M. FREDERIC THOMAS
Voici un avocat-homme de lettres, aussi spirituel au palais que bienveillant confrère dans les relations du journalisme. Si, comme écrivain, sa plume est fort recherchée, comme orateur, sa parole est encore plus enviée, si c'est possible, lorsqu'un journal ou un homme de l'ettres ont quelques différents à vider avec la justice. Alors le confrère généreux, dévoué, éloquent se révèle tout entier, et l'on peut lui appliquer ce quatrain, crayonné sous un assez mauvais portrait du célèbre avocat Gerbier :
Il ne doit point à l'art son talent enchanteur. L'injustice l'émeut, la justice l'enflamme;
Son éloquence est dans son âme,
Et la défense dans son cœur.
Mais arrivons au fait, c'est-à-dire à la partie biographique. Notre plume a hâte de disséquer la vie
i. Né le 5 janvier 1814 à Castres (Tarn) a fait ses études au collège de Castres, d'où il sortit pour fonder avec Aimé Escande, aujourd'hui rédacteur de la Gazette de Franee, un journal hebdomadaire sous ce singulier titre : le Fashionable.
si honorable, si dignement remplie d'un homme qui a toutes nos sympathies.
Frédéric Thomas, ses études achevées à Castres, vint étudier le droit à Toulouse, où il s'occupa beau, coup plus de journalisme et d'académie de jeux floraux que de droit romain et de Gode civil. Il remporta en 1833 le prix de l'année à l'académie de Clémence Isaure pour une ballade intitulée Le Roi Arthus.
Vers le même temps il fonda, avec un de ses amis devenu depuis procureur général à Pau, et actuellement conseiller à la Cour impériale de Paris, M. Ernest Falconnet, un journal intitulé le Gascon, portant cette épigraphe singulière : La vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Chaque numéro contenait une poésie d'Edouard Desmartres#et un charmant dessin d'Alexandre Bida. Le journal eut un grand succès et, dans un an, il fut remplacé par un journal politique intitulé la Patrie, dont M. Thomas fut le rédacteur en chef et le gérant. Ce journal était de l'école du National. Un article assez violent sur le fameux procès des prévenus d'avril, jugé par la cour de Paris, article intitulé Fatalité d'avril, fit poursuivre Frédéric Thomas devant la cour d'assises de Toulouse, où il comparut le 7 juillet 1835, ayant pour défenseur Jean Gasc, aujourd'hui con-
seiller d'État, et pour adversaire M. Roumiguières, procureur général, mort depuis pair de France et conseiller à la cour de cassation. L'accusé, qui avait 21 ans à peine, présenta sa défense en vers qu'il fit publier et vendre ensuite au bénéfice des prévenus d'avril. Un fait très-curieux de ce procès, c'est que pendant le réquisitoire du procureur général, l'éminent artiste, Alexandre Bida, qui s'était assis à côté du prévenu, s'amusait à crayonner la caricature de l'orateur qui parlait, c'est-à-dire de M. Roumiguières. Celui-ci s'en aperçut et à la fin de son réquisitoire il fit signe à un huissier d'aller prendre le dessin qu'était en train de crayonner Rida. Le malheureux vit et comprit l'ordre donné à l'huissier : il se crut perdu et voulut fuir. Mais toutes les avenues étaient obstruées par la foule. Il fallut que Bida donnât son dessin à l'huissier et attendit sur place l'effet de la fureur présumée de M. le procureur général. Jugez de l'anxiété du pauvre artiste quand il vit M, Roumiguières froncer le sourcil, regarder sa caricature et écrire un mot au bas en donnant l'ordre à l'huissier de rapporter le tout à Bida. Celui-ci crut qu'on venait de buriner sa sentence. Il lut avec empressement son arrêt qui «'luit ainsi conçu: a garanti ressemblant!» M. Thomas gaima son procès haut la main : mais comme
35fi JOURNAUX
dans ses vers il avait été très-courtois envers le procureur général, qu'il avait rappelé que Roumiguières avait défendu Garrel (dans le fameux procès des Transfuges), et qu'il ne pouvait pas après avoir sauvé le général faire condamner le soldat, le procureur général appela chez lui le journaliste, l'engagea à se rendre à Paris et lui donna deux lettres de recommandation, l'une pour Odilon Barrot et l'autre pour Armand Garrel.
Pendant que M. F. Thomas faisait son voyage de Toulouse à Paris qui durait alors cinq jours, Garrel fut tué en duel par M. de Girardin.
