XXVII
[rater]
15 Avril 1840. !
Il est arrivé durant ces derniers jours une assez curieuse aventure à Victor Hugo. Il y a de par le monde un certain Victor Hugot (sic) qui a d'anciennes relations avec les colonies, avec l’Ile Maurice, je crois, dont il est originaire. Dernièrement, une pipe de tafa est arrivée au poète qui ne s’est point enquis du donataire, qui a recueilli la pipe en question pour en faire, dit-il, des libéralités à ses amis. Or, le Victor Hugot, propriétaire du dit tafia, a intenté un procès en restitution dont est saisi le tribunal du Commerce. C’est un des juges qui déjeunait chez mon frère (M. Thomas ?) qui nous contait l’histoire. Autant que j'ai pu voir, il n’était pas favorable au poète qu'il prétendait avoir tiré parti commercialement du cadeau. Victor Hugo allègue positivement de son côté qu'il reçoit journellement et sans pouvoir découvrir le nom des donataires une foule de belles et bonnes choses qui lui arrivent des quatre coins du monde !
Il y a trois jours Liszt est venu pour me voir, rue de l'Ouest ?. J'étais chez ce pauvre Droz 4 qu’une cruelle maladie éloigne de son atelier. Liszt revient du pays des triomphes 5 et certes le succès ne l’a pas gâté, il a encore grandi. Il nous a joué en petit comité cette hongroise et ce galop qui ont ravi l’Allemagne. Il y a dans toute cette puissance une grâce merveilleuse qui ne saurait aller plus loin [verso]. J'ai reçu ces jours derniers la visite du D' Bourée, bib[liothélcaire de Châtillon 6. Il a connu Ant. de
1 40 surcharge 30.
? Ce M. Thomas a peut-être des rapports avec M. Thomas, officier à bord de la Jeanne d’Arc, dont Denis avait fait la connaissance à Bahia en 1818 (Bibl. Sainte- Geneviève, ms. 3417, lettre à ses parents, 25 janvier 1818 ; lettre à sa mère, 25 août 1818).
3 Depuis 1838, Denis habite 32, rue de l'Ouest.
4 Jules-Antoine Droz (1807-1872), statuaire. F. Denis lui consacre une notice dans la Nouvelle Biographie Didot (1858) et il y signale en particulier son buste de D. Henrique, celui de Camoëns, le Chant Religieux, statue placée dans l’église principale de la ville d'Hyères. Le premier brouillon, au crayon, de cette notice se trouve à la Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 3425, fol. o.
5 Depuis la fin de 1839, Liszt avait remporté les succès les plus brillants à Vienne.
$ Jean-Baptiste Bourée, né à Flavigny, fixé à Châtillon en 1808, nommé bibliothécaire de cette ville en 1819, auteur de divers travaux d’archéologie, mort le 4 janvier 1852 (v. la notice qui lui est consacrée par Jules Beaudoin en tête de la Notice sur la vie et les relations de voyages du capitaine Bossu, par le d' Bourée, Châtillon, 1852).
la Salle à Saumur et il a été témoin des innombrables misères de l’auteur du Désordre Régulier. À Saumur ! comme à Paris, le pauvre traducteur de Bacon ? restait couché pour épargner le bois et ne mangeait pas toujours ce qui eût été nécessaire à sa subsistance. Il a même écrit plus d’une note importante sur de misérables chiffons de papier ramassés dans la rue.
Hier, chez Deveria #, Soulier 4 nous a parlé de Nodier, du bon Nodier, trois fois guillotiné et toujours mourant. Il revenait de l’Académie il y a deux jours, on lui demande de ses nouvelles. —— Comment, mon cher, vous ne savez pas. J'ai été administré hier.
Très historique.
Mme À. me copie le Prestre Jehan 5.
. À « C’est retué à Semur [et non Saumur] qu il traduisit les œuvres de François Bacon..…, écrit F. Denis dans la notice qu’il lui consacre dans la nouvelle Biographie Didot (1852). La Salle vécut durant vingt-cinq ans dans la plus déplorable misère et mourut à l’hôtel Dieu. »
2 Sur cette traduction, cf. No VI.
3 Problablement Achille Deveria, en qui Denis admirait non seulement l’habileté dans l’art de la gravure (cf. XXXV), mais la science de collectionneur : « Plusieurs artistes, écrit-il (note de la p. 211 du Manuel du Peintre, d’Arsenne) .… ont commencé, pour l'étude du costume chez les diverses nations et aux diverses périodes de la civilisation, des collections d’un haut intérêt. Nous citerons surtout celle de M. Achille Deveria ; elle est unique dans les résultats qu’elle présente... »
4 Sic. Il ne s’agit sans doute pas ici de Frédéric Soulié (1800-1847), le romancier connu, auteur des Mémoires du diable, mais peut-être d'Eudore Soulié, familier de l’Arsenal, et plus probablement d’Augustin Soulié, né en 1780, auteur de traductions de l’anglais, qui avait été de 1820 à 1830 l’un des rédacteurs de la Quotidienne, et qui était conservateur de la bibliothèque de l’Arsenal du temps de Nodier.
