiieiers généraux des armées de Flandre de retour a Paris, et on attend ici le maréchal de Villeroy. — Le maréchal de Boufflers est allé faire un tour à Dunkerque ; il sera à la Toussaint à Lille pour faire les mugistrats, et puis viendra à la cour.

* Madame de Saint-Géran, veuve du chevalier de l'ordre, avec une Tille unique qui s'est depuis faite religieuse, a voit été dame du palais de la reine , toujours toute de la cour et fort du grand monde et de la meilleure compagnie. Madame la Duchesse avoit fait des parties qui avoient déplu ; elle et ses sœurs avoient été menacées : elle hasarda cependant, immédiatement devant Fontainebleau, un souper à sa petite maison du Désert dans le parc de Versailles. Madame de Saint-Géran eu fut, et l'orage tomba sur elle. Elle choisit Rouen et le couvent de Bellefonds, où elle t>ut loisir de s'ennuyer. C'éloit une lille de qualité de Normandie, dont l'oncle paternel, qui s'appeloit M. de Blainville, mourut en 1628, sans enfants, chevalier du Saint-Esprit de 1619, et premier gentilhomme de la chambre de Louis XIII, qui donna cette charge à M de Saint-Simon, déjà premier écuyer, qui fut duc et pair. Ce M. de Blaii* ville s'appeloit Varignies, étoit aussi maître de la garde-robe du roi, et avoit éUî ambassadeur eu Angleterre. Son frère, qui s'appeloit Montfréville, étoit resté dans sa province.

Vendredi 26, à Fontainebleau. — Le roi et la reine d'Angleterre partirent a, neuf heures du matin ; le roi les alla conduire au bout de la for<H, et puis alla courre le loup avec Monseigneur. — Le lils de Lully, surintendant

de la musique, fit hier chanter, devant le roi et toute la cour, un divertissement dans le goût et la manière de son père ; le roi en parut très-content et le loua fort. — On croit que le roi nommera bientôt des plénipotentiaires pour aller en Hollande travailler à la paix générale, outre M. de Calières. — M. le comte de Louvigny, qui commandoit les troupes d'Espagne dans le duché de Milan, est mort : c'étoit un général de grande réputation parmi les Espagnols ; mais il étoit fort vieux. — Madame la % princesse de Conty ne se montre (point encore ; le roi a été la voir plusieurs fois durant sa maladie, et madame de Maintenon y va souvent aussi , et il parott qu'on est fort content de sa conduite.

Samedi 27, à Fontainebleau. — Le roi trouva bon que M. le cardinal de Furstemberg se démit de l'abbaye de Barbeaux en faveur de M. le comte de Recheim, son neveu; il se réserve une pension de 2,000 livres sur cette abbaye. Ce cardinal est revenu à la cour, et s'en retourne incessamment à la Bourdaisière, où il a déjà passé l'été ; le roi le reçut mieux que jamais, et a bien dissipé par là tous les faux bruits qui avoient couru pendant son absence. — Madame de Saint-Géran prend le parti de se retirer à Rouen, dans un couvent où est ahbesse une de ses parentes. — On a nouvelle que M. le prince d'Orange arriva à Londres le 16, où il ne fit que passer, et alla coucher ce jour-là même à sa maison à Kensington.

Dimanche 28 , à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Monseigneur courut le cerf. — 11 arriva ici un secrétaire de M. de Fariol, qui est pour les affaires du roi en Turquie; ce secrétaire étoit au combat qui s'étoit donné entre les Impériaux et les Turcs en Hongrie. L'affaire n'a pas été si grosse qu'on l'avoit dit ici; il dit seulement que les Impériaux y avoient eu quelques petits désavantages. Ce combat-là n'a eu aucune suite considérable. — Les Impériaux, en consentant à la paix

d'Italie, exigent 300,000 pistoles de contribution de ce pays-là , dont voici comme ils font la répartition : ils en demandent 75,000 au grand-duc, 40,000 à la république de Gènes, autant au duc de Modène et de Mantoue, 36,000 au duc de Parme , 25,000 au Montserrat, et le reste aux moindres États et fiefs impériaux. On croit que cela ne se lèvera pas sans peine. M. de Savoie a promis par le traité que la France n'y formeroil aucune opposition.

Lundi 29 , ô Fontainebleau. — Le roi courut le cerf après dîner ; Monseigneur , Madame et les princesses étoient a la chasse. — On mande de Venise qu'on a avis par plusieurs endroits d'un grand combat naval qui s'est donné entre les Vénitiens et les Turcs, où les Vénitiens ont eu l'avantage , et ils attendent en ce payslà avec impatience des nouvelles du capitaine général. M. le duc de Nevers étant mécontent du duc de Donzy, son fils, a obtenu permission du roi de le faire mettre en prison ; il a été mis à la Bastille ; il revenoit de Oitalogne, où il avoit servi sous M. de Vendôme.

La princesse de Savoie arriva à Nevers; elle avoit couché le 24 à la Pacaudière, le 25 à Varennes , le 26 à Moulins, où elle séjourna le 27, le 28 à Saint-Pierre-le- Moutiers d'où elle vint à Nevers.

Mardi 30, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. Monseigneur courut le loup. Messeigneurs les petits princes coururent le cerf avec la meute de M. le duc du Maine. — M. Benoist, qui fait les affaires de M. le comte de Toulouse sous M. Pelletier, a eu la charge de conseiller d'honneur au parlement qu'avoit M. l'abbé le Pelletier. — On mande d'Allemagne que les troupes de l'électeur palatin et celles de Hesse en sont venues aux mains sur les quartiers d'hiver qu'ils ont voulu prendre.

La princesse de Savoie séjourna ce jour-là à Nevers; le roi nous avoit envoyé ordre de n'arriver à Montargis

que le k; nous reçûmes cet ordre à Saint-Pierre-le« Moutiers.

Mercredi 31, ù Fontainebleau. — Le roi fut longtemps enfermé avec le I*. delà Chaise pour faire ses dévotions le lendemain. — Le roi unit la prévôté de Pignan, qu'uvoit l'abbé le Pelletier au séminaire des jésuites de Toulon, que le roi a toujours entretenu à ses dépens; il donne seulement sur la prévôté de Pignan 500 écus de pension à l'évèque de Lodève pour le dédommager de l'abbaye de Bourgmoyen , qu'il a cédée à Blois quand on en a voulu faire un évêché. — Madame la Duchesse, qui étoit grosse n'a pas laissé de courre le cerf et s'est blessée. M. le Prince a toujours demeuré a Chantilly durant le voyage de Fontainebleau. — Monsieur presse toujours le roi pour faire prendre à la princesse de Savoie le nom de duchesse de Bourgogne dès à cette heure ; cela éviteroil des embarras; mais comme cela en attireroit d'autres aussi, le roi n'a encore rien décidé làdessus.

Jeudi l« r novembre, jour de la Toussaint, à Fontainebleau. — Le roi fit ses dévotions à l'ordinaire ; l'a-

près-dlnée il entendit le sermon du P jésuite ,

dont il fut très-content. — Le roi donne l'évèché de Montpellier à M. l'abbé de Croissy, nouvel agent du clergé; S. M. fit aussi la distribution des autres bénéfices; mais il n'y en avoit pas de considérable. — M. de Vendôme arriva au souper du roi ; il vient de commander l'armée de Catalogne; il avoit vu en passant a Nevers la princesse de Savoie, et le roi lui fit beaucoup de questions sur son sujet. — Mesdemoiselles de Soissons avoient fait demander au roi par M. de Bouillon ce qu'elles auroient à faire à l'arrivée de la princesse de Savoie; le roi leur a fait dire qu'il ne vouloit point qu'elles la vissent jusqu'à ce qu'elles eussent changé de conduite.

Vendredi 2, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf.

Monseigneur courut le loup , et messeigneurs les petits princes coururent le lièvre avec la petite meute de M. de la Rochefoucauld. — Le roi, après son souper, appela la maréchale de Rochefort*, qui est toujours dans son cabinet à ces heures-là avec madame de Chartres, et lui dit : « Je viens de donner un nouveau menin à Monseigneur, dont je crois qu'il sera bien aise ; je crois que vous en serez bien aise aussi, Madame, car c'est le marquis de Rochefort. » Cette grâce du roi a fort diminué la douleur qu'avoitla maréchale de n'être point dame d'honneur de madame la duchesse de Bourgogne, et le roi ajouta tout ce qu'il y a de plus obligeant pour assurer la maréchale de son amitié et de son estime.

La princesse de Savoie arriva le 31 à la Charité ; elle y séjourna le jour de la Toussaint, et le lendemain elle coucha à Cosne .

* La maréchale de Rochefort étoit fille unique du second lit de sa mère, fille du chancelier Séguier et mère des duc, cardinal et chevalier de Coisliu. Elle étoit née posthum e après la mort de son père , ce M . de Laval, tué à vingt-quatre ans au siège de Dunkerque , en 1 646, frère cadet de M. de Bois-Dauphin, père de madame de Louvois et de l'évéque de la Rochelle , tous trois petits-fils par leur père du maréchal de Bois- Dauphin, et par leur mère du maréchal deSouvré. Elle avoit épousé en 1662 le marquis de Rochefort, capitaine des gardes du corps, que la faveur du cabinet et l'intimité de MM. le Tellicr et de Ix>uvois avoient mené fort vite , qui fut maréchal de France et gouverneur de Lorraine et des Évéchés en 1675, et qui mourut à Nancy , 22 mai 1676, allant commander une armée sur la Moselle. I*a maréchale de Rochefort étoit dame du palais de la reine dès le commencement de 1674, et ne quitta plus depuis la cour. Elle étoit belle, galante, complaisante; elle pouvoit beaucoup sur M. de Louvois, et elle avoit étendu ce crédit sur le Tellier et depuis sur Barbezieuv Elle fut dans toutes les intrigues des amours du roi , et amie particulière de madame de la Vallière , de madame de Montespan , de madame de Ludres, de madame de Soubise , de madame de Maintenoo , avec qui

(1) Voir les détails sur le séjour de la duchesse de Bourgogne h la Charité m le Mercure de novembre, pages ïii à 2GI .

JOURNAL DE DAÎSGEAU.

elle avoit été à madame la Dauphine , et eut longtemps beaucoup déconsidération: mais en vieillissant elle alla toujours à reculons. Elle prétendoit avoir eu parole d'être dame d'honneur de la femme qu'épouscroit M. le duc de Bourgogne lorsqu'elle fut mise dame d'honneur de madame de Chartres, emploi qu'avec raison elle n'avoit pas pris volontiers , et qu'on lui donna sur le pied de confiance. Ce fut donc pour lui passer la main sur le dos que son fils fut fait menin. Elle demeura ainsi à madame de Chartres, toujours baissant de considération de plus en plus, toujours disant qu'elle voulait quitter sa place, et l'ayant toutefois conservée jusqu'à la dernière vieillesse , dans laquelle elle mourut en 1729. Le fils fait menin se tua de débauches sans avoir été marié, et sa fille mariée d'abord à Nangis, dont elle eut Nangis , chevalier d'honneur de la reine et chevalier de l'ordre , et si à la mode dans son jeune temps et parmi les plus grandes dames, et remariée après à Blansac , en la façon que les Mémoires l'ont dit, dont elle a eu plusieurs enfants , et enfin ruinés l'un et l'autre , et menant depuis plus de vingt ans une vie très-pauvre, très-abandonnée et très-triste , et d'autant plus pour madame de Blansac que ses beaux yeux et un esprit infini , aimable au dernier point , mais à craindre et dangereux à proportion de ses charmes et de sa séduction , en avoient fait longtemps la fleur de la cour et du grand monde et de la meilleure compagnie.

Samedi 3 , à Fontainebleau. — Le roi , Monseigneur, les princes, Madame et les princesses tirent la Saint- Hubert à leur ordinaire. — Le maréchal de Villeroy est revenu ; la goutte a un peu retardé son retour. — Monseigneur le duc de Bourgogne viendra au-devant de la princesse jusqu'à Nemours et messeigneurs les ducs d'Anjou et de Berry l'attendront à Fontainebleau. Monsieur doit aller au-devant de la princesse deux lieues par delà Montargis.

Ce jour-là la princesse de Savoie coucha à Briare , où le comte deGovon, envoyé de Savoie, la vint trouver. Dans les séjours qu'elle a faits dans son voyage, elle a dîné en cérémonie, Francine, le maître d'hôtel, portant le bâton devant elle; les bourgeois partout sous les armes et haranguée par tous les corps de ville. Le roi a commandé qu'à Montargis la princesse fût logée en même logis que lui.

NOVKMBHK 169<>

Dimanche k , à Montargis. — Le roi partit de Fontainebleau après son dîner, et arriva ici avant cinq heures avec Monseigneur. Monsieur yétoit venu dîner; et comme il se préparait à aller au-devant de la princesse de Savoie, on lui vint dire que le roi arrivoit; il descendit du château au logis du roi pour le voir un moment, et le roi Le retint. La princesse arriva sur les six heures; le roi descendit de son appartement et la reçut au bas de son carrosse, et me dit : « Pour aujourd'hui vous voulez bien que je fasse votre charge. » Il embrassa la princesse dans le carrosse, et lui donna la main pour la descendre; il la conduisit dans son appartement à elle, et lui présenta en chemin Monseigneur, Monsieur et M. de Chartres. La princesse lui baisa plusieurs fois la main en montant le degré. La foule étoit si grande et les chambres si petites que le roi, après y avoir demeuré quelque temps, fit sortir tout le monde et puis rentra chez lui, où il nous dit qu'il alloit commencer à écrire a madame de Maintenon ce qu'il pensoit de la princesse, et qu'il achèveroit de lui écrire après souper quand il l'auroit encore mieux vue (t). 4e

(!) Lettre de Louis XIV à madame de Maintenon.

• A Montargis. ce dimanche an *>tr, à 6 heures et demie, 4 nov. IGOfi.

« Je suis arrivé ici devant cinq heures; la princesse n'est Tenue qu'à près île six. Je l'ai été recevoir au carrosse. Elle m'a laissé parler le premier , et après, elle m'a Tort bien répondu, mais avec un petit embarras qui tous auroit plu. Je l'ai menée dans sa chambre au travers de la foule, la laissant voir de temps en temps, en approchant les (lambeaux de son visage. Elle a wutenu

véa dans sa chambre , où il y avoit une foule et une chaleur à faire crever. Je l'ai montrée de temps en temps à ceux qui s'approchoient , et je l'ai considérée de toutes manières , pour vous mander ce qu'il m'en semble. Elle a la meilleure grâce et la plus belle taille que j'aie jamais vues; habillée à peindre et coiffée de même , des yeux vifs et très-beaux , des paupières noires et admirables , le teint fort uni , blanc et rouge , comme on le peut désirer , les plus beaux cheveux noirs que l'on puisse voir, et en grande quantité. Elle est maigre comme il convient à son Age, la bouche fort vermeille, les lèvres grosses, h* dents blanches, longues et très-mal rangées ; les mains bien faites, mais de) la

22 JOURNAL DR DANGKAU.

pris la liberté de lui demander, comme il rcntroit dans sa chambre, s'il étoit content de la princesse; il me ré-

«ouleur de son âge. Elle parle peu (1), au moins à ce que j'ai vu, n'en! point embarrassée qu'on la regarde, comme une personne qui a vu du monde. Elle lait mal la révérence , et d'un air un peu italien. Elle a quelque chose d'une Italienne dans le visage, mais elle plaît, et je l'ai vu dans les yeux de tout le monde. Pour moi, j'ensuis tout à Tait content. Elle ressemble fort à son premier portrait , et point du tout a l'autre. Pour vous parler comme je fais toujours , je la trouve à souhait , et serois far.be qu'elle fitt plus belle. Je le dirai encore, tout plaît , hormis la révérence. Je vous en dirai davantage après souper, car je remarquerai bien des choses que je n'ai pas pu voir encore. J'ou bliois de vous dire qu'elle est plutôt plus petite que grande pour son Age. Jusqu'à cette heure j'ai fait merveilles, j'espère que je soutiendrai un certain air aisé que j'ai pris, jusqu'à Fontainebleau, où j'ai grande envie de me re trouver. »

■ A 10 heures.

" Plus je vois la princesse, plus je suis satisfait ; nous avons été dans une conversation publique , où die n'a rien dit ; c'est tout dire. Je l'ai vue déshabiller , elle a la taille très-tietle, on peut dire |arfaite, et une modestie qui vous plaira. Tout s'est bien passe à I égard de mon frère ; il est fort chagrin , il dit qu'il est malade (5). Nous partirons demain à di\ heures et demie ou onze heures ; nous arriverons à cinq heures au plus tard. Je suis tout à fait content ; rien que de bien à propos en répondant aux questions qu'on lui faisoit ; elle a |>eu parlé, et la duchesse du Eude m'a dit qu'elle l'avoit avertie que le premier jour »'lle feroit bien «l'avoir une grande retenue. Nous avons soupe : elle n'a manque à rien, et est d'une politesse surprenante à toutes choses (3) ; mais à moi el à mon fils elle n'a manqué à rieu et s'est conduite comme vous pourriez faire. J'espère que vous la serez aussi. Elle a bien été regardée et observée, et tout le. monde paroi t satisfait de bonne foi. L'air est noble el les manières polies et agréables. J'ai plaisir à vous en dire du bien, car je trouve que, sans préoccupation et sans flatterie , je le puis faire et que tout m'y oblige. No voulant dire

tout ce que je pense , je vous donne mille bons :. (4). J'oubliois à vous

dire que je l'ai vue jouer aux onchets avec une adresse charmante. Quand il faudra un jour qu'elle représente, elle sera d'un air et d'une grâce à cliarmer, et avec une grande dignité et un grand sérieux. » Mires de Ixmix XIV, de monseigneur le Dauphin, etc., adressées à madame la marquise de Mainlenon , I vol. in-8% de m pages , imprin>é |>oar MM. les tolibuphiics français, chez Didot , I8M.

Nousferons suivre cette lettre de quatre note* ; deux sont de M. Monmerqué , éditeur du recueil dont nous l'avons extraite ; deux autres sont tirées des En (retiens de madame de Mainlenon, récemment publiés par M. Th. Lavallér (1 vol. in- 18. Charpentier, I8àô. )

(I ) Elle parle peu, au main* ace qutj'ai vu : Louis XIV avait <k; la jcuim- pnneetac, avant de la connaître , une opinion toute coutraire. • Me vous ai-je pa* raconté .

pondit qu'il l'étoit trop et qu'il avoit peine à contenir sa .joie. II la revint voir un quart d'heure après dans son cabinet, où étoient Monseigneur, Monsieur, M. de Chartres , les dames de la princesse , l'envoyé de Savoie et moi. D'abord il dit en entrant a Monsieur : a Je voudrois bien que sa pauvre mère pût être ici quelques moments pour être témoin de la joie que nous avons. » 11 la fit fort causer, regarda sa taille , sa gorge , ses mains, et puis ajouta: a Je ne voudrois pas la changer en quoi que ce soit au monde pour sa personne. » Il la fit jouer aux jonchets avec les dames devant lui ; il admira son adresse , car il lui «voit déjà donné devant tout le monde des louanges sur sa bonne grâce. Plus il la voit, plus il la loue. Quand on le vint avertir que la viande étoit portée , il ressortit de son cabinet. Je donnai la main à la princesse, et il la ht mettre a table, entre Monseigneur et lui. Pendant qu'il

disait madame de Maintenon au* dame» de Saint-Cyr, le 2* mars 1700, que U .rxjuc

m ni, ■ la duchesse de Bourgogne vint en France , avant qu'elle n'arrivât, ccui

•uri an venofent dire des nouvelles an roi, croyant faire leur cour, inventèrent mille reparties agréables qu'il» disoient qu'elle avoit foite»? On trouvoit tout cela tort joli ; ruais quand le roi etoit seul avec inoi, nous disions tous deux : Il faut que celte petite toit une folle ol une étourdie. si a son âge elle s'avance de dire tant de choies. ItoV fûmes ravis, au contraire, de voir qu'elle étoit fort timide, car an commencement elle ne disoit presque |>as un mot. » ( Entretien», page 49 ).

Ci) Le roi avait déridé que la \urtncem'. de Savoie serait traitée comme duchesse de Bourgogne, ce qui ôtait à Madame . duchesse d'Orléans , le premirr rang qu'elle m cu|iait depuis la mort de madame la Dauphin* { A'«/e de M. Mnunurqn*. )

(3) Elle est d'une poiitejue »>trpr«nunl* Â louttê ckmri : ■ Quand madame la duchesse de Bourgogne vint en France, die étoit déjà fort polie. Madame de Savoie l'avoil élevé*: à avoir de l'honnêteté et de la civilité pour tout le monde. Le roi «e du cuit o,iw*lqijcI(>i* ■< la faire soutenir de quelle manière ollc sccnmporia ta première fois qu'elle mangea avec lui ; elle ne rerevoit |»as un serv ice du moindre ofli- • iersans l'en remercier. • ( Entretien 32, p. M7. )

|4) Un a eu. en cet endroit du manuscrit original, dnikiiKne* effarées; eues sont bêlement biffées qu'il est im|iossihle d'en apercevoir uu «cul mot. Il est a présumer qu'elles renfermaient les expressions d'une tendresse conjugale. Madame de Maintenon , en conservant cette lettre a cause «le son inqiortance historique , en a fait disparaître ce qui aurait |wiruétre un indice de son m non avec Louis XIV. Madame deUapton dauic dcHainl-Cyr. nous a appris qu'en I"t3, madame de Maintenon livra aux flammes la plupart «les lettres qu'elle avait reçue* du roi. ( Voyez la note de madame île (dapioi i a U tclc de l'instruction du P. RourdaUiuc , ituMuic a IxUil notnhrc|iai M. le mai qui» de Ojjlcjugirnn , en IM9, rJm Firiiuu]l>idot . ) — \otc de M. Monmerque.

24 JOURNAL DE DAiNGEAU.

fut dans son cabinet avant souper, il fut toujours sur un petit siège et la fit tenir dans un fauteuil, lui disant : « Madame, voilà comme il faut que nous en usions ensemble et que nous soyons en toute liberté. » Durant son souper, il lui donna beaucoup de louanges sur son air noble, sur la façon dont elle mangeoit, et témoigna être sensible aux louanges que les courtisans donnoient à la princesse. Après souper, il retourna encore dans sa chambre avec Monseigneur et Monsieur; ils la virent déshabiller, et le roi nous dit en se couchant : « Je l'ai bien examinée depuis qu'elle est arrivée, mais je ne lui ai rien vu faire, rien entendu dire dont je ne sois content au dernier point. » Avant que de se coucher, le roi acheva sa lettre à madame de Main tenon et fit partir d'Esespinay, un de ses écuyers. Le roi ordonna à la princesse qui l'appeloit Sire de ne le plus appeler que Monsieur, mais de le traiter toujours de Majesté. Il lui dit qu'en arrivant A Fontainebleau, il lui envoyeroit les pierreries de la couronne pour s'en parer. Monseigneur a témoigné être aussi sensible que le roi à la joie de voir la princesse. Le roi demanda si elle trouvoit Monseigneur de l>elle taille ; elle lui répondit qu'elle s'étoit attendue à le trouver beaucoup plus gros et qu'elle ne trouvoit pas qu'il le fût trop. Le roi dit, le soir devant la princesse, qu'il attendroit avec impatience que les douze ans fussent accomplis, et qu'il la marieroit dès le lendemain (1).

Lundi 5, à Fontainebleau. — Le roi, après son lever, entra dans la chambre de la princesse, qu'il trouva presque entièrement habillée ; il demeura avec elle, et puis la mena dans son carrosse à la messe, où il entendit une petite musique que la princesse a eue durant son voyage. Ensuite il revint dîner, et fit encore mettre la princesse

( l ) Voir la réception laite à madame la princesse île Savoie en plusieurs villes rie France, avec le détail rie ce qui s'est passe à son arrivée à Fontainebleau dans le Mercure rie novembre , pages 234 à 276.

entre Monseigneur et lui. 11 y avoit à table avec eux Monsieur, M. de Chartres, la duchesse du Lude, mesdames de Dangeau, de Roucy, de Nogaret et d'O. Après dîner ils montèrent en carrosse pour venir ici , et trouvèrent près de Nemours monseigneur le duc de Bourgogne qui avoit mis pied à terre. Le roi le fit mettre dans son carrosse; le roi et Monsieur étoient dans le fond, Monseigneur et la princesse étoient au-devant, la duchesse du Lude sur Testrapontin du coté delà princesse, et monseigneur le duc de Bourgogne se mit sur l'estrapontin du côté de Monseigneur. Ils arrivèrent ici sur les cinq heures par la cour du Cheval blanc, et trouvèrent le fer à cheval rempli du haut en bas de courtisans qui attendoient. Le roi voulut encore donner la main à la princesse, et la conduisit droit au grand appartement, qui étoit si plein de dames qu'on fut très-longtemps à le traverser. La princesse y fut saluée par tous ceux qui étoient en droit d'avoir cet honneur-là*. Sur les sept heures le roi lit retirer tout le monde, et Monseigneur y amena madame la princesse de Conty en déshabillé. Le soir, la princesse soupa seule dans son appartement, et le roi lui envoya par M. Nyert, son premier valet de chambre en quartier, les pierreries de la couronne qu'elle remit entre les mains de madame de Mailly, sa dame d'atours.

* Le roi lui nomma les premiers d'entre les princes et les princesses du sang; puis, en s'en allant, dit à Monsieur de demeurer à lui nommer tout le monde, et à prendre garde à la faire saluer, c'est-à-dire baiser par tous ceux et celles qui en ont le droit. La foule fut telle que chacun approcha comme il put , et à mesure que chacun se baissoit pour baiser le bas de la robe , Monsieur nommoit , et si c'éioit un duc ou un prince ayant ee rang , un maréchal de France ou leurs femmes, Monsieur la poussoitet ajoutoit : Baisez. Elle étoit debout, et ne sortit point de sa place que tous n'eussent été ainsi un à un présentés par Monsieur.

Hardi 6, à Fontainebleau. — Le roi se promena l'après-

2« JOURNAL DR DANGKAU.

fil née en carrosse avec la princesse, madame de Maintenon , la duchesse du Lude et madame de Mailly, et après la promenade amena la princesse jusqu'au degré rie Madame qu'elle alla voir; elleavoitvu Monsieur chez lui avant que d'aller à la promenade avec le roi. De chez Madame elle alla chez madame la princesse de Conty, voir Monseigneur qui l'y attendoit. Monseigneur lui fit le matin un présent de bijoux d'or fort bien travaillés. Monseigneur le duc do Bourgogne alla chez elle sur les sept heures avec messeigneurs les princes ses frères. — Le roi a réglé qu'il n'iroit voir la princesse (pie tous les quinze jours, et messeigneurs ses frères n'iront que tous les mois. Elle mangera toujours seule, et la duchesse du Lude la servira.

Mercredi 7, ri Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'aprèsdinée. Monseigneur courut le loup. La princesse ne sortit point de tout le jour. Le roi Avoit ordonné que toute sa musique fût à 1a messe de 1a princesse , qu'elle a entendue Avant que de se coiffer; elle se mit dans la tribune, dans la petite niche à droite. — Le roi résolut dimanche dans le conseil , avant que de partir pour Montargis, d'envoyer M. de Courlinet M. de Harlay plénipotentiaires en Hollande pour la paix générale. M. de Calières y servira dans la même qualité avec eux ; cette nouvelle n'est pas encore publique. — M. le maréchal de Boufflers arriva ici dimanche, et le maréchal d'Estrées y arriva lundi.

Jeudi 8, à Versailles. — \a roi arriva ici sur les cinq heures; il avoit dîné A Fontainebleau avant que de partir. Il avoit dans son carrosse Monsieur, Madame, madame de Chartres et madame du Maine. Monseigneur étoit parti dos le matin et étoit venu en chaise dîner à Meudon pour y demeurer quelques jours. La princesse étoit partie avec ses dames et étoit venue dîner au IMessis , et le roi avoit donné ses ordres pour qu'elle arrivât ici en même temps que lui. Le roi passa devaut la maison de Pru-

NOVEMBRE l«f>« 27

d homme, où elle dlnoit environ à une heure. Elle remonta dans son carrosse et suivit le carrosse du roi jusqu'ici. On avoit trouvé des relais au Plessis, et on en trouva encore à Chilly. Le roi, à la descente du carrosse, voulut encore donner la main à la princesse, et la mena dans le grand appartement de madame la Dauphine, (pi on trouva superbement meublé', elle y demeurera jusqu'à ce qu'elle soit mariée.

Vendredi 9, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Marly. Monseigneur est a Meudon. La princesse ne sortit point de tout le jour que pour aller voir le roi dans son appartement. Messeigneurs las petits princes qui avoient couché au Plessis revinrent ici. Monsieur, Madame et Mademoiselle s'en allèrent a Paris pour y demeurer trois semaines. Brfadamela Duchesse, qui s'en revint hier de Fontainebleau à Paris en bateau , y est demeurée aujourd'hui. Madame la princesse de Conty, qui revint hier en son particulier et qui dîna en chemin à Petit-Bourg, chez M. d'Antin , est plus incommodée qu'elle ne l'étoit depuis quinze jours de sa fluxion sur l'œil. — Nos plénipotentiaires qui avoient été nommés au conseil dimanche furent déclarés ; ils n'auront point le titre d'ambassadeurs, et on ne dit point encore le lieu où se feront leurs conférences.

Samedi 10, à Versailles. — Le roi alla tirer de bonne heure après dîner, et puis revint ici recevoir la visite du roi et de la reine d'Angleterre qui ensuite allèrent chez la princesse qui eut un fauteuil comme la reine. Monseigneur revint de bonne heure de Meudon, et monta d'al>ord chez la princesse, à qui il témoigna beaucoup d'amitié. — M. de Vendôme a donné a Saint-Victor le commandement des tours de Toulon, dont il est gouverneur et lui en laisse les appointements, qui montent A quatre ou cinq mille livres; le roi l'a îigréé : elles vaquoient par la mort de la Bouvcrnelle . qui étoit aussi capitaine des gardes de M. de Vendôme, et M. de

Vendôme fait Coteron son capitaine des gardes et diminue 1,000 écus sur ses appointements qu'il fait donner à Villiers. C'est la province de Provence qui paye cela.

Dimanche 11, à Versailles. — Le roi se promena à pied dans ses jardins, et faisoit suivre les petits chariots où il mon toi t de temps en temps avec la princesse ; il lui fit voir beaucoup de fontaines, qu'elle trouva admirables. Le roi a réglé que la princesse verroit deux fois la semaine du monde à sa toilette, les mardis et les vendredis. — Madame la duchesse d'Arpajon est tombée en apoplexie ; mais, comme elle n'est pas violente, on espère de la tirer d'affaire. — Il court un bruit que le roi de Danemark a fait un traité avec les alliés, par lequel il s'engage à leur donner trois mille hommes et à empêcher nos vaisseaux de se retirer dans ses ports. Cette nouvelle n'est pas encore sûre, et M. de Bonrepaux, notre ambassadeur qui étoit ici depuis quelque temps , part cette semaine pour retourner à Copenhague ; il a obtenu des passe-ports et s'en va par terre.

Lundi 12, à Versailles. — Le roi prit médecine, et tint conseil l'après-dlnée. Au sortir de son conseil, il fit venir la princesse chez lui; il lui a donné des maîtres pour apprendre à danser et à jouer du clavecin. — On mande de Rome que le cardinal de Goez est mort d'une apoplexie qui le prit pendant qu'il écrivoit à l'empereur pour l'exhorter à continuer la guerre. On a trouvé après sa mort la lettre presque entièrement écrite ; le cardinal de Goez étoit gentilhomme de Brabant, que l'empereur avoit employé à plusieurs négociations, et à qui il avoit donné l'évèché de Gurck avant de lui procurer le cardinalat. Il y a présentement quatre chapeaux vacants : les deux que le pape a retenus in pelto, celui du cardinal Sfondrate et celui de Goez. On avoit dit aussi que le cardinal Franzoni étoit mort; mais il vit encore, sans espérance de pouvoir guérirde' la maladie qu'il a. On espère

que le pape sera bientôt en état défaire la nomination pour les couronnes.

Mardi 13, à Versailles. — Le roi alla dîner à Marly, où il mena la princesse avec madame de Maintenon , madame de Chevreuse et toutes les dames de la princesse; on se promena fort dans les jardins, et la princesse en revint charmée. Monseigneur alla coucher à Meudon; il y mena madame la princesse de Conty, qui est encore fort incommodée. — M. le marquis de Cofitquen épouse mademoiselle de Noailles, seconde fille du duc de ce nom ; elle aura 50,000 écus en mariage , savoir 100,000 livres qu'on lui donne en argent et le régiment de Gramont que le duc de Noailles avoit acheté du duc de Guiche, son gendre, 50,000 livres. Madame de Cofitquen sa mère donne tout son bien à son fils et se retire dans un couvent. — Les vingt-cinq galères du roi qui étoient allées en Catalogne sont revenues au port de Cette et reviennent à Marseille.

Mercredi 14, à Meudon. — Le roi alla l'après-dlnée a Meudon où il demeurera jusqu'à samedi. Monsieur, Madame et Mademoiselle sont demeurés à Paris. La princesse est demeurée à Versailles; et toutes les autres princesses sont ici avec le roi. — J'appris que M. Rosen avoit vendu le régiment de dragons de Bretoncelles, que le roi lui avoit donné à vendre cette campagne; c'est le fils de Vatteville, qui étoit lieutenant général, qui l'achète et qui lui en paye 40,000 livres. — Le roi a réglé ce qu'il donnera à ses plénipotentiaires; ils auront 12,000 écus par an et 4,000 écus pour leurs équipages. M. de Calières ne devoit avoir que 24,000 livres, on lui en a donné douze d'augmentation ; et pour être entièrement comme les autres, on lui a donné 1,000 écus de plus pour sou équipage , parce qu'il n'avoit que 9,000 livres.

Jeudi 15, à Meudon. — La princesse vint ici dîner avec le roi, et y amena toutes ses dames. L'après-dlnée, le roi la mena promener dans les jardins; mais la pro-

menade fut courte parce que le temps étoit vilain. Le roi dit , ces jours passés , à la princesse que toutes les princesses avoient des ménageries à l'en tour de Versailles, et qu'il voulu it lui en donner une bien plus belle que celles des autres, et que pour cela il lui donnoit la véritable ménagerie, qui est la Ménagerie de Versailles. — On mande de Londres que le parlement commença à s'assembler le 30 du mois passé. Le prince d'Orange les harangua pour leur demander le payement des fonds qui lui avoient été accordés l'année passée, et dont il n'a pu être payé, et cinq millions de livres sterling pour continuer la guerre cette année ; si bien qu'il faut qu'ils lui donnent cent dix millions ; il finit sa harangue en disant que le seul moyen d'avoir une bonne paix étoit de se mettre en état de continuer la guerre .

Vendredi 16, à Meudon. — Le roi chassa et se promena, et fait toujours travailler à quelque chose de nouveau. Les petits princes vinrent ici lui faire leur cour. La princesse alla de Versailles à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre, et elle eut un fauteuil comme eux. — Le comte de Guiscard mande de Dinant que le prince Alexandre et le prince Constantin, lils cadets du feu roi de Pologne, y sont arrivés et qu'ils seront ici incessamment; ils mènent avec eux trois chariots dans lesquels on assure qu'il y a 600,000 ducats qui font 1 ,200,000 écus de notre monnoie. — M. le duc de Savoie envoie ici pour ambassadeur extraordinaire le comte de Serreito; il a été déjà deux fois ambassadeur en France. On enverra un prince le recevoir, comme on en envoie aux ambassadeurs des rois. Les ambassadeurs avoient tous les honneurs des tètes couronnées, hormis celui-là, que le roi lui a accordé par le dernier traité de paix qu'il vient de faire avec lui.

Samedi 17, à Versailles. — Le roi revint de bonne heure de Meudon, et en arrivant alla voir la princesse. Monseigneur est demeuré à Meudon avec madame la prin-

cesse de Conty, et y sera jusqu'à mardi. — Le comte de Château-Renaud, qui était allé en course avec douze gros vaisseaux du roi, est rentré dan6 le port de Brest. — On mande de Madrid que depuis la mort du connétable de Castille, mort sans enfants moles, son neveu, comme aîné de la maison de Velasco, avoitpris le nom de duc de Frios, et que le roi d'Espagne Ta fait connétable de Castille. C'est le dixième de cette maison qui a cette charge sans interruption, et voilà pourquoi tant de gens la croient héréditaire *. La femme du connétable de Castille ne s'appelle point la connétable de Castille, elle s'appelle la duchesse de Frias. On mande aussi que le roi d'Espagne n'est pas entièrement guéri; il retombe de temps en temps; la reine se porte fort bien. Le roi d'Espagne envoie pour ambassadeur à Vienne l'évôque de Tortone. — Les Maures continuent toujours le siège de Ceuta sans avancer.

* Les Mémoires se trompent ici : les titres de connétable et cTam iral de Castille étoient héréditaires, et l'ont toujours été jusqu'à ce que Philippe V tes ait entièrement abolis ; mais il est vrai aussi que ces titres n'étoieot que de vains noms sans quoi que ce soit eu aucun genre, car pour la grandesse ceux qui les portoieut en étoient par eux-mêmes revêtus , et leurs titres et leurs grandesses , quoique séparés, luivoieot le même ordre de succession dans leurs familles.

Dimanche 18, à Versailles. — Le roi alla tirer et revint de bonne heure. Quand il fut entré chez madame de Maintenon, il envoya quérir la princesse, et acheva de lui donner toutes les pierreries de la couronne, dont Nyert lui a voit déjà porté une partie pendant qu'on étoit à Fontainebleau. Les pierreries montent à la somme de 1 1 ,333,000 livres, suivant le prix qu'elles ont été achetées, sans compter ce qui a été ajouté depuis que M. de l'ontehartrain en a eu la direction. À la mort du feu roi toutes les pierreries de la couronne ne montoient qu'à 700,000 livres. — M. de Tessé envoya un courrier au roi lui dire que l'empereur avoit envoyé la ratification du traité de neutralité pour l'Italie; mais il n'a pas voulu ratifier Je

second article par lequel le duc de Savoie vouloit être médiateur pour la paix générale; le traité s'est exécuté de bonne foi de part et d'autre; toutes les troupes sortent d'Italie, et les princes qui ont été taxés à donner de l'argent aux troupes de l'empereur par manière de contribution en ont déjà payé la plus 'grande partie. Le roi a donné ordre qu'on remette entre les mains de M. de Savoie Suse et Montmélian, qu'il retenoit jusqu'à l'entière exécution du traité, et on va raser la citadelle de Pignerol.

Lundi 19, à Versailles. — Le roi alla l'après-dînée se promener à Marly. Monseigneur est encore à Meudon. Monsieur vint ici voir le roi; il alla aussi chez la princesse , et lui fit de petits présents d'amitié. — J'appris que M. le duc de la Roche-Guyon avoit vendu le régiment de Navarre à M. de Maulevrier, qui, par la mort de son frère qui fut tué à Namur, est devenu l'ainé de sa maison ; il achète ce régiment 25,000 écus argent comptant, et outre cela a donné 200 pistoles de pot de vin à madame de la Roche-Guyon. — On mande d'Allemagne que le comte de Hanau, qui étoit le premier comte de l'Empire, a été fait prince de l'Empire. — La nouvelle d'un second combat naval entre les Vénitiens et les Turcs n'étoit pas sans fondement , mais l'affaire a été bien moins considérable qu'on ne le disoit d'abord; les Vénitiens y ont eu quelque avantage.

Mardi 20, à Versailles. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. Monseigneur alla à l'opéra à Paris tout seul ; il se mit dans la loge de Monsieur avec Madame et Mademoiselle. Madame la princesse de Conty étoit revenue ici de Meudon, étant fort incommodée de ses yeux. Monseigneur vit à l'opéra le prince Alexandre et le prince Constantin, qui arrivèrent lundi à Paris; ils seront ici incognito et ne verront le roi qu'en particulier ; ils ne portent point encore l'ordre, et comptent que le roi le leur donnera avant qu'ils partent de ce paysci. — Le roi acheva de régler au conseil l'affaire des

armoiries, dont il lui reviendra du moins sept millions. — M. de Coëtquen épousa mademoiselle de Noailles; les noces se firent a Paris chez le duc de Noailles, père de la mariée, qui, outre les 50,000 écus qu'il donne à sa fille, s'est engagé de les nourrir sept ans.

Mercredi 21 , ô Versailles. — Le roi alla l'après-dtnée se promener à Marly ; il en revint sur les six heures, et envoya aussitôt dire à la princesse île le venir trouver chez madame de Maintenon. Monseigneur étoit chez elle dans le temps que le roi y envoya, et ils allèrent ensemble trouver le roi. — Le roi a augmenté la pension de M. de Bieck de 500 écus ; il en a mille présentement; il est capitaine dans le régiment Royal-Allemand avec commission de colonel , et est neveu de M. de Bieck, gouverneur de Poméranie et maréchal de Suède. — La princesse fit ses dévotions dans la chapelle en bas, à un petit autel ; elle ne les avoit pas faites depuis qu'elle est en France ; elle entend toujours la messe en haut dans la petite loge de la tribune.

Jeudi 22, à Versailles. — Le roi alla tirer l'après-dînée. — Madame de Palières mourut ici; elle avoit été sous-gouvernante de monseigneur le duc d'Anjou ; elle avoit un logement au grand commun que le roi a donné à M. le comte de Tessé. — Le roi fait donner aux trois plénipotentiaires trois mois d'avance; et ainsi, cela joint aux V,000 écus qu'il leur fait donner pour leur équipage, ils auront chacun 21,000 livres avant que de partir ; leurs passe-ports ne sont pas encore venus. — Le soir il y eut comédie; mais il n'y aura point d'appartements jusqu'à ce que Monsieur soit rev enu de Paris.

Vendredi 23, à Versailles. — Le roi et Monseigneur allèrent dîner à Marly, et y menèrent la princesse avec toutes ses dames. Mademoiselle d'Aubigny et mademoiselle de Chevreuse y allèrent dans un carrosse séparé, et dînèrent avec le roi. Après dîner, le roi , Monseit. vi. :j

34 JOURNAL DK DANGKAU.

gneur et Ih princesse se promenèrent dans les jardiria jusqu'à cinq heures. Le roi alla à Saint-Germain voir le roi et lu reine d'Angleterre. Pendant ce tetnps-la Monseigneur joua ii culhas arec M. le Premier et moi ; et la princesse demeura chez madame de Maintenon. Le roi repassa à Marly à sept heures, et fut de retour ici a huit.

— Le soir, M. de Torcy vint dire au roi que les nouvelles de Madrid portbient que le roi d'Espagne étoit retombé dangereusement malade.

Samedi 2i, à Versailles. — Le roi alla à la chasse; le mauvais temps l'en fit revenir à trois heures. Après son débotté, il vint chez la princesse où il demeura longtemps. Monseigneur alla courre le loup et au retour de la chasse vint aussi chez la princesse, où il se plaît fort.

