DE LA LIBRE COMMUNICATION AVEC ROME
26 octobre 1830.
L'Eglise catholique , considérée dans sa forme essentielle , se compose d'une vaste hiérarchie, qui, des derniers rangs de l'ordre sacerdotal, s'élève jusqu'au chef suprême établi par Jésus-Christ pour être le fondement de la société spirituelle, le centre d'où partent et où aboutissent tous les rayons de son gouvernement. En vertu de l'institution divine , ce chef souverain proclame infailliblement la règle de la foi et des mœurs, distribue la juridiction, maintient la discipline, résout les doutes qui regardent la conscience, et juge en dernier ressort les grandes causes dévolues de droit à son tribunal , ou que , par des motifs d'utilité générale ou particulière , il croit à propos d'y évoquer. Détruisez ce pouvoir du pape , et l'Eglise n'est plus ; entravez-en à quelque degré le libre exercice , et vous attentez au même degré à la vie de l'Église.
Que seroit en effet l'Eglise catholique séparée de l'autorité qui promulgue le dogme , fait les lois , les interprète, les appUque, selon les nécessités de chaque jour; communique la puissance qui ne doit jamais
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défaillir, et conserve ainsi, dans la succession des temps et la diversité des lieux, l'unité de ce corps immense ? Conçoit-on une hiérarchie sans un chef de qui elle émane et qui la couronne ? des pouvoirs subordonnés, sans un autre pouvoir, leur racine commune, qui dirige leur action , la coordonne, et sur lequel ils s'appuient ? des croyances immuables, sans une règle vivante des croyances? des jugemens, sans un dernier juge ?
Encore une fois donc, point d'Église sans le pape, et par conséquent sans une libre communication avec le pape. Gêner, contrôler ces communications nécessaires , c'est s'attribuer le droit de les interdire entièrement quand on le voudra ; c'est dire à l'Eglise que Dieu a fondée : Tu ne vivras que sous mon bon plaisir.
Mais nulle liberté de communications, lorsqu'elles ne sont pas directes , lorsque forcément elles ont lieu par un intermédiaire officiel. Etonnante prétention , d'espionner la foi , la morale , tout ce qu'il y a de plus sacré dans les secrets de l'âme , quand on rougiroit de violer ceux du commerce et de l'industrie ! Et à quel titre le gouvernement viendroit-il s'interposer entre le catholique et le chef spirituel qu'il reconnoît? Autant vaudroit-il régler que les rapports entre les fidèles et leur curé , entre les curés et leur évèque, seront soumis à l'inspection d'un officier civil, chargé de s'assurer que les paroles dites , même dans le tribunal de la confession , ne contiennent rien qui puisse inquiéter l'État. Le principe va jusque-là , c'est-à- TOME 10. a
dire jusqu'aux dernières limites de la tyrannie et par con; équent de l'absurde.
Toutefois nous avons des raisons de penser qu'on ne reculeà cet égard ni devant l'absurde, ni devant la tyrannie. Si nous sommes bien informés , l'administration actuelle , recueillant avec soin toutes les traditions de despotisme, s'eiTorce plus que jamais de tenir en tutelle la conscience des catholiques en se plaçant entre eux et leur chef, et en interdisant avec Rome toutes communications dont elle ne seroit pas l'intermédiaire obligé. Tel est, dit-on, l'ordre qu'il lui a plu d'intimer aux évêques. Ce n'étoit pas assez de donner force de loi à des ordonnances illégales, et de retrancher illégalement une allocation accordée par une loi ; elle a encore imaginé, pour faire preuve apparemment de son respect pour la Charte , d'ordonner que nul ne reçoive une 1 îtt e du pape , ou ne lui en écrive une sans sa permission. On se demande si on rêve. C'est aussi, en vérité, trop d'extravagance et trop d'oppression. A-t-elle donc cru que les catholiques , affranchis désormais , et , grâce à Dieu , sans retour, consentiroient à rentrer dans la servitude, qu'ils accepteroient pour eux k joug heureusement brisé pour tous , qu'ils renonceroient , à la première sommation de quelques pédans qui ne comprennent que le despotisme , à leurs droits les plus chers, les plus sacrés ; qu'ils manqueroient ou de force ou de courage pour les défendre ? Si on l'a cru, que l'on se détrompe. Nous voulons être libres , et nous le serons. Notre tête ne se courbera sous aucun pouvoir assez
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insensé, assez aveugle pour essayer de nous soumettre à ses volontés arbitraires. Il ne sauroit le tenter sans déchirer son titre , sans nous délier à l'instant même de tous devoirs envers lui. Nous désirons , nous voulons la paix , mais une paix juste , une paix fondée sur la jouissance effective et pleine des droits acquis sans exception à tous les Français. Hors de là, guerre, guerre continue jusqu'à ce que nous ayons reconquis le plus beau , le plus saint de ces droits, une entière liberté religieuse. Et nous aussi nous le paierons, s'il le faut, de notre sang.
