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XVI

19 8bre 1837

Diîné chez Mme C. avec l'abbé de Lfamennais]. Nous avons beaucoup causé de quelques célébrités contemporaines. Il lit tout, disait-il, il lit volontiers un Almanach, mais jamais il n’a pu lire ! Ballanche. C’est une grande rivière calme épanchée, dont l’œil perd de vue les rives. C’est un mélange de Fénelon et des Incas ?. Avec tout cela, il accorde la correction et la science du style. Je crois, moi, à une lecture plus fréquente. Prose et vers, a-t-1l dit de S[ainte]- Beuve, tout est détestable. Il ne croit point à une amélioration du style. Mais là il y a brouille évidente. Liszt est pour l’abbé le plus grand artiste pianiste qu’il ait entendu ou qui ait jamais existé. Nous sommes venus à parler de ces hommes merveilleux dont 1l ne reste rien qu’un souvenir. L'abbé m'a dit qu'il n'avait jamais entendu Talma. Ici je doute encore. Il est né à St-Malo, dans une maison qui touche à celle où est né Chateaubriand ?. Il se montre fort tolérant en conversation, et même en action, car je lui ai vu donner la main cordialement à Peyrat qui est ministre protestant 4. Celui-ci est de retour d’un voyage dans les Cévennes où il est allé voir le théâtre de son histoire 5. Peu de souvenirs et peu d’hospitalité. Avec tout cela, quelques traditions merveilleuses recueillies par des bonnes femmes ou transformées par elles. L'amennais] nous à donné à entendre que la vie bretonne au milieu des guerres de la

1 d’un bout à l’autre, effacé.

? Denis a dû approuver ce trait contre les Incas de Marmontel. Il voulait bien y reconnaître « les usages des anciens péruviens », mais il reprochait aux descriptions de manquer de vérité (Scènes de la nature, 1824, p. 92).

3 L'hôtel où est né Lamennais est situé rue Saint-Vincent tandis que la maison natale de Chateaubriand se trouve rue aux Juifs: mais ces deux rues sont voisines.

4 Sur Napoléon Peyrat (né en 1809 aux Bordes sur l’Arise, dans l'Ariège), v. Henri Lardanchet : Les Enfants perdus du Romantisme, Perrin, 1905, p. 259. Ce pasteur de St-Germain en Laye, poète de l’Ayise, publiera une Histoire des pasteurs du désert (1843), une Histoire de Vigilance (1855), les Réformateurs de France et d'Italie au X11me siècle (1860), À travers le moyen âge, et enfin l'Histoire des Albigeois (1870). Son amitié pour Lamennais se traduira dans son Béranger et Lamennais (Paris, Meyrueis, 1861).

5 L'Histoire des pasteurs du désert (1843).

Chouanerie ! avaient eu grande influence sur ses premières impressions ou sur ses sentiments. Nous causions récemment avec Mme Dfudevant] d'Obermann si opposé en tout à L.? et elle me disait les anciennes angoisses de ce grand philosophe pratique si méconnu dans ses tristesses résignées. Etant fort jeune avant que le suicide fût une ridicule affaire, il avait voulu en finir avec la vie. Lui et l’un de ses compagnons s'étaient empoisonnés. Lui seul survécut.. Ses enfants % savent peu de chose de sa vie 4 Dernièrement, j'ai rencontré S[ainte]- Bleuve] chez lui. Il a été parlé de la Suisse et de la tendre admiration qu'ont pour lui quelques habitans, entre autres cette famille Olivier, couple de poètes qui reçoit S[ainte]- Beufve] 5. Ceci lui a fait plaisir et il a parlé avec enthousiasme. Joseph Delhorme $ est parti il y a huit ou dix jours l’autre dimanche pour Lausanne, mais la chüûte des Pensées d’Août est fort réelle. En ceci, tout le monde est d’accord. Il faut quitter cette voie accidentée et tourmentée, mais aussi on a été fort rude à son égard. — C'est il y a trois jours que j'ai vu chez Constant Berryer ? ma nomination à la Bibliothèque Sainte-Geneviève 8. Ma position

‘ change et quelques travaux sérieux pourront être accomplis ?. Oh! si ma pauvre et bien-aimée Cisca 1 vivait.

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? Lamennais ? Lélia ?

3 Sur le fils de Senancour, capitaine dans l'infanterie de marine et dans la garde municipale, longtemps employé aux colonies, et qui a peu connu son père, et sur Eulalie de Senancour, « une forte tête », qui a composé des romans et a servi de secrétaire à son père, cf. J. Levallois : Senancour, 1897, p. XI-xII.

4 Mie de Senancour, dans la notice qu’elle consacre à son père (Michaut : Senancour, 1910, p. 61) parle de sa « réserve » dans son « langage avec ses enfants » : « Aucun abandon de cœur... »

5 Sur l'amitié de Sainte-Beuve et des Juste Olivier, cf. Juste Olivier : Sainte- Beuve, Souvenirs, Œuvres choisies, 2 vol., Lausanne, 1879, Rambert : Juste Olivier, Ecrivains de la Suisse romande, Lausanne, 1880.