5 Cette copie se rattachait sans doute à la préparation du Monde Enchanté (1843) où F. Denis reproduira (p. 185-205) sous le titre de Prestre Jehan, un volume de la Bibliothèque du Roi, que d’Avezac (cf. ibid., p. 182) avait déjà signalé : « Prestre Jehan à l'empereur de Rome et au Roi de France, sans lieu, date, pagination ni réclame, imprimé en lettres gothiques sur douze feuillets ...sous la côte 1243; I in-4°. Nous ajouterons à cette description que, de l’aveu d’un écrivain qui a fait ses preuves d’habileté en ce genre, le caractère est du quinzième siècle. Selon M. Guichard, la date qu’on lit à la fin du volume ne prouve pas positivement qu'il appartienne au seizième siècle. » (F. Denis.)
[XXVIIT)
20 Avril 1840 !
Nous avons eu hier une des plus étranges soirées du monde par les éléments qui la composaient. Et, certes, le dîner auquel je n'avais point assisté était plus étrange encore. C'était chez le très spirituel Chaix d’'Estange ? qui se plaît, il faut bien le croire, à ces sortes d’oppositions. Que l’on se figure à la même table, l’Archevêque de Paris % et Jules Janin, Thiers et M. de Salvandy, Barouillet 5 le chanteur (il était à la soirée du moins) et le curé de St-Roch, qui venait d’être nommé la veille évêque d'Evreux f, ce serait à n’en plus finir. Mgr n’a pas l’habitude du monde. ie Janin] m'a même dit avec un parfait sang froid : Ce qu'il vient de faire n’est point de bonne compagnie; en effet, on avait annoncé au digne prélat de la musique religieuse et? s’était mis au piano. Mie Lagrange 8 et Barouillet se sont mis à chanter un morceau dei Puritant *. Mgr alors à causé tout haut avec quelques ecclésiastiques, demandant si ce que l’on chantait n'était pas de l'allemand ! Il pourrait être un excellent archevêque de Rouen, de Lyon, de Bordeaux, mais pour
1 Date certainement inexacte : d’une part, à ce moment l’archevêque de Paris n’était pas encore nommé ; d’autre part, c’est « une ordonnance en date du dimanche 18 avril 1841 » qui « a nommé M. l’abbé Olivier, curé de St-Roch, évêque d'Evreux » (v. l’Ami de la Religion, 1841, t. 109, p. 153). Il faut donc lire 1841 et penser que le millésime a été écrit après coup.
“ACÉ ED MSS noter 1.
3 Mgr Affre (1793-1848) avait succédé à Mer de Quélen, en 1840.
4 et surcharge avec.
5 Sic. — Probablement Paul Barroilhet (1810-1871) qui, après un séjour en Italie, était venu à Paris où il était engagé à l'opéra et avait triomphé dans la Favorite de Donizetti. Il quittera l’opéra en 1847.
6 Cf. note 1 (v. A. de Bourdon : Histoire de Mgr Olivier, 1854).
7 Le nom de l'artiste est resté en blanc.
$ Sans doute Caroline de Lagrange, cantatrice, née à Paris en 1825, qui achèvera ses études en Italie.
9 I Puritani, opéra de Bellini, écrit en 1834, à Paris, pour le Théâtre Italien.
ou être successeur des Harlay, des Juigné, des du Bellay, me disait gravement J. Jfanin] avec sa grosse figure épanouie, il faudrait d’autres manières. Tout ceci n’est pas bien grave à coup sûr. Du reste, tout le clergé s’est retiré précisément au moment où cette musique religieuse promise allait commencer. On a chanté la prière de Moïse, le plus noble élan de poésie sainte qui soit monté au ciel en ces derniers tems 1. Il y avait grand nombre de jolies femmes et entre autres une ravissante créature — que fait son nom à la chose ? —— à laquelle les autres femmes ne faisaient que ce reproche, elle le sait bien !
1 I] s’agit sans doute du Moïse de Rossini (1827), remaniement de son Mosè in Egitto, où Balzac déclare que « le sentiment de la musique sacrée » se « trouve au plus haut degré » (Histoire des Treize, La Duchesse de Langeais).