Il est temps que vingt millions de Français cessent d'être tenus dans un état de surveillance oppressive, comme si on les jugeoit des ennemis publics, et dans un état de servage, comme si, indignes de la liberté, on les avoit condamnés insolemment à un ilotisme éternel. Quiconque auroit conçu ce dessein apprendroit bientôt s'il est facile de nous imposer des chaînes, ce que nous sommes, et ce que nous pouvons.
Et voyez quel moment le ministère choisit pour nous empêcher de communiquer librement avec Rome : le moment même où Rome s'empresse de donner, comme souveraineté temporelle, à notre gouvernement la plus éclatante preuve de ses dispositions pacifiques et bienveillantes. Quelque retour lui étoit dû peut-être, et nous croyons que, sans trop de confiance, elle pouvoit, elle y devoit compter. Après tout, peu nous importe : il s'agit pour nous de la Rome spirituelle, et non de la Rome temporelle ; il s'agit de nos droits , et , nous le répétons , il n'y a désor-
mais nulle séduction qui puisse nous les faire abandonner, nulle force qui puisse nous les ravir. Nous résisterons à toute mesure qui violeroit nos libertés , nous les maintiendrons de fait contre les attaques de l'arbitraire , nous lutterons pour elles sans relâche , nous amasserons et nos griefs et notre indignation jusqu'à ce que la mesui e soit comble et que le vase déborde. Alors on saura s'il y a encore des catholiques en France, et l'on verra ce qu'ils sont. Du y me- Uora!
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NÉCESSITÉ DE s'UNIR POUR LE MAINTIEN DE l'oRDRE ET LA CONSERVATION DES DROITS COMMUNS.
30 octobre 1830.
Nous faisions observer, il y a peu de jours, que la révolution ayant détruit l'ancienne hiérarchie sociale, les corporations, et en général toute espèce d'agrégation politique fondée sur des droits spéciaux et des intérêts communs légalement circonscrits , il n'existoit plus en France que des individus, et que dès lors son gouvernement ne pouvoit être , sous quelque forme qu'on essayât de la déguiser, qu'une république, et une république démocratique. En effet, làoij manque l'élément aristocratique , où nulle classification n'est politiquement praticable , tant elle seroit repoussée avec violence par l'opinion ; où le peuple sous ce rapport n'offre qu'une masse homogène, comment concevoir la monarchie? Ce qu'on appelleroit de ce nom ne seroit en réalité que le pur despotisme, et un despotisme qui , pour se maintenir, seroit forcé d'étreindre tellement la nation dans des liens de fer, qu'on n'auroit jamais vu dans un pays chrétien de si effroyable tyrannie.
Mais si nous sommes contraints de vivre en démo-
cratie, nous ne pouvons non plus échapper aux conséquences de la démocratie elle-même, à ce qui en est inséparable, c'est-à-dire une perpétuelle mobilité d'institutions et de gouvernement. Toute fixité, tout repos est incompatible avec son essence. Une forme succède à une autre forme , un chef à un autre chef. Les constitutions , les lois sont écrites sur le sable au bord de la mer : le premier flot qui monte en emporte jusqu'à la trace.
Voilà ce qu'on doit voir, et ne jamais oublier, si l'on ne veut pas être la dupe des plus fausses illusions^ et se précipiter dans des voies ou stériles ou très dangereuses : car on ne peut rien contre la nature des choses. Luttez contre le fleuve, essayez d'arrêter son cours, vous amènerez des inondations, et vos eff'orts n'auront abouti qu'à changer en marais les campagnes voisines.
