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VOYAGE DE COMPIÈGNE

Jeudi 28, à Chantilly. — Le roi partit à neuf heures de Versailles. 11 avoitdans son carrosse monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne, madame la Duchesse, madame la princesse de Conty et la duchesse du Lude. 11 dîna en chemin dans son carrosse, et arriva ici d'assez bonne heure pour se promener à pied dans les jardins. Le roi avoit passé par SaintrCloud, où il avoit vu Monsieur et Madame. 11 trouva ici beaucoup d'embellissements que M. le Prince y a fait faire. 11 soupa le soir avec toutes les dames; le roi tenoit une table, et Monseigneur une autre. — Parles nouvelles qui viennent de tous côtés d'Allemagne, et surtout par celles de Vienne, on a lieu de croire que la paix de l'empereur avec les Turcs est fort avancée. Les États Généraux en sont médiateurs avec l'Angleterre.

Vendredi 29 , à Chantilly. — Le roi se promena à cheval le matin ; l'après-dlnée il alla à la chasse , et sur les cinq heures il revint au château prendre madame la duchesse de Bourgogne. Il avoit dans sa calèche madame la duchesse de Bourgogne ; sur les portières, mademoiselle de Condé et mademoiselle d'Enghien, et derrière, madame la Princesse et madame la duchesse du Lude. Madame de Maintenon fut incommodée toute la journée, et ne vint

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point à la promenade. Monseigneur alla dès le matin tuer des faisans. Monseigneur le duc de Bourgogne et messeigneurs ses frères allèrent tirer des lapins qu'on avoit mis dans les toiles. — M. de Tallard mande au roi que le roi d'Angleterre est partf de Loo pour faire son voyage de Zell, où il verra beaucoup de princes d'ADemagne. La nouvelle qui avoit couru que ce voyage-là étoit rompu ne s'est pas trouvée véritable. — Les affaires qui se traitent chez M. Daguesseau pour régler le commerce avec les Hollandois ne s'avancent point; ainsi on en use avec les vaisseaux hollandois qui viennent dans nos ports, comme on faisoit avant le traité de Kyswyck .

Samedi 30, à Cotnpiègne. — Le roi dîna à onze heures àChantilly. Monseigneur se mit dans son carrosse, si bien qu'ils y étoientsept; il étoit venu de Meudon a Chantilly en chaise de poste, le jour que le roi y arriva. Monseigneur le duc de Bourgogne alla au camp en arrivant, et à son retour le roi l'envoya quérir pour lui donner l'ordre comme au général. Les troupes arriveront lundi, mardi, mercredi et jeudi, et la revue s'en fera samedi. La moisson est achevée dans tout le camp par le secours des Suisses que le roi y avoit envoyés. — On eut des nouvelles de Turin. Le tonnerre tomba, ces jours passés, sur le magasina poudre de la citadelle, dont toutes les maisons ont été renversées. Quatre cents hommes du régiment de la Croix-Blanche ont été tués ou blessés; la citadelle est fort endommagée. LL. AA. RR. étoient à la Vénerie, dont toutes les vitres ont été cassées, tant la commotion a été grande. On mande de ce pays-lA que M. de Savoie a traité M. de Vaudemont d'Altesse; il l'a vu en allant et revenant des eaux de Saint-Maurice.

Dimanche 31 , à Compiègne. — Le roi alla tirer l'aprèsi 11 née. Monseigneur courut le lièvre avec les chiens de M. le comte de Toulouse. Monseigneur le duc de Bourgogne passa toute la journée au camp. Madame la duchesse de Bourgogne alla a des couvents. Le roi dîne

seul ici ; Monseigneur, monseigneur le duc de Bourgogne, madame la duchesse de Bourgogne, madame la Duchesse et madame la princesse de Conty soupent avec lui. — M. le duc d'Estrées se lit tailler vendredi à Paris. Maréchal lit l'opération; elle s'est passée fort heureusement. Il dit qu'il a appris deux ou trois petites choses de la manière Hé tailler de Frère Pierre , dont il s'est bien trouvé en cette occasion ici. — Madame de Rothelin est morte à Paris; elleétoit fille delà duchesse de Navaillcs et veuve de Rothelin des gendarmes. — Le jeune Tilladet, neveu du commandeur, a acheté un guidon de la gendarmerie de M. de Mouy, qui a acheté le régiment d'infanterie de Luxembourg.

Lundi 1 er septembre , à Compiègne. — Le roi dîna de bonne heure, et alla au camp, où il vit arriver la gendarmerie, les régiments de cavalerie de Rohan , de Souvré , de Noailles et les régiments d'infanterie du roi et de Lee, Irlandois, qui est parfaitement beau. Toutes ces troupes sont si belles qu'on ne sait à qui donner la préférence. Monseigneur le duc de Bourgogne fait fort bien toutes ses fonctions de général, et est tout le jour a cheval sans en être incommodé. Madame'la duchesse de Bourgogne vint au camp sur les cinq heures ; elle rit défiler le régiment du roi et entrer quelques troupes dans leur camp. Ensuite le roi la mena chez le maréchal de Rouffiers, où elle fit une collation magnifique (1). On n'a ja-

(I) « Le roi |*rut étonné, en entrant che* M. le maréchal de liouniers, «le la manière ingénieuse dont il avoit augmenté la maison qu'il avoit choisi»' |Kmr ■I demeure. Comme elle n'étoit point asse* spacieuse , il y Avoit ajouté des bâtiments de bots qui lui falsoient un plain-pied au rer.-de-chaussée , de la cour au jardin. On entroit d'abord dans une salle de dnqiiante-dcux pieds de long sur trente-deux de large. Les coins de cette salle en dehors étolent peints en Manc et imitoient la pierre de tâITte , et le reste en rouge , représentant de la brique. Cette salle étoit tapissée d'un damas de Gènes cramoisi , enrichi d'un galon d'or qui régnoit loul autour. Il y avoit un dais dans le fond, de même étoffe, avec, un grand galon et une crépine d'or et un fauteuil sur une estrade, ah-dessouH de ce riait, sous loquet étoit un \m Irait du roi de sa hauteur, fait

mais vu dans un camp rien de si superbe que ce qu'on voit dans celui-ci. .

jiar le sieur Rigault. A l'autre fond de la salle et vis-à-vis étoit le portrait de monseigneur le Dauphin, fait par le sieur Person ; à la droite de celui du roi, dans le côté droit de la salle , étoit celui de monseigneur le duc de Bourgogne , et vis-à-vis de l'autre côté de la salle , étoit celui de la princesse son épouse, fait parle sieur Gobert. A l'autre bout de la salle, dans la même symétrie, aux deux côtés de celui de Monseigneur, étoient ceux de messeignenrs les ducs d'Anjou et de Berry, faits par le sieur de l'ArgUière. Il y avoit dans la même salle trois lustres de bronze doré , quatre grands miroirs , plusieurs belles tables , des bronzes, une pendule très-magnifique , et plusieurs girandoles sur des guéridons dorés. De cette salle on entroit dans une chambre ou il y avoit un lit à la duchesse, de damas cramoisi, tout garni de galon d'or et la tapisserie de même le lit. Il y avoit aussi un miroir de plus de soixante et di\ pouces «le haut, un très-beau bureau et une riche pendule. On entroit de là dans une galerie où il y avoit plusieurs tables de toutes façons, pour jouer. On en rnettoit aussi dans la grande salle dont je viens de parler, et tous les soirs l'appartement étoit éclairé par une infinité de bougies. Il est aisé de juger que |es joueurs s'y trouvoient en grand nombre, et que la liberté qui y régnoit invitoit les officiers de l'armée de s'y trouver fort assidûment. Au premier étape •>t au-dessus, il y avoit plusieurs chambres meublées très-proprement. Ces appartements étoient pour M. le maréchal de Boufflers et M. le duc de Gramoot, son beau-|)ère. Il y avoit outre cela des tentes dressées au bout du jardin : elles consistaient en une grande salle, avec des pavillons aux extrémités, qui se (UHnmuniquoient par de petits passages, le tout doublé d'une étoffe des Indes rayée. On découvroit, du milita de ectto galerie , une chambre magnifique où il y avoit un lit à la duchesse , de satin des Indes à fond blanc avec toutes sortes de figures. Ces tentes étoient doublées de même satin. On y trou voit tout ce qu'on pouvoit souhaiter dans une chambre. 11 y avoit un fort grand nombre de gentilshommes ,écuy ers et aides de camp pour en faire les honneurs.

« M. le maréchal de Boufflers avoit encore fait construire plusieurs autres bâtiments, savoir : quatre cuisines spacieuses contre un des murs du jardin, l'une pour les potages et les autres (tour les entrées, pour le rôt et pour l'entremets. 11 y avoit aussi une fruiterie, une lingerie, un gobelet , des serres et autres lieux commodes pour chaque chose , et des officiers de cttaque espère qui n'en sortoient point. Je ne dois pas oublier le lieu où se prodiguoient le* liqueurs, et où l'on avoit établi sept hommes pour en présenter à tous cem qui paroissoient et souvent à ceux qui ne songeoient pas à en demander. On servoit tous les matins et tous les soirs dans la galerie, deux tables de vingt » vingt -einq couverts, et l'on en servoit encore plusieurs autres, selon le nombre des officiers qui se trouvoient aux heures des repas. EUes étoient toutes également servies avec un ordre surprenant, et la délicatesse étoit égale à l'abondance. On n'y a point regardé la dépense quand on a pu tirer de loin ce que le pays ne produisoit point et ce qui pouvoit marquer la magnificence. U

Mardi 2, à Compiêgne. — Le roi avoit d'abord résolu que monseigneur le duc de Bourgogne tiendroit une grosse table au camp , dans ses tentes qui sont tendues devant le quartier général qui est à Coudun; mais S. M., après avoir su et vu la magnificence de M. de Boufflers, dit le matin à Livry qu'il ne falloit pas que monseigneur le duc de Bourgogne tint de table « parce que, dit-il, nous ne pourions mieux faire que le maréchal, et monseigneur le duc de Bourgogne ira dîner avec lui quand il ira au camp. » Le roi y alla de bonne heure après son dîner; il vit arriver les carabiniers, quelques régiments de dragons et beaucoup d'infanterie, et il n'y a pas une troupe qui ne soit parfaitement belle. Monseigneur le duc de

arrivoit tous les jours et à tous moments des exprès de tous côtés qui apportaient des ortolans, de* perdrix rouges, des gelinottes de bois, des veaux «le rtvièn de Rouen, et veaux de Gand , faisans, chapons de Bruges, et généralement ce que chaque pays produit de plu» exquis et de plus rare. Pour les jours maigres , on apportait de Dieppe, de Calais et de Dunkerque , le plus beau poisson qui se péchât sur ces cotes. Il y avoit des gens à Garni et a Bruxelles qui n'y étaient que pour envoyer des esturgeons et des saumons. Quatorze chevaux en relais apportaient tous les jours de Paris des légumes et des fruits. Aux deux grandes tables qui se servoient dans la salle, lorsque l'on desservoit l'entremets, on ôtoit aussi tous les couverts et la nappe, on levoit ensuite, avec beaucoup de promptitude, un tapis de cuir qui couvrait une autre nappe bien blanche, et des valets, en pareil nombre que ceux qui servoient à table, donnoient dans un instant des couverts de vermeil doré. La profusion de toutes sortes de vins y était extrême ; on choisissoit du Champagne, du Bourgogne, du vin du Rhin ou du vin de Moselle et de toutes sortes de vins étrangers. Il y avoit plus de soixante et douze cuisiniers et au moins trois cent quarante domestiques, dont plus de six-vingts portaient la livrée. Il y avoit quatre cents douzaines de serviettes, quatre-vingts douzaines d'assiettes d'argent, et six douzaines de vermeil , des plats et des corbeilles d'argent pour le fruit, et le reste à proportion. Dans les jours ordinaires, il s'est consommé cinquante douzaines de bouteilles, et dans les jours où le roi et les princes y sont venus manger, quatre-vingts. On a consommé en un jour deux mille prises de café et un inukl de liqueurs. Enfin l'on peut assurer, sans crainte d'en dire trop , que l'on n'a jamais (toussé la magnilicence si loin. Tous les officiers généraux et les colonels ont tenu de fort bonnes tables et fort délicates, tant que le camp a duré. Le roi visita toute la maison non sans étonnement , et retourna à Compiêgne, où il arriva à six heures et demie. » (Mercure de septembre, pages 167 à I7S.)

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Boulogne y étoit devant le roi et n'est parti qu 1 après lui. Madame la duchesse de Bourgogne y vint à cinq heures, marcha a la tête de toute la première ligne et puis alla faire collation chez le maréchal de Bouftlers.

Mercredi 3, à Compiègne. — Le roi alla se promener avec madame la duchesse de Bourgogne dans les routes de la forêt , et quand on fut au Puits du Roi , qui est le plus bel endroit de la forêt, madame la duchesse de Bourgogne monta dans une calèche avec les comtesses d'Ayen et d'Estrées et les marquises de la Vallière et de Maulevrier. Elles étoient toutes cinq dans le devant, et ne font pas toutes cinq ensemble soixante et dix ans. Madame d'O étoit seule au derrière. Le roi suivoit dans son carrosse avec madame de Maintenon et la duchesse du Lude. Monseigneur courut le lièvre avec les chiens de M. le comte de Toulouse. — Monseigneur le duc de Bourgogne dîna chez le maréchal de Bouftlers; il vit arriver beaucoup de troupes ; il ne revint ici qu'à huit heures, et essuya un furieux orage en revenant (1).

Jeudi k, à Compiègne. — Le roi alla tirer Taprès-dlnée. Monseigneur ne sortit point de tout le jour. Monseigneur le duc de Bourgogne alla voir arriver le reste des troupes qui forment le camp. Madame la duchesse de Bourgogne alla voir distribuer aux troupes le bois, la paille et le foin ; elle vouloit aller jusqu'à l'artillerie , mais la furieuse pluie qu'il avoit fait cette nuit avoit tellement gâté les chemins qu'elle fut contrainte de revenir ici. — Les

r (l) « Monseigneur le duc de Bourgogne partit du camp sur les huit heures du soir, et essuya en chemin , dans une grande obscurité et sans flambeaux , un orage si violent que le tonnerre, les éclairs, la grêle et la pluie firent tourner la téte à son cheval qui se cabra , ainsi que tous les chevaux de sa suite ; ce qui obligea l'officier de ses gardes de se jeter à terre et d'abandonner le sien pour prendre les renés de celui de monseigneur le duc de Bourgogne, qui n'ai rua à Compiègne. qu'à neuf heures , sans être descendu de cheval de la journée que ]iour cliangerde chemise dans sa lente, à cause de la chaleur excès - >ive qu'il fit ce jour-la. » ( Mercure de septembre, page 181. )

ambassadeurs ne viendront point ici; ils veulent avoir le pour, qu'on no leur a jamais donné. Lis ont envoyé plusieurs courriers au ministre pour cela, et voici les raisons qu'ils allèguent pour établir leurs prétentions. L'ambassadeur de Savoie leur a donné par écrit qu'il avôit eu cet honneur-la à sa première ambassade : le nonce prétend que le cardinal Cavallerini , qui étoit nonce avant lui , avoit eu le pour a un logement à Senlis avant qu'il fut cardinal; l'ambassadeur do Portugal dit que Tannée passée, a Montargis, Monsieur lui fit donner le pour, et que les maréchaux des logis de Monsieur se règlent sur ceux du roi ; enfin ils prétendent que tous ceux qui se couvrent devant le roi doivent avoir le pour. Cependant on n'a pas trouvé sur les registres que pas un ambassadeur l'ait eu, ni le nonce ni les autres; ainsi on ne leur donnera point.

Vendredi 5, à Compiègne. — Le roi devoit faire la revue de toutes les troupes, mais il plut tant, toute la nuit et tout le jour, que cela ne fut pas possible, d'autant plus que le terrain du camp est trop mauvais. Sur le soir, on fit trois salves de canon pour le jour de la naissance du roi, qui a soixante ans accomplis. — J'appris que M. d'Avaux a signé un traité d'alliance avec la Suède. Les deux rois se promettent d'employer tous leurs soins pour maintenir la paix qui vient d'être faite par l'entremis*; de S. M. Suédoise , et que si quelque prince la vouloit troubler, ils aviseroient au moyen de l'en empêcher. — Il y a tous les soirs ici appartement chez le roi , à huit heures, où Monseigneur joue avec les princesses , les dames et les courtisans. A neuf heures et demie, les dames entrent chez madame la duchesse de Bourgogne, qui ne vient point au jeu, et elles y attendent qu'on la vienne prendre pour la mener souper.

Samedi G , ù Compiègne. — l^e roi alla l'après-dlnée au camp. 11 se promena dans l'endroit où il veut faire mettre l'armée en bataille, et ensuite à la tête de la pre-

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mière ligne. Le terrain est encore trop mauvais pour qu'on puisse faire une revue. Monseigneur courut le cerf avec les chiens de Surville. Monseigneur le duc de Bourgogne ne revint du camp que fort tard. Le roi a ordonné à Tessé, colonel général des dragons, de prendre le bonnet * quand il le salue à la tète des dragons. Cela ne se fait jamais que pour le roi. Le général des dragons ne prend point son bonnet pour saluer les généraux d'armée. — Il y a quelques jours que le régiment des cuirassiers , en venant au camp , brûla un gros bourg où il y avoit plus de cent cinquante maisons pleines de grains ( 1 ). Le bourg appartenoit à un des capitaines de ce régiment. — On apprit ici la mort de M. de Ghaulnes ; il mourut vendredi à Paris ; il y a présentement vingt-deux places vacantes dans l'ordre.

* Ce bonnet de Tessé pour saluer le roi fut la suite d'une malice noire que lui fit M. de Lauzun, pour qui la charge de colonel général des dragons qu'avoit Tessé fut érigée. Il lui demanda comment il prétendoit saluer le roi à la tête des dragons, et, après bien des demi-discours, il lui apprit avec autorité qu'il éloit de sa charge de saluer en cette occasion avec un chapeau gris. Tessé, ravi, envoie à Paris, et se sent fort obligé d'un avis si important , d'une chose qui ne lui seroit jamais venue dans l'idée. Dès que son chapeau gris fut arrivé et paré de cocarde et de plumes, il le porta au lever du roi, et y surprit la compagnie d'un ornement devenu si extraordinaire , dont il dit la raison à chacun qui la lui demanda. La porte ouverte , le roi n'eut pas plutôt aperçu ce chapeau gris dont Tessé se pavanoit , et qu'il préseutoit en avant , que, choqué de cette couleur qu'il haïssoit tellement aux chapeaux qu'il en avoit détruit l'usage , il demanda à Tessé de quoi il s'étoit avise avec ce beau chapeau. Tessé , souriant et piétonnant , marmottoit entre ses dents, et Lauzun, qui étoit resté tout exprès, rioit sous cape. Enfin, poussé par deux ou trois questions du roi l'une sur l'autre et d'un ton assez sérieux, il expliqua l'usage de ce chapeau ; mais il fut bien étonné quand il s'entendit demander où diable il avoit pris cela , et tout aussitôt son ami Lauzun s'écoula. Tessé le cita, et le roi lui répondit que

(1) « Le feu s 'étant mis par accident au bourg de Ressons, il y eut plusieurs maison.» bridées. » (Gazett* de 1698, page 411.)

Lauzun s'étoit moqué de lui , et qu'il lui conscilloit d'envoyer tout à l'heure ce chapeau gris au général des Prémontrés. Celui des dragons ne demanda pas son reste, et ne fut pas sitôt délivré de la risée et des plaisanteries des courtisans.

Dimanche 7, à Compiègne. — Le roi, Monseigneur, monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne allèrent au camp, tous séparément. Monseigneur y dîna chez le maréchal de Boufflers. Madame la duchesse de Bourgogne y arriva la dernière, et dès qu'elle y fut arrivée , le roi fit faire des mouvements qu'il avoit ordonnés. La réserve , que commande Pracomtal , vint par derrière les bois attaquer les gardes du camp. Les gardes se retirèrent; le piquet monta à cheval pour les soutenir, et rechassa la réserve, qui étoit composée de deux mille chevaux ou dragons. On tira beaucoup , et il y eut un capitaine du régiment de la Vallière dangereusement blessé, malgré toutes les précautions qu'on avoit prises pour empêcher qu'il y eût des balles. — On mande de Paris que M. de Chaulnes * avoit fait un testament olographe par lequel il donne 20,000 écus ;i M. le chancelier, et V0,000 livres à ses domestiques. On di ici qu'il ne pouvoit disposer que de ces 100,000 livres-là.