Le jeune débutant s'était occupé d'une Hitoiredes Croisades contre les Albigeois. Il en publia une grande partie dans la Nouvelle Minerve, dont M. Sarrans jeune était le rédacteur en chef, (numéros d'octobre et novembre 1836.)
Granier de Gassagnac, qui avait été le professeur de Frédéric Thomas à Toulouse, l'accueillit à Paris et lui donna une lettre pour Alphonse Karr, qui rédigeait alors le Figaro, journal-livre ressuscité par Boulé.
Du Figaro, où il s'était lié d'étroite amitié avec Auguste Mazuet, Fr. Thomas passa avec ce dernier au journal YEntracte, et tous les deux s'avisèrent, dans le Journal de Paris, d'écrire un feuilleton critique
sous ce titre : Bévue des Revues et Feuilleton des Feuilletons. Les deux amis alternaient, c'est-àdire que, lorsque l'un avait critiqué les feuilletons, la semaine d'après il censurait les revues et vice versa.
A cette époque, 1840, le Roman feuilleton venait d'être créé. Frédéric Thomas en publia beaucoup dans la Presse, dans le Courrier Français, dans le Globe, dans le Messager surtout. Nous citerons parmi ceux qui eurent le plus de succès : Y Ambassade aux Oiseaux, — le Tort des Femmes, — Y Hôtel du Silence dont le sujet fût emprunté par les auteurs du drame : Les Brigands de la Loire, et la Chaîne électrique qui devînt la première pièce de Frédéric Thomas en collaboration avec Gabriel. Cette pièce de début avait deux actes, elle fut jouée par Lafont et mademoiselle Sauvage, sur le théâtre des Variétés : l'idée, qui est fort originale, a servi à M. Scribe à faire plus tard l'opéra-comique la Part du Diable.
Vers le même temps, M. Thomas publia son premier Roman, un Coquin d'Oncle, deux volumes, chez Recoules.
Une année après, il se lia d'amitié et de collaboration avec Michel Masson. Ils écrivirent ensemble pour le Constitutionnel, qui venait d'être régénéré par M. Véron, le Fermier des Salvages, un roman en dix
feuilletons très-saisissants d'intérêt. On jouait à cette même époque : Le Conte bleu sur le théâtre du Vaudeville, dirigé par M. Ancelot. Cette pièce était tirée d'une nouvelle de Frédéric Thomas, Compter sans l'Hôte^ et, pour la mettre au théâtre, il s'était associé à M. Jean Laffitte.
Depuis ce moment-là et jusqu'en 1848, Michel Masson et Frédéric Thomas ne se séparèrent plus. Ils publièrent ensemble:
La Jeune Régente, 5 vol. ;
Le Capitaine des trois Concours, 5 vol. ;
La Justice de Dieu, 2 vol, ;
Diane et Sabine, 2 vol. ;
Les Incendiaires, 2 vol.
et en dernier lieu un Roman qui eut très-grand succès d'abord dans la Presse, puis en librairie et enfin au théâtre du Gymnase où il fut joué par Rose Chéri et Bressant, un Mariage pour l'autre Monde.
Pendant la môme période, les deux collaborateurs firent représenter dix pièces dont les mieux réussies furent le Télégraphe d Amour, aux Folies- Dramatiques et Jean-Baptiste, ou un Cœur d'or, au théâtre de la Gaîté.
M. Fr. Thomas eutencore l'honneur vers la même époque, de faire deux mois d'intérim du fameux
Courrier de Paris de madame de Girardin (Vicomte de Launay.)
Chemin faisant, Frédéric Thomas avait été élu membre du comité des gens de lettres et rapporteur du comité. C'est en cette qualité que M. de Salvandy, président de cette société et ministre, le décora en 1847, le même jour que Michel Masson, son collaborateur.
La Révolution de 1848 changea complètement l'existence ,de Frédéric Thomas. Jusque-là il ne s'était adonné qu'à la littérature; il songea alors qu'il fallait devenir un homme politique. Il se souvint qu'il avait un diplôme d'avocat dans la poche : il alla prêter serment à Toulouse et plaider à Castres, sa ville natale, dans des affaires le plus souvent politiques. Il se mit snr les rangs pour Y Assemblée Constituante et réunit dans la seule ville de Castres, 2,024 voix. Il ne fût pas élu et fonda un journal bi-hebdomadaire intitulé Y Électeur du Tarn, qui le conduisit une seconde fois devant la cour d'assises.