1 Se

7 Sic. — Jérôme-Constant Berrier (1797-1856), auteur d'œuvres poétiques et dramatiques, chef de bureau au Ministère de l’Instruction publique.

8 I] s’agit du décret qui, en janvier 1838, le nommera quatrième employé à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève sous l’administration de M. Balard de Lancy (cf. Alfred Bougy : Histoire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris, 1847, p. 199).

9 I1 y avait longtemps, semble-t-il, que Denis désirait ce changement de position. Dans une lettre de 1832, Senancour lui disait : « Dans l’organisation de la Bibliothèque Royale, telle que l’a donnée le journal... je n’ai pas vu les lettres F. D. Je voudrais bien savoir Monsieur, si la chose est arrangée du moins à une autre bibliothèque. Mieux vaudrait peut-être l'indépendance des heures à qui sait les employer très bien, mais nous avons quelquefois les uns et les autres des motifs très valables de vouloir des arrangements, des assujettissements, et alors ce serait justice à votre égard. » (Cité par J. Merlant, Revue Latine, 1906, p. 60).

10 Cf, No VI, note.

[XVII] [rs X 6]

Hier 22 8bre 1837 visité Obermann !. Il s’épanche difficilement sur sa vie passée. Sa jeunesse a été orageuse, terrible même. On voit à l'expression de ses tristesses qu'il y a là un souvenir funeste ?. Sa joie la plus grande, j'allais dire sa félicité, a été éprouvée à l'apogée de l’angoisse. — À 18 ans, les douleurs physiques l’ont assailli, paralysé des bras et des épaules. Tout mouvement de ses membres lui était pour ainsi dire impossible. Il erra pendant douze ans sur les frontières de la France. Mais jamais il ne fut inscrit sur la liste des émigrés. Il fut emprisonné momentanément et même au cachot ÿ.

1 Sur l’amitié de Senancour et de Denis, v. J. Merlant : Senancour et Saïinte- Beuve (Revue Latine, 1906), et surtout André Monglond : Senancour et un Voyageur du Brésil, lettres inédites à Ferdinand Denis, Revue de Littérature comparée, janviermars 1931. Ils avaient les mêmes goûts, les mêmes curiosités, approfondissaient des études analogues. On voit la même collection publier, en 1824, un Résumé de l'Histoire . de la Chine de Senancour, et, en 1826, un Résumé de l'Histoire du Brésil de Denis, la même collection encore — Za Bibliothèque populaire ou l'instruction mise à la portée de toutes les classes — faire voisiner le Brahme Voyageur ou la sagesse populaire de toutes les nations de Denis (1829) et le Perit vocabulaire de simple vérité de Senancour (1833). Senancour témoignait la plus grande confiance à celui qu’il appelait, précisément en cette année 1837, « Seigneur Luiz » (par allusion au Luiz de Souza publié en 1835), et il songeait, cette même année, à lui confier l’édition générale de ses œuvres (J. Merlant, loc. cit., p. 252). C’est dans les Navigateurs ou Choix de Voyages anciens et modernes de Denis (1834) qu'avait paru pour la première fois la lettre 01 d’Obermann qui décrit son ascension au Grand Saint-Bernard (v. la note de cette lettre dans l’édition Charpentier d’Obermann, 1843). Denis sera du petit nombre d’amis qui suivront le cercueil de Senancour en 1846 (Merlant, Senancour, 1907, p. 52). Il entretiendra le souvenir de son ami, fournissant à Sainte-Beuve des renseignements sur lui (/bid., p. 258), ou à Levallois des souvenirs sur la sympathie de Senancour pour Ballanche (Levallois : Senancour, 1897, p. 126). Notons enfin qu'Obermann est des œuvres qu’il se plaît à citer, à côté de celles de Ballanche, comme expression d’une sagesse universelle et primitive (Le Brahme Voyageur, 1829, p. 71; Les Proverbes, extrait de la Revue de Paris, t. XLIII, p. 18).

? « L'enfance de mon père fut triste », dit Mie de Senancour dans la notice biographique de son père (cf. Michaut, Senancour, 1910, p. 59) ; et elle parle de la « froide atmosphère », de la « compression » de cette enfance (Zbid., p. 61).

3 « Il faisait à peu près figure d’émigré et faillit être traité comme tel. » (J. Merlant, Senañcour, 1907, p. 21.) — « Pendant la Révolution, il ne cessa d’aller et venir entre la Suisse et la France. Arrêté tantôt comme soupçonné d’être prêtre réfractaire, tantôt comme accusé d’émigration, plusieurs fois en danger de mort, il échappa toujours... Une... fois, des gendarmes l'avaient enfermé provisoirement dans la salle d’une petite mairie de village. Ils y retrouvèrent leur prisonnier en train d'étudier attentivement une carte de France fixée au mur. « Le pauvre homme est trop bête pour être coupable », se dirent ces honnêtes gendarmes. Et ils lui rendirent la liberté. » (J. Levallois : Senancour, 1897, p. 2.)

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