M. EUGÈNE D AURIAC
Eugène d'Auriac, d'une ancienne famille du Languedoc, est né à Toulouse le 17 octobre 1815. Il vint fort jeune à Paris et fit d'excellentes études au collège Bourbon. Les mœurs, les idées, l'activité parisienne prirent dès lors et se développèrent au mieux sur ce fond méridional on ne peut plus riche et fertile. Eugène d'Auriac est un Parisien du midi : il a le goût du double terroir.
Au sortir du collège Bourbon, il entra à l'école des jeunes élèves de langues orientales vivantes, qui était annexée au collège Louis-le-Grand et, pendant plusieurs années, il apprit l'arabe et le persan avec l'ardeur et l'intérêt qu'il a portés dans la suite à toutes ses études. A vingt ans, il s'engagea dans le 14" régiment d'artillerie, moins par vocation, j'imagine, que pour avoir l'occasion de passer en Algérie et d'apprendre l'arabe de mieux en mieux. La curiosité scientifique et littéraire avait fait seule un soldat. Mais le jeune artilleur connut, hélas I plus d'un mécompte. La discipline des casernes froissa et
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meurtrit souvent son esprit sans le dompter cependant ni le réduire. Il protestait à sa manière. « Lorque j'étais au régiment, en garnison à Toulouse, a écrit un jour M. d'Auriac, je dus monter la garde d'écurie. Voilà qui était loin de mes projets et de mes rêves. J'en pleurais amèrement. Je me souviens que les officiers de service me trouvaient la plume à la main, écrivant, faisant des vers. Je retournais alors une auge, placée par moi sous le quinquet de l'écurie et là, assis, pendant que mon camarade dormait, j'avais mon fouet sur le cou, les larmes aux yeux et la plume à la main. »
On fait partout de la bonne besogne, quand on a du talent. C'est sur cette auge renversée que d'Auriac à écrit une jolie nouvelle publiée plus tard, la Religieuse, et de jolis vers intitulés Ma dernière folie, dont se régalait, à cette date, la Minerve de Toulouse.
Jeune, artilleur, poëte et de garde dans une écurie, on a quelque raison de se flatter d'en être à sa dernière folie. Heureusement qu'on a de quoi se reprendre et en faire bien d'autres. Il faut toujours dire : Ma dernière folie peut-être !
Eugène d'Auriac, qui n'avait point à se louer du métier, laissa là le plutôt possible et la cocarde et les canons, et il s'en retourna vers ses chères
langues orientales. C'était en 1838. Nommé dès lors surnuméraire à la Bibliothèque Royale, il prit rang d'employé en 1840.
Il n'ajamais quitté cette bibliothèque, dont il connaît merveilleusement et dont il aime tous les trésors amoncelés. La Bibliothèque impériale, c'est une ville immense, habitée par tous les génies de tous les âges et par leur lignée plus ou moins glorieuse, curieuse et intéressante toujours. Il y a là des rues et des carrefours, des places et des squares; et ces mille méandres, où les idées vont et viennent, se croisent et se rencontrent, dans un échange muet, M. d'Auriac les parcourt comme son domaine. Il est là comme chez soi, et il semble que les foules de livres aillent d'elles mêmes, et comme feraient des amis, au devant de ses mains sympathiques. M. d'Auriac, qui n'a négligé aucune branche d'érudition, qui est historien, archéologue, philologue, journaliste et critique, qui sait où est le bien, qui devine et pressent où est le mieux, est, pour les habitués de la Bibliothèque impériale, le plus infatigable guide et le plus gracieux conseiller. Je le regarde, moi, comme le véritable avocat consultant de la Bibliothèque. Aussi quelle clientèle autour de lui ! On use, on abuse, on doit X agacer et l'ennuyer en mainte rencontre., mais il ne se plaint pas, et il est impossible
de mettre en circulation permanente plus de complaisance et de bonne grâce.
En 1839, M. d'Auriac aborda la presse quotidienne, et devint l'un des collaborateurs du Capitale, feuille bonapartiste, qui cessa de paraître à la fin de 1840, après la tentative de Boulogne. Puis il prit part successivement ou à la fois à la rédaction de la Revue générale biographique, politique et littéraire, aux Français peints par eux-mêmes, publiés par Gùrmer, où il esquissa d'une plume fine et savante et vraiment d'après nature le portrait du Griset du Midi et du Bibliothécaire. Dans les Eglises de Paris, il a rédigé l'article de la Sainte-Chapelle où l'on sent, que l'archéologue en M. d'Auriac double au besoin l'historien et le critique. La Mosaïque du midi a publié de nombreux articles de M. d'Auriac, et, après avoir été un des écrivains assidus de la Revue hebdomadaire, il en devint le directeur gérant en 1848, lorsqu'elle se transforma en Revue littéraire.
Que de remarquables travaux, tels que les biographies de Charles Lenormand, de Reynaud et du docteur Ricord, ont été égrenés dans ces diverses publications 1 Rappelons-nous aussi une Lettre à mademoiselle Rachel, où l'idée est si profonde et le style si éloquent. La grande actrice y fut très-sensible, et en plus d'une occasion, elle l'a témoigné.
M. d'Auriac, en répandant çà et là, notamment dans la Revue des provinces de M. Edouard Fournier, des études toujours bien faites et d'une information sûre, est surtout un rédacteur du Siècle. Depuis bien des années, il publie dans ce journal des éphémérides quotidiennes, qui ne se répètent jamais et, qui dans un cadre très-restreint, n'en fournissent que plus de prise et de relief à la vérité ou au sentiment que M. d'Auriac tient à mettre en lumière. Gela est net, précis, incontestable et a fait bondir en plus d'une occasion les adversaires politiques et religieux qui se sentent atteints comme de la pointe d'un stylet, d'unelame aiguë, lumineuseetcertaine, et qui savent que l'auteur de ces petits ressouvenirs historiques se montrera au besoin armé de toutes pièces.