Mais il faut encore porter nos regards plus haut. Elevez-vous jusqu'à cette région où se forme le lien social par de communes croyances et des devoirs communs : qu'y découvrez-vous ? Une démocratie nouvelle, inquiète, agitée, turbulente, une émeute d'opinions , qui , dans leurs antipathies , leurs défiances , leurs craintes, se mêlent, se croisent, s'allient un moment, se divisent le moment qui suit, et combattent sans relâche pour prévaloir. Cette démocratie des esprits est le principe de l'autre ; elle l'enfante , pour ainsi dire , perpétuellement. Or pouvez-vous quelque chose contre elle ? avez-vous un moyen de suspendre seulement son action? connoissez-vous un remède à
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cette profonde et terrible maladie, un remède immédiat? Voilà donc une au Ire cause de mobilité continuelle, et même de discordes, de dissensions, de guerres, intérieures; un nouvel obstacle à l'établissement d'aucunes institutions, d'aucun gouvernement stable : car ce seroit certes bien s'abuser que de compter pour cela sur la force matérielle. Où seroit cette force, dans un parti? mais tous les autres se ligueroient à l'instant contre lui; dans l'armée? mais espérez-vous la rendre inaccessible à l'influence de l'opinion? Et puis, quand cette opinion s'exalte et fermente, qu'estce que l'armée, et que peut-elle? On le sait.
Et maintenant considérez les conséquences d'un pareil état : la France partagée comme en deux camps, l'un de ceux qui, ne possédant rien, spéculent, pour s'enricbir , sur les bouleversemens politiques ; l'autre de ceux qui redoutent d'être dépouillés de ce qu'ils possèdent et engloutis sous cette terre qui tremble : la propriété foncière et l'industrie en présence l'une de l'autre avec de mutuelles défiances et des intérêts en apparence opposés ; une semblable opposition entre les diverses branches de l'industrie ellemême : dans un ordre plus élevé , moins d'union encore ; d'un côté le catholicisme, de l'autre la philosophie anti chrétienne , le protestantisme et ses différentes sectes, le judaïsme , le saint-simonisme , enfin que sais-je? un monde entier d'opinions contradictoires, dont chacune est une passion. Or où sera, je le demande , la sécurité commune , au milieu de ce chaos d'intérêts et de doctrines opposées? La cherchera-t-on
dans quelqu'une d'elles? Mais qui choisira ? et qui oseroit répondre qu'elle n'abuseroit point aussitôt de sa puissance pour asservir ses rivales et les étouffer ? La cherchera-t-on dans le pouvoir? Mais le pouvoir nécessairement aura été créé par un intérêt , une opinion momentanément triomphante ; il en sera le produit , l'expression ; il sera cette opinion , cet intérêt même armé de la force ; et dès lors qu'attendre de lui? S'il ne peut exister d'autre garantie des droits même les plus saints, d'autre garantie de la justice et de la liberté, je crains bien qu'on ne fasse jamais, en changeant de gouvernement, que changer d'oppression.
La solution du problème implique au fond une garantie non seulement contre les violences qu'une fraction de la société voudroit exercer contre les autres , mais encore contre celles que le gouvernement exerceroit lui-même. Il s'agit de trouver pour tous, en dehors du pouvoir nécessairement flottant comme l'opinion dont il suit les phases, un abri contre l'arbitraire et la persécution , de quelque part qu'elle vienne. Les victoires successives des partis, outre qu'elles supposent un état de guerre permanent avec toutes les calamités qui en sont inséparables , ne seroient , on doit aujourd'hui le comprendre , qu'une perpétuelle tyrannie. Ce n'est donc pas à de pareilles victoires, que la force donne et qu'elle ôte tour-à-tour, et qui dès lors ne sauroient produire qu'une anarchie interminable; ce n'est pas, dis-je, à de pareilles victoires que peuvent aspirer les hommes doués de quelque pré-
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voyance , les hommes attachés de cœur à la sainte cause de l'humanité. C'est par les bienfaits de l'ordre, par la puissance de la yérité, par la parole qui éclaire, et non par le glaive qui tue , ou par la violence qui opprime, qu'assurément elle triomphera. Ainsi, quels que soient nos opinions, nos intérêts, il en est un qui domine tous les autres , celui de nous unir pour la défense de l'ordre et de nos droits communs contre quiconque y porteroit atteinte; et cet intérêt puissant est en même temps le premier de nos devoirs.
