MONSEIGNEUR
J'ai l'honneur de vous exposer que je suis employé depuis près de quatorze ans en qualité de l’un des traducteurs attachés à votre Ministère. En y entrant, j'ai été spécialement attaché à la division des consulats, dont je fais seul le travail depuis ce temps ; comme j'entendais la langue anglaise, ayant travaillé pendant quatre ou cinq ans dans le Moniteur et le Mercure de France à la partie des débats du Parlement d'Angleterre, j'ai été appelé à seconder dans leurs travaux les traducteurs qui travaillent pour les divisions politiques, lorsqu'ils se trouvaient surchargés. On me désigna aussi pour traduire les langues latine, italienne, espagnole et portugaise. Je me suis acquitté de mon mieux de ces divers emplois. N'ayant que des appointements médiocres et n'ayant, en outre, jamais participé aux gratifications pour les travaux extraordinaires que sous M. de Talleyrand, quoique j’aye constamment pris part à ces travaux, ma petite fortune se trouvant entièrement perdue et celle de ma femme singulièrement altérée par la révolution, je fis inscrire, il y a près de sept ans, mon second fils comme candidat pour l’école des jeunes de langues attachée à votre Ministère et j'attendais son admission à l’école qui m'aurait soulagé ;
1 V. Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre s. d. (du Brésil, 18172?) à M. Arsenne : « Tâchez d'engager papa à aller chez M. de la Besnardière, » 2? Archives du Ministère des Affaires Étrangères.
— E: — en attendant j'y préparais cet enfant, qui a actuellement quinze ans, en commençant à lui faire apprendre la langue turque, qu’il entend et parle assez aisément et surtout qu’il prononce parfaitement bien et dont il trace les caractères avec une certaine élégance. J'avais obtenu, il y a quinze à seize mois, la promesse verbale de votre prédécesseur de qui j'avais eu l'avantage d’être connu au Moniteur pour l'admission de mon fils à la première place vacante de l’école. Il est venu à en vaquer deux pendant que le Ministre était en Allemagne, auprès de Sa Majesté ; ayant été averti trop tard, je n'ai pu en obtenir aucune. Mon fils reste à ma charge et approche de l’âge de la conscription. En conséquence, je supplie Votre Excellence de donner les ordres qu'il soit admis s’il est possible comme surnuméraire et effectivement dès que cela sera possible à la première vacance. J'ai d'autant plus besoin de cette marque de bonté que l’éducation de mon aîné au lycée de Versailles où M. de Talleyrand avait bien voulu le faire entrer à demi-pension, et ensuite son entrée à l’école de Saint-Cyr, où 11 m'a fallu payer le trousseau, la pension entière et tout à l'heure l’équipement, mon fils venant d’être nommé sous-lieutenant, me rendent ce soulagement nécessaire. J’ose espérer que je n’aurai point fait en vain cet appel à la bienveillance de Votre Excellence qui voudra bien donner cette marque d'intérêt à un de ses employés qui se trouve le doyen des traducteurs après MM. Donon et Heinrich et qui a l'honneur de vous prier d’agréer ici l'assurance du profond respect avec lequel il a l’honneur d’être de Votre Excellence, Monseigneur, le très humble et très obéissant serviteur
DENIS, rue Notre-Dame des Champs, n° 17 Paris, ce quinze décembre 1813. » !
Ce polyglotte si humble et si malchanceux était certainement un esprit cultivé, curieux de connaissances exotiques : aussi Ferdinand, apprenant, un jour de 1817, la publication prochaine d’un livre sur les idiomes africains, songera-t-il à son père : « Si je suis encore ici quand ce livre curieux doit paraître, je m’empresserai de te le faire parvenir », lui écrira-t-il ; et il ajoutera : « Tu connais parfaitement les coins et les recoins de la bibliothèque ?. » Le fils avait donc de qui tenir le goût des livres et des sciences rares. De sa mère nous savons seulement que sa santé délicate inquiétait Ferdinand #. Est-il téméraire de supposer que
1 Archives du Ministère des Affaires Etrangères. 2 Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre à son père, de Bahia, 22 décembre 1817. 3 Ibid, passim.