* M. de Chaulnes étoit le second fils du maréchal de Chaulnes, frère du connétable de Luynes et de l'héritière de Péquigny. Il étoit abbé lorsque son frère aîné mourut en 1653, qui de la iille aînée du premier maréchal de Villeroy, veuve sans entants du comte de Toiirnou , ne laissa qu'une fille, qui épousa le frère ainé du deruier duc de Foix, et tous deux moururent tôt après sans enfants, et madame de Chaulnes se remaria par amour à un M. d'Hauterive-Viguier, homme de trèspeu, et fut plus de vingt ans sans qu'aucun de sa famille la voulût voir, et ne L'a même guère vue depuis. Elle en fut, longtemps après, veuve sans enfants. L'abbé de Chaulnes, devenu duc et pair, et pas riche , parce que sa nièce de Foix avoit emporté beaucoup qui lui revint après, épousa, en 1G65, Elisabeth le Feron, veuve de Saint-Mégrin-Estuert, et s«Hir utérine de ces MM. de la Frette, si connus par leur célèbre duel. M. de Chaulnes étoit un gros homme mat, épais, tout d'une venue, , pleiu de babines et de bourgeons , avec une vilaine lippe d'où sortoieut deux défenses qu'elles ne pouvoit contenir, une grosse et large ganache,

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des jambes d'éléphant, tout engoncé, et tout d'une pièce, lent en toutes ses actions et en sa parole, avec l'air le plus grossier, le plus pesant, le plus boeuf qu'on pût voir, et toujours magnifique sur sa personne, et l'ordre par-dessus. Cette hideuse et informe masse caehoit la plus belle âme et l'esprit le plus délié, le plus orné, le plus aisé et le plus agréable , et infiniment d'esprit. Rien ne surprenoit plus que ce contraste; personne n'eut plus de tour ni plus de grâce dans l'esprit et dans les manières, même dans la galanterie, et personne n'eut , de ce règne , un talent plus connu pour les négociations , dont le riche gouvernement de Bretagne fut la récompense ; il y fut adoré. Il avoit été à Rome dans toutes ses trois ambassades pour l'élection de dément IX (Rospigliosi) , en 1667; Clément X ( Altiéri), en 1670; et Alexandre VIH (Ottoboni), en 1689, qui, pendant toute la messe qu'il célébra à son couronnement, l'entretint toujours de dames de Rome, et d'une entre autres de moyenne vertu, dont il lui avoit fait la guerre autrefois. 11 fut aussi ambassadeur à Cologne pour la paix, en 167S, dont les négociations furent rompues par l'enlèvement de M. de Furstemberg , depuis cardinal , fait par ordre de l'empereur. Il avoit quantité d'amis, beaucoup de considération à la cour, et viv oit superbement partout , mais royalement en Bretagne, où il se tenoit bien plus qu'ailleurs. Il y fut horrriblement brouillé avec Pontchartrain , premier président du parlement de Bretagne, et aux couteaux tirés. Au plus fort de leurs démêlés et de leurs soins pour se vaincre l'un l'autre à la cour et tous deux en Bretagne, Harlay, qui fut depuis plénipotentiaire à Ryswiyck, devint amoureux d'une femme considérable de la robe à Paris, qui avoit été fort bien avec Pontchartrain, et qui le servoit de toutt-s ses forces. Elle gagna Harlay, qu'elle fit secrètement changer de camp, et de qui M. de Chaulnes, le plus intime ami du chancelier Boucherat, son beau-père, et de toute sa famille, n'avoit pas le moindre soupçon ; Harlay, plein de découvertes, arrive un jourde Versailles droit chez cette femme, écrit à Pontchartrain tout ce qu'il appris, conGe cette importante dépêche à cette femme, et s'en va ; on la ferme, et par une méprise dont la pareille perdit d'Avaux en Irlande, et Chamilly en Danemark, le dessus y est mis pour M. de Chaulnes. Si sa surprise fut grande de voir Harlay, le plus vif de ses ennemis , le proGt ne fut pas moindre par tout ce que lui apprit le paquet. Harlay, n'en recevant point de réponse, en fut inquiet, et en sut bientôt après le sort. Sa peine fut extrême et plus encore dans la crainte d'un éclat de son beau-père qu'il s'attendoit d'essuyer à tous moments ; cependant il ne s'apercevoit de rien , mais ce fut bien pis au retour de M. de Chaulnes. Il avoit accoutumé, toutes les fois qu'il arrivoit , de donner bientôt après un grand dîner d'amitié au chancelier Boucherat , où il n'y avoit que. toute sa famille , et Harlay bien en peine de la fête s'il seroit convié et comment faire ; ou s'il ne

l'étoit pas c'étoit le moment de l'éclat. Il fut convié sans avoir été vu auparavant ; n'y pas aller c'étoit s'avouer coupable ; y allant, comment la soutenir. Toutefois il y fut, et arriva des derniers. Peu après qu'il fut entré, M. de Chaulnes retourne au chancelier, lui demanda excuse s'il lui demande un moment avant qu'on serve , et la permission de passer dans son cabinet ; puis , jetant un regard asséné sur Harlay, ajoute que c'est son jour d'écrire en Bretagne, que ses lettres sont faites, mais qu'il arrive quelquefois de si rudes méprises au-dessus des lettres, qu'il s'est fait une règle de les voir toujours mettre pour en éviter les inconvénients. Harlay tout en sueur ne savoit où sefourrpr, et redoutoit étrangement le retour de M. Chaulnes, qui venoit de lui mettre le doigt sur la lettre. Mais quelle fut sa surprise lorsqu'on eut servi, et M de Chaulnes, revenu à la compagnie, fit passer M. le chancelier, et prenant après M. de Harlay par la main , passa avec lui sans le moindre mésaise, but à sa santé, et en usa comme s'il ne se fût rien passé entre eux. Il a dit souvent depuis qu'il en pensa rentrer cent fois en terre, et que la générosité si délicate de ce procédé lui avoit donné un remords et un attachement pour M. de Chaulnes qui ne s'effaecroîent jamais. En effet , M. de Chaulnes en avoit gardé le secret au chancelier, et cela ne s'est su que par Harlay lui-même, qui no put s'en taire à ses amis. Il n'en parla jamais pourtant à M. de Chaulnes, mais il vécut toujours depuis, suivant cette reconnoissance, et le trouva le même qu'autrefois.

Lundi 8, à Compiègne. — Le roi alla de bonne heure au camp ; il passa il la téte de toute la seconde ligne comme il avoit passé samedi à la tête de la première. Monseigneur le duc de Bourgogne étoit venu l'attendre au camp, et fut toujours avec lui . Monseigneur courut le sanglier avec les chiens de truit, et puis courut le lièvre avec les chiens de M. le comte de Toulouse. Madame la duchesse de Bourgogne alla à l'abbaye de Boyaulieu ; madame de Maintenon y étoit avec elle. — J'appris que M. Lefèvre, trésorier des menus , et qui exerce la charge de trésorier chez madame la duchesse de Bourgogne, avoit eu depuis un mois la charge de greffier de l'ordre de Saint-Louis, vacante par la mort de M. Lefèvre, contrôleur des bAtiments; il y a 1,000 écus d'appointement à cette charge. — L'empereur a déclaré au nonce qui est \ Vienne que le comte Martinitz, son ambassadeur si Borne, n'a-

voit rien fait sur l'affaire des fiefs que par son ordre.

Mardi 9 , à Compiègne. — Le roi d'Angleterre arriva ici sur les onze heures; il avoit couché à Louvres; Monseigneur lui a cédé son appartement. Le roi , qui étoit au conseil quand il arriva , alla d'abord lui rendre visite. Les deux rois dînèrent ensemble avec toute la maison royale; ensuite ils montèrent tous deux dans un petit carrosse, et allèrent au camp. Monseigneur y alla de son coté. Madame la duchesse de Bourgogne y mena avec elle madame la Duchesse et madame la princesse de Conty et les dames titrées *. 11 y avoit deux autres carrosses pour les autres dames. Le roi fit la revue de toutes les troupes; il commença par la gauche de la seconde ligne et finit par la seconde [ sic] de la première (t). Après avoir fait tout le tour, il vit aussi la réserve qui étoit sur une ligne séparée , faisant face à l'aile droite de la première ligne. Après la revue, on fit trois salves de canon et de toutes les troupes.

* Le camp de Compiègne , qui pour des marionnettes que le roi voulut se donner, et plus encore à madame de Maintcnon sous le nom de M. le duc de Bourgogne et de son instruction , devint un spectacle effrayant de magnificence et de luxe qui étonna l'Kurope après une si longue guerre , et qui ruina troupes et particuliers , les uns pour longtemps , d'autres a ne s'en jamais relever (2). Cette attaque de Compiègne donna aux étrangers accourus sans nombre (3), et même aux

(1) Le Mercure «lit : •< Les deux rois montèrent à cheval, et commencèrent an pas la visite île Tannée par la gauche de la seconde ligne, au hout de laquelle ils se trouvèrent vis-à-vis de la tète de la première, qu'ils achevèrent de visiter. »

(2) Voir le Journal contenant tout ce qui s'est passé au camp de Coudun , dans le Mercure de septembre, pages 154 à 257. On y trouve les détails les plus caractéristiques sur le luxe des habitations , des repas et des costumes, et entre autres la description de tous les uniformes de l'année.

(3) « Il y avoit, dit le Mercure, un grand nombre d'étrangers à cette re\ue, entre lesquels étoient les deux princes , fils du landgrave de f fesse-Casse! , le prince de Parme, frère du duc de ce nom, deux princes «le Lokvrits, et beaucoup de seigneurs allemands, suédois, danois , anglois, italiens et d'autres nations. » «

François, une autre sorte de spectacle qui demeura peint et imprimé dans la tête de ceux qui le virent, bien des années après. Le roi étoit sur le cavalier, c'est-à-dire sur un endroit un peu plus élevé du rempart de Compiègne ou de la terrasse qui est de plain-pied à son appartement qui sert d'unique jardin, et qui a vue sur une vaste campagne qui est entre la ville et la forêt. Toute la cour, hommes et fenunes , étoit en haie sur plusieurs rangs, debout le long de cette terrasse , et toute l'année en plusieurs lignes au bas ; ainsi le roi étoit vu à découvert de toute l'armée et de toute sa cour. Il étoit debout, un bras appuyé sur le haut d'une chaise à porteurs fermée , dans laquelle étoit madame de Maintenon , à qui il expliquoit tout , et lui parloit à tout moment ; a chaque fois il se découvrait , se baissoit a la hauteur d'une glace de côté dont madame de Maintenon tiroit quatre doigts au plus et la repoussoit dès que le roi se relevoit , et le nombre de fois que cela arriva fut innombrable. Madame la duchesse de Bourgogne étoit assise sur un des bâtons de la chaise. En avant, des deux côtés de la chaise, les princesses du sang et les daines , debout en haie et bien parées. Cela dura bien près de deux bonnes heures. Pendant ce temps-là, Canillac , colonel du régiment d'infanterie de Rouergue , venant de la part de Crenan demander quelque ordre au roi , entra par une petite porte faite exprès au bas du cavalier, et le mouta, par le roide, droit au roi, qu'il trouva vis-à-vis de lui. Comme il avoit toujours demeuré tout au pied de la muraille, il n'avoit rien vu de ce qui étoit sur le cavalier. 11 l'aperçut donc en entier et d'un seul coup d'œil en le montant, et il en demeura surpris de telle sorte que, la machine suivant l'impression de l'âme, il resta court, sans parole et sans oreilles; il fut assez longtemps sans pouvoir se remettre. Il s'expliqua, il entendit aussi peu, et redescendit si plein de la vision qu'il venoit de voir qu'il ne pouvoit s'en remettre. Elle fit grande impression sur chacun , et plus de bruit que la prudence ne le devoit permettre.

Mercredi 10, à Compiègne. — M. le cardinal d'Estrées parla au roi dans son cabinet ; il lui dit que le duc d'Estrées, son neveu , étoit sans aucune espérance. 11 a reçu l'extrème-onction, et les médecins l'ont abandonné. Cette Éminence pria S. M. d'avoir pitié de la famille et de donner au uls aîné, qui a seize ans , le gouvernement de l'Ile de France et les gouvernements particuliers de Soissons et de Laon , comme le duc d'Estrées les avoit. La réponse du roi fait espérer qu'il accordera la grâce qu'on lui demande. Ces gouvernements ensemble valent 28,000 li-

vres de rente. — Le» deux rois partirent d'ici à onze heures, et virent les troupes à pied devant leur camp, et ensuite allèrent dîner chez le maréchal de Bouftlers. Monseigneur et messeigneurs ses enfants y étaient aussi. Le maréchal de Boufflers ne se mit point à table, quoique LL. MM. l'en pressassent fort ; il servit les deux rois, et le duc de Gramont servit Monseigneur. Il y avoit seize personnes à table ; Biron et M. de Verue, qui n'avoient jamais eu l'honneur de manger avec le roi , demandèrent permission de se mettre à table , ce que le roi leur accorda. Il y a plus de trente ans que le roi n'avoit fait l'honneur à un particulier de manger chez lui. Après le dîner, le roi lit prendre les armes à l'infanterie, les deux lignes faisant face l'une à l'autre, et le roi leur vit faire l'exercice. Madame la duch<îsse de Bourgogne ne sortit point de tout le jour. — On eut des nouvelles de Madrid du 29 du mois passé. Le roi d'Espagne est retombé dans les faiblesses qu'il avoit eues il y a quelque temps. I>es grands l'ont pressé de casser le régiment allemand que cominandoit le prince de Darmstadt ; il l'a fait, et, ayant su qu'il y avoit dans ce régiment plusieurs gens qui n'étoienl point Allemands , il en a formé quatre compagnies qui seront conservées; et le prince de Darmstadt n'en sera plus colonel.

Jeudi 11, à Compiègne. — Le roi donna audience à M. de Couvonges et à un président que M. de Lorraine a envoyé ici. Il y avoit quelques petites difficultés pour le mariage de Mademoiselle sur ce qu'on veut qu'elle renonce aux biens de Monsieur. Ces difficultés seront aisément levées, et le roi donna ordre à M. de Torcy d'achever de régler cela avec M. de Couvonges et le président venu de Lorraine. Le roi adonné ordre pour les fiançailles au 29 de ce mois, et le 30 le mariage se fera. M. de Lorraine se rapporte au roi pour les conditions. — Le roi commanda que l'armée marchrtt à la pointe du jour; elle alla camper a deux lieues d'ici , monseigneur le duc de

Bourgogne à leur téte. On marqua le quartier du roi; on tendit même quelques tentes , et, après avoir demeuré quelques heures dans ce camp , où les officiers généraux avoient fait préparer des tables magnifiques, l'armée reprit les armes et revint au camp de Coudun , d'où elle étoit partie le matin. Elle marchoit sur dix colonnes, deux de cavalerie? de l'aile droite, quatre d'infanterie, deux de l'aile gauche, une de réserve et une de l'artillerie. Les deux rois allèrent ensemble à midi voir marcher l'armée , et madame la duchesse de Bourgogne y arriva sur les cinq heures pour la voir rentrer dans son camp. La marche fut fort belle. — La difficulté sur le mariage de Mademoiselle étoit que Monsieur souhaite qu'elle renonce aux biens de Madame en faveur de M. de Chartres et de ses enfants. On étoit déjà demeuré d'accord qu'elle renonceroit aux biens de Monsieur; l'embarras de cette affaire finit par le pouvoir que M. de Couvonges a de M. de Lorraine de se rapporter au roi de tout et de souscrire aux conditions qu'il plairoit à S. M. d'imposer. Ainsi Mademoiselle renoncera aux biens de Madame, et peut-être que S. M. augmentera la dot qu'il avoit résolu de donner à Mademoiselle.

Vendredi 12, à Compiègne. — Le roi sut à son lever que le duc d'Estrées étoit mort ; on espère dans cette famille que le roi donnera ses gouvernements à son fils du premier lit. — L'après-dlnée, sur les quatre heures, les deux rois, avec madame la duchesse de Bourgogne, virent sur la terrasse le commencement de l'attaque de la ville qu'on avoit commencé d'investir a midi : c'est le marquis de Crenan qui commande les troupes qui défendent la ville. Monseigneur le duc de Bourgogne marcha avec les troupes pour les voir investir la place. Sur les six heures, les rois montèrent à cheval, et allèrent voir monter la tranchée , le régiment des gardes à la droite et Picardie à la gauche ; car il y a deux boyaux qui se joindront. M. de Boseu, comme premier lieutenant

général, montoità la droite. M. de Marsin, comme premier maréchal de camp montoit à la gauche. Monseigneur, qui avoit couru le cerf , vint joindre le roi avant qu'on montât la tranchée. Les assiégés firent grand feu jusqu'à neuf heures du soir. Monseigneur le duc de Bourgogne, pour qui cela se fait, se promena fort aux travailleurs , vit avec les ingénieurs comme on conduit une tranchée.

Samedi 13, à Compiègne. — Le roi d'Angleterre s'en alla le matin, et, avant que de partir, il passa par la tranchée pour voir la différence de celle que l'on fait présentement avec les lignes parallèles à celles que l'on faisoit avant la paix des Pyrénées. Le roi, avec monseigneur et madame la duchesse de Bourgogne, alla sur le cavalier qui est à la gauche du château, voir attaquer deux petites lunettes qu'avoit faites Lappara. L'ordre de l'attaque et de la défense fut fort beau. S. M. revint dans le même endroit sur les six heures, suivi de tous les courtisans et de toutes les dames (1). On vit d'abord la disposition de toutes les troupes pour attaquer et pour défendre la contrescarpe, et, un peu après, l'attaque commença et dura une heure, pendant laquelle on brûla quatorze milliers de poudre. Monseigneur le duc de Bourgogne fut toujours avec les assiégeants. Tous les travaux et toutes ces attaques lui font grand plaisir et l'instruisent fort. Messeigneurs ses frères sont presque toujours avec lui, et supportent fort bien la fatigue de la guerre.

Dimanche 14, à Compiègne. — Le roi dîna de lionne heure et alla au camp, où il vit par compagnie la première et seconde ligne de l'aile droite et toute la réserve. Au retour, il travailla chez madame de Maintenon avec M. de Torcy, et puis avec M. de Pontchartrain. S. M. ne voulut pas que les troupes qui étoient dans la tranchée

(I) Voir, plus haut, l'addition que Saint-Simon a placée a la date du 9*1>tembre, et qui se rapporterait mieux aux opérations militaires du 13.

y demeurassent, de peur qu'elles ne perdissent la messe. Monseigneur alla dîner au camp, où il mena madame la princesse de Conty et plusieurs dames. La maréchale de Boufflers est arrivée depuis quelques jours , qui leur en fit les honneurs. Monseigneur leduc de Bourgogne vit la revue avec le roi. Madame la duchesse de Bourgogne passa l'après-dinée dans un couvent. — La vieille marquise de Leuville (1) mourut ces jours passés à Paris. — On mande que l'abbé d'Effiat est à l'extrémité. On croit que M. le duc du Maine donnera le beau logement qu'il a dans l'Arsenal à M. d Antin. L'abbé d'Ef fiât avoit fait bâtir ce logement durant que M. de la Meilleraye étoit grand maître, et avoit un brevet pour le conserver durant sa vie.

Lundi 15, à Compiègne. — Le roi fit remonter la tranchée dès le matin- H alla l'après-dlnée dans la plaine qui est en deçà de la forêt, où il avoit fait venir la gendarmerie, dont il fit la revue en détail ; ensuite il revint ici, et monta sur le bastion à la gauche du château. Monseigneur, madame la duchesse de Bourgogne , les princesses, les dames et tous les courtisans étoient avec lui. Il vit de là attaquer et prendre la demi-lune , et, quand le logement des assiégeants y fut bien établi, il fit battre la chamade, et on donna des otages de part et d'autre ; enfin on fit tout ce qu'il faut pour bien instruire monseigneur le duc de Bourgogne, qui étoit dehors avec les assiégeants. —M. le cardinal d'Estrées revint de Paris, et il nous dit qùe le roi avoit accordé le gouvernement de l'Ile de France et les gouvernements particuliers qui en dépendent au jeune duc d'Estrées, fils du premier lit de celui qui vient de mourir ; il n'a que seize ans, et n'a

(1) « Dame Anne Morand, veuve de messire Louis Olivier, chevalier, marquis de Leuville, ronseillei ordinaire du roi , et lieutenant général des armées de S. M. Elle est morte Agée de soixante et dix-neuf ans. - {Mercure de septembre, page 2o8. )

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point encore paru en ce pays ici. Monsieur lui u donné aussi la capitainerie de ViUers~Cotterets, à la sollicitation du cardinal d'Estrées.

Mardi 1G, à Compiègne. — Le roi allaTaprès-dinée au camp , où il fit la revue de la première et seconde ligne de l'aile gauche , et puis il vit les carabiniers fort en détail. Monseigneur le duc de Bourgogne étoit. avec lui. Monseigneur courut le cerf avec les chiens de Surville. Madame la duchesse de Bourgogne passa la journée chez madame de Maintenon, qui avoit pris médecine. — On mande de Pologne que le czar avoit vu S. M. Polonoise, qu'ils s'étoient entrefait de grands présents, et qu'ensuite il s'en était retourné dans ses Étais. Le roi de Pologne, depuis cette entrevue, est arrive à Léopol(i), où il fait les préparatifs pour l'ouverture de la campagne; maison croit que l'armée de Lithuanien 1 } viendra pas, les désordres de ce grand-duché continuant. — On mande de Vienne que l'empereur a nommé te comte de Mansfeld, le comte d Oettingen et le comte de Kaunitz, ses plénipotentiaires pour la paix avec les Turcs. On est convenu du lieu de L'assemblée, qui se fera sous des tentes auprès de Peterwaradin. Le plénipotentiaire du Grand Seigneur est le Beïs-Eiïendi avec Mauro-€ordato , premier interprète près de Sa Hautesse.

Mercredi 17 , à Compiègne. — Le roi dîna à onze heures, et alla au camp. MonseigneiU' et madame la duchesse de Bourgogne l'y suivirent chacun séparément. Monseigneur le duc de Bourgogne y étoit dès sept heures du matin. Le roi avoit fait faire un retranchement à deux lieues d'ici, qu'il lit attaquer par une partie de L'armée que commandoit M. Bosen, qui avoit pris l'écharpe rouge, et qui avoit fait mettre des branches vertes aux chapeaux des cavaliers et des soldats, pour montrer

SEPTEMBRE 16tt8. m

à monseigneur le duc de Bourgogne ee qui distingue dans un combat les ennemis d'avec nous , qui portons ton juins du blanc. D'abord ces troupes attaquèrent un village qui fut bien défendu, et puis le retranchement qu'ils forcèrent. Les troupes que commandoit monseigneur le duc de Bourgogne les en rechassèrent, et tous ces mouvements-là furent fort bien exécutés de part et d'autre. Un commissaire d'artillerie, qui passa trop près < de l'embouchure d'un canon qui (ira, fut renversé, et on eroit qu'il en mourra. — On mande de Brisachque le pont n'est pas encore rompu, et que l'empereur a donné le gouvernement de Fribourg au prince Philippe de Darcnstadt.