Aux deux extrémités de la société il existe des passions ardentes qui l'ébranleroient jusqu'en ses fondemens, si on ne leur opposoit pas une résistance insurmontable. Les uns rêvent le despotisme , les autres l'anarchie. Nous avons donc et nous aurons longtemps à veiller pour notre sûreté , pour la conservation de notre vie, de notre champ, de nos propriétés, quelles qu'elles soient , comme pour celle de nos libertés. Tout cela ne peut être défendu que par nous, car le danger peut venir du côté même d'où nous attendrions la protection. De là l'indispensable nécessité de s'unir, de s'associer sur une large base , indépendante de tout ce qui nous a divisés jusqu'à présent. Prêtons-nous un secours mutuel contre quiconque attaqueroit soit nos personnes, soit nos biens, soit quelqu'une de ces libertés qui font partie de notre vie même, et comme hommes et comme Français. Garantissons-nous-en les uns aux autres la pleine jouissance. Jurons tous que nul, quel qu'il soit, n'y attentera impunément. Liberté de conscience et d'enseignement,
liberté de la presse et d'association, libertés civiles et politiques , liberté de travail et d'industrie , tels sont et nos droits naturels et nos droits acquis : que ceux qui tenteroient de nous en priver, quelque nom qu'ils prennent, de quelque prétexte qu'ils s'autorisent, nous trouvent devant eux debout, la tête haute, prêts à combattre et prêts à mourir, plutôt que d'en rien céder. Et nous ne mourrons pas ! car si le droit est de notre côté, la force y est aussi; et la lâcheté seule , la plus indigne , la plus vile lâcheté, pourroit nous perdre. Notre salut dépend de nous; il dépend de la confiance que nous aurons les uns dans les autres , de l'oubli complet du passé , d'un mot dit avec cet accent qui tue le doute, et sur lequel jamais ne se méprennent les gens d'honneur.
Toutefois , qu'on l'entende bien , notre pensée n'est pas qu'on s'en tienne à des paroles ; il faut plus , il faut des actes pour opposer à d'autres actes. Mais une action commune implique l'idée de concert, et par conséquent d'organisation. Organisons-nous donc légalement; formons une grande confédération qui embrasse la France entière , une vaste société d'assurance mutuelle, où chacun trouve la garantie de sa sûreté et de ses droits : que s'ils sont menacés seulement , la voie des réclamations nous est ouverte ; qu'elles partent de tous les points du pays pour arriver , dans les formes voulues , au gouvernement et aux Chambres que chaque commune ait son comité : qui correspondra avec un comité central établi dans le chef-lieu de département, afin de donner tout à la
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fois plus de mouvement et d'ensemble aux démarches légales destinées à faire parvenir au pouvoir qui s'égareroit, les avertissemens , les vœux, les plaintes et, s'il le falloit, les volontés de la France. On ne les écoutera pas, diront peut-être quelques personnes que préoccupent les souvenirs du passé. On ne les écoutera pas ! oubliez-vous donc que vous avez pour contraindre à ce qu'on vous écoute , et l'urne électorale et tant d'autres moyens dont l'usage est aujourd'hui bien connu ? On ne vous écoutera pas ! et qui oseroit ne pas vous écouter? Après tout, s'il arrivoit qu'on fermât l'oreille à vos plaintes, qu'on repoussât vos justes réclamations, la loi a pourvu à ce déni de justice , comme elle a pourvu à la sûreté publique et au maintien de l'ordre, en créant les gardes nationales. Elle vous appelle à en faire partie ; elle vous confie elle-même la défense de vos propres droits. S'ils vous étoient jamais ravis, elle s'est absoute d'avance, et vous ne pourrez en accuser que vous.
Nulle sécurité ni pour les hommes, ni pour les propriétés, ni pour aucuns droits , si ceux que devroient unir les mêmes intérêts , ceux qui n'ont de salut à espérer qu'en s'associant pour leur défense commune, se divisent au contraire, s'isolent, et se livrent ainsi, victimes volontaires de leur défiance mutuelle, à quiconque voudra les attaquer. Voilà ce que nous avons essayé de faire sentir, ce que nous disions hier, ce
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que nous répéterons jusqu'à ce qu'on le comprenne ^ jusqu'à ce que notre voix ait pénétré au fond de tous les cœurs qui battent encore au saint nom de la patrie, qui ont foi dans la vérité, dans la justice, dans l'ordre; qui palpitent d'une grande espérance, lorsqu'au milieu du bruit des factions , et loin, bien loin au-dessus des tempêtes qu'elles soulèvent, se fait entendre , comme un écho du ciel, ce cri qui ne meurt point : Dieu et la Liberté !