SPP VE
ce ménage du XVIIIme siècle fut semblable à beaucoup de foyers de ce temps, où la philosophie du siècle, l'esprit fort des idéologues, s'était installé, mais où la mère gardait les traditions religieuses ? On remarque, dans une lettre de la vingtième année de Ferdinand, telle page où le jeune voyageur daube sur les moines du Brésil, et où il inscrit transversalement, dans la marge : Papa. Sans doute, cette page était destinée à son père seul.
N'en concluons pas à un désaccord, à des troubles : les lettres de Denis respirent une vie familiale toute de tendresse, et où sans cesse se rencontrent des tableaux que Greuze eût aimés, les parents vertueux, le frère aîné, — Alphonse Denis, né le 25 décembre 1794, — et sa petite sœur Francisca, cette «Cisca » si vive, si espiègle. De loin, dans un de ses jours nostalgiques du Brésil, le jeune exilé évoquera ses journées d’été en Normandie, chez ses parents de Caix de Chaulieu : cette année encore, dans ces longs mois de 1818 où il languit à Bahia, la même vie champêtre et châtelaine a dû recommencer à Bernay : « Tout le monde, je crois, a dû s’y divertir selon ses goûts. Ma bonne mère a dû jardiner, jouir de la belle campagne. Je vois d’ici papa faisant le plus beau piquet du monde. Alphonse et M. Arsenne dédaignant ces plaisirs tranquilles et grimpant les beaux rochers de Mœniglez où ils pouvaient également esquisser des paysages et trouver le plan d’un mélodrame dans le genre romantique. Mlle Cisca toujours aussi lutin que de coutume avec la gentille petite cousine. Au milieu de tout cela nos bons châtelains mettant tous leurs soins à ce que chacun soit satisfait 1. » Nous nommions Greuze ; mais, à coup sûr, on devait lire Rousseau, dans cette famille ; et nous savons que Ferdinand lisait Bernardin de Saint-Pierre, Marmontel.
Les amis de sa famille composent autour de lui tout un petit monde d'autrefois. Au coin de la rue de Chevreuse ?, « dans la maisonnette de la rue Notre-Dame-des-Champs » où ses parents auraient voulu le garder «tranquille et heureux » #, il a vu ces hommes d’ancien régime, ces femmes d'autrefois, dont il évoquera plus tard, avec mélancolie, les propos légers ou philosophiques 4 C'était Salaville, qui avait été le collaborateur de Mirabeau, Ginguené ÿ, sans doute aussi Garat, Thurot 6, gens de l’Institut
1 Jbid. De Bahia, 2 novembre 1818, à ses parents.
2 Voir la suscription d’une des lettres de Sainte-Beuve conservées à Sainte- Geneviève, ms. 3418.
3 Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre de Bahia, 22 mai 1817, à ses parents.
4 Cf. dans le Journal, No XXXI.
5 Sur Ginguené, cf. le Journal de Ginguené édité par M. Paul Hazard, Hachette,
6 Cf. Journal, No XXXI.
et de la Décade, idéologues auprès de qui les bourgeois de Montparnasse recevaient l'écho des propos d'Auteuil, le reflet des « lumières ». Au Brésil, même, le jeune Ferdinand n’aura pas de lecture plus chère que cette Décade Plosophique, où il lit les articles de M. Garat tandis que son frère s’entretient avec lui à Paris L. Il recherche, dans les pages de ce recueil, des anecdotes dont Alphonse puisse tirer des mélodrames 2. Il déplorera, un jour, que les papiers de M. de Volney aient disparu %. Il a lu, ou lira, le Rapport du physique et du moral de Cabanis #. Les illuminés ou les théosophes l'ont déjà séduit. Il sourit un peu d’Azaïs, mais, dès sa vingtième année, il trouve quelque secours, aux mauvaises heures, dans son système des compensations : « Comme le système des compensations de M. Azaïs ne doit jamais avoir tort, tous ces désagréments étaient bien rachetés… », dira-t-il, au milieu de ses soucis d'Amérique 5 ; et il confiera aussi à son frère, qui en a grand besoin : « Sans être bien partisan du système créé par M. Azaïs, l'expérience m'a prouvé qu’il n’était pas dénué d’une sorte de fondement 5. »
Mais le jeune philosophe a d’autres entretiens. Il commence à connaître le monde et y compte d’aimables amies, Mlle Mélanie qui lui envoie des bonbons 7, sa cousine de Caix qu’il embrasse « si elle veut bien le permettre 8 » et des dames auxquelles il ne manque jamais d'envoyer des hommages au bas de ses lettres : « Je n'ai pas besoin de te recommander de présenter mes respects à toutes ces dames »° ; c'est une formule qui lui est familière. On verra, au long de son journal, qu'il se plaît à observer les jolies femmes 1, à rapporter les propos piquants d’une jolie bouche H, qu'il sait gré au savant Humboldt de savoir parler aux dames !. Il n’est pas seulement l’homme des livres. Les propos de la vie l’enchantent, et peut-être même les médisances de salon. Il sait parler de vers, il sait goûter la musique ; il joue
Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre de Bahia, 11 mars 1818, à son frère. Ibid., Bahia, 22 décembre 1817, à son père.