— Les princes de Pologne verront mardi le roi, dont ils auront audience particulière dans son cabinet. Les 1,200,000 écus qu'ils ont apportés en France seront placés ou à acheter une terre, ou sur la maison de ville ; ils seront toujours incognito pendant qu'ils seront en ce pays-ci , et quand le roi les recevra chevaliers d<* l'ordre, ils marcheront a la procession, en allant et en revenant , comme novices, à la tète de tout, pour éviter rembarras du rang qu'on auroit A leur donner en revenant de la chapelle*.

* Dangeau , toujours favorable aux étrangers et aux préU'ntions, en établit une iei sans apparence , puisqu'une couronne élective ne laisse point de suite , et cette làçou de marcher allant et revenant de la chapelle, novices et profès, est celle de tous ceux qui sont reçus chevaliers de Tordre et qui n'ont point de raug que celui de leur réception, c'est-à-dire qui ne sont que gentilshommes, comme on parle dans l'ordre. Ainsi cela ne remédie a aucune prétention, mais établit qu'il n'y en a point d'admise. Aussi n'en admit-on aucune, et ces fils du roi J. Sôbieski, qui apparemment en firent la tentative, ne reçurent l'ordre que hors de France , et l'abbé de Pomponne étant ambassadeur du roi a Venise y fut visité par l'un d'eux , qui ne portoit point l'ordre, et qu'il en tança jusqu'à la menace de le lui faire ôter.

IHmanrhe 25, à Versailles. — Le roi ne sortit point

NOVEMBRE 1696. s&

de tout le jour, et tint conseil l'après-dînée, quoiqu'à son ordinaire il l'eût tenu le matin. — Monsieur vint ici de Paris voir le roi et alla ensuite voir la princesse. — La princesse alla à Saint-Cyr (1) après que Monsieur fat

(1) « Adélaïde de Savoie navoit que onze ans lorsqu'elle fut amenée en France : madame de Maintenon eut naturellement la charge d'achever son édu cation , et elle pensa ne pouvoir mieux faire que de lui donner l'éducation de Saint-Cyr. Dès les premiers jours de son arrivée, elle la conduisit dan» cette maison, et pour cette première visite, elle lui fit rendre tous les honneurs dus à son rang. La communauté , en longs manteaux , la reçut à la porte de clôture; la supérieure lui lit un compliment; toutes les demoiselles étaient rangéesen baie sur son passage jusqu'à l'église ; oa la mena par toute la maison, et principalement aux classes, on des enfants de son âge jouèrent une conversation assez ingénieuse pour l'amuser et assaisonnée de louanges délicates. La jeune princesse , dont les contemporains nous ont laissé des portraits si séduisants fut enchantée de tout ce qu'elle vit relie en témoigna naïvement son contentement à relie qu'elle appelait sa tante , « pour confondre joliment , dit Saint-Simon, le rang et l'amitié , - et elle lui demanda de reveuir. Alors madame de Maintenon la mena régulièrement à Saint-Cyr deux ou trois fois la semaine pour y passer les journées entières, y suivre les exercices des demoiselles, et y recevoir toutes les instructions qu'on leur donnait. On l'y traitait sans cérémonie, quoique avec respect; elle y portait ordinairement l'habit des élèves, et répondait au nom de mademoiselle de I.astic, qu'elle avait pris pour cacher son rang. « Klle étoit , disent les Mémoires (des Daines <le Saint-Cyr), bonne, affable, gracieuse à tout le monde, s'occupant avec les Daines des différents offices , avec les Demoiselles de tous leurs ouvrages , de tous leurs travaux, s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la maison, même au silence , faisant elle-même , soit à l'économie , soit au dépôt , soit a l'infirmerie, mille choses qui , en la divertissant , ne laissoient pas que de former son intelligence, courant et se récréant avec les rouges dans les grandes allées du jardin , allant avec elles au chœur, à confesse, au catéchisme , paraissant même au noviciat , dont elle suivoit les austères exercices, même aux assemblées du chapitre , pour qu'elle apprit à prendre intérêt à la communauté. • Elle avait pour com|»agne ordinaire utademoiselle d'Aubigné , nièce unique de madame de Maintenon, qui devint la duchesse de Noailles ,et qui était loin de régaler pour l'esprit , la grâce et le caractère ; mais elle avait priiici|>alement pris en affection mademoiselle de Veldenz et mademoiselle d'Osmond. Plusieurs fois elle figura dans la représentation tï'Esther, sous le personuagtd une jeune israélite. D'autres fois, elle prenait le costume des Dames et faisait les honneurs de la maison à quelque illustre visiteuse, principalement à la reine d'Angleterre. Souvent elle s'enfermait avec madame de Maintenon dans sa cliambre, et lui servait de secrétaire. Enfin elle voulut , deux jours avant son mariag.-, se montrer à ses amies de Saint-Cyr en babil de cérémonie : « Elle étoit tout .-n blanc , et sa rolie avoit une broderie d'argent si épaisse et si

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sorti de chez elle, et n'y mena que trois dames qui fuient mesdames de Dangeau , de Nogaret et d'O. Depuis quelques jours madame de Dangeau couche dans sa chambre. Le roi renvoie le médecin que M. de Savoie avoit envoyé avec elle, et lui donne 7,000 livres pour son voyage. Il ne s'attendoit pas à un si gros présent. Le roi laisse à la femme de chambre qui est venue avec « lie le choix de demeurer ici ou de s'en retourner. — Le soir il y eut comédie.

Lundi 26, à Versailles. — - Le roi alla l'après-dlnée se promener a Marly. Monseigneur courut le loup. La princesse vit le roi au retour de Marly, et S. M. commanda à M. d'Urfé, qui prit congé de lui pour s'en aller en Savoie pour ses affaires particulières, de dire à M. et a madame de Savoie qu'il étoit si content de la princesse qu'il ne pou voit assez leur en marquer sa satisfaction. On va nommer un ambassadeur pour Turin, afin que le comte de Tessé puisse revenir. — Les passeports pour nos plénipotentiaires ne sont pas encore arrivés ; on ne croit pas même qu'ils puissent arriver sitôt , parce que les Hollandois ont envoyé à Londres pour recevoir les ordres du prince d'Orange là-dessus. —

massive qu'à peine |>ou voit-elle la porter. » Ce lut un jour île Tête pour toute la maison ; on la reçut en grande pompe ; une grosse cour l'accompagnait.

Klle fut conduite à l'église, où l'on chanta le Te Deitm

Madame de Maintenon , en donnant à la duchesse de Bourgogne l'éducation de Saint-Cyr, voulut lui inspirer une piété simple et droite, de la modestie dans ses gonts , l'éloignement des plaisirs, « et tontes les choses qu'on n'apprend pas a la cour. » — « Travaillons, disait-elle, à tempérer l'air de grandeur qu'on respire à Versailles, afin que la princesse ait delà dignité sans orgueil. • Elle voulut encore lui inspirer des habitudes françaises , de l'affection pour ces familles de la noblesse qui devaient la servir un jour, cette générosité, celte douceur, cette compassion pour les malheureux que devait lui enseigner ' la fmiuentation de tant de filles |iauvres et de haute naissance. Enfin elle voulut lui donner du gout |>our son cher Saint-Cyr, et procurer ainsi à cette maison une protectrice puissante, lorsqu'elle même ne serait plus »

(Histoire de la Maison Royale de Sainf-Ci/r, par Th. Li\ahVe, p. 189 et suiv.)

M. Courtin sent sa vue diminuer tous les jours, et il ne croit pas pouvoir servir le roi dans l'emploi où il Ta destiné.

Mardi 27, à Versailles. — Le roi alla tirer, et vint sur les quatre heures chez la princesse. Monseigneur alla seul dîner à Meudon; à son retour ici il envoya prier la princesse de lui venir rendre une petite visite chez madame la princesse de Conty. — Les états de Languedoc ont accordé au roi trois millions pour don gratuit, outre 400,000 écus qu'ils donnent pour la capitation.

— Il y eut un petit démêlé à la cour entre le duc d'El- \yenî et le prince d'Épinoy; Monsieur les fit venir à Paris où il est depuis quelque temps et les a accommodés. — Milord Godolphin, l'un des régents d'Angleterre et commissaire de la trésorerie, s'est retiré à sa maison de campagne, et le duc de Shrewsbury, chef du conseil du prince d'Orange, est encore à la campagne où il s'est blessé; ils ont été accusés l'un et l'autre par le chevalier Fenwick.

Mercredi 28, à Marly. — Le roi vint, ici l'après-dinée; il avoit fait venir le matin à Versailles la princesse dans sa chambre au retour de la messe. Monseigneur, en partant de Versailles, vint voir la princesse et ensuite alla à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre ; il étoit seul dans sa calèche. La princesse demeura à Versailles et n'ira point voir le roi à Marly de ce voyageci. Monsieur, Madame et Mademoiselle sont encore à Paris. Madame de Torcy est du voyage ; elle n'y étoit point encore venue. — La compagnie des Indes a prié le roi d'accepter une somme de 400,000 livres qu'elle lui donne en considération du gros gain qu'elle a fait sur les marchandises prises l'année [sic] par M. de Nesmond.

— On mande d'Italie que le pape a donné 400,000 écus aux troupes de l'empereur pour presser leur sortie d Ifalie ; cependant, quoiqu ils aient touché le tiers des 300,000 pistoles qu'ils ont demandées et qu'ils eussent

3* JOURNAL DK DAMiKAtT.

promis de sortir tous quand ce tiers-là auroit été donné, il est demeuré quelque» troupes de l'empereur dans la Mirandole, sous prétexte de pacitier les différends des princes de cette maison. On espère qu'ils sortiront incessamment, parce qu'autrement ce seroit une infraction au traité de neutralité.

Jeudi 29, à Marly. — I^e roi se promena tout le jour dans ses jardins malgré le vilain temps. Monseigneur courut le loup dans la forêt de Marly. Sur la lin de lâchasse, M. d'Antin et M. de Mornay venant par deux chemins différents sans se voir, se heurtèrent si fort qu'eux et leurs chevaux furent renversés. — On ne croit pas que les passe-ports viennent sitôt, parce que le prince d'Orange voudroit qu'on le reconnût roi avant que les plénipotentiaires fussent assemblés. — La princesse qui est demeurée à Versailles alla à la Ménagerie pour la première fois ; le roi lui a donné la disposition de cette maison. Le roi a réglé qu'on donneroit à la princesse 500 écus par mois pour ses menus plaisirs jusqu'à ce qu'elle soit mariée.

Vendredi 30, à Marly. — Le roi se promena le matin dans ses jardins et alla l'après-dinée tirer. Monseigneur passa la journée à jouer. Madame la princesse de Conty est toujours incommodée de son œil, et ne descend point en bas; elle mange dans sa chambre. — J'appris que le roi avoit donné à M. de Villacerf 30,000 écus à prendre sur l'argent qu'on tirera de sa cornette de chevau-légers vacante par la mort du jeune Bezemeaux, son gendre.

Samedi 1 er décembre, à Versailles. — Le roi revint de Marly à cinq heures, et, après s'être débotté alla chez la princesse. Monseigneur, quiétoit arrivé avant le roi, y avoit déjà été. Monsieur, Madame et Mademoiselle arrivèrent de Paris et la vinrent voir aussi en arrivant.

Dimanche*, à Versailles. — Le roi entendit le sermon du P. Lombart et alla au salut. La princesse passa l après-dlnée à Saint-Cyr, et au retour elle vit le roi chez

madame de M.unlrnun. — On eut nouvelle que ce qui restoit de troupes de l'enipereur an Italie en étoient i 'ii li n sorties. — J .c soir il y eut appartement pour la première fois depuis Fontainebleau.

Lundi 3, à J^rtaiffa. — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Monseigneur alla dîner à Meudon, et, en revenant, il alla chez la princesse, et puis descendit chez madame la princesse de Conty, à son ordinaire, où il joua à culbas avec M. le prince de Conty et moi. — On mande de Francfort que les troupes de l'électeur palatin et celles du landgTave de Ifesse en viennent tous les jours aux mains pour leurs quartiers d'hiver. L'électeur de Mayence fait ce qu'il peut pour les accommoder; il n'en a pu venir à )k>u1 jusqu'à l'heijre qu'il est.

Mardi % , à Versailles. — Le roi alla se promener à Marly l'après-dlnée et vint voir |a princesse au retour. Monseigneur pourut le loup. Le soir il y eut comédie. — On mande d'Angleterre que les désordres pour la monnoie y augmentent fort; cependant toutes les apparences sont que le prince d'Orange ne veut point encore la paix.

Mercredi à Versailles. — Le roi al|a à la chasse après dîner. — Le roi a remis la promotion de la marine au commencement de la campagne. — Le comte de Chamilly, après s'être acquitté des commissions que le roi lui avoit données en Italie et en dernier lieu à Rome, a pris congé du pape pour s'en revenir ici. — M. de Savoie o renvoyé à Milan les otages qu'avoit donnés la maison d'Autriche pour l'exécution du traité delà neutralité d'Italie, et le comte de Mansfeld s'y en est retourné aussi.

Jeudi 6, à Versailles. — Le roi mena la princesse diner à Marly. Monsieur y v int avec lui, tontes les dames de la princesse y étoient. Mademoiselle de Chevreuse et mademoiselle d'Auhigny y vinrent dans le carrosse de madame «le Maintenon, et dînèrent avec le roi. Je de-

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mandai à S. M. permission d'y mener le comte de Govon , envoyé de Savoie ; le roi y consentit, et n'avoit jamais fait cette gràce-là à aucun ministre étranger. De Marlv, Monsieur alla à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre, et revint ici tout droit; et le roi, en revenant de Marly, donna la place qu'avoit Monsieur à madame de Dangeau. Monseigneur alla à l'opéra à Paris, et puis alla coucher à Meudon pour y demeurer jusqu'à dimanche.

Vendredi 7, à Versailles. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. Au retour de la chasse , il fit venir la princesse chez lui, et dit encore qu'il neperdroit pas un moment de temps pour faire le mariage, et compte que ce sera d'aujourd'hui en un an. Monseigneur fit des battues à Chaville ; il a encore plus de courtisans à Meudon avec lui qu'il n'avoit accoutumé, parce que les logements sont augmentés. — On attend dans huit jours les passe-ports pour les plénipotentiaires; mais, selon toutes les apparences, le prince d'Orange n'a point envie d'en donner, et l'on croit que, s'il continue à faire des difficultés, le roi fera revenir M. de Calières.

Samedi 8 , à Versailles. — Le roi entendit le sermon et vêpres chantés par sa musique. La princesse étoit au sermon, en haut, dans sa petite loge ordinaire. Le roi retourna encore au salut. — Monseigneur fit beaucoup planter a Meudon. — M. d'O n'est plus gouverneur de M. le comte de Toulouse; il est présentement gentilhomme de sa chambre; le roi lui continue les 10,000 livres de pension qu'il lui donnoit, et la permission d'entrer chez lui quand M. le comte de Toulouse y viendra. 11 sera toujours logé et nourri, lui et tous ses domestiques, chez M. le comte de Toulouse, et outre cela M. le comte de Toulouse l'a prié de recevoir 2,000 écus de pension de lui que le roi lui a commandé d'accepter; si bien qu'il aura moin de peine et plus de revenu.

Dimanche 9, à Versailles. — Le roi ne sortit point de

tout le jour; il demeura toute l'apres-dlnée dans son petit appartement, où il fit venir la princesse; il lui montra toutes ses médailles et beaucoup de curiosités qui sont dans ses cabinets. Monseigneur revint de Meudon, et vint voir la princesse avant que d'aller souper avec le roi.

Lundi IX), à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Marly, et à son retour fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Monseigneur courut le loup. — On mande d'Allemagne que les démêlés entre les troupes de l'électeur palatin et celles du landgrave de Hesse sont enfin terminés. — Le roi a fait donner à M. le comte de Brionne 1 5,000 livres pour avoir été au-devant de la princesse de Savoie, et 1 ,000 écus à M. des Granges, maître des cérémonies. Mais la duchesse du Lude , les dames du palais et moi n'auront rien d'extraordinaire , parce que nous sommes déjà regardés comme domestiques de cette princesse , et en cette qualité nous serons payés de nos appointements, du jour que nous avons été nommés.

Mardi 11, à Versailles. — Le roi alla tirer, et au retour revint chez madame de Maintenon, où il tint conseil de guerre avec les maréchaux de Villeroy et de Bouftlers, Chamlay et Puységur. — La princesse passa l'aprèsdlnée à Saint-Cyr et au retour entra chez madame de Maintenon pour donner le bonsoir au roi. — On a nouvelle de Hollande que l'empereur a enfin accepte la médiation de la Suède. Les ministres des alliés avoient dit, il y a longtemps, qu'ils l'accepteroient si l'empereur l'aeceptoit, et présentement que la nouvelle en est venue, ils ont dit qu'ils envoyeroient à leurs maîtres pour avoir de nouveaux pouvoirs là-dessus, et on ne doute pas qu'ils n'arrivent bientôt. La plupart des alliés ont leurs ministres à la Haye.

Mercredi 12, à Marly. — Le roi, en parlant de Versailles, mit la princesse dans son carrosse et la mena se

42 JOURNAL DE DÀNGfcAU

promener < 'frianon, et, après lui avoir montré la maison et les jardins, il vint ici, et la princesse retourna à Versailles. Monsieur, Madame et Mademoiselle sont de ce voyage. — J^es Suédois n'ont point encore nommé leurs plénipotentiaires; ils ont à la Haye M. Ul lieront, que nous avons vu longtemps envoyé en ce pays ici.

Jeudi 13 , à Mai /y. — Le roi se promena dans ses jardins tout le matin et toute l'après-dlnée jusqu'à cinq heures ; sur les six heures , le roi et la reine d'Angleterre vinrent ici. Comme les logements sont fort augmentés ici par les nouveaux bâtiments qu'on y a fait faire, le roi y mène bien plus de monde que les années passées. — On apprend par Bruxelles qu'il y arriva le k un courrier d'Espagne qui porte que S. M. C. se porte un peu mieux et quelle a nommé, pour ses plénipotentiaires, le comte dje Quiros, Espagnol, et le comte deTiriinont, Flamand.

Vendredi U, à Marly. — Le roi a résolu de faire ici une nouvelle cascade qui viendra tomber dans la pièce où étoit le grand jet; elle sera d'une bien plus grande dépense qu'aucune des fontaines qui sont ici. — On attendrit des nouvelles de Hollande pour les passeports de nos plénipotentiaires , mais il n'en arriva point ; les dernières lettres qu'on a de ce pays-là portent qu'on ny doute point de la paix. — Le vieux Genlis se meurt à Paris ; il a fait demander au roi permission de vendre sa charge des gendarmes d'Anjou, que le roi lui a refusée ; il n'avoit tenu qu'à lui de l'avoir il y a six mois.

Samedi 15 , à Versailles. — Le roi revint ici de Marly sur les six heures, et vit la princesse en arrivant. Monseigneur et Monsieur arrivèrent avant le roi, et allèrent aussi d'abord chez la princesse. — M. le maréchal de Bouftlers a reçu de grands compliments du roi sur la naissance de son fils; il s'en retournera à son gouvernement de Flandre le mois qui vient. En son absence, voici la disposition des officiers généraux qui comman-

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dent en ce pays-là : le marquis de Montrevel, à Tournay, et a sous lui le marquis de Lannion ; le comte de la Motte commande à Ypres ; Ximénès commande à Mons, et Guiscard, à Dînant et sur la Meuse, «-r Le maréchal de Câlinât arriva ici, et salua le roi, dont il fut très-bien reçu.

Dimanche 16, à Versailles. — Le roi alla au sermon, et puis la princesse fut longtemps avec lui. — On apprend par les nouvelles d'Angleterre que le parlement accorde au prince d'Orange tout ce qu'il demande pour les subsides, mais que les difficultés pour lever de l'argent augmentent à tel point qu'on ne croit pas qu'il en puisse avoir assez pour continuer la guerre. — Le bailli de Noailles , frère du duc de ce nom , arrive ici incessamment pour se justifier d'une accusation très-injuste qu'on avoit faite contre lui, prétendant qu'il n'avoit pas voulu, cette campagne, attaquer les galères d'Espagne, quoiqu'il en eût l'ordre. — Le soir il y eut appartement. — M. le grand prieur arriva ici; il a demeuré longtemps & Turin , où il a vécu dans un grand commerce avec M. de Savoie.

Lundi 17, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour; l'après-dlnée il donna plusieurs audiences. Monseigneur alla dîner à Meudon, et au retour alla à la comédie. La princesse fut le soir longtemps avec le roi chez madame de Maintenon. — J'appris que les Espagnols n'avoient nommé que deux plénipotentiaires, parce qu'ils vouloient laisser nommer le troisième à M. l'électeur de Bavière, qu'on croit qu'il choisira le baron de Bergeyck. — Le prince d'Orange a nommé \your plénipotentiaires milord Villers , frère d'une demoiselle pour qui il a toujours eu beaucoup de considération, etM. de Williamson, que nous avons vu ambassadeur à Cologne.

Mardi 18, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Marly, où il fait travailler à la grande cascade. — Le soir il arriva des nouvelles de Hollande qui

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font croire qu'il y a de bonnes dispositions pour la paix, et Ton ne doute pas que le roi ne nomme incessamment un plénipotentiaire en la place de M. Cour'tin. — Le roi a envoyé pouvoir de revenir ici à MM. les ducs de Foix et de Choiseul, qui étoient nos otages à Turin jusqu'à la reddition des places qu'on rend à M. de Savoie, et jusqu'à l'entière démolition de Pignerol; les places sont déjà rendues, et la démolition de Pignerol fort avancée.

Mercredi 19, à Versailles. — La gelée empêcha le roi et Monseigneur d'aller à lâchasse. La princesse alladiner à Saint-Cyr, où elle demeura jusqu'à sept heures du soir. Les princes de Pologne allèrent mardi à sa toilette, et, quoiqu'ils soient ici incognito, le roi régla qu'ils baiseroient la princesse. Madame de Béthune prétendoit le même honneur comme ayant été dame d'atours de la reine , et en cette qualité, à son retour de Pologne, ayant baisé Madame ; mais le roi dit que cet exemple ne suffisoit pas, et ne voulut pas qu'elle baisât la princesse *. — Le vieux Genlis mourut à Paris; il avoit quatre-vingts ans passés; il étoit lieutenant des gendarmes d'Anjou et gouverneur du fort de Barrau.

* Jamais dame d'atours ne prétendit à saluer les tilles de France. La dame d'atours de la reine a un carreau à sa toilette et aux audiences, comme en ont les femmes des maréchaux de France et celle du chevalier d'honneur de la reine, et elles s'asseoient dessus si elles veulent ; mais il est rare qu'elles le prennent : elles préfèrent d'être debout à s'asseoir si bas , tandis que les duchesses et les princesses sont assises sur des ployants ou des tabourets : car il n'y a point de différence pour ces deux sortes de sièges sans dos ni bras. Le carrosse de la dame d'atours et celui du chevalier d'honneur entrent dans la cour, comme ceux qui ont les honneurs du Louvre ; mais ils n'ont rien de plus, point de carreaux même à la chapelle, comme en ont les duchesses et les princesses, les princes et les ducs. Madame de Béthune crut tirer parti de la Pologne, et faire, de cela et de sa charge d'autrefois quelque chose qui imposeroit , mais qui n'imposa point. Elle baisa, comme toutes les autres dames non titrées, le bas de la robe de la princesse , et ne la salua point , c'est-à-dire baiser ou en être baisée , hou-

neur qu'ont les maréchaux de France comme officiers de la couronne et leurs femmes, ainsi que les ducs et les princes, et leurs femmes.

Jeudi 20, à Versailles. — Le roi mena la princesse diner à Marly. Monseigneur y alla avec le roi, et après dîner y mena la princesse à la roulette , et, de la roulette, il partit pour aller coucher à Meudon, où il demeurera jusqu'à dimanche. Le roi se promena jusqu'à la nuit dans les jardins de Marly, et ramena dans son carrosse toutes les dames de la princesse. — Le roi nomma le matin M. de Crécy pour son plénipotentiaire pour la paix avec M. de Harlay et M. de Cal i ères. — Le gouvernement de Barrau qui vacque par la mort de Genlis vaut 12,500 livres; mais on croit que le roi ne le donnera pas présentement, non plus que ceux de Condé, de Ham et de Mont-Royal, qui vaquent. Si la paix se fait, il y aura tant de gouverneurs à placer qu'on sera bien aise d'avoir des postes à leur donner.

Vendredi 21, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour. La princesse alla le trouver chez madame de Maintenon de bonne heure après son dîner. Monseigneur alla de Meudon à l'opéra à Paris, et retourna coucher à Meudon ; il y a mené ce voyage ici beaucoup moins de gens qu'à l'ordinaire. — Hier, Monsieur, Madame et Mademoiselle allèrent à Paris, où ils demeureront jusqu'au premier jour de l'an. — On croit que la lieutenance des gendarmes d'Anjou sera donnée à Beaujeu, qui en est sous-îieutenant. Ce n'est pas qu'il n'y ait dans le corps de plus anciens sous-lieutenants que lui , mais il est brigadier, les autres ne le sont pas , et de plus il étoit déjà vieil officier quand le roi le mit dans cette compagnie-là.

Samedi 22, à Versailles. — Le roi alla à Meudon voir les nouveaux plants que Monseigneur y fait faire, et au retour il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. — Les raisonnements qu'on avoit faits sur le

gouvernement de Barrau se sont trouvés faux , car le roi Ta donné à M. de Rubantel, qu'il vouloit ôter du régiment des gardes , dont il étoit lieutenantr-colonel , parce qu'il ne vivoit pas bien avec M. de Boufflers. Le roi lui donne permission de vendre sa compagnie , lui continue une pension de 4,000 livres qu'il a, et lui a fait dire qu'il ne lui donnoit le gouvernement de Barrau qu'à l'instante prière que lui en a faite M. de Boufflers, parce que S. M. n'est point contente de la conduite qu'il a eue avec ce maréchal , son colonel.

Dimanche 23, à Versailles. — Le roi alla au sermon et au salut. Monseigneur revint de M ml on à neuf heures du matin pour être au conseil. Après le salut il vint chez la princesse que le roi fit venir chez madame de Maintenon sur les six heures. — Le roi a fait une petite promotion dans les galères. Le chevalier de Saint- Hérem , qui mourut il y a quelques mois, avoit laissé une place de capitaine à remplir : le roi a choisi pour cela Bornage, qui étoit capitaine lieutenant de la Réale, et a donné la place de Bernage à un frère de Ghéladet , brigadier de cavalerie, qui est anc ien officier dans les galères, et la place de Chéladet a été donnée à un frère de Sérignan, l'aide-major des gardes du corps.

Lundi 24, à Versailles. — Le roi fit ses dévotions le matin et toucha les malades. La princesse fit aussi ses dévotions; on lui donna, après la communion, l'ablution comme aux enfants de France. Le roi, après son dîner, vint chez la princesse, où il demeura jusqu'à vêpres. Après souper, il retourna â dix heures à la chapelle ; il y entendit matines et les trois messes. Monseigneur fut toujours avec lui. La princesse entendit les trois

(1) « Ablution. Qui n'est en usage en franrois que pour signifier cette goutte «le vin et «l'eau qu'on prend après la Communion , |>our consommer plus facilement la sainte Hostie, ou qui sert à laver les «loigts du prêtre qui a consacré, ou dan* quelque autre cérémonie ecclésiastique. « ( IMct. de Trévoux).

messes de minuit pour la première fois de sa vie.

Mardi 25, à Versailles. — Le roi entendit la grande messe, le sermon et vêpres, et ensuite alla chez madame de Maintenons où il fit venir la princesse. — Le matin, en sortant de la chapelle, le roi donna à Beaujeu la lieutenance des gendarmes d'Anjou. On attendoit des nouvelles de Hollande ; mais l'ordinaire n'arriva point. — Le roi a donné, ces fêtes ici, les bénéfices vacants; mais c'étoit fort peu de chose.

Mercredi 26 > à Versailles. — Le roi alla sur les quatre heures rendre visite à madame la princesse de Conty, qui est en couches ; ensuite il alla chez madame de Maintenon, oû il fit venir la princesse. La grande gelée empêche S. M. d'aller à la chasse. — Le roi déclara, le matin , qu'il avoit donné la lieutenancc-colonelle des gardes à M. Davéjan, qui en étoit premier capitaine; il commande présentement à Fumes, et il a son congé pour venir ici. — M. de Rubantel, qui étoit ici quand M. de Barbezieux lui dit que le roi lui donnoit le gouvernement de Barrau et permission de vendre sa com- |»agnie, n'a point voulu regarder cela comme une grâce, et s'en alla d'ici sans remercier le roi et sans le voir même.

Jeudi 27, à Versailles. — Le roi ne sortit point; il vint sur les quatres heures chez la princesse , et y demeura jusqu'au salut, où ils allèrent tous deux. Après le salut , le roi fit venir la princesse chez madame de Maintenon , où il fit une petite loterie. Monseigneur alla le soir à la comédie. En l'absence de Monsieur, il n'y a point d'appartements ici. — - Ces jours passés, Monseigneur s'est amusé a jouer chez madame la princesse de Conty à cul l>a s avec M. le prince de Conty et moi.

Vendredi 28, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée à Saint-Germain, voir le roi et la reine d'Angleterre. Au retour, il fit venir la princesse chez lui, et puis elle descendit chez madame la princesse de Conty pour y

voir Monseigneur, où elle fut assez longtemps. Monseigneur y joua aux proverbes et a beaucoup de petits jeux avec elle. — Madame de Bezemeaux, fille de M. de Villacerf , est morte ; elle n'a guère survécu à son mari ; elle ne laisse qu'une fille fort enfant qui a 20,000 livres de rente de son père, 50,000 écus de sa mère , 30,000 écus que Villacerf obtint il y a quelque temps du roi pour elle sur la charge de cornette des chevau-légers qu'avoit son père ; ainsi l'on compte que cette fille-là, avant que d'être en âge d'être mariée, aura un million.

Samedi 29, à Versailles. — Le roi alla l'après-dinée se promener à Marly ; au retour, il lit venir la princesse chez madame de Maintenon, où elle demeura fort longtemps. Monseigneur alla le matin tout seul à Meudou, et me commanda d'y aller avec M. le prince de Conty sur les trois heures, parce qu'ils vouloient dîner fort tard; il revint ici pour être à la comédie italienne ; il y avoit longtemps qu'on n'en avoit vu à la cour. — Madame de la Roche-des-Aubiers , gouvernante des filles de Madame, vend sa charge à imadame de Langalerie, qui lui en donne 6 ou 7,000 livres, qui est le prix qu'elle l'avoit achetée de madame de Menessère.

Dimanche 30 , à Versailles. — Le roi, après son dîner, alla chez la princesse ; ensuite il travailla avec M. Pelletier, l'intendant, jusqu'au salut; en sortant du salut, il alla chez madame de Maintenon à son ordinaire, et travailla avec M. de Pontchartrain. Il y a deux jours de la semaine où le roi travaille avec ce ministre à ces heureslà. — Le roi a choisi M. de Relingue, chef d'escadre, pour être premier écuyer de M. le comte de Toulouse; S. M. lui a promis qu'elle continuerait à le faire servir de chef d'escadre.

Lundi 31, à Versailles. — Le roi donna à M Contades, lieutenant aux gardes, l'agrément pour acheter la compagnie de M. de Rubantel ; mais il n'achète pas la pension de 500 écus qui est attachée à cette compagnie ; il y

en a quatre dans les gardes qui ont cette pension , et les compagnies sans pension se vendent 80,000 livres, qui est le prix qu'en donne Contades; il ne s'est pas trouvé assez d'argent pour acheter la pension ; un autre capitaine l'achètera. M. de Ruhantel prendra l'argent de cette compagnie et cette pension de 500 écus qui y étoit attachée, mais il ne veut ni du gouvernement de Barrau ni d'une pension de fc,000 livres que le roi lui vouloit laisser ; il dit qu'il a assez de bien pour vivre en homme disgracié, et qu'il se tient disgracié puisqu'il a été assez malheureux pour déplaire au roi, et n'est point revenu ici depuis que S, M. lui fit dire par M. de Barhezieux qu'il se défit de sa charge. — Le roi avoit compté qu'il donnoit à M. de Montchevreuil, outre 16,000 livres de pension qu'il lui donne depuis longtemps, une pension de 2,000 écus depuis qu'il l'a mis à la tete de la maison de M. le duc du Maine ; et ayant su qu'il ne l'avoit point touchée et que même il ne l'avoit jamais demandée ni prétendue, S. M. a voulu que non-seulement il eût cette pension de 2,000 écus, mais qu'on lui payât 10,000 écus pour les cinq ans qu'il a été sans la toucher, et a dit à M. de Pontchartrain : « Les autres gens se plaignent toujours de n'avoir pas assez, et le bonhomme Montchevreuil trouve toujours que je lui donne trop. »

4NNÊE

Mardi V janvier, à Versailles. — Le roi alla a la grande messe , accompagné de lous le* chevaliers de l'ordre, comme il a accoutumé de faire tous les ans. L'archevêque de Rheims officia. Les cardinaux prétendent ne devoir plus officier, et effectivement depuis quelques années ils n'officient plus aux cérémonies de l'ordre. — ta roi donna des étrennes à Monseigneur, à Monsieur, à Madame, à M. du Maine, à M. le comte de Toulouse, comme les années passées, et même il a augmenté celles de Monseigneur. — M. le comte de Toulouse a donné à M. d'Antin, fils de madame de Montespan, 10,000 francs de pension et le fait payer par avance. — Le soir il y eut appartement.

Mercredi 2, à Versailles. — Le roi dîna de bonne heure et alla à Marly, où il lit accommoder un appartement lias pour Monsieur, qui se trouvoit incommodé de loger en haut , où il avoit pourtant voulu être depuis quelque temps. Le roi n'entra point dans les jardins, et se tint toujours dans la maison a cause du vilain temps. Monseigneur alla dîner a Meudon , et au retour il joua à cullms chez madame la princesse de Conty avec M. le prince de Conty et moi. La princesse alla à Saint-Cyr, où elle fit une loterie pour les petites tilles.

Jewli 3, a Versailles. — Le roi vouloit aller à la chasse, où la gelée l'empechoit daller depuis longtemps ; mais la pluie l'en empêcha. Monseigneur ne sortit point de tout le jour non plus, et alla le soir à la comédie. Sur les

six heures, la princesse alla trouver le roi chez madame de Maintenon. — Par les dernières lettres qu'on a eues de Hollande , il parolt qu'on y souhaite fort la paix, et qu'on y est persuadé que le prince d'Orange la souhaite fort aussi , et que ce qui fait que nos plénipotentiaires n'ont pas encore leurs passe-ports, c'est qu'on a envoyé de la Haye à Vienne pour en avoir de l'empereur.

Vendredis, à Versailles. — Le roi dinade bonne heure et alla tirer ; au retour il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Monseigneur alla tout seul dîner à Meudon, et le soir il y eut appartement. — Madame de Moreuii , qui étoit dame d'honneur de madame la Duchesse, et qui en cette qualité avoit une pension du roi de 2,000 écus, a obtenu de S. M. qu'il lui conserveroit sa pension , et quitte sa charge ; elle a fait cela sans en parler à M. le Prince, à M. le Duc ni à madame la Duchesse. On ne sait point encore qui sera la dame qu'on choisira pour remplir cette place.

Samedi 5 , à Versailles. — Le roi alla diner à Mariy et y mena la princesse; l'après-dlnée, malgré le vilain temps, il fut toujours dehors. La princesse ne sortit point de la maison , et au retour de la promenade du roi il y eut une manière de petite banque pour les dames qui eurent chacune deux lois ; il n'y avoit , outre les dames de la princesse, que mesdames de Chevreuse et de Beauvilliers et mademoiselle d'Aubigny. Monseigneur courut le loup et prit des chevaux du roi) parce que tous les chevaux de son équipage étoient ÀHeudicourt. Le soir on ne fit point de Rois; S. M. mangeaà son ordinaire.

Dimanche 6 , à VersaiUes. — \Ai roi alla l'après-dlnée se promener a Saint-Cyr, et y mena la princesse et ses dames. S. M. se promena avec la princesse dans toutes les classes, où je crois qu'elle n'étoit jamais entrée. — Le soir il y eut comédie. — M. l'évèque de Fréjus, de qui l'on n'étoit pas content, s'est enfin laissé persuader de se démettre de son évéché en faveur de l'abbé Daquin,

son neveu , ancien agent du clergé. Cet évèché vaut 25,000 livres de rente. 11 garde une pension de 1,000 écus dessus, et son neveu lui cède outre cela une abbaye auprès de Bordeaux qui vaut 10 ou 12,000 livres de rente.

Lundi 7, à Versailles. — Le roi prit médecine et tint conseil l'après-dlnée jusqu'à six heures ; ensuite il alla chez madame de Maintenon, où il fit venir la princesse, qui y soupa avec toutes les dames et y demeura jusqu'à dix heures. — On apprend d'Angleterre que les plénipotentiaires que le prince d'Orange a choisis pour traiter la paix sont le comte de Pembroke , milord Villers e M. Williamson. On avoit dit, ces jours passés, qu'il employoit à cette négociation le chevalier Trumball, et on ne parloit point du comte de Pembroke. — Le pape offre sa médiation pour la paix générale ; le roi l'accepte ; on croit que la maison d'Autriche l'acceptera ; mais il y aura de la difficulté pour les États et princes protestants.

Mardi 8, à Versailles. — Le roi vouloit aller à la chasse ; la grande gelée l'en empêcha ; en sortant de son dîner, il vint chez la princesse et l'emmena chez lui, où elle demeura jusqu'à six heures. Le roi et la reine d'Angleterre y vinrent à cinq heures, et ensuite allèrent chez les petits princes , chez Monseigneur, chez Madame et chez madame la princesse de Conty, la nouvelle accouchée ; la reine d'Angleterre avoit avec elle mademoiselle de Château-Thierry, fille de M. de Bouillon, qui n'avoit point encore paru à la cour, et qu'on trouva fort jolie. — Le roi , le matin, au sortir du conseil, donna à M. le chance, lier la pension de ministre, qui est de 20,000 francs. \j& matin, M. de la Rochefoucauld parla au roi de Ruban tel sur ce qu'il n'a point voulu accepter le gouvernement du fort de Barrau ni la pension que S. M. lui a voulu donner, et représenta fort bien au roi l'affliction où étoit Rubantel de lui avoir déplu et d'avoir cru, par honneur,

être obligé do ne point accepter les grâces qu'on lui déclaroit ne lui avoir accordées qu'à la prière du maréchal de Boufflers S. M. en parut touchée, et parolt ne lui savoir plus mauvais pré de ce qu'il a fait. Le gouvernement du fort de Barrau étant ainsi vacant, le roi Ta donné a Bachevilliers, qui étoit lieutenant général dans l'armée du maréchal de Catinat la dernière campagne.

Mercredi 9 , à Marly. — Le roi partit de Versailles après dîner pour venir ici. Monsieur, Madame et Mademoiselle sont de ce voyage. La princesse est demeurée à Versailles, et au sortir de la messe elle alla prendre congé du roi, qui étoit encore au conseil. — Le marquis de Hautefort a vendu le régiment d'Anjou 66,000 francs au marquis de Maulevrier-Langeron , qui étoit aide de camp du maréchal de Catinat cette dernière campagne ; il est neveu de l'abbé de Maulevrier, aumônier du roi. — On mande de Turin que M. de Savoie fait di* chevaliers de l'ordre de l'Annonciade * ; il n'y en avoit plus que quatre ou cinq. Les dix nouveaux sont : le hls aîné du prince de Carignan ; le marquis de Saintr-Thomas , secrétaire d'État; le marquis Tane, gouverneur de Savoie; le comte de SaintrGeorges; le marquis de la Pierre; le comte de Tournon ; M. de Lucinge ; le marquis de Bagnasque; le marquis Palavioin ; et le marquis de Parelle.

* L'ordre de l'Annonciade, sous le nom simple du Collier, tut institué en 1863 pour quinze chevaliers par le comte de Savoie Aîné VI , dit le Verd, de ses couleurs , en un tournoi , et qui mourut de peste en 1383. Charles III, duc de Savoie, dit le Bon, le trouva fort toml>é et négligé ; il le rétablit en 1518 pour quinze ou vingt chevaliers, le changea en plusieurs choses, et lui donna le nom et les marques de l'Annonciade, c'est-à-dtre du mystère de l'Annonciation. Ce duc gouverna quarante-neuf ans et mourut a soixante-six , en 1553. Cet ordre a reçu depuis divers changements légers par les ducs de Savoie et quelques décorations. Leur grandeur, peu proportionnée à celle des chefs des ordres de la Jarretière, de la Toison et de l'Eléphant, jointe à leur religion, ne leur a pas permis de donner cet ordre hors de leur Etat , excepté à un très-petit nombre de personnes, et bien rarement, encore

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JANVIKR 1607.

moins à des mis et à d'autres souverains ; mais ils ont eu grand soin de n'en décorer que leur première noblesse, et d'en maintenir le choix et la pureté. Il a même cette distinction unique parmi les ordres, c'est que les chevaliers sont les premiers des États des ducs de Savoie et comme les grands du pays, qui par leur 1 ordre y précèdent tous ceux qui ne l otit pas , et qui seuls ont l'honneur de se couvrir devant leur souverain, comme les grands d'Kspagne devant leur roi. Cet ordre, qui n'a point de preuves , comme aussi tous les grands ordres , excepté celui du Saint-Esprit , n'a qu'un seul ofticier, qui le porte , qui est toujours ecclésiastique, et d'ordinaire évoque ou archevêque, et qui s'appelle le prélat de l'ordre. L'Annonciade est resté le seul ordre qui ne se porte qu'avec une chaîne d'or pendue aU oo). On fut étonné de le voir, à la An du dernier siècle , au marquis do Prié dont les grands emplois suppléèrent à la naissance ; ce qui montre qu'il avoit été fort conservé.

Jeudi 10, à Marty. — Le roi se promena tout le jour dans ses jardins. Monseigneur passa la journée à jouer avec Monsieur Le soir, le roi vit danser des contredanses à madame la Duohesse , à madame de Valentinois et à madame la duchesse de Berwjck. — Le roi a donné le gouvernement de Condé à M. le marquis de Crenan, ci-devant gouverneur de Casai ; ce gouvernement vaut 10,000 livres de rente. — Lu roi adonné le gouvernement de Mont-Royal au marquis de Montre vel, qui commande présentement à Tournay ;" ce gouvernement est encore meilleur que celui de Condé. On croit que madame de Valentinois retournera bientôt avec son mari, qui la veut ravoir. M. l'archevêque de Paris a vu madame d'Armagnac pour lui dire qu'elle ne pou voit en honneur et en conscience s'empêcher de la rendre à son mari.

Vendredi 1 1 , à Mari y . — Le roi, malgré le grand froid, se promena tout le jour dans ses jardins. — On a des nouvelles de Madrid que lo roi d'Espagne est retombé malade, et l'on craint fort qu'il ne puisse pas se tirer de cette maladie ici après tant de rechutes. — On mande de Hollande que les états généraux ont nommé quatre plénipotentiaires pour la paix générale, qui sont MM. d'O-

56 JOURPUL DE DAISGKAU.

du h , Dickvelt, Boréel et Van Hairen. — Le roi , à la prière de M. de Vendôme, a permis à Chemerault, qui n'est que brigadier, de vendre son régiment en lui promettant de le faire toujours servir de brigadier. Le roi, d'ordinaire, ne permet de vendre les régiments à ceux qui veulent continuer de servir que quand ils sont maréchaux de camp.