Cependant il reste , nous le savons, des préjugés à vaincre : d'anciennes idées, de vieilles méfiances, l'habitude de se considérer comme politiquement ennemis , séparent encore les hommes dont le concours est indispensable pour préserver la France des plus extrêmes calamités. Il faut montrer qu'une alliance entre eux est possible , qu'elle n'exige aucun sacrifice qui puisse alarmer la conscience ou l'honneur, qu'il doit en résulter d'immenses avantages, si l'on sait agir avec ensemble et avec énergie ; enfin, qu'elle est nécessaire au salut commun.
Et d'abord elle est possible , car elle n'implique rien dont tout le monde, hors les anarchistes, n'ait un égal besoin : la sûreté des personnes mutuellement garantie contre les proscriptions et contre les violences arbitraires soit des factions , soit du pouvoir lui-même; la sûreté des propriétés garanties contre le pillage, et, s'il y avoit lieu , contre la confiscation légale à jamais abolie par la Charte; la liberté de conscience et d'enseignement, première base de la paix publique , droit sacré de quiconque a touché le sol
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français; les libertés politiques, civiles, administratives, afin que le pouvoir, s'il tendoità dégénérer en despotisme, trouve partout des barrières insurmontables; la liberté de la presse et la liberté d'association, sans lesquelles la défense n'est possible pour personne. Qui ne voudroit pas de toutes ces choses, voudroit ou opprimer ou être opprimé; il voudroit la servitude pour lui ou pour les autres, c'est-à-dire, le désordre, la souffrance, la haine, c'est-à-dire, une révolution permanente, la mort. Il n'y a de vie désormais que dans la liberté, dans la liberté égale pour tous.
Et en quoi cette hberté blesseroit-elle soit la conscience, soit l'honneur? Elle seule au contraire assure leurs droits. Car, d'une part, elle laisse à chacun celui de croire tout ce qui lui paroît vrai, et d'agir selon ses croyances, en ce qui ne trouble point l'ordre public ; et par conséquent , d'une autre part , en établissant la plus parfaite tolérance civile, elle n'enferme à aucun degré la tolérance dogmatique , qui n'est que l'absence de toute croyance, et même de toute opinion. Ainsi le catholique ne renonce à aucun point de sa doctrine ; il la prêche , la défend , la propage par le raisonnement et la persuasion, reconnoissant le même droit au protestant, au juif, à foute secte quelconque soumise d'ailleurs aux lois du pays.
Le royaliste et le libéral conservent de la même manière et leurs affections personnelles, et leurs opinions propres sur la meilleure forme de gouverne-
ment. L'un }3référera la monarchie, l'autre penchera pour la république ; mais tous, unis dans l'amour de l'ordre, se prêteront secours et assistance pour défendre au besoin leurs droits mutuels , leurs libertés communes. Confédérés pour le maintien de ces libertés nécessaires, ils s'en garantiront réciproquement la pleine jouissance, toujours prêts à repousser de concert, à combattre toutes les tyrannies , en im mot quiconque tenteroit d'égorger, de piller, d'opprimer sous quelque prétexte et à quelque titre que ce fût.
Cette puissante confédération, fondée sur les droits immuables , suppléera momentanément à la stabilité des institutions et du gouvernement, qu'elle affermira, autant qu'il peut l'être, en le forçant de respecter les droits généraux, et de suivre la direction que lui imprima la volonté des masses ; tandis que , laissant une libre carrière à toutes les discussions, chaque pensée s'éprouvera, pour ainsi dire, contre une autre pensée, jusqu'à ce qu'il se forme peu à peu une conviction commune , et que les doctrines diverses, mieux connues, mieux jugées, aient également contribué à rétablir, par leurs victoires et par leurs défaites , l'immortel empire de la vérité.
Sans ^doute qu'une pareille alliance ne constitue pas une société véritable; mais aussi long-temps que les conditions d'une vraie société n'existent pas, elle peut atténuer les conséquences d'un état si funeste en soi, prévenir une anarchie complète, et, en écartant une partie des obstacles qu'apportent les passions et les désordres matériels à l'action des lois qui régissent
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la raison humaine et qui tendent constamment à la ramener à l'unité, préparer, hâter un meilleur avenir.