Jeudi 18, à Compiègne. — Le roi, sur les trois heures, alla au camp, où il lit la revue de l'infanterie de la première ligne. Ensuite il vit les dragons à pied , qu'il trouva encore plus beaux qu'il ne s'étoit imaginé. Monseigneur vint à la rev ue dans sa chaise de poste ; il ne s'est point servi d'autre voiture depuis qu'on est ici. Monseigneur le duc de Bourgogne étoit au camp avant le roi. Madame la duchesse de Bourgogne alla dîner chez le maréchal de Boufflers, et y mena presque toutes les dames qui sont ici. 11 y a ici des officiera généraux des troupes d'Espagne et du roi d'Angleterre qui ne se font point connoltre; on eu a averti le roi, qui leur laisse toute liberté d'examiner les troupes. — Nos galères, qui étoient sur les côtes d'Espagne et que commandoit Montolieu, sont revenues à Marseille, et les vingt qui sont sous les ordres du bailli de Noailles sont encore a Civita- Vecchia. — On mande de Rome que le comte d'Album ra, ambassadeur d'Espagne, y est mort, et que le comte Martinitz , ambassadeur de l'empereur, dans une audience qu'il a eue du pape, lui a parlé avec tant de hauteur que Sa Sainteté fut obligée de sonner sa clochette afin que ses gens vinssent et que ce ministre se retirât.

Vendredi 19, à Compiègne. — Le roi partit à midj, et

alla dans une plaine, à trois lieues d'ici, qui est par delà Mouchy, sur la gauche; il y avoit fait marcher toutes les troupes dès les six heures du matin, et les avoit partagées en deux corps, l'un commandé par monseigneur le duc de Bourgogne, qui avoit avec lui M. de Boufflers, et l'autre commandé par M. Rosen , qui avoit l'éc harpe rouge. Ces deux armées, qui étoient presque égales et qui étoient chacune sur deux lignes, marchèrent lune sur l'autre et combattirent assez longtemps. Celle de monseigneur le duc de Bourgogne fit à la fin reculer celle de M. de Rosen. Elles marchèrent en fort bon ordre, le canon à la tête, et comme un véritable combat. Ensuite le roi fit faire un bataillon carré de toute l'infanterie de chacune des armées, et les fit attaquer par la cavalerie. On tira beaucoup de part et d'autre, et tout cela fut fort bien exécuté. — M. de Lorraine n'a point envoyé à Rome pour la dispense de son mariage avec Mademoiselle. C'est au marié à faire cette démarche ; elle a été oubliée, et ainsi on ne peut s'empêcher de retarder le mariage. Ils sont parents au quatrième degré ; la dispense est nécessaire. 11 y a bien des évèques en France qui ont le pouvoir de donner de ces dispenses-là, mais ce n'est que pour les pauvres qui n'ont pas le moyen d'envoyer à Rome. Ce retardement-là pour le mariage ne laisse pas d'être un petit embarras, parce que le courrier nesauroit être venu que dans trois semaines; ainsi il faudra que la cérémonie s'en fasse à Fontainebleau, où le roi va dans quinze jours. — 11 arriva le matin un courrier du marquis d'Harcourt; il mande que la santé du roi d'Espagne est un peu meilleure, et il se remontre en public.

Samedi 20, à Compiègne. — Le roi fit la revue de l'infanterie de la seconde ligne, des bombardiers et du régiment royal de l'artillerie; ensuite il vit les carabiniers à pied ; il fut content de toutes ces troupes. Monseigneur et monseigneur le duc de Bourgogne étoient à la revue. Madame la duchesse de Bourgogne ne

sortit point et passa la journée chez madame de Maintenon . — On a déjàbrulé dans le camp quatre-vingts milliers de poudre. Le roi, pour témoigner aux troupes combien il est content d'eux, fait donner à chaque capitaine de cavalerie ou de dragons 200 écus, et 100 écus à chaque capitaine d'infanterie ; cela aidera à payer une partie de la dépense qu'ils ont faite pour l'habillement de leurs troupes. Quoique les majors n'aient point de troupes à habiller, le roi leur fait donner autant qu'aux capitaines. 11 y a eu un si bon ordre dans le camp qu'il n'y a pas eu le moindre châtiment à faire aux soldats.

Dimanche 21, à Compiègne. — Le roi, sur les trois heures, alla au camp. Monseigneur et madame la duchesse de Bourgogne l'y suivirent chacun séparément ; ils virent la représentation d'un fourrage. La réserve vint charger les fourrageurs et attaquer les gardes, et le piquet monta à cheval pour les soutenir. Monseigneur le duc de Bourgogne prend grand plaisir à voir tous ces mouvements. Le maréchal de Boufflers demeurera au camp jusqu'à samedi pour voir partir toutes les troupes. Le roi donna une pension de 1,000 écus à du Perré, brigadier d'infanterie et lieutenant-colonel du régiment lyonnois ; il se retire, et est fort vieux officier. Le roi donne les débris du camp au major de Compiègne, et les palissades et tout le bois qu'on a employé pour l'attaque de la x>lace aux ingénieurs. — Le roi a rendu à M. de Magalotti le grand état-major dans le régiment royalitalien ; on lui avoit ôté à la paix. Cela vaut du moins 10 ou 12,000 livres de rente. Le roi a fait donner à chaque colonel ou mestre de camp des troupes qui sont ici 300 écus. i

Lundi 22 , à Chantilly. — Le roi partit à onze heures de Compiègne; il ne s'arrMa point en chemin; il avoit mangé avant que de partir. Ils étoient sept dans le carrosse : le roi et madame la duchesse de Bourgogne, au fond , Monseigneur, monseigneur le duc de Bourgogne

JOURNAL DE DANGEA.U.

et madame la Duchesse au-devant, madame la princesse de Conty et madame la duchesse du Lude aux portières. Le roi a fait beaucoup de charités à Compiègne ; il a donné pour des séminaires, pour rebâtir des églises; il a donné au fils de M. de Buzenvnl 500 écus , parce qu'il avoit eu quelques chevaux brûlés en allant au camp. — Le roi, en arrivant ici, alla chez madame la Princesse, qui l'étoit venu recevoir au bas de son degré ; sitôt qu'elle fut retournée dans sa chambre, le roi y alla. — Le roi a pris jour à dimanche avec M. le Prince et madame la Princesse pour le baptême des enfants de M. le Duc. Le roi et madame la duchesse de Bourgogne tiendront M. le duc d'Enghien ; Monseigneur et Madame tiendront mademoiselle de Charolois; monseigneur le duc de Bourgogne et madame de Chartres tiendront mademoiselle de Sens.

Mardi 23, à Chantilly. — ! ,r roi ne se promena point le matin; l'après-dlnée il monta en carrosse avec madame la duchesse de Bourgogne, madame la Princesse, mesdemoiselles de Condé et d'Enghien , madame la Duchesse et madame la duchesse du Lude. Us allèrent voir prendre des lapins dans destilets; le roi en tira même quelquesuns, et après cette petite chasse, qui fut fort jolie, ils remontèrent en carrosse et tirent le tour des jardins de Chantilly et revinrent par Silvie (l). M. le Prince fait de grands embellissements de ce co té-là. Monseigneur alla dès le matin tirer des faisans. Monseigneur le duc de Bourgogne et messeigneurs ses frères furent tout le jour à la chasse, où ils se plaisent fort. Madame la duchesse de Bourgogne, avant le souper, vint dans la galerie où l'on jouoit; elle voit ici le lansquenet, mais elle ne Ta point vu a Compiègne. — J'ai appris que le chevalier de la Kerté a eu une lettre de cachet pour ne pas approcher

(I) Voir la noie, tome IV, page 4J.

de Paris de quarante lieues; on prétend qu'il a voulu faire de grandes violences chez la duchesse de la Ferté, sa belle-sœur, et qu'il avoik menacé de la tuer.

Mercredis, à Versailles. — Le roi partit de Chantilly à onze heures/ mangea en chemin dans son carrosse. Monseigneur partit dès le matin pour aller dîner à Meudon, où il sera quelques jours. — Le grand conseil condamna à la mort le nommé Brossart, qui a voit assisté l'homme qui avoit coupé le nez du chevalier de Saint- Genié. Avant que de le pendre, on l'a appliqué à la question, et il a paru, par ce qu'il a dit , que c'étoit le marquis de Novion qui avoit fait faire la chose pour venger une dame. Le marquis de Novion, heureusement pour lui, est hors du royaume; mais sa fiunillc craint qu'il ne soit lui-même condamné à mort et effigié. — Le roi, en passant par Saint-Cloud, prit Monsieur et le mit en septième dans son carrosse. Madame et Mademoiselle vinrent ici le soir.

Jeudi 25, à Versailles. — Le roi alla se promener à Marly après dîner, où il mena Monsieur, qui s'en retourna ensuite à Saint-Cloud. — Le mariage de Mademoiselle se fera à Fontainebleau le 12 octobre. On donne des appartements dans le château à M. de Couvonges et au président que M. de Lorraine a envoyé ici. M. le duc d'Elbeuf a la procuration pour l'épouser. — Madame la duchesse de Bourgogne alla voir les ouvrages qu'on a faits à la Ménagerie pendant son absence; la dépense qu'on a faite montera à plus de 50,000 écus.

Vendredi 26, à Versailles. — Le roi alla l'apr'ès-dinée à la chasse. Madame la duchesse de Bourgogne ne sortit point. Monseigneur chasse et se promène à Meudon; il n'y a point de dames avec lui. — Durant le séjour du roi à Compiègne, M. et madame de Sessac. qui étoieut restés à Paris , ont eu des démêlés qui ont obligé la famille de la femme à prendre toutes les sûretés nécessaires pour empêcher que son mari ne pût disposer de ce qu'elle a

eu en mariage. — Madame de Lislebonne conduira mademoiselle de Lorraine, qui partira de Fontainebleau le jour même que son mariage y sera célébré. Elle aura six filles d'honneur, cinq de Lorraine et une qu'elle emmène d'ici, qui est mademoiselle de Hatzeuhausen , présentement fille de Madame. On lui donne une dame du lit, qui est la veuve de Puy de Bar que nous avons vue auprès du maréchal de Créquy ; elle est Lorraine, et a été fort recommandée par milord Carlingford, qui est l'homme de cette cour-là le plus autorisé. C'est lui qui a servi longtemps dans les armées de l'empereur sous le nom de comte de Taf .

Samedi 27, à Versailles. — Le roi donna la première audience particulière à milord Jersey, ambassadeur d'Angleterre , et par les discours qu'a tenus S. M. il parolt qu'on veut le bien traiter en ce pays-ci. — M. le prince de Dombes est fort malade ; M. le duc du Maine n'a que ce fils-là. — Le roi et la reine d'Angleterre vinrent ici ; ils seront du voyage de Fontainebleau, et y arriveront le mercredi 8 d'octobre. — Madame la duchesse de Bourgogne alla faire collation à la Ménagerie. — Le marquis de Gesvres et M. de La moignon parlèrent au roi sur la malheureuse affaire du marquis de Novion; le roi leur dit que, pour le bien public et pour le repos de ses sujets, il étoit obligé de punir; qu'il étoit fâché quand cela toinboit sur des gens dont il considéroit la famille. Ces messieurs lui dirent qu'ils ne demandoient point d'empêcher le jugement, maisqu'ils supplioient seulement S. M. si M. de Novion étoit condamné à mort, l'arrêt ne pouvant s'exécuter sur sa personne, puisqu'il est hors du royaume, d'épargner à sa famille la honte de le savoir effigié ; et S. M. leur a accordé cette grâce.

Dimanche 28, à Versailles. — Le roi a donné 100,000 francs à M. de Bouf tiers, qui arriva hier du camp , et a accompagné ce présent de discours très-gracieux ; cela payera une partie de sa dépense. — M. le prince de

Dombes mourut entre huit et neuf heures du matin. S. M., au sortir du conseil, alla voir madame du Maine et et madame la Princesse. On a remis le baptême des enfants de M. le Duc, qui se devoit faire aujourd'hui, au retour de Fontainebleau. — S. M. alla l'après-dlnée voir M. du Maine à Clagny, et y fut longtemps enfermé avec lui et y pleura fort. M. du Maine est dans la dernière affliction. Monseigneur et Monsieur y vinrent pendant que le roi y étoit, et n'entrèrent qu'après que S. M. en fut sortie. Monseigneur étoit venu dès le matin pour être au conseil, et coucha ici. Monsieur étoit venu de Sain t- Cloud , et s'y en retourna. Madame la , duchesse de Bourgogne vit après dîner, chez elle, les trois enfants qui devoientètre baptisés, qui étoienten habits blancs fort magnifiques; ensuite elle alla chez madame du Maine, où elle trouva madame la Princesse. Madame du Maine étoit dans son lit; madame la Princesse fit les honneurs. Ensuite madame la duchesse de Bourgogne alla à Saint- Cyr, et au retour soupa chez madame de Maintenon. — On prendra le deuil de M. le prince de Dombes le lendemain qu'on seraarrivé à Fontainebleau, et on le portera quinze jours. On le porta de même en 1694 pour mademoiselle du Maine, quoiqu'elle n'eût que quinze jours . Le roi , M. le Prince , madame la Princesse, M. et madame du Maine, ne le porteront point , parce que les pères ne le portent point des enfants.

Lundi 29 , à Versailles. — Le roi prit médecine par pure précaution; l'après-dlnée il tint conseil. Monseigneur fut au conseil avec le roi, et ne sortit point de tout le jour. Madame la duchesse de Bourgogne, au sortir de la messe, allu voir le roi, qui étoit encore dans son lit , et l'aprèsdlnée elle alla se promener à la Ménagerie et y soupa. — Le prince d'Auvergne prit congé du roi pour s'en aller en diligence à Berg-op-Zoom, où madame la comtesse d'Auvergne, sa mère, esta l'extrémité. — Cesjours passés, sept ou huit cents nouveaux catholiques mal convertis

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passèrent le Rhône et vinrent à Orange > au prêche, et y tirent la cène ; au retour ils firent assez de désordres dans le comtat d'Avignon, à un lieu qu'on appelle Sérignan, qui appartient à la duchesse de Duras. M. de Baville en lit arrêter quelques-uns à leur retour, et a envoyé ici pour prendre les ordres sur la punition qu'on leur fera et sur les moyens d'empêcher que de pareilles choses à l'avenir n'arrivent.

Mardi 30 , à Versailles. — Le roi alla se promener à Marly. Monseigneur alla à l'opéra à Paris , avee madame la princesse de Conty. Madame de Chartres et madame la Duchesse y allèrent de leur côté. Monseigneur alla ensuite coucher à Meudon. — Les articles du mariage de Mademoiselle avec M. de Lorraine sont réglés. Le roi donne a Mademoiselle 300,000 écus, savoir : 100,000 écus présentement, 100,000 écus dons trois mois et 100,000 écus dans six mois. Monsieur lui assure après sa mort 200,000 francs , et Madame 200,000 francs aussi après sa mort . On lui donne pour 100,000 ('eus de pierreries. Elle renonce à la succession de Monsieur entièrement, et à la succession de Madame en faveur de M. de Chartres et de ses enfants mâles; mais, s'il n'avoit que des filles , elle ravicmlroit a partage pour les hiens de Madame.

Mercredi 1 er octobre, à Versailles. — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Monseigneur alla de Meudon à Petit-Bourg coucher chez le marquis d'An tin. (1) Madame la princesse

(l) •< Monseigneur, qui avoit promis à M. le marquis d'Antin d'aller à Petit- Bourg , où ce seigneur devoit le régaler, partit un jour avant le roi pour s') rendre. Ce prince étoit accompagné de madame la princesse de Conty, douai» rière, de mademoiselle de Lislebonnc , de mesdames de Béringhen,de la Vallièreetde Rouvray, et des filles d'honneur de madame la princesse de Conty, île M. le prince de Conty, de M. le comte de Toulouse, de M le duc de Villeroy, de M. le comte de Roussy, de M. le marquis de la Vallière et de M. le comte d'Ayen. Ils arrivèrent à Petit-Bourg entre trois et quatre heures après midi , et ensuite d'une longue promenade dans les jardins, la compagnie monta au thAteau, où, après avoir pris le divertisseinent de la musique, Hle

de Conty et trois ou quatre dames y allèrent avec lui. M. le prince de Conty et M. ie comte de Toulouse y allèrent ausssi coucher. M. d'Antin a été bien aise que Monseigneur n'y menât point ses officiers. — Le marquis de Ferrero, ambassadeur de Savoie, prit mardi son audience de congé du roi et de toute la maison royale. — M. le duc de Lorraine envoya à Mademoiselle un présent de pierreries magnifique, qu'on estime 400,000 livres; il est composé d'un beau collier et de bracelets de perles, de boucles d'oreilles, de pendeloques, de poinçons et de bagues de diamants. Madame la Grande-Duchesse portera la queue de Mademoiselle, le jour de son mariage ; il y a déjà quelque temps que cela est réglé. — Le marquis de l'Aigle , fils de la dame d'honneur de madame la Duchesse, a épousé à Paris une fille de gens d'affaires dont il a eu un fort gros bien.

Jeudi 2, à Fontainebleau. — Le roi partit de Versailles avant dix heures, madame la duchesse de Bourgogne dans le fond de son carrosse avec lui , monseigneur le duc de Bourgogne et madame la Duchesse audevant, et la duchesse du Lude à la portière. Madame de Chartres, qui devoit être dans le carrosse du roi , se trouva un peu incommodée, et vint dans son carrosse

se mit au j.-u. Onsoupa ensuite, et le repas fut aussi magnifique <|ue délicat, de lion goût et bien entendu. Il y eut des tables neu>es pour les officiers, et les gardes du corps Turent régalés, ainsi que les Suisses que Tou avolt fait tenir jHMir servir. Le souper fut long , le jeu succéda au souper et dura environ une heure. Monseigneur se coucha ensuite. La matinée du lendemain se passa en promenades. On se mit à table au retour, et le dîner fut servi avec une propreté et une magnificence égale à celle du premier jour. Tout ce que la saison peut produire de rare se trou > a à ces deuv repas. On ne s'en étonna point . puisque depuis longtemps le marquis d'Antin s'est applique à rechercher, même dans les endroits les plus éloignés, tout ce qu'il a su être an goût de Monseigneur pour lui en faire des présents. On sait son attachement pour «* prince , non-seulement en qualité de menin, mais para; qu'il s'est dévoué à lui. D'ailleurs la magniiieence «le ce marquw vient d'éclater tout nouvellement an ump de Couduu , où comme maréchal de camp il a tenu une table înagnifMHJe. » ( Mercure d'octobre, pages ?4«.»a r»2. )

» avec ses dames. Monseigneur dîna à Petit-Bourg , où il

avoit couché, et où M. d'An tin le reçut avec beaucoup de magnificence, et vint ici avec madame la princesse de Conty et les dames qui l'avoient suivi. Messeigneurs les ducs d'Anjou et de Berry vinrent en un jour; les années passées, ils avoient accoutumé de coucher en chemin au Plessis. Monsieur, Madame et Mademoiselle partirent de Paris et dînèrent à Frémont chez M. le chevalier de Lorraine. — Le traité que M. le prince de Conty avoit fait avec M. deslssarts sur le titre de comte de Languedoc, attaché à Alais, est entièrement rompu, et M. le prince de Conty ne fera point ériger la terre en duché-pairie , comme le roi l'avoit trouvé bon ; il gardera cette terre avec le titre de comté.

Vendredi 3 , à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf en calèche, comme à l'ordinaire; il en revint de bonne heure , et vint prendre madame la duchesse de Bourgogne, avec qui il se promena longtemps, et puis il la mena voir faire la curée au chenil. Monseigneur le duc de Bourgogne et messeigneurs ses frères étoient à la chasse avec le roi, et furent encore à la mort d'un cerf après que le roi en fut parti. — M. d'Odyck, ambassadeur de Hollande, prit ces jours passés à Versailles son audience de congé du roi ; il a vécu fort magnifiquement pendant son ambassade. M. d'Hemskerke demeure seul ambassadeur des États Généraux. — L'empereur a découvert en Transylvanie une grande conspiration dans ses troupes, qui vouloient égorger leurs principaux officiers et puis aller joindre l'armée du Turc. Le général Rabutin , qui commande en ce pays-là pour l'empereur, a fait mourir les plus coupables, et veut encore qu'on lui livre une partie des plus séditieux.

Samedi i, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée , et fut content du gibier qu'il trouva ici. Monseigneur courut le loup. Madame la duchesse de Bourgogne ne sortit point de toute la journée. Le soir il y eut co-

médie; Monseigneur, Monsieur et Madame y allèrent. Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne n'y ont encore jamais été. — M. le chevalier de Lorraine a donné à M. le prince Camille, son neveu, un prieuré simple qui vaut plus de 2,000 écus de rente, dont il a la nomination comme abbé de Saint- Benoit. — Le marquis de Pluveau, qui étoit hors du royaume, accusé de s'être battu en duel, est revenu depuis quelque temps se remettre en prison à Paris. Depuis ce temps-là, il a été jugé, et on a ordonné qu'il seroit plus amplement informé. 11 y avoit même beaucoup d'avis qui alloient à le remettre en liberté. On ne doute pas que cette affaire ne prenne le chemin qu'il faut pour sa justification. C'est un garçon d'un grand courage et que tout le monde sera bien aise de sauver, et ce n'est point un véritable duel ; niais le roi veut qu'on en punisse les moindres apparences, et sauve par là beaucoup de noblesse de son royaume.

