XVIII
Aujourd'hui 14 1 7bre 1838 rencontré M. de Humboldt ? dans la rue de la Vieille Comédlie] franç[aise]. Causé beaucoup avec lui. Je lui ai parlé de son beau livre sur les premières découvertes en Amérique. Croyezvous, ma-t-1l dit, que pas un journal n’en a parlé. Puis je lui ai annoncé la découverte du ms de Gomez Eanez de Azurara ?. Il comprend fort bien
1 Peut-être 15.
? Alexandre de Humboldt (1769-1859), celui qu’on appelait couramment à Berlin « Alexandre le Grand » (Falloux, Mémoires, Perrin, 1922, p. 120), pour qui Denis professe la plus vive admiration, « ce grand génie », comme il l’appellera (XLV), « l’homme illustre du siècle » (LXII), « un voyageur dont personne ne contestera l'autorité » (Le Génie de la Navigation, 1847, p. 85), « un des savants les plus éminents de notre âge » (1bid., p. 10), « l’illustre voyageur » (Le Monde Enchanté, 1843, p. 288) dont il ne se lasse pas de citer les œuvres. Il emprunte volontiers à Humboldt les épigraphes de ses propres livres (Scènes de la nature, 1824 ; Le Monde Enchanté, 1843). V. encore sur « le savant voyageur », Chroniques Chevaleresques, 1839, t. II, p. 180.
3 Gomez Eanez de Azuvrara (ou Zurara), chroniqueur portugais qui vivait en 1483, mais dont on ignore la date de naissance (Barbosa : Portugal Antiguo e Moderno, Lisbonne, 1874, t. XII, p. 2287). Sa chronique, découverte par F. Denis à la Bibliothèque Royale,en 1837, sera signalée en ces termes dans ses Chroniques Chevaleresques…, 1839, t. II, p. 43 : « Le fragment plein d’éloquence que l’on va lire est tiré textuellement d’une chronique du XVme siècle que l’on croyait perdue même en Portugal, et que l’auteur de ce livre a retrouvée à la Bibliothèque Royale (sous le numéro 236 supplément français). Elle est intitulée simplement au Catalogue Chronique de la Conquête de la Guinée ; mais le manuscrit portugais ne porte point de titre. En réalité, c’est une histoire complète des découvertes primitives de don Henrique,le célèbre infant de Portugal... Ce beau livre... a pour auteur Gomez Eanez de Zurara, premier archiviste du royaume ; il fut écrit en 1453 par ordre d’AlphonseV surnommé l’Africain.… Gomez Eanez de Zurara avait visité lui-même l’Afrique... » Et p. 51 : « Le splendide volume de la Bibliothèque Royale appartenait encore à l'Espagne en 1702 et il avait fait partie de la Bibliothèque de don Juan Lucas Cortes conseiller d'Etat. C’est ce que prouve une note fort courte que renferme le volume... » Cet ouvrage sera publié par le Vicomte de Santarem : Chronica do descobrimento et conquista da Guiné.…. J.P. Aüllaud, 1841. Mais Denis tiendra à affirmer sa priorité. Il terminera son Monde Enchanté (1843) par cette note (p. 350) : « Zurara ou Azurara (Gomez Eanez de) : Chronica de Guinea, 1 vol. pet. in-folio. Magnifique ms. de la Bibliothèque Royale de Paris
son importance. — Il a fort bien caractérisé devant moi Jacquemont 4 qui n’était pas né naturaliste, m'a-t-il dit, et qui n'a pas su comprendre la grande ? nature de l’Hymalaya ?. — Il a dit à ce sujet un mot spirituel et profond. Je ne puis me le rappeler en ce moment. La société de Cabanis, de Destutt de Tracy avait gâté cette intelligence moqueuse et sceptique.
resté inédit jusqu’en 1841. L'auteur de ce petit livre fut assez heureux pour le signaler aux amis de la science. Il renferme l’histoire de l’infant don Henrique, dont l’activité persévérante devait faire évanouir à tout jamais les illusions de la cosmographie du Moyen Age. Nous terminerons donc par lui la bibliographie du Monde Enchanté — ».
1 Victor Jacquemont (1801-1832) avait laissé un Voyage dans l'Inde (6 vol. 1832-1843). Sur lui, v. Trahard : La Jeunesse de Prosper Mérimée (Paris, 1925), sur la sensibilité cachée sous le scepticisme de Jacquemont, cf. Mérimée : Portraits histoviques et littéraires.
? grande, ajouté dans l’interligne.
PESrct
[XIX] [13 X 19] Secrétariat Ministère de l'Instruction publique Bibliothèque et Dépôt — de Livres
— Paris, le 7 7bre 1830.
Visite de M. Palluy au dépôt. Il est directeur de Charenton 1, Je l'ai beaucoup interrogé sur l'établissement et sur le frère de V. H[ugo] ?. Il m'a affirmé que le pauvre jeune homme était devenu fou parce qu’il aimait sa belle-sœur avant son mariage. — V. Hfugo] n’a jamais vu son frère. M. Palluy l’a toujours dissuadé d’une telle visite pensant que le pauvre malade n’en obtiendrait aucun bénéfice et me donnant à entendre que le grand poête aurait bien pu en être tristement et profondément * frappé“. Il croit qu'il faut là de grands ménagements. Tout le monde du reste aimait beaucoup le pauvre malade qui retrouvait par intervalle des lueurs assez vives d'intelligence ÿ.