Samedi 12 , à Versailles. — Le roi revint à la nuit, après s'être promené tout le jour dans les jardins de Marly. La princesse dîna chez la duchesse du Lude, où madame de Maintenon vint de Marly ; et ensuite ils allèrent à Saint-Cyr, où les petites filles jouèrent la tragédie d'Esther, et la princesse même y fit le personnage d'une petite Israélite. Au retour de Saint-Cyr elle alla voir le roi, qui étoit déjà entré chez madame de Maintenon. — Madame la duchesse de Valentinois retourne avec son mari ; elle y a consenti de bonne grâce , aussi bien que M. le Grand et madame d'Armagnac. — J'appris que le bonhomme marquis de la Varenne étoit mort ; il avoit quatre-vingts ans passés; il étoit lieutenant général d'Anjou et du Saumurois et gouverneur de la Flèche.

Dimanche 13, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour ; il alla au salut, et puis il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Le soir il y eut appartement. — On a nouvelle que l'empereur a nommé trois villes, dont il donne le choix au roi, pour les conférences de la paix ; ces trois villes sont Maestricht , Nimègue et Bréda ; il auroit été plus commode pour les Hollandois, et ils l'auroient fort souhaité aussi, que nos plénipotentiaires allassent à Delft, et que les plénipotentiaires des alliés se tinssent à la Haye, et que les conférences se fissent à un château qui est entre ces deux villes; le roi même y auroit consenti. — M. le comte de Brionne a eu une petite attaque d'apoplexie ; beaucoup de gens de sa race en sont morts.

Lundi H, à Versailles. — Le roi alJa dîner à.Trianon

et y mena diner la princesse. Monseigneur et Monsieur y vinrent aussi avec le roi. Après le dîner. Monseigneur et Monsieur s'en retournèrent. Le roi alla dans son nouveau jardin, et la princesse demeura dans la maison avec madame de Maintenon. — Madame de SaintrJust, première femme de chambre de madame de Chartres , a ordre de se retirer. Il y a déjà quelque temps que madame de Chartres étoit fort mécontente d'elle; M. de Chartres étoit mécontent aussi , et la maréchale de Roche fort s'en plaignoit fort. Cela faisoit des brouilleries perpétuelles dans la maison. On a choisi pour mettre en sa place madame du Lac , qui a été nourrice de Monseigneur et femme de : chambre de madame la Dauphine. — Le soir il y eut comédie.

Mardi 15, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Marly, et au retour il fit venir la princesse chez lui. Monseigneur alla dîner à Meudon et revint de fort bonne heure. — M. Bignon , conseiller d'État ordinaire, mourut à Paris subitement ; il étoit beau-frère de M. de Pontchartrain et homme de vertu. M. de Pontchartrain demanda au roi la place du conseil pour M. Bignon, intendant de Picardie. Le roi le trouva trop jeune, outre qu'il n'aime pas à donner ces places-là aux enfants de ceux qui meurent. M. de Pontchartrain pria le roi de se souvenir de M. de Caumartin, à qui il l'avoit fait espérer à Fontainebleau, et le roi lui donna. M. de Breteuil, qui étoit le plus ancien des conseillers d'État de semestre, monte à la place d'ordinaire.

Mercredi 16, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée à Trianon pour faire changer quelques arbres dans le nouveau jardin. Monseigneur ne sortit point de tout le jour. Le soir il y eut appartement. Au retour de Trianon , le roi fit venir la princesse chez madame de Maintenon. — On fit venir ici madame de Jussac* pour être auprès de madame de Chartres qu'elle a élevée; elle n'aura point de charge; mais comme c'est une femme de con-

lianee, on est bien aise qu'elle soit auprès d'elle quand ses dames n'y pourront pas ôtre. —-J'appris que le neveu d'Albergotti , qui avoit une commission de colonel et qui étoit un joli officier, fort en chemin de faire fortune , s'étoit retiré a la Trappe à la fin de la campagne : il y avoit longtemps qu'il avoit ce dessein-la ; il en avoit fait confidence à son oncle, mais il avoit voulu s'éprouver avant que de l'exécuter.

* Madame de Jussac étoit une femme d'un mérite accompli, mais d'un mérite aimable ; d'une grande vertu , mais d'une grande connaissance du monde, d'esprit, mais encore plus de sens, qui s'étoit fait beaucoup d'amis et de la considération , mais qui ne s'en faisoit en rien accroire. Elle avoit été longtemps à la première femme du duc de Saint-Simon et par confiance. Après ils la mirent auprès de lour fille , la duebesse de Brissac. Madame de Montespan l'approcha d'elle et lui confia mademoiselle de Blois, qui épousa M. de Chartres, et elle eut toujours la confiance de la mère et de la fille, et fut leur lien, sans approuver toutefois aveuglément tout ce qu'elles faisolent; personne ni meilleure, ni plus douce, ni plus avisée, ni plus à sa place. lie croiraiton? ce fut [kir le mariage de ses deux filles à deux frères, MM.d'Arnu-nticres et de Confians, que cette ancienne maison sortit de la poussière, où une longue indigence l'avoit réduite. Elle eut un fils qui ne vécut pas , et son mari fut tué à Fleuras, écuyer de M. du Maine.

Jeudi 17, à Verêaille». — Le roi alla laprès-dlnée à Marly, et au retour il vit la princesse. Monseigneur alla à Meudon pour y demeurer jusqu'à dimanche; il y a mené plus de gens qu'à l'ordinaire. — Le roi, fort mécontent de la conduite de milord Galloway, a confisqué tous les effets qui étoient à lui et qui étoient en dépôt chez M. le premier président *. Le roi étoit dans la confidence de ce dépôt-là, dès que milord Galloway et M. do Uuvigny,son père, sortirent de France, et, tandis qu'il u été seul à le savoir, il n'a pas voulu faire saisir le bien pour ne pas abuser du secret ; mais, ayant été averti par beaucoup d'autres endroits, et en dernier lieu par M. de R?»rbezieux, il a cru devoir confisquer le bien d'un de ^es suji'ls dont il a «le grandes raisons «le se plaindre.

IANVIEI 1697

' Harlav, premier président, ami iutime de iluvigny, ne se lava jamais d'avoir révèle au roi le dépôt qu'il lui avoit confié, ni moins encore d'en avoir profité en partie

Vendredi 18, à Versailles. — Le roi nlla se promener à Trinnon, où il s'amuse à faire planter dans le nouveau jardin. Monsieur alla voir Monseigneur A Meudon, où il y eut grand jeu. — M. le bailli d'Auvergne * et le chevalier de Caylus se battirent à Paris, auprès de l'abbaye de SainM'.ermain; ils sont blessés tous deux. Ce n'est pas un duel , mais on ne laisse pas de craindre que cela ne leur fasse une très-mauvaise affaire auprès du roi, qui a ordonné qu'on fit des informations très-sévères. On prétend que ce sont des demoiselles qui sont cause de ce combat, et «m accuse mademoiselle de Soissons et mademoiselle de Chambonneau. — M. le comte de la Marck, fils aîné de la comtesse de Furstembcrg, mourut a Paris; il étoit colonel du régiment de cavalerie de M. le cardinal de Furstemberg.

* Ce combat qui acheva de perdre de plus d'une façon le bailli d'Auverpie , fit la fortune du chevalier de Caylus. Quoique beau-frère de madame de (laylus, nièce à la mode de Bretagne et fort protégée de madame de Maintenon , il fallut sortir du royaume , et l'événement d'Espagne, arrivé trois ans après, l'y ayant attaché avec cette protection qui, par les lois que Louis XIV s'étoit faites , ne lui pouvoit servir en France , il s'y est pousse jusqu'à devenir lieutenant général , capitaine général de province, chevalier de la Toison d'or, et à faire un grand mariage.

Samedi 19, à Ver tailles. — Le roi alla se promener a Marly, et au retour fit venir la princesse chez lui. — Monseigneur est encore à Meudon. — M. Iti^non, premier président du grand conseil , mourut a Paris ; il étoit frère de M. Bignon le conseiller d'État qui mourut il y a quatre jours; il n'a voit d'enfant que madame de Verthamon ; ainsi M. de Verthamon aura tout ce bien-là, qui est fort considérable. — Le roi et Monsieur avoient un procès contre madame la grande-duchesse pour la suc-

cession de madame de Guise; il s'agissoit de plus de 50,000 livres de rente où le roi avoit les deux tiers; S. M. et Monsieur n'ont point voulu que ce procès se poussât plus loin, et ont cédé à madame la grande-duchesse tout ce qu'elle prétendoit.

Dimanche 20, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour ; il alla au salut, et ensuite fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Monseigneur revint de Meudon pour être au conseil , et le soir il y eut appartement. Monsieur est allé à Paris pour quelques jours, et Madame est demeurée ici. — On mande de Rome que le cardinal Tarugi est mort subitement; voilà trois chapeaux vacants, et il n'en faut que quatre pour faire la promotion des couronnes. Je ne compte point les deux cardinaux que le pape s'est réservé in petto ; et comme il y en a encore deux ou trois fort malades, on ne doute point que la promotion des couronnes ne se fasse cette année.

Lundi 21 , à Versailles. — Le roi alla diner à Marly et y mena la princesse. Monseigneur y alla aussi avec le roi. Il y avoit toutes les dames de la princesse , et madame la princesse d'Harcourt y vint avec le roi. L'après-dlnée le roi alla se promener dans ses jardins. Monseigneur demeura dans la maison, et joua à culbas avec M. le Prince et moi. Au retour de la promenade, le roi donna les marionnettes à la princesse. — M. le cardinal de Bouillon * s'en va à Rome a la fin du mois ; il y sera chargé des affaires de France, et le cardinal de Janson reviendra quelques jours après que le cardinal de Bouillon y sera arrivé. Outre le service du roi, il y a encore des raisons au cardinal de Bouillon pour faire ce voyage; il est près d'être doyen des cardinaux; il n'y en a plus que trois devant lui qui sont fort vieux et fort incommodés, et il faut être à Rome pour être doyen.

* Ce voyage du cardinal de Bouillon fut en conséquence des affaires

de madame Guy on , et de ce qui eu a été dit aux additions , t. IV, pages 434-37.

Mardi 22, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour et vint chez la princesse après son dîner. Monseigneur alla diner et souper avec Monseigneur au Palais-Royal , à Paris , et après souper il y eut un petit bal où on laissa entrer quelques masques. — M. de la ' Reinie vend sa charge de lieutenant de police de Paris 50,000 écus; c'est M. d'Àrgenson, le maître des requêtes, qui l'achète, et le roi lui donne un brevet de retenue de 100,000 francs. — Mademoiselle de Soissons a ordre de se retirer de Paris dans huit jours, et si elle n'y obéit on la mettra dans un couvent; et mademoiselle de Chambonneau a ordre de ne pas approcher de la cour ni de Paris de plus de trente lieues.

Mercredi 23, à Marly. — Le roi vint ici l'aprèsdlnée de fort bonne heure. La princesse alla prendre congé de lui le matin pendant qu'il étoit encore au conseil. Madame est du voyage de Marly, mais Monsieur est à Paris, où il demeurera tout le reste du mois. — On mande de Rome que Molinos est mort dans les prisons de l'inquisition ; il étoit regardé comme le chef des quiétistes ; on prétend qu'il est mort fort repentant. — M. l'abbé de Polignac s'est beaucoup trop avancé en Pologne sur les offres qu'il a faites pour faire élire M. le prince de Conty ; une de ses offres étoit de prendre Kaminiec à ses dépens, avant le couronnement , à faute de quoi l'élection seroit nulle. On est fort mal content ici de sa conduite, et le roi envoie Forval en ce pays-là pour tâcher de raccommoder une partie de ce que l'ambassadeur a gâté.

Jeudi 24, à JlfaWy. — Le roi, malgré le grand froid, se promena tout le matin et toute l'après-dlnée dans ses jardins ; il fait planter des arbres qui ont plus de vingt ans. — M. de Pomponne le fils, qui étoit brigadier d'infanterie , est obligé de quitter le service par sa mauvaise

6î JOURNAL DE DANGEAIT.

santé; il vend le régiment d'Artois Vb\0O0 francs A M. de Rothelin , petit-fils de la duchesse de Noailles, qui étoit mousquetaire. — La dame d'honneur de madame la Duchesse n' est point encore déclarée, mais on croit que ce sera la marquise de 1 Aigle ; c'est celle que madame la Duchesse parolt souhaiter le plus. Madame de Moreuil se retirera après ce voyage ici ; madame de l'Aigle est liile de madame de Raré, qui étoit gouvernante des enfants de feu Monsieur.

Vendredi 25, à Marly. — Le roi s'amusa tout le jour dans ses jardins ; il n'a point voulu ameuer ce voyage ici les gros joueurs , aiin que Monsieur qui est à Paris les pût avoir. — M. de Blain ville, grand maître des cérémonies, se trouve obligé par l'état de ses affaires de vendre sa charge, et le roi lui a permis, pourvu que ce soit à un homme de qualité et qui convienne à cet emploi-là. La charge est belle, mais les appointements en sont fort médiocres; M. de Blainville l'avait achetée 90,000 écus de M. de Rhodes , dans la maison duquel elle avoit été longtemps. 11 y a déjà quelques jours que M. de Blainville a permission de vendre.

Samedi -2u, à Versailles. — Le roi revint de Marly sur les six heures, et fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Monseigneur alla de Marly coucher à Meudon,où il demeurera quelques jours ; il y mena avec lui madame la princesse de Conty, madame et mademoiselle de Lislebonne, madame d'Épiuoy, madame de Villequier et mademoiselle de Melun. — Les deux princes de Pologne qui sont ici, et qui dévoient être reçus chevaliers de l'ordre à la Chandeleur, ne seront point reçus : on ne dit point d'où vient la difficulté , mais on ne croit pas qu'elle vienne de la part du roi ; on soupçonne que c'est un conseil que leur a donné la reine leur mère.

Dimanche 27, a Versailles. — Le roi lit venir la prin-

JANVIER 1697 m

cesse chez Lui l'après-dlnée, et ne sortit point de tout le jour. 11 alla au salut. Monseigneur fit chanter a Meudon le petit opéra nouveau du jeune Lully ; il étoit venu ici le matin au conseil, et s'en retourna dîner a Meudon. — Le roi donna A madame de Cavoie * 2,000 ecus de pension; elle ni son mari ne l'avoient demandée; elle avoit eu cette pension-là autrefois , comme dame du palais de la reine , et à la mort de la reine elle l'avoit perdue. — Madame la princesse d'Harcourt, mademoiselle d'Armagnac et M. le prince Camille menèrent le soir à Paris madame de Valentinois ** chez M. son mari, où elle soupa et coucha ; il n'y avoit de parente du mari que la maréchale de Bouffie rs. M. de Monaco a déclaré qu'il ne se trou veroit jamais dans les lieux où seroit sa lielle-fille, et qu'il la prioit aussi de ne point entrer où il seroit.

* Les Mémoires ont voulu dire sans doute que madame de Cavoie a été fille de la reine; mais du palais jamais ne la fut ni n'y songea.

** Madame de Valentinois, enragée du voyage de Monaco , et enragée encore de ce que sou mari voyoit trop de ohoses et la retiroit de la cour, n'y sut rien de meilleur que de faire accroire que son beau-père «toit amoureux d'elle , qu'elle n'étoit maltraitée que parce qu'elle avoit eu horreur de ses désirs, et de faire grand vacarme là-dessus : c'est cequ obligea M de Monaco à ne vouloir jamais la voir, pas même en lieu

Lundi 28, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée a Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre. Le roi d'Angleterre et le prince de Galles, qui ont été tous deux malades, sont fort bien guéris. — Le roi donna à Forville l'agrément pour acheter le gouvernement de la ville de Marseille, qui sera héréditaire dans sa maison , moyennant 50,000 francs qu'il donne. Le roi attache 2,000 francs d'appointements à ce gouvernement. Forville avoit déjà le titre de gouverneur, mais sans aucun appointement: le roi lui laisse la charge de figuier de la ville, qui vaut 3 ou fc,000 francs, mais ce ne sera

que pour sa vie ; elle ne sera pas héréditaire comme le gouvernement. Le roi a fort bien traité Forville, car S. M. auroit trouvé 200,000 francs de ce gouvernementlà. — La princesse soupa avec ses dames chez madame de Maintenon , où le roi lui fit voir un joueur de gobelet.

Mardi 29, à Ver tailles. — Le roi alla l'après-dinée se promener à Marly, et au retour il fit venir la princesse chez madame de Maintenon, où il lui donna des marionnettes beaucoup plus jolies que celles qu'elle avoit vues à Marly. Le roi cherche tous les jours quelque chose de nouveau pour amuser la princesse. — Le président de Bauquemare * mourut à Paris subitement , et son frère, qui est gouverneur de Bergues, est à l'extrémité; ils étoient jumeaux, et se ressembloient tellement qu'on s'y est souvent mépris. — M. d'Argenis, colonel du régiment de Limoges , est mort ; ce régiment n'est pas ancien et n'est pas trop bon.

* Ces deux frères jumeaux , et semblables en tout à s'y méprendre, avoient une telle sympathie que le président étant un matin à l'audience sentit tout à coup une grande douleur à la cuisse ; on sut après qu'au même instant son frère qui étott à l'armée avoit reçu un grand coup d'épée au même endroit et du même côté où son frère avoit senti cette douleur (1). Le président avoit une femme extrêmement du monde de Paris, et joueuse à outrance, qui vivoit très-bien d'ailleurs avec lui , logeant et mangeant ensemble , mais qui n'avoit voulu jamais porter son nom , et qui s'appeloit la présidente d'Onsenbray , sans aucune autre raison que sa fantaisie. La bonne compagnie de la ville alloit fort chez elle. Elle est morte à quatre-vingt-huit ou quatre-vingtdix ans, dans une santé et une gaieté entière jusqu'à sa dernière maladie de pure vieillesse, perçant [ sic \ les jours et plus encore les nuits au jeu jusqu'à la fin.

Mercredi 30, à Versailles. — Le roi alla se promener à Trianon, où il fait travailler a son nouveau jardin. Monseigneur revint ici de Meudon d'assez bonne heure

i\> Le Mercure t\t> février lf.*>7 rite aussi cette anwHohv

pour être au conseil. La princesse alla à Saint-Cyr de fort bonne heure et les demoiselles y jouèrent la tragédie d'Esther, et la princesse y joua le personnage d'une Israélite. — M. de Chemerault a vendu le régiment de au marquis de Lambert qui ser-

voit dans le régiment du roi; il est fils aîné du marquis de Lambert, gouverneur du Luxembourg. — On mande de Madrid que le roi d'Espagne est considérablement mieux et que le quinquina lui a ôté entièrement la lièvre.

Jeudi 31, à Versailles. — Le roi alla dîner à Mari y et y mena la princesse avec toutes ses dames. Monseigneur y vint aussi avec le roi. Il y avoit dans le carrosse le roi, Monseigneur, la princesse, madame de Maintenon, madame de Mailly et madame de Dangeau. Après le dîner, Monseigneur s'en alla à Saint-Germain voir le roi d'Angleterre et revint tout droit ici. Le roi demeura jusqu'à six heures a Marly. La princesse se promena longtemps avec lui ; au retour, comme il y avoit une place vide dans le carrosse du roi, Monseigneur s'en étant allé, le roi y fit monter la comtesse de Roucy. — Madame du Lac, qui depuis huit jours avoit été choisie pour première femme de chambre de madame la duchesse de Chartres, mourut ici le matin. — Le roi , avant que de partir pour Marly, apprit que Bauquemare, gouverneur de Bergues, étoit mort à Paris; il n'a survécu à son frère que d'un jour (1). — Le soir il y eut appartement.

Vendredi l ,r février, à Versailles. — Hier, au retour de Marly, le roi donna le gouvernement de Bergues au

(I) « Le président commentant à se trouver mal «le la maladie <lont il est mort, son frère entra chez lui dans le temps qu'on I allait saigner. On lui «lit qu'il avoit une très-grande migraine et presque dans le même moment il se sentit atteint du ineme mal, et il en mourut deux jours après. , ( Mereure de lévrier, page 264. )

T. VI. ô

JOURNAL DK DANGEAU.

comte de la Motte, maréchal de camp ; ce gouvernement vaut du moins 25,000 livres de rente. — Le roi, cette après-dlnée, est encore allé se promener a Marly. — Monsieur est revenu de Paris. — Madame de l'Aigle a été nommée dame d'honneur de madame la Duchesse. — Le roi, mécontent de la conduite de M. Tabl>é de Lyonne *, qu'on prétend qui ne vit pas tout à fait comme doit vivre un ecclésiastique , lui a ordonné de se retirer au séminaire de Saint-Sulpice, où il est depuis quelque temps. M. l'archevêque de Paris a déterminé le roi à prendre ce parti-là. Le souvenir des services de M. de Lyonne, son père, avoit longtemps retenu le roi làdessus.

• M. de Lyonne , père de l'abbé dont il est ici question , fut le plus habile ministre d'Etat pour les affaires étrangères qui ait paru du règne de Louis XIV, et qui ait porté la glohre, l'honneur et les avantages plus haut. Sa famille étoit ancienne dans le parlement de Grenoble , et ralliauoe de sou père, conseiller au même parlement, avec la sœur de M. Servit-il, fit sa fortuue. Sa mère étant morte fort jeune, sou père se fit prêtre , et devint évêque de Gap en 1 638 ; il avoit envoyé sou fils auprès de Servien, son oncle, alors secrétaire d'Ktat après Beauclerc, qui approcha ce jeune homme des affaires; mais l'onde ayant été congédié et des Noyers mis en sa place , Lyonne alla voyager à Rome , eu 1036, et y Ut amitié avec Mazarin , depuis cardinal et premier ministre , qui dura toute leur vie , et qui rétablit sa fortune. Eu 1042 il fut envoyé en Italie et y finit la guerre de Parme, devint secrétaire des commandements de la reine-mere, et fut obligé de se retirer pendant les grands orages de sa régence. Revenu après sur l'eau, il fut prévôt et grand maître des cérémonies de l'ordre, et alla en 1654 vers les princes d'Italie, et fit réussir l'élection d'Alexaudre VU, ce Chigi qu'il sut après si bien humilier à l'affaire des Corses du duc de Créquy. En 1650, il fut envoyé secrètement à Madrid, où il prépara tout pour la paiv des Pyrénées. En 1658 il alla à Francfort avec le maréchal de Gramont pour l'élection à l'Empire , où il fit cette fameuse ligue du Rhin qui opposa la moitié de l'Empire à l'empereur, et ferma aux Espagnols tout chemin de secourir les Pays-Bas. Au retour il fut ministre d'Etat, et travailla seul à la conclusion de la paix des Pyrénées sous le cardinal Mazarin. Après la mort de ce maître, de l'État , le roi, qui en prit le timon, le choisit avec le Tdlier, Fouquet, et après la chute de ce dernier, avec Colbert pour gouwr-

ner principalement sous lui, dont il releva la gloire par la satisfaction éclatante de l'affaire des Corses et par celle du baron de Vatteviîle en Angleterre, qui ayant insulté et précédé le maréchal d'Estrades, produisit la déclaration solennelle du roi d'Espagne de céder partout au roi, par ses ambassadeurs aux siens. M. de Lyonne tira aussi Dunkerquedes mains des Anglois pour de l'argent après une possession de plusieurs siècles (I). Il fut enfin secrétaire d'Etat des affaires étrangères en 1663, par la retraite de M. de Brienne, et mourut dans cet emploi à soixante ans, à Paris, le 1 er septembre 1671, pour avoir voulu imiter cette austère diète qui a rendu Cornaro célèbre. Ce grand ministre ne fut heureux ni en femme ni en enfants. La femme Paule Payen tomba dans la plus étrange misère , et vieillit en cet état, et comme une espèce de folle jusqu'en 1704, qu'elle mourut. Son fils aîné devint fou étant maître de la garde-robe du roi , et mourut tel en 1708, et ne laissa qu'un fils d'une autre Lyonne qu'il avoit épousée , et ce fils qui a montré de la valeur et du mérite , est tombé dans l'inconvénient d'épouser la servante d'un cabaret de Phalsbourg, dont il n'a pu faire casser le mariage. Les autres enfants du secrétaire et ministre d'État furent cet abbé de Lyonne, abbé de Marmoustier, de Chalis, deCercamp et prieur de Saint- Martin des Champs de Paris, qui pour ses désordres fut enfin mis en tutelle , et a passé le reste de sa vie dans son prieuré, à ne voir personne, et a avaler tous les jours autour de vingt pintes d'eau de rivière, qui est une sorte de prodige, et il est mort dans cet exercice de beaucoup d'années en 1721. Jl eut un frère célèbre dans les missions des Indes et de la Chine, et dans les affaires des jésuites et des autres missionnaires de ce pays-là qui ont fait tant de bruit et de tant de maux , qui est mort enfin à Paris, au séminaire des Missions étrangères , à cinquante-huit ans, en 1713, après de grands voyages et une vie très-laborieuse. Un chevalier de Malte, dont on n'a guère ouï parler, et la marquise de Cœuvres , première femme du duc d'Estrées , fils de l'ambassadeur à Rome, dont le mariage hâta le chapeau du cardinal d'Estrées, pour ne pas dire le lui valut. Elle mourut dès 1684; son fils unique est mort sans enfants, et son duché a passé au maréchal d'Estrées. Tel a été le succès de la fortune de ce grand M. de Lyonne. Il avoit foit donner l'archevêché d'Embrun à son père qui le refusa , et qui mourut évéque de Cap fort saintement, sans avoir voulu avoir part à la fortune ni aux affaires de son fils, qui avoit une grande considération pour lui. Il avoit eu sa charge de prévôt et grand maître des cérémonies de l'ordre en 1653, de la Vrillière, secrétaire d'Etat, père de Châteauneuf, aussi secré-

(i)M. Le Dran a corrige r*»ft«* erreur, et a mis années.

68 JOURNAL DU DATNGEAU.

taire d'Ktat, et la vendit en 1657 au sieur Rogier de Villeneuve, fils d'un«président à mortier du parlement de Bretagne , à qui on la vit vendre quatre ans après , sans lui conserver le cordon bleu, à la Bazinière, trésorier de l'épargne, qui la perdit dans sa déroute sans conserver aussi le cordon bleu ; et la charge passa à son gendre de Mesmes, président à mortier au parlement de Paris, père du président de Mesmes, qui l'eut après d'Avaux, son oncle paternel, qui lui-même l'avoiteue durant son ambassade en Hollande en survivance de son frère le président de Mesmes, puis en titre après lui

Samedi 2, jour de la Chandeleur, à Versailles. — Le roi alla le matin à la grande messe, accompagné de tons les chevaliers de Tordre ; ensuite il y eut procession dans la cour. L'évèque d'Orléans officia. L'aprcs-dlnée le roi entendit le sermon du P. de la Rue, et fut a vêpres et au salut ; et le soir il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. — Les princes de Pologne dévoient être reçus chevaliers; mais présentement on ne croit pas qu'ils le soient sitôt. — Le roi a donné au chevalier de Roye, qui étoit enseigne dans la gendarmerie, la souslieutenance qui vaquoit dans les gendarmes d'Anjou par la promotion de Beaujeu à la lieutenance ; le chevalier de Roye n 'étoit enseigne que depuis un an et étoit presque le dernier du corps : c'est ce qui rend Ja grâce plus considérable.

Dimanche 3, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour. La princesse alla à neuf heures du malin à SaintrCyr, où elle fit ses dévotions ; elle y dîna, et n'en revint qu'à sept heures du soir, et au retour elle vit le roi chez madame de Maintenon. — On a mis pour première femme de chambre de madame de Chartres, en la place de madame du Lac qui vient de mourir, madame Imbert, dont le mari a toujours été attaché à Monsieur; c'est Monsieur qui l'a choisie. — L'enseigne qu'à voit le chevalier de Roye dans la gendarmerie a été donnée a M. de Rians, qui étoit guidon. — On a nouvelle qu'un vaisseau du roi a pris un vaisseau chargé de sept à huit millions en lingots d'or on d'argent ; cette nouvelle est

encore incertaine ; il n'y a point de particuliers qui aient intérêt sur ce vaisseau; c'est pour le roi seul. — l>e soir il y eut appartement.

Lundi h, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour. Le froid est revenu si grand que la rivière a repris pour la troisième fois. — Les passe- ports que l'on attendoit pour nos plénipotentiaires ne sont point encore arrivés, et l'on mande de la Haye que les ministres des alliés ont renvoyé un courrier à l'empereur sur cela. — Le roi dit, il y a quelques jours, à M. de Catinat qu'il lui donnerait une armée a commander cette année, qu'il gardât son équipage. Il lui fait donner les cent places de fourrage qu'ont les généraux employés; il les aura sur les pays de Luxembourg. Elles lui seront payées à trente sols , si bien que durant cinq mois cela se montera à 22,000 francs.

Mardi 5, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour. 11 fit venir la princesse chez lui, où elle demeura toute l'après-dlnée. Quand la princesse va chez le roi ou chez madame de Maintenon, toutes ses dames la suivent toujours. — Le roi nomma M. de Verthamon premier président du grand conseil en la place de M. Bignon, son beau-père, qui vient de mourir. — Le roi signa le contrat de mariage de M. de Canillac, officier des mousquetaires, avec madame de Girardin , veuve deGirardin, qui étoit notre ambassadeur à la Porte; elle a 200,000 écus de bien et elle n'a point d'enfants; elle a fait ce mariage-là sans la participation de sa famille.

Mercredi 6, à Marly. — Le roi partit de Versailles en sortant de table et vint ici. Monsieur, Madame et Mademoiselle sont du voyage. Madame de l'Aigle est ici, qui a pris possession de sa charge de dame d'honneur de madame la Duchesse, et le roi y a amené aussi madame de Lassay qui n'y étoit jamais venue. La princesse, eu revenant de la messe, vit le roi dans son cabinet à Versailles, et l'après-dlnée elle alla à Saint-Cyr, où elle vit

70 JOt'RINAL DE DANGKAU.

jouer l.i tragédie iVAlhalie; elle n'en revint qu'à huit heures. — Le roi a jeté les yeux sur M. de Briorde pour le faire son ambassadeur à Turin ; mais comme il est premier écuyer de M. le Prince, S. M. veut savoir, auparavant que de le nommer, si cette destination sera agréable à Son Altesse.

Jeudi 7, à Marly. — Le roi se promena tout le jour dans ses jardins malgré le grand froid. — On mande de Rome (pie le cardinal Caraffa est mort; ainsi voilà présentement quatre chapeaux vacants, outre les deux que Sa Sainteté a gardés in petto. Le pape peut présentement faire la promotion pour les couronnes quand il lui plaira. — J'appris que le roi avoit donné un régiment d'infanterie à M. d'Artagnan , gouverneur d'Arras. Ce régiment est composé de compagnies franches qu'avoient quelques gouverneurs des places de Flandre. — L'électrice palatine douairière est morte ; elle étoit mère de L'impératrice, de la reine d'Espagne, et elle étoit enfermée depuis longtemps; la tête lui avoit tourné, elle étoit devenue imbécile.

Vendredi 8, à Marly. — Le froid n'empêcha point le roi d'être tout le jour dans ses jardins; il attend le dégel avec impatience pour pouvoir chasser. — M. le Prince a témoigné être bien aise que le roi ait choisi M. de Briorde pour l'ambassade de Savoie ; ainsi il a été nommé aujourd'hui ambassadeur. — J'appris que le roi avoit donné, le mois passé, une gratification de 20,000 francs à M. le premier président; et l'on croit que cette gratification deviendra pension , d'autant plus que la pension de •20,000 francs que le roi donne aux ministres ne s'appelle que gratification.

Samedi 0 , à Versailles. — Le roi ne revint que tard de Marly, et en arrivant il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Monseigneur et Monsieur arrivèrent avant le roi et étoient déjà allés chez la princesse. — Le roi dit au maréchal de Villeroy qu'il ne croyoit pas qu'il

fût nécessaire pour son service d'avoir un commandant à Lyon qui lui coùtoit 2fe,000 francs» outre les douze que la ville donnoit, et qu'ainsi il n'y renvoyeroit point Canaples, qui est ici depuis un mois; mais comme S. M. ne veut pas que Cunaples soit hors de cet emploi-là sans avoir quelque chose, elle ordonne que Canaples a uni tous les ans 9,000 francs des douze que lui donnoit la ville de Lyon, et les autres mille écus seront donnés au marquis de Rochebonne qui commandera, non pas à Lyon, mais dans la province sous les lieutenants de roi , pourtant quand il y en aura.

Dimanche 10, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour; la princesse fut chez lui jusqu'au salut, où ils allèrent ensuite. Monseigneur alla à l'opéra à Paris. — On mande d'Angleterre que le prince d'Orange a fait Ruvigny vice-roi d'Irlande, au grand mécontentement des Anglois, qui voient avec douleur que les plus importants emplois de l'État se donnent a des étrangers.

Lundi 11, a Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour; il lit venir la princesse le soir chez madame de Maintenon. Le soir il y eut comédie. — On mande de Turin que l'abbé de Verue est mort ; il ne venoit plus à la cour. Nous l'avons vu longtemps ambassadeur en France. — Le roi a donné une pension de 800 francs et un logement à lafille de madame du Lac, et on la fait femme de chambre de madame de Chartres.

Mardi 12, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée à Trianon. où il vit quelque chose qu'il a fait changer dans son nouveau jardin, et ensuite il s'amusa à regarder grand nombre de glisseurs qui étoient sur le canal. Au retour de Trianon, il vint chez la princesse. Monseigneur alla dîner a Meudon, et revint ici pour l'appartement.

Mercredi 13, à Versailles. — Le roi alla dîner à Marly, où il mena la princesse ; il y demeura jusqu'à sept heures. Monseigneur, à noire retour de Marly, nous envoya quérir chez madame la princesse de Conty pour jouer au re-

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versis. — On a fait mettre à Saint-Lazare l'abbé Koullier ; on prétend qu'il menoit une vie scandaleuse avec des demoiselles à Paris; il étoit doyen de Saint-Martin de Tours, qui est un fort joli bénéfice, et Ton m'a dit qu'il venoit d'en donner sa démission au roi. — On mande de Londres que milord Craven y étoit mort, âgé de près de cent ans; nous l'avons fort connu en France, et il avoit même, je crois, un justaucorps bleu du roi dès le temps que le roi les créa.

Jeudi 14, à Versailles. — Le roi alla encore l'aprèsdlnéeàMarly, et, avant que d'y aller, il vit de sa chambre dans la cour de marbre , danser les soldats suisses qui ont accoutumé de venir comme cela danser devant lui tous les jeudis gras. Le soir il y eut comédie. — M. le duc de Savoie avoit nommé à l'évôché de Genève un homme qui a été grand vicaire du cardinal le Camus à Grenoble , et qui avoit eu une conduite dont le roi avoit été si mécontent qu'il avoit eu ordre de sortir du royaume. M. de Savoie n'avoit pas eu connoissance de toute cette affairelà, et, en ayant été instruit présentement par lecomte de Govon , son envoyé ici , il a changé la destination qu'il avoit faite. Ce qui auroit le plus déplu au roi dans cela , c'est que la plus grande partie du diocèse de Genève est en France.

Vendredi 15, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Trianon, et au retour il lit venir la princesse chez madame de Haintenon. Le soir il y eut appartement. — Le courrier de Hollande apporta les passeports de MM. les États Généraux pour nos plénipotentiaires; mais ceux de M. l'électeur de Bavière ne sont pas encore arrivés. — Mademoiselle de la Force , qu'on appelle communément madame de Briou, et quia une pension du roi de 1,000 écus, a ordre de se retirer dans un couvent hors de Paris, moyennant quoi on lui conservera sa pension. — On mande de Home que l'affaire de l'évéquc de Blois est entièrement terminée.

Diqiti

Samedi 16, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée à Marly, et au retour il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Monseigneur alla dîner à Meudon, et puis «i l'opéra à Paris , et de là coucher à Meudon où il passera quelques jours. — Les passe-ports que l'onattendoit de M. Télecteur de Bavière sont arrivés; ainsi rien n'arrête plus nos plénipotentiaires de partir, et ils ont ordre de partir avant la lin du mois. — M. Pussort, doyen du conseil et un des deux conseillers directeurs du conseil de finances, est à l'extrémité; il y a déjà quelque temps qu'il avoit demandé permission au roi de ne plus venir ici à cause de ses infirmités.

Dimanche 17, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour, et il fit venir la princesse chez lui l'aprèsdlnée ; ensuite il alla au salut. — Pendant que Monseigneur est à Meudon, il n'y a ici ni appartement ni comédie, parce que le roi ne va ni à l'un ni à l'autre. — Le roi a réglé les appointements de M. de Briorde, qui s'en va amlwssadeur en Savoie ; il aura 10,000 écus par an, et on lui donne 10,000 francs pour son équipage. — On apprend par les dernières nouvelles qu'on a de Madrid que le roi d'Espagne recommence à se trouver mal, et, depuis qu'il a quitté l'usage du quinquina, il a déjà eu trois accès de fièvre qui l'obligeront apparemment à en reprendre.

Lundi 18, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée à' Meudon voir Monseigneur, et, malgré le vilain temps, il se promena avec lui en calèche dans les jardins jusqu'à la nuit. Au retour il fit venir la princesse chez madame de Maintenon, où elle soupa avec toutes ses dames. — M. le Prince donna un grand \m\, à Paris, à madame la Duchesse (1). — Le roi, après son souper, se trouva seul

(I) « Ce prince «tonna un bal le lundi gras , où la magnificence, la profusion et la galanterie parurent dans le plus haut point. Il y avoit un ap|>artcinenl «le huit pièces, tout brillant «le lumières et superliement paré. Après un magnifique *ou|>er, la compagnie que M. le Prince avoit régalée descendit dans cet

avec M. du Maine, parce que Monseigneur, Monsieur et les princesses sont tous à Meudon ou à Paris. — M. Pussort * mourut à Paris ; il a fait un testament , mais on ne suit pas en faveur de qui. M. Courtin, par sa mort, devient doyen du conseil, et le roi aura à donner la place de directeur des finances, dont le roi laissoit jouir M. Pussort, quoiqu'il ne vint plus au conseil.

* M. Pussort étoit frère de la mère de M. Colbert et le dictateur de toute cette puissante famille. Cétoit un homme de probité , quoique avare à l'excès, fort riche et jamais marié. Il avait été mis par M. (loi* bert, et toujours depuis, à la téte de toutes les grandes oommissions du conseil et de toutes les affaires importantes du dedans du royaume. Cétoit une mine de chat fâché, dont il avoit aussi le Jeu, infiniment capable et laborieux , austère , chagrin, malin, glorieux et difficile. Il mourut dani une grande vieillesse et toujours dans une grande considération.

appartement. On y trouva plusieurs masque* «pi on crut être venu* pour le bal. Les violons jouèrent comme pour commencer, le» manques sortirent d« leur place et dansèrent un ballet. Il* cachoient tout ce que l'Opéra a de meilleurs danseurs et de meilleurs danseuses. Ce ballet Uni, ils se retirèrent et le bal commença. Tant qu'il dura, on servit un nombre Infini de bassins remplis de tout ce que la pâtisserie peut fournir de plus agréable au goût ; le tout étoit chaud. Il y avoit outre cela, dans la principale pièce, une alcôve garnie de tahlespleines de liqueurs , derrière la balustrade et dans le rond , des gradins qui s'élevoient fort haut. Le premier étoit chargé de toutes sortes d'eaux ; le second de pyramides de confitures sèches; le troisième de* plu» beaux fruit* du monde, le quatrième étoit garni de soucoupes de cristal et de girandoles de même matière, et le cinquième étoit tout rempli de lumières, et tout ce qui étoit sur ces gradins paraissoit double parce que tous les fonds étoient pleins de glace* , de sorte que tout cela ensemble produisit un éclat que la vue avoit peine à supporter. Chacun demandoit suivant son goût de ce qui remplissoit les gradins , et on lui en servoit aussitôt sans dégarnir ces gradins , parce qu'il y avoit des corbeilles toutes pareilles tachées dans l'alcove qui étoient aussitôt présentées par «les officiers. Ainsi toute l'assemblée eut ce qu'elle souhaitoit pour manger ou |xwr boire , ce qui ne seroit pas arrivé s'il n'y eut que ce qui remplissoit les gradins. Rien n'étoit plus magnifique que l'endroit où les princes et les princesses étoient placés, et il y avoit un seul miroir de douze pieds de hauteur. Ceux qui a\ oient dansé un ballet avant l'ouverture du liai, surprirent une seconde fois l'assemblée, et en dansèrent un second sous d'autres habits. I^urs Altesses Royales et tout ce que la c our et Paris ont de distingué se trouvèrent à ce bal, qui mériteroit une plus ample description que celle que je vom en fais » ( Mercure de février, pages ïhô à 260. )

Mardi 19, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnce à Mari y, et au retour il trouva la princesse chez madame de Maintenon; elle avoit dîné chez laduehessc du Lude, et en êtoit partie sur les cinq heures pour aller entendre le salut à Saint-Cyr. — Le roi a donné la place de conseiller d'État ordinaire à M. de Bàville, qui ctoit le plus ancien des conseillers d'État de semestre, et il a donné la place de conseiller d'État de semestre à M. de Harlay, avocat général, lils de M. le premier président. — La princesse se masqua le soir chez madame de Maintenon, et alla chez madame la duchesse du Lude, qui est encore incommodée.

Mercredi 20, à Marly. — Le roi partit de Versailles surlesdeux heures, et se promena ici jusqu'à la nuit. Monseigneur étoit venu le matin de Meudon à Versailles pour être au conseil , et vint ici l'après-dinée avec madame la princesse de Conty. La princesse vit le roi le matin à Versailles comme elle revenoit de la messe, et le roi étoit encore au conseil. — M. de Phélypeaux, fils unique de M. de Pontchartrain, épouse une sœur de M. le comte de Roucy (1) qui est présentement dans un couvent à Soissons; elle avoit déjà 4,000 francs de pension du roi comme nouvelle convertie, et le roi lui en donne encore six en faveur du mariage; outre cela, on compte qu'elle aura 20,000 écus du bien de sa maison.

Jeudi 21, à Marly. — \œ roi, malgré le grand froid, se promena tout le jour dans ses jardins. Monsieur, Madame et Mademoiselle sont de ce voyage. Madame de Barbezieux est ici, qui n'y étoit point encore venue. — Le roi a jeté les yeux sur M. Courtin pour lui donner la place de directeur du conseil royal des finances, vacante par la mort de M. Pussort, qui vaut du moins 20,000 livres de rente; mais on ne sait point encore s'il l'acceptera à

(I) C'e>.t lu iirmv «le M. le comte <le Maurepa*, aujourd'hui niini&tre et m»trvtaire d'État. — 1 7.18. ( yole du duc de Lu y nés. )

cause de ses incommodités et de sa modération ordinaire, qui lui fera peut-être refuser cet emploi, comme il a refusé d'être à la tète de l'ambassade pour les négociations de la paix. — Le roi donne à M. de Pontchartrain 50,000 écus à l'occasion du mariage de son fils avec mademoiselle de Roye. Les noces se feront dans huit jours, et la comtesse de Roucy est partie pour aller quérir sa belle- « sœur à Soissons.