Dimanche 5, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer, et demeura toute l'après-dlnée dehors, malgré le vilain temps. Monseigneur joua toute l'après-dlnée au mail, et le soir à culbas chez madame la princesse de Conty avec M. le prince de Conty et moi. Monseigneur le duc de Bourgogne et messeigneurs ses frères coururent le lièvre avec les chiens de M. le comte de Toulouse; madame la Duchesse étoit à cheval à cette chasse. Madame la duchesse de Bourgogne fit ses dévotions le matin ; elle les fera tous les mois. Au retour, elle dîna chez la duchesse du Lude avec madame de Maintenon et beaucoup de dames; et puis ils allèrent ensemble entendre vêpres à Moret. — Le roi lit un don au comte de Gramont, dont il tirera du moins 100,000 francs. C'est M. le duc de la Rochefoucauld qui a fait cette affaire-là pour lui, car il est absent. Il aprésentéson placetàS. M. etl'aappuyé de si bonnes raisons et de tant d'instances que le roi, qui d'ailleurs a été bien aise de faire plaisir au comte de Gramont, n'a pu le refuser.

Lundi 6, à Fontainebleau. — Le roi courut lé cerf, en calèche avec madame la duchesse de Bourgogne. Madame de Mailly et la comtesse d'Ayen étoicnt au derrière de la calèche. Le roi, pour laisser reposer quelquefois la duchesse du Lude, a réglé qu'aux chasses la dame d'honneur, la dame d'atours, et les dames du palais iroient tour à tour dans sa calèche avec lui. Monseigneur et messeigneurs ses enfants étoient à la chasse avec lui. Monsieur, Madame et Mademoiselle allèrent à Montargis, d'où ils ne reviendront que jeudi; ils comptent qu'à leur retour ils trouveront la dispense arrivée pour le mariage de Mademoiselle. — Le roi devoit à M. le comte de Toulouse 200,000 écus de l'argent qu'il avoit eu des prises dont S. M. s'étoit servie durant la guerre; le roi lui donne, pour lui payer cette somme, des domaines en Normandie et sur la frontière de Bretagne , et on les lui vend à fort bon marché parce que le roi veut lui faire plaisir.

Mardi! y à Fontainebleau. — Le roi alla tirer. Monseigneur courut le loup. Madame la duchesse de Bourgogne se promena dans la forêt en carrosse et à pied. Le soir il y eut comédie. — Un courrier de M. de Torcy revint de Madrid. Le roi d'Espagne se porte considérablement mieux , et même on dit dans ce pays-là que, depuis trois ans , il n'a pas été si bien qu'il est à cette heure. — On adjugea quelques petits domaines du roi, et comme il faut que ces adjudications-là se fassent toujours dans les maisons royales , M. de Pommcreuil et les intendants des finances qui sont ici s'assemblèrent dans la salle du conseil , où loge présentement le maréchal de Boufflers , qui la leur céda pour cette fonction-là. Ces adjudications-là se font d'ordinaire au Louvre ou aux Tuileries; on ne les fait point à Versailles. — Monsieur a nommé le marquis de la Ferté la Carte, capitaine de ses gardes, pour porter à M. de Lorraine la nouvelle de la célébration de son mariage dès qu'elle sera faite.

Mercredi 8, à Fontainebleau. — Le roi et la reine d'An-

gleterre arrivèrent ici à sept heures et demie ; ils étoient partis a dix heures de Saint-Germain/ et avoient passé par Paris. Le roi, avec toute la maison royale, les alla recevoir entre leur appartement et la chapelle. Le roi les avoit accoutumés d'aller au-devant d'eux jusqu'au bout de la forêt; mais il y a deux ans qu'ils firent promettre au roi qu'il n'y viéndroit plus ; ils sont logés, à leur ordinaire, dans l'appartement de la reine-mère. — La dispense qu'on attendoit pour le mariage de Mademoiselle arriva. Par le courrier qui la porta, le cardinal de bouillon mande qu'il a déjà obtenu la moitié du gratis pour les bulles de l'abbé de la Rochefoucauld, et qu'il espère encore obtenir l'autre moitié ; mais en même temps il écrit une lettre à M. de Torcy, où il lui marque qu'il n'a jamais eu sujet d'être content de M. de la Rochefoucauld; et il pourroitbien arriver que le gratis seroit obtenu tout entier, et que M. de la Rochefoucauld, qui est fort piqué de cette lettre , n'en sera pas plus obligé a M. le cardinal de Bouillon.

Jeudi 9, à Fontainebleau. — Le roi monta en carrosse à deux heures avec le roi et la reine d'Angleterre. Ils étoient tous trois dans le devant ; la reine au milieu , le roi d'Angleterre à la droite ; Monseigneur, madame la duchesse de Bourgogne et madame du.Lude étoient au derrière. Quand ils furent au laissez-courre , le roi d'Angleterre et Monseigneur montèrent à cheval; on courut le cerf. Le soir il y eut appartement; le roi et madame la duchesse de Bourgogne en sortirent après la musique. Le roi et la reine d'Angleterre entrèrent dans le cabinet duroi, où est la table pour le lansquenet, et, quand le souper fut servi, le roi et madame la duchesse de Bourgogne y revinrent prendre LL. MM. BB. Monseigneur le duc de Bourgogne sortit de l'appartement avec le roi, et ne demeura point au jeu; jamais il n'est aux appartements que durant la musique. Monsieur, Madame et Mademoiselle revinrent de Montargis. — Par le courrier

qui arriva hier de Rome , on apprend que le pape a donné à M. le nonce l'évèché de Bresse (1), qui vaut 40,000 livres de rente, et S. S. lui mande que ce n'est qu'en attendant de plus grandes grâces et qu'elle lui promet de le faire cardinal à la première promotion.

Vendredi 10, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer. Monseigneur ne sortit point, non plus que madame la duchesse de Bourgogne; LL. MM. BB. leur rendirent visite séparément. Le soir il y eut comédie. — Madame la Duchesse et madame la princesse de Conty ne vouloient point quitter le deuil pour le mariage de Mademoiselle , prétendant qu'on ne devoit point quitter un deuil de famille pour une cérémonie. Monsieur a cru qu'ils le dévoient faire par respect pour lui et pour Mademoiselle , il s'en est même plaint au roi, et S. M. a commandé à ces princesses d'envoyer à Paris ou à Versailles chercher des habits, parce qu'elles prenoient le prétexte de dire qu'elles n'avoient apporté ici que des habits de deuil. — On mande de Lisbonne que le roi de Portugal a accordé la grâce au marquis de Prado, gendre du maréchal de Villeroy , et ne l'a pas voulu accorder au comte de Atalaia, qui étoit condamné pour la même affaire ; le roi avoit fait parler son ambassadeur pour recommander l'affaire du marquis de Prado, à cause du maréchal son beau-père.

Samedi il, à Fontainebleau. — Le roi avec LL. MM. BB., Monseigneur, messeigneurs ses enfants et madame la duchesse de Bourgogne allèrent à la chasse du loup. L'équipage étoit vêtu de neuf, et beaucoup de jeunes courtisans avoient fait faire des habits comme ceux des gentilshommes de la vénerie, qui sont fort magnifiques. Le roi étoit dans sa calèche, avec madame la duchesse de Bourgogne sur le banc de devant; la reine d'Angleterre et la duchesse du Lude étoient sur le derrière. Monseî-

(1) Brosria.

gneur le duc d'Anjou se trouva mal à la chasse, et en revint avec la fièvre. — M. le duc de Coislin partit d'ici en diligence pour aller trouver le chevalier de Coislin, son frère, qui est à l'extrémité. M. le cardinal de Coislin, son frère, est contraint de demeurer parce qu'il faut qu'il lasse la cérémonie du mariage de Mademoiselle. — M. Descluseaux, intendant de la marine à Brest, achète la charge d'intendant de la maison de madame la duchesse de Bourgogne dont il donne 100,000 francs. — LL. MM. revinrent de la chasse avant qu'elle frit finie, parce qu'ils voulurent être au salut.

Dimanche 12, à Fontainebleau. — L'après-dinée madame Hemskerke, ambassadrice d'Hollande, eut audience de madame la duchesse de Bourgogne , à qui la duchesse du Lude la présenta. Sainctot avoit d'abord prétendu que c'étoit à lui de la présenter; mais, avant l'audience; sa femme vint dire à la duchesse du Lude que c'étoit un mésentendu et qu'il n'avoit jamais eu cette prétention-là, L'ambassadrice fut assise vis-à-vis madame la duchesse de Bourgogne , ayant la droite sur la duchesse du Lude qui étoit à côté d'elle. Les princesses et duchesses étoient au cercle à droite et à gauche. Le roi y vint, et baisa l'ambassadrice et sa fille , et lui parla avec une grâce et une politesse non pareilles. Ensuite M. le Dauphin vint , qui en usa comme le roi, et puis monseigneur le duc de Bourgogne vint aussi qui les baisa de même. Après cela l'audience finit, et M. de Sainctot fit baiser la fille de l'ambasdrice par madame la duchesse de Bourgogne , qui ne l'avoit pas baisée en entrant. De chez madame la duchesse de Bourgogne , l'ambassadrice alla chez Madame , à qui Sainctot voulut aussi faire baiser la fille de l'ambassadrice , et Madame ne le fit pas, et dit à Sainctot qu'il revoit et que cela ne se devoit point. Le roi fit venir Sainctot chez madame de Maintenon , où il étoit travaillant avec M. de Pontchartrain et le gronda fort d'avoir fait baiser à madame la duchess»de Bourgogne In fille de l'ambas-

438 JOURNAL DE PANGKAU.

sadrice * . — Après que le roi fut sorti de chez madame la duchesse de Bourgogne, il alla chez Mademoiselle, qui fondit en larmes, et le roi en sortit fort touché et fort attendri (1). Madame la duchesse de Bourgogne y alla

(1) « Le 12 de ce mois, le roi alla après son dîner rendre visite à Mademoiselle; Monseigneur y alla ensuite, et tous deux en sortirent fort touches des pleurs qu'ils lui virent répandre. Madame la duchesse de Bourgogne y alla sur les trois heures , après avoir donné audience à l 'ambassadrice de Hollande. Les larmes de l'une et de l'autre ûrent toute leur conversation. Le même jour à cinq heures, toutes les princesses et les dames de la cour se trouvèrent a> ec îles habits magnifiques dans le cabinet de madame la duchesse de Bourgogne pour assister aux fiançailles de Mademoiselle, qui dévoient se faire dans celui du roi. L'habit de madame la duchesse de Bourgogne étoit d'un tissu d'argent avec des fleurs d'or mêlées d'un peu de couleur de feu et vert. La parure de la tête et celle de l'habit étoient de diamants , composées, ainsi que son collier, des plus beaux de la couronne. Madame U duchesse de Chartres, madame la Duchesse , madame la princesse de Conty, douairière , et mesdemoiselles de Coudé et d'Enghien étoient vêtues des plus riches étoffes et fort parées de pierreries. A cinq heures et un quart, les daines • passèrent dans le cabinet du roi , où étoient déjà arrivées Leurs Majestés

Britanniques et tous les princes , excepté monseigneur le duc d'Anjou, qui eut ce jour-là un accès de fièvre. Un moment après arrivèrent Monsieur et Madame avec de riches habits. Celui de Monsieur étoit d'une magnifique étoffe d'or, avec d'épaisses boutonnières d'argent et un agrément pareil , mais moins large sur les tailles. Ilavoitsur l'épaule et sur les manches des touffes de rubansde satin noir av ec des attaches de diamants. Celle du cha|>eau étoit «l'une grande beauté. Il avoit aussi des plumes et des bas de soie noirs. L'habit de Madame étoit noble et modeste. Mademoiselle arriva ensuite précédée par M. le marquis de Blainville, grand maître des cérémonies , et par M. des Granges, maître des cérémonies. M. le «lue d'KIbeuf lui donnott la main droite, et M. le marquis de Couvonges , envoyé de M. le duc de Lorraine, lui donnoit la main gauche. L'habit de Mademoiselle étoit d'un gros de Tours noir, brodé d'or en plein ; sa jupe étoit d'un tissu d'argent avec une broderie d'or dans laquelle il entroit un peu de couleur de feu. Klle avoit une riche parure de diamants et une mante d'un point d'Espagne d'or de six aunes et demie de long , dont le bout étoit porté par madame la Grande-Duchesse. M. le duc d'Elbeuf avoit un habit à manteau très-superbe. Il étoit de drap d'or avec des fleurs couleur de pourpre, et le manteau étoit doublé de même. Sitol que ces princes et princesses furent assemblés dans le cabinet , M. de Pontcbartrain , ministre et secrétaire d'Etat de la maison dn roi , et M. le marquis de Torcy, secrétaire d'État des affaires étrangères, présentèrent le contrat, qui fut lu et signé ensuite par toute la maison royale. Ensuite de quoi M. des Granges, maître des cérémonies , sortit du cabinet pour avertir M. le cardinal de Coislin, premier aumônier du roi , qui attendoit dans la chambre de Sa Majesté, qu'il étoit temps d'entrer. Ce cardinal étoit en camail et en mehet avec; une étole. Il entra dans le cabinet ac-

aussitôt après, et les pleurs recommencèrent de part et d'autre , si bien qu'à peine purent-elles se parler, et madame la duchesse de Bourgogne en sortit sans s'asseoir, et entra chez madame de tyaintenon pleurant encore. Le roi lui dit de ne pointse contraindre, et qu'il avoit pleuré aussi en quittant Mademoiselle. Un peu avant six heures, LL. MM. et toute la cour entrèrent dans le cabinet du roi, où se firent les fiançailles de Mademoiselle. Madame la Grande-Duchesse lui portoitla queue. M. de Torcy lut le contrat; M. de Pontchartrain étoit en second. 11 faut qu'il y ait toujours deux secrétaires d'État, comme il faut qu'il y ait deux notaires aux mariages des particuliers ; et ce fut M. de Torcy qui lisoit et qui donnoit la plume au roi, parce que c'est un mariage avec un prince étranger. Après que toute la maison royale eut signé , le duc d'Elbeuf, comme ayant la procuration de M. de Lorraine , signa aussi et sur la même colonne. Ensuite M. le cardinal de Coislin les fiança, et, la cérémonie finie, LL. MM «illèrent au salut, et .le duc d'Elbeuf remena Mademoiselle comme il l'avoit amenée. Il avoit un habit magnifique avec un manteau, comme il convient en pareille occasion. Toute la cour avoit quitté le deuil pour le reprendre le lendemain du mariage. Après le salut, on alla dans la salle de la comédie où Ton entendit une musique

compagnédes aumôniers du roi en surplis, et du curé de la paroisse de Fontainebleau. Son Lminence demanda à M. leduc d'FJbeuf son nom, à quoi ce prince ré|>ondit qu'il s'appeloit Henry de Lorraine, et lui remit entre les mains la procuration de Léopold , duc de Lorraine , et la dispense venue de Rome, à cause du degréde parenté qui est entre Mademoiselle et M. le duede Lorraine. Le cardinal dit assez haut : « Henry de Lorraine, chargé de la procuration de Léopold, duc de Lorraine, et vous, Èlisabeth Charlotte d'Orléans, etc. »> Avant que de dire Oui , Mademoiselle se tourna vers le roi , Monsieur et Madame et leur ht de profondes révérences pour leur demander leur consentement , ce qu'elle ne fit point au roi ni à la reine «l'Angleterre , quoique présents. Cela fait, M. le cardinal mit son bonnet et prononça les paroles de liançailles, ce qui finit la cérémonie. Toute «elle auguste compagnie se trouva le soir à la musique dans les appartements , et le souper fut servi le soir chez le roi. » ( Mercure d'octobre, pages 2o8 à 26i. )

JOURNAL DE DAINGKAIJ.

qu'a faite Lalande pour des entr'actes d'une comédie nouvelle. LL. MM. y étoient, et la salle étoit fort pleine. Les ambassadeurs prirent les places destinées pour les dames ; l'officier qui faisoit la salle ne put les persuader d'en prendre d'autres, et cela pensa faire une affaire *.

* Sainctot, toujours hasardant quitte à être grondé. Jamais introducteur n'a voi t songé à présenter à une audience de cérémonie , et jamais filles d'ambassadeur qui sont debout et sans nul rang n'avoient imaginé de saluer une tille de France comme les ambassadeurs et les femmes titrées.

Lundi 13, à Fontainebleau. — A midi on alla à la chapelle, où M. le duc d'Elbeuf, chargé de la procuration de M. de Lorraine, épousa Mademoiselle (1). En sortant de la

(1) « Le lundi 13, toutes les princesses se trouvèrent avant midi à la toilette de madame la duchesse de Bourgogne. Elles avoient des habits encore plus magnifiques que le jour précédent. Celui de madame la duchesse de Bourgogne étoit d'un damas gris de Un avec des fleurs d'argent et une garnijure de diamants et d'émeraudes. Les habits des princesses étoient pleins de richesse et de bon goût. Madame arriva, et Mademoiselle la suivit de près. LUe étoit précédée par M. le marquis de Blainville et par M. des Granges. M le duc d'Elbeuf lui donnoitla main droite, et M. le marquis de Couvonges la gauche. Us étoient accompagnés de M. Barois, envoyé de M. le duc de Lorraine, au sujet de son contrat de mariage. L'habit de Mademoiselle étoit d'une étoffe d'argent et la jupe de même, toute chamarrée de dentelles d'argent. Sa parure étoit de diamants et de rubis. M. le duc d'Elbeuf avoit un habit à manteau a fond noir avec des fleurs d'or, doublé d'un glacé d'or sur lequel étoit appliqué un grand point d'Espagne d'or à cartisannes , qui régnoit tout autour du manteau. Les chausses étoient garnies de pareilles dentelles en falhala à trois rangs , avec des rubans bleus et or. Il avoit aussi des plumes bleues, et tout son ajustement étoit magnifique. Le roi ayant fait avertir madame la duchesse de Bourgogne à l'issue du conseil ou ce prince se trouve tous les jours, toutes les dames la suivirent chez la reine d'Angleterre. Le roi s'y étoit déjà rendu. L'on se mit en marehe pour aller à la chapelle. Mademoiselle et M. le duc d'KIbeuf marchèrent les premiers. Le roi, le roi et la reine d'Angleterre allèrent ensuite, précédés de Monseigneur et de tous les princes de la maison royale. Sitôt qu'on fut arrivé a la chapelle , M. le cardinal de Coislin la mitre en tète et la crosse à la main , salua les rois , fit une courte prière , après laquelle il se mit dans son fauteuil, et appela ainsi qu'il avoit fait le jour précédent aux fiançailles : « Henry de Lorraine, chargé de la procuration de Léopold, duc de Lorraine, et vous Élisabeth Charlotte d'Orléans , etc; puis il acheva la cérémonie selon l'usage ordinaire. La messe commença. Ma-

messe, le roi s'arrêta à la porte de la chapelle, et y dit adieu à madame la duchesse de Lorraine , qu'il embrassa plusieurs fois fort tendrement; il y eut beaucoup de larmes répandues. Monseigneur, monseigneur le duc de Bourgogne, madame la duchesse de Bourgogne lui dirent adieu dans le même endroit. Ensuite madame de Lorraine s'alla déshabiller, puis dîna chez Monsieur, où étoient M. le duc de Chartres et madame la duchesse de Chartres qui prit toujours le pas devant elle. M. de Lorraine ne songe pas à leur disputer, et Monsieur s'en expliqua publiquement. Après le dîner, Monsieur monta dans un carrosse du roi avec madame de Lorraine , qu'il ramena à Paris. Madame monta dans un autre carrosse avec madame la Grande-Duchesse, et M. de Chartres monta dans son carrosse avec des dames. Madame la duchesse de Chartres, qui ne se porte pas bien, demeura ici.

Mardi lfc, à Fontainebleau. — Le roi , après le départ de madame la duchesse de Lorraine, alla courre le cerf. La reine d'Angleterre étoit avec lui sur le premier banc de la calèche, et derrière étoient madame la Duchesse et madame la duchesse de Tyrconnel, une des dames de

demoiselle et M. le duc d'Klbeuf se mirent sur des carreaux au-devant du prie-Dieu , où étoient les deux rois et la reine d'Angleterre. Ils allèrent à l'offrande, le cierge ayant été présenté à M. le duc d'Elbeuf par le grand maître des cérémonies et à Mademoiselle par le maître des cérémonies. Ils furent mis sous le poêle qui fut tenu par MM. les abbés de Pomponne et Morel , aumôniers de Sa Majesté. La messe étant finie, l'on se remit en marche pour sortir de la chapelle , et quand on fut près de la porte , le roi se retourna pour faire ses adieux à madame la duchesse de Lorraine , qu'il embrassa plusieurs fuis avec beaucoup de tendresse. Elle fondoit en larmes, et ne (Mit proférer aucune parole. Monseigneur et monseigneur le duc de Bourgogne l'embrassèrent aussi, et madame la duchesse de Bourgogne lit |>aroitre en i*tte occasion, par ses pleurs et par ses sanglots, la bonté de son naturel. Le roi, Leurs Majestés Britanniques, Monseigneur, monseigneur le duc et madame la duchesse de de Bourgogne, montèrent dans l'appartement du roi pour se mettre à table, et Monsieur, Madame , M. le duc et madame la duchesse de Cliartrcs et madame la duchesse de Lorraine, allèrent, par la cour dans l'appartement de Madame, où ils dînèrent; puis ils partirent sur les trois heures pour aller à Paris. » ( Mercure d'octobre, pages 264 à 2fi9. )

442 JOURNAL DE pANGFAU.

la reine d'Angleterre. Aujourd'hui S. M. est allée tirer. — On mande de Paris que le prince de 1^ Cisterne y est mort. C'étoit un des plus grands seigneurs de Piémont. 11 étoit grand veneur et grand fauconnier de M- de Savoie; ces deux charges-là sont jointes en ce pays-là. Il avoit épousé la fille unique de feu la Trousse. — M. des Granges maître des cérémonies, accompagne madame la duchesse de Lorraine jusqu'à ce qu'elle soit hors du royaume; elle marche dans les carrosses du roi ; elle es} servie par les officiers de S. M. sur sa route, et est suivie par un exempt et douze gardes du roi. — Le roi donna, il y a deux jours, une pension de 1,200 livres au chevalier de Pezeux, colonel d'infanterie et neveu du maréchal de Choiseul • qui l'avoit demandée au roi pour lui.