Nous ne pouvons que mentionner en courant les nombreux ouvrages de M. d'Auriac, où l'érudition n'exclut jamais la grâce et le charme.
D Artagnan le Mousquetaire, qui a été réimprimé plusieurs fois, et où nous avons l'histoire véritable du personnage qu'Alexandre Dumas a romancé : Louis- P hilippe , prince et roi ( 1843); Notice historique sur Antoine d'Estaing, évêque d'Angoulème et dom d'Aubrac (1853); Notice sur Vincent Voilure (publiée d'abord dans la Revue Française;
Essai historique sur la boucherie de Paris (4860).
En 1850, M. d'Auriac fit paraître un document inédit du xne siècle relatif au diocèse d'Alby. L'explication qu'il en donna parut décisive à tous les érudits et savants. Un travail mène à l'autre. M. d'Auriac examina bientôt l'origine et le caractère archéologique de l'ancienne cathédrale d'Alby, et la valeur de ces recherches détermina M. le ministre de l'Instruction publique à charger M. d'Auriac d'une mission scientifique dans l'Albigeois. Si l'on veut savoir comment cette mission a été remplie, on n'a qu'à lire le Rapport, qui fut adressé par le soigneux et consciencieux chercheur au ministre de l'Instruction publique. Ce rapport a été inséré dans les Archives des missions scientifiques et littéraires.
D'autres livres ont suivi: Description naïve et sensible de la fameuse Église sainte-Cécile d'Alby (18^7); et enfin, un ouvrage qui restera dans les meilleurs documents de l'histoire de nos provinces et de nos monuments : Histoire de l 'ancienne Cathédrale d'Alby depuis les premiers temps connus jusqu à la fondation de la nouvelle Eglise Sainte-Cécile. Ce dernier ouvrage, qui avait été présenté au concours de l'Académie des inscriptions et belles lettres pour les antiquités nationales, a obtenu une mention trèshonorable.
Gourons à travers ces Études que nous ne pouvons que signaler à l'attention du public, s'il ne les connaît pas encore, et que rappeler à ceux qui les connaissent. On peut leur appliquer le vers du poëte :
Indocti discant et ament meminisse periti.
M. d'Auriac a entrepris chez Dentu la publication d'une Histoire anecdotique de T industrie française (1864). Les lecteurs du Siècle ont pu juger, par les nombreux échantillons qu'on leur en a offerts, du mérite d'une œuvre dont nous attendons avec impatience les six volumes annoncés. Guide du voyageur en Hollande, Guide du Voyageur en Belgique, d'ici à peu, Guide du voyageur aux Bains de mer, M. d'Auriac instruit et amuse qui se fait accompagner des jolis et pittoresques volumes que les frère Garnier ont mis en vente.
Nous avons dit son talent de biographe et nous avons oublié une solide Notice biographique et historique sur le Général J.B. Dupin, baron de V Empire. N'omettons pas du moins cette série d'articles qui, sous le titre commun de : Origine de quelques noms illusres du xvie siècle, ont éclairé les lecteurs du Siècle (1 853- 1854) sur de grandes ou célèbres familles, telles que les Richelieu, d'Effiat, d'Artagnan, Golbert, La Meilleraye. deLuynesetc. N'oublions pas l'Étude nir Rienzi,
et l'Étude sur les Traitants et maltôtiers. C'est ce que nos pères appelaient à bon droit des œuvres primesautières, bien conçues, bien nées et bien nourries. Joignons-y : L Excommunication, Ma réponse aux cléricaux, une lettre Miraculeuse, et une savante dissertation à propos d'Fustache de Saint Pierre où l'auteur rétablit, contre Froissart lui-même et les historiens qui l'ont suivi, la vérité historique à l'endroit du Bourgeois de Calais. Et tout cela a paru dans le Siècle de 1853 jusqu'à présent. Il est facile de comprendre qu'un journal judicieux et qui a le souci de satisfaire aux exigences de tous ses lecteurs, même des plus érudits et des plus savants, ait à cœur de tenir aussi à la collaboration de M. d'Auriac.
On a attribué à M. Eugène d'Auriac la publication d'un Armoriai de la noblesse de France. Cet ouvrage pour qui a lu les écrits divers du rédacteur du Siècle détonne à un tel point avec sa manière habituelle qu'il faut bien lui en refuser l'honneur ou le poids. C'est M. Combes d'Auriac, qui n'est pas même le parent de M. Eugène d'Auriac, qui est l'auteur de Y Armoriai de la noblesse. A tout seigneur tout honneur !
M. d'Auriac a beaucoup écrit, et le voilà qui enseigne de même par la parole. On sait qu'il existe un certain nombre de chaires libres où des professeurs, s' exerçant sur tout sujet, science, art, littéra-
ture ou fantaisie, se font apprécier et applaudir et se montrent aussi utiles que des professeurs en Sorbonne. Dans les Conférences de la rue de la Paix, M. d'Auriac a eu plus d'un succès et il a appris bien des choses agréables ou profitables à son auditoire. Nous savons qu'il va continuer. Tant mieux.
M. Eugène d'Auriac, qui n'occupe qu'une modeste place à la Bibliothèque impériale mais que tous ceux qui le connaissent ont dès longtemps mis au rang que ses remarquables aptitudes et ses travaux ont mérité, est membre correspondant de l'Académie des sciences, inscriptions et belles lettres de Toulouse, et de la Société archéologique du midi de la France, de la société archéologique et historique de la Charente, de la société des sciences, lettres et arts de l'Aveyron et... sa gloire, pas plus que son talent, n'a dit son dernier mot !