Quelques moments avant l’arrivée de M. Palluy, Bory de Saint-
1 Sur M. Palluy, ancien chef de bureau au Ministère de l'Intérieur, directeur de Charenton depuis 1830, cf. Fontaney, Journal intime, 1925, p. 126, à la date du 3 avril 1832 et la note de M. Jasinski.
2? Eugène Hugo. Voir Pierre Dufay : Eugène Hugo, 1924.
3 Quelques lettres, peut-être doul[oureusement], surchargées par profondément.
4 Cette impression douloureuse n’est peut-être pas sans relations avec les sentiments qu'Eugène Hugo semble avoir éprouvés pour sa belle-sœur Adèle Hugo (cf. P. Dufay, Loc. cit). D'autre part, le Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (éd. Hetzel, t. III, p. 203), qui donne quelques détails sur la vie d'Eugène Hugo dans « la maison de Saint-Maurice à Charenton, qui était une maison militaire », ajoute : « Le directeur ayant montré l'établissement à M. Victor Hugo et l'ayant dirigé partout avec la complaisance polie qu’on a pour un visiteur célèbre, le pauvre malade trouva que son frère était « trop bien avec ses ennemis » et ne voulut plus le voir, ni personne. Il fallut cesser des visites qui l’exaspéraient. » Eugène Hugo était mort en février 1837.
5 Les mémoires de Laferrière (Paris, Dentu, 1876, 2 vol.) affirment aussi qu’'Eugène Hugo avait des intervalles très lucides. Le journal de Fontaney relève, après une visite à Charenton, le 3 avril 1832, ce trait de lucidité : « Il se souvient de la poésie, de son prix de Toulouse ».
Vincent 1 est monté [verso] ravi des expériences de Daguerre ? qui se fesaient 3 au-dessous de moi, et qui avaient attiré une foule nombreuse. Elles ont été couronnéfes] du plus grand succès, mais définitivement, il faudra des hommes spéciaux pour ces opérations. Bfory] de Sfaint- Vincent] ne croit pas à l’érudition de l’illustre H[umbold]t. Il croit qu'on la lui fait; dans tous les cas, il se l’approprie d’une admirable manière.
1 J.-B. Bory de Saint-Vincent (1780-1846) naturaliste et explorateur, auteur de nombreux articles et ouvrages scientifiques. À pris part aux principales campagnes de l’Empire et obtenu le grade de colonel. Rédacteur du Nain Jaune. Proscrit sous la Restauration. Chargé en 1829 de la direction de l’expédition scientifique de Morée. Préside, après 1830, la commission scientifique chargée d’explorer l’Algérie. — Denis le cite volontiers. En particulier dans les Scènes de la Naïure sous les tropiques, 1824, p. 23, etc. il renvoie à son Essai sur les Iles Fortunées, à son Voyage sur les quatre principales îles des mers d’ Afrique. Chasles présente de lui dans ses Mémoires (t. I, p.248) cet amusant croquis que semble justifier cette page de Denis : « Le petit Bory de Saint-Vincent qui parlait toujours, qui savait tout, qui frétillait de la langue sur la science et sur les races, espèce de lieutenant de cavalerie déchaîné sur l’histoire naturelle et la géologie ; — tantôt dans les bureaux de journal, tantôt sur les plages de Sicyone et de Corinthe ; brouillon, vantard et confus, mais actif, fécond, zélé et plein de ressources... J’entrevis Bory chez Jouy ; et je m'amusai fort de cette figure ardente au bien, remuante, qui venait de Sparte pour aller à Genève, et parlait dans une même phrase des Orchidées, de Maurocordato et des Bolides. » Mme de Bassanville (Les Salons d'autrefois, 1863, t. II, p. 183) l'appelle « un homme qui était fort aimable quoiqu'il fût savant ».
2 On lit dans le Journal des Débats du dimanche 8 septembre 1839 : « Aujourd’hui a eu lieu, à midi, dans l’hôtel du quai d'Orsay, où M. le Ministre de l'Intérieur avait donné l’ordre de préparer un local convenable, la première expérience publique faite par M. Daguerre de son procédé pour fixer les images reçues en chambre noire. Environ cent vingt personnes, parmi lesquelles on comptait beaucoup d'artistes, de savants et plusieurs employés supérieurs de l’administration, s'étaient empressées de se rendre dans la salle préparée à cet effet. — La séance avait pour but, non d’entrer dans toutes les explications et démonstrations scientifiques qui se rattachent au daguerréotype, mais seulement d’expérimenter publiquement et de faire voir à chacun comment doivent être manœuvrées les diverses pièces des appareils pour arriver au résultat annoncé. — Ce résultat a été obtenu avec la plus grande facilité dans l'espace d’une heure et quelques minutes, et une vue d’une surprenante exactitude représentant la rivière, la terrasse et le château des Tuileries, a bientôt passé de main en main au milieu des marques universelles d’admiration et de surprise. »