Mercredi 15, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer. Monseigneur courut le loup. Madame la duchesse de Bourgogne alla se promener aux Loges, et y entendit vêpres. — Le prévôt des marchands et les échevins de Paris allèrent au Palais Royal complimenter madame la duchesse de Lorraine sur son mariage. — On mande de Hollande que le roi Guillaume en partit le 30 du mois dernier, et le l* r de ce mois il arriva à Neuhausen, maison de campagne du duc de Zell, qui y étoit venu pour l'y recevoir. Le comte de Tallard, notre ambassadeur auprès de lui, a obtenu permission du roi de venir faire un tour ici avant que de repasser en Angleterre. — M. de Boisseleau est mort dans une de ses terres. Il avoit été gouverneur de Charleroy, et avoit soutenu le siège de Limerick, en Irlande, avec beaucoup de réputation. — Toutes les nouvelles d'Espagne portent que le roi catholique se porte considérablement mieux.

Jeudi 16, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf, ayant dans sa calèche la reine d'Angleterre, madame la duchesse de Bourgogne et la duchesse du Lude. Monsieur, Madame et M. de Chartres revinrent de Paris. I>e roi d'Angleterre, et Monseigneur étoient à la chasse à cheval, à leur ordi-

naire. — Madame la duchesse Lorraine partit de Paris,. Il y a dans le premier carrosse avec elle, madame et mademoiselle de Lislebonne, madame de Maré, madame de Couvonges et madame de Rat zeuhausen, mère d'une de ses filles d'honneur qui étoit à Madame en la même qualité, etqu elle emmène d'ici. On avoit d'abord dit qu'elle n'auroit que six filles d'honneur, mais elle en aura dix. — Le marquis de Créquy a vendu le répriment d'Anjou de cavalerie 30,000 écus à M. d'Auroy, qui étoit capitaine dans le Mestre-de-Camp , après la mort de Blanchefort qui étoit mestre de camp de ce réfriment et qui l'avoit acheté 30,000 écus aussi. Le roi donna ce régiment k vendre au marquis de Créquy, son frère.

Vendredi 17, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer. Le soir il entendit dans la chambre de Saint-Louis la répétition d'une musique qu'a faite Destouches pour un opéra nouveau; et après la musique il mena le roi et la reine d'Angleterre dans son grand cabinet où il laissa la reine jouant au lansquenet. 11 dîne et soupe tous les jours avec le roi et la reine d'Angleterre et toute la maison royale. — Le jour du mariage de Mademoiselle, M. de Couvonges donna à M. de Torcy un portrait de M. de Lorraine enrichi de diamants avec une couronne fermée. Ce" prince la porte comme cela depuis qu'il est rétabli dans ses États \ — Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne apprennent chacun un rôle de la comédie des Plaideurs ; il y en a huit dans cette pièce-là, et ils ont choisi , pour les jouer avec eux, la duchesse de Guiche , madame d'Heudicourt, la comtesse d'Ayen, mesdames d'O et de Montgon et mademoiselle de Normanville. — On mande de Pologne qu'on y a des nouvelles de l'arrivée du czar à Moscou ; tous les désordres qu'il y avoit dans son pays sont apaisés**; il n'en est pas de même de ceux de Lithuanie, où les désordres et la division augmentent tous les jours.

* Ce duc de Lorraine est le premier qui se soit avisé de fermer sa cou-

JOURNAL DE DANGEA.U.

ronne, et cela lui a été souffert sans qu'on en ait seulement parlé. Son père, si grand capitaine, beau-frère de l'empereur Léopolddontil étoit généralissime et si considéré , mari d'une reine , n'y avoh pas pensé non plus qu'aucun de ses prédécesseurs, non pas même le gendre de Catherine de Médicis, qu'elle fit tant d'efforts pour faire roi de France. Mais, en fermant sa couronne, il le fit d'une manière singulière et répugnante, même à la souveraineté ; pour imiter celle du Dauphin qui ne l'est pas par des cercles , mais par quatre dauphins dont les queues se joignent en haut, il ferma la sienne par quatre bars avec leurs queues de même jointes en haut , et ne prit pas garde que les bars sont les armes du duché de Bar, relevant en plein de la couronne, érigé en duché par les rois de France et ressortissant en entier du parlement de Paris , qui y use pleinement de ce droit dans toute son étendue. Les armes des ducs de Lorraine sont en grand et en pierre sur les portes de de Nancy, avec la couronne ordinaire de ducet le manteau ducal comme duc de Bar ; alors ces princes ne pensoient pas à plus.

** Cette conspiration de la sœur du czar et des principaux boyards le fit revenir en diligence de Vienne, où il étoit. Il enferma sa sœur et fit pendre à ses fenêtres , et en sa présence, les principaux complices.

Samedi 18, à Fontainebleau. Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. Le roi d'Angleterre courut le loup avec Monseigneur ; il en vit prendre un , et puis revint dîner avec le roi . Monseigneur en vit prendre un second, et au retour de la chasse il mangea chez madame la princesse de Conty, et puis il alla voir jouer une comédie nouvelle mêlée dentr'actes de danses et de musique. Leurs Majestés n'y allèrent point. Monseigneur fit médianoche chez madame la princesse de Conty. — L abbé d'Effiat * mourut à Paris après une longue maladie et dans le temps qu'on le croyoit tout à fait hors de danger. Il a fait un testament, mais on n'en sait pas encore la teneur. — Les ambassadeurs qui, le jour des fiançailles de Mademoiselle, avoient pris, à une musique où étoit le roi, des places destinées pour les dames, en ont fait de grandes excuses , et on est content de leur procédé.

* L'abbé d'Effiat étoit riche de bénéfices et de patriotisme , avoitété fort galant, fort du monde et fort magnifique, et rétoit encore quoique fort vieux, et depuis longtemps aveugle, avec cette manie de se faire avertir des meubles, des habits, des mets, car il donnoitfort à manger

et à fort bonne compagnie, et partait de tout cela pour ne paroître pas aveugle. C'étoitun fort bon homme, très-généreux, qui a voit des amis et de l 'esprit . Son nom étoit Coiflier ; il étoit fils du maréchal d'Effiat , favori du cardinal de Richelieu, qui le fit ambassadeur en Angleterre pour le mariage de la sœur de Louis XIII et chevalier du Saint- Esprit en 1625, seul, pendant cette ambassade, à la prière du roi d'Angleterre ; surintendant des finances en 1626, maréchal de France en 1631, et gouverneur d'Anjou, Bourbonnois et Auvergne , puis général d'armée; et il mourut dans cette fonction à la Petite-Pierre en Alsace , au fort de sa fortune, en 1632. Il avoit pris le nom de Ruzé et les armes de son grand-oncle Beaulieu , secrétaire d'État , qui le fit son héritier à ces conditions. Le grand-père du maréchal étoit trésorier de France, et maître des comptes en Piémont , et son père fut gentilhomme du duc d'Anjou. De sa femme qui s'appeloit Moreau (I) il eut Cinq-Mars , grand écuyer si connu par sa faveur et par la catastrophe qui lui fit perdre la tétc en 1642, sans avoir été marié , l'abbé d'Effiat et la maréchale de la Meilleraye , mère du duc Mazarin , qui épousa cette nièce du cardinal Mazarin, fameux par ses vingt-deux millions qu'elle lui apporta eu mariage. L'aîné de tous les enfants du maréchal d'Effiat fut lieutenant général d'Auvergne, et gendre de Sourdis- Escoubleau , chevalier du Saint-Esprit , dont il laissa une fille mariée en Allemagne , et un seul fils , le marquis d'Effiat, premier écuyer de Monsieur, et chevalier du Saint-Esprit, qui n'a point eu de postérité d'une Leuville-Olivier et dont les grands biens ont passé au duc Mazarin.

Dimanche 19 , à Fontainebleau. Le roi alla tirer. Monseigneur joua au mail. Madame la duchesse de Bourgogne alla aux Loges. M. de Cély, fils de M. de Harlay, gendre de M. le chancelier, épouse mademoiselle de la Vie , qui a plus de 800,000 livres de bien. La maison de Gramont et M. de Feuquières, qui sont parents proches de la demoiselle, ont témoigné ne pas approuver ce mariage qui ne laisse pas de se conclure malgré eux. — Il arriva le soir a M. de Bouillon un courrier de Berg-op-Zoom qui lui apporte la nouvelle de la mort de madame la comtesse d'Auvergne. M. le comte d'Auvergne revient ici avec toute, sa famille, hormis le grand bailli d'Auvergne, son

(I) Iji femme du maréchal d'Effiat, mère de Cinq-Mars ne s'appelait pas Moreau mais Marie de Fourcy ; elle était fille de Jean de Fourcy et de Renée

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fils aîné, qui s'en va, dit-on, à Malte. Cependant beaucoup de gens assurent qu'il a fait des protestations contre les vœux qu'il fit en devenant grand-croix , et qu'il veut rentrer dans les droits qu'il auroit à la succession de son père et de sa mère s'il ne s'étoit point fait chevalier de Malte.

Lundi 20, à Fontainebleau . — Leurs Majestés montèrent en carrosse à deux heures. Madame la duchesse de Bourgogne, Madame et' madame la duchesse du Lude étoient avec eux. Quand on fut au rendez-vous, le roi d'Angleterre et Madame montèrent à cheval. Monseigneur et messeigneurs ses enfants y étoient déjà. Le roi monta dans une petite calèche avec la reine d'Angleterre , madame la duchesse de Bourgogne et la duchesse du Lude, et courut le cerf. La chasse fut fort belle. — On ouvrit le testament de l'abbé d'Effiat; il fait le marquis d'Efiiat , son neveu , son légataire universel , et M. de Fourcy son exécuteur testamentaire. 11 laisse 70,000 livres à des religieux qui sont dans l'avant-cour d'Effiat, et donne 20,000 livres à M. Mazarinet 10,000 écus à mademoiselle de Bellefonds, sa petite-iiUe ; il donne quelque chose à madame de Fourcy. 11 don ne aussi à tous ses domestiques. On estime la succession 800,000 livres, et tous les legs qu'ils a faits ne monteront pas à 200,000 livres. 11 laisse deux abbayes vacantes et un prieuré à Longjumeau.

Ce jour-là madame de Dangeau revint de la Bourdaisière, où elle avoit demeuré trois mois.

Mardi 21 . à Fontainebleau. — Le roi ne sortit point de tout le jour. 11 alla l'après-dlnée rendre visite au roi et à la reine d'Angleterre , avec qui il fut assez longtemps. LL. MM. BB. vinrent sur les six heures chez Monseigneur et chez toute la famille royale et y firent leurs adieux comme ils font toutes les années , la veille» de leur départ. Le roi alla aussi chez madame du Maine, qui est ici depuis deux jours et qu'il n 'avoit pas vue sur la mort de M. le prince de Dombcs. — M. de Guiscard a acheté

la terre de Magny 540,000 livres, moyennant quoi M de Chevreuse, avec qui il a traité de cette terre,' se charge de payer les lods et ventes qui iront à environ 10,000 écus. La terre relève en partie du marquisat de Nesle et de l'évéché de Noyon ; cette terre peut valoir, toutes charges faites, 22,000 francs et est bien bâtie. — M. de Savoie est retourné à Turin après avoir fait un petit voyage à Chambéry. M. de Briorde , notre ambassadeur auprès de lui, a eu permission du roi, durant ce temps-là, d'aller passer quelques jours à Lyon.

Mercredi 22, à Fontainebleau. Le roi et la reine d'Angleterre partirent d'ici à dix heures pour retourner a Saint-Germain. Le roi, Monseigneur et toute la maison royale allèrent chez eux à neuf heures, et les virent monter en carrosse, après la messe qu'ils entendirent tous ensemble. — M. d'Antin avoit espéré que M. du Maine Lui donneroit la maison qu'avoit M d'Effiat à l'Arsenal, et même on avoit dit, durant le voyage de Compiègne, que cette affaire-là étoit faite pour lui; mais, l'intention de M. du Maine n'étant que de lui donner une partie de ce logement, il n'a point accepté la proposition, et M. du Maine soutient qu'il n'étoit dans aucun engagement làdessus avec M. d'Antin. — On mande de Turin qu'on croit madame la duchesse royale grosse.

Jeudi 23, à Fontainebleau. — Le roi vouloit aller courre le cerf, mais la pluie l'en empêcha; il alla voir jouer les bons joueurs de paume. Monseigneur, messeigneurs ses enfants , madame la duchesse de Bourgogne , Monsieur et Madame y étoient avec lui. Le soir il y eut cc^ médie. — Il arriva un courrier de Madrid. Les lettres sont du 11 de ce mois et portent que la santé du roi d'Espagne se rétablit tous les jours, et que depuis plus de dix ans il ne s'est pas si bien porté qu'il fait présentement. — Madame laduchessede Lorraine prend le titre de duchesse royale, comme madame de Savoie, sa sœur. M. le Grand, M. le chevalier de Lorraine , M. de Marsan

et le prince Camille doivent être arrivés de mardi à Bar, où est M. le duc de Lorraine , et ce prince devoit aller mercredi à Chàlons , ou jeudi à Vitry, voir madame de Lorraine incognito. On attend des nouvelles de cette première entrevue.

Vendredi 2i, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf dans une petite calèche, seul avec madame la duchesse de Bourgogne. Les dames du palais suivoient dans une autre calèche. Monseigneur, messeigneurs ses enfants et Madame étoient à cheval. Le soir on répéta dans la galerie des Cerfs la moitié du nouvel opéra qu'a fait Destouches (1). Le roi ni madame la duchesse de Bourgogne n'y étoient point; le reste de la maison royale y étoit. — Qn a des nouvelles de Pologne qui portent que les Tartares, au nombre de trente mille , ont battu six mille Polonois qui vouloient joindre l'armée d'Allemands que commande Sa Majesté Polonoise en personne. Les Tartares ont fait un grand butin et se sont retirés vers Kaminiek. On ne croit pas que de cette année on puisse rien entreprendre sur cette place, d'autant plus que l'armée de Lithuanie n'a point marché ; les désordres de ce pays-là augmentent tous les jours. — Le roi trouva l)on que MM. de Sainte-Maure parussent devant lui sans être en grand habit de deuil ; leur père est mort à quatre-vingt-cinq ans, et n'avoit jamais été ni purgé ni saigné.

Samedi 25, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer. Monseigneur courut le loup. Le soir on joua Mèlice rte , où Molière avoit travaillé autrefois; il y a plusieurs fragments de lui qu'on reconnolt. Il y a des intermèdes de danses et de musique qu'a faits la Lande (2). — On

(1) Cet opéra doit être Amadis de Grèce, qui fut représenté pour la première fois à l'Académie royale de musique, le 26 mars 1699.

(2) Mélicerte, pastorale héroïque envers, par Molière, représentée devant le roi à Saint Germain en Layc avec le BnllH des Muses, le •> décembre

OCTOBRK 1698. 449

eut nouvelle de l'entrevue de Vitry; M. de Lorraine y arriva jeudi incognito pendant que madame la duchesse royale étoit à son souper. Après le souper, il descendit chez madame de Lislebonne, qui ensuite le mena à madame de Lorraine; ils se saluèrent, s'embrassèrent, causèrent fort ensemble. Madame la duchesse royale mande à Monsieur qu'elle Va trouvé mieux fait qu'elle ne pensoit, qu'il a de fort beaux yeux et de belles dents et qu'elle espère qu'elle sera fort heureuse avec lui. M. de Lorraine a paru charmé d'elle; leur conversation fut galante et aisée , et il s'en retourna à la nuit à Bar, où elle devoit arriver vendredi. Elle trouvera les équipages et la maison de M. de Lorraine a Sermoise, et les équipages du roi reviendront de là.

Dimanche 26, à Fontainebleau. — Outre le conseil que le roi avoit tenu le matin, qui fut fort long, il tint encore conseil l'après-dlnée. Depuis que le roi et la reine sont partis, il a repris son train ordinaire d aller à la messe avant le conseil. Le soir il y eut appartement. Le roi n'y alla point; il n'y va que quand la reine d'Angleterre est ici. — Le roi donna 1,000 écus de pension au vieux Fouché , qui a été son envoyé à plusieurs cours et qui est fort attaché au cardinal d'Estrées. — On quitta le deuil de M. le prince de Dombes, qu'on avoit repris après le mariage de madame de Lorraine. — Le maréchal de Viileroy se blessa vendredi assez considérablement à la chasse, et il est parti pour Paris. M. Félix, qui l'a vu avant que de partir, dit que son mal peut être fort dangereux, et on croit qu'on sera obligé à lui faire une très-cruelle opération.

1066. Molière ne fit que deux actes de cette comédie , et elle ne fut même pas imprimée de son vivant. Guérin , fils du comédien Guéri n Défriché qui avoit épousé la veuve de Molière, transposa le» deux actes de Mélicerte en vers lyriques, y en ajouta un troisième et des intermèdes, et le remit au théâtre le n janvier 1699 sous le nom de Mirtil et Mélicerte. ( Dictionnaire des Théâtres, par de I,éris. )

Lundi 27, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf, seul dans sa petite calèche ; mais , pendant qu'il étoit à la chasse, madame la duchesse de Bourgogne, qui se promenoit avec ses dames, trouva la chasse, et le roi la fit mettre dans sa petite calèche avec lui. Monseigneur courut le loup ; Madame étoit à la chasse avec lui. — J'appris que l'abbé Daquin, à qui le roi avoit donné Pévèché de Fréjus, en avoit envoyé la démission parce qu'il étoit brouillé avec l'ancien évêque son oncle , qui ne consentoit point a le voir évêque en sa place. On croit que le roi , qui a de la bonne volonté pour lui , pourra bien lui donner l'évèché de Séez , vacant depuis deux mois, et qui vaut beaucoup moins que celui de Fréjus ; comme il a beaucoup de bien d'ailleurs, il n'a pas fort besoin d'un évèché d'un gros revenu.

Mardi 28, à Fontainebleau. — Le roi alla l'aprcsdlnée voir prendre des sangliers dans les toiles; il ne descendit point de son carrosse , où étoient madame la duchesse de Bourgogne au fond avec lui , Madame, madame la Duchesse et madame la princesse de Conty an devant, Monseigneur et la duchesse du Lude aux portières. Messeigneurs les ducs de Bourgogne , d'Anjou et de Berry étoient sur un petit amphithéâtre sur le bord des toiles pour pouvoir darder les sangliers. Le soir il y eut comédie. — On apprit sur les sept heures que le matin ;ï Paris le maréchal de Villeroy s'étoit fait faire l'opération qu'on appelle la bubonocelle (1); c'est une opération très-rude et très-dangereuse. On mande que c'est Maréchal qui l'a faite , et qu'elle s'est passée aussi heureusement qu'on le pouvoit désirer.

Mercredi 29, à Fontainebleau. — Le roi prit médecin» 1 et travailla tout le matin , et tint conseil l'après-dlnée ;

(1) TUmew qui arrive à l'aine, et qui est causée par la chute rte IVpipkxwi ou de l'intestin. Cent une espèce d'hernie qu'on appelle incomplète. ( IMcttou noire de Trevoiur. )

Monseigneur voulut courre le loup , mais il n'en trouva point et revint de fort bonne heure; messeigneurs ses enfants étoient à la chasse avec lui. Madame la duchesse de Bourgogne alla voir le roi au sortir de la messe, et puis dîna chez la duchesse du Lude avec beaucoup de dames, comme elle fait souvent ; elle soupe tous les soirs avec le roi. — On eut de bonnes nouvelles du maréchal de Villeroy. Tous les mauvais accidents sont cessés, et on en espère bien. — Le soir il y eut appartement. — M. d' A vaux , notre ambassadeur en Suède, a permission d'en revenir quand il le jugera à propos, sans attendre de congé. On mande de ce pays-là que l'affaire du maréchal Bielk prend un bien meilleur train ; les commissaires qu'on lui a donnés et qui sont ses ennemis se sont brouillés ensemble et le roi de Suède commence à trouver que les procédures ont été trop violentes.

Jeudi 30, à Fontainebleau — Le roi alla tirer. Monseigneur voulut courre le loup, et n'en trouva point. Le soir on joua la comédie du Bourgeois gentilhomme , avec la musique et les danses. Monseigneur le duc de Bourgogne, messeigneurs ses frères et madame la duchesse de Bourgogne y étoient pour la première fois de leur vie. On avoit [mis] dans la salle sept fauteuils, trois au milieu vis-a-vis du théâtre et deux de chaque côté pour Monseigneur, monseigneur le duc de Bourgogne, madame la duchesse de Bourgogne, messeigneurs les ducs d'Anjou, de Berry, Monsieur et Madame ; mais Monsieur n'y vint point, et demeura à jouer chez lui. — On mande de Dantzick que M. l'électeur de Brandebourg a fait investir Elbing par quatre mille hommes de ses troupes ; peu s'en est fallu même que la place n'ait été surprise. Cette ville est sous la protection de la couronne de Pologne, comme Dantzick et Thorn. On croit en ces pays-là que M. l'électeur de Brandebourg n'a point fait cette entreprise sans la participation du nouveau roi de Pologne.

Vendredi 31 , à Fontainebleau. — I^e roi alla à vêpres, et ensuite fut enfermé avec le P. de la Chaise. — Le soir, le roi étant chez madame de Maintenon, milord Jersey, ambassadeur d'Angleterre, lui fit demander audience par M. de Torey. Ce milord a eu ordre du roi son maître de l'aller trouver incessamment à Loo, où S. M. B. est revenue du 2i de ce mois. Le roi le fit entrer avant que de sortir de chez madame de Maintenon. Il reviendra ici quand le roi son maître retournera en Angleterre. — M. des Granges, maître des cérémonies, revint de Barle-Duc il y a deux jours ; il dit que la réception qu'our y a faite a madame la duchesse royale étoit très-magnifique. Elle y arriva le samedi , et ce soir-là tous les princes et princesses de la maison de Lorraine soupèrent avec elle. Les autres jours, LL. AA. RR. mangent seuls ; il n'y a que M. d'Osnabruck qui mange avec eux comme souverain. M. de Lorraine se fait traiter d'Altesse Royale présentement* (1).