Figurez-vous une maison habitée, à ses différens étages, par un juif, un musulman, un protestant, un catholique; certes leurs croyances et les devoirs qui en résultent sont trop opposés pour qu'il y ait entre eux société réelle. Mais qu'ils craignent que des forcenés ne viennent incendier cette maison dont le toit les couvre tous, ou, à chaque triomphe d'un parti divers, les égorger successivement, ou les persécuter, comme juif, comme musulman, comme protestant, comme catholique, le danger commun les unira, et, s'ils ne sont eux-mêmes aveuglés par un fanatisme féroce, ils n'hésiteront pas à s'associer pour leur défense mutuelle , association qui créera entre eux des rapports de bienveillance , lesquels rendront et plus faciles, et plus calmes, et plus efficaces les discussions purement doctrinales sur les points qui les divisent. En tout cas, ils auront vécu, et vécu en paix.
Nous avons dit, en second lieu, que l'alliance loyale des amis de l'ordre et de la liberté auroit pour tous des avantages immenses. Voyez en effet ce que lui doivent les Belges. R ligion , instruction , fortune publique et particulière, lois, justice, langue même, tout mouroit étouffé sous le poids d'une effroyable tyrannie, lorsque l'union, fondée sur l'égalité des droits et proclamée au nom de la liberté commune, a tout sauvé. Et nous aussi, qui que nous soyons, catholiques ou protestans, républicains ou monar-
chistes, nous avons encore à secouer de pesantes chaînes que nous devions croire à jamais brisées. On nous avoit promis la liberté religieuse ; et le gouvernement, infidèle à la puissance qui l'a créé, s'efforce de retenir l'Église et nos consciences sous sa tutelle. On nous avoit promis la liberté d'enseignement; et l'on organise de nouveau le monopole universitaire , et Ton aggrave sur des écoles affranchies par la Charte l'oppression que le pouvoir déchu l^isoit peser sur elles. Mille entraves fiscales, chères à l'administration qui y cherche ridiculement sa sauvegarde , n'arrêtent-elles pas toujours le développement de la presse.^ Au lieu de régler par des lois sagement libérales le droit d'association, n'y a-t-il pas dans le gouvernement une tendance visible à maintenir la législation de Bonaparte, qui le supprime? Et combien d'autres demandes non moins justes n'avons-nous pas , tous tant que nous sommes, à adresser au pouvoir I Unissons-nous donc , organisons-nous : que des pétitions arrivent aux Chambres couvertes de cent mille signatures ; que toutes nos voix ne forment qu'une voix : que cette voix puissante, unanime, s'élève comme le bruit de la mer quand elle presse ses flots , et frappe, et renverse une digue insolente. Ce qui a fait jusqu'ici la force des hommes qui ont attaqué, en divers sens , nos droits et nos libertés, c'est la division de ceux qui avoient pourtant le même intérêt à les réclamer et à les soutenir. Nous n'avons pas voulu être libres ensemble, et c'est pourquoi nous avons été tous esclaves. Que cette leçon nous profite : n'oublions pas que les
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diaîncs voyagent, et que quiconque les impose à d'autres, tôt ou tard les porte à son tour. Français, croyez-moi, traitons-nous en frères : ne nous envions pas les uns aux autres notre part de ce bien d'autant plus doux , d'autant plus abondant pour chacun, qu'il est possédé par un plus grand nombre ; de ce bien , notre héritage commun, de ce bien sans lequel il n'en est aucun autre sur la terre, qui console la vie et embellit la mort; car, parmi ceux qui ont un cœur d'homme, qui ne mourroit avec joie, avec orgueil pour la liberté?
Et puis, il faut que vous le sachiez, l'union dont elle sera le lien, n'est pas une chose sur laquelle vous ayez à délibérer; elle est pour vous une nécessité pressante, inexorable. Regardez là, tout près de vous, ces êtres qu'on ne sait comment nommer , aux traits hagards , à l'œil sinistre : voyez le spectre de 93 se dresser devant vous tout sanglant î Vous frémissez : et pourquoi donc? Qu'avez-vous à craindre si vous êtes unis? La loi vous arme pour votre défense; elle dit à tous ceux que menace le crime : Protégez-vous les uns les autres; et la justice, et Dieu lui-même vous l'a dit avant elle. Soyez hommes, et tout cet enfer rentrera soudain dans ses cavernes , et vous n'entendrez plus que ses rugissemens souterrains. Depuis la chaumière jusqu'au château, depuis l'humble étalage jusqu'au palais du financier, que le même intérêt vous rallie tous contre le même danger, quelle que soit la dissidence de vos opinions. Eh 1 qu'importent les opinions au pied de l'échafaud? Mais, encore une