Cette fois c'était à Albi (septembre 1850.) M. Fré- Hc Thomas plaida lui-même sa cause et la gagna. Le soir de son acquittement on lui donna, à Albi, un grand banquet auquel assistaient presque tous les représentants du Tarn à l'Assemblée législative; Le
JOUKNAUX
journal Y Electeur attira, outre des procès, quelques duels à son rédacteur en chef. Les démocrates de Castres signèrent alors une adresse dans laquelle ils défendaient à M. Frédéric Thomas de se battre désormais. Nous touchions au coup d'État du 2 décembre qui supprima Y Electeur du Tarn. M. Frédéric Thomas , comme conseiller municipal de la ville de Castres, refusa de prêter serment au nouveau régime, et il se voua complètement à la plaidoirie. Comme ce n'était pas sans esprit de retour qu'il avait quitté Paris en 1849, il y revint dès le commencement de l'année 1854 ; et, cette fois, il se fit inscrire sur le tableau des avocats de Paris. En même temps il inaugurait dans le journal Y Estafette ces Courriers du Palais, où il s'est fait un nom, où il a trouvé un genre. Plus tard le journal la Presse l'enleva à Y Estafette, et pendant troisans M. Frédéric Thomas continua ces courriers dans cette feuille. Il partit quand Solar devint le propriétaire de la Presse et alla au Siècle, où il est depuis faisant aujourd'hui le premier et le troisième mardi de chaque mois des articles intitulés : les Quinzaines du Palais. Cela ne l'empêche pas de publier en même temps et tous les huit jours dans Y Univers illustré des courriers judiciaires qu'il signe du piquant pseudonyme de Maître Guérin.
Il faut dire toutefois que lorsque M. Frédéric Thomas revint à Paris, en 1854, il chercha un moment sa voie, et la plaidoirie ne venant pas immédiatement, il collabora avec M. Charles Rabou à un Roman laissé inachevé par Balzac et intitulé : Les Petits Bourgeois. Balzac n'en avait écrit qu'un volume qui se terminait sur la moitié d'un nom propre. Un personnage se nomme Père Toupilier, et le grand romancier de la comédie humaine avait laissé son œuvre interrompue sous ce nom. Le dernier mot était Père Tou-. Balzac n'avait écrit qu'un volume, Charles Rabou et Frédéric Thomas en firent huit. Et l'ouvrage qui parut d'abord avec succès dans les journaux, fut publié ensuite dans les œuvres de Balzac.
Tout en se livrant aux travaux du Palais, M. Frédéric Thomas n'a pas négligé la littérature à laquelle il a du d'abord sa notoriété. On a de lui un recueil fort curieux et dont la première année est entièrement épuisée, Les Petites Causes célèbres. Un volume par mois, au total 36 volumes de 1855 à j<s:>8. — Il a publié, en outre, chez Hachette, un volume sous ce titre : Les Vieilles lunes d'un avocat, premier quartier. Ce premier quartier a été trèsvite vendu, et on attend le dernier quartier qui se finira, dit-on, cet hiver.
Au barreau, M. Frédéric Thomas plaide en génénéral les causes littéraires. Il a plaidé ainsi pour MM. Élie Berthet, Amédée Achard, Roger de Beauvoir, Moquin Tandon, Ponson du Terrail, Hippolyte Gastille, Balathier de Bragelonne, Philibert Audebrand, Bernard Lopez, et bien d'autres ; il a plaidé pour presque tous les petits journaux. En cour d'assises, il a défendu beaucoup de causes. Les plus retentissantes ont été celles de la mère de M. Dillon, tué en duel par M. Grammont Caderousse, et se portant partie civile contre ce dernier; l'affaire Félix Horvaut, un brigadier belge accusé d'avoir assassiné sa maîtresse au fort d'Ivry, et le procès des époux Leroy accusés d'un vol de 80,000 francs d'actions au préjudice de M. Passy.
Quant à nous, si nous n'avons pas eu l'honneur d'être défendu en police correctionnelle par M. F. Thomas, nous avons eu, du moins celui d'être défendu dans les spirituelles quinzaines du Siècle^ à propos de notre récente affaire des Vieux Polissons. Nous sommes heureux de trouver l'occasion de lui en exprimer ici une gratitude d'autant plus profonde que nous sommes peu habitué à trouver de la bienveillance chez nos compatriotes*