■ M. de lorraine prend le premier l'Altesse Royale, dont monsieur son père, ni pas un autre de ses prédécesseurs, ne s'étoit avisé, et que ses sujets seulement lui donnent.

Samedi 1 er novembre, à Fontainebleau. — Le roi communia , toucha les malades , et assista à toutes les dévotions de la journée. Il entendit le sermon de l'abbé Anselme, qui doit prêcher l'Avent. Monseigneur, messeigneurs ses enfants et madame la duchesse de Bourgogne accompagnèrent le roi à la grande messe, au sermon et a vêpres. — Le roi donna l'évèché de Séez à M. l'abbé Daquin, qui vient de remettre l'évèché de Fréjus; et l'évèché de Fréjus à M. l'abbé Fleury *, un de ses plus anciens aumôniers. Cet évèché vaut 35,000 livres de rente , sur quoi il y a V,000 francs pour le chevalier de

(I) Il n'a en le traitement d'Altesse. Ro\ale en France qu'au voyage fit nous ki rftfence «If M. le iluc d'Orléans. ( Mofc du duc de l.uynes. )

Tilladet et 1,000 écus pour l'ancien évèque. Le roi donna l'abbaye de Saint-Sernin, à Toulouse, à l'abbé de Livry ; c'est une abbaye fort honorable , et qui ne vaut que 11 ou 12,000 francs; elle paye pourtant 12,000 écus de bulles. Le roi donna l'abbaye de Trois-Fon laines, en Champagne, à l'évéque de Toul, et le prieuré de Longjumeau à l'abbé de [ Beaufort] , qui est auprès de M. l'archevêque de Paris.

• L'abbé Fleury, fils d'un receveur des tailles de l,odéve, fort attaché au cardinal Bonzi, archevêque de Narbonne , et grand aumônier de la reine, avoit été fait, en 1678, aumônier de la reine par sa protection, et, quelque temps après la mort de la reine, il devint aumônier du roi. Il vécut à Paris et à la cour avec la meilleure compagnie, et eut beaucoup d'amis en hommes et en femmes , et parmi cela la plupart considérables. Soit que le roi le trouvât trop répandu dans le monde ou par quelque mauvais office secret, il ne lui donna presque point de bénéfices, et ne se pouvoit résoudre à le faire évéque. Enfin ce traitement devenant honteux à son âge, et après vingt aus de service , il étoit prêt a se retirer, lorsque M. de Paris l'en empêcha, et fit tant auprès du roi qu'il en arracha cet évéché désert et si éloigné avec ces paroles devenues depuis si remarquables , après s'être longtemps défendu : « He bien, monsieur, vous le voulez ; mais souvenez-vous que vous vous en repentirez.

Dimanche 2, à Fontainebleau . — Le roi donna l'évéché d' Alet à un grand vicaire de M. l'archevêque de Sens , que le roi ne connolt que par réputation et que personne ne lui avoit recommandé. S. M. ordonna au P. de la Chaise, le matin, de savoir de l'archevêque de Sens si tout le bien qu'on lui avoit dit de cet homme-là étoit véritable ; l'archevêque confirma le roi , mais il sollicitoit pour un autre homme de ses amis. Ce grand vicaire est de la ville de Sens; il s'appelle Tafforeau; il ne songeoit point à être évêque. — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Madame la duchesse de Bourgogne fit ses dévotions. Le soir il y eut appartement. — Le marquis de la Ferté, que Monsieur avoit envoyé à M. de Lorraine porter la nouvelle de la célébration de son mariage, en est revenu. M. de Lorrai' e

lui a fait un l>eau présent. Ce prince a donné fort magnifiquement à tous les officiers qui avoient conduit madame la duchesse royale. M. leGrandet MM. ses frère»» revinrent ici et ne le suivront point a Nancy; il ne demeure avec eux que Madame et mademoiselle de Lislebonne, qui y passeront l'hiver.

Lundi 3, à Fontainebleau. — Le roi remit la chasse qu'on a accoutumé de l'aire le jour de la SainMlubert, parce que la fête des Morts, qui se devoit faire dimanche, avoit été remise au lundi. S. M. alla tirer l'aprés-dtnée. Monseigneur courut le loup; Madame étoit à la chasse avec lui. Madame la duchesse de Bourgogne , qui s'étoit trouvée incommodée dès le dimanche au soir, ne sortit point de tout le jour. Le soir il n'y eut ni comédie ni appartement. — MM. les princes d'Anspach saluèrent Monseigneur le soir chez madame la princesse de Conty; il trouva bon que je les lui présentasse chez cette princesse, quoiqu'il n'y reçoive jamais aucun étranger. Après qu'ils en furent sortis, Monseigneur joua à culbas avec M. le prince, de Conty et moi. — Le roi donna une pension de V,000 francs à mademoiselle de Vivonne, fille du feu maréchal de ce nom ; M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse avoient demandé au roi cette grâce-là pour elle.

Mardi , à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf dans une petite calèche avec madame la duchesse de Bourgogne. Monseigneur et messeigneurs ses enfants et Madame étoient à cheval. Madame la Duchesse et madame la princesse de Conty vinrent séparément dans leurs carrosses avec les dames. Le soir il v eut comédie. — Le roi donna à Lappara, un de ses principaux ingénieurs, 1,000 écus de pension plus qu'il n'a voit; il touchent déjà plus de 20,000 livres du roi. — Le roi a donné au duc de la Meilleraye les droits de courvées (1) sur les

| i ) Courvpc ou corvw. ( Dictionnaire de Trévoujc. )

IMOVF.MRRK 1098.

terres de Béfort , de Thano et plusieurs autres que le duc de Mazarin, son père, lui a données en Alsace ; mais il nejouissoit point de ce droiUà. L'intendant de la province d'Alsace exigeoit ce droit-là au profit du roi durant la guerre, et S. M. qui vient d'en être informé par M. de Barbezieux, fait rendre ce droit à M. de la Meilleraye, qui prétendque cela augmentera ses terres de 25,000 livres de rente.

Mercredi 5, à Fontainebleau. — Le roi alla l'aprèsdinée courre le lièvre avec les chiens de M. le comte de Toulouse, madame la duchesse de Bourgogne seule dans sa calèche avec lui. Monseigneur le duc de Bourgogne et messeigneurs ses frères étoient avec lui. Monseigneur courut le loup. Le soir il y eut appartement où l'on chanta une musique nouvelle du petit Lully. — Avant que d'aller à la chasse , le roi, étant chez madame de Maintenon, dit à madame d'Heudicourt qu'il donnoit à son mari une pension de 2,000 écus; en même temps elle envoya quérir son mari , qui entra chez madame de Maintenon et y fit son remerciment AS. M. — J'appris que madame la duchesse de lorraine, arrivant à Bar-le-l)uc, descendit à l'église, où le primat de Nancy fit les cérémonies du mariage. Ce devoit être l'évèque de Toul , mais ce prélat prétendoit avoir un fauteuil devant M. de Lorraine, qui n'a pas voulu le lui donner. Il y a longtemps que les ducs de Lorraine songent à faire Nancy évèché; mais l'évèque de Toul s'y est toujours opposé, et Rome n'a voulu faire aucun changement là-dessus.

Jeudi 6 , à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. Madame la duchesse de Bourgogne, qui avoitdlné chez la duchesse du Lude avec Monsieur, s'alla promener dans la forêt avec beaucoup de dames. Monseigneur, au retour de la chasse, dîna chez madame la princesse de Conty, et puis alla à la comédie. — J'appris que M. le Grand, MM. ses frères et le prince Camille, son fils, soupant à Bar avec M. et madame de Lorraine, eurent

JOURNAL DE DANGKAU.

des chaises à dos. M. d'Osnabrûck , qui avoit un fauteuil et à qui M. de Lorraine donna la droite, prétendoit, étant chez lui et donnant à souper aux princes lorrains venus de France , avoir un fauteuil de même et ne leur donner que des chaises à dos et ne leur pas donner la main; mais, avant que d'aller chez lui, ils négocièrent sur cela, et entin M. d'Osnabrûck consentit à leur donner la main et à ne prendre qu'une chaise à dos comme eux chez lui , M. de Lorraine n'y étant pas. Si M. d'Osnabrûck ne se fût regardé que comme frère de M. de Lorraine , ces princes n'auroient fait aucune difficulté sur les traitements qu'il auroit voulu leur faire ; mais, voulant être traité comme prince-évèque d'Allemagne, ils ont voulu les mêmes honneurs qu'un autre évêque d'Allemagne leur auroit faits.

Vendredi 7, à Fontainebleau. — Le roi courut le cerf , madame la duchesse de Bourgogne seule dans sa calèche avec lui. Monseigneur et Madame, qui étoient à la chasse, revinrent dans son carrosse avec lui , où étoient aussi toutes les dames du palais qui avoient été à la chasse. Madame la duchesse de Chartres et madame la Duchesse étoient clans le carrosse de madame de Chartres avec les dames qu'elles avoient amenées. Le soir on répéta dans la galerie des cerfs les trois derniers actes du nouvel opéra de Destouches. — La duchesse de Choiseul (1) mourut A Paris après une longue et cruelle maladie ; son mari a persisté jusqu'à la lin à ne la vouloir point voir; elle n'avoitque trente-quatre ans. Madame la princesse de Conty, de qui elle avoit l'honneur d'être cousine germaine, lui donnoit une pension considérable. — Le roi s'informe tous les jours avec l>eaucoup de bonté de la santé du maréchal de Villeroy ; sa plaie va si bien qu'on a tout lieu d'espérer qu 'au retour de Fontainebleau nous le trouverons hors de danger.

(1) Loui*e-Gabrielle de la Baume le Blanc, nièce de madame de la Val-

Ifère.

Samedi 8 , à Fontainebleau. — Le roi alla voir jouer les bons joueurs de paume, et y mena madame la duchesse de Bourgogne. En passant par le jardin, il trouva madame la princesse de Conty et lui dit qu'elle pou voit le suivre au jeu de paume, et que madame la duchesse de Bourgogne trouveroit bon qu'elle demeurât dans cet habillement-là. Monseigneur le duc de Bourgogne, qui avoit suivi le roi à la paume, alla le soir à la comédie du Bourgeois Gentilhomme ; madame la duchesse de Bourgogne n'y alla pas. — Il y avoit une grande difficulté sur la grâce que le roi accorda au comte de Gramont il y a un mois ; il prétendoit en tirer 80,000 francs, et on croyoit qu'il n'en auroit que quatorze. M. de la Rochefoucauld parla au roi là-dessus, et tourna si bien l'affaire que le roi, toujours prêt à faire du bien au comte de Gramont, consentit que la grâce fût étendue jusqu'aux 80,000 livres que le comte a toujours prétendu en tirer.

Dimanche 9, à Fontainebleau. — Le roi , Monseigneur, messeigneurs ses enfants et madame la duchesse de Bourgogne ne sortirent point de tout le jour. Le soir il y eut appartement. — Le matin, au sortir du conseil, Monsieur présenta au roi le marquis de Meuse que M. et madame de Lorraine ont envoyé ici ; il nous dit que l'impératrice avoit fait un présent à madame la duchesse de Lorraine d'un collier de diamants et de rubis. M. de Lorraine avoit une garniture entière assortissant à cela, dont il lui a fait présent aussi. — Madame la Duchesse partit d'ici pour s'en aller à Saint-Maur. M. le Duc y est déjà depuis quelques jours, et ils y demeureront jusqu'à ce que leroi soit de retour à Versailles.

Lundi 10, à Fontainebleau. — Le roi monta en carrosse avec madame la duchesse de Bourgogne, Madame et quatre des dames du palais. Les dames de Madame espéroient qu'on emmeneroit une d'elles. Quand le roi fut au laissez-courre , il se mit en calèche seul avec madame la duchesse de Bourgogne. Madame monta à cheval. Mon-

JOURNAL DE DANGKAU.

seigneur et messeigneurs ses enfants y étoient déjà. Le soir il y eut appartement. — Le roi a fait donner au dinde Croy, qui a commandé l'armée de l'empereur, et qui est venu ici sans argent et sans moyen d'en avoir, 'i ou 500 pistoles pour s'en retourner en son pays. — M. de Chamarande , inspecteur d'infanterie , a été obligé par sa mauvaise santé , de quitter cet emploi qui vaut 2,000 écus de rente, et on le donne À Bragelonne, capilaine aux gardes. Chamarande garde le régiment de la reine, dont il est colonel.

Mardi 11, à Fontainebleau. — Outre le conseil que le roi tint le matin à son ordinaire , il tint encore conseil du ministre à cinq heures chez madame de Maintenon, après être revenu de la chasse. — Monseigneur alla courre avec des chiens de M. le comte de Toulouse, qu'on appelle les sans-quartier y parce qu'ils courent tout ce qu'ils lancent. Monseigneur le duc de Bourgogne courut le lièvre avec les petits chiens de M. le comte de Toulouse. Le soir il y eut comédie. — On a résolu d'accorder aux instantes et réitérées prières de la république de Venise que leurs [*ic] ambassadeurs seront conduits à l'audience par un prince. Ils ont allégué plusieurs grands exemples de leur attachement à la France , entre autres qu'après la mort de l'empereur Charles-Quint, Philippe II, son fils, roi d'Espagne , voulant disputer à la France la préséance qu'elle a toujours eue sur l'Espagne , ils avoient été les premiers à reconnoltre notre droit et à faire passer l'amroi devant celui du roi catholique. De plus ils ont fait souvenir qu'ils avoient été les premiers à reconnoltre Henri IV, et le roi a eu envie de faire honneur et plaisir a la république.

Mercredi 12, à Fontainebleau. — Le roi alla tirer l'après-dlnée. Monsieur partit d'ici le matin pour s'en aller à Paris. M. le duc de Chartres y est depuis quelques jours assez incommodé ; il partit d'ici avec une grosse fluxion sur le visage. — Le bruit se répandit du mariage de

M. de Canaples avec mademoiselle de Vivonne, à qui le mi vient de donner une pension. M. de Ganaples a soixante et dix ans passés; mais il seroit duc de Lesdiguières, si M. de Lesdiguières mouroit sans enfants. — On mande de Turin que M. de Savoie a voit trouvé bon que le comte de Soissons y passât, qu'il y demeureroit deux jours et qu'il y verroit LL. AA. KR. U quitte Milan , mais la comtesse de Soissons, sa femme, y demeure; il s'en va à Madrid solliciter quelque emploi ou quelque pension. Le prince deCarignan, son oncle, s'en est allé à Raconis, sa maison de campagne, pour ne se pas trouver à Turin quand il y passera.

Jeudi 13, à Versailles. — Le roi partit de Fontainebleau à dix beures du matin. Ilavoit dans son carrosse madame la duchesse de Bourgogne auprès de lui dans le fond ; monseigneur le duc de Bourgogne, madame de Chartres et madame la princesse de Conty au-devant, et la duchesse du Lude à la portière. 11 n'arrêta point en chemin- Il y avoit de la viande froide dans ses carrosses, qu'on mangea en marchant, et ils arrivèrent ici avant la nuit. Messeigneurs les ducs d'Anjou et de Berry revinrent dans leur carrosse, et Madame, dans le sien, alla trouver Monsieur à Paris, qui y demeurera quelques jours. — Le soir à Paris , madame de Maisons mourut subitement, après avoir soupé chez elle avec ses amis; elle étoit séparée depuis longtemps d'avec son mari, qui jouissoit de tout son bien et qui étoit fort considérable, et qui lui donnoit 12,000 francs de pension. Madame de Poissy, sa bellefille , avoit soupé avec elle et la vit mourir. Dès qu'elle se sentit mal. elle dit au président Nicolaï, son neveu, de prendre son testament, qui étoit dans l'endroit qu'elle lui marqua. — Monseigneur partit dès le matin de Fontainebleau et alla dîner à Meudon, où il mène fort peu de gens ce voyage ici.

Vendredi li, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Mari y, où il demeura jusqu'à la nuit. Ma-

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dame la duchesse de Bourgogne alla dès le matin voir la Ménagerie, et puis alla dîner à Sain t-Cyr, d'où elle revint fort tard. — M. Danet, intendant et contrôleur général de l'argenterie et menus-plaisirs du roi , a vendu sa charge 190,000 livres au sieur Ferrand de Saint-Disant ; ces charges payent paulette et valent environ 12,000 livres de rente. Il y en a trois dont la plus nouvelle n'a jamais été exercée ; celui qui l'avoit achetée est mort sans avoir permission d'en faire les fonctions, et le roi veut présentement que les deux pourvus achètent cette troisième charge-là des créanciers du sieur Villegenou, qui en avoit été pourvu. Ces charges-là sont sous les ordres du premier gentilhomme de la chambre en année.

Samedi 15 , à Versailles. — Le roi alla encore à Marly, où il passa toute l'après-dlnée. Madame la duchesse de Bourgogne alla à la Ménagerie et en revint fort tard. Monseigneur le duc de Bourgogne et messeigneurs ses frères allèrent à Saint-Germain voir le prince de Galles , qui étoit venu ici les voir vendredi. — J'appris que M. le prince de Carignan , depuis trois mois, s' étoit fait naturaliser François , lui, sa femme, ses deux fils et ses deux filles. Le comte de , qui est à Paris présentement , chargé de ses affaires , prétend que ce prince aura en France plus de MO, 000 livres de rente. — La duchesse Lanti , sœur de M. de Noirmoustiers et de la duchesse de Bracciano , qu'on appelle présentement la princesse des Ursins, est à Paris, à la dernière extrémité; elle y étoit venue de Home pour se guérir d'un cancer, et les remèdes qu'elle a faits ont achevé de la tuer. Son mari est attaché à la France et est chevalier de l'Ordre.

Dimanche 16, à Versailles. — Le roi ne sortit point de tout le jour. Le roi et la reine d'Angleterre vinrent ici sur les cinq heures. Monseigneur alla de Meudon à l'opéra à Paris , et puis revint ici. — Le mariage de M. de Canaples avec mademoiselle de Vivoune est rompu ; on n'a pu trouver sur quoi asseoir le douaire, parce que

M. de Canaples avoit cédé tout son bien au feu maréchal de Créquy son frère, et à ses enfants, et ne s'étoit réservé qu'une pension de 12,000 francs. — Le roi de Maroc, qui demande la paix au roi, a envoyé un ambassadeur qui est arrivé à Brest sur le vaisseau du comte de Chateau-Renaud. Cet ambassadeur est celui qui commande ses vaisseaux à Salé , et nous l'avons pensé prendre cette année. Il apporte de pleins pouvoirs pour conclure la paix, et Ton croit que ce sera le comte de Château- Renaud qui sera chargé de la traiter avec lui.

Lundi 17 , ô Ver mil les. — Le roi alla tirer, et le temps fut si horrible que S. M. fut obligée de quitter la chasse, chose qui ne lui arrive guère. Le soir il y eut comédie. Monseigneur le duc de Bourgogne et messeigneurs ses frères y allèrent; on joua Britannicus; c'est la première comédie (1) sérieuse qu'ils aient vue. Monseigneur vint de Paris voir le roi , et s'en retourna après dîner. — Le fils du prince royal de Danemark est mort ; il n'avoit que deux ans. L'envoyé en doit donner part au roi ces jours ici. 11 auroit bien souhaité que le roi leur fit Thonneur d'en porter le deuil , mais on ne le portera point, car il n'est point parent du roi , et S. M. ne le prend que pour les têtes couronnées ou pour ceux qui ont l'honneur d'être ses parents. — M. le comte de Tonnerre aune pension de 1,000 écus sur le Dauphiné, comme premier baron de Dauphiné ; on avoit retranché un quartier de cette pension depuis quarante ans , et le roi vient de le rétablir en sa faveur.

Mardi 18, à Ver milles. — Le roi donna audience à l'ambassadeur de Venise , qui prit congé de lui. Le roi

(I) Comédie, pièce de théâtre, d'où aller à la comédie, comédiens, rte. Cette expression , appliquée à la tragédie de Britannicus , explique bien le sens de cette phrase de Dangeau parlant de Corneille , et disant qu'il étai^ célèbre par ses comédies, voir t. 1", p. 59. — l'of, aussi au 58 novembre suivant.

le fit chevalier, comme il fait toujours les ambassadeurs de Venise. Le prince Camille le mena à l'audience. C'est la première fois que l'ambassadeur ordinaire de la république a été conduit par un prince ; mais, quand la république envoyoit un ambassadeur extraordinaire, on lui faisoit l'honneur de lui donner un prince pour le conduire. — Outre le conseil que le roi tint le matin à son ordinaire , il tint encore conseil l'après-dlnée avec ses ministres. Monseigneur courut le loup, et revint d'assez lionne heure pour être au conseil qui fut tenu l'après-dlnée.

Mercredi 19, à Marly. — Le roi le matin donna audience à Versailles au marquis de Meuse, envoyé de M. de Lorraine , qui s'en retourne auprès de son maître. A l'audience qu'il eut de madame la duchesse de Bourgogne, il commençaà dire Son Altesse Royale mon maître. Je ne sais s'il s'est servi de ce terme-là en parlant au roi ; ceux qui étoient derrière S. M. ne l'ont point entendu. — Le roi donna aussi audience à M. de Meyercroon, envoyé de Danemark, qui lui donna part de la mort du iils du prince royal. — Après dîner, sur les deux heures, le roi monta en carrosse et vint ici; il avoit dans son carrosse madame la duchesse de Bourgogne , la duchesse du Lude et mesdames de Mailly, de Dangeau et de Houcy. Dès qu'il fut arrivé ici, il monta dans sa petite calèche avec madame la duchesse de Bourgogne , et alla se promener au mail , autour duquel il fait planter de grandes palissades.