Vendredi 22, o Marly. — Le roi se promena tout le jour dans ses jardins malgré le grand froid. La princesse se trouva fort enrhumée hier à Versailles ; elle Test encore plus aujourd'hui ; elle ne sort point de sa chambre ; elle lia point été à la messe, mais elle n'a point voulu garder le lit. — Madame la chancelière (1 ) mourut à Paris; elle avoit été mariée deux fois; elle a des enfants de son premier mari ; et, de son mariage avec M. le chancelier, elle n'a que madame de Harlay ; elle étoit presqu'aussi vieille que M. le chancelier. — Le palais archiépiscopal de Cambray a été entièrement brûlé. M. l'archevêque y perd, outre sa maison, beaucoup de meubles, de livres et de papiers.

Samedi 23 , à Versailles. — Le roi revint ici de Marly sur les sept heures, et, un peu après être arrivé, il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. — M. Courtin vint ici remercier le roi de la grâce qu'il lui a voulu faire; mais il a prié S. M. de trouver bon qu'il n 'acceptât pas un emploi dont il ne pouvoit se bien acquitter, ne

(I) « Dame Anne Françoise de Loménie, epmi.se de. M. de Boucherat, chance* lier et garde des sceaux de France , et commandeur des ordres du roî. Elle avoit quatre-vingt-cinq ans et étoit petite nièce de M. de Lomenie, secrétaire d'État. Elle avoit épousé en premières noces Nicolas Bretel, seigneur de Gremonville, maître des requêtes, intendant de justice , police, finances et vivre*, dans tes armées du roi. 11 y a une cliosc bien particulière à remarquer à l'égard des chanceliers de France, qui ne prennent le deuil que pour la seule |»ersonne du roi, sans, le prendre pour aucun autre, non |«s même pour leui> femmes. • (Mercure de février, page 276.)

voyant quasi plus goutte ; le roi et le public ont fort loué sa sagesse, et cette action augmente encore la bonne réputation qu'il a toujours eue. — M. le maréchal de Boufflers arriva hier à Marly, et s'en retournera incessamment en Flandre. — M. le prince de Conty a recommencé son procès contre madame de Nemours pour la succession de M. de Longue ville.

Dimanche ±k , à Versailles. — Le roi alla au sermon et puis chez la princesse, qui se porte mieux, et recommence à aller à la messe. Le roi alla aussi au salut. — En partant de Marly, Monsieur, Madame et Mademoiselle sont allés à Paris pour quinze jours. — Le roi, après son souper, dit qu'il avoitchoisiM. dePomereu pour conseiller du conseil royal des finances. On les appelle encore souvent directeurs, parce que c'est le nom qu'on leur donnoit pendant qu'il y avoitun surintendant. — MM. de Harlay et de Crécy, plénipotentiaires pour la paix, prirent congé de S. M.

Lundi 25 , à Versailles. — Le roi voulut aller à la chasse, quoique la terre ne fût pas encore dégelée ; mais il en revint de bonne heure, et au retour il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Le soir il y eut appartement. — M. le cardinal de Furstemberg arriva hier de la Bourdaisière, et le roi a trouvé bon qu'il donnât son régiment de cavalerie au comte Louis de la Marck, qui a quitté la profession ecclésiastique pour se faire d'épée; il servira quelque temps de capitaine avant que d'être reçu colonel. — Le roi me fit l'honneur de me donner une magnifique épée de diamants.

Mardi 26, à Versailles. — Le roi alla Taprès-dlnée se promener à Marly, et au retour il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Monseigneur alla dîner a Meudon, et revint ici pour la comédie. — Le roi avoit eu nouvelle, il y a quelque temps, que le chevalier des Augers, qui commande une petite escadre de ses vaisseaux, avoit fait une prise très-riche, que l'on faisoit monter A

huit ou dix millions , et aujourd'hui on sut la vérité de cette affaire, qui est que le chevalier des Augers a pris un vaisseau espagnol sur lequel il y avoit 600,000 piastres et pour plus de 200,000 écus de marchandises. Le chevalier des Augers a fait mettre l'argent sur les vaisseaux du roi, et a laissé les marchandises sur le vaisseau espagnol que l'on amène, mais qui n'est pas si bon voilier que les nôtres.

Mercredi 27 , à Versailles. — Le roi alla au sermon et ensuite à la chasse. Monseigneur alla l'après-dlnée se promener à Chaville et s'y promena toujours dans sa calèche. — Le roi signa le contrat de mariage de M. Phélypeaux avec mademoiselle de Roye. Le roi trouva bon que les fiançailles et le mariage se fissent dans la chapelle. A neuf heures, ils furent fiancés, mariés après minuit et allèrent coucher chez M. de Pontchar train. — Le roi nous dit, en parlant de la prise qu'a faite le chevalier des Augers, que, de droit, M. l'amiral ne devoit point avoir de part sur cette prise , mais que cependant il lui donneroit la même part que si c'étoit un vaisseau armé sur le compte des particuliers.

Jeudi 28, à Versailles. — Le roi dîna de bonne heure et alla tirer. Au retour de lâchasse , il fit venir la princesse chez madame de Maintenon , où elle demeura jusqu'à neuf heures. Monseigneur fut longtemps l'aprèsdlnée chez la princesse. Le soir il y eut appartement. Monsieur vint de Paris dîner avec le roi, et puis alla chez la princesse avant que de s'en retourner à Paris. — Le roi eut nouvelle que douze armateurs de Dunkerque avoient attaqué un convoi de trente navires marchands escortés par dix vaisseaux de guerre; dix des armateurs attaquèrent les dix vaisseaux de guerre, les battirent et en prirent un, et les deux autres attaquèrent les vaisseaux marchands et en prirent vingt-trois qu'ils ont amenés dans le port de Dunkerque: cette prise est estimée 300,000 écus.

Vendredi 1* r mars à Versailles. — Le roi entendit le sermon, et puis alla tirer. Au retour, il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Monseigneur alla dîner à Paris chez Monsieur et ensuite à l'opéra; il mena dans son carrosse madame de Chartres et madame la princesse de Conty ; madame la Duchesse y devoit aller aussi; mais on soupçonne qu'elle est grosse, et, comme elle s'est blessée à sa dernière grossesse, on souhaite qu'elle se ménage fort à celle-ci. Il n'y eut point le matin de toilette chez la princesse, parce qu'elle est encore un peu enrhumée et qu'elle demeure tout le jour en robe de chambre. — M. de Harlay, le plénipotentiaire , outre 200,000 écus qu'il vient d'hériter de madame la chancelière, mère de sa femme, aura encore beaucoup de bien par la mort d'une vieille madame de Rannes, qui, sans être sa parente, l'a fait son légataire universel; ses héritiers naturels étoient MM. de Bouligneux; mais elle ne leur laisse qu'environ 200,000 francs.

Samedi 2, à Versailles. — Le roi alla dîner à Marly et y mena la princesse qui ne se trouve point enrhumée dès qu'il faut suivre le roi. Ils n'en revinrent qu'a sept heures du soir, et quoiqu'il y eut beaucoup de crotte dans les jardins, elle se promena avec le roi jusqu'à cinq heures. Monseigneur alla courre le loup et Madame vint de Paris pour être à la chasse avec lui. — M. le prince d'isenghien a acheté le régiment de cavalerie de Famechon 20,000 écus ; ce régiment vaut un peu plus que les régiments de cavalerie ordinaires; il avoitété levé pour le prince d'isenghien, son père. — Le roi a nommé M. le cardinal de Bouillon , MM. les archevêques de Paris et de Cambra y, les ducs de Beauvilliers et de Noailles, M. de Barbezieux et le P. de la Chaise , pour examiner les moyens de remédier aux désordres qu'il y pouvoît avoir par les aumôniers des régiments dans les armées , sur l'administration des sacrements.

80 JOURNAL DE DANGRAU.

Dimanche 3, à Versailles. — Le roi et Monseigneur allèrent au sermon, et vinrent tous deux séparément chez la princesse. — Les ministres de l'empereur ont proposé à la Haye qu'on choisit pour tenir l'assemblée des plénipotentiaires une ville d'Allemagne dont il laisseroi t le choix au roi. M. de Calières a répondu sur cela que le roi proposoit une ville de France , dont il laisseroit le choix à l'empereur; cependant quoique cela ne soit pas encore réglé, nos plénipotentiaires sont partis et vont droit à Delft. — Le baron de Breteuil* se marie à mademoiselle de Froulay, lille de Froulay qui étoit grand maréchal des logis de la maison du roi, et qui étoit chevalier de l'ordre; Breteuil avoit déjà été marié, mais il ne lui reste point d'enfant de son premier mariage. — Le vieil Tilleul, gouverneur de la citadelle de Cambray, est mort; le roi a donné le gouvernement

* Ce baron de Breteuil étoit frère de Breteuil , conseiller d'Ktat , intendant des finances, père de celui qui a été secrétaire d'Etat de la guerre pendant la disgrâce de M . Le Blanc. 8a baronnie étoit d'être né à Toulouse pendant que son père y étoit intendant et la vieille chimère que ceux qui y naissent out le titre de barons; il avoit été ordinaire du roi et envoyé à Mautoue. C étoit un homme à qui le goût de la cour, des seigneurs et surtout des ministres avoit donné une sorte de science du monde par un usage continuel et la familiarité qu'il y avoit usurpée. Il se fit après lecteur du roi pour avoir les entrées, et s'attacha comme il put à quelques gens considérables ; le roi le traitoit assez bien, et il sefourroit partout, et souvent où l'on n'en vouloit point, ou sans s'en apercevoir, ou sans en faire semblant. Il changea sa charge de lecteur, dont il conserva les entrées , contre celle d'introducteur des ambassadeurs, qu'il faisoit bien parce qu'il étoit fort rompu au monde, et s'enrichit extrêmement par la protection de M. de Pontchartrain , tandis qu'il eut les finances, qui se moquoit de lui toute la jouruée et tout ce qui étoit chez lui , mais qui ne lui refusoit rien. Le ver de la qualité le rongeoitsans pourtant se déplacer, et il mourut fort vieux et fort riche. Ses enfants n'ont ni paru ni prospéré. Il avoit marié sa lille à un homme de la maisou du Ch/itelet. il y a des contes de lui sans fin. Un jour, à table chez M. de Pontchartrain , devenu chancelier, qu'on le plaisantoit sur son ignorance , la chancelière lui demanda s'il savoit qui avoit fait le Pater ; le voilà à se scandaliser et à demander

SI

pour qui on le prenoit , et la chancelière à pousser sa pointe. Pendant le débat il sortit de table , et en rentrant dans la pièee où l'on se tenoit , son ami M. de Caumartiu se mit à marcher derrière lui , et, comme pour le soulager dans son embarras, lui dit tout bas : « Moïse.» Voilà le baron bien soulagé, qui dès que la compagnie fut rentrée remet la question sur le tapis, et après plusieurs geutillesses d'un homme sûr de sou fait et qui fait semblant de ne l'être pas, dit à la fin , puisqu'on le poussait à bout . qu'il falloit donc montrer qu'il n'ignoroit pas ee que les enfants savoieut, que Moïse étoit l'auteur du Pater. La risée universelle le mit bien en un autre état , mais il avoit tous les jours besoin de Caumartin aux finances, et sa cruauté fut aisément tournée en plaisanterie.

Lundi 4, à Versailles. — Le roi a pris médecine et tint conseil Taprès-dlnée, à quatre heures, parce qu'il ne l'avoit pu tenir le matin. Monseigneur alla dîner à Meudon et revint ici pour le conseil. La princesse alla voir le roi en revenant de la messe. Le soir il y eut appartement. — Le roi nous ayant nommés pour commissaires, MM. les ducs d'Estrées, deCoislin, de Charost, le marquis de Beuvron et moi, pour examiner les comptes de Tordre du Saint-Esprit, pendant que M. de Seignelay en étoit grand trésorier, nous nous assemblâmes chez M. de Barbezieux, chancelier et surintendant des deniers de Tordre; nous examinâmes les comptes et les signâmes; et Ton donna a chacun dix bourses de jetons de Tordre parce que nous avions arrêté les comptes de dix années. Nous commençâmes par voir l'arrêté des 'derniers comptes faits en 1679 par feu monseigneur \§ Prince, MM. les ducs de Verneuil, de Luynes, de Villeroy et de Créquy. J'appris là que M. de Saint-Pouanges avoit la charge d'intendant de Tordre, qui vaut 4,800 francs; il est titulaire, mais il partage les appointements avec M. du Fresnoy; il ne porte nulle marque de Tordre, mais il assiste de droit à la reddition des comptes avec les grands officiers de Tordre , les signe avec eux et a des bourses de jetons comme les commissaires. Les officiers de Tordre ne signent .pas dans le même rang que

JOURNAL DE DANGKAU

les chevaliers nommés commissaires par le roi. La moitié du marc d'or fut aliénée en 1656; voilà pourquoi tous les chevaliers ne sont pas payés des 1 ,000 (Vus que chacun doit avoir tous les ans sur le marc d'or.

Mardi 5, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc, et, au retour, il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Monseigneur fut longtemps l'aprèsdlnée chez la princesse, et le soir il y eut comédie. — M. de Pomereu prit, il y a quelques jours, sa place de conseiller du conseil royal des finances ; ces charges-là ne prêtent point de serment, et même le chef du conseil royal des finances n'en prête point. — M. le bailli de Hautefeuille, ambassadeur de Malte, reçut à Paris la nouvelle de la mort du grand maître, qui étoit François et de la maison de Wignacourt. Dès qu'il fut mort à Malte, on ferma les ports, et on travailla à l'élection du nouveau grand maître qui se doit toujours faire au bout de trois jours. Us ont élu un Espagnol du royaume d'Aragon, qui s'appelle don Raymond de Perellos de Hoccaful, bailli de Négrepont.

Mercredi 6, à Marly. — Ia> roi, après avoir entendu le sermon à Versailles, en partit pour venir ici. La princesse alla le matin | sic | comme il étoit encore au conseil, et il lui dit de venir demain le voir à Marly l'après-dlnée. Monsieur, Madame et Mademoiselle sont de ce voyage. Le roi y a mené les grands joueurs pour divertir Monseigneur etMonsieur. Le bailli de Hautefeuille vint le matin à Versailles donner part au roi de la mort du grand maître de Wignacourt (1) et de l'élection du nouveau grand maître. — Le roi, ayant appris que l'empereur avoit

(I) C'est mil- maison très-ancienne Picardie. (V grand mai tir avoit déjà en nn oncle <|U', en ton J , :i\oit rte élevé à la même dignité. Ce lut sons le nui

gtstirr .le l'oncle que fut construit le lai i\ aqueduc <|ui donne de l'eau a

Malle. ta nc\eu eut pour successeur Raymond Pérellos de I lull , Arrajtonuis. (.Voff rf«w dt Lu§ntx).

donné à ses plénipotentiaires la qualité d'ambassadeurs, en a usé de même pour les siens, et leur a envoyé les expéditions à Lille, où ils doivent arriver dimanche prochain. Le roi d'Espagne et les États Généraux ont donné aussi la môme qualité à leurs plénipotentiaires.

Jeudi 7, à Marly. — Le roi alla l'après-dinée dans la plaine de Vésinet, sous Saint-Germain, faire la revue de ses régiments des gardes franeoises et suisses. Au retour il trouva chez madame de Maintenon la princesse, comme il lui avoit ordonné, et elle le suivit pendant quelque temps à la promenade dans ses jardins, et elle ne retourna qu'à sept heures a Versailles. Madame, Mademoiselle et madame la princesse «le Conty allèrent à la revue avec le roi ; Madame monta à cheval quand on y fut arrivé; Mademoiselle et madame la princesse de Conty montèrent en calèche avec la reine d'Angleterre qui y étoit venue de Saint-Germain. — Il y a une dispute entre M. de la Rochefoucauld et M. d'Orléans , premier aumônier du roi, sur une place qu'ils prétendent être tous deux derrière la chaise du roi au sermon ; le roi la décidera au premier jour-.

Vendredi 8, à Marly. — Le roi alla l'après-dinée à lâchasse, et puis revint se promener dans ses jardins. — L'abbé de Chàteauneuf, frère de notre ambassadeur à la Porte, partit ces jours passés incognito à la suite de l'envoyé du cardinal Kadzieiowiski, qui s'en retourne en Pologne. Le roi envoie l'abl>é de Chàteauneuf en ce pays-là pour y être avec l'abbé de Polignac et tâcher à raccommoder ce qu'il y avoit eu de mal fait. 11 parolt que le parti de M. le prince de Conty se fortifie en ce pays-là; cependant les difficultés sont si grandes que le succès en est fort incertain. On compte toujours que l'élection se fera au mois de mai.

Samedi 9, à Versailles. — Le roi arriva ici sur les sept heures ; il se promena tout le jour dans ses jardins à Marly. Monseigneur a perdu assez d'argent ce voyage ici

84 JOURNAL DK DAMGEAU.

à Marly , et le roi lui en a donné pour payer tout ce qu'il avoit perdu. Le roi n'a jamais refusé d'argent à Monseigneur quand il lui en a demandé, et lui en donne même souvent sans qu'il lui en demande, comme il a fait en celte occasion ici. — Le roi, depuis qu'il a été en guerre contre M. de Savoie, a joui de 100,000 livres de rente des biens qui appartenoient à Madame Royale la douairière, soit en France, soit en Savoie, et comme il est content d'elle et l'a toujours été , il lui fait rendre présentement tout ce qu'il a touché; cela se monte depuis 91 que la guerre commença, jusqu'au jour qu'elle a fini en 96 A la somme de 550,000'livres ; et pour le payement de cette somme le roi lui donne des rentes sur la maison de ville au denier quatorze, qui lui produiront 39,000 livres de rente.

IMmanche 10, à Versailles. — Le roi alla au sermon et au salut. Dès qu'il eût dîné, il vint prendre la princesse chez elle, et la mena chez lui jusqu'au sermon. Monseigneur alla dîner a Meudon, où il demeurera jusqu'A mercredi. Madame la princesse de Conty n'y va point ce voyage-ci. — Le roi régla le matin la dispute* qu'il y avoit entre M. de la Rochefoucauld et M. l'évèque d'Orléans sur la place au sermon, derrière la chaise du roi . à la droite du grand chambellan ; le roi jugea en faveur de M. de la Rochefoucauld, et décida que le premier aumônier n' avoit jamais dit avoir cette place, et, que s'il en avoit été en possession depuis longtemps, c'étoit sans qu'il leur eût accordé. M. d'Orléans, qui étoit revenu de son évèchépour faire juger cette affaire, s'y en retourne, et est fort désolé d'une décision à quoi il ne s'attendoit point.

* On a vu dans le tome précédent, page $81 , comment M. de la Rochefoucauld s'étoit adroitement fait accorder une place derrière le roi au sermon et à la droite du grand chambellan comme grand maître de la garde-robe , qui n'en avoit jamais eu ni prétendu aucune. M. d'Orléans, comme premier aumônier du roi, s'y étoit mis toute sa

vie, et avoit toujours vécu en liaison et amitié étroite avec M. de la Roc hefoucauld. Il fut donc fort piqué de ce qu'il lui prenoit sa place, et en voulut un jugement du roi. L'aigreur s'y mit, quoi que pussent faire les amis communs , et cette querelle partialisa la plupart de la cour, où M. d'Orléans étoit généralement aimé et respecté. Quand il eut perdu son procès , et avec ce procès tout droit une place derrière le roi dont il avoit toujours joui , il fut outré de douleur, et contre la partie, et contre le juge même, qui, venant de le nommer au cardinalat, nes'étoit pas contraint en faveur de M. de la Rochefoucauld. Toutefois on verra par la suite de ces Mémoires que l'absence, le chagrin et l'estime de M. d'Orléans peinèrent fort le roi, qui en sortit par la vacance de Metz qu'il saisit pour donner ce grand et riche évéché à l'abbé deCoislin, sans que personne l'eût demandé pour lui, et par réparer, comme il put sur la place, le déplaisir qu'il avoit fait à l'oncle, qu'il se fit de plus une affaire de raccommoder avec M. de la Rochefoucauld, et y parvint. L'abbé de Coislin fut heureux de cette aventure. Il étoit jeune et fort du monde, et le roi étoit fort éloigné encore alors de le faire évêque, quoique depuis longtemps son premier aumônier en survivance de son oncle.

Lundi 11, à Versailles. — Le roi alla tirer, et au retour fit venir la princesse chez madame de Maintenon. — Les grands joueurs allèrent à Meu don. — Le roi donna ordre aux cinquante colonels qui furent faits Tannée passée de s'en aller à leurs régiments. Les inspecteurs ont trouvé que ces régiments étoient un peu négligés. Les capitaines de ces régiments , comptant qu'ils seroient cassés à la paix, et croyant qu'il y a apparence qu'elle se fera celte année, n'ont pas fait les dépenses nécessaires pour avoir de bonnes compagnies, et c'est à quoi l'on veut remédier. — Le comte de Linden , qui étoit colonel du régiment des milices de la Sarre, s'étant retiré du service , le roi a donné le régiment au lieutenant-colonel, qui s'appelle le baron de

Mardi 12, à Versailles. —Le roi fut toute Vaprès-dlnée à la chasse , et au retour il fit venir la princesse chez madame de Maintenon; elle s'étoit promenée l'aprèsdlnée à Trianon. Madame la princesse de (k>nl y alla dîner avec Monseigneur à Meudon, rt de là allèrent ensemble à

IOllK!\AL I)K DANGKAU.

l'opéra, à Paris, d'où madame la princesse de Conty revint ici, et Monseigneur retourna coucher à Meudon. — Le roi a donné a M. le cardinal de Janson 50,000 francs sur la propine (1), qui est un droit (jui revient aux. cardinaux protecteurs , et comme il n'y en a point présentement, le roi adisposé d'une partie de ce revenu en faveur du cardinal de Janson.

Mercredi 13, à Versailles. — Le roi ne dormit point toute la nuit ; il eut de grandes douleurs de goutte, qui ne l'empêchèrent point de tenir conseil comme à son ordinaire. Monseigneur revint de Meudon pour le conseil, il n'y fera plus de voyage jusqu'à Pâques. La princesse vit le roi le matin chez lui, et le soir chez madame de Maintenon. Le soir il y eut appartement. — Il n'y eut point de sermon comme il y en a tous les mercredis de carême, parce que le P. de la Hue se trouva mal, et le roi ne voulut pas qu'on fit venir un autre prédicateur de Paris. — \a foi a donné au fils de M. Joly de Fleury, conseiller de la grand'chamhre , l'agrément pour acheter la charge d'avocat général que lui vend M. de Harlay, lils du premier président.

Jeudi 1 V, à Versailles. — Le roi passa la nuit assez doucement ; les douleurs de goutte sont Tort diminuées; il alla dîner à Mari y et y mena la princesse avec lui , et se promena en chariot dans ses jardins jusqu'à six heures du soir. Monseigneur courut le cerf, et Madame étoit à la chasse avec lui. Le soir il y eut comédie. — Nos plénipotentiaires partirent lundi de Lille, et doivent arriver vendredi a llelft. Monsieur a fait partir l'ahhé Teseu, avec le litre de son envoyé, aux conférences de la paix; Mon-

(I) Propine, terme «le chancellerie romaine. C'est un certain «Iroit qu'on paye au ranimai protecteur pour tons les lienéliw» <|ui fissent ptr le consis toire,et |>our les abbayes qui sont laves au-dessus «le W» «lucats et un tiers , «pi on paye à pro|>ortion <!«' leur valeur. ( Dictionnaire de Trcroujc. )

MAt\S 1BÎ>7 87

sieur a des [>i*étentiohs sur bcaucUu[i de terres «lu Palalinat du côté de Madame.

Vendredi 15, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour; il n'y eut point de sermon, quoiqu'on carême; il y en a tous les dimanches', les mercredis et les vendredis. Monseigneur et Madame coururent le loup. Le soir il y eut comédie. La princesse alla de bonne heure trouver le roi chez madame de Maintenon, et y fut très-longtemps. — M. l'archevêque d'Àix marie mademoiselle de Cosnac, sa nièce, a M. le comte d'Egmont, qui est attaché A la France présentement ; on Ue sait encore quel rang le roi donnera a M. le comte d'Egmont, mais il est sûr que sa femme sera assise.

Samedi 16, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour; sa goutte ne lui fait quasi plus de mal. Monseigneur alla dîner a Meudon , et en revenant il alla chez la princesse, et dès qu'il en fût sorti elle alla trouver le roi chez madame de Maintenon. — M. de Pontchartrain a fait Quitter a M. son fils le notn de Phélypeaux parce (pie beaucoup d'autres gens le portent ; on l'appellera M. de Maurepas, qui est le nom d'une terre considérable qu'ils ont auprès de Pohtchar train. — MM. les cardinaux de Bouillon et d'Estrécs étant dimanche dernier au sacre de M. l'évèque de Montpellier, eurent une conversation assez piquante l l t qui les a fort aigris l'un contre l'autre.

Dimanche 17, à Versailles. — Le roi se trouva assez soulagé de sa goutte pour pouvoir aller a la chasse, et au retour il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. — M. de Mérainville a vendu son régiment à M. le comte dTzès, frère du duc d'Uzès; le roi a promis à M. de Mérainville qu'il serviront de brigadier comme s'il avoit un régiment ; il n'y avoit point encore eu d'exemple de cela dans la cavalerie. — Le jeune Dénonville, colonel d'infanterie , Jils du sous-gouverneur de monseigneur le duc de Bourgogne, épouse la tille de la Vienne, premier

88 JOURNAL DK DANGEAU.

valet de chambre du roi , et on lui donne en mariage 250,000 francs.

Lundi 18, à Marly. — Le roi vint ici pour y passer toute la semaine. Monsieur, Madame et Mademoiselle sont du voyage ; il n'y a point de gens nouveaux ; il y a même beaucoup de logements vides et d'hommes et de femmes; le roi a dit les raisons qui l'avoicnt obligé d'y amener moins de monde qu'à l'ordinaire. — Monseigneur le duc de Chartres ne fera point cette campagne; il n'y a encore rien de réglé sur cela pour les princes du sang. — M. le marquis d'Effiat épouse mademoiselle d'Harville-Palaiscau ; on dit qu'elle aura au moins 400,000 francs de bien , c'est l'abbé d'Effiat, son oncle, qui la presse de se marier. — La princesse demeura à Versailles.

Mardi 19 , à Marly. — Le roi, après son diner, alla courre le cerf dans la forêt de Marly. Il fit venir la princesse, qui arriva durant dîner et alla l'attendre chez madame de Maintenon ; il la mena avec lui, et même, pour lui mieux faire voir la chasse, il la prit quelque temps dans son soufflet (1). Après la chasse, le roi se promena longtemps dans ses jardins, et la princesse, à sept heures, retourna il Versailles. Monseigneur et Madame étoient à cheval à la chasse , et il n'y avoit aucune des princesses. Madame la Duchesse, qui est grosse, est demeurée à Versailles ; elle n'a pas voulu se hasarder à venir, parce qu'elle se blessa l'année passée au commencement de sa grossesse.

Mercredi 20 , à Marly. — Le roi se promena tout le jour dans ses jardins, où il fait toujours faire quelque chose de nouveau. — Les dernières nouvelles qu'on a

(1) Soufflet est un espèce de voiture ou «le chaise routante sur deux roues, et Tort légère, oii il n'> a place que (tour une ou deux |>ersonnes, dont le dessus et le dedans sont de cuir ou toile cirée, qui se lèvent et se plient comme un soulllel pendant le beau temps , et qui s'étendent pour défendre de la pluie. ( Pu f tonnait e de Trévoux, n

eues des plénipotentiaires sont de Gand, où on leur a fait beaucoup d'honneurs; ils vont droit à Delft; cependant l'empereur n'a point encore donné son consentement sur le lieu où se doivent faire les conférences ; mais les Hollandois ont mandé ici qu'on traiteroit sans lui si les ministres ne venoient point. — On mande de Madrid que le roi d'Espagne se porte considérablement mieux ; mais qu'il ne peut trouver d'argent pour faire les levées qu'il avoit résolu de faire pour augmenter son armée de Catalogne.

Jeudi 21 , à Marly. — Le roi fit venir ici la princesse qui partit de Versailles à une heure ; le roi se mit dans une petite calèche avec elle ; mademoiselle de Chevreusc et mademoiselle d'Auhigny, madame de Maintenon et les dames de la princesse étoient dans un autre calèche ; on se promena sur les hauteurs de Marly, et ensuite on vint mettre pied à terre au bas du jardin. Monseigneur courut le loup. — M. de Meaux donna ces jours passés son livre au roi, et, comme ils ne sont pas de môme avis, M. l'archevêque de Cambray et lui , leurs livres qui sont différents font beaucoup de bruit, et le roi parolt fort content de M. de Meaux (1).

(1) Si M. de Cambray a eu question condamnée à Rome, comme on

n'en scauroit douter, puisque cette condamnation a été reconnue par toute l'ftglise , sa soumission a do faire connoitre la droiture de ses intentions et qu'il s'en falloil bien qu'il n'adoptât les conséquences des principes que l'on prétendoit trouver dans ses écrits. L'erreur qu'on lui imputoit s'appeloit Quiétisme, erreur qui avoit été renouvelée |»ar Molinos, dont les idées étoient assez conformes à celle des Gnostiqucs , des Manichéens et des Priscillianistes. Cependant il est vraisemblable que jamais Molinos n avoit cherché à autoriser ses opinions par les anciens. Il étoit ignorant , il n'avoit aucun commerce avec les livres d'un autre siècle , et toute sa science se bornoit à quelques mystiques de son temps. Avec cette légère provision , il se mit à composer lesystemedu Quiétisme, sans autres secours que de la chaleur de son imagination, d« la confusion «le son esprit et de la corruption de son emir. Cette secte lit d autant plus de progrès «pie les princi|>cs avoient l'air de tendre à une pin s haute perfection, et que, sous h* prétexte d'un amour de Dieu plus parfait , les MT.tateurs se ennuient dispensés de toutes les pratiques auxquelles les autres chré-

•V) JOUR IN AL l)K DAMGKAlî.

Vendredi-!-!, à Marhj. — Le roi alla tirer L'après-dlnée. Il n'a point voulu ce voyage ici voir voler ses oiseaux , et en partant de Versailles il dit au grand fauconnier < 1 1 1 il le laissoit sous les ordres de monseigneur le duc de Bourgogne pour toute la semaine. Monseigneur courut le cerf ; Madame étoit a la chasse. Monseigneur le duc de Bourgogne alla le soir à Versailles chez la princesse , où il ne va que tous les quinze jours, et c'est d'ordinaire pendant que le roi est A Marly. — M. Briçonnet a vendu la charge d'avocat général du grand conseil il M. Ollier, tils de M. Ollier, doyen du grand conseil , qui l'achète :i0,000 écus.

Samedi 23, à Venaitles. — Le roi se promena & Marly toute l'après-dinée et ne revint ici qu'à la nuit , et en

tiens croyenl devoir se soumettre. Molinos fut coudai mu et mourut à Home, après s'être relrarté en I6î»6. Ses disciples eurent le nom de Quiétistes, de l'oraison de Quiétude qui étoit, selon eux , le dernier degré de perfection du chrétien. Ce même nom «voit déjà été donné, dans le quatorzième siècJe, à des faux mystiques d'alors. La religieuse Marie d'Agreda, la Bouvignon et quelques autre* avoient donné dans les mêmes rêveries qui furent adoptées par Molinos, que Ton a regardé comme le chef de cette secte. Il avoit l'imagination forte ; quelques écrits de sainte Thérèse qu'il entendoit mal, quelques l»assages de saint Bernard et de saint François de Sales mal expliqués, étaient les autorites de ces nom eaux dogmes qu'il repandit en Italie. Il trouva des sectateurs en France. Madame Guyon fut la plus zélée : elle étoit amie du père l*a Combe, barnabile, qui |»artageases disgrâces; elle connut M. deFénelon etie/ madame la duchesse de lléthune , et la réputation de piété qu'elle avoit lui donna pour amis M. de Chevieuse et M. de Beauvilliers , et pour protectrice madame de Maintenon. CejH-ndant ses écrits ayant fait beaucoup de lirait et lui ayant déjà attiré un premier orage en tr»88 qu'elle avoit été mise dans un couvent, elle prit le parti de les soumettre à l'examen de M. de Meaux. Ce prélat les examina, et, après bien des conférences où M. l'archevêque de Paris et M. de Fénelon, lors arche\êquc de Camhray, furent admis, M. de Menux dressa quelques articles, conformes à la saine dt*trine en cette matière, que madame Guyon signa. L'affaire paraissoit devoir finir, mais la dispute s'étant renouvelée entre M. île Meaux et M. de Camhray qui soutenoit la |)ersonne et défendoit les intentions de madame Guvon, celle-ci fut mise à la Bastide, M. de Camhray disgracié , et le livre qu'il avoit composé à cette occasion, intitulé Mnximes, des Snmts, etc., condamné à Home. M. de Camhray, souscrit it à la condamnation a\ec une wnimisMon parfaite. (.\ote du due de Luettes. )

MARS 161)7. Ôl

arrivant il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. — Notre armée de Catalogne sera, cette campagne, beaucoup plus grosse que l'année passée. M. le grand prieur y servira sous M. son frère , et le chevalier de la Farc, qui étoit gouverneur de Nice, y servira de maréchal de camp. — Le bonhomme (iirault (i), qui étoit sous-introducteur des ambassadeurs, mourut ces jours passés à Paris. M. de Torcy, comme secrétaire d'État des étrangers, prétendoitque c etoit à lui de disposer de cet emploi qui n'est proprement qu'une commission. M. de Sainctot et M. de Bonneuil, introducteurs des ambassadeurs, prélendoient que c etoit à eux d'en disposer aussi ; mais le roi a réglé que ni les uns ni les autres n'y avoient de droit.

Dimanche 24, à Versailles. — Le roi alla l'après-dinée à lâchasse, et au retour lit venir la princesse chez madame de Mainterion. Monseigneur alla coucher à Anet, où il demeurera jusqu'il jeudi ; il avoit mis M. de Roquelaure dans la liste de ceux qui dévoient le suivre A ce voyage ; mais M. de Roquelaure a prié Monseigneur de trouver bon qu'il ne le suivit point à Anet, parce qu'il ne voit plus MM. de Vendôme depuis la querelle qu'ils eurent chez madame d'Armagnac. — M. le comte d'Egmont éjiousa à Paris mademoiselle deCosnac, nièce de l'archevêque d'Aix.

Lundi 25 , à Versailles. — Le roi entendit le sermon du P. de la Hue, et ce sermon fut fort remarqué ; on crut que le P. de la Hue avoit voulu faire connoltre publiquement les sentiments de la société sur les livres nouveaux dont on parle tant, et le P. Gaillard, a Paris, prêcha aussi sur le même ton*. — M. de Saint-Estève, ancien

(1) <• Messi rc RtSOé Girault, lieutenant à la conduite «les ambassadeurs. Il v-l mort âgé «le quatre-vingt- sept ans, après en avoir |»assc soixante et sept dans les fonctions .te cet emploi, avec toute la capacité et toute l'exactitude qu'il demande. Il avoit des amis dans toute l'Kurope , Celant toujours tait aimer des ministres étrangers, |>oiir qui il avoit des manières très honnêtes et tre*-polics. (Mercure «le mars , page 209.)

92 JOURNAL DE DANGKAU.

officier de cavalerie de réputation et qui avoit été lieutenant des gardes du corps, mourut ces jours passés à Brouage, dont il étoit gouverneur ; ce gouvernement vaut du moins 15,000 livres de rente. — Le roi fit venir la princesse chez madame de Maintenon à sept heures du soir.

* Il est vrai qu'une partie des jésuites fut d'un côté et une autre partie de l'autre, mais sourdement. Celui qui étoit opposé à M. de Cambray ou s'affaiblit , ou changea quand la constitution UnigenUus prit vigueur, et la société a depuis adopté et protégé M. de Cambray et son petit troupeau irrité au dernier point contre le cardinal de Noaillcs , seul resté de ceux qui firent condamner M. de Cambray , et par là violents promoteurs de la constitution , et de plus en plus aux jésuites et aux plus ardents chefs de parti, comme M. de Sens, Languct, l'a montré à découvert par sa vie de Marie Alacoque.

Mardi 26, à Versailles. — Samedi dernier, avant que de partir de Marly, le roi fit venir M. le Prince dans son cabinet, et lui dit que, ne croyant pas qu'il convint à son service de mettre présentement les princes du sang A la tète de ses armées, il croyoit aussi qu'il ne convenoit pas que ces princes servissent toujours de lieutenants généraux; qu'ils avoient assez acquis de gloire, assez montré leur courage et leur capacité, et qu'ainsi il jugeoit à propos qu'ils se reposassent cette année, et qu'à la veille de la paix, c'étoit le meilleur parti qu'ils pou voient prendre. Monseigneur le Prince dit au roi qu'il étoit entièrement de cet avis-là, et en parla dès ce jour-là à M. le Duc, à M. le prince de Conty et à M. du Maine, qui suivront les intentions du roi ; ainsi il n'y aura que M. le comte de Toulouse qui servira cette année.

Mercredi 27, à Versailles. — Le roi alla au sermon, et sur les cinq heures le roi et la reine d'Angleterre vinrent ici. La princesse alla à Saint-Cyr, et n'en revint qu'après que la reine d'Angleterre fût partie, et en arrivant elle alla trouver le roi qui l'attendoit « liez madame de Maintenon. — Nos plénipotentiaires arrivèrent le 10 à Delft ;

le château de Ryswyck , où se doivent tenir les conférences, sera prêt au commencement du mois qui vient; les plénipotentiaires de l'empereur sont arrivés à la Haye, quoiqu'il n'ait pas encore consenti que Ton traite la paix en Hollande. — Le roi de Suède a nommé pour ses plénipotentiaires le comte de Bonde , sénateur du royaume, qui sera le premier ; le sieur de Lillieroot, qui est présentement à la Haye, sera le second, et le comte de Rosenham sera le troisième.

Jeudi 28, à Versailles. — Le roi alla dîner à Marly, et y mena la princesse. Monseigneur revint d'Anet dans l'instant que le roi partoit pour Marly. Le roi se promena à Marly dans ses jardins jusqu'à la nuit, et la princesse ne sortit point du château, à cause du vilain temps. — Monsieur, Madame et Mademoiselle sont allés à Saint- Cloud pour y demeurer jusqu'à Pâques. — L'ancien évèque d'Acqs* mourut ces jours passés à Paris; il n'avoit plus de bénéfices, il n'avoit que des pensions. Il étoit un des quarante de l'Académie francoise ; il avoit été garde de la bibliothèque du cabinet du roi; cette charge n'a point été remplie depuis la mort de l'abbé de Lavau, à qui M. d'Acqs l'avoit vendue.

* Il s'appeloit Chaumont, étoit homme d'esprit et de lionne corn* pagine, homme de qualité, de même maison que feu M. de Quitry, tué au passage du Rhiu, espèce de favori pour qui la charge de grand maître delà garde-robe fut faite , ami intime de M. de Laiizun, et non marié, dont M. de la Rochefoucauld eut la charge. Ce M. d'Acqs avoit eu longtemps le prieuré d'Essonne dont il avoit fait sa maison de campagne. Il avoit du savoir, des amis et de la piété.

Vendredi 29 , à Versailles. — Le roi alla au sermon et partit d'ici à quatre heures pour aller à la volerie. Au retour il fit venir la princesse chez madame de Maintenon. Monseigneur alla dîner à Meudon ; il en revint sur les sept heures, et joua chez madame la princesse de Conty à culluis avec M. le prince de Conty et moi. — M. le comte de Brionne est de retour depuis un mois de Bourbon,

sans y avoir trouvé aucun soulagement; il a la bouche si tournée qu'il n'ose paroltre ici. Il est à Royaumont ; et comme on désespère de sa guérison, cela met la famille dans un grand embarras , parce qu'il aies survivances de M. son père et de la charge de grand écuyer et du gouvernement d'Anjou .

Samedi 30, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée a la chasse, et de là se promener à Mari y. Au retour il lit venir la princesse chez madame de M i intenon ; elle étoit allée l'après-dlnée à Saint-Gyr. Monseigneur courut le loup, et au retour joua chez madame la princesse de Gonty, comme le jour d'auparavant. — M. de Gabaret, lieutenant général de la marine, est mort. — Le chevalier de Balincourt, capitaine aux gardes, est obligé par sa mauvaise santé de quitter le service ; le roi lui a permis de vendre, et le chevalier de Bouzoles, frère du marquis de Bouzoles, a l'agrément pour acheter la compagnie. — M. le comte de Briorde prit congé du roi pour s'en aller en ambassade en Savoie.

l>imanche 31, jour des Rameaux, à Versailles. — Le roi alla à la grande messe et au sermon, et à toutes les dévotions de la journée. Monseigneur suivit le roi à tout. La princesse alla dès neuf heures du matin a Saint- Gyr avec madame de Maintenon, et revint dîner ici ; l'après-dlnée elle fut au sermon et à vêpres. — Le roi, tous ces jours ici, a donné des audiences a ses généraux, et l'on ne doute point , malgré les négociations de la paix , que l'on ne fasse encore cette campagne. — J'appris que Fariol étoit dans l'armée du Grand-Seigneur ou à sa suite, et qu'avant de partir d'ici on avoit réglé qu'il auroit pour ses appointements 1 ,000 francs par mois durant le quartier d'hiver, et 2,000 francs par mois durant la campagne ; outre cela, le roi lui adonné une pension de 1,000 écus.

Lundi 1 er avril, à Versailles. — Le roi alla l'après-dl née à la voleric. Messei^ncurs les petits princes étoient de

la chasse. Monseigneur prit médecine. La princesse fut • foute l'après-dlnée à Saint-Cyr, et au retour elle vit le roi chez madame de Maintenon. — On eut des lettres de nos plénipotentiaires du 28; on apprit qu'ils avoient été incognito il la Haye, où ils ont vu M. Boréel, plénipotentiaire des Etats Généraux, qui étoit malade ; ils ont notifié leur arrivée à Delft à M. de Liilieroot, qui est le seul des . plénipotentiaires du roi de Suède , qui est l'unique médiateur de la paix; les autres plénipotentiaires de Suède ne sont pas encore arrivés à la Haye.

Mardi 2 , à Versailles, — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Marly. Monseigneur alla dîner à Meudon, et n'en revint qu'à sept heures du soir. — Le roi eut nouvelle a son souper que cinq armateurs de Saint-Malo avoient pris la flotte de Biscaye, qui étoit chargée pour les marchands anglois et hollandois ; elle étoit escortée de trois vaisseaux de guerre que nos armateurs ont attaqués et pris, quoique ce fussent de plus gros vaisseaux que les nôtres. Nous avons pris aussi douze des vaisseaux marchands; il ne s'en est sauvé que quatre. Ces vaisseaux étoient chargés de quelque argent et de beaucoup de lwillots de laine d'Espagne ; on estime cette prise deux millions. Il y a déjà deux de ces vaisseaux arrivés à Saint- Malo, et les autres sont à vue de nos eûtes. Il y a cinq ou six ans que nous songeons toujours à prendre cette flotte qui part tous les ans de Biscaye ; mais jusqu'ici nous l'avions toujours manquée.

