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INTRODUCTION

«Sa bibliothèque, après quelques prélèvements faits par la Bibliothèque Sainte-Geneviève, scandaleusement vendue, sans catalogue, à l'hôtel Drouot !, avec sa correspondance. » Ces lignes d'Henri Cordier, dans sa notice sur Ferdinand Denis, résument tout ce que nous pouvons deviner de l’histoire du manuscrit que nous publions ici. Après quels avatars est-il venu aux mains du plus savant et du plus complaisant des bibliophiles, M. Marcel Duchemin ? Celui-ci l’ignore lui-même ; ces feuillets inégaux, qu'il a retrouvés un jour, parmi ses papiers, avaient eu assurément un destin sans gloire ; en nous les remettant, avec la plus aimable obligeance, il n’a pas espéré, sans doute, leur assurer un meilleur destin. Nous ne l’espérons guère non plus.

Pourtant, nous avons éprouvé un vrai plaisir, un plaisir mélancolique, celui que l’on peut ressentir en respirant encore les choses fanées, à déchiffrer cette soixantaine ? de feuilles volantes, de tous les formats %, de tous les papiers, tantôt du papier de l’administration : Mimstère de l’Instruction publique, tantôt de grandes pages destinées peut-être aux rapports officiels, une fois même le revers « d’une lettre parfumée » où il y avait « un cachet noir, celui de Mme d’Agoult ». Il jette là-dessus, bien vite, comme pour mieux saisir les paroles du jour, — « ceci, dit-il, a été écrit

1 Cette bibliothèque (4000 volumes) fut vendue le lundi 12 janvier 1891. Commissaire priseur : Hons Olivier.

2 Une main inconnue a numéroté au crayon ces feuilles de I à LXVI. C’est cette numérotation que nous conservons. Au-dessous de ces chiffres, on en distingue, sur la plupart des feuilles, d’autres qui ont été soigneusement effacés : III au-dessous de II, XVIII au-dessous de XVII, XIX au-dessous de XVIII, etc. ; à partir du cinquantième, LII au-dessous de L, LIIT au-dessous de LI, etc. Si l’auteur de cette numérotation et de deux autres remarques également au crayon contenues dans ce manuscrit, était (comme l'écriture peut le faire penser) l’auteur du classement du legs Denis à la Bibliothèque Sainte-Geneviève (cf. notamment le manuscrit 3417 où une remarque au crayon est signée C. K.), ne serait-ce pas Charles Kohler, administrateur de Sainte-Geneviève ?

8 Nous n'avons pas cru inutile, pour donner une idée de la physionomie de

ces feuilles, d'indiquer la dimension de chacune en centimètres.

aussi vite qu’une parole brève. », — son écriture menue et pressée, une de ces fines « anglaises » féminines de l’époque romantique, assez semblable à celle de Lamartine, avec ses majuscules arbitraires, sa ponctuation défaillante, son orthographe incertaine 1, Encres pâlies, encres plus noires, témoigneront, parfois sur la même page, de dates diverses : quoi qu'il en dise 2, Denis n’a pas dû attendre la vieillesse pour se relire et se corriger. Il revient parfois sur une page ancienne pour ajouter une anecdote qui s’y rapporte %, pour rectifier un détail par une note. Il efface un mot pour tel autre qui lui agrée mieux. Au cours de sa rédaction même, il corrige sa phrase par souci d’exactitude et d’élégance. Le plus souvent, le mot biffé se trouvera sur la même ligne ou quelques lignes plus bas : il ne l’a abandonné que pour le mieux préparer, ou il n’a renoncé à son idée première que pour la faire précéder d’autres pensées qui traversaient son esprit au même moment. À ces hésitations, on devine un style qui se surveille, qui se pique de tenue, et peut-être quelque obscure intention de mémoires, d’historiettes, par delà le journal intime : l'exemple de Tallemant des Réaux semble hanter ce chroniqueur d'occasion 5. Pourtant la vie reste saisie dans son simple mouvement, dans son pittoresque heurté ; l'écrivain anime ses phrases écrites de l’accent des paroles qu'il a retenues au vol. Et, sans doute, il sent plus d’une fois, avec dépit, la distance de ces phrases à cet accent : « C’est ici que je sens combien les grâces d’une conversation animée sont fugitives » 6 ; il fait effort pour retrouver des mots « qui ne sont qu'un vague ressouvenir pour lui ». Mais il met tant de passion à fureter dans le monde comme dans les livres, à forcer, comme il dit de Humboldt, le tiroir à secret du voisin, il observe avec tant d'attention le spectacle bigarré de son époque, ces soirées où l’on voit côte à côte

1 Nous conserverons cette orthographe ; nous serons moins scrupuleux pour les majuscules. La ponctuation sera autant que possible respectée ; ce n’est que dans le cas où le sens l’exige absolument que nous y suppléons, ne mettant, dans ce cas, de crochets que si cette restitution peut faire l’objet d’un léger doute. Enfin, nous ne soulignerons que les mots soulignés dans le ms. où les titres d'ouvrages le sont rarement.