Jeudi 20 . à Marly. — Le roi ne fut pas longtemps dans ses jardins, à cause du vilain temps. Madame la duchesse de Bourgogne ne sortit point et passa la journée chez madame de Maintenon. Monseigneur Je duc de Bourgogne vint ici de bonne heure , y soupa et s'en retourna après son souper a Versailles. — Monseigneur alla dès hier matin à Meudon. Il y a mené madame la princesse de Conty, beaucoup, de dames

et de courtisans. Monsieur, Madame sont à Paris et madame de Chartres alla hier les y trouver. Madame la Duchesse alla à Saint-Maur, où elle demeurera jusqu'à samedi. — Il n'y a ici que les dames de madame la duchesse de Bourgogne, monseigneur le duc du Maine M. le comte de Toulouse et les grands officiers de la maison du roi en service , et les maris des dames de madame la duchesse de Bourgogne. — Le roi a dit que M. le marquis de Meuse, en parlant de M. de Lorraine, ne l'avoit traité que d'Altesse, dans les compliments qu'il fit au roi , à Monseigneur, et à monseigneur le duc de Bourgogne. Le roi même l'avoit fait avertir de ne pas traiter son maître d'Altesse Royale dans les compliments qu'il feroit ici de sa part.

Vendredi 21, à Marly. — Le roi se promena tout le jour dans ses jardins; il mena madame la duchesse de Bourgogne au mail, et puis il lui fit voir le magnifique abreuvoir qu'il a fait faire en bas de ses jardins en dehors. Monseigneur le duc de Bourgogne vint ici dîner et ne s'en retourna à Versailles qu'après le souper. — Le roi nomma ces jours passés M. de Saint-Olon , un de ses gentilshommes ordinaires, pour aller à Brest recevoir l'ambassadeur du roi de Maroc. Il a ordre, conjointement avec M. de Château-Renaud, de traiter la paix avec cet ambassadeur, et on ne l'amènera, point ici que le traité ne soit conclu. Nous n'avions plus de guerre qu'avec les corsaires de Salé qui sont sous la domination du roi de Maroc, et M. de Chateau-Renaud , avant que de quitter leurs côtes, avoit déjà fait une trêve avec eux ; mais c'est une nation fort infidèle , qui rompt souvent leurs traités; ainsi , on n'y prend pas grande confiance.

Samedi 22, à Versailles. — Le roi se promena à Marly jusqu'à la nuit dans ses jardins, et puis revint ici avec madame la duchesse de Bourgogne et les dames qu'il y avoit menées dans son carrosse. — On a arrêté depuis

quelques jours dans le Temple, à Paris, deux femmes qui s'y étaient retirées depuis fort peu de temps, et qui sont accusées de grands crimes. On a arrêté aussi le fils du président de Lesseville , accusé d'être en commerce avec ces femmes-là pour de mauvaises actions. — Madame la chancelière le Tellier est à l'extrémité à Paris, mais elle conserve son bon sens jusqu'à la fin. Elle est dans sa quatre-vingt-dixième année ; on compte qu'elle laissera une bien grande succession à sa famille. Elle donnoit plus de 50,000 écus par an aux pauvres depuis la mort de M. le chancelier le Tellier, son mari.

Dimanche 23, à Ver Milles. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. Monseigneur alla de Meudon à l'opéra à Paris avec madame la princesse de Conty, et puis ils revinrent ici , où Monsieur, Madame, madame de Chartres et madame la Duchesse revinrent dès samedi. Madame la duchesse de Bourgogne alla à Saint-Cyr, et puis revint souper à la Ménagerie. — Le roi donna au baron de Breteuil la charge d'introducteur des ambassadeurs, qui vaquoit depuis quelque temps par la mort de M. de Bonneuil. 11 payera 40,000 écus de brevet de retenue qu'il y avoit sur cette charge, et le roi lui donne un brevet de retenue de 20,000 écus . M. de Sainctot, qui a l'autre charge d'introducteur des ambassadeurs, l'avoit achetée 82,000 écus; ces charges valent au moins 12,000 livres de rente.

Lundi 24, à Versailles. — Le roi n'alla, à la messe qu' après le conseil, et après la messe se fit le baptême des trois enfants de M. le Duc. Le roi et madame la duchesse de Bourgogne tinrent M. le duc d'Enghien , qui fut nommé Louis- Henri. Le roi, par honnêteté, voulut ajouter à son nom celui de M. le Prince. Monseigneur et Madame tinrent mademoiselle de Charolois, qui fut nommée Louise Elisabeth. Monseigneur voulut ajouter à son nom celui de Madame. Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Chartres tinrent mademoiselle de Sens , qui fut nommée Louise-Anne,

monseigneur le duc de Bourgogne voulant ajouter a son nom celui de madame la Princesse. — Madame la duchesse de Bourgogne devoit aller à Saint-Germain voir la reine d'Angleterre; mais elle lui manda dès le matin de ne point y aller, parce qu'elle s'étoit trouvée malade. — Madame de Langlée la mère est morte en Dauphiné , où elle s'étoit retirée depuis longtemps; Langlée son fds lui donnoit une pension de 12,000 livres.

Mardi 25, à Versailles. — Le roi passa l'après-dtnée à se promener dans les jardins de Trianon. Monseigneur courut le loup , et fit une fort rude chute ; mais heureusement il s'en porte fort bien , et alla le soir à la comédie. Les appartements recommencèrent lundi. — Monseigneur le duc de Bourgogne commença lundi a apprendre à monter à cheval à la grande écurie, sous M. de Nesmond. — M. le marquis de laFerté, gendre de la duchesse de la Ferté , gagna lundi son procès au conseil devant le roi, et a permission de porterie nom etles armes de la Ferté -Senneterre, que le chevalier de la Ferté lui disputoit. — M. le prince de Carignan demandoitau roi des commissaires pour des terres qu'on avoit confisquées sur lui durant la guerre; le roi n bien voulu lui en donner, et S. M. les nomma lundi au conseil. — La duchesse de Lanti mourut a Paris après une longue et cruelle maladie.

Mercredi 26, à Versailles. — Le roi alla se promener à Marly, et eut soin qu'on fit aller les fontaines de l'abreuvoir, afin que Monseigneur, qui étoit allé à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre , les pût voir de son carrosse ; Monseigneur ne les avoit point vues encore. — Le baron d'Itre, qui est Flamand, salua le roi le matin ; il a ici la qualité d'envoyé d'Espagne, en attendant que l'ambassadeur qu'ils ont nommé soit arrivé. — M. de Monacotarriva ici ; il a passé de Monaco à Marseille sur une galère de Gènes, et a demeuré six jours

dans une des lies d'Hyères, où il a fort souffert, mais le gros temps l'obligeoit d'y demeurer. — M. de Sesanne. frère du marquis d'Harcourt, qui étoit allé avec M. son frère en Espagne, en est revenu ; il partit de Madrid le 10 de ce mois. Le roi d'Espagne se porte toujours de mieux eu mieux. — Le soir il n'y eut ni comédie ni appartement. Monseigneur joua chez madame la princesse de Conty avec M. le prince de Conty et moi.

Jeudi 27, à Versailles. — Le roi alla à Saint-Germain voir le roi et la reine d'Angleterre. Le soir il y eut appartement. — Madame la comtesse de Brionne , qui est toujours ici à la grande écurie, reçut le viatique; mai* comme il n'y a point d'année qu'elle ne soit a l'extrémité , on croit qu'elle pourra encore se tirer de cette attaque-ci. — Le roi entretint longtemps le marquis de Sesanne qui revient de Madrid ; il lui a fait espérer que le marquis d'Harcourt, son frère, reviendroit bientôt de son ambassade. — On compte présentement que le roi Guillaume est arrivé en Angleterre. M. de Tallaru devoit partir pour revenir ici le jour que S. M. B. se seroit embarquée.

Vendredi 28, à Versailles. — Le roi alla encore se primer à Marly l'après-dlnée. Le soir il y eut comédie, où allèrent monseigneur le duc de Bourgogne, madame h tluchesse de Bourgogne, messeigneurs les ducs d'Anjou et de Berry. C'est la première comédie sérieuse madame la duchesse de Bourgogne ait vue, et « fut Bajazet (pi on joua. Le roi a permis à madame U duchesse de Bourgogne d aller à la comédie toute* les fois qu'elle en aura envie. — Madame la chanrelière le Tellyer, qui étoit prête d'entrer dans sa quatrevingt-onzième année, mourut A Paris, ayant conservé bon sens jusqu'à la lin. On compte qu'elle laisse troi> millions de bien. — Au retour de Fontainebleau, le roi I donné à mesdemoiselles d'Épinoy et de Melun le log*" ment dans le château qu'avoit madame leur mère. Ma-

dame la princesse de Conty a fort sollicité le roi pour leur faire accorder cette grâce.

Samedi 29 , à Versailles. — Au conseil des finances qui se tint ici comme à l'ordinaire, M. le chancelier se trouva fort mal; il fut obligé d'en sortir, et l'on craint fort de pareils accidents pour un homme de son âge. — Le petit Broglio, qui étoit capitaine dans le régiment du roi, achète le régiment de l'Ile de France de M. de la Massaye ; il lui en donne 36,000 livres. — Le roi fait une nouvelle réforme de six régiments de cavalerie, cinq de dragons et quelques régiments d'infanterie et de trois cents compagnies, qui étoient dans des places sans être d'aucun régiment. — Il y a une assemblée ici presque tous les mardis chez M. de Beauvilliers, qui a commencé les derniers jours de Fontainebleau pour la principauté <l'Orange. A ces assemblées assistent, pour le roi Guillaume, M. d'Hemskerke et un autre Hollandois, et de la part du roi M. de Beauvilliers, M. de Pomponne, M. de Torcy, MM. Daguesseau et de Pommereuil ; mais ces six commissaires n'ont que deux voix, parce que le roi d'Angleterre n'en a que deux.

Dimanche 30, à Versailles. — Le roi, Monseigneur, messeigneurs ses enfants, madame la duchesse de Bourgogne entendirent le sermon. Le roi à cinq heures alla au salut; ainsi il ne sortit point de tout le jour. — • Les six régiments de cavalerie qu'on réforme sont ceux de : Geoffreviîlc , Chastelet , Ligondès, la Feuillade , Imécourt, Lessart. Ceux de dragons sont ceux de : Sailly, Ganges, Escoraille, d'Avarey, Frontenay. Parmi l'infanterie réformée est le régiment royal-danois que commandoitM. Youl, qui est brigadier. Parmi les dragons, Sailly, qui est réformé, est maréchal de camp. Dans la cavalerie, les trois premiers qui sont écrits sont brigadiers. — On mande de Rome que le cardinal Cibo est à l'extrémité. M. le cardinal de Bouillon va être doyen. Lundi 1 er décembre, à Versailles. — Le roi prit méde-

cine ; il la prend tous les mois , le dernier jour de la lune. Il travailla le matin avec M. de Pontchartrain et l'aprèsdlnée il tint conseil. Monseigneur, après la médecine du roi, alla dîner à Meudon, où il attendra le roi, qui y doit aller mercredi pour y passer le reste de la semaine. — On mande de Vienne que tout s'y prépare pour le mariage du roi des Romains avec la princesse d'Hanovre, que nous avons vue ici. — On mande de Dantzick que le général Brant , ayant fait achever ses batteries de canon et de bombes devant la ville d'Elbing , avoit fait sommer les habitants, qui, se voyant hors d'espérance d'être secourus par le roi de Pologne qui en est fort éloigné, s'étoient rendus le 11 de novembre. Les Polonois paroissent fort irrités contre l'électeur de Brandebourg, et le roi de Pologne a mandé qu'il revenoit à Varsovie pur chercher les moyens de repousser l'injure faite à la Pologne par l'électeur de Brandebourg.

Mardi 2, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnéese promener à Marly; il avoit donné audience le matin au baron de Rewill, envoyé de M. l'électeur de Trêves. — On mande de Languedoc que les états s'assemblèrent le 20 du mois passé, et d'un consentement unanime accordèrent au roi 3,000,000 pour le don gratuit et 25,000 écus pour l'entretien du canal. — On mande de Vienne que les conférences pour la paix, entre le Grand-SeifiT 1 ^ d'une part, l'empereur et ses alliés de l'autre, avoient commencé le 13 de novembre, dans un lieu proche Carlowitz, où on a fait accommoder .une maison pour les conférences. — On mande de Venise que le 20 de septembre il y eut un grand combat naval où les Vénitiens ont eu tout l'avantage sur les Turcs. Les Vénitiens étoient commandés par le chevalier Delfini, frère de M. le nonce qui est ici, à qui le roi en fit compliment. Le hacha Meoo- Morto eommandoit les vaisseaux turcs.

Mercredi 3, à Meudon. — Le matin à Versailles , le roi donna audience dans son cabinet à M. le marquis d'A-

lègre * qu'on a fait venir en poste d'Auvergne, où il étoit depuis quelques temps. Le bruit se répandit de quelques brouilleries entre M. et madame de Barbezieux, qui est à Paris malade chez madame sa mère, et on croit, quand ellesera guérie, qu'elle entrera dans un couvent, du consentement du marquis d'Alègre, son père. — On a mis à la Bastille Cherbert, colonel suisse réformé, qui avoit acheté beaucoup de blé. Dès Fontainebleau, on l'avoit averti que le roi le trouvoit mauvais, et qu'il eût à le faire reporter au marché incessamment; il n'a point profité de cet avis, et a toujours nié qu'il l'avoit acheté; et comme on songe fort à tout ce qui peut diminuer le prix du blé, on a jugé a propos de faire un exemple de ceux qui en font des amas pour le faire enchérir. On donne de grands ordres dans les provinces et à Paris pour qu'on ne souffre point de la mauvaise année, et il est certain qu'il y a assez de blé dans le royaume pour que le pain n'enchérisse pas autant qu'il fait. — L'après-dlnée le roi vint ici pour y passer le reste de la semaine.

* D'Alègre, longtemps depuis maréchal de France en 1724, avoit épousé une belle femme, d'esprit très- romanesque , fille d'un riche président de Toulouse , dévote et minaudière à l'extrême , qui lui meubla une fois une maison de campagne des plus superbes brocarts d'or en tapisserie et en chaises ; qui, mie autre fois, lui mit un remboursement de 200,000 livres en tableaux de dévotion ; que le cardinal de Coislin rattrapa ayant passé à pied à Orléans, allant, disoit-elle, à la Thébaïde ; toujours mise à ravir et magnifique à tout , hors à payer ses dettes. D'Alègre la laissoit faire, et étoit fou des ministres et des emplois. Il avoit cru se donner des ailes bien fortes en mariant sa fllle ainéc à Barbezieux ; mais M. d'Elbeuf les lui coupa; mal content de Barbezieux qui tournoit trop à son gré autour de mademoiselle d'Armagnac, il tourna autour de sa femme sans se soucier d'elle, et elle s eu requinqua, sans se soucier de lui, par la belle politique de piquer son mari de jalousie et de l'obliger de revenir à elle; mais elle se trompa avec lui et avec l'autre. Ilarbezieux étoit fort bien fait , avec le passe-partout de sa place, vouloit cire à la mode et ne trouver de résistance nulle part , et il est vrai qu'il en trouvoit rarement. Il vivoit 1res- bien avec sa femme; mais il ne vouloit pas tomber dans le mé-

JOURNAL DE UANGEAU.

pris du bel air, en n'ayant des yeux que pour elle ; elle, de son cfo, erovoit mériter tous ceux de son mari, et flattée de M . d'Elbeuf, trop neuve pour connottre ni lui ni les hommes, elle crut qu'en ne faisant rien de véritablement mai, le reste lui étoit permis et lui seroit mène utile ; mais elle trouva un galant qui ne \ oui oit que du bruit, des aventures , des éclats pour se venger de Barbezieux avec des hauteurs du maître au valet, qui, bien loin de le rapprocher de sa femme, comme elleyavoit compté, le mirent en fureur contre elle et au désespoir contre lui. Ces scènes varièrent (I) et amusèrent longtemps la cour, tant qu'à la fin madame de Barbezieux, séparée de son mari et fort malheureuse, en mourut à la fin. Son père fut fort maltraité, parce qur le roi se mit de la partie. Le rare fut que M. de Barbezieux n'oublia rien pour se déclarer cocu, et qu'il ne le put jamais persuader à per sonne ; mais tout cela dura longtemps.

Jeudi k, à Meudon. — Le roi se promena toute la journée, malgré le vilain temps. Monsieur et Madame sont de ce voyage ici. Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne vinrent ici l'après-dlnée; ils y soupèrent chez madame de Maintenon , et s'en retournèrent à Versailles après souper. — J'appris que le roi avoit donne le commandement de Toulon à Chalmazel, lieutenant -colonel du régiment de Picardie. M. de Vendôme est gouverneur particulier de Toulon, outre qu'il est gouverneur de Provence. Le commandement de Toulon ne laisse pas de valoir l '*,000 livres de rente, savoir douze du roi et deux de la ville. Ce commandement étoit vacant par la mort de Courcelles, ancien officier. — Le procès de M. le prince de Conty contre madame de Nemours pour la succession de feu M. de Longue ville est sur le bureau depuis quelques jours, et M. le premier président a déclaré qu'on ne parleroit d'aucune autre affaire que celle-là ne fût entièrement finie; on croit qu'elle le sera avant Noël.

Vendredis , à Meudon. — Le roi se promena tout k jour dans les jardins avec Monseigneur. Monseigneur le

l > Ce mot eat douteux ; le» première» lettres «ot illisibles.

DÉCEMBRE ie98. 471

duc de Bourgogne et madame La duchesse de Bourgogne vinrent ici ensemble, mais ils n'y soupèrent point. Madame la duchesse de Bourgogne avoit quelque petite envie d'y demeurer et de coucher dans la chambre de madame de Maintenon, mais le roi ne le jugea pas à propos, parce que ses femmes n'étoient point avec elle et que cela auroit fait un embarras de les aller chercher à Versailles. — Le roi, à la prière de Monseigneur, a continué à Francine le privilège de l'Opéra pour dix ans, a condition qu'il donnera le quart du profit à Dumont, écuyer de Monseigneur, et outre cela qu'il donnera 1,000 écus de pension à Bérain , fameux décorateur, ! ,000 écus de pension à Colasse, un des quatres maîtres de la musique du roi, et 1,000 francs de pension à mademoiselle Rochouat, qui a longtemps chanté à l'Opéra avec de grands applaudissements. Monseigneur n'avoit quasi jamais rien demandé au roi pour des particuliers, et il a paru s'intéresser fort à cela.

Samedi 6, à Versailles. — Le roi vint ici de Meudon à einq heures. Monseigneur y est demeuré avec madame la princesse de Conty, et n'en reviendra que mardi. Monsieur et Madame revinrent ici. — Le soir, quand le roi fut entré chez madame de Maintenon, monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne avec ses dames, lui donnèrent un petit divertissement que le roi leur avoit ordonné de faire à Meudon, afin qu'il le trouvât ici à son retour. Monseigneur le duc de Bourgogne étoit Apollon, madame la duchesse de Bourgogne et les dames étoient les neuf Muses. C'étoit le jour de la naissance de madame la duchesse de Bourgogne qui entre dans sa quatorzième année. — M. de Tallard est arrivé. 11 est parti de Hollande avant que le roi d'Angleterre fût embarqué , mais il n'attendoit plus que le vent pour mettre à la voile. — Il y a quelque changement aux affaires de madame de Barbezieux. M. d'Alègre son père, croit devoir songer à justifier sa lille; ainsi fl

ne convient plus de ce dont il étoit convenu d'abord avec M. de Barbezieux, et il a donné au roi des attestations des médecins sur la maladie de sa fille.

Dimanche 7, à Versailles. — 11 n'y eut point de sermon, parce que e'étoit le lendemain la Notre-Dame, et que durant l'Avent on ne prêche qu'une fois la semaine. — Le roi fut au conseil jusqu'à deux heures. Le matin il donna audience à M. de Tallard , et l'après-dlnée il fut encore longtemps enfermé avec lui. — Le roi a augmenté de moitié la pension de M. de la Bussière, un de ses gentilhommes ordinaires, dont la femme avoit été femme de chambre de la reine , et Test présentement de madame la duchesse de Bourgogne. 11 n'avoit que 500 écus de pension ; le roi lui en donne présentement 1,000.

Lundis, à Versailles. — Le roi entendit le sermon de l'abbé Anselme, vêpres et le salut. Madame la duchesse de Bourgogne communia le matin aux Récollets. — Monseigneur le duc de Bourgogne a fait un présent à madame la duchesse de Bourgogne, très-galant et trèsagréable, d'une cassette de la Chine dans laquelle il y a tout ce qui peut servir aux personnes qui aiment à travailler en tapisserie , et au milieu de la cassette une boite d'or avec des diamants, au revers de laquelle il y a un portrait du roi fort bien fait. — H. l'abbé Desmaretz a été choisi pour agent du clergé de la province de Normandie en la place de M. l'évéque de Boulogne ; il reste encore dix-huit mois de cette agence que M. l'évéque de Montpellier avoit eue d'abord étant abbé de Croissy, et puis l'abbé de Langle avant que d'être évèque de Boulogne. M. l'abbé Desmaretz a été capitaine aux gardes et il avoit été officier de marine auparavant , et dans ces différents emplois il s'étoit toujours distingué par beaucoup de mérite et de vertus.