Mercredi 3, à Versailles. — Le roi entendit les ténèbres à la chapelle. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient avec lui. La princesse alla les entendre à Saint-Cyr, où elle demeura jusqu'à sept heures, et au retour elle vit le roi chez madame de Maintenon. — On eut nouvelle que nous avions encore pris trois des quatre vaisseaux marchands de la flotte de Biscaye qu'on croyoit échappés ; tousees vaisseaux sont arrivés dans nos ports. — On mande d'Allemagne que les deux cercles

du Rhin et ceux de Bavière, de Souabe, de Franconie et de Westphalie, qui s'étoient assemblés, sont convenus ensemble d'entretenir soixante mille hommes durant la guerre, et quarante mille hommes durant la paix. On prétend que l'empereur ne sera pas bien aise de la résolution qu'ont prise ces six cercles de demeurer si puissamment armés durant la paix.

Jeudi i, à Versailles. — Le roi, après avoir entendu les ténèbres, alla se promener à Marly. Monseigneur lit son bon jour, et après les ténèbres il alla se promener à Chaville. La princesse alla entendre les ténèbres à Saint-Cyr, et au retour alla voir le roi chez madame de Main tenon. Mademoiselle d'Ayen, tille du duc de Nouilles , accompagna la princesse il Saint-Cyr et chez madame de Maintenon pour la première fois (1). M. de Montgon, maréchal de camp, a vendu lerégiment royal des cuirassiers 30,000 écus à M. le marquis de Bonneval qui étoit capitaine dans le régiment de la Feuillade.

Vendredi 5, à Versailles. — Le roi et Monseigneur assistèrent à toutes les dévotions de la journée, et après ténèbres le roi fut enfermé longtemps avec le P. fie la Chaise et se confessa. La princesse alla entendre ténèbres à Saint-Cyr, et au retour vit le roi chez madame de Maintenon, où elle fit collation. — M. de Cléremlwiult, maréchal de camp, a vendu son régiment H,500 livres à H. de Mirabeau, neveu du chevalier de Mirabeau que nous avons vu capitaine aux gardes. — Le roi a donné ordre aux gardes du corps de se tenir prêts à marcher

(I) « Quoique madame la princesse de Savoie n'ait encore qu'onze ans et ilrmi , son esprit est tellement au-dessus de son âge que le roi a jugé à pmj»os de nommer huit dames pour lui tenir compagnie, qui fussent distinguées |uir le mérite et par leurs vertus, et dont l'exemple put edilier la jeune princesse. Ces huit daines sont : madame la duchesse de Sully la jeune, mesdames de Mann-pas, deTorcy,de Barhezieuv et de Mornay,et mesdemoiselles d'Ayen, deChevreusc et d'Aubigny. » (Mercure d'avril, page 339. )

AVRIL 1097. t )7

pour l'armée le 20 de ce mois; et les régiments des gardes françoises et suisses ont ordre de partir le 18.

Samedi, 6 à Versailles. — Le roi lit ses dévotions et toucha grand nombre de malades; il travailla toute l'après-dlnée avec le P. de la Chaise, et sur les six heures il alla à complies. Monseigneur courut le loup et revint pour complies; il alla même voir la princesse avant que d'aller à la chapelle. Au sortir de complies, la princesse alla chez madame de Maintenon voirie roi. La duchesse delà Feuillade vint pour la première fois chez la princesse à l'heure de son jeu; elle est une des dames qu'on a choisies pour cela. — Serignan, aide-major des gardes du corps, avoit demandé au roi le gouvernement de Brouage; le roi l'appela et lui dit : « Je suis si content du service que vous me rendez dans mes gardes que je ne veux point que vous en sortiez. Brouage est un gouvernement où il faut résider; mais Ham n'oblige point à résidence : je vous le donne, et je veux que vous gardiez votre charge. »

Dimanche 7, jour de Pâques, à Versailles. — Le roi et Monseigneur assistèrent à toutes les dévotions de la journée. — M le cardinal de Bouillon est parti pour Kome; il prit hier congé du roi, après l'avoir communié. — Le roi donna au marquis de Vins, capitaine-lieulenant des mousquetaires noirs , le gouvernement de Brouage, qui lui vaudra 18,000 livres de rente. — Il y avoit une place de lieutenant général de la marine vacante par la mort de Gabaret ; les deux chefs d'escadre les plus anciens, et qui prétendoient le plus à cette place, étoient Langeron et de Relingue, premier écuyer de M. le comte de Toulouse; le roi les a faits lieutenants généraux tous deux, et en même temps pour remplir leurs places de chefs d'escadre, et celle de d'Amblimont, qui est présentemenlgouverneurdes Iles, et celle de Panetier, qui mourut l'année passée, dont le roi n' avoit point disposé, S. M. a fait quatre chefs d'escadre, qui sont Rosmadec, Sep-

98 JOURNAL DE DANGRAU-

temes, Harteloire el Jea» Bart , fameux armateur de Uunkerque (1). >

ÎAindi 8, à Versailles. — Le roi alla tirer, et puis alla à la voler ie. La princesse, qui .avoit été l'aire collation à la Ménagerie, rencontra le roi et le. vit chasser durant quelque temps ; au retour de la chasse, elle alla chez madame de Maintenon, a son ordinaire. Monseigneur alla à Saint- Germain voir le roi et la reine d'Angleterre. — Le roi nomma, le matin, tous les généraux qui doivent commander ses armées cette année. MM. les maréchaux de Villeroy et de Boufflers commanderont chacun une armée en Flandre ; le maréchal de Catinat en commandera une sur la Moselle , qui sera fort grosse ; il aura sous lui presque tous les officiers généraux qu'il avoit en Italie; le maréchal de Choiseul commandera l'armée d'Allemagne ; le maréchal d'Estrées commandera en Bretagne ; le maréchal de Joyeuse, en Normandie ; et le maréchal de Tourville, en Poitou et dans le pays d'Aunis.

Mardi 9, à Versailles, — Le roi alla dîner à Marly, et y mena la princessse. Après dîner S. M. alla à Saint- Germain voir le roi et la reine d'Angleterre. A cinq heures il revint a Marly, et s'y promena jusqu'à la nuit avec la princesse. Durant que le roi fut à Saint-Germain, la princesse joua pour la première fois à l'hombre; elle n'avoit point vu de cartes depuis qu'elle est en France. Monseigneur alla a Meudon, où il demeurera huit jours ; le roi ira mercredi pour y demeurer jusqu'à samedi. — M. le comte de Govon, envoyé de Savoie, prit congé de S. M. pour s'en retourner X Turin; le comte de Ferrero, que M. de Savoie envoie ici amlwssadeur, est déjà arrivé à Paris. M. de Govon remmènera avec lui à Turin madame Marquet, femme de chambre delà princesse,

(I) •• On ronnolt \mr là que charnu n'a qu'à «e ratifier «ur ra qui le dislinjîu«*«l.in.s son emploi pour monter aux pivinirrex «lignite* île la profession

qu il I embrassée. ( Meicurc .l'avril , p. ffl. )

qui étoit la seule femme qui fût venue de Piémont avec la princesse ; elle s'est très-bien conduite en ce pays ici, et l'on en a été très-content.

Mercredi 10, à Meudon. — Les princes Alexandre et Constantin, fils cadets du feu roi de Pologne, et qui ont passé l'hiver ici, prirent congé du roi le matin à Versailles; ils retournent dans leur pays, où ils veulent arriver avant l'élection. — Le roi tint le conseil l'aprèsdînée à Versailles, quoiqu'il l'eût tenu le matin à sou ordinaire; mais, comme il n'a point amené les ministres ici, il a voulu leur épargner la peine d'y venir demain. Avant le conseil de l'après-dlnée, la princesse alla chez le roi. — Madame de Mailly, dame d'atours de la princesse, avoit une pension de 2,000 écus comme dame d'atours de madame de Chartres ; le roi lui continue cette pension, outre les appointements qu'elle a comme dame d'atours de la princesse.

Jeudi 11, à Meudon. — Le roi se promena tout le matin dans les jardins avec Monseigneur. Après dîner, la princesse vint de Versailles, et le roi la mena dans une petite calèche dans les jardins hauts et dans les jardins bas ; elle ne retourna à Versailles qu'a huit heures. — Madame deTorcy est une des dames que l'on envoie quérir de temps en temps chez la princesse ; elle y vint lundi. Monsieur, Madame et Mademoiselle n'ont point été de ce voyage ; mais Monsieur vint dîner avec le roi. — M. de Béthomas, chef d'escadre des galères et très-estimé dans ce corps, est obligé par ses incommodités de quitter le service, et le roi lui donne une pension de 2,000 écus; sa place n'est point remplie.

Vendredi 12, à Meudon. — Le roi se promena tout le jour avec Monseigneur dans les jardins, où l'on fait l>eaucoup travailler. Madame la Duchesse et les deux princesses de Conty sont de ce voyage. Madame de Chartres est incommodée et est demeurée à Versailles. — La neutralité avec les Espagnols en Catalogne étoit presque

conclue; mais l'empereur a eu assez île crédit en celle cour-là pour la faire rompre. L'armée que nous y envoyerons sera beaucoup plus grosse que Tannée passée. — J'appris que le fils de H. de Saint-Pouanges, au commencement de l'hiver dernier, avoit acheté le régiment de cavalerie du comte d'Auneuil.

Samedi 13, à Versailles. — Le roi partit de Meudon après son dîner et alla se promener à- Marly, et n'arriva ici qu'à la nuit. La princesse alla le voir chez madame de Maintenon dès qu'il fut arrivé. Monseigneur est demeuré à Meudon , d'où il ne reviendra que pour le voyage de Marly ; madame la princesse de Conty est demeurée avec lui. — Par les nouvelles qu'on eut vendredi de nos plénipotentiaires, on apprend que les conférences n'ont point encore commencé et que jusqu'ici l'empereur n'a point consenti qu'elles se fassent en Hollande. — !^ bonhomme Morel , maître de la chambre aux deniers, mourut à Paris; cette charge vaut 100,000 écus; mais elle paye paulette; ainsi elle n'est point perdue pour sa famille.

Dimanche 14, à Versailles. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée, et, au retour de la chasse , fit venir la princesse chez madame de Maintenon. La princesse avoit fait son bon jour le matin à la paroisse, et avoit passé l'aprèsdlnée aSaint-Cyr. — Le roi a donné à madame Marquet, qu'on renvoie à Turin, mille louis d'or. Madame de Maintenon lui avoit donné à ses étrennes un service d'argent, et la princesse lui donne tous les habits qu'elle avoit apportés de Savoie et son portrait en petit, garni de diamants. — Le roi a donné à mademoiselle de tien lis, à vendre, un guidon qui est vacant dans la gendarmerie par la promotion que la mort de M. de Genlis, son père, a fait faire dans ce corps.

Lundi 15, à Versailles. — Le roi prit médecine, et ue laissa pas de travailler tout le matin avec M. de Pontchar train. L'après-dlnée il tint avec ses ministres le con-

seil qu'il a accoutumé de tenir les matins. Sa médecine est une médecine de pure précaution. Monseigneur courut le loup, et puis revint à Meudon dîner à cinq heures avec madame la princesse de Gonty et les dames qui y sont. La princesse vit le roi le matin en revenant de la messe, et puis le soir chez madame de Maintenon, en revenant de Saint-Cyr. Monseigneur, avant que d'aller à la chasse , étoit venu ici le matin de Meudon à la médecine du roi. — Les officiers de l'armée de Catalogne ont ordre de partir incessamment pour se rendre le 15 du mois qui vient à Perpignan.

Mardi 16, à Versailles. — Le roi alla tirer l'après-dl née, et vit de loin voler ses oiseaux. Messeigneurs les petits princes étoient à la volerie. Monseigneur alla de Meudon a l'opéra, à Paris, avec madame la princesse de Conty. La princesse vit le roi le soir chez madame de Maintenon, à son ordinaire. — Le roi a donné une pension de 12,000 francs à madame la duchesse de Verneuil; elle demandoitau roi une pension depuis longtemps, et il l'a enfin accordée aux pressantes prières de la duchesse du Lude, et le roi, en la lui accordant, lui dit qu'il étoit honteux de donner une pension si modique à madame la duchesse de Verneuil, mais que durant les grandes guerres il ne pouvoit pas faire toutes les grâces qu'il auroit bien voulu pouvoir faire.

Mercredi 17, à Marly. — Le roi, outre le conseil qu'il tint le matin à son ordinaire, tint encore conseil l 'après-dinée pour ôter à ses ministres la peine de venir le lendemain à Marly. La princesse, en revenant de la inesse, alla dire adieu au roi pendant qu'il étoit encore au conseil. Monseigneur vint de Meudon tout droit ici, où l'on demeurera dix jours. Madame et Mademoiselle sont ici, mais Monsieur n'y viendra que samedi. — On mande de Flandre que M. l'électeur de Bavière, qui étoit venu de Bruxelles à r.and, avoit assemblé quatre mille chevaux el avoit marche à IVinse; on prétend qu'il le

102 JOURNAL DK DANGt.AU.

veut faire fortifier, et nous empêcher par la de prendre le poste de Machelen, où nous demeurâmes si longtemps l'année passée.

Jeudi 18, à Marty. — Le roi se promena tout le matin dans ses jardins; l'après-dlnée il fit venir la princesse, qui arriva de Versailles à trois heures; le roi la mena d'abord à la roulette , où il la vit aller quelque temps malgré la pluie. — M. l'évèquc de Troyes * demanda au roi, il y a quelque temps, la permission de quitter son évèché pour mener une vie plus retirée ; il lui demanda aussi cet évèché pour l'abbé de Chavigny, son neveu, à qui il donne encore une abbaye qu'il avoit; il prétend passer la plus grande partie de l'année dans le séminaire de Troyes, où il soulagera son neveu dans ses fonctions. Le roi savoit sa résolution il y a plus de six mois, et, voyant qu'il continue dans ses mêmes sentiments, il lui a accordé tout ce qu'il lui a demandé.

* M. de Troyes étoit un homme fort agréable , fort facile , d'excellente compagnie, infiniment aimé et répandu dans le plus grand monde , à la cour et à Paris , toujours de toutes les parties de plaisir, fort bien avec toutes les femmes, qui le traitoient publiquement avec une liberté fort peu décente à Pépiseopnt , et passoit ainsi sa vie dans le grand jeu et dans toutes sortes d'amusements. Il ne laissoit pas de savoir assez , et d'être habile dans les affaires du clergé, dans les assemblées duquel il a beaucoup paru. Il avoit beaucoup d'amis considérables , et avec toute cette conduite où il n'y avoit rien de grossier il n'étoit point mal avec le roi , et fort bien avec les ministres et avec tout le monde. Sa retraite, que rien n'annonça dans rien de ce qui la précéda déplus près, non pas même dans l'intervalle qu'il y eut de plus de six mois entre la confidence qu'il en avoit faite au roi et l'exécution, surprit étrangement. Un long épiscopat de la sorte lui donna enfin des remords, et il se sentit trop foible pour changer de vie s'il ne quittoit tout , et tout à la fois. Il vécut donc dix -huit ans avec son neveu dans une union douce et intime , partageant son temps entre son séminaire , où il étoit le plus souvent , la maison éptseopale avec son neveu, et une chartreuse où il se retiroit quelquefois et où il pnssoit les carêmes; d'ailleurs une grande retraite, une grande fuite de tout ce qui la pouvoit interrompre , et une vie trcs-cdiûante.

Le roi, jaloux do voir les gens retires, lui fit demander .in bout de deux ou trois ans , s'il ne le reverroit plus. Il obéit, et tous les ans il venoit passer quatre jours à Fontainebleau , où le roi le traitoit avec distinction , où tous ses anciens amis le eouroient <'t où c'étoit à qui le verroit ; et la modestie avec laquelle il reeevoit et s'accordoit à ces empressements, l'air de recueillement qu'il y eonservoit sans être rouillé en rien , même d'une sorte de badinage qui étoit fort de son caractère, mais qu'il contenoit avec une grand»' bienséance mêlée de gaieté, augmentoit le respect que sa retraite avoit inspPrée. Il vint deux ou trois fois passer huit jours à Paris, et se délassoit à Troyes de ses occupations de piété dans sa belle bibliothèque , et à ranger une prodigieuse et très-eurieuse quantité de lettres et de dépêches de ses pères, ou qu'eux-mêmes avoient ramassées, et à les lier par de courts éclaircissements Lorsqu'à la mort du roi M. le duc d'Orléans, régent, forma le conseil de régence, il crut y devoir mettre un évêque, et n'en pouvoir trouver de plus propre que M. de Troyes, si instruit des affaires et de la connoissance du monde , et si dépris du monde qu'on n'en pouvoit attendre que des conseils justes et désintéressés ; et il crut aussi que le choix d'un prélat qui, après avoir été si longtemps le goût de tout le monde, en étoit devenu la vénération, lui feroit honneur et au conseil. M. de Troyes étoit frère de la maréchal*? de Clérembault , intime amie de Madame de tons les temps, et qui passoit sa v ie avec elle, et Madame avoit tant d'estime et d'amitié pour M . de Troyes, qu'elle lui avoit fait promettre que si elle tomboit bien malade il quitteroit sa retraite pour la venir assister. S'il fut surpris d'être mandé pourentrerdans le conseil , s'il eut peine à quitter sa retraite, du moins se fit-il point attendre ni prier plus que de raison. Les commencements de son retour furent fort beaux ; snns être trop sauvage, il se renferma des qu'il le put et se borna n ses fonctions; mais peu à peu sa facilité le trompa et la dissipation le réduisit. Il ne put résister au inonde , et il redevint l'ancien Troyen. La mort de Madame , la fin du conseil de régence qui l'avoit pris longtemps avant de cesser, enfin la mort de M. le duc d'Orléans, et bien des choses ensemble lui firent impression; il essaya de rompre les liens de commerce qui l'attachaient au monde avec indécence à sou 5ge, sans emploi et sans prétexte. Il essaya inutilement à deux ou trois reprises; enfin il fit un effort, et, confiné dans une fort belle maison auprès des chartreux avec son neveu quand il venoit a Paris et la marquise de Cbarost , sa nièce, il quitta son carrosse, ferma sa porte, ne sortit plus que pour aller dire la messe tous les jours et aux offices des chartreux ou des petits feuillauts qui étoient vis-a-vis de chez lui, et régla ses journées dételle sorte qu'il ne vovoil presque point sa nièce et peu son neveu quand ils rtoient à Paris; rt la . dans une solitude entière et unique-

mont occupe de prières, de saintes lectures, de peu de bibliothèque, de beaucoup d'aumônes et de bonnes œuvres, sa tétc et ses yeux suffisant à tout , il a attendu la mort dans une heureuse et sainte vieillesse de corps et d esprit, et l'attend encore en paix à quatre-vingt-huit ans. 11 avoit fait son neveu archevêque de Sens pendant la régence , et il eut en 1730 la douleur de le perdre. Cétoit en science, en vertu , en piété, en conduite de diocèse et personnellement, le premier prélat de l'Eglise de France, et qui a su allier sans tache le courage et la nécessité des temps, ,1a douceur et la fermeté, et qui l'ont fait regretter comme un évéque dont ce siècle n'étoit pas digne. Il avoit une sœur abbesse des Clairets, maison célèbre par sa sainteté sous la conduite des abbés de la Trappe , qui dans son sexe ne lui cédoit en rien et qui mourut peu avant lui.

H faut maintenant dire un mot de leur famille. M. Bouthillicr. conseiller au parlement de Paris et grand-père de M. de Troyes, fut ^ connu du cardinal de Richelieu , qui le fit secrétaire des commandements de la reine-mère , et puis secrétaire d'Etat à la place de Potier d'Oequerre , et enfin surintendant des finances conjointement avec. Biillion par la mort duquel , arrivée en 1640, il le demeura seul. Chavigny, son fils, avoit eu dès 1632 sa survivance de secrétaire d'État. Cetoit un homme à tout faire, plein d'esprit, de ruse, de hardiesse et de capacité, etfort au goût et en la main du cardinal de Richelieu qui s'en servit fort auprès de Monsieur Gaston , auprès duquel il l'introduisit avec divers emplois et diverses fortunes.

Jaloux tous deux de la faveur du duc de Saint-Simon , par cela même que tous deux en avoient reçu de signalés services, et ne sachant

comment l'éloigner, ils mirent un de ses oncles dans (1), qu'ils se

doutoient bien qui seroit assiégé, et qu'ils laissèrent dépourvu de tout, ce qui étoit aisé à Chavigny, qui avoit la guerre dans son département qu'il céda depuis à des Noyers. Le succès répondit à leurs espérances ; la place ne put tenir. I«i faute fut imputée au gouverneur d'une façon cruelle, sans oser pourtant la pousser à bout. Leduc de Saint-Simon soutint sou oncle si fermement qu'il en eut ordre de se retirera Blaye, d'où il retourna auprès du roi dès que le cardinal fut mort, plus en faveur que jamais. Le roi en mourant lui en donna une grande marque. Il se délioit avec tant de raison du bon gouvernement de l'Etat après lui , qu'outre toutes les grandes et sages précautions qu'il prit à cet égard avec une piété si héroïque, qu'il voulut encore disposer de tout ce qui se trouvoit vacant. Il le dicta à Chavigny , et le signa sans le relire luimême en l'état où il étoit ; puis dit publiquement au duc de Saiut-

ti) Le nom «le la \i!l" rai resté en bltnr au manuscrit.

Simon qu'il avoit disposé en sa faveur de la charge de grand écuyer, vacante depuis l'exécution de Cinq-Mars ; mais Chavigny avoit laisse le nom en blanc quoique précédé d'un éloge , tant pour essayer de nuire à un homme qu'il avoit déjà éloigné une fois , que pour faire sa cour à la reine en lui donnant moyen de disposer de la charge, qu'elle donna en effet au comte d'ilareourt. Chavigny et le surintendant son père furent nommés dans cette même disposition pour être du conseil de régence ; mais tout ce qu'avoit ordonné ce sage prince.fut détruit immédiatement après, et le père et le fils éloignés des affaires. Le père mourut retiré chez lui à Pont-sur-Seine, à soixante et onze ans, en 167 1 . 11 avoit trois frères, un, évéque d'Aire, mort des 1625 ; un , archevêque de Tours, premier aumônier de Monsieur Gaston, et M. de Rancé , tous enfants d'un bon avocat d'Angoulême, de M. de Rancé qui fut père du fameux et saint abbé de la Trappe. M. de Chavigny, ainsi écarté, se fourra en tant de brigues et de partis que le cardinal Mazarin crut en pouvoir tirer de bons services. En effet, rien de plus souple. Lui, la Fronde, M. le Prince , il fut bon à tous, et tous bons à lui , plus néanmoins, en fin politique, aulcardinal qu'à nul autre; mais il vouloit tenir à tout ou le faire accroire pour en être plus compté. Chemin faisant, il avoit rendu des services essentiels à M. le Prince; mais comme tout a son terme et son bout , et qu'il falloit se ménager pour durer, il n'en fit qu'un superbe ingrat qui le traita fort mal , parce qu'il n'en tiroit pas assez à son gré. Chavigny, qui croyoit avoir outrepassé la mesure et qui comptoit être personnage à être toujours ménagé , ne put s'accoutumer à voir payer ses services de hauteurs et même d'insultes, et en tomba malade. Les amis de M. le Prince lui en firent honte et l'engagèrent à l'aller voir. Il y fut suivi de la fleur de la jeunesse la plus distinguée qui l'accompagnoit volontiers. Chavigny , ravi et enflé de cet honneur, crut pouvoir entrer en justification dans une occasion si favorable ; mais elle fut non-seulement mal reçue, mais encore excita un emportement de M. le Prince, qui ne ménagea ni l'État où se trouvoit Chavigny, ni ne se respecta lui-même. A cet exemple les plus audacieux de ces petits-maîtres tombèrent en insultes et en mépris sur Chavigny, qui mourut deux jours après, outré de cette visite sans qu'on pût jamais diminuer sa douleur. Il avoit été grand trésorier de l'ordre après son père, qui l'avoit été après Morant, trésorier de l'épargne, qui vit mourir ce fils à quarante-quatre ans, près de vingt ans avant lui. [sic] Il laissa quantité d'enfants d'une Phélypeaux et ceux-là d'autres dont pas un n'a prospéré ni ligure que les deux évêques de Savoie , oncle et neveu , et si l'on veut la maréchale de Clérembault, sœur de M.dc Troves.

Vendredi 19, à Marly. — Le mi fit la revue de se*

ion

JOURNAL l)K DANGKAU.

quatre compagnies des gardes du corps et des grenadiers à cheval , et trouva ce corps-là en meilleur état et mieux monté que jamais. — On a eu la confirmation d'une nouvelle qu'on avoit reçue il y a déjà quelque temps, que l'empereur de la Chine avoit permis qu'on prêchât l'Évangile dans tous ses États, et à tous ses sujets d'embrasser la religion chrétienne. — Le roi donna, il y a quinze jours, à l'abbé de Magny le doyenné de Saint-Martin de Tours, qui étoit vacant par la démission volontaire de l'abbé Roullier ; mais cela ne fut pas déclaré en ce temps-là. — On mande de Hollande qu'on n'a point eu de nouvelles d'Angleterre depuis le 20 de mars, et qu'on croit que les premières qu'on apprendra sera par l'armée du prince d'Orange.

Samedi 20, à Marly. — Le roi fit une seconde revue de ses gardes du corps; il les vit à pied, homme par homme; il ne les avoit vus qu'à cheval le jour d'auparavant. Le roi revint dîner ici , et la princesse durant son diner arriva de Versailles chez madame de Maintenon. Le roi se promena toute l'après-dlnéc avec elle dans ses jardins. Monsieur arriva de Paris et demeurera ici pendant que le roi y sera. — On mande de Kome que le pape a donné à M. le cardinal de Janson un bref pour être grand prieur de Saint-Gilles (1) ; ce grand prieuré-là est fort considérable, et vaut du moins 10,000 écus de rente. — On mande de Stockholm que le roi de Suède est considérablement malade; le prince son fils n'est pas encore majeur.

(I) « M. te cardinal «le Janson a>oit été chevtliei de Malle dès fige «le quatre an? , et le pape loi «tonne an bref impératif afin «jue son temps courre «tans l'ordre de Malte comme s'il n'avoUpointchangé d'état. •> ( Hôte de Onngeau. )

Postérieurement à cette note, Danjîeau a ajoulé à la fin du 70 avril : » On él«iil nval informé de l'affaire de M. le cardinal «le Janson; elle ne p»ut |>as se faire parce «ju'il est clievalier de l'ordre et chevalier «le Malte tout

à la fois. »

WRIL 1607 107

Dimanche 21 , à Marly. — Le roi se promena toute l'après-dinée dans ses jardins. — Monseigneur fut hier au Pecq, A une course de chevaux que M. le grand prieur gagna contre M. le comte de Brionne. Madame étoit à cette course-la, et y devoit aller dans le carrosse de Monseigneur ; mais il y eut un petit malentendu qui empêcha qu'ils n'allassent ensemble. M. le comte de Brionne étoit venu de Royaumont pour voir courre son cheval; mais il ne se montre point en puhlic. Ses amis particuliers qui le virenl dirent qu'il étoit beaucoup mieux et que son visage se raccommodoit. — On Tait de grands préparatifs en Hollande et en Angleterre pour un armement naval qui sera plus considérable que les années passées, et il ne parolt pas que la paix s'avance beaucoup.

Lundi 22, à Marly. — Le roi tint ici ses conseils comme à Versailles. L'après-dinée la princesse vint de Versailles, et se promena jusqu'à la nuit avec le roi ; S. M. lui fit faire collation dans les jardins. — M. de Chàtillon , premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, qui a déjà vendu la moitié de sa charge au comte de Chàtillon, son frère , a l'agrément de Monsieur pour vendre celle qui lui reste; il conservera ses logements et ses pensions, et même il fera les fonctions de la charge en l'absence de ceux qui auront le titre. M. de Sassenage, aussi premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, a permission de vendre la moitié de sa charge, et M. de Rosnadcc, qui est attaché A Monsieur, a eu l'agrément pour l'acheter ; il en donne 30,000 écus; mais l'affaire ne se conclura que quand il aura trouvé un marchand pour une autre charge qu'il a déjà chez Monsieur.

Mardi 23, à Marly. — On mande de Flandre que M. l'électeur de Bavière fait travailler en diligence à Deinse, dont il veut faire un poste. — M. de Vendôme a eu plusieurs audiences du roi, et il ne partira que le

8 de mai pour aller commander l'armée de Catalogne. — Les maréchaux d'Estrécs, de Joyeuse et de Tourvillc, qui doivent commander sur nos côtes, ont ordre de se tenir prêts à partir le 1 e ' de mai, et de se rendre samedi à Versailles quand le roi y arrivera pour y recevoir ses ordres. M. de Servon, qui devoit servir de maréchal de camp sous M. le maréchal d'Estrées, est mort à Paris. 11 n'y en a point encore d'autre nommé en sa place.

Mercredi 24, à Marly. — La princesse vint ici sur les trois heures, et se promena avec le roi jusqu'à six heures du soir. Les jours que la princesse vient, mesdemoiselles de Chevreuse, d'Ayen et d'Aubigny viennent dans le carrosse de madame de Maintenon pour suivre la princesse. Le roi et la reine d'Angleterre arrivèrent avant sept heures ; ils furent longtemps enfermés avec le roi et soupèrent ici. — On a vu de Dunkerque passer une escadre de vaisseaux de guerre hollandois, et on croit qu'ils vont en Angleterre pour accompagner le prince d'Orange à son passage; on l'attend incessamment en Hollande , où les lettres d'Angleterre manquent depuis six ordinaires, quoique le vent ait été bon.

Jeudi 25, à Marly. — M. d'Avaux mande au roi que le roi de Suède est toujours dangereusement malade; on fait des prières publiques dans ses États pour le rétablissement de sa santé; il n'a que quarante-deux ans ; le prince son fils n'en a que quatorze, et il en faut dix-huit accomplis pour être majeur. — M. de Kouville est tombé en enfance ; ses parents l'ont fait interdire ; il a quatrevingtrsept ans; il avoit pour tout bien 2,000 écus de pension que lui faisoient ses créanciers et 1,000 écus du roi pour pension. — Tous les officiers généraux de Flandre ont ordre de partir incessamment pour se rendre le 3 en Flandre; ceux de l'armée du maréchal de Villeroya Valencicnnes, et ceux de l'armée du maréchal de Boufflers a Maubeugc. Le maréchal de Villeroy sera de samedi en huit jours à Valencicnnes; il n'y a point

d'ordre encore pour l'armée d'Allemagne ni pour celle de la Moselle.

Vendredi 26, à Versailles. — La princesse vint ici sur les trois heures, et le roi se promena avec elle jusqu'à la nuit. — On a nouvelle de Cluny que le 22 de ce mois M. l'abbé d'Auvergne y fut élu coadjuteur en présence de l'intendant de la province, qui avoit eu ordre du roi d'y assister; il n'y a point d'exemple qu'aucun particulier eût eu ce bénéfice; c'a toujours été des moines ou des cardinaux; et M. le prince de Conly, père de celuici , qui , étant destiné à PÉglise , l'avoit eu. On ne doute pas que M. le cardinal de Bouillon n'obtienne à Rome la confirmation nécessaire. — Ces jours passés, M. le maréchal de Tourvïlle se raccommoda avec sa femme. — M. l'abbé de Choisy a été élu doyen de l'église cathédrale de Bayeux; ce bénéfice étoit à la nomination du chapitre et vaut k ou 5,000 livres de rente.

Samedi 27, à Versailles. — Le roi revint ici de Marly en chassant; dès qu'il fut arrivé, la princesse alla le trouver chez madame de Maintenon. Monseigneur alla de Marly dîner à Meudon, et revint ici à la nuit. — On a nouvelle que l'abbé de Chàteauneuf est arrivé en Pologne ; on a appris que le gentilhomme qui porte les lettres de change du roi y est arrivé aussi par un autre endroit; ces lettres de change sont de trois millions, que l'on distribuera quinze jours après l'élection en cas qu'elle tombe sur M. le prince de Conty. On compte toujours que cette élection se fera dans le mois qui vient, et l'on croit qu'elle sera fort tumultueuse et qu'il pourroit y avoir une guerre civile en ce pays-là.

Dimanche 28, à Versailles. — MM. les maréchaux d'Estrées, de Joyeuse et de Tourville, qui vont commander sur nos côtes, prirent congé du roi ; ils ont sous eux à peu près les mêmes officiers qu'ils avoient l'année passée, hormis les deux maréchaux de camp qui éloient sous le maréchal d'Estrées, dont l'un, qui étoit LaVaisse,

eut le gouvernement du fort Louis à la fin de la dernière campagne , et l'autre, qui étoit Servon , vient de mourir à Paris; on ne dit point encore qui le roi mettra en leur place. — L'agence du clergé, quiétoit vacante par la promotion de l'abbé deCroissy à l'évôchéde Montpellier, vient d'être donnée a M. l'abbé deLangle, précepteur de M. le comte de Toulouse, et c'est M. le comte qui a obtenu cette grace-là du roi avec beaucoup de peine ; on l'a fort loué d'être aussi appliqué qu'il est a faire la fortune à ceux qui sont attachés à lui.

Lundi 29 , à Versailles. — Le roi donna !>eaucoup d'audiences l'apres-dlnée, et sur le soir il se promena A pied dans ses jardins. Monseigneur alla se promener avec madame la princesse de Conty. La princesse passa la journée à Saint-Cyr, et au retour alla voir le roi chez madame de Maintenon,à son ordinaire. — Le roi donna une pension de 12,000 francs au duc de Berwick, fils naturel du roi d'Ang'eterre ; il servira de lieutenant général cette campagne comme l'année passée , et le maréchal de Villeroy le logera chez lui. — Le président Cousin fut élu à l'Académie, en la place de l'évèque d'Acqs.

Mardi 30, à Versailles. — Le roi alla l'apres-dinée a la volerie. Monseigneur alla à Meudon et revint le soir. La princesse; alla se promener à Trianon, et au retour alla voir le roi chez madame de Maintenon. — M. le maréchal deCatinat prit congé du roi; on ne dit point encore où son armée s'assemblera , et les officiers généraux qui y doivent servir n'auront leur ordre que samedi. — Le maréchal de Villeroy eut plusieurs audiences du roi dans son cabinet durant la journée. — M. l'électeur de Bavière continue à faire fortifier Deinse,et son armée est campée en front debandièresur la Lys.

Mercredi 1 er mai, à Versailles. — Le roi alla tirer, et la pluie l'obligea de revenir de fort l>onne heure. Monseigneur alla dtner chez madame la princesse de Conty a la ville. La princesse alla à huit heures chez ma-

MAI 1697 m

dame de Maintenon, où elle soupa; elle avoit été voir Monsieur et Madame l'après-dlnée, et sur les sept heures elle étoit descendue chez madame la princesse de Conty pour y voir Monseigneur. — M. le maréchal de Vlleroy prit congé du roi. — Le roi quitta le deuil de la reine d'Espagne, belle-mère de la feue reine ; le roi en a porté un an le deuil toujours en violet, et n'avoit pris la dentelle que depuis trois mois.

Jeudi 2, à Versailles. — Le roi alla dîner à Marly, et y mena la princesse; ils n'en impartirent qu'à sept heures. Monseigneur alla dîner à Meudon tout seul. — On eut nouvelle que le roi de Suède (1) étoit mort à Stockholm le 15 du mois passé * ; il a fait un testament par lequel il laisse la reine, sa mère, régente du royaume; il a nommé aussi cinq sénateurs qui l'assisteront de leurs conseils et seront régents avec elle; ces cinq sénateurs sont MM. Bengt-Oxenstiern, Guldenstolpe, Guldcnstiern, Wrede, Wallersted. La reine avoit déjà été régente du royaume durant la minorité du roi son fils; elle est de la maison de Holstein-Gottorp.

* Le roi de Suède étoit un tyran qui abolit toute l'autorité des Ktats et celle du sénat, avec toute dignité tant des sénateurs, qui tombèrent daus le néant , que de l'ancienne noblesse qu'il prit à tâche d'exterminer et d'écraser par la plus nouvelle et par les gens les plus nouveaux et les plus vils. Il ruina tous les seigneurs , ceuvla même qui lui étoient les plus soumis et les plus agréables, par l'érection d'une cour de révision qui conOsquoit non-seulement tous les droits, grâces et récompenses les plus justement acquises, mais qui faisoient restituer tous les fruits de ce qu'on en avoit reçu depuis le grand Gustave. I>es plus grands et les plus riches tombèrent dans la dernière misère , et plusieurs se sauvèrent dans les pays étrangers. Le genre obscur et cruel de la maladie dont mourut ce roi de Suède ont fait dire aux uns que Dieu même en avoit fait justice dans la vigueur de son âge, et à d'autres qu'il étoit empoisonné. Son successeur et lils est ce grand roi de Suède, Cliarles XII, qui a été l'ornement et le prodige de l'histoire , le fléau et la chute entière de son pays.

(I) Clartés XI.

Vendredi 3, ù Versailles. — Le roi alla à la chasse l'après-dlnée, et la princesse à. Saint-Cyr; au retour elle vit le roi chez madame de Maiutenon , A son ordinaire. — M. le chevalier de la Hillière * mourut à Paris; il étoit gouverneur de Rocroy; par son testament il restitue au roi 20,000 francs qu'il craint de n'avoir pas pris légitimement, et dans le doute il aime mieux les rendre au roi, et y ajoute, « à moins qu'il ne plaise a S. M. de donner cette somme à mes héritiers. » — On a enfin reçu des lettres d'Angleterre de huit ordinaires ; le parlement est encore assemblé; mais on assure que le prince d'Orange va passer incessamment en Hollande. On mande que l'argent y est tous les jours plus raie, et que cela peut attirer de grands inconvénients dans le gouvernement présent.

* La Hillière étoit un des plus droits, des plus braves, des plus honnêtes gentilshommes de France, et le plus dans l 'estime du roi et de tout ce qu'il avoit eu de sou temps de plus distingué à la cour, parmi les seigneurs et parmi les ministres. Il avoit été longtemps des gardes du corps, et le confident du duc de Gesvres et de M. de Lauzun , ses capitaines , qui a duré jusqu'à sa mort, et avoit été fort mêlé dans toutes les affaires de ce dernier avec Mademoiselle, de qui il conserva aussi la confiance jusqu'à sa mort , quoique depuis si longtemps brouillée avec M. de Lauzun. La Hillière avoit conservé beaucoup d'amis, et plusieurs fort considérables, et avoit beaucoup d esprit, des lettres, beaucoup de piété , qui fut apparemment cause d'une délicatesse que le roi lui-même jugea sans fondement. Il etoit vieux et encore fort bien lait et d'excellente compagnie. 11 avoit iuliuiment vu et su. Il fut toujours entre le duc de Gesvres et ses enfants avec entière confiance de part et d'autre. 11 l'avoit eue entière de M. le Tellier, et de M. de Louvois qui, malgré sou père, la lui retira a cause de M. de Lauzun qu'il vouloit perdre.

Samedi k , à Versailles. — Le roi alla l'après-dtnée a la chasse, et la princesse alla le voir chasser; il avoit fait apporter une tirasse pour lui eu donner le plaisir, et on tirassa un faisan ; le roi et la princesse mirent pied à terre. — Le roi » déclaré que l'année du maréchal de

Catinat s'assemblerait à Court ray ; celle du maréchal de Villeroy sousMons; et celle du maréchal de Bouf fiers sous Maubeuge. Le maréchal de Villeroy, comme le plus ancien, donnera Tordre. Si les armées se joignent, on compte que ces trois armées font cent soixante mille hommes sur le papier, que toute la cavalerie est complète, mais qu'il y a quelque diminution sur l'infanterie. — On mande de Flandre que M. l'électeur de Bavière a la fièvre continue et qu'il s'est fait porter a Gand.

Dimanche 5, à Versailles. — Le roi alla tirer et revint de fort bonne heure de la chasse. Monseigneur alla à Meudon pour y demeurer jusqu'à mercredi; il n'y a point de dames de ce voyage et fort peu d'hommes, parce que ceux qui étoient de ce voyage sont partis pour l'armée. La princesse se promena dans le labyrinthe (1), mais la pluie accourait fort sa promenade ; à huit heures, elle alla chez madame de Main tenon voir le roi. — Le roi a nommé à l'ambassade de Portugal M. Bouille, président du grand conseil, l'abbé d'Estrées, qui est amlxissadeur depuis cinq ans en ce pays-là, ayant demandé instamment d'être rappelé. — Le rai a appris que M. de Cely, fils de M. de Harlay le plénipotentiaire, dans la maison de son père à Delft, avait maltraité des gentilshommes françois de la suite des autres plénipotentiaires, et S. M. en est fort mécontente.

Lundi 6, à Versailles. — Le roi alla au pont Col-

(I) Bosquet des jardins île Versailles, nommé Labyrinthe , dit Félibicn, parce que c'est un endroit composé d'une infinité de fietites allées, tellement mêlées les unes aux. autres qu'il est malaisé de les suivre et de ne pas s'égarer. A chaque détour on rencontre une fontaine ornée d'un bassin de rocaille line, où l'on a représenté au naturel une fable d'Ésope , dont le sujet est marque par une inscription en lettres d'or sur une lame de bronze peinte en noir. Ces vers sont de Benserade et servent à expliquer la fable. Le bosquet du Labyrinthe fut supprimé en 1775 et remplacé par celui qui porte aujourd'hui le nom de Bosquet de In Reine.

bert (1; fair»* la revue de ses gendarmes et chevau-légers qui parlent pour l'armée du maréchal de Villeroy. Je vis là le lils de M. de Saumery, nouveau cornette dans les chevau-légers, et j'appris que depuis peu il avoit acheté cette charge de M. de Villacerf, à qui le roi l'avoit donnée à vendre pour mademoiselle de Bezemeaux, sa petite-lille. — On eut des nouvelles de Pologne par lesquelles on apprend que l'élection se doit toujours faire ce mois-ci ; la reine a enfin pris le parti de se retirer dans s»'s terres pour y laisser les suffrages plus libres, et l'on mande que les esprits paraissent bien disposés pour M. le prince de Conty. — L'ambassadeur de Savoie a reçu nouvelle que Madame la Duchesse Royale étoit sûrement grosse. M. de Briorde le mande aussi au roi ; c'est sa première dépêche, et le roi trouve qu'il écrit fort bien.

Mardi 7, ô Marly. — Le roi jugea au conseil l'affaire de M. de Caumartin contre les conseillers d'État qui lui disputoient son rang, et le roi décida en sa faveur; ainsi il a le rang dans le conseil , du jour qu'ils été intendant des finances, et le roi va faire un règlement par lequel tout intendant des finances qui aura été fait conseiller d'État depuis, quand même il viendroit à vendre sa charge, gardera toujours sa place dans le conseil , du jour qu'il aura été intendant des finances; ce règlementlà augmentera le prix de ces charges-là de beaucoup. — Le roi alla tirer et vit la princesse au retour chez madame de Maintenon ; il l'avoit déjà vue l'après-dlnée chez elle avant que d'aller à la chasse. Monseigneur alla de Meudon à l'opéra , à Paris, avec madame la princesse de Conty qui étoit venue de Versailles dîner avec lui.