2 Cf. Journal, N° VI, fin.

3 Ibid, No XLVI.

Jbid., N° XLVIII et p. 44, note 8. Une fois même, il semble qu’il y ait quelque flottement dans la chronologie qu’il a imposée à ses feuillets (cf. No XLIX), et une autre fois l’année indiquée est manifestement fausse, si bien qu’il faut supposer que la datation et le classement sont ultérieurs (No XXVIII, note 1).

5 Cf. No XXXIV et No XLVI.

5 Journal, N° VI, cf. N° XXXII : « Que de mots échappés à cette société d'élite et qui ne peuvent être répétés parce que l'accent y manquerait, »

Janin et l'archevêque de Paris, ces rencontres de caractères qui mettent

face à face un Thierry et un Michelet, il va si vivement d’une lecture de Hugo à une conférence d’Eckstein, de l'atelier d’un peintre au piano de

Liszt, que ce témoin trépidant, — Tyépidans ainsi que l'appelle Sainte- Beuve, — nous offre en raccourci l’image d’un temps 1. FA * *

« Denis (Jean-Ferdinand), né à Paris le 13 août 1798, fut d’abord destiné par son père qui occupait un emploi honorable au ministère des Affaires Étrangères à entrer dans la carrière des consulats. En conséquence, il se livra à l’étude spéciale du turc et suivit les leçons de l’abbé Dejean. Les événements politiques ayant donné une autre direction à ses idées, il partit en 1816 pour le Brésil, avec l'intention de s’embarquer plus tard pour les Indes Orientales, où un ami de sa famille, établi dans le Bengale, lui assurait une position. »

C’est en ces termes que Denis lui-même répondait, en 1845, à une demande de renseignements ?. Il ne laissait rien deviner de sa jeunesse certainement laborieuse , de sa famille, de ses premières affections. Son

1 En raccourci... Car nous n’ignorons pas tout ce qui manquerait à un tableau véritable, Et certes, 66 notes au cours de 19 années forment un « journal » fort intermittent. Certaines années (1833, 1834, 1847) n’y sont pas représentées. D’autres n’y sont représentées que par une note (1835, 1838, 1846, 1848), deux (1829, 1830, 1831, 1844), trois (1832, 1837, 1839), quatre (1836), ou cinq (1845). C’est surtout de 1840 à 1843 que F. Denis paraît avoir eu le loisir d’ébaucher ses mémoires (9 notes en 1840, 8 en 1841, 6 en 1842, 13 en 1843).

2? Brouillon autographe raturé, sur deux feuillets de quatre pages, le premier entièrement écrit, le second écrit seulement pp. 1 et 3, cette dernière exclusivement - consacrée à son ouvrage sur la Régence d’Alger. A la fin, cette indication : « Notes remises le 127 octobre 1845 à M. P. X. qui l'avait demandé. » — Ce brouillon se trouve, à Sainte-Geneviève, dans le dossier administratif de Denis, que nous a obligeamment communiqué M. Henri Girard.

3 Il est permis de supposer que les études classiques furent moins poussées que les études de langues modernes : dans son journal il ne cite Horace qu’une fois, ce qui est peu pour un contemporain de Louis-Philippe. Dans sa correspondance (Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417), assistant à une Îphigénie brésilienne, il dit : « pièce imitée, je crois, des anciens tragiques. » Ce 7e crois, s’il n’est pas ironique, indique un souvenir imprécis, de même que ces « anciens tragiques ». Nous savons, d’autre part, que son frère a fait ses études au lycée de Versailles où il a préparé l'Ecole de Saint-Cyr. — Les Denis ont habité successivement rue d’Enfer St-Michel, N° 731 (où ils étaient aux environs de l’an IX), 21, rue de Verneuil (où on les trouve en 1810) et, dès avant 1813, 17, rue Neuve Notre-Dame des Champs (Archives du Ministère

des Affaires Étrangères).

père dut être un de ces fonctionnaires effacés et timides, qui ne travaillent pas hardiment à l'avancement de leur famille : combien de fois Ferdinand ne devra-t-il pas le conjurer de faire, auprès de ses amis du ministère, les démarches d’où dépend son avenir 1. D'abord interprète juré près le Conseil des Prises maritimes, Joseph-André Denis avait été nommé, sur sa demande, par le Ministre des Relations Extérieures, traducteur à son ministère, le 16 Fructidor an XI. Il assurait : « Le citoyen Denis entend très bien l’anglais, l'italien, l'espagnol et le portugais. La langue allemande ne lui est pas tout à fait aussi familière, mais il est en état de la traduire avec assez de facilité ; de plus, il a quelque teinture du hollandais, du suédois, du danois et même du grec moderne et du polonais. ?» Le 15 Septembre 1813, sollicitant l'inscription de Ferdinand sur la liste des « jeunes de langues », il écrivait au ministre Caulaincourt cette lettre où il résume sa carrière

«À son Excellence Monseigneur le duc de Vicence, Ministre des Relations Extérieures de l'Empire français.

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