Mardi 9, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener àMarly. Monseigneur alla de Meudon à l'opéra A Paris. Monseigneur le duc de Bourgogne alla dîner

avec lui à Meudon etensuite Monseigneur le mena avec Lui à l'opéra, et revinrent ici souper avec le roi. C'est la première fois que monseigneur le duc de Bourgogne ait été à l'opéra. Madame la duchesse de Bourgogne se trouva un peu incommodée , et se mit au lit de bonne heure. — L'affaire de madame de Barbezieux fut entièrement réglée; elle demeurera chez sa mère jusqu'à la fin de sa maladie, et si elle en réchappe, M. d'Alègre, son père, la mènera, quand elle se portera bien, dans un couvent, en Auvergne, où il a des sœurs. A l'égard du bien, M. de Barbezieux n'en demande rien, et s'en rapporte à M. d'Alègre de ce qu'il faudra donner pour l'entretien de ses deux filles ; il disposera du reste comme il lui plaira. M. d'Alègre parla au roi le matin, et le roi ensuite parla à M. de Barbezieux ; ainsi voilà une affaire finie.

Mercredi 10, à Versailles. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. Monseigneur ne sortit point de tout le jour. Le soir il y eut appartement, et le roi même en parut fâché quand il apprit qu'il y a voit eu fort peu de dames et même fort peu d'hommes. — Le roi va faire une promotion d'officiers de galères, et j'appris qu'il y avoit une place de chef d'escadre vacante par la mort du comte de Beuil. On croit que cette place sera donnée au plus ancien capitaine, qui est neveu de II. le cardinal de Janson et fort estimé dans le corps. — M. le marquis d'Alègre, à qui M. de Barbezieux avoit donné ici un logement dans son appartement du château, en a fait emporter ses meubles sans lui en parler.

./. •;•/• 11, à Versailles. — Le roi dîna de lionne heure et alla à Marly, où il fait beaucoup planter. — On mande d'Angleterre que la marquise de Richelieu a reçu ordre du roi Guillaume d'en sortir dans deux fois vingt-quatre heures, et qu'on lui donne un yacht pour la passer en Hollande, où elle veut aller. On écrit que milord d'Alliemarle ne s'est point opposé à la résolution que prenoit le roi d'Angleterre sur cela, et qu'au contraire c'est lui qui

ii sollicité Tordre de la faire sortir du royaume. — Mademoiselle de Crenan, qui avoitune pension du roi de 2,000 francs, a obtenu, depuis quelques jours, une augmentation de 1 ,000 francs, si bien qu'elle a 1 ,000 écus présentement ; elle a été h" lie d'honneur de la feue reine et est sœur du marquis de Crenan, lieutenant général.

Vendredi 12, àVersailles. — Le roi alla encore à Marly, où il trouva les palissades du mail entièrement achevées. Monseigneur alla de bonne heure à Meudon, et y demeura jusqu'à la nuit. — M. l'abbé Arnaud, frère aîné de M. de Pomponne, mourut à Paris. C'étoit un homme fort retiré, que nous ne voyons point en ce pays ici ; il avoit l'abbaye de Chaumes qui vaut 8 ou 10,000 livres de rente et qui est dans le diocèse de Sens. — Le roi, après son dîner, donna uneassez longue audience au duc d'Elheuf, qui prétend s'être justifié auprès du roi de plusieurs imprudences dont on l'accusoit. — Bonrepaux, notre ambassadeur en Hollande, est arrivé à Paris; il a son congé pour deux ou trois mois, et s'en va à des bains dans les Pyrénées; il est très-incommodé, mais il ne songe point h quitter son ambassade.

Samedi 13, à Versailles. — Le roi alla l'après-dinée se promener à Trianon, dont il ne revint qu'à la nuit. Monseigneur alla encore se promener à Meudon , et revint ici pour la comédie. Monseigneur le duc de Bourgogne et messeigneurs ses frères étoient à la comédie. Madame la duchesse de Bourgogne passa toute laprès-dlnée chez madame de Maintenon. — M. le prince de Conty gagna son grand procès contre madame de Nemours à la grande chambre. De vingt-trois juges il en a eu vingt et un pour lui. On croit qu'il tirera du gain de ce procès-là la valeur de 13 ou 1,400,000 francs, et cela lui donne encore de grandes prétentions sur la principauté de Xeufchàtel , ce qui seroit bien plus considérable que & qu'il a gagné. Outre les héritiers de la maison de Longueville qui prétendent à cette principauté, il y a deux

prétendants étrangers, savoir le roi Guillaume et le prince de Bade-Dourlach , et puis M. de Neufchatel, gendre de feu M. de Luxembourg, à qui madame de Nemours Favoit donnée et même lui en avoit fait prendre le nom.

Dimanche 14, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée au sermon, où étoit toute la maison royale. — Le roi fit une promotion d'officiers des galères. Le commandeur des Pennes, neveu du cardinal Janson, fut fait chef d'escadre, le chevalier de la Roche-Vernassal capitaine, et Ferrant capitaine lieutenant de la Réale. — Le bruit court que le vice-roi de Mexique s'est révolté contre les Espagnols, et s'est fait déclarer roi du pays ; il est Montézuma et de la race des rois sur qui les Espagnols conquirent ce pays. On dit que le conseil d'Espagne avoit résolu de lui ôter cette vice-royauté, où ils le trouvoient trop accrédité, et de lui donner celle du Pérou, et que lui, sachant leurs desseins, s'étoit soulevé et s'étoit rendu maître du pays. Cette nouvelle n'est point certaine du tout, et on la dit plus à Paris qu'ici. — Le maréchal de Villeroy a reparu à la cour pour la première fois depuis son opération, quia été très-cruelle, mais dont il est bien guéri.

Lundi 15, à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener a Marly. — Milord Jersey, ambassadeur du roi d'Angleterre , qui étoit allé trouver le roi son maître à la Haye, en est revenu; il l'a laissé prêt à s'embarquer pour repasser à Londres. La marquise de Richelieu, qui en a été chassée par son ordre, n'a point voulu repasser dans le yacht qu'il lui avoit fait préparer. Il faisoit payer toutes ses dettes à Londres, et lui faisoit encore donner de l'argent pour son voyage; mais elle n*a pas été contente de cela. On ne sait ce qu'elle est devenue ; on la croit cachée quelque part en Angleterre. — On mande de Strasbourg que le landgrave Guillaume a reçu, dans son château de Rheinfels, garnison des troupes

de l'empereur; il n'a jamais remercié le roi de la bonté qu'avoit eue S. M. de lui faire rendre, par le traité de Ryswyck, cette forteresse, dont le landgrave de Hesse- Cassel, son cousin, s'étoit emparé. Ce landgrave Guillaume est beau-frère de madame de Dangeau.

Mardi 16, à Versailles. — Outre le conseil de finances que le roi tint le matin à son ordinaire , il tint l'aprèsdlnée conseil d'État. — Diguilville, major du régiment de Normandie, arriva de Madrid; c'est un des officiers de confiance que le marquis d'Harcourt avoit emmenés avec lui en Espagne. On apprend par lui que le roi d'Espagne continue à se bien porter, mais que cependant il a fait un testament par lequel il nomme le prince électoral de Bavière pour son héritier, et il nomme la reine sa femme régente durant la minorité du prince électoral. Ce testament n'est pas encore public en Espagne ; mais S. M. C. l'a montré à ses conseillers d'État, et le cardinal Porto-Carrero , qui est du conseil, l'a appris au marquis d'Harcourt, et c'est sur cela qu'il a fait partir Diguilville, qui ne retournera point en Espagne. On croit même que le marquis d'Harcourt ne demeurera pas encore longtemps en ce pays-là.

Mercredi il, à Versailles. — Le roi partit de bonne heure de Versailles, et se promena ici jusqu'à la nuit. Monsieur et Madame sont du voyage. Le duc d'Elbeuf y a une chambre; ainsi il parolt que S. M. n'est point mécontente de lui. — M. le comte d'Auvergne est revenu depuis quelques jours de Hollande ; ses enfants et lui ne sont pas tout à fait d'accord sur la succession de madame la comtesse d'Auvergne, et ils ne logent plus chez lui. On espère que leurs amis communs les accommoderont. — On a eu nouvelle que le roi Guillaume s'embarqua le 1 1 à Orange-Polder par un bon vent ; on ne doute pas qu'il ne soit arrivé le jour d'après en Angleterre. On a prorogé le parlement jusqu'à son arrivée.

Jeudi 18, à Marly. — Le roi et la reine d'Angle-

terre vinrent ici sur les cinq heures; ils furent quelques temps enfermés avec le roi , et puis le roi mena la reine jouer au lansquenet avec Monseigneur jusqu'à souper. Après souper, ils retournèrent à Saint-Germain. Madame la duchesse de Bourgogne ne vint point ici , parce que LL. MM. BB. y étoient; elle demeura à Versailles, et alla faire collation chez madame de Pontchartrain, où elle fut reçue très-magnifiquement. — Le roi fait donner a mademoiselle de Lanti 2,000 écus pour la ramener à Rome ; c'est une fille de treize ou quatorze ans, qui avoit suivi sa mère, qui est morte à Paris. Les affaires de cette maison-là sont fort en désordre.

Vendredi 19, à Marly. — Le roi se promena tout le jour dans ses jardins. Monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne vinrent ici ensemble à trois heures, et ne s'en retournèrent à Versailles qu'après avoir soupé chez madame de Maintenon. — Le roi a fait donner une somme d'argent considérable à MM. de Notre-Dame de Paris pour un autel : c'étoit un vœu qu' avoit fait le feu roi ; je ne sais point encore le détail de celte affaire.

Samedi 20, à Versailles. — Le roi revint ici après s'être promené tout le jour à Marly. Monsieur s'en alla à Paris jusqu'au premier jour de l'an , mais Madame revint ici. — Le roi a résolu de faire achever l'église des Invalides ; il y a quelques fonds pour cela entre les mains de M. de Barbezieux, qui donnera V5,000 livres par an , durant six ans, et on croit qu'il ne faut pas 100,000 écus pour mettre l'église dans sa perfection. — On a nouvelle que la trêve est signée entre l'empereur et le Grand-Seigneur. Les Vénitiens n'ont pas été fort consultés dans toutes ces négociations, et ils se plaignent même fort de l'empereur, qui a plus songé à ses intérêts qu'à ceux de ses alliés.

Dimanche 21 , à Versailles. — Le roi entendit le sermon et alla au salut. H donna une grande audience à M. de

Tallard qui prit congé de lui pour retourner à son ambassade d'Angleterre. Le roi a paru être fort content de lui. — MM. de Notre-Dame de Paris vinrent remercier le roi du beau présent qu'il fait à leur église. Le roi leur a donné 500,000 livres pour accommoder leur grand autel; le feu roi avoit fait un vœu de 100,000 écus pour cela. M. de Villacerf et M. Mansart ont déjà reçu les ordres pour faire exécuter le projet. L'argent ne passera point par les mains du chapitre , et , s'il en faut même davantage pour mettre cet ouvrage dans une grande perfection, S. M. veut bien le donner encore.

Lundi 22 , à Versailles. — Le roi alla l'après-dlnée se promener à Marly. Le soir il y eut comédie ; les trois enfants de Monseigneur y étoient avec lui; ils vont souvent présentement à la comédie , mais ils n'y vont point les dimanches ni les jours de fête. — Le roi veut achever de bâtir la grande chapelle qui est ici, et on commencera lundi a mettre les ouvriers en besogne ; on change quelque chose au premier dessein qu'on avoit fait, et on abattra une partie de ce qu'il y a de bâti. — Le roi a donné une déclaration (1) pour les mauvais nouveaux convertis, qui leur paroltra un peu plus douce.

(I; « Le 13 du mois passé, le roi donna une déclaration qui porte que l« désir qu'avoit eu Sa Majesté de voir tous sas sujets réunis dans la religion catholique , apostolique et romaine , établie et observée si religieusement depuis tant de siècles dans son royaume , l'ayant obligée de révoquer par son édit du mois d'octobre 1685, ceu\ |»ar lesquels les rois ses prédécesseurs, et nommément le roi Henri IV de glorieuse mémoire, avoient été obligés par les désordres arrivés sous leurs règnes (le tolérer la religion prétendue reformée, elle avoit vu, avec une grande satisfactiou la plus grande partie de ses sujets qui y étoient engagés , rentrer dans le sein de l'Église, dont leurs pères s'étoient séparés dans le dernier siècle ; mais qu'encore que l'augmentation des soins et des travaux que Sa Majesté avoit été contraiute de supporter pendant la dernière guerre, n'eût pas alîoibli l'attention qu'il donnoit à la perfection de ce grand ouv rage , . néanmoins comme ceux dont elle étoit obligée de se servir pour l'exécution de ses ordres dans les provinces , occupes de tant de choses différentes, dont ils avoient été cliarges depuis quelques années , n'avoient pu avoir la même vigilance sur ce sujet, elU* apprenoit avec déplaisir que des ministres qui étoient

Mardi 23, à Versailles. — Le roi tint conseil d'État l'après-dlnée ; il avoit tenu conseil de finances le matin. — M. l'électeur palatin ne paye point à Monsieur les 200,000 livres qu'il a été réglé par la paix de Ryswyck, qu'il lui payeroit tous les ans, parce qu'il dit que toutes ses affaires ne sont pas encore terminées avec le roi. Ces affaires qui lui restent à terminer ne sont que pour trois petits villages dont il est en possession , mais dont le roi prétend la souveraineté comme une dépendance d'Alsace. Ainsi ce prétexte, pour ne pas payer Monsieur, est très-frivole et il pourroit bien arriver que le roi feroit payer Monsieur par une exécution militaire, ce qui lui est permis par le traité de Ryswyck , sans faire d'infraction à la paix.

Mercredi 24, à Versailles. — Le roi communia, toucha les malades, entendit vêpres, et après souper retourna à la chapelle, où il entendit matines et les trois messes de minuit. Monseigneur, messeigneurs ses enfants, madame la duchesse de Bourgogne suivirent le roi à toutes les dévotions de la journée. — Le roi donna l'abbaye

ci-devant dans le royaume et même quelques-un* de ses sujets plus endurcis dans leurs erreurs, abusant dans cette conjoncture de la faiblesse et de la légèreté* des autres, les a voient flattés d'espérances vaines, qui en avoient fait relâcher quelques-uns des bonnes dis(>ositions où ils étoient auparavant ; et que comme elle ne souhaitoit rien avec plus d'ardeur que île voir dans son entière perfection un dessein qu'elle a entrepris pour la gloire de Dieu et pour le salut d'un si grand nombre de ses sujets, elle a cru devoir y donner de nouveaux soins dans le temps de la paix, pour détromper ceux que ces illusions ont pu abuser. A ces causes Sa Majesté déclare quelle veut et qu'il lui plait , que son édit du mois d'octobre 1C8ù, portant révocation de celui de Nantes, et autres faits en conséquence, soient exécutés, faisant itératives défenses à tous ses sujets de faire aucun exercice de la religion prétendue réformée dans toute l'étendue de son royaume , de s'assembler pour cet effet en aucun lieu, en quelque nombre et sous quelque prétexte que ce puisse être , de recevoir aucuns ministres et d'avoir aucun commerce avec eux directement ou indirectement, l.a même ordonnance pourvoit à l'instruction de ceux qui sont rentrés dans le sein de l'Église catholique et de leurs enfants, et les maintient dans leurs biens , en satisfaisant aux devoirs de la religion. » ( Mercure de jaavier tr»9t), pages 207 a 212. )

de Chaumes à M. l'abbé de Courtebonne, frère de Courtebonne, brigadier de cavalerie; c'est un abbé qui ne vient point ici et rarement à Paris, et on dit qu'il est homme de bien. — La dernière réforme de nos troupes est réglée ; on y va travailler incessamment. Je ne sais point encore les régiments qui sont réformés. — Madame la duchesse de Chaulnes est dangereusement malade à Paris, et on croit qu'elle ne survivra pas longtemps à son mari. — Le roi de Pologne et l'électeur de Brandebourg ont accepté la médiation de l'empereur sur l'affaire d'Elbing.

Jeudi 25, jour de Noël, à Versailles. — Le roi entendit la grande messe, le sermon , vêpres et le salut. Monseigneur, i m seigneurs ses enfants, madame la duchesse de Bourgogne, furent presque toujours avec lui ù la chapelle. — M. le marquis de Tillières, mestre de camp du régiment des cravates du roi, épouse mademoiselle de Bagnols, fille de M. de Bagnols, conseiller d'État et intendant en Flandre. On lui donne 280,000 francs et on lui assure 100,000 francs après la mort du père et de la mère; elle n'a qu'un frère qui n'est pas marié. M. de Matignon étant en Normandie , dont il est lieutenant général, a fait mettre en prison un lieutenant des maréchaux de France qui vouloit juger une affaire dont il avoit pris connoissance pendant que M. de Matignon étoit à Paris. MM. les maréchaux de France n'ont pas été contents du procédé de M. de Matignon; cependant l'affaire a été accommodée sans qu'elle ait été portée au roi.

Vendredi 26, à Versailles. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. Monseigneur courut le loup et le tua. — Le roi avoit donné des commissaires à un commis de M. de Villacerf dans ses bâtiments pour examiner si les accusations qu'on lai soit contre lui d'avoir pris de l'argent de différents ouvriers, se trouveroient véritables, et lui-même avoit pressé M. de Villacerf de prier le roi de lui donner

des commissaires, soutenant fort qu'il était innocent, demandant réparation contre ceux qui Tavoient accusé. Ces commissaires que le roi a nommés ont été M. de Beau vilHers et M. de Chamillart. Beaucoup de ces accusations se sont trouvées véritables. Le roi, par considération pour Villacerf, n'a point voulu en faire la punition ; mais Villacerf l'a faite lui-même , et lui a ôté la charge de son commis dans les bâtiments et de son secrétaire chez madame la duchesse de Bourgogne. Cet homme s*appeloit Mesmyn.

Samedi 27, à Versailles. — Le roi alla dîner à Marly, et y mena monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne. Madame la duchesse de Bourgogne étoit dans le fond du carrosse avec lui; monseigneur le duc de Bourgogne , madame de Maintenon et madame du Lude étoient au-devant , madame de Mailly et madame de Dangeau aux portières. Dans l'autre carrosse étoient les dames du palais , au nombre de sept. Le temps fut si vilain que le roi ne sortit point du château de Marly. Le dîner fut fort gaillard et le roi demeura deux heures à table avec les dames. — M. de la Rochefoucauld pria le roi de promettre à madame de Blanzac de revenir à la cour; le roi lui répondit qu'il n'avoit jamais prétendu la chasser, mais seulement qu'il lui a voit défendu de voir madame de Chartres; qu'elle pouvoit revenir, et que même il lui donnoit toutes permissions présentement de voir cette princesse. Cette nouvelle a fait un sensible plaisir à la maréchale de Rochefort, sa mère , qui étoit à Paris et qui est dame d'honneur de madame de Chartres.

Dimanche 28, à Versailles. — Le roi alla tirer l'aprèsdlnée. Monseigneur alla dîner à Meudon après le conseil ; il n'en reviendra que mercredi. Madame la duchesse de Bourgogne alla de bonne heure a Saint-Cyr, où elle demeura tout le jour. — Le marquis de Rochefort tomba le matin en apoplexie ; on l'en fit revenir ;ï forée de ret. vi. 31

482 JOURNAL DR PANGEAU.

inèdes, et il en eut encore une violente attaque le soir. Sa pauvre mère n'a pas joui longtemps du plaisir que lui ii voit donné la permission accordée à sa fille de revenir à la cour, et sa joie est bien renversée présentement par l'état où elle voit son fils, qu'elle aime chèrement. — Monseigneur prit médecine samedi par précaution.

Lundi 29, à Versailles. — Le roi a envoyé ordre au maréchal d'Estrées, qui commande en Poitou, d'y demeurer tout cet hiver; on lui donne 1,000 écus par mois pour cet emploi-là. — Monsieur, qui est à Paris depuis quelques jours, alla souper chez l'ambassadeur de Portugal, qui lui donna une fête magnifique , et qui , après le souper, lui fit des présents agréables à la mode d'Espagne et de Portugal , où l'on fait toujours des présents aux rois ou à leurs enfants quand ils font l'honneur d'aller manger chez quelqu'un. — M. le prince de Gonty a enfin conclu son marché avec madame Talon pour la maison d'Issy dont il avoit tant d'envie ; il l'achète 140,000 livres , et madame Talon a voulu , outre cela , un diamant j)our pot-de-vin. C'est M. de Lamoignon qui a terminé cette négociation-là.

Mardi 30, à Versailles. — Le roi vouloit sortir l'aprèsdlnée, mais il fit un temps si effroyable qu'il demeura ici; il tonna même, chose fort extraordinaire en cette saison. — On mande à madame la maréchale de ViUeroy que M. le duc de Brissac , son frère , est à Y extrémité, à Brissac; de la manière même qu'on mande cette nouvelle , il y a lieu de croire qu'il est mort présentement. — L'abbé de Lyonne donna, il y a quelques mois, à l'abbé de Vaubrun un prieuré de k ou 5,000 livres de rente; on avoit voulu faire un procès à l'abbé de Vaubrun sur cela ; mais on s'est désisté , et l'abbé de Vaubrun est présentement en pleine possession , ce qui lui est d'autant plus agréable que ce prieuré est auprès des terres de M. de Serrant, son grand-père, dont il héritera.

Mercredi 31, à Versailles. — Le roi alla tirer, et revint

IM CKMBRh 1698.

de fort bonne heure. Monseigneur revint de Meudon, où il étoit depuis dimanche. Monsieur revint aussi de Paris. Madame la duchesse de Bourgogne alla des les neuf heures du matin à Saint-Cyr, d'où elle ne revint que le soir fort tard. — Le roi indiqua le chapitre des chevaliers de l'Ordre pour le lendemain ; il vint nous proposer monseigneur le duc de Berry, qui a fait sa première communion depuis peu. — Le marquis de Pluveau, le fils, qui s'étoit remis en prison sur l'accusation de s'être battu en duel , a été jugé et pleinement justifié par ses juges. 11 est sorti de prison , et Monsieur a la bonté de le présenter au roi; il a été colonel du régiment de M. de Chartres, et fut cassé pour cette affaire-là.

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