Mercredi 8, à Marly. — Le roi partit de Versailles sur les cinq heures pour venir ici. où il demeurera dix

(I) Près de Versailles, nu delà de la harricr.* du |»otit Monlreuil. sur ta route, do Versailles a Jouy.

MAI 1607. lift

jours. La princesse alla chez lui le matin un moment pendant qu'il étoit au conseil. — M. de Tessé revint de Piémont; le roi lui a donné un logement ici. S. M. tint encore conseil l'après-dtnée à Versailles pour épargner à ses ministres la peine de venir ici demain au matin. — M. de Vendôme prit congé du roi à Versailles ; il compte arriver le 15 à Perpignan. Le maréchal de Choiseul prit congé du roi samedi pour aller commander l'armée d'Allemagne. — Nous avons appris par M. de Tessé que M. de Savoie avoit nommé le comte de Govon, qui étoit ici son envoyé , gouverneur du fils aîné du prince de Carignan comme son héritier présomptif, et l'assure en même temps de le faire gouverneur du prince de Piémont quand il y en aura un en âge d'avoir un gouverneur.

Jeudi 9 , à Marly. — La princesse arriva ici de Versailles à deux heures, et le roi la mena dans la foret, où ils virent courre le cerf. Le roi d'Angleterre et Monseigneur étoient à la chasse. Monsieur, Madame et Mademoiselle ne sont point de ce voyage ; ils seront absents assez longtemps et demeureront presque tout l'été à Saint-Cloud. Au retour de la chasse, le roi se promena dans ses jardins avec la princesse jusqu'à huit heures, après quoi elle s'en retourna à Versailles. — Hier, avant que de venir ici, le roi vit à Versailles les chevaux que lui ont amenés les envoyés de Tripoli ; il avoit déjà donné, ces jours passés, audience à ces envoyés, qui viennent pour redemander beaucoup d'esclaves que nous avons de leurs pays .

Vendredi 10, à Marly. — Le roi alla l'après-dlnée à SaintrGermain voir le roi et la reine d'Angleterre, et au retour se promena jusqu'à la nuit dans ses jardins. — M. le comte de Toulouse partit ces jours passés pour aller commander la cavalerie dans l'armée de M. de Boufflers; c'est le seul de nos princes qui serve cette année. — Lappara va servir dans l'armée de M. de Vendôme en Catalogne , et on croit que l'on pourroit bien faire un

116 JOURNAL DK DANGEAU.

siège considérable en ce pays-là. — M. d'Herleville, qui étoit gouverneur de Pignerol, avoit 35,000 francs d'appointements du roi, payés par les receveurs généraux de Dauphiné ; ils coatinueront à lui payer les mêmes appointements; il avoit outre cela 4,500 francs du domaine de la Pérouse , sur quoi on espère que M. de Savoie lui donnera quelque dédommagement.

Samedi 11 , à Marly. — Le roi lit venir la princesse ici sur les cinq heures ; il la mena à la roulette, et puis la promena en calèche sur les hauteurs de Marly, et revinrent mettre pied à terre au bas du jardin. La princesse ne s'en retourna à Versailles qu'à neuf heures. Monseigneur courut le loup, et en revint d'assez bonne heure pour être de toute la promenade avec le roi. Madame étoit venue chasser avec Monseigneur, et s'en retourna après la chasse. — Le maréchal de Villeroy mande au roi que les troupes n'ont jamais été ni si complètes ni si belles. — L'empereur a enfin consenti que la paix se traitât à Ryswyck, château entre Delft et la Haye , qu'on a fait accommoder et meubler tout exprès. Les conférences dévoient commencer jeudi dernier.

Dimanche 12, à Marly. — Le roi ne tint point son conseil ordinaire; il a voulu laisser à ses ministres un jourde repos de plus ; mais, pour ne rien perdre, il tiendra lundi deux conseils l'après-dlnée. 11 se contenta de travailler avec M. de Pontchartrain , qui est de ce voyage ici. Madame de Maurepas, sa belle-fille, en est aussi ; elle n'y étoit point encore venue. — La princesse alla de Versailles à Saint-Cyr, et voulut être à l'enterrement d'une des demoiselles et porter un coin du drap. — Le roi et la reine d'Angleterre vinrent ici sur les sept heures ; le roi les promena beaucoup, et ils ne s'en retournèrent qu'après souper. — M. de Barbezieux eut des nouvelles de l'arrivée du prince d'Orange en Hollande; on lui mande qu'il coucha le 7 de ce mois à la Haye. — Le roi a envoyé 200,000 écus en Pologne pour être distribués

avant l'élection ; on croit toujours les esprits bien disposés en faveur de M. le prince de Conty.

Lundi 13, à Marly. — Le roi fit venir la princesse sur les six heures ; Use promena avec elle jusqu'à la nuit ; elle y soupa avec toutes ses dames chez madame de Maintenon. — Le roi renvoie les comédiens italiens en Italie * ; on lui en a fait des plaintes , et il avoit déjà fait avertir plusieurs fois qu'on les renverroit s'ils n'étoient plus sages ; ila donné ordre qu'on les payât de tout ce qui leur étoit dû des pensions qu'il leur donnoit. — Nos trois armées de Flandre doivent être assemblées mardi : celle du maréchal de Gatinat sur la Lys; .celle du maréchal de Villeroy sous Mons; et celle du maréchal de Boufflers doit passer la Sambre. — Madame de Maintenon a ôté trois des dames de Saint-Cyr soupçonnées d'être imbues tics nouvelles opinions ; il y en a une qu'on appeloit la chanoinesse, qui est parente de madame Guyon.

* Ces comédiens italiens , fort bons mais fort licencieux, avoient été soufferts jusqu'à une pièce où ils furent assez fous pour jouer madame de Maintenon; et dans l'instant leur affaire fut faite.

Mardi 14, à Marly. — Le roi devoit aller à la chasse l après-dlnée, mais il changea d'avis et il se promena jusqu'à la nuit dans ses jardins. Monseigneur courut le loup, et puis revint trouver le roi à sa promenade. — Le roi d'Angleterre alla de Saint-Germain coucher à la Trappe pour y demeurer jusqu'à samedi. — Le roi commença à dater de « notre règne le cinquante-cinquième » . — La princesse alla dîner à Saint-Cyr, où elle demeura jusqu'à huit heures. Madame de Maintenon y étoit allée dès le matin de Marly. — L'évèque de Senez mourut ces jours passés ; il n'avoit aucun bénéfice considérable, et cet évéché est fort petit. — Le roi donna ordre ces jours pissés au ducd'Aumont de .s'en aller à son gouvernement de Boulogne; on ne croit pourtant pas que les ennemis soient en élat de rien entreprendre sur nos rotes.

11» JOURNAL I)K DAiSGKAU.

Mercredi 15, à Marly. — La princesse arriva ici de Versailles à cinq heures ; elle soupa chez madame de Maintenon, et le roi se promena longtemps avec elle avant souper. — Le roi donna le gouvernement de Rocroy à M. de Bartillat , ancien lieutenant général; il ordonna à M. de Barbezieux de le mander au vieux M. de Bartillat, son père, et y ajouta même un discours très-obligeant, disant : « C'est un des hommes du monde qui a le plus manié de mon argent et qui en a le moins gardé. » — On eut nouvelle que M. de Metz (1) étoit mort à Metz le 12 de ce mois; outre cetévèché qui vaut 80,000 livres de rente, il avoit plusieurs abbayes et avoit une pension sur l'archevêché d'Embrun, qu'il garda quand il s'en démit ; il étoit commandeur de l'ordre, fie la promotion de 1662, et avoit une place de conseiller d'État d'Église; il laisse une grosse succession, et le duc de la Feuillade est son unique héritier.

Jeudi 16, à Marly. — Le roi se promena toute l'aprèsdlnée dans ses jardins. Il dit le soir que ses gardes du corps avoient marché; et comme on mande de l'armée qu'on a investi Ath, on ne doute pas que ce ne soit pour cela. — On mande de Marseille que dans huit jours nos galères seront à la mer ; nous on aurons trente en deux escadres; vingt et une commandées par le bailli de Noailles et neuf par du Vivier. — M. de Tessé reçut les ordres du roi pour les équipages de la princesse quand elle sera duchesse de Bourgogne. Après la conversation, il fit souvenir le roi de la prière qu'il lui avoit faite de donner à M. de la Varenne d'aujourd'hui les charges qu'avoit le bonhomme de la Varenne, son frère. Le roi lui dit qu'il se souvenoit qu'il les lui avoit promises et qu'il les lui donnoit de bon cœur. Moyennant cela, M. de la Varenne épouse la fille de Tessé pour rien ; ces charges sont la

(l) Georges iIAuIhibsoii de la FeuilUlc

MAI l«»7. 110

lieutcnancc générale des gouvernements d'Anjou et de Saumurois, et le gouvernement de la Flèche que Henri IV donna à leur père, pour lui et pour ses descendants mâles.

Vendredi 17, à Marly. — Le roi se promena le matin dans ses jardins et les fit voir au I*. de la Chaise. La princesse arriva l'après-dinée à cinq heures, et »à sept heures elle alla trouver le roi à la promenade. — Monseigneur courut le loup et revint diner à cinq heures. — Le soir il arriva un courrier du maréchal de Villeroy par lequel on apprit que Ath fut investi mercredi au soir; c'est le maréchal de Catinat qui en fera le siège ; il y a dans la place deux mille cinq cents hommes de garnison ; le comte de Rœux , de la maison de Croy, en est gouverneur. Vnulmn, qui est a eette armée , mande au roi qu'il l'attaquera par la porte de Bruxelles; c'est lui qui a fortifié la place; ainsi il la connolt mieux que personne. — On mande de la Haye que le prince d'Orange en partit le 11 pour aller a Loo, et qu'il se doit rendre incessamment à la téte de son armée.

Samedi 18, à Versailles. — Le roi revint ici de Marly en chassant. La princesse se promena sur le canal et fit collation dans son bateau ; au retour de sa promenade, un oflicier des gardes lui vint dire que le roi l'attendoit chez madame de Maintenon, où elle alla le trouver. Monseigneur alla de Marly dîner à Meudon et revint ici le soir. — Parmi les abliayes qui vaquent par la mort de M. de Metz, il y a celle de Joyenval, fort proche d'ici, que le roi unit à lévêché de Chartres et qui vaut 7 ou 8,000 livres de rente. — M. le cardinal deBonzi arrive ces jours ici de Languedoc. Le roi lui prête l'appartement de M. de Vendôme et le fait meubler pour lui. M. le cardinal de Janson aura, par prêt aussi, l'appartement de M. h* cardinal de Bouillon.

Dimanche 10. à Versailles. — Le roi alla sur les cinq heures à Saint-Cyr; la princesse y ctoit allée avant lui.

Ils en revinrent ensemble et descendirent à l'Apollon , où le roi avoit fait venir des chariots pour la promenade. Le roi avoit donné ordre dès le matin qu'on ne laissât entrer personne dans les jardins. Le roi fit voir à la princesse trois ou quatre fontaines qu'elle n'avoit point encore vues. Monseigneur, qui s'étoit baigné l'après-dlnée chez Dionis, vint joindre le roi A la promenade. — On eut nouvelle ces jours passés que Pallas , un des capitaines de vaisseau du roi et qui montoit le meilleur voilier de la mer, un vaisseau de soixante canons , ayant attaqué un vaisseau ennemi et l'ayant abordé , le capitaine du vaisseau ennemi avoit «mis le feu aux poudres et fait sauter les deux vaisseaux. On regrette fort ici Pallas, quiétoit un brave homme.

Lundi 20, à Versailles. — Le roi travailla l'aprèsdlnée jusqu'à cinq heures avec M. de Barbezieux, et puis alla tirer. Monseigneur courut le loup, et puis revint dîner a quatre heures chez madame la princesse de Conty. La princesse alla à Saint-Cyr pour une prise d'habit où M. de Meaux prêcha. — Le roi nous dit, le soir à son coucher, qu'on blamoit fort M. de Bavière de n'avoir pas mis une assez forte garnison dans Ath, et que M. de Bavière en rejetoit toute la faute sur M. de Vaudemont; que M. le prince d'Orange étoit encore à Loo, et qu'on ne croyoit pas qu'il vint sitôt à l'armée. Il ne paroit pas que les ennemis songent à nous troubler dans le siéged'Ath. — M. le maréchal de Boufflers, qui a sa droite à la Haisne, a détaché M. de Tallard avec vingt bataillons et vingt escadrons; il est campé au Mesnil et couvre les convois qui viennentde Mons, et esta portée de joindre M. de Villeroy s'il étoit nécessaire.

Mardi 21 , à Versailles. — Le roi alla dîner à Meudon et y mena la princesse , et il n'y avoit avec elle que ses dames. Monseigneur y étoit allé dès le matin pour y recevoir le roi . — L'armée du maréchal de Villeroy est campée à Ligne pour couvrir l'armée du maréchal de

Catinai qui fait le siège d'Ath, et réglera ses mouvements sur ceux que les ennemis pourroient faire. Le marquis de Créquy est détaché de cette armée avec dix bataillons qui sont campés sur la Ronne pour être à portée de secourir* nos lignes dont M. de Montrevel est chargé avec vingt bataillons. — 11 n'y a point d'argent dans Ath, et il y a très-peu d'officiers. Nous avons pris deux colonels qui vouloient se jeter dansla place; l'un est le marquis de Richebourg*, delà maison d'Épinoy, etl'autreM. d'Aquaviva, Napolitain. — J'appris que M. du Charmel avoit vendu, il y a deux mois, la lieutenance générale de l'Ilede-France au marquis de Pomponue, qui lui en donne 55,000 livres.

* M. de Richebourg étoit cousin germain paternel de M. d'Kpinoy et de la maison de Melun.

Mercredi 22, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée à la chasse. La princesse alla dès le matin à Saint-Cyr; elle y dîna, et y passa toute la journée. — Madame la duchesse de Noailles, la douairière, mourut à Paris. M. l'archévêque de Paris, sonlils, qui étoit son confesseur, l'assista à la mort. C'étoit une femme d'une grande vertu et qui étoit retirée depuis longtemps; elle avoit été dame d'atours de la feue reine-mère. — M. l'abbé de Lannion, qui étoit allé en Hollande avec nos plénipotentiaires, a tenu de fort mauvais discours en ce pays-là sur nos ministres et sur la France en général ; il a demandé une audience au prince d'Orange, qui la lui a refusée. Le roi, informé de toutes ses extravagances, lui a envoyé ordre de revenir; il n'a pas voulu obéir à ses ordres que S. M. a réitérés; il est prêtre, et on croit qu'il pourroit bien abjurer, car il tient d'aussi mauvais discours sur la religion que sur la politique.

Jeudi 23, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Mari y. Monseigneur ne sortit point de tout le jour. La princesse alla se promener à Noisy avec

122 JOURNAL llfi DANGEAU.

madame de Maintenon et ses dames. — La tranchée doit avoir été ouverte mercredi à Ath; il ne parolt point que les ennemis fassent aucun mouvement, et le prince d'Orange est toujours à Loo, où il a eu quelques accès de Uèvre et a été saigné. — L'envoyé de Suède donna part au roi mardi dernier de la mort du roi de Suède son maître, et le roi déclara ce jour-là qu'il en prendroit le deuil vendredi en violet. — Madame la duchesse alla lundi à Chantilly, où M. le Prince prendra le lait durant six semaines.

Vendredi 2i, à Versailles. — Le roi prit le deuil en violet, et le portera trois semaines ou un mois. S. Bi. fut longtemps enfermée avec le P. de la Chaise et ne sortit que sur les cinq heures. Monseigneur courut le loup, et Madame, qui y étoit venue de Saint-Cloud pour chasser avec lui, tomba de cheval et se démit le bras droit. On lui enseigna une manière de chirurgien qui étoit à Fresne, fort près de l'endroit où elle étoit tombée; elle y alla dans la calèche de Monseigneur, et on lui remit le bras fort bien. Elle s'en retourna à Saint-Cloud, menant dans la calèche de Monseigneur l'homme qui lui avoit remis le bras ; elle ne voulut point se faire saigner ni se mettre au lit. Le roi envoya le marquis de Gesvres faire des compliments à Madame sur sa chuto ; elle n'a paru affligée que par la peur de ne pouvoir pas monter à cheval sitôt. Dès que Madame fut toml>ée, Monseigneur fit rompre les chiens et la conduisit chez M.d'Ecquevilly, à Fresne, où illui fit remettre le bras. — M. le duc de Noailles et M. l'archevêque de Paris vinrent ici, et le roi , après leur avoir témoigné prendre beaucoup de part a leur affliction, donna à M. l'archevêque de Paris la place de commandeur de l'ordre , vacante par la mort de M. de Metz. — Le maréchal de Villeroy manda au roi du jeudi matin que l'on avoit fait un fort grand travail à l'ouverture de la tranc hée à Ath, et qu'on n'y avoit perdu qu'un homme; il dit dans sa lettre que

le bruit court dans l'armée des ennemis que le prince d'Orange vient joindre M. de Vaudemont et qu'ils marcheront ensuite a Hall, et que M. rélecteur de Bavière a quitté son poste de Deinse et remarche a Gand ; mais le maréchal de Villeroy ajoute que ce ne sont que des bruits fort incertains.

Samedi 25, veille de la Pentecôte , à Versailles. — Le roi lit ses dévotions et toucha beaucoup de malades. Après dîner il lit entrer M. de Marsan dans son cabinet , et lui dit qu'il augmentait ses pensions de 11,000 francs; il en avoit neuf, et en aura vingt présentement. — Le roi alla à vêpres à trois heures, et distribua ensuite les bénéfices vacants, il donna l'évêché de Metz à M. l'abbé de Coislin , son premier aumônier, et a mis de' plus une pension de 200 écus pour M. l'abbé d Averne, Messinois, et 1,000 francs pour M. Breget, comme chevaliers de Saint-Lazare ; l'évêché de Vence à l'abbé de Grillon, frère de Grillon (1), maréchal de camp; l'abbaye de Saint- Jean de Laon à l'abbé de Caylus, aumônier du roi ; une abbaye à Troyes (2) à l'abbé Fautrier, autrefois intendant à binant. — Le roi alla ensuite à Saint- Gloud voir Madame, qu'il trouva aussi gaie qu'à son ordinaire; elle n'a voulu ni se faire saigner ni garder le lit.

Dimanche 26, jour de la Pentecôte, à Versailles. — Le

roi, avant que d'aller a la messe, assembla le chapitre des chevaliers de l'ordre pour déclarer qu'il choisissoit M. ['archevêque de Paris pour remplir la place qu'avoit M. de Metz. S. M. assista à toutes les dévotions de la journée. L'abbé de la Villeneuve , neveu de M. de Dénonville, prêcha. Monseigneur fut avec le roi à toutes les dévotions. La princesse, après vêpres, alla à Saint-Gloud

(1) On prononçait Grillon ; c'est ;iinsi que Dan^eau, la Gazette et le Mercure écrivent ce nom.

(2) Labbtye de Saint-Loup.

voir Madame. Monsieur, qui étoit venu ici le matin pour la cérémonie , s'en retourna à Saint-Cloud dans le carrosse de la princesse qui avoit avec elle madame de Maintenon. Madame étoit levée et se porte bien de sa chute. — Le roi eut des nouvelles de vendredi du siège d'Ath. La seconde nuit de tranchée s'est passée fort doucement, quoi qu'on ait fait un grand travail. Le prince d'Orange a joint l'armée de II. de Vaudemont et est venu camper à Hall. M. l'électeur dé Bavière a quitté Deinse et marche derrière le grand Escaut pour joindre le prince d'Orange. Ils font courre le bruit qu'ils veulent secourir Ath et combattre le maréchal de Villeroy. — Dans la dispute qu'eurent M. de la Rochefoucauld "et M. l'évêque d'Orléans, il y a deux mois, le roi avoit eu la bonté, pour accommoder l'affaire, de faire offrir à M. d'Orléans une place derrière lui; mais au-dessous de M. delà Rochefoucauld. M. l'abbé de Coislin, devenu évéque de Metz, a cru qu'il devoit accepter présentement ce que le roi leur avoit offert en ce temps-là, d'autant plus qu'il parolt assez, par ce que le roi vient de faire pour eux, qu'il a beaucoup de considération et pour l'oncle et pour le neveu. M. de Beauvillicrs, qui s'étoit mêlé de cette affaire-là , s'est chargé d'en reparler au roi de leur part. S. M. a trouvé lion qu'ils prissent la place qu'il leur avoit fait offrir, et M. l'abbé de Coislin s'y est mis au sermon. M. de la Rochefoucauld est à la campagne , mais, quand il sera revenu, l'abbé de Coislin s'y mettra de même.

Lundi 27, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée A la chasse. Monseigneur alla dîner à Meudon pour y demeurer deux jours — M. le maréchal de Villeroy mande au roi que M. le prince d'Orange, qui a joint M. de Vaudemont, est venu camper entre la Senne et la Dérider, qu'il y a déjà paru quelques troupes des ennemis auprès de Ninove, et qu'on croit que c'est la tète de l'armée de M. de Bavière. Sur ces nouvelles, l'armée du

maréchal de Boufflers s'est encore plus rapprochée de celle du maréchal de Villeroy. La troisième nuit de tranchée au siège d'Ath s'est passée fort doucement, et les ennemis tuent fort peu de monde, quoiqu'ils tirent beaucoup.

Mardis, à Versailles. — Le roi donna une grande audience l'après-dlnée au cardinal de Furstemberg, qui prit congé de lui pour s'en retourner A la Bourdaisière. — La princesse alla l'après-dlnée se promener à Trianon. Ou,tre ses dames elle avoit elle avec madame la princesse d'Harcourt. Le roi a réglé présentement que pour l'accoutumer au monde , quand elle iroit à la promenade, elle auroit toujours quelques-unes dés dames de la cour avec elle, outre les dames qui sont attachées à elle. — Le maréchal de Villeroy mande au roi que l'armée de M. le prince d'Orange et celle de M. l'électeur de Bavière sont campées à Ninove ; mais il ne croit pas qu'ils osent venir nous troubler dans le siège d'Ath , attendu qu'outre que nous sommes plus forts qu'eux, nous sommes dans de très-bons postes. Le chevalier de Tessé , qui commandoit la quatrième garde de tranchée, a été blessé de deux coups fort légèrement. Notre travail est poussé fort près du glacis, et nous avons quarante pièces de canon qui commenceront à tirer. Tracy, enseigne des gardes du corps, a pris dans le camp le marquis de Conllans qui se vouloit jeter dans la place et qui avoit ordre d'y commander sous le comte de Rœux qui en est gouverneur.

Mercredi 29, à Marly. — Le roi partit de Versailles après son dîner et vint ici pour y passer huit jours. Monseigneur partit le matin de Meudon et vint A Versailles au conseil , et n'en repartit que le soir avec madame la princesse deConty pour venir ici. La princesse vit le roi le matin avant dix heures et puis s'en alla à Saint-Cyr, tète à tête avec madame de Maintenon. Ses dames allèrent la requérir sur les six heures, et elle voulut remener ma-

m JOURNAL DE DANGEAU.

dame de Maintenon ici jusqu'au haut de la cascade, après quoi elle s'en retourna à Versailles. — On n'eut nouvelles du siège d'Ath que par l'ordinaire. Le 27 au matin nous étions aux pieds du glacis; nos batteries de canons et de mortiers tirent beaucoup, et on les laissera tirer quelques jours pour ruiner les défenses avant que d'entreprendre le logement de la contrescarpe. Les ennemis n'avoient point marché ce jour-là, et faisoient accommoder des chemins tV l'entour de leur camp.

Jeudi 30, à Marly. — La princesse vint ici de Versailles sur les quatres heures. Le roi la mena dans ses petits chariots jusqu'au canal qui est à l'entour du grand réservoir, où il y avoit des chaloupes préparées ; le roi s'y embarqua avec la princesse et ses daines, et nous y fit mettre aussi, M. de Duras et moi. Après s'être assez longtemps promené sur l'eau, il se remit dans les petits chariots avec la princesse, et se promena sur les hauteurs de Marly jusqu'à la nuit. — Monsieur, Madame et Mademoiselle sont à Saint-Cloud. Outre cela, madame de Chartres y est allée passer quelques jours, et madame du Maine est à Chantilly avec M. le Prince ; si bien qu'il y a eu ce voyage ici plus de places pour les dames qu'à l'ordinaire ; aussi le roi y en a amené plusieurs , de celles même qui n'avoient pas accoutumé d'y venir, entre autres madame de Soubise et madame la duchesse d'Albret. — Les lettres d'Ath portent que nous ne travaillons plus qu'à la demi-sape , et que Vauban compte que nous nous rendrons maîtres de la contrescarpe sans l'attaquer ; notre canon fait beaucoup d'effet, et nous n'avons pas encore trente blessés à l'hôpital.

Vendredi 31 , à Marly. — Le roi se promena tout le matin dans ses jardins, et alla l'après-dlnée à la chasse. Monseigneur ne sortit point de tout le jour. — L'aprèsdlnée on eut des nouvelles d'Ath. On ne travaille plus qu'à la demi-sape , et le travail ne laisse pas d'avancer fort ; notre canon et nos Iwitteries de bombes sont si bien

JUIN ICS)7

servis que les assiégés n'osent se montrer pour tirer, durant la journée. M. le prince d'Orange et M. de Bavière sont toujours à Ninove. Le soir, à onze heures, il arriva un courrier qui étoit parti a six heures du matin de l'armée de M. de Catinat. Nous nous sommes logés sur les trois angles de la contrescarpe , et les assiégés ont abandonné le chemin couvert le 30. Les ennemis n'avoient point encore marché, et on croit qu'ils laisseront prendre Ath sans rien entreprendre. Ils avouent que nous sommes beaucoup plus forts qu'eux; ils comptent pourtant qu'ils ont en Flandre cent quarante-deux bataillons et deux cent cinquante escadrons.

Samedi \" juin, à Marly. — La princesse arriva ici sur les quatre heures ; le roi étoit déjà à la promenade. Il rentra bientôt après, et puis retourna se promener av ec elle jusqu'à sept heures. Monseigneur courut le loup et revint dîner ici sur les cinq heures. — Le roi dit à sa promenade que les neuf vaisseaux et les trente galères qu'il faisoit armer avoient mis à la voile le 28 ; c'est M. le comte d'Estrées qui commande tout cet armement. — M. de Vendôme devoit camper le 27 a Tordera, et l'on ne doute point ici que nous n'apprenions bientôt que Barcelone est assiégé. — Le soir, sur les huit heures, il arriva un courrier du maréchal de Villeroy qui partit de devant Ath le vendredi à dix heures du soir ; on apprend par-là que le prince d'Orange a marché à Hall et a fait faire des ponts sur la Senne, comme voulant se rapprocher de Bruxelles; et M. de Bavière, de son côté, remarche vers Dendermonde.

Dimanche % à Marly. — Il n'y eut point de conseil le matin , et le roi prit plaisir à faire voir ses jardins et ses fontaines à M. de Béchameil, qui a beaucoup de goût pour l'embellissement des maisons. L'après-dlnée S. M. alla à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre. Monseigneur alla à Saint-Cloud voir Monsieur et Madame. La princesse alla de Versailles souper à six heures à la Mena-

gerie , et madame de Maintenon , qui étoit a Saint-Cyr dès le matin, y alla souper avec elle, et puis la princesse retourna à Versailles et madame de Maintenon revint ici. — Le maréchal de Boufflers, qui, sur le mouvement de M . le prince d'Orange, est revenu camper à [Thieux?] et au Mesnil-SaintrJean , fit partir hier un courrier qui est arrivé à dix heures ce matin ; il mande au roi que le prince d'Orange avoit campé ce jour-là a Braisne-le-Chàteau et Braisne-1' Alleu ; ils font courre le bruit dans cette armée qu'ils veulent venir assiéger Charleroy et qu'ils doivent camper aujourd'hui à Fleurus; mais nous ne croyons pas qu'ils soient assez fous pour faire une pareille entreprise, ni même pour s'approcher si près de nous, surtout étant séparés de M. l'électeur de Bavière. — Le siège d'Ath continue fort heureusement; on mande que la demi-lune est déjà fort endommagée ; nos bombes y ont fait beaucoup de désordre, et de plus elles ont rompu l'écluse qui retenoit les eaux de la Dender, si bien qu'il y a fort peu d'eau dans le fossé, qui étoit ce qu'on craignoit le plus. Nous sommes bien établis dans le chemin couvert, et ce siège va encore plus vite qu'on ne pensoit. Vauban fut blessé, il y a deux jours, à l'omoplate; mais heureusement la balle avoit percé un sac à terre et ne lui a fait qu'une grande contusion, et il est retourné depuis à la tranchée, et cela ne l'empêche pas beaucoup d'agir. — M. de Vendôme doit être les premiers jours de ce mois devant Barcelone ; les Espagnols sont plus foibles encore en ce pays-la qu'on ne pensoit; il ne leur est venu d'Italie qu'un mauvais bataillon, dont plus de la moitié a déserté en chemin.

Lundi 3, tt Marly. — Avant que le roi entrât au conseil, il arriva un courrier de M. de Vendôme qui partit le 28 du mois passé. Les Espagnols ont abandonné Hostalrich dès que M. de Vendôme est arrivé à Girone, et ont mis presque toute leur infanterie dans Barcelone. Le 27 M. de Vendôme, voulant allercamperà San-Saloni, détacha

JUIN ICD7.

Fontboisard, brigadier et colonel de dragons, pour aller à la guerre et pour lui rapporter des nouvelles des ennemis. Il trouva le pont San-Saloni gardé par cinq cents hommes de pied et quelque cavalerie. Quoiqu'il n'eut que trois cents chevaux, il les attaqua et les força; l'infanterie mit les armes bas. Il prit beaucoup de prisonniers, et, ayant passé du côté de San-Saloni, il vit quelques troupes des ennemis qui fuyoient ; il les fit encore charger, mais les ennemis, s'étant aperçus du peu de monde qu'il avoit, tournèrent tète et le chargèrent a leur tour, et comme ils étoient beaucoup plus forts que lui, il n'auroit pu les soutenir si le chevalier de Courcelles , qui étoit venu avec le chevalier de la Fare au campement, n'eut pris les gardes ordinaires et ce qu'il y avoit d'ofticiers, avec quoi il soutint Fontlxusard. Ils chassèrent les ennemis, qui ne parurent point depuis. Nous n'avons perdu dans cette affaire que trois ou quatre cavaliers, et avons pris quatre-vingts prisonniers, parmi lesquels il y a douze ou quinze officiers; les autres prisonniers qu'on avoit faits se sauvèrent dans la montagne. M. de Vendôme campa ce soir-là à San-Saloni, qui est deux lieues par delà Tordera et au tiers du chemin qu'il y a de Girone à Barcelone. — L'après-dlnée à cinq heures, la princesse arriva ici, et le roi la mena promener en carrosse dans la forêt. Monseigneur y vint aussi, et y mena madame la princesse de Conty. Sur les sept heures, le roi y lit servir quatre tables pour les quatre carrosses où étoient les dames. La princesse revint ici avec le roi, et retourna à Versailles à neuf heures. — Le soir, il arriva un courrier du maréchal de Boufflers qui est campé à Ville-sur-Haisne, et le prince d'Orange à Braisne-1' Alleu et Braisnc-le- Chàteau. 11 ne marcha point dimanche.

Mardi 4, à Marly. — Le roi tint le matin conseil royal de finances, comme il a accoutumé de faire tous les mardis, et l'après-dlnée il tinteonseil d'État, parce qu'il ne l'avoit pas tenu dimanche. — Il arriva un courrier le matin T. vi. "

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du maréchal de Catinat, par lequel on apprit que nous étions logés sur la pointe de la demi-lune le 2 de ce mois, et le soir il arriva encore un autre courrier qui étoit parti à trois heures du matin, par lequel on apprend que nous sommes entièrement maîtres de la demi-lune , que les assiégés n'ont point défendue; mais en nous y établissant nous y avons perdu un ingénieur et quelques soldats. Il y a de grandes brèches aux bastions qu'on attaque; ainsi Ton compte que la place sera rendue avant la fin de la semaine. M. le prince d'Orange n'a point marché depuis quelques jours. — Il y eut ici une manière de querelle entre M. le comte d'Auvergne et M. de Lauzun, qui fut accommodée sur-le-champ.

Mercredi 5, à Versailles. — Le roi revint de Marly après s'y ôlre promené toute l'après-dinée. Monseigneur passa à Meudon avant de revenir ici. Madame de Maintenon vint ici de Marly, dès le matin, prendre la princesse et la mena à Saint-Cyr, où elles allèrent et d'où elles revinrent tète à tète, et en arrivant elles allèrent trouver le roi qui étoit déjà chez madame de Mainteuon. — On n'eut point de nouvelles d'Ath , mais comme on commence à combler le fossé et qu'il y a une brèche de douze toises au bastion, on ne doute pas que le premier courrier qui en arrivera n'apporte la nouvelle que la place est rendue. — On a des nouvelles de Pologne du 17 du mois passé, qui portent que ce jour-là cinq ou six cents gentilshommes étoient déjà venus forcer la garde du Colo, et que le cardinal Radzieiowiski avoit apaisé ce désordre avec beaucoup de force et de sagesse , mais que cela faisoit croire que la diète ne se passeroit pus fort tranquillement. Le Colo est le lieu où se tient l'assemblée pour l'élection du roi ; c'est le primat qui y préside; lous les sénateurs s'y trouvent, et tous les députés des palalinats. Le sénat est composé des grands et des petits sénateurs; les grands sont les deux archevêques, lous les évèques, les trente-deux palatins, quel-

JUIN 1697. 13i

ques castelans, le starostat de Samogitie, les cinq grands officiers de la couronne, et cinq grands officiers du duché de Lithuanie. Les petits sénateurs sont, la plupart, des castelans. Les grands sénateurs ont des fauteuils, et les petits sont assis sur des bancs.

Jeudi 6, jour de la fêle de Dieu, à Versailles. — Le roi alla à la paroisse entendre la grande messe et on fit la procession dans l'église; le vilain temps empêcha qu'elle ne vint au château, comme elle a accoutumé de faire. Monsieur étoit venu ici de Saint-Cloud pour la procession, et s'y en retourna l'après-dlnée. — M. d'Orgemont, brigadier et colonel d'infanterie, neveu du maréchal de Catinat, apporta au roi la nouvelle que mercredi, sur les quatre heures, les assiégés avoient demandé à capituler, et que les otages étoient donnés quand il partit du camp. Le fossé étoit presque achevé de combler, ce qui se faisoit d'autant plus vite que les ennemis ne tiroient pas un coup. Les otages que Ton envoyoit de la place étoient descendus par la brèche. Nous n'avons pas eu à ce siège deux cents soldats tués ou blessés. Le roi a donné le gouvernement d'Ath au chevalier de Tessé , et avoit mandé au maréchal de Catinat par avance de le mettre dans la place dès qu'elle seroit rendue.

Vendredi 7, à Versailles. — J'appris qu'il y a quelques mois qne le roi a renouvelé le bail des fermes ; les quarante fermiers généraux qui les ont gouvernées depuis quelques années, et qui comptoient de clerc à maître, les ont prises à forfait; ils en donnent cinquantedeux millions pendant la guerre , et en payeront cinquante-cinq millions après la paix. Ils avancent chacun 100,000 francs, qui leur seront comptés sur le prix de leur première année ; ils rachèteront , outre cela, les charges de directeurs et de commis qui avoient été aliénées. On compte qu'il leur en coûtera quatre millions, qui seront rabattus sur le prix de la dernière année de leur bail. M. Oeschiens avoit formé une com-

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pagnie qui avoit offert davantage , mais le roi a préféré les anciens fermiers. — Mardi dernier le roi apprit que le bonhomme d'imécourt, gouverneur de Montmédy, étoit mort; et dans le moment S. M. ordonna à M. de Barbezieux d'expédier les provisions du gouvernement pour M. d'imécourt, son fils aîné, qu'on appelle ordinairement Vassignac, qui est cornette des chevau-légers de la garde. — Le roi, après le salut, alla à Chaville, voir des chevaux qui sont venus à Monseigneur de son haras de Normandie, et qu'on trouva très-l)eaux. \a princesse alla entendre le salut à Saint-Cyr, à l'abbaye, et revint ensuite voir le roi chez madame de Maintenon, à son ordinaire.

Samedi 8, à Versailles — Le roi se promena après le salut dans ses jardins ; il ne monta guère dans son chariot, et fit presque toute la promenade à pied. Monseigneur alla dîner à Meudon, et n'en revint que le soir. La princesse se promena en carrosse dans les grandes allées du parc. — La garnison qui est sortie d'Ath étoit un peu plus forte qu'on ne croyoit : elle étoit de trois mille hommes; ils n'ont pas eu deux cents hommes tués ou blessés durant le siège ; jamais il n'y en eut un considérable où de part et d'autre on ait perdu si peu de monde. — Le prince d'Orange est campé depuis quelques jours à Genap. M. de Bavière, de Ninove, retourna à Deinse, où il est encore. — Le maréchal de Villeroy a fait un petit mouvement dans son camp: il a sa droite à Lessines et sa gauche à Papigny. L'armée du maréchal de Boufflers est à Thieusies et à Gottigny; on ne sait point encore si nous ferons quelque nouvelle entreprise. — - J'appris que Desmadris,qui est intendant à Dunkerque étoit intendant de l'armée du maréchal de Catinat.

Dimanche 9, à Versailles. — Le roi, après le salut, alla se promener dans ses jardins. Monseigneur dîna seul chez lui, et puis alla à Livry. où il couchera deux nuits. La princesse alla A quatre heures a Saint-Cloud ; elle se

promena à pied dans les jardins bas, puis entendit le salut, et ensuite Monsieur la mena promener en calèche dans tous les jardins , et elle y soupa avec toutes ses dames. Elle revint ici d'assez bonne heure pour voir le roi avant souper, comme il l'avoit ordonné. — Le roi, à sa messe, Ht chanter le Te Deum pour la prise d'Àth , et en y allant il nous a appris que M. de Vendôme étoit devant Bai celone. Nos vaisseaux sont à Mataro, et le courrier qu'il a envoyé, qui est parti du 3 , a trouvé nos galères à Palamos. Nous aurons à ce siège soixante pièces de canon de batteries et vingt-huit mortiers. Les ennemis ont mis dans la place six mille hommes de leur meilleure infanterie et quinze mille sommetans, ce qui n'empêchera pas M. de Vendôme d'en faire le siège. Il a été un peu incommodé, et il mande au roi qu'il se ménagera durant quelques jours pour être plus en état d'agir quand le siège sera formé.

Lundi 10, à Versailles. — Le roi prit médecine, et cela ne l'empêcha pas de travailler tout le matin avec M. de Pontchartrain. L'après-dlnée il tint conseil qu'il a accoutumé de tenir le matin. — Monseigneur courut le loup dans la forêt de Livry, et revint souper au Raincy, où il avoit couché. A la fin de son souper il vint quelques chanteurs de l'Opéra, en habits de théâtre, qui lui chantèrent quelques scènes qu'on avoit faites pour lui. C'est le maître de la musique de Notre-Dame qui avoit fait les airs et l'abbé Genêt qui a fait les paroles (1). — Mademoiselle de la Vallière, sœur de la duchesse de Choiseul, épouse ces jours-ici le marquis de Brossé, gentilhomme breton. Madame la princesse de Conty fait toutes les dépenses pour les habits de la .demoiselle, et lui donne 1,000 écus de pension. — Le chevalier de Bouzoles, qui avoit eu l'agrément pour acheter la compa-

( 1 ) Voir les détail» sur le \oyage de Monseigneur au Raincy, dans le Mercure de juin, page.» 199 à 207.

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gnic aux gardes du chevalier de Balincourt, n'ayant pu trouver son argent, le roi en a donné l'agrément à Chardon, qui est un des plus anciens lieutenants du corps.

Mardi 11, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée à Marly, et ordonna à la princesse de revenir le soir après le salut au devant de lui; et comme elle ne le trouva point en chemin, elle alla jusqu'à Marly. Le roi, au retour, se mit dans le carrosse de la princesse. Monseigneur, après avoir couru le loup le matin dans la forêt de Livry, revint changer d'habit au Raincy, et s'en alla avec M. le prince de Conty dîner à Meudon, où madame la princesse de Conty alla le trouver , et ils revinrent ici ensemble le soir. — M. de Barbezieux, après le souper du roi, entra dans son cabinet et y travailla avec lui près d'une heure. 11 étoit arrivé un courrier du maréchal de Villeroy, et apparemment S. M. lui envoie les ordres de de ce qu'elle veut que nos armées fassent présentement en Flandre. On assure que le prince d'Orange est retourné à la Haye pour quelques jours, et a laissé son armée sous les ordres du prince de Vaudemont.

Mercredi 12, à Versailles. — Le roi ni Monseigneur ne sortirent point de tout le jour; ils allèrent au salut. La princesse alla dès le matin à Saint-Cyr, avec madame de Maintenon tète à tète; ses dames l'allèrcnt quérir le soir, et elle vint trouver le roi chez madame de Maintenon, où elle soupa. — Le roi nous dit, il y a quelques jours à son coucher, que le palais du roi de Suède, à Stockholm, avoitété entièrement brûlé, tant le nouveau que l'ancien ; on eut peine à sauver le corps du feu roi , et les pierreries et tous les meubles ont été brûlés. Le roi de Suède a témoigné beaucoup de fermeté dans celte occasion , et le lendemain la régence étant assemblée, il a résolu de travailler incessamment ;l faire rebâtir le pa- • lais plus beau qu'il n'étoit. — Le bruit qui avoit couru que le prince d'Orange étoit repassé en Hollande est faux; il est toujours campé à Genap, et nos armées sont

dans leurs mûmes camps; le maréchal de Catinat achève de faire raser la tranchée et les lignes d'Ath. — Martani, colonel de nos hussards, qui fut pris il y a quelques jours et qui est revenu après avoir payé sa rançon, assure que les troupes angloises ne sont point payées et qu'elles se plaignent fort.

Jeudi 13, jour de la petite fête de Dieu à Versailles. — Le roi alla entendre la grande messe îV la paroisse; il avoit ordonné que la procession vint au château , mais elle n'y put pas venir non plus que jeudi, à cause de la pluie ; on se contenta de la faire dans l'église. Monseigneur alla se promener le soir à Chaville avec madame la princesse de Conty. Le roi ne sortit point. — Le soir le roi eut nouvelle que Pointis s'étoit rendu maître de la Jamaïque et en avoit hrûlé toutes les habitations, et que las vaisseaux qu'il avoit avec lui s'en viendroient richement chargés; on compte que cette affaire coûtera plus de trente millions à l'Angleterre; mais cette nouvelle-là, qu'on ne sait que par un armateur du Havre, parolt si incertaine qu'on n'y ajoute point de foi. — Mercredi on chanta à Paris le Te Deum à Notre-Dame pour la prise d'Ath.