Voir Journal, N° III.
Voir ses Scènes de la nature sous les Tropiques, 1824, p. 403.
5 Bib. Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre s. d. à M. Arsenne, 1817 ?
6 Jbid., lettre à son frère, Bahia, 7 octobre 1818.
7 Ibid., lettre du 15 août 1816, à sa mère.
NV à © ND
Ibid., 21 décembre 1817, à sa mère.
Ibid., 22 août 1816, à son frère, etc.
10 Journal, N° XXVIII.
11 Jhbid., N° XXXII.
12 Jhid., No LXII.
van Cotes
du piano 1; il dessine, semble-t-il?. Le fidèle inséparable de la famille est le peintre Arsenne. Et puis, l’on compte des amis étrangers, qui ouvrent des horizons sur le monde : des sœurs anglaises, Miles Rolls, dont Ferdinand se dit le frère #; le padre Francesco Manoel, qui le chargera de lettres pour Rio-de-Janeiro 4. Ferdinand doit d’ailleurs rencontrer des étrangers et des diplomates voyageurs au Ministère des Affaires Étrangères, où il se prépare à remplir « un emploi de drogman dans les échelles du Levant » en accompagnant pendant plusieurs années son père dont «une maladie terrible» a interrompu les travaux 5. Ses curiosités s’éveillent pour les pays lointains.
Le XVIIIme siècle dont il hérite l’y pousse, par tout son exotisme d'histoires philosophiques et d’Indes galantes. Il peut lire dans Montesquieu que les peuples des tropiques ont « une imagination que tout frappe à l'excès » $ ; il peut voir dans Buffon des colibris, des oiseaux-mouches ; et il saura l’imiter pour décrire ce qu'il a vu dans le monde tropical 7. Robinson Crusoë enrichi de couleurs par Bernardin de Saint-Pierre, voilà de quoi
1 Sainte-Geneviève, ms. 3417, lettre de Bahia, 9 mars 1818, à son père : « Quant à l'étude de la musique, elle a été bien négligée malgré moi, mais un Portugais va peut-être me procurer un piano. Alors, je m’y mettrai avec ardeur. »
2 Jbid., lettre de Bahia, 19 décembre 1817, à son frère : « Je possède plusieurs dessins, mais j’ai honte de les envoyer. Ils ne me paraissent pas dignes d’être offerts. »
3 Jbid., Lettre du Havre, à son frère, 22 août 1816 : « Je veux dire adieu à Mile Rolls. J’écrirai demain, mais dis-leur toujours, jusqu’à ce que je le lui répète, que je serai éternellement leur véritable ami. » — 12 mars 1817 : « Combien je remercie Mes Rolls de leurs bons soins [pour sa mère]. Elles ont des droits éternels à ma reconnaissance. » — 12 mai 1817 : « Parlons un peu de mes bonnes sœurs anglaises. Je vais leur écrire. Répète-leur bien, ma chère maman, qu’il n’y a pas de jour où je ne les remercie des soins qu’elles t’ont donnés pendant ta maladie. Elles peuvent en tout temps compter sur moi. J'espère qu’elles croiront toujours que je suis leur frère de cœur comme de nom. » Voir Appendice, note 2.