Vendredi IV. d Versailles. — Le roi, Monseigneur et la princesse allèrent diner à Marly. Madame la princesse de Conty y vint sur les quatre heures prendre Monseigneur, et ils allèrent ensemble à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre. Le roi se promena à Marly jusqu'à la nuit avec la princesse, et revinrent ici à neuf heures. — Il arriva le soir un courrier de M. de Vendôme, qui mande au roi qu'il a investi Barcelone du 0 de ce mois, et que, malgré la forte garnison et le grand nombre de sommetans qu'ils ont jetés dans la place, il espère que le roi en sera bientôt le maître. S. M. nous dit à son coucher qu'il y avoit longtemps qu'il avoit, fallu attendre une occasion aussi favorable que Test celle-ci , les ennemis n'ayant pas un vaisseau à la mer

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qui nous puisse inquiéter de ce côté-là. M. de Vendôme ajoute dans s» lettre : « Je crois que nos mesures sont si bien prises que, quand les ennemis auroient une armée considérable présentement , ils ne nous empècheroient pas de prendre Barcelone. »

Samedi 15, à Versailles. -*— Le roi alla tirer l'aprèsdinée, et la princesse, après s'être promenée dans les grandes allées du parc, alla voir le roi chez madame de Mainte mm à son ordinaire. — On eut vendredi au soir des lettres de Pologne du 30 du mois passé. 11 parolt que les affaires iront bien pour M. le prince de Conty. M. l'abbé de Polignac mande que si les 200,000 écus que le roi a envoyés en dernier lieu arrivent avant l'élection, qu'il ne doute point du succès de l'affaire ; et l'on sait par ailleurs que cet argent seroit donné par les banquiers de Dantzick dès qu'ils auroient reçu les lettres de change de Samuel Bernard, qui assure qu'elles y seront arrivées les premiers jours de ce mois. Samuel Bernard est présentement le plus fameux banquier de l'Europe, et qui a très-bien servi le roi dans cette occasion ici.

Dimanche 1 6, à Versailles. — Le roi alla tirer sur le soir. La princesse alla à la Ménagerie, où elle prit la collation pour la porter sur le canal, où elle se promena tout le soir. Madame de Maintenon étoit avec elle à la Ménagerie et a une partie de sa promenade. — Madame la princesse de Conty présenta au roi la nouvelle mariée, madame de Brossé, et tout le monde la trouva fort bien faite et fort jolie. — Nos armées en Flandre sont dans leurs mêmes camps, et celles des ennemis n'ont point fait de mouvement non plus. Nous avons renvoyé le gros canon et les ingénieurs jusqu'à nouvel ordre. — - Les Espagnols ont mis pour commander dans Barcelone Pimcntel, qui défendit Charleroy, et le prince de Hesse- Darmstadt s'est jeté dedans aussi. Nous attaquerons la place sans attaquer le Mont-Jouy.

Lundi 17, à Versailles. — Le roi alla se promènera

Mari y, et ne revint qu'à huit heures. Monseigneur alla coucher à Meudon, où il ne mena quasi personne. La princesse alla faire des gâteaux a la Ménagerie; elle commence à amener avec elle des dames de la cour ; elle y avoit madame de Roquelaure, et le jour d'auparavant madame de Bouf fiers. — On eut nouvelles que nos lettres de change étoient arrivées à Dantzick, et que l'argent avoit été délivré.

Mardi 18, à Versailles. — Le roi, sur les cinq heures, mena la princesse à la grande et à la petite écurie (1); il vit voltiger les pages; il fit travailler beaucoup de chevaux dans le manège découvert. Les ambassadeurs de Portugal et de Savoie y étoient. Ensuite S. M. et la princesse allèrent descendre de carrosse à l'Apollon, et se promenèrent dans les jardins jusqu'à la nuit. Monseigneur, qui avoit couché à Meudon et couru le malin le loup dans la foret de Sénart, revint d'assez bonne heure ici pour accompagner le roi aux écuries. — L'archevêque de Cambray eut audience du roi le matin ; on croit qu'il n'a pas voulu déférer aux sentiments des évôques chargés d'examiner son livre , et il s'en retourne bientôt à son diocèse ; ainsi cette affaire-là, qu'on croyoit qui s'apaiseroit, est bien éloignée d'être finie.

Mercredi 19, à Marly. — Le roi, en sortant de table, tint conseil à Versailles, puis vint ici et se promena dans ses jardins jusqu'à la nuit. Monsieur est du voyage, mais Madame est demeurée à Saint^Cloud, asssez incommodée de son bras. Madame la duchesse de Chartres est demeurée à Versailles; elle a un érésipèle à la tête, qui la fait fort souffrir. — Madame de Montauban * est ici ; elle n'y étoit jamais venue. — La régence de Suède a nommé M. Bonde pour son premier plénipotentiaire aux conférences de la paix, malgré le comte Benthoxensliern,

(I) Voir le» détail* sui celle >isile aux écurie*, daus le Mercure de juin,

p^es ?.')*> à 258.

qui vouloit qu'on y envoyât un de ses parents qui est à Vienne. Nous avons vu M. Bonde envoyé en France en 1675; il est sénateur depuis deux ans. La régence soutient avec beaucoup de hauteur les affaires de Gustraw contre l'empereur, et ils pourraient bien en venir à une rupture. — Madame a eu des nouvelles sûres d'Allemagne que le czar de Moscovie étoit arrivé à la cour de l'électeur de Brandebourg à la suite du sieur Lefort , son ambassadeur; il a six cents hommes qui raccompagnent : cette nouvelle, quelque ridicule qu'elle paroisse, ne laisse pas d'être vraie.

* Madame de Montauban étoit sœur du chevalier de Nogen t et de Nogent, beau-frère de INI. de Lauzun, tué au passage du Rhin, père de la duehesse de Biron. Elle étoit veuve de Rannes, dont elle avoit un fils , et se remaria à un frère fort obscur du prince de Guémené , avec qui elle se brouilla tôt après et s'enfuit de la maison. Ce prince de Montauban n'avoit point de rang; sa femme fort joueuse, et encore plus autre chose, étoit fort de la cour de Monsieur, qui , à ce que disoit le roi, lui escroqua le tabouret pour elle. Elle étoit si décriée que le roi résista longtemps à Monsieur pour la mener à Marly. C'étoit une effrontée qui avoit de l'esprit et du manège, plus méchante qu'un aspic et audacieuse , en prenant son temps et ses gens; quelquefois elle amusoit le roi , et madame de Maintenon ne la haïssoit pas ; avec cela fort bossue , un tant soit pou tortue , un long nez crochu , toute peinte de blanc , de rouge jusque sur les lèvres , de noir aux sourcils et aux paupières et des boules dans la bouche ; parée à ravir, toujours sous Jes armes, toujours raccrochant et l'air gracieux. Klle est morte dans la dernière vieillesse tout comme elle avoit vécu, et n'a eu de ce second mari, qu'elle survécut bien des années , qu'une fille religieuse.

Jeudi 20, à Marly. — Le roi tint conseil mercredi après dîner pour épargner à ses ministres la peine de venir ici aujourd'hui. La princesse arriva sur les cinq heures; le roi se promena avec elle jusqu'à huit heures, puis elle soupa a\ r ec ses dames chez madame de Maintenon; elle ne retourna qu'à dix heures à Versailles. — Par les nouvelles qu'on ci de Pologne, il ne parolt pas que l'élection du roi s'avance; on n'est pas seulement d'accord sur le choix du maréchal.

L'électeur de Brandebourg offre beaucoup d'argent à MM. de Sapieha, s'ils veulent se déclarer en faveur de M. le prince de Bade. Le prince d'Orange et les États Généraux joignent leurs instances à celles de l'électeur, qui doit aller en Prusse jusqu'à l'élection du roi. L'armée confédérée s'est entièrement soumise au grand général et a déchiré les actes de confédération. — Le roi de Danemark a fait investir par ses troupes des forts que le duc de Ilolstein-Gottorp avoit refusé de faire démolir. Le duc demande secours à ses voisins. L'empereur a fait déclarer par ses ambassadeurs, qui sont à la Haye , à ceux de Danemark, que si leur maitre commencoit la guerre, on le déclarera comme ennemi de l'Empire; mais on croit que cette déclaration arrivera trop tard , et que ces forts seront déjà pris et rasés.

Vendredi 21, à Marly. — Le roi et Monseigneur se promenèrent tout le jour dans les jardins. Monsieur alla à Versailles voir la princesse et madame de Chartres, et ensuite à Saintr-Cloud voir Madame, dont le bras continue à lui faire beaucoup de mal, et Monsieur revint ici coucher. — Nos armées en Flandre sont toujours dans leurs mêmes camps. — Le prince d'Orange est toujours campé à Genap; il attend la plupart des troupes des alliés qui composoient l'armée du bas Rhin et qui sont déjà arrivées auprès de Maestricht. On croit qu'il y a déjà dix mille hommes, sans compter celles de Hesse qui n'ont pas encore passé le Rhin et qui doivent venir le joindre aussi. — Le marquis d'Harcourt se rapproche de la Meuse avec dix-huit escadrons et six bataillons ; il a détaché Locmaria avec dix bataillons et neuf escadrons pour aller joindre le maréchal de Choiseul qui étoit campé le \k de ce mois à Eppenheim, près de Worms. Le bruit court que le prince de Bade est arrivé à son armée, et qu'il marche à Mayence pour y passer le Rhin.

Samedi 22, à Marly. — La princesse arriva ici sur les cinq heures. Le roi la mena à la roulette, et ensuite se

promena avec elle longtemps dans les petits chariots sur les hauteurs de Marly ; et puis ils vinrent mettre pied à terre à l'Atalante. La princesse s'en retourna à Versailles à huit heures. Monseigneur courut le cerf avec les chiens de M. le duc du Maine à Saint-Prix. — Il arriva un courrier du maréchal de Villeroy, qui étoit parti le matin. Nos trois armées de Flandre marchent : celle du maréchal de Catinat pour s'approcher de l'Escaut, et les deux autres marchent vers Bruxelles. — On eut des lettres de Varsovie du 5 de ce mois : la noblesse, voyant que les sénateurs ne pouvoient pas convenir sur le choix du maréchal de la diète, a résolu de monter à cheval et d'en élire un sans la participation du sénat ; et Ton croit que tout cela se passera fort tumultueusement. Quand le maréchal sera élu , on parlera de l'élection du nouveau roi.

Dimanche 23, à Marly. — Le roi se promena tout le matin à pied dans ses jardins, sans monter dans son chariot, et l'après-dlnée il alla tirer. Il revint de la chasse à sept heures. La princesse alla de Versailles entendre vêpres à Saint-Cyr , où étoit madame de Maintenon; elles revinrent ensemble souper à sept heures à la Ménagerie, et ensuite la princesse ramena madame de Maintenon jusqu'à Marly, et même elle y descendit et se promena quelque temps avec Monseigneur, et puis alla joindre le roi, qui, au retour de la chasse, étoit allé faire un tour dans ses jardins. — Le roi eut des nouvelles de M. de Vendôme par l'ordinaire. La lettre de M. de Vendôme est du 11; il mande au roi que le 12 il espère que tout le débarquement sera fait; il compte qu'il ouvrira la tranchée le 15 ou le 16; il a toujours de grandes vapeurs qui l'incommodent, mais qu'il croit qui ne l'empêcheront pas d'agir durant le siège. Il y a dans la place huit nulle hommes de pied et huit cents chevaux; il ne parle point des sommetans.

Lundi 2fc , à Marly. — La princesse arriva ici sur les quatre heures ; le roi la mena promener dan* la forêt, et,

dès qu'ils y furent arrivés, le roi se mit dans une petite calèche avec elle, mademoiselle d'Aubigny et mademoiselle d'Ayen. Monseigneur monta dans une autre petite calèche avec madame de Marsan , mesdames de Beringhen et de Barbezieux. Après avoir fait quelques tours dans la forêt, ils remontèrent dans leurs carrosses. Il y avoit sept carrosses du roi remplis de toutes les dames qui sont à Marly. Le roi avoit dans le sien la princesse, madame de Maintenon, la princesse d'Harcourt, les duchesses du Lude et de Chevreuse. Dans le second carrosse du roi étoient toutes les dames de la princesse. Monseigneur avoit dans son carrosse les trois dames avec qui il s'étoit promené dans la calèche et mademoiselle de Viantais. Monsieur étoit dans son carrosse avec mesdames d'Armagnac, de Montauban, de Noailles, de Gramont et d'Heudicourt. Madame la Duchesse avoit avec elle mesdames les duchesses de Valentinois, de Villeroy, de Guiche, mademoiselle d'Armagnac et madame de l'Aigle , sa dame d'honneur. Madame la princesse de Conty avoit avec elle la maréchale de Villeroy, mademoiselle de Lislebonne, madame de Torcy et madame d'Urfé, sa dame d'honneur. Dans le septième carrosse étoient mesdemoiselles d'Ayen et d'Aubigny. Sur les sept heures tous ces carrosses se mirent de front dans un endroit de la forêt où l'on avoit préparé à manger, et sans que les dames sortissent du carrosse on leur donna un grand souper. Il y avoit une table faite exprès pour chaque carrosse. Il n'y eut que le roi, Monseigneur et Monsieur qui se gardèrent pour le retour. — Le maréchal de Villeroy campa le 22 depuis Herines jusqu'à Castergat , et le maréchal de Boufflers depuis Steinkerque jusqu'à Marque; ils doivent encore marcher pour s'approcher davantage de Bruxelles. — Le prince d'Orange a quitté le camp de Genap , et se retire sous Bruxelles; on croit même qu'il s'ira mettre derrière les canaux.

Mardi 25, à Marly. — Le roi et la reine d'Angleterre

vinrent ici sur les six heures. La pluie empêcha qu'on ne se promenât Le roi fit jouer la reine au lansquenet , et, pour rendre le jeu plus beau, il se mit de moitié avec plusieurs dames. Le roi et la reine d'Angleterre soupèrent ici, et s'en retournèrent à onze heures. Monsieur partit en môme temps; il quitte Marly pour s'en aller a Saint-Cloud. Monseigneur étoit parti dès l'après-dlnée avec madame la princesse de Conty pour s'en aller à Paris à l'opéra, et de là a Meudon, où ils demeureront jusqu'à samedi. Madame la princesse de Conty y a mené avec elle madame de Marsan , mademoiselle de Lislehonne et madame de Beringhen. Pour remplacer ces dames, le roi proposa à madame la Duchesse d'envoyer à Paris pour faire venir la princesse de Furstemberg , madame de Courtenvaux , la maréchale d'Estrées et mademoiselle de Tourbes, sa fille. — M. le prince de Conty eut par la Hollande des lettres de Varsovie du 7; on mande que tous les partis se réunissent à deux, savoir le sien et celui du prince Jacques. L'élection du maréchal n'est pas encore faite.

Mercredi 26, à Marly. — Le roi se promena tout»; l'après-dlnée dans ses jardins. La princesse y arriva sur les cinq heures ; elle le trouva déjà dehors. Elle descendit droit dans les appartements verts, où madame de Maintenon l'attendoit et où elle fit collation; après quoi elles rejoignirent le roi et on se promena jusqu'à la nuit. La* princesse n'en partit pour retourner à Versailles qu'à six heures, après avoir soupé chez madame de Maintenon. — Il arriva un courrier du maréchal de Villeroy, qui mande que le prince d'Orange est campé à N.-D. du Lac, et qu'il s'y retranche; il a été joint par toutes les troupes qu'il attendoit d'Allemagne et par quatre bataillons qui lui sont venus d'Angleterre. Le maréchal de Villeroy a fait revenir les troupes que commandoit le marquis de Créquy. L'armée du maréchal de Boufflers est à un quart de lieue de la sienne, et il y a

abondance de fourrage où ils sont campés et ne sont pas à deux lieues du prince d'Orange.

Jeudi 27, à Marly. — Le roi se promena toute l'aprèsdlnée dans ses jardins. Monseigneur courut le loup à Villeneuve-Saint-Georges, et revint à trois heures dîner à Meudon, où il est depuis quelques jours. — Le maréchal de Catinat campa le 25 à Saint-Éloy-Vive ; il s'est approché de Deinse pour observer l'armée de l'électeur de Bavière, qui est toujours à Deinse. — On mande de Madrid que le roi d'Espagne est retombé malade ; il a la fièvre tierce, accompagnée de beaucoup d'incommodités. — Le maréchal de Choiseul, par les dernières lettres qu'on a eues, étoit campé : la droite à Ostoven et la gauche a Worms; il a été joint par les troupes que lui a envoyées le marquis d'Harcourt. — Le prince de Bade, à ce qu'on mande, n'a pas encore joint son armée, qui étoit campée le 19 à Bruchsal.

Vendredi 28, à Marly. — Le roi donna le matin audience à M. l'évèquede Meaux. — La princesse arriva sur les cinq heures; elle se promena avec le roi jusqu'à la nuit, et soupa avec toutes ses dames chez madame de Maintenon. — On a des nouvelles de Barcelone du 17; nous attaquons la place par la porte de Girone. La tranchée fut ouverte la nuit du 15 au 16; nous perdîmes ce jour-là trente hommes. La nuit du 16 au 17, on avança les travaux jusqu'à cent cinquante toises de la place , et perdîmes peu de gens , quoiqué les assiégés fassent un furieux feu. On a des nouvelles par un patron de barque qui sont plus fraîches mais plus incertaines; il dit que les bombes qu'on tire de nos galiotes ont déjà mis le feu à plusieurs endroits de la ville.

Samedi 29 , à Versailles. — M. de Meaux vint encore au lever du roi à Marly, et le roi lui donna la place dans le conseil vacante par la mort de M. de Metz. — Le roi revint ici en chassant, et arriva à huit heures. Monseigneur et madame la princesse de Conty revinrent de

Meudon pour le souper du roi. La princesse se promena sur le canal, où madame de Maintenon la vint trouver en revenant de Saint-Cyr; après sa promenade elle alla chez madame de Maintenon, à son ordinaire. — M. le Prince a donné a M. le Duc la maison et la terre de Saint- Maur, et M. le Duc s'est accommodé avec Gourville, à qui M. le prince en avoit laissé la jouissance sa vie durant.

Dimanche 30 , à Versailles. — Le matin il arriva un courrier de M. de Vendôme, qui partit le 20 de devant Barcelone; il a été longtemps en chemin parce qu'il a trouvé les rivières débordées en bien des endroits. M. de Vendôme est toujours fort incommodé, et se fait porter en chaise à la tranchée. Nos travaux sont fort avancés ; nous ne sommes plus qu'à cent cinquante toises du chemin couvert, qui n'est que quasi tracé ; la muraille du côté où nous attaquons la place est fort mauvaise ; il n'y a presque pas de rempart. Les assiégés tirent beaucoup de canon et fort bien ; ils font des sorties souvent et avec assez de vigueur, et ils ont toujours été repoussés. Nous avons perdu a une de ces sorties Sertau, qui coramandoit les gardes marines, homme de beaucoup de réputation. M. le prince de Birkenfeld s'est fort distingué a une sortie qu'ont faite les assiégés, et a pris de sa propre main l'officier qui la commandoit. Nous avons soixante pièces de canon en batterie, et nos mortiers y dévoient être le lendemain.

Lundi i" juillet, à Versailles. — Le roi alla à la chasse. Monseigneur alla courre le loup a Villeneuve -Saint- Georges, et fut obligé de passer par Paris, à cause du débordement des eaux. -— M. le comte de Kou ville mourut dimanche à Paris ; il étoit tombé en enfance depuis quelques mois, et ses parents l'avoient fait interdire. — Nos armées de Flandre et celles des ennemis sont toujours dans leurs mêmes camps. M. le prince d'Orange s'est retranché dans le sien, craignant que nous ne l'y

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attaquassions. — Par les nouvelles que Ton eut de Pologne du 11 du mois passé, il paroit que le parti de M. le prince de Conty y est le plus puissant ; le sénat n'a pu convenir sur le choix du maréchal; tous les gentilshommes donnent leurs voix par palatinat ; il n'y a encore que six palatinats qui aient voté, et Bielinski a environ trois mille voix plus que son compétiteur. Bielinski est celui que l'abbé de Polignac et l'abbé de Ghàteauneuf travaillent à faire élire pour maréchal.

Mardi 2, à Versailles. — Le roi ne sortit que fort tard et al la tirer. La princesse va tous les soirs le voir chez madame de Maintenon, et y soupe souvent. — On a nouvelles par Hambourg et par la Hollande que Bielinski a été élu maréchal de ladiète, mais le roi ni M. le prince de Conty n'en ont point encore de lettres. — Par les nouvelles que l'on a de Madrid, on apprend que le roi d'Espagne est assez mal, et qu'on y est fort consterné du siège de Barcelone. — Le débordement des rivières est si grand et si général dans toutes les rivières du royaume, que personne ne se sou vien t d'en avoir vu un pareil dans cette saison-ici; il n'y a point de provinces où cela n'ait fait de grands dégâts.

Mercredi 3 , à Versailles. — Le roi, Monseigneur ni la princesse ne sortirent point de tout le jour; le vilain temps les en empêcha. — Le roi donna aux héritiers du chevalier de la Hillière les 20,000 francs que le chevalier de la Hillière lui avoit restitués dans son testament. — Le président du conseil souverain de Pignerol, qui a toujours témoigné un grand attachement pour le roi et pour la nation, et qui avoit un bien considérable en ces pays-là, dont il avoit depuis peu acheté la lieutenance de roi pour son fils, n'ayant point voulu avoir d'autre souverain que le roi, a tout quitté en ce pays-là, disant qu'il ne vouloit jamais être sujet que du roi. S. M., pour le récompenser de son zèle et des services qu'il lui avoit rendus étant en charge , lui a donné une charge de président à mortier au parlement de Rouen et une lieu-

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146 JOURNAL Dfc DANGhAU.

tenance de roi dans le royaume pour son uls. On croit qu'il choisira une de celles de Touraine qui n'ont point élé remplies. Il s'appelle M. d'Albrec, et est homme de condition de ce pays-là. Il a choisi pour lieutenance de roi qu'on donne à son fils, celle de Touraine.

Jeudi ï, à Versailles. — Le roi, Mouseigueur et la princesse allèrent dîner à Marly. Le roi s'y promena avec la princesse jusqu'à la nuit. Monseigneur revint ici à quatre heures prendre madame la princesse deConty, et ilsallèrent ensemble à Saint-Cloud voir Monsieur et Madame. — Le roi donna, ces jours passés, une pension de 1 ,000écusau présidentTencin t queleroiavoit pris dans le parlement de Gro noble pour le faire premier président de Chambéry. — Le roi a des aviscertains que Bielinski a été élu maréchal de la noblesse dans la diète; Bielinski est gendre de feu M. de Morstein, grand trésorier de Pologne, mort en France. 11 y a quelques régiments de l'armée de la couronne qui se sont jetés dans Cracovie et qu'on prétend qui sont gagnés par le prince Jacques, qui leur a donné beaucoup d'argent.

Vendredi 5 , à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Ghaville av ec la princesse, et Monseigneur, sur les sept heures, donna la collation à la princesse et à ses dames. Le roi se promena longtemps dans de petits chariots avec l«*i princesse , et puis Monseigneur lui lit voir vingt beaux chevaux qui sont venus de son haras. — On a av is d'Italie que le cardinal Barbarigo étoit mort à son év èché de Padoue ; il étoit plus ancien que M. le cardinal de Bouillon, mais il l'avoit laissé entier avant lui dans l'ordre des évoques. — Nos armées de Flandre et celle des ennemis sont toujours dans leurs mêmes camps. — On n'a point de nouvelles de Barcelone; on suit seulement par M. Trobat, intendant de Roussiilon, que le 20 il passa à Collioure un courrier que M. de Vendôme envoyoit au roi, et qu,'on croit que le débordement des eaux aura empêché de passer.

Samedi G, <i Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée à la

JUILLET 1607. n 7

chasse. Monseigneur alla dîner à Meudon, et revint ici le soir. La princesse alla se promener sur le canal, et au retour alla voir le roi chez madame de Main tenon. — Le maréchal de Choiseul passu le Rhin le 3 et le k de ce mois sur le pont du fort Louis ; il a laissé le marquis d'Huxelles avec un gros corps d'infanterie en Alsace. — Le comte de Martinitz, ambassadeur de l'empereur à Rome, a fait afficher à la porte et à tous les coins de son palais un décret de l'empereur qui ordonne à tous les feudataires de l'empire en Italie de prendre de nouvelles investitures, et qui contient diversautres règlements qui regardent les terres qu'il prétend dépendantesde l'empire. C«s placards étoient gardés par beaucoup de gens armés alin qu'on ne pût pas les arracher. Le pape, sans entrer dans le fond de la question et sans discuter ce qui est fief impérial ou ce qui ne l'est pas, a cru que l'empereur, en faisant afficher une pareille ordonnance dans Rome, avoit choqué la souveraineté du Saint-Siège et a fait publier un édit contre le décret et contre tout ce qu'a fait l'ambassadeur, et a donné ordre à ses ministres des'en plaindre à la cour de Vienne (1).

Dimanche 7, à VerudUiê. — Le roi eut l'après-dlnée des nouvelles de Barcelone par l'ordinaire. Les lettres de M. de Vendôme sont du 2^; il mande au roi que le siège va fort bien, qu'il espère pouvoir attaquer la contrescarpe le lendemain ; les assiégés font toujours de fréquentes sorties, mais ils ont toujours été repoussés avec beaucoup de perte. Nos troupes ont pris une grande supériorité sur eux. iNous perdons peu de monde, et il n'y a pas un homme de connoissance tué ni blessé. Les iniquelets qui sont dans notre armée servent fort bien, et M. de Vendôme écrit comme un homme qui ne doute pas que le succès du siège ne soit heureux. Les

(1) Voir des dttailft Mirns plaeanls et le texte de l'edit «lu pape daiw le Mercure «Je juillet , pâme* 214 a 22«.

MS JOURNAL DK DANGKAU.

grandes pluies ont un peu retardé les travaux , et sont cause que tout notre canon n'est pas encore en batterie.

Lundi 8 , à Versailles. — Le roi prit médecine, qui ne l'empêcha pas de travailler tout le matin avec M. de Pontchartrain ; l'après-dlnée il tint son conseil, comme il a accoutumé de le tenir les matins. — Monseigneur, après le conseil, vint chez madame la princesse de Conty recevoir la visite de la princesse, qui ensuite alla pêcher, et revint à huit heures chez madame de Maintenon voir le roi ; elle l'avoit vu dès le matin dans son lit en revenant de la messe. — M. le Duc a pris congé du roi pour s'en aller tenir les états de Bourgogne. M. le Prince y devoit aller; mais, comme il s'est trouvé mal, M. le Duc y est allé en sa place. — M. le maréchal de Gatinat, ayant mangé les environs d'Oudenarde, a repassé le ruisseau de Vive- Saint^Éloy et est venu camper a Harlebeck. On dit que M. le prince d'Orange, qui se retranche depuis si longtemps dans son camp, envoie un gros détachement de son armée pour fortifier celle de M. de Bavière.

Mardi 9, à Versailles. — Quoique le roi eût tenu conseil le matin, il le tint encore l'après-dlnée ; il ne sortit qu'à six heures pour aller tirer. Monseigneur alla dîner à Meudon pour y demeurer deux jours. La princesse alla pécher a la grande pièce des Suisses, et puis revint trouver le roi chez madame de Maintenon. — On eut des lettres de Barcelone par l'ordinaire ; elles sont du 26. On mande qu'il .y a eu un fort grand orage qui a un peu interrompu nos travaux ; notre canon et nos bombes commencent a incommoder fort les assiégés. — Le soir il arriva un courrier de M. le maréchal de Boufflers, qui a eu une conférence avec milord Portland, à la tète des deux armées; c'est le prince d'Orange qui avoit demandé cette conférence-là, et M. le maréchal de Boufflers avoit eu permission du roi d'y aller. — L'ambassadeur de Savoie eut son audience publique, et fut mené parM. le comte de Brionne. C'est le premier ambassadeur de Savoie qui eût

été mené par un prince, et c'étoit une des conditions du traité que Tessé fit Tannée passée avec M. de Savoie.

Mercredi 10, à Marly. — M. Félix achète pour son fils aîné la charge de contrôleur général de la maison, qu'avoit M. Désormes ; il lui en donne 1 85,000 francs et 2,000 écus de pension sa vie durant; cette charge vaut 17,000 livres de rente; le roi donne à Félix la survivance de son fils. — Le roi partit de Versailles après son dîner, et se promena dans les jardins jusqu'à la nuit. Monseigneur courut le loup dans la forêt de Sénart, et revint coucher A Meudon, d'où il étoit parti le matin à six heures. — On apprend que l'électeur de Saxe songe à se faire roi de Pologne , et qu'il offre pour cela de se faire catholique, de donner douze millions d'argent comptant, de faire consentir l'empereur à rejoindre la Silésie à la Pologne, et que, pour indemniser l'empereur, il lui donnerait ses États. — Delisan, banquier de Paris , eut des nouvelles de Dantzick, du 29, par lesquelles on lui mande qu'un courrier venoit d'arriver à la reine de Pologne, qui lui apprend que l'élection commença le 27; que la plupart des voix étoient pour M. le prince de Conty. Ce courrier étoit parti de Varsovie avant que l'élection fût achevée. M. le prince de Conty me montra cette lettre à Meudon ; mais, comme il n'arriva point de courrier au roi ni à lui, il n'ajouta pas grande foi aux nouvelles de Delisan , d'autant plus que c'est un homme attaché à là famille de la reine de Pologne. — Le roi a donné ici à M. de Meaux un logement; il n'en avoit jamais encore eu. — On mande de Rome que le mandement de l'empereur a fort aigri le pape contre la cour de Vienne, et que le cardinal d'Enoff y est mort; voila six places vacantes dans le sacré collège , sans compter les deux que le pape a réservées in petto. — On mande de Turin que M. le duc de Savoie en doit partir incessamment pour aller prendre les eaux à Saint-Maurice, dans le pays des Grisons; il souhaite que notre ambassadeur fasse ce voyage avec lui.

U0 ■ JOURNAL DK DANGEA1'

Jeudi 11, àMarly. — Il arriva ici sur les deux heures un secrétaire de M. l'abbé de Polignac, qui apportent la nouvelle que M. le prince de Conty * avoit été élu roi de Polo/rne par vingt-huit palatinats, sans aucune scission ; les quatre autres palatinats , à la tête desquels étoit l'évêque de Cujavie , le grand général Jablonowski et le petit général Potoski , ont élu l'électeur de Saxe. Ces quatre palatinats sont ceux de Cracovie , de Cujavie , de Siradie et de Minsk; et parmi ces quatre palatinats il y a encore des scissions pour M. le prince de Conty. Dés que cette nouvelle fut arrivée au roi, il envoya un courrier à Monseigneur et à M. le prince de Conty , qu'on trouva auprès de Roqueneourt en revenant deMeudon, et l'on ne parla point ici du courrier qui étoit arrivé. M. le prince de Conty en garda le secret aussi, et, en arrivant au château, il 3ut que le roi étoit à la promenade et l'y alla trouver. Ensuite le roi revint chez madame de Maintenon , y fit entrer d'abord M. de Torcy, et envoya chercher M. le prince de Conty, a qui il témoigna beaucoup d'amitié et toute la joie qu'ils doivent avoir l'un et l'autre de cette élection. Ils résolurent de la rendre publique, et en même temps le roi prit M. le prince de Conty par la main et le présenta à toutes les daines qui étoient chez madame de Maintenon : « Voila, dit-il, un roi que je vous amène. » S. M. vonloit changer quelque chose au traitement qu'il fait à M. le prince de Conty ; mais M. le prince de Conty s'y opposa fort, et n'en est que plus respectueux avec le roi. L'abbé de Polignac et l'abbé de Chàteauneuf, qui ont écrit une lettre fort courte à M. le prince de Conty, le traitent déjà de roi ; et il y avoit au-dessus de la lettre « à Sa Majesté Polonoise. » Le roi envoya àSaint- Cloud donner part de cette nouvelle a Monsieur, et commanda à M. de la Trémoille de l'aller jwrter au roi d 'Angleterre. M. le prince de Conty alla lui-même le soir à Saint-Germain en rendre compte à S. M. B.

* On prétendit que le roi avoit autant de joie de l'élection de M. I»'

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prince de Conty et d'impatience qu'il partit pour la Pologne que M. le prince de Conty pu avoit peu. Son mérite blessoit le roi, qui ne pouvoil lui pardonner la Hongrie et qui offusquoit ce qu'il aimoit le mieux (sk) , et M. le prince de Conty, prince du sang, accoutumé a la France, plein d'espérance pour le règne futur et surtout passionnément amoureux et tendrement aimé dans sa plus proche famille . n'en pouvoit souffrir un éternel éloignement.

Vendredi 12, à Marly. — L'ordinaire de Catalogne arriva. Les lettres de M. de Vendôme sont du 27 ; il mande que les ennemis font toujours de fréquentes sorties et sont toujours repoussés, mais leur canon est encore supérieur au nôtre. La nuit du 25 au 26 , un coup de canon qui donna dans la tranchée renversa Lappara sans qu'il paroisse néanmoins aucune blessure ; mais la commotion est si grande qu'il sera quelques jours sans pouvoir agir. La nuit du 26 au 27, les assiégés ayant depuis quelques jours avancé quelques ouvrages à la gauche au delà du pont du ruisseau d'où ils voyoient nos ouvrages à revers, M. de Vendôme résolut de les en faire chasser, et en chargea M. d'Usson, lioutenant général de jour ; il emporta deux retranchements des ennemis et s'y établit ; il futrenversé d'un coup decanon comme Lappara, et cela ne l'empêcha pas d'agir toute la nuit. — (îaleran, qui est le secrétaire de l'abbé de Polignac 4 a conté beaucoup de circonstances de l'élection de M. le prince de Conty qui n etoient point dans les lettres, parce que les ministres du roi, après l'élection, s'enfermèrent avec le cardinal Kadzieiowiski pour voir ce que Ton pourroit faire pour fairo revenir le$ quatre palatinats qui ne sont pas dans notre parti; il nous a dit que, dès le soir du 27, l'évêque de Cujavie, qui n'est point endroit de proclamer, proclama l'électeur de Saxe; il lit chanter le Te Deum dans la plaine de Varsovie, ce qui est encore contre les règles; et le cardinal Kadzieiowiski ne lit proclamer leprinee de Conty qu'après avoir vu les délibérations des nonces qui lui furent portées par le maréchal de la noblesse avec le

consentement unanime des palatinats; ensuite de quoi il alla dans Varsovie, à la tête des députés de tous ces palatinats, faire chanter le Te Deum dans l'église de Saint- Jean et faire tirer le canon de l'arsenal, ce qui est dans toutes les formes. L'évèque de Cujavie a montré l'acte d'abjuration qu'avoit fait l'électeur de Saxe le jour de la Trinité entre les mains de l'évèque de Javarin , el le nonce du pape, qui s'appelle Davia, a certifié que c'étoit la signature de l'évèque de Javarin. Ce nonce, qui avoit ordre du pape d'être pour M. le prince de Conty, lui a été opposé en tout durant tout le cours de l'élection , voyant bien qu'il ne seroit pas cardinal par M. le prince de Conty, et espérant l'être par tout autre candidat qui seroit élu.

Samedi 13 , à Marly. — 11 arriva à trois heures un courrier de M. de Vendôme, parti du 8 au matin ; nous sommes maîtres du chemin couvert et y sommes bien établis , mais nous y avons perdu beaucoup de monde. Il fut attaqué la nuit du 4 au 5, et nous ne pûmes nous en rendre tout à fait maîtres ; les ennemis se défendent très-bravement. La nuit du 5 au 6, nous continuâmes d'attaquer la contrescarpe ; on se logea sur la gauche, et l'on perdit encore beaucoup de monde. Enfin, la nuit du 6 au 7, nous l'emportâmes et nous y établîmes. Nous y allons mener notre canon pour faire les batteries dans le chemin couvert, et le courrier dit que nous avons déjà deux mineurs attachés à la face des bastions que nous attaquons, où il y a déjà d'assez grandes brèches, aussi bien qu'à la courtine. Dans les trois nuits de; l'attaque de la contrescarpe, nous avons bien eu deux mille hommes hors de combat; nous y avons perdu vingt capitaines de grenadiers et beaucoup d'ingénieurs. La compagnie des grenadiers de Sourches a été refaite et entièrement tuée deux fois dans une même nuit. M. de Vendôme se loue extrêmement de la valeur de nos troupes, et espère se rendre bientôt maître de la place, malgré la vigoureuse rés/.v-

tance des ennemis. Velasco, vice-roi de Catalogne, est campé proche de la place avec trois mille chevaux , trois mille hommes de pied et huit mille somettans , et nous canonne dans notre camp. Notre infanterie est extrêmement fatiguée, mais M. de Vendôme mande qu'il y a une si grande bonne volonté dans l'armée que personne ne se plaint. M. de Vendôme est au lit, fort incommodé. — Galeranconta uneaction du prince Radziwil, qui mérite d'être suc. Après avoir donné sa voix pour M. le prince de Conty, à la tête de son palatinat, voyant que le palatinat de Mazovie avoit donné sa voix à l'électeur de Saxe, il crut pouvoir le ramener parce qu'il a beaucoup de vassaux en Mazovie. Dans cette confiance, il y marcha pour leur parler, mais les plus séditieux lui crièrent que s'il avançoitils le tueroient; cela ne l'intimida point, il s'approcha, il leur parla, et, voyant qu'ils étoient un peu ébranlés, il prit l'enseigne qui étoit à la tète du palatinat et leur cria : « Mes frères, il faut présentement ou me tuer ou me suivre. » Tout ce palatinat le suivit et se rangea du parti de M. le prince de Conty; il n'a jamais voulu prendre d'argent, et souhaite seulement d'être à la tète de l'ambassade que la république enverra ici à M. le prince de Conty.

Dimanche H, à Marly. — Le roi alla chasser l'aprèsdlnée, et revint de bonne heure pour se promener dans ses jardins. — Le roi envoie huit mille hommes à M. de Vendôme, qui ne pourront pas arriver avant la fin du siège, mais qui remettront l'armée de Catalogue en état d'entreprendre quelque autre chose sur la fin de la campagne. — Madame d'Hanovre mande à Madame qu'elle est très-assurée que l'électeur de Saxe a fait abjuration; il parolt qu'il veut soutenir son élection, car il en a donné part à tous ses alliés. — Le roi a envoyé ordre que dans toutes ses armées on fit des réjouissances pour 1 élection de M. le prince de Conty. — On snit ici depuis quelques jours que les Anglois ont vingt vais-

154 JOURNAL DE DAHGEAU.

seaux de guerre à la vue de Dunkerque, pour empocher qu'aucuns de nos bâtiments n'en puissent sortir; ils ont cru peut-être que M. le prince de Conty songeroit à s'y embarquer, et ils veulent par toutes sortes de moyens empocher qu'il ne passe en Pologne.

Lundi 15, à Marly. — Le roi se promena avec la princesse dans ses jardins jusqu'à la nuit; elle vient ici tous les deux jours. Les visites que lui rend tous les quinze jours monseigneur le duc de Bourgogne commencent à être moins sérieuses; on les a fait danser ensemble, et ils joueront à la première visite. — Par les lettres que les banquiers de Paris reçoivent de Pologne, il semble que les affaires de M. le prince de Conty n'y sqnt pas en aussi bon état que nous l'avoit dit le secrétaire de M. l'abbé de Polignac. Le prince Sapieha menace d'abandonner son parti si on ne lui donne un million ; beaucoup de petits gentilshommes passent dans le parti de l'électeur de Saxe, qui offre douze millions. On le croit arrivé en Silésie et qu'il a huit ou dix mille hommes pour soutenir son parti : on craint môme que l'électeur de Brandebourg ne se joigne à lui, quoique cela soit entièrement contre ses intérêts. Nous attendons avec impatience des nouvelles de Pologne pour savoir au vrai l'état de cette affaire.

Mardi 16, o Marly. — I 1 arriva le soir fort tard un courrier de M. le maréchal de Boufflers, qui rend compte au roi d'une seconde conférence qu'il a eue avec milord Portland. — On apprend par un courrier qu'a envoyé ici M. de Baville que, le 9, nos batteries étoient achevées dans le chemin couvert de Barcelone. M. de Vendôme avoit envoyé a M. de Baville un courrier pour lui demander de faire marcher en Catalogne les milices du Languedoc, ce que M. de Baville n'a pas voulu faire sans l'ordre de la cour; mais il n'y aura pas un grand retardement sur cela, parce qu'il y a déjà quelques jours que la cour avoit envoyé «il ordre-la a M. de Baville. —

IU1LLKT 1697 I6f,

M. le maréchal de Choiseul mande au roi que le prince de Bade avoit envoyé mille chevaux pour charger nos fourrageurs et qu'ils étoient tombés dans une embuscade que nous avions, et avoient pris la fuite diligemment; on leur a tué cent cinquante hommes et on en a pris environ cent. Les armées ne sont séparées que par une petite rivière guéable en plusieurs endroits.

Mercredi 17, à Marly. — Outre lo conseil que le roi tint le matin, il le tint encore l'après-dlnée jusqu'à six heures, et puis alla se promener dans ses jardins. — Le matin il arriva ici l'intendant de M. l'abbé de Polignac qui partit de Varsovie le 1" de ce mois; il n'apporte aucune lettre que celle de l'abbé de Polignac, son maître. Pas un Polonois n'écrit à M. le prince de Conty ; les affaires de ce pays-là ne paroissent pas en si bon état que L'arrivée du premier courrier nous l'avoit fait croire; cependant cela n'est pas si mauvais que les avis qu'on a eus ces jours passés par les banquiers. — Par les dernières nouvelles qu'on a eues de Rome, on ne doute point que le pape ne fasse au premier jour la promotion des couronnes. — Le courrier de M. l'abbé de Polignac dit que les partisans de l'électeur de Saxe lui ont député et qu'ils demandent a voir l'acte d'abjuration qu'il a faite, et qu'ils veulent aussi que l'électrice se fasse catholique.

Jeudi 18, à Marly. — Par le courrier qui arriva hier de Pologne, on apprend que l'abbé de Chateauneuf étoit allé de Varsovie à Dantzick pour tacher à ramener la reine de Pologne et son parti dans les intérêts de M. le prince de Conty; en même temps on a fait partir un des frères du prince Lubomirski pour aller à Léopol (1) tacher à mettre l'armée de Pologne dans nos intérêts, et le prince Radziwil est allé en Lithuanie pour essayer

(I) Lemberg ou Léopol.

de faire confédérer l'armée du grand duché. Toutes les lettres qu'on reçoit des pays étrangers parlent de l'élection de l'électeur de Saxe, et qu'il se prépare à entrer en Pologne avec toutes ses troupes. Il a laissé pour régent de ses États en son absence le prince de Furstemberg, neveu du cardinal de ce nom ; cependant la princesse de Furstemberg sa femme, qui est ici, n'en a reçu aucunes nouvelles. — Le roi se promena tout le jour dans ses jardins.

Vendredi 19, à Marly. — La princesse vint ici sur les cinq heures ; elle voulut aller trouver le roi à la promenade, mais la pluie la fit bientôt rentrer, et elle passa la soirée chez madame de Maintenon. Elle retourna souper à Versailles. Monseigneur courut le cerf avec les chiens de M. du Maine. — On avoit cru que les affaires pour le livre de M. de Cambray se pourroient terminer ici à l'amiable; mais on craint présentement que cette affaire ne soit portée A Rome. — Toutes les armées de Flandre sont dans leurs mêmes camps. On n'a point eu de nouvelles de Barcelone depuis le courrier qui en partit le 8, et on croit que le premier qui en arrivera apporterala nouvelle de la fin du siège. — Les Impériaux assiègent Bihatz en Croatie, et le siège est si avancé qu'on croit que la place sera bientôt prise.

Samedi 20, à Versailles. — Le roi se promena jusqu'à sept heures dans ses jardins de Marly et puis revint ici . — On mande d'Allemagne que l'électrice de Saxe, bien loin de vouloir changer de religion, a témoigné beaucoup de douleur de l'abjuration de son mari ; elle n'a point voulu permettre que le prince de Furstemberg fit dire la messe à Dresde, quoiqu'il soit régent de l'électorat en l'absence de l'électeur ; on ajoute même qu'il a été obligé de se retirer à un château proche de là, où il n'exerce point les fonctions de régent. On croit que l'électeur est en Silésie, et il ne paroit pas que les Polonois le veulent recevoir dans leur pays avec des troupes. — H y a une

grande révolte en Hongrie ; deux ou trois des plus considérables villes, mécontentes du gouvernement des officiers de l'empereur, ont pris les armes, et on croit que cela pourroit avoir quelque suite. — L'électrice de Saxe , en apprenant que son mari avoit changé de religion, a été si saisie de douleur qu'elle est accouchée d'un enfant mort sans être à terme.

Dimanche 21 , à Versailles. — On a des lettres de Dantzickdu 10, qui portent que présentement M. l'électeur de Saxe a treize palatinats dans ses intérêts, et M. le prince de Conty vingt ; que la nouvelle qui étoit venue d'abord que l'électeur de Saxe n'avoit que quatre palatinats avoit été vraie durant un jour, mais que, la nuit du 25 au 26 du mois passé, ses ministres avoient répandu tant d'argent que cela avoit ramené quelques palatinats dans son parti. Le cardinal Radzieiowiski lui a écrit une lettre latine , dont nous avons la copie , par laquelle il prie Son Altesse Électorale de ne point songer à troubler la tranquillité du royaume de Pologne qui a élu, dans toutes les formes, le prince de Conty pour roi, et qu'il ne seroit pas juste que le peu de gens qui ont donné leurs voix à S. A. E., et qui l'ont proclamé contre toutes les formes et au mépris de la dignité du primat du royaume, à qui seul cet honneur appartient , fussent cause d'une guerre civile qui seroit inévitable si M. l'électeur vouloit soutenir ses injustes prétentions.

Lundi 22 , à Versailles. — Le roi, au retour de la chasse, apprit par un courrier parti de Barcelone le 1 5 que, la nuit du 13 au 14, M. de Vendôme avoit attaqué les ennemis qui s'étoient partagés en deux camps; qu'il les avoit surpris, qu'il n'y avoit presque eu aucun combat, que le vice-roi s'étoit sauvé en chemise. On leur a tué ou pris huit cents hommes, parmi lesquels il y a beaucoup d'officiers ; ils ont perdu tout leur bagage ; leurs camps ont été pillés. M. de Vendôme attaqua le plus proche , et avoit avec lui M. son frère et le comte de Coigny ; il avoit

détaché M. d'Usson pour attaquer le second camp. Ils n'ont trouvé presque aucune résistance ni à l'un ni à l'autre. Les troupes ennemies sontentièrementdispersées. Le secrétaire du vice-roi, qui a été pris, dit que des. dragons ;i\ oient pris la cassette de son maître , où il y avoit 5,000 pièces de quatre pistoles. M. de Vendôme fut ce jour-là douze heures à cheval. Nous n'avons perdu que sept ou huit cavaliers à cette action. Il compte de donner un assaut à la place le dimanche suivant. 11 y a déjà des brèches aux deux faces des bastions et à la courtine , et il espère que les assiégés, voyant leur armée battue, ne songeront pas à soutenir un assaut. On a appris par les prisonniers que le dessein des ennemis étoit de faire une grande sortie la nuit du 15 au 10, pendant laquelle le vice-roi nous attaquerait par derrière avec l'armée. Le rai a fort loué le parti qu'avoit pris M. de Vendôme et la manière dont il l'a exécuté, et on ne doute pas que présentement Barcelone ne soit rendu. Nous n'avons quasi |>erdu personne au siège depuis la prise de la contrescarpe , quoique les assiégés aient encore quarante pièces de canon en batterie. Lappara est guéri de sa blessure et est en état d'agir. — On mande d'Angleterre qu'il est parti une flotte assez considérable pour aller dans la Méditerranée. Si leur dessein étoit de secourir Barcelone, ils arriveraient apparemment un peu tard. — Monseigneur alla coucher à Meudon, où il attendra le roi qui y doit aller mercredi pour y passer le reste de la semaine.

Mardi 23, à Versailles. — Le roi vint l'après-dlnée chez la princesse, où il fut assez longtemps; ensuite il tint conseil, quoiqu'il l'eût tenu le matin. 11 lit en lier au conseil, l'après-dlnée, M. de Torcy ; il l'a déjà fait entrer au conseil trois fois depuis quinze jours. Le roi sortit de ce conseil-là sur les six heures, et ensuite s alla promener avec la princesse dans ses jardins. — 11 est arrivé un courrier de M. de Bouftlers, qui rend compte au rai de la troisième conférence qu'il a eue avec milord Portland ;

ces fréquentes conférences font bien augurer de la paix. — On a nouvelle que les Impériaux ont donné un grand assaut àBihatz, qu'ils ont été repoussés, qu'ils y ont perdu beaucoup de monde et les plus considérables officiers de leurs troupes, et que, leur armée étant fort diminuée, ils ont été obligés de lever le siège. — Monseigneur alla à Saint-Cloud voir Madame ; Monsieur eu étoit parti le matin pour aller à Villers-Cotterets pour le faire voir à M. de Chartres, qui n'y avoit jamais été.

Mercredi 2i, à Meudon. — Le roi partit de Versailles l'après-dlnée, et vint ici en chassant pour y demeurer le reste de la semaine. Monseigneur alla recevoir le roi au bout du parc, et l'ut toujours avec lui à la chasse. La princesse partit de Versailles à une heure, ayant dans son carrosse madame de Maintenon avec elle au fond , la duchesse du Lude et madame de Mailly au-devant , mesdames de Nogaret et de Dangeau aux portières; les autres dames de la princesse étoient dans le second carrosse av ec moi. La princesse vint à Paris, et, en rentrant dans la ville, madame de Maintenon , pour la laisser seule dans le fond, se mit en tiers dans le devant. Nous passâmes a la jwrte Saint-Honoré , par le Pont-Neuf, devant le Luxembourg, et de là au Port-Royal, où il n'entra d'hommes que moi. La princesse y lit collation, se promena longtemps dans la maison, ensuite monta en carrosse , passa sur le quai des Théatins et devanî les Invalides , et rar mena madame de Maintenon à Meudon. Elle y descendit, et y vit le roi qui revenoit de la chasse et qui l'y retint jusqu'à neuf heures, après quoi elle retourna à Versailles,

Jeudi 25 , à Meudon. — Le roi se promena tout le matin dans les jardins. La princesse y vint l'après-dlnée, et le roi la mena dans les petites calèches se promener dans les jardins hauts jusqu'à la nuit; ensuite elle y soupaavec toutes ses daines. Elle ne retourna à Versailles qu'à dix heures. — M. le maréchal de Villeroy a quitté son camp auprès de Bruxelles , et est allé camper entre

160 JOURNAL DE DANGI . M .

Dendermonde et Alost, où il a trouvé de quoi faire subsister longtemps son armée, qui a été fortifiée de vingt bataillons et vingt escadrons que lui a envoyés le maréchal de Catinat. — On mande de Dresde que madame rélectrice de Saxe s'oppose à tout ce que son mari souhaite qu'elle fasse pour lui faire obtenir la couronne de Pologne ; elle ne veut point non plus que le prince de Furstemberg soit régent des États de son mari . et a mandé au princede Culmbach, son père, de venir en prendre le gouvernement pendant que l'électeur son mari sera absent . •

Vendredi 26, à Meudon. — La princesse vint ici sur les cinq heures etse promenaavecle roijusqu'àlanuit, etpuis retourna à Versailles. — Monsieur et M. le duc de Chartres revinrent de Villers-Cotterets. — Par les lettres qu'on a de Dantzick du 10, on apprend que le cardinal Radzieiowiski avoit écrit au roi et à M. le prince de Conty comme roi de Pologne ; mais ses lettres ne sont point venues ici. On ne doute pas qu'on ait arrêté en chemin le courrier qui les portoit. L'abbé de Châteauneuf, qui mande cela , rend compte aussi de l'audience qu'il a eue de la reine de Pologne, qui n'a pas été favorable. On croit toujours que le parti du prince de Conty est plus fort que celui de l'électeur de Saxe. Cette affaire-là n'est pas encore prête à finir. — Mademoiselle de Créquy mourut à Paris ; le marquis de Créquy, son père, n'a point d'autres enfants.

Samedi 27, à Versailles. — Le roi, après s'être promené tout le jour à Meudon, revint ici le soir, et la princesse l'alla trouver le soir chez madame de Maintenon, à son ordinaire. Monseigneur est demeuré à Meudon, où il sera encore quelques jours. Monsieur vint dîner avec le roi à Meudon. — M. le maréchal de Catinat est campé sous Courtray, et a fait entrer quelques bataillons dans les lignes ; il s'est cru trop foible après le détachement qu'il vient de faire pour demeurer plus longtemps a

Harlebeck. — M. le maréchal de Boufflers a envoyé ici un courrier pour rendre compte de la quatrième conférence qu'il a eue avec milord Portland. Beaucoup d'Anglois vinrent à Hall avec ce milord , et ils parlèrent aux officiers qui avoient suivi le maréchal de Boufflers comme gens qui ne doutoient pas de la paix. Les ministres de l'empereur à la Haye ont témoigné aux plénipotentiaires d'Angleterre que ces conférences leur étoient suspectes , et les ministres d'Angleterre leur ont répondu que tout ce qu'ils pouvoient faire là-dessus étoit d'en rendre compte au prince d'Orange.

Dimanche 28 , à Versailles. — Outre le conseil que le roi tint le matin à son ordinaire , il travailla l'aprèsdlnée jusqu'à cinq heures avec M. de Pontchartrain. La princesse alla Taprès-dlnée de bonne heure à Saint-Cyr, et en ramena madame de Maintenon. Monseigneur alla de Meudon à l'opéra, à Paris, avec madame la princesse de Conty, et retourna coucher à Meudon, où il demeurera jusqu'au voyage de Marly. — Le pape a fort désapprouvé le procédé de son nonce en Pologne, qui entre dans la faction de l'électeur de Saxe sans ordre de Sa Sainteté. — Le marquis de la Pierre , Savoyard , qui avoit servi de brigadier dans nos troupes avant la guerre de Savoie, avoit quelques prétentions ici sur ce que, durant la guerre, on avoitconfisqué les biens desa femme, qui est Françoise : le roi n'a pas trouvé ce qu'il demandoit là-dessus juste; mais il lui a fait donner 17,000 francs d'argent comptant, qui est à peu près ce qu'il prétendoit. C'est un homme pour qui M. de Savoie a de la considération, et qu'il a fait chevalier de l'Annonciade à la dernière promotion.

Lundi 29, à Versailles. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. La princesse alla faire collation au potager. — On mande de Toulon que les troupes que nous faisons passer en Catalogne sont embarquées. Elles y arriveront au commencement du mois: mais apparemment le siège

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de Barcelone sera tini. — Toutes les nouvelles des pays étrangers portent présentementque le partide M . le prince de Conty en Pologne est toujours le plus fort, et qu'il se trouve de grandes difficultés pour l'électeur de Saxe. Le cardinal Radzieiowiski a envoyé des universaux pour rassembler la pospolite et lui faire confirmer l'élection de M. le prince de Conty. — La duchesse de la Feuillade se meurt ; on ne croit pas qu'elle puisse réchapper ; elle n'a point d'enfants. La duchesse de Berwick se meurt aussi de la môme maladie à Colombes.

Mardi 30 , à Versailles. — Pendant que le roi étoit a Meudon, on apprit que le petit de Rebenac étoit mort. Quand M. de Rebenac son père mourut, le roi donna à sa famille la lieutenance générale de Béarn, qu'il avoit. Le duc de Gramont , qui a cru que la charge vaquoit par la mort dece petit garçon, l'a demandée au roi. M. de Pomponne , qui est parent proche des Rebenac, a fait souvenir le roi qu'il avoit donné cette charge à la famille, et non pas au petit garçon seul, et S. M. la laisse à vendre pour mademoiselle de Rebenac. — 11 y a des lettres de Pologne venues par des banquiers, qui marquent que le prince Sepieha étoit rentré dans le parti de M. le prince de Conty et s'étoit allé mettre à la tête de l'armée de Lithuanie, qui est de quinze mille hommes, dont il est grand général. Tous les Sapieha étoient demeurés fermes dans ce parti; il n'y avoit que lui qui eût chancelé. L'électeur de Saxe est auprès de Breslau, sans argent. Les deux électrices de Saxe n'ont pas voulu permettre qu'on lui portât celui qu'il avoit à Dresde.

Mercredi 31, à Marly. — Le matin, pendant que le roi étoit au conseil, il arriva un courrier du cardinal Janson, qui apporta la nouvelle que le pape avoit fait la promotion des couronnes. En même temps le roi envoya chercher M. d'Orléans pour lui apprendre qu'il étoit cardinal. L'après-dlnée , pendant que le roi étoit encore au conseil, le courrier du pape arriva, qui apportoitla calotte

pour M. le cardinal de Coislin : c'est comme cela que s'appelle M. d'Orléans présentement. Le roi sortit de ce conseil-là à six heures, et M. d'Orléans lui présenta la calotte que le pape lui envoyoit. Le roi la prit et la lui mit sur la téte, accompagnant cela de toutes les honnêtetés et les amitiés qu'il put faire et au cardinal et à toute sa famille qui étoit présente. Ensuite le roi partit de Versailles pour s'en venir ici. Le courrier du pape apporta en môme temps à l'abhé de Coislin la nouvelle qu'il avoit été préconisé évôque de Metz , et que S. S. lui accord oit le gratis entier pour ses bulles, qui mon toit à 20,000 écus.

Jeudi i" août, à Marly. — La princesse vint ici l'après-dlnée. Le roi se promena avec elle jusqu'à la nuit; elle s'en retourna à dix heures, après avoir soupé chez madame de Maintenon avec toutes ses dames. Monseigneur courut le loup dans la foret de Saint-Germain ; il vint hier de Meudon droit ici avec madame la princesse de Conty. — Les cardinaux que le pape a nommés poulies couronnes sont : pour l'empereur, l'abbé Grimani ; pour la France, l'évèque d'Orléans; pour l'Espagne, un frère du comte d'Aguilar ; pour Venise, Cornaro, nonce en Portugal, et pour le Portugal, l'archevêque de Lisbonne. Le rang des cardinaux se règle selon les grades qu'ils avoient dans l'Église, et non pas selon le rang des couronnes. Le pape a encore trois chapeaux à remplir. — M. le prince de Conty gagna son procès contre madame de Nemours tout d'une voix; on ne doute pas qu'elle n'en rappelle; elle est condamnée aux dépens.

Vendredi 2, à Marly. — Il y a de dames nouvelles à ce voyage ici madame la duchesse d'Elbeuf, la douairière , qui n'y avoit jamais été. — Le roi eut des lettres de M. de Vendôme du 17 du mois passé; il mande qu'il a résolu d'attendre qu'il y ait des brèches raison nobles aux deux faces des bastions et à la courtine, qu'il y a un retranchement derrière la muraille, et qu'ainsi il faudra trait.

voilier à mettre du canon sur la brèche pour leur faire abandonner ce retranchement. 11 y a des lettres d'officiers particuUers, du 22 ; nous ne perdons pas beaucoup de monde , mais le siège n'avance pas. Les ennemis se sont rassemblés, et il parolt de la vigueur dans leurs troupes. M. de Vendôme manquoit d'argent, mais M. de B&ville, intendant de Languedoc, lui en a envoyé. Notre cavalerie pâlit un peu pour les fourrages; mais il nous y est arrivé de l'avoine en abondance. — On mande d'Allemagne que les mécontents de Hongrie se fortifient et qu'ils ont surpris la forteresse de Munkacs; que le prince Ragotzi et sa femme, qui étoient dans la place, se sont retirés à Vienne.

Samedi 3 , à Marly. — La princesse arriva ici sur les cinq heures. Le roi s'alla promener en calèche avec elle dans le parc de Noisy, et revinrent ici descendre au dôme. Monseigneur courut le loup à Saint-Germain ; le roi d'Angleterre étoit à la chasse. Monsieur vint ici de Saint-Cloud pour y demeurer j usqu'à lundi. — M. l'archevêque de Cambray est parti de la cour pour retourner à son diocèse ; il n'a point voulu adhérer aux avis des évôques qui ont examiné son livre. Cette affaire-là sera jugée à Kome. Cet archevêque avoit demandé au roi permission d'y aller, mais on n'a pas jugé à propos de lui permettre. — On a des nouvelles de Varsovie du 17, par où il parolt que le parti de M. le prince de Conty est toujours le plus fort; cependant aucun Polonois ne lui a encore écrit, et ceux qui sont dans le parti de l'électeur de Saxe ont nommé des ambassadeurs pour l'aller trouver. On prétend que ces ambassadeurs ne sont point partis faute d'argent.

Dimanche 4, à Marly. — Le roi alla à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre. — Il arriva le soir un courrier du maréchal de Boufflers, qui rend compte au roi de la cinquième conférence qu'il a eue avec milord Portland. Cette conférence s'est passée auprès du moulin

de Zenich. Le prince d'Orange est toujours campé sous Bruxelles. Celle du maréchal de Villeroy a sa droite à Asche et sa gauche à Mirten (1) , le quartier général à Maséele; celle du maréchal de Boufflers a sa droite à Opwick, la gauche à la Dender; le quartier général à Wiése; Dendermonde devant lui. M. de Montrevel est campé à Gramont avec un détachement de l'armée de Catinat, de vingt bataillons et vingt escadrons, pour assurer nos convois. M. l'électeur de Bavière a fait un détachement de vingt-cinq bataillons et de vingt-cinq escadrons qui sont campés le long de l'Escaut , assez près de Dendermonde.

Lundi 5, à Marly. — Il arriva un courrier de M. de Vendôme, parti de devant Barcelone le 27 du mois passé. Le 26 nous nous logeâmes sur les deux bastions ; nous les avions pris deux ou trois fois, et en avions été rechassés; mais enfin, le 26 au soir, nous en demeurâmes les maîtres. Le 27, quand le courrier partit, nous y avions déjà six pièces de canon en batterie. Nous ne sommes pas encore maîtres de la courtine , et les assiégés sont retranchés partout, et disputent le terrain avec beaucoup de courage. Nous avons bien eu mille hommes tués ou blessés à la prise des bastions, et entre autres Esprit, un de nos meilleurs ingénieurs. On mande que M. le prince de Birkenfeld, colonel d'Alsace, et le fils du grand prévôt, à la tète de leur régiment, se sont fort distingués. Toutes les lettres que l'on a par ce courrier marquent que, malgré la vigoureuse résistance des assiégés, la place sera prise dans cinq ou six jours. Il est arrivé à M. de Vendôme cinq mille hommes des milices de Languedoc.

Mardi 6, à Marly. — Monsieur, qui ne vint ici que samedi, s'en retourna à Saint-Cloud , et Madame vint de

(1) La Gazette de France dit : et m ;«iuclie du petit village du Peck, prè» d'Opwirk. »

Ifi6

JOURNAL I)K DANGFAU.

Saint-Cloud rendre une petite visite au roi; elle est encore assez incommodée de son bras. M. de Chartres et madame de Chartres s'en allèrent aussi à Saint-Cloud.

— Le roi a fait M. le comte de Toulouse lieutenant général ; on croit qu'il reviendra bientôt ici, parce quo le roi fait toujours revenir les princes du sang aussitôt que le pri nce d'Orange a quitté son armée ; et l'on mande de Flandre qu'il s'en est allé à Loo, d'où il doit repartir incessamment pour aller à la Haye. — Il doit encore arriver ces jours-ici six mille hommes de renfort à M. de Vendôme , qu'on a tirés de Bayonnc et des pays voisins.

— Il y a des lettres d'Allemagne qui portent que l'électeur de Saxe est mort; mais on ne croit pas cette nouvelle vraie ; on la sauroit par bien des endroits si elle étoit véritable.

Mercredi 7, à Marly. — Le roi donna a la princesse le divertissement d'une chasse de sangliers dans les toiles dans un bois au-dessus de Marly ; la chasse fut un peu troublée par la pluie , et le roi se mit en carrosse avec la princesse et toutes ses dames; ils étoient neuf en carrosse. Monseigneur, madame la Princesse , madame la Duchesse et madame la princesse de Conty étoient à la chasse ; mais elles n'entrèrent point dans le chariot où étoit le roi avec la princesse. Il y avoit des chariots particuliers où elles se mirent séparément avec les dames qu'elles avoient amenées. La princesse arriva ici à cinq heures, et ne retourna à Versailles qu'après avoir soupé chez madame de Maintenon avec toutes ses dames. — On a la confirmation du départ du prince d'Orange; il partit samedi 3 du mois. M. l'électeur de Bavière commande son armée, et le prince de Nassau commande celle que commandoit l'électeur.

Jeudi H, à Marly. — Il y a trois semaines que le roi lit déclarer par ses plénipotentiaires à Ryswyck qu'il donnoit aux alliés jusqu'à la fin du mois d'août à accepter les propositions de paix qu'il a faites ; après quoi,

si les propositions ne sont acceptées, il les changera comme il le jugera à propos ; 8. M. n'a pas jugé raisonnable de demeurer toujours engagé pendant qu'aucun de ses ennemis ne l'est. Toutes les nouvelles de Hollande sont que les conditions que le roi a offertes seront acceptées, et Ton ne doute plus de la paix. A la dernière conférence de M. le maréchal de Boufflers avec milord Portland, ce milord donna trois beaux chevaux anglois , un au maréchal de Boufflers, un au duc de Guiche et l'autre àPracomtal. Ces messieurs renverront au milord des présents qui vaudront encore mieux que les siens. — Monseigneur le Duc est revenu de Dijon, où il étoit allé tenir les états de Bourgogne qui ont accordé au roi, à leur ordinaire, tout ce que S. M. demandoit.

Vendredi 9, àMarly. — 11 arriva un courrier de l'ablni de Poiignac qui apporte des nouvelles qu'on croit bonnes pour M. le prince de Conty; mais le roi, ce prince ni les ministres n'en parlent point;. on en sera éclairci dans peu rje jours. — La princesse vint ici sur les cinq heures; le roi se promena avec elle jusqu'à sept, et puis elle retourna à Versailles. — Des, .particuliers à Paris ont reçu des lettres de Barcelone du 30, qui portent que le comte d'Estrées avoit détaché la plus grande partie de ses vaisseaux et de ses galères pour aller au-devant de douze galères d'Espagne chargées d'infanterie qu'ils ont emlwrquées à Finale pour le secours de Barcelone ; mais, comme le roi n'a point cette nouvelle, on en doute. — Santeuil *, qui étoit le meilleur poète latin qui ait été depuis longtemps en France, est mort en Bourgogne, où il avoit suivi M. le Duc; il étoit particulièrement protégé par monseigneur le Prince, qui n'a pas été content de la manière dont l'archevêque de Reims en a parlé au roi.

' Santeuil n'étoit point fait pour Saint-Victor. Il étoit poète en lont , eapricieux , plaisant, hardi, plein de sel, amoureux de la liberté, aimant le vin cl la lionne chère , mais tres-sage sur les femmes. On teroit un volume des contes qu'il a fournis , tous plus singuliers et

JOURNAL DE DANGKAU.

plus divertissants les uns que les autres; toutes les belles-lettres possibles, une mémoire prodigieuse, une facilité à faire les plus beaux vers latins qui n'étoit donnée à personne , et parmi tout cela un fond de religion ; désiré dans toutes les meilleures compagnies dont il faisoit tout l'ornement des unes et des autres tout le plaisir. Il amusoit extrêmement M. le Prince, qui avoit beaucoup de lettres et qui aimoit ses caprices, et M. le Ducaimoit aussi à le voir. Il le mena à Dijon, où il alloit tenir les états, où un soir, après s'être échauffés de propos et de vin, Santeuil en prit un grand verre à la main. M. le Duc trouva plaisant de verser dedans sa tabatière de tabac d'Kspagne; le malheureux l'avala, et en creva fort tôt après. ,

Samedi 10, à Versailles. — Le roi revint ici de Mari y en chassant. Monseigneur alla de Marly dîner à Meudon, et rexint ici le soir. — Le roi donna le matin, à Marly, une grande audience à M. le prince de Conty, et on croit qu'on va bientôt décider sur le parti qu'on doit prendre sur les affaires de Pologne. — Il arriva un courrier de Brest par lequel on apprend qu'il y est arrivé un vaisseau chargé de 500,000 écus ; il étoit avec M. de Pointis, qui a pris et pillé Carthagène, et qui en rapporte neuf millions en lingots d'or et en barres d'argent. Ce vaisseau avoit été obligé de se séparer des autres, parce que son mat avoit été rompu; le capitaine dit qu'il y a vingtdeux vaisseaux ennemis qui poursuivent Pointis, et qu'il croit qu'il prendra le parti de sortir par le canal de Bahama. Pointis, après avoir chargé neuf millions à Carthagène, qui s'est fort mal défendu, y a laissé douze cents flibustiers qui achèveront de piller cette pauvre ville-là.

Dimanche 11, à Versailles. — On eut, le matin, des nouvelles de Barcelone du 2, qui sont venues par l'ordinaire ; les assiégés ont fait jouer des fourneaux qui leur ont beaucoup plus nui qu'à nous. M. de Vendôme mande au roi qu'il le prie de ne point s'impatienter; qu'il va lentement, mais qu'il espère pourtant qu'il sera bientôt maître de la place. — Le maréchal de Tourville a envoyé ici un courrier de la Rochelle, par lequel il mande

qu'il y est arrivé un vaisseau qui a laissé M. de Pointis dans la grande mer, où il est rentré par le eanal de Bahama; qu'il n'étoit plus poursuivi parles vaisseaux ennemis, et qu'on croyoit qu'ils l'avoient quitté pour aller au-devant de leurs galions, dont ils sont fort inquiets. — Le baron de Beauvais* mourut la nuit d'apoplexie, à la Meute ; il avoit été toute la journée à la chasse. Il étoit capitaine des chasses de la varenne du Louvre, et avoit un brevet de 50,000 écus du moins sur cette charge ; il avoit , outre cela, un droit sur les carrosses de louage, qui lui valoit beaucoup.

* Ce baron de Beauvais , aussi peu baron que le baron de* Breteuil , étoit (ils de madame do Beauvais qui figura tant sous la régence de la rcinc-mère et depuis , dont elle étoit confidente et première femme de chambre, et qu'on prétendit toujours qui avoit déniaisé le roi sur les femmes. Son fils, bien fait et galant, avoit conservé avec le roi une privance et une familiarité telle qu'il étoit compté à la cour. Il étoit honnête homme, fort serviable et toutefois suffisant et impertinent. C'est à lui que les plis et puis les falbalas des hommes et l'ampleur du bas de leurs habits doivent leur origine , et d'autres modes qui ont passé.

Lundi 12, à Versailles. — Le roi donna, le matin, une grande audience à M. le prince de Conty. L'après-dlnée il y eut conseil d'État, quoique le roi eût tenu le conseil le matin à son ordinaire. — Monseigneur alla tirer dans la plaine de Saint-Denis et dîna à Saint-Ouen. — Les avis sont fort partagés sur le départ de M. le prince de Conty pour la Pologne , et les gens les mieux instruits croient que ce prince ne partira point, a moins qu'il n'aitdes nouvelles de Pologne qui l'assurent davantage de son élection etdes forces de son parti. On ne croit pas qu'il soit de l'intérêt du roi qu'un prince de son sang marche sur tant d'incertitude ; on veut voir plus clair dans cette affaire. — M. de la Chaise partitd'ici ces jours passés, fort malade, pour aller à Forges prendre des eaux ; on mande de là que son mal est fort augmenté, et l'on, ne croit qu'il en puisse réchapper. — Le roi, après le conseil qu'il tint après

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dîner, alla se promener à Trjanon, où la princesse alla le trouver, après avoir été prendre madame de Maîntenon à Saint-Cyr.

Mardii S, à Versailles. — Le roi, l'après-dlnée, alla tirer dans son grand parc, et la princesse, avec madame deMaintenon, alla le trouver à la chasse, après avoir passé au Désert pour voir la ménagerie de madame la Duchesse. Monseigneur alla le matin à Chaville, revint entendre la messe ici, et l'après-dlnée il alla à Saint-Cloud avec madame la princesse de Conty pour voir Monsieur et Madame. — Les Hollandois ont fait imprimer les conditions sous lesquelles le roi offre de faire la paix avec l'empereur, l'Espagne et la Hollande ; mais ils n'y ont pas ajouté que les plénipotentiaires de France avoient ordre de retirer ces propositions en cas qu'elles ne fussent pas acceptées à la lin de ce mois. — Le roi a chargé Catelan d'avoir soin de la capitainerie du baron de Beauvais en attendant que la veuve ait vendu la charge ou que le fils soit en Age de l'exercer, le roi laissant cette charge-là à la famille du baron de Beauvais.

Mercredi 14, o Versailles. — Le roi tint conseil l'api ès-dinée, outre le conseil qu'il avoit tenu le matin ; il n'est sorti qu'à six heures, et travailla encore ensuite avec M. de Pontchartrain. — La princesse passa toute ia journée avec ses dames à Saink-Cyr; elle n'en revint qu'à huit heures ; elle ne vit le roi qu'un moment chez madame de Maintenon, où il travailloit. — M. de la Chaise mourut au Bordeau de Vigny en revenant de Forges. Ilétoit capitaine des gardes de la Porte; il avoit un gTos brevet de retenue sur cette charge; il étoit frère cadet du P. de la Chaise , confesseur du roi. — S. M. se confessa le soir pour faire ses dévotions le lendemain, et le P. de la Chaise lui demanda la charge qu avoit son frère pour son neveu; le roi la lui accorda. Le petit de la Chaise est colonel d'infanterie et en bonne réputation; il y avoit tQ0,000 écus de retenue

sur la charge; la Chaise avoit, outre cela, un justaucorps à brevet.

Jeudi 15, à Versailles. — Le roi fit ses dévotions et fut à la chapelle toute l'après-dinée; la pluie accourcit fort la procession. Monseigneur, au sortir des vêpres, alla à Mcudon pour y passer quelques jours ; il n'y mena poin I de dames. La princesse alla dès le matin a Saint-Cyr; elle y fit ses dévotions et y demeura jusqu'à la nuit. — Sur les sept heures du soir Chemerault arriva; II. de Saint-Pouanges le mena au roi, parce que M. do Barbezieux n'étoit pas ici; il apporta à S. M. la nouvelle de la prise de Barcelone ; la place commença à capituler le 5 au matin; la capitulation dura jusqu'au 8; le 10 nos troupes y entrèrent à midi pour se rendre maîtres d'une des portes, et Chemerault partit le soir de ce jour-là. La garnison espagnole ne devoit sortir de la place que le 15. Ce fut M. de Vendôme qui fut d'avis de sommer les ennemis de se rendre; ils se faisoient un point d'honneur de ne point battre la chamade.

Vendredi 16, à Versailles. — Le roi partit d'ici ayant midi pour aller dîner à Marly, où il mena la princesse ; ils s'y promenèrent tout le jour et revinrent ici à la nuit. — Chemerault nous conta des détails du siège et de la reddition de la place, que nous ne savions point; nous avons eu trois colonels blessés : lmécourt, colonel d'infanterie, dont la blessure étoit grande et qu'on croit présentement hors de danger; Dubreuil, colonel des dragons, dont la blessure paroissoit petite et qu'on croit pourtant qu'il mourra; et le comte de Poitiers, colonel de dragons, blessé très-légèrement à la main. Nous avons bien eu à ce siège neuf mille hommes tues ou blessés , parmi lesquels il y a près de six cents officiers. L'air commençait à être fort empesté par la quantité de corps morts de part et d'autre, depuis le chemin couvert jusque dans le bastion; M. de Vendôme a accordé aux ennemis une trêve jusqu'au, 1 er septembre.

Samedi 17, à Versailles. — Le roi alla tirer dans son petit parc, et n'est pas content du peu de gibier qu'il y trouve cette année. — On eut nouvelles il y a huit jours, et ces nouvelles viennent de se confirmer, que les désordres de Hongrie continuent; les mécontents se sont saisis d'Éperies et de Cassovie (1); et l'empereur a envoyé ordre au prince Louis de Bade de quitter l'armée du Rhin pour s'y en aller en diligence, et il détache six régiments de cette armée pour y marcher avec lui. — J'appris que le roi, après avoir su ce que le prince de Birkenfeld avoit fait à la prise des bastions à Barcelone, l'avoit fait brigadier ; il n'y a qu'un an qu'il étoit colonel, mais il avoit servi six ans de capitaine de cavalerie, et toujours avec réputation. — Un exempt des gardes du corps, nommé Philippe, avec cent cinquante maîtres, en a battu trois cents des ennemis; il les a presque tous tués ou pris; cela marque qu'il n'y a pas de trêve en Flandre, comme le bruit en avoit couru (2).

Dimanche 18, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour; il travailla l'apres-dlnée, et puis alla au salut. Monseigneur revint le matin de Meudon, et fut au conseil. La princesse, en sortant de son dîner, alla à Saint-Cyr, et à son retour elle alla chez madame de Maintenon à son ordinaire, et y soupa avec toutes ses dames. — Le roi, avant la prise de Barcelone, avoit envoyé ordre à M. de Vendôme, dès que la place seroit rendue, d'y mettre le comte de Coigny , lieutenant général , pour y commander. Nancla, maréchal de camp, y commandera sous lui, et Chartogne, brigadier d'infanterie, en sera lieutenant de roi ; on y a mis aussi un major qui est homme de mérite.

Lundi 19, à Versailles. — Le roi, le matin après son lever, donna audience aux députés des états de Languedoc.

(1) Kaschati.

(?) Voir le détail «le cette action dans le Mercure d aoùt, pa R e» 221 à 220.

L'évêque de SainM»apoul portait la parole, et le roi loua fort sa harangue. L'après-dlnée le roi travailla longtemps avec M. de Barbezieux, et y a beaucoup travaillé tous ces jours ici. — Le roi a donné 100,000 écus de brevet de retenue au petit de la Chaise, à qui il vient de donner la charge de capitaine des gardes de la Porte, qu'avoit son père , et a écrit de sa propre main au P. de la Chaise pour lui mander une nouvelle qui lui sera aussi agréable que celle-là , ajoutant qu'il n'avoit point accoutumé d'en user ainsi, mais qu'il s'étoit fait un plaisir de lui donner une marque considérable de son amitié en cette occasion-ici. — Le vieux M. de Givry, commandant à Metz, est mort ; ce commandement lui valoit 12,000 livres de rente.

Mardi 20 , à Versailles. — Le roi alla tirer dans son parc. — On eut nouvelle que M. l'électeur de Bavière avoit quitté Tannée du prince d'Orange, et étoit venu à la sienne et s'étoit saisi du camp de Rousselaer. On dit en Flandre que le prince d'Orange doit revenir à Bruxelles, et qu'il veut faire voir son armée au czar de Moscovie , qu'on assure qui est présentement incognito à la Haye, à la suite de son ambassadeur. — Les nouvelles qui étoient venues d'Allemagne que le prince Louis de Bade étoit allé en Hongrie sont fausses; il n'a point quitté l'armée du Rhin. Il a passé le Necker à Ladenbourg; il a beaucoup de bateaux, et l'on ne doute pas qu'il n'ait l'intention de passer le Rhin. Le marquis d'Huxelles, qui est demeuré en deçà, n'a point assez de troupes pour l'en empêcher.

Mercredi 21 , à Marly. — Outre le conseil que le roi tint le matin, il tint encore conseil l'après-dlnée à Versailles; ensuite il vint ici, où il se promena jusqu'à la nuit. Monsieur, Madame et Mademoiselle sont de ce voyage; Madame est encore fort incommodée de son bras. La princesse alla le matin voir le roi dans son cabinet avant qu'il entrât au conseil, et ensuite alla à Saint -Cyr, où elle dem euratoul le jour. Le roi n'entendit

la messe qu'à midi, et fit chanter le Te Deum pour la prise de Barcelone. Monseigneur alla à Saint-Germain avec madame la princesse de Conty voir le roi et la reine d'Angleterre. — Galifet , lieutenant de roi de Saint-Domingue, est arrivé ici; il étoit à la prise de Carthagène avec Pointis. Il nous conta tout le détail de ce siège, et, quoiqu'il n'y ait rien que de vrai, cela a plus l'air d'un roman que d'une histoire. Il vient se plaindre de ce que Pointis n'a point fait part aux flibustiers de Saint- Domingue de l'argent qu'on a pris dans cette place , et il prétend que Pointis avoit fait un traité verbal avec Ducasse, gouverneur de l'Ue de Saint-Domingue, par lequel il s Y toit engagé de donner aux flibustiers beaucoup plus qu'il n'avoit voulu faire. Ces flibustiers, enragés contre Pointis, retournèrent dans Carthagène après en être sortis, et, contre la capitulation, y ont encore pris beaucoup d'argent; mais ils n'ont point brûlé la ville. En retournant à Saint-Domingue, quelques-uns de leurs bâtiments ont été pris par les Anglois, qui ont pris aussi un vaisseau de Pointis; mais c'est celui sur lequel étoit l'hôpital, et Galifet assure môme que la peste est sur ce bâtiment-la. Ce qu'on a pris d'or ou d'argent à Carthagène monte à huit millions, et il y a pour plus d'un million d'émeraudes.

Jeudi 22, à Marly. — Le roi se promena tout le matin dans ses jardins. La princesse vint ici l'après-dlnée , et il se promena encore avec elle jusqu'à sept heures ; elle soupa chez madame de Maintenon avec toutes ses dames. Madame de Montauban est encore de ce voyage-ici , et la duchesse Sforce en est aussi ; elle n'y étoit pas venue depuis deux ans. — Il arriva le matin un courrier de M. de Vendôme. Suivant la capitulation, les Espagnols sortirent le 15 de dedans Barcelone; la garnison étoit encore composée de six mille hommes de pied et de quinze cents chevaux, et ils ont bien perdu six mille hommes durant le siège. Chemerault, que le roi a amené

ici ce voyage , nous conta que, quelques joui s avant la lin du siège, les Espagnols, mécontents de M. de Velasco, lui a voient ôté la vice-royauté de Catalogne, qu'ils a voient donnée à M. de la Corsana, qui comuiandoit dans cette place comme governador de las armas , et ils ont fait le prince de Darmstadt governador de las armas. Pimentel, qui étoit lieutenant général dans la place sous la Corsana, s'appelle présentement le marquis de la Floride. M. de Vendôme mande au roi que les retranchements que les ennemis avoient dans la place étoieot fort bons; il a renvoyé M. le comte d'Estrées avec tous les vaisseaux et quinze galères, et a retenu le bailli de Noailles avec les quinze autres galères. Dubreuil , colonel de dragons, est mort de ses blessures. Les Espagnols sont sortis du MonWouy en même temps que de Barcelone, suivant la capitulation.

Vendredi 23, à Marly. — Le roi voulut aller courre le cerf dans la forêt de Marly, avec les chiens de M. du Maine; mais on n'y en trouva point. Le roi revint se promener dans ses jardins jusqu'à la nuit. — On chanta le Te Deum et on fit des feux de joie à Paris pour la prise de Barcelone. — Le roi donna au maréchal de Bouf fiers le justaucorps à brevet qu'avoit M. de la Chaise. — Le maréchal de Choiseul mande au roi que son armée d'Allemagne pâtit fort par les pluies continuelles et par le débordement des rivières; on est obligé d'aller fort loin aux fourrages, et on y perd beaucoup de chevaux.

Samedi 2fc, à Marly. — Le roi, le matin à son lever, dit à Chemerault qu'il le faisoit maréchal de camp, et lui donne 12,000 francs de gratification et 1,000 écus pour son voyage. En même temps le roi dit à M. de la Rochefoucauld qu il pou voit présentement dire à tout le monde que M. de Liancourt, son fils, étoit maréchal de camp depuis huit jours; le roi dès ce temps-là en avoit fait confidence à M. de la Rochefoucauld, mais il lui avoit ordonné de n'en rien dire. — Par les dernières nouvelles

qu'on a de Pologne, il parolt que le parti de M. le prince de Conty se soutient toujours; cependant l'électeur de Saxe est à Cracovie avec cinq ou six mille hommes de ses troupes; mais il n'est point vrai que l'armée de Pologne se soit déclarée pour lui, comme on l'avoit dit.

Dimanche 25 , à Marly. — Le roi alla l'après-dlnée à la chasse. Quand il est ici, il n'y va jamais que les jours de fêtes; les autres jours il aime mieux voir travailler dans ses jardins. — Le prince Louis de Bade marche vers Mayence, où l'on croit qu'il passera le Rhin. Le bruit de son armée est qu'il veut assiéger les châteaux d'Eberbourg et de Kirn ; il a une grande avance devant le maréchal de Choiseul. — M. l'électeur de Bavière, qui s'est campé avec son armée à Rousselaer, pourroitbien n'y pas demeurer longtemps. Nous ne le voulons pas laisser si près de nous dans un quartier que nous réservions pour la tin de la campagne. Le maréchal de Villeroy a ordre de venir joindre le maréchal de Catinat, et ils marcheront ensemble à M. de Bavière pour l'obliger à quitter ce poste.

Lundi 26, à Versailles. — La princesse vint ici l'aprèsdlnée; elle se promena avec le roi jusqu'à la nuit; elle soupa chez madame de Maintenon avec toutes ses dames, et s'en retourna à Versailles, à son ordinaire. — On mande de Hongrie que le Grand-Seigneur est arrivé à Belgrade ; que le prince Eugène, qui commande l'armée de l'empereur, n'a pas trouvé cette armée dans l'état où il la désiroit; les troupes sont mal payées; beaucoup d'officiers sont demeurés à Vienne pour solliciter leur payement , et il a fallu qu'il détache une partie de ses troupes pour envoyer au jeune prince de Vaudemont, qui est dans la haute Hongrie. 11 a pris sur les rebelles Tokay et Potach, mais le bruit court que Tékéli les a joints et qu'il est dans Munkacs.

Mardi 27, à Marly. — Le vilain temps empêcha le roi de se promener; il travailla toute la journée. Monsei-

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