4 Jbid. Rio de Janeiro, 12 mars 1817.
5 Cf. note de F. Denis aux Archives des Affaires Étrangères, citée p. 28.
6 Esprit des lois, liv. XIV, chap. III, cité par Denis : Scènes de la nature, 1824, ChAD AT 2 D
7 Scènes de la nature.., chap. V. Les papillons, les colibris, les éphémères, p. 46 : « Tout le monde à lu dans Buffon l’admirable description du colibri et de l’oiseaumouche ; tout le monde connaît donc leur petitesse, leur éclat, leur vivacité, leur courage ; combien de fois ne les ai-je point admirés sur les aigrettes blanches du jemrosa ; s'ils passent d’un arbre à l’autre, le regard a moins de rapidité : soutenus par leurs ailes frémissantes au-dessus de la fleur épanouie, c’est dans l’air qu'ils sucent le miel et qu’ils s’enivrent de parfums. Le bleu du saphir, le vert de l’émeraude, l’incarnat du rubis étincellent de tous côtés. Je me suis dit bien souvent, quand la poésie s'emparera dans ces contrées de tous les trésors de la nature, que de comparaisons lui offrira ce charmant oiseau ; s’il est comme le papillon l'emblème de l’inconstance
il pourrait être aussi l’image de la volupté. » N'est-ce pas un aimable À la manière de Buffon ?
— 9 — rêve cet esprit aventureux : « J'ai toujours regretté, dira-t-il, que dans l’intéressant roman de Robinson les effets d’une nature étrangère aient été aussi faiblement rendus. Si Bernardin de Saint-Pierre se fût emparé d'un sujet aussi fécond, il en eût tiré un bien plus grand parti 1. » Il a pu lire dès ce temps des peintres français de l'Amérique, comme Préfontaine ?, comme ce Malouet qu'il citera si souvent ?, cet «ami de l’humanité » 4en qui il découvre un poète de la race de Bernardin 5. C’est le temps où l’on s'attendrit sur les amants exotiques, et Denis a répété les chants où Parny traduit «la muse sauvage », ces chants qui «respirent l’enchantement du plaisir » 6 ; il a lu es Incas de Marmontel”?. Il ne serait pas de son siècle s’il n'avait rêvé des guerriers d’Ossian ; mais Ossian le conduit aux civilisations primitives, aux Foulahs, aux Otahitiens 8. Il est d’un âge de poésie descriptive et il admire, — un peu trop au gré de Sainte-Beuve, — ces poètes de l'Empire qui chantent les plantes tropicales ou les jeunes sauvages, Castel et son poème des Plantes ?, Delille et ses Trois Règnes 10 ou ses Jardins 11, Millevoye 2. L’attention de cette époque n’a-t-elle pas aussi été récemment attirée vers l'Amérique du Sud par tant de déportés que le Directoire y a jetés 13 ? «Ce n’est pas sans frémir » que Denis lira les récits de ces malheureux 14, Son exotisme ressemble trop à celui des livres de son temps,
1 Scènes de la nature, chap. XIV, p. 115.
2? Maison rustique à l'usage des habitants de la partie de la France équinoxiale connue sous le nom de Cayenne, par M. Préfontaine, Paris, 1763, 2 vol. in-8, cités par Denis avec éloge dans la Guyane..…., 1823, p. 104 et dans son édition du Voyage de Malouet, notes p. 80.
3 La Guyane, t. I, 1823, p. 3, 29, 43, 67, 154 ; t. IL, p. 12.— Scènes de la nature... 1824, p. 59. — Voyages dans les forêts de la Guyane, par P. V. Malouet, édité par F. Denis, 1853.
4 Scènes de la nature..…, p. 59.
5 Voyage... de P. V. Malouet, nouvelle édition par F. Denis, p. 6.
6 Scènes de la nature..…., p. 233.
CT OPA
STE dep 7e
9 Il cite sa description du palmier, du baobab, 5bid., p. 13, 23.
LD